‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 33 sur 62 · A MADAME J. Z · texte numérisé non relu

A MADAME J. Z

En campagne, ce 17 mai 1915.

J'aurais voulu que mes vœux de fête pussent vous parvenir après-demain ; mais, avec le régime habituel des lettres, ils vous arriveront en retard. Je le regrette : j'aurais été heureux d'arriver le jour même, comme au bon temps de Fribourg, avec dans les mains quelques fleurettes cueillies le matin même pour vous. J'avais l'intention de vous écrire avanthier ; mais ma journée a été tristement remplie. La veille, clans la nuit; j'avais eu la douleur de voir frappés à côté de «10 iles deux sergents de ma section ; et hier nous avons été

LETTRES DE GUERREo lOi

enterrer l'un des deux dans le petit cimetière de l'ambulance. Ce sont là des spectacles qui vous enlèvent pour quelques jours votre liberté d'esprit. Mais je m'en voudrais d'arrêter vos pensées sur des visions de deuil. J'aime mieux m'évader avec vous vers l'avenir, un avenir que j'espère réconfortant, malgré toutes les tristesses que nous ne pourrons oublier et qui nous étreindront jusque dans la joie delà victoire. Que Dieu nous laisse revenir au complet dans nos maisons de Fribourg, et qu'entre nous le téléphone retrouvé fasse circuler les messages de l'amitié 1 Ce sera là mon vœu.

A SA FEMME

En campagne, ce 19 mai 1915.

Je reviens de Manonville où je suis allé ce matin serrer la main àmon brave sergent G..., qui se remet très vite et qui sera sans doute avant dimanche évacué sur un hôpital de Toul. J'ai eu plaisir à revoir cette bonne figure honnête que la souffrance ne déforme plus et où l'on sent si vives la joie d'avoir échappé à la mort, la certitude de revoir femme et enfants. Il me semble, en effet, qu'on doit retrouver la vie avec une telle reconnaissance après l'avoir senti vaciller dans ses yeux. Je suis repassé aussi au cimetière sur la tombe du pauvre D... Ce matin encore, j'ai rencontré l'aumônier et il est venu me reconduire quelque cent mètres sur la route. Ma bonne impression de l'autre jour s'est confirmée. Si je devais un jour échouer dans quelque ambulance, je serais très heureux de le trouver.

A SA MERE

Ce 20 mai 1915.

En commençant cette petite lettre, je me dis qu'aujourd'hui à Auteuil vous êtes une fois de plus réunis sans moi, et cette sensation m'est dure : il me semble qu'il y a des siècles que je mène loin des miens cette vie contre nature et que je ne retrouverai plus jamais la douceur de vous voir, dans cette complète intimité des âmes, qui me* manque tant. Je te dis

102 LETTRES DE GUERRK.

cela ; et en même temps je regrette de te l'avoir dit et de ne pas te montrer plus de courage. C'est, d'ailleurs, un instant de lassitude passagère dont le ciel gris et bas est sans doute responsable. J'en ai même honte, quand je songe à tant d'autres, même aux hommes de ma compagnie qui ont tant d'autres tristesses que moi et d'autres angoisses pour leur avenir. Ceci prouve seulement qu'il faut renouveler de loin en loin ses provisions de courage. Si on m'avait dit au mois d'août que je serais encore dix mois plus tard prisonnier du dur devoir, je me serais senti sans force. Et maintenant encore, je me fais un horizon agréable pour me réconforter et maintenir mon entrain. Ah! si j'étais un jeune homme de vingt ans, plus fort, plus ardent, plus généreux, et aussi plus insouciant, je n'aurais pas sans doute ce sentiment douloureux des jours qui passent, et je n'entendrais pas aussi vif l'appel de chez moi, l'appel de l'amour, l'appel de toutes les tendresses familiales. C'est là un sacrifice qu'il faut renouveler tous les jours et qui presque tous les jours est aussi dur. Prie bien, ma bonne maman, pour que ton fils corresponde toujours à son devoir avec allégresse et pour le V^i-'^ -l-^s autres.

Toutes ces réflexions se présentent à moi dans cette lin d'après-midi un peu morne, où le courrier tarde à venir et où je sens encore la fatigue et la somnolence de ma nuit de travail. Je crois vous avoir dit la peine que j'avais eue, il y a huit jours, en voyant tomber deux de mes sergents. Hier, heureusement, malgré un bombardement assez violent, nous n'avons eu aucun accident ; mais il faut avoir le courage de se dire qu'on s'en va le soir sans être sûr de revenir à l'aube. Mais à quoi bon vous redire ce que vous savez comme moi ? Je me le dis aujourd'hui, où je suis sûr de passer une longue nuit tranquille, pour m'habituer à cettQ pensée et pour qu'elle ne me prenne pas au dépourvu. Ce n'est pas d'être prêt qui m'empêchera d'être préservé.

Allons, je ne sais trop comment je t'aurai écrit aujourd'hui une lettre bien grave ; mais ne t'en trouble pas. Au dedans de moi, .je Tavoue, je conserve inébranlable la certitude de vous revoir tous. Ah 1 quel jour de joie, malgré toutes les tristesses accumulées 1

LETTRES DE GUERBE.

A SA FEMME

En campagne, Pentecôte 1915.

Il faut être courageux, quoi qu'il arrive ; il faut « tenir » jusqu'au bout : c'est notre, devoir à chacun de maintenir intacte, chacun pour notre part, la force de résistance et d'élan du pays tout entier. Il y a des moments où l'on aspirerait lâchement à la paix ; mais nous avons trop souffert au nom do la justice, pour que nous puissions accepter une paix sans elle. D'ailleurs, quoique la marche de la victoire soit lente, je crois pourtant qu'elle prend une allure accélérée. Voici l'Italie en mouvement. J'espère bien que la Roumanie va la suivre sans trop tarder. Si nos bons alliés russes et serbes

lulaient faire ensemble un suprême effort, on verrait, je pense, craquer l'Autriche ; et ce serait un craquement avantcoureur. Mes désirs vont un peu vite, je crois ; mais il faudra bien que l'inévitable droit se réalise. Puissé-je assister à sa victoire et à la nouvelle organisation du monde qui s'ensui-

ra : ce sera le plus passionnant spectacle que l'histoire ait olîert depuis la Révolution et peut-.être même depuis la Réforme.

Ce 24 mai 1915.

J'ai senti que le virus intellectuel n'était pas mort en moi, car j'ai eu tant de plaisir à revoir mes épreuves, à feuilleter le Chateaubriand, à examiner toutes mes fournitures de bureau. Je ne sais ce que deviendront mes beaux projets de travail: il faudrait bien réduire ma correspondance pour pouvoir travailler sérieusement... J'ai pourtant l'intention, si nous restons encore quelques semaines avec la même organisation, de recommencer à triturer la pâte. Après un ou deux jours de préparation, j'aurai retrouvé le mouvement de mes anciennes pensées. .

Et voilà mon camarade Thomas sous-secrétaire d'État à la Guerre. Je crois que c'est un très bon choix, et je lui ai écrit pour le féliciter. J'avais entendu dire à Toul par le lieutenant F..., fils du colonel qui commande l'artillerie de la place, que

lOi LETTRES DE GUERRE.

dans les milieux militaires on appréciait beaucoup sa puissance de travail et son honnêteté. Mais je ne puis m'empêcher de me reporter à quinze ans en arrière, quand le jeune Thomas, néophyte de Jaurès, représentait parmi nous le socialisme sans compromission et clôturait toutes les réunions par V Internationale qu'il chantait à pleine voix, avec une conviction qui était presque contagieuse. Maintenant il travaille énergiquement à la « lutte finale », mais ce n'est plus celle qu'il proclamait alors.

Ce 25 mai 1915, 4 heures de V après-midi.

Je comptais achever cette lettre assez à loisir dans la soirée, puisqu'ayant été de jour, je ne devais pas aller au travail ; mais l'ordre de notre départ arrive à l'instant. Nous partons demain matin, sans doute, pour une destination inconnue : la direction est dans la région sur notre gauche ; nous sommes affectés, m'a dit l'officier adjoint, à la suite du 31^ corps, dont le centre est à Boucq. Resterons-nous près de Boucq, ce qui équivaudrait à être à l'arrière, où irons-nous dans un de ces petits villages dévastés de la première ligne, Bernécourt, Beaumont, Rambucourt, etc.? Quoi qu'il arrive, je regretterai beaucoup notre charmant ravin et je doute fort que, même au point de vue du confort, nous puissions retrouver l'équivalent...

Ce qui m'amuse, c'est que je venais de couper mon Chateaubriand, de faire la révision de tous mes papiers et de préparer la machine pour demain. C'est un signe que le ciel veut décourager ma ténacité ; mais je n'abandonne pas la partie.

En campagne, ce 26 mai 1915.

Il est trois heures de l'après-dînée. Je t'écris après la sieste dans un bois charmant : une belle coupe, à mi-flanc de colline ; et à travers les chênes élancés, apparaît tout ensoleillé le village où nous venons de descendre d'auto, car on nous a promenés ce matin sur les grand'routes, à poussière que veux-tu : on ne savait plus, au débarquement, si c'était des soldats ou des meuniers. Le temps est d'une splendeur tout estivale :

LKTTRES DE GUERUR lOo

chaleur d'août, mais sèche, sans nuage ni orage; il fait bon s'allonger à l'ombre, d'autant plus que ce matin nous nous <ommes levés à une heure et demie. Nous allons rester ici jusqu'au soir; puis, à la nuit tombante, nous gagnerons nos nouvelles demeures... Nous avons changé de département, et nous respirons l'air vivifiant des hauteurs. Dans le fond de la vallée, les champs sont cultivés, et l'on entend les faneuses qui fauchent les premiers foins. Le canon est silencieux, et cela fait plaisir d'arrêter ses yeux sur ces visions pacifiques.

En campagne, ce 27 mai 1915.

Ma carte d'hier t'aura dit la première partie de notre journée. Le reste a été un peu fatigant, en raison surtout de notre lever matinal. Partis de notre bois à huit heures du soir, nous sommes arrivés ici à une heure et demie du matin et nous avons dû coucher à la belle étoile, puisque les cagnas de ceux que nous allons remplacer étaient encore occupées. Elles ne seront libres que ce soir. Nous avons, d'ailleurs, été reçus avec une camaraderie parfaite ; et nous venons de faire un excellent déjeuner, qui, réduits à nos propres moyens, eût été fort piteux, car nous n'aurons nos bagages que demain. Nous pourrons alors nous installer, et confortablement : le capitaine a une cagna pour lui seul ; P... et moi une pour deux, et très bien aménagée par nos prédécesseurs. Depuis hier nous avons descendu dans la vallée ou plutôt la plaine : région boisée et marécageuse au pied de collines allongées qui, malgré leur nom, n'ont rien d'âpre pour des yeux lorrains. Nos cagnas sont en pleine forêt, et à cent mètres de nos tranchées, — qui, du reste, sont d'une sécurité parfaite. Au point de vue risque, nous gagnons beaucoup au change.

En campagne, ce 28 mai 1915.

A la fin de la journée, j'espère que nous serons installés et confortablement installés ; la grande indigence, c'est l'eau ; il n'y a riea de tel que d'ê tre dans une forêt marécageuse, mais les dernières chaleurs ont vidé les étangs, et il ne reste guère que quelques mares d'eau trouble où il est peu plaisant

de puiser de l'eau pour la cuisine et la toilette; heureusement nos ordonnances sont très débrouillards et finiront bien par en trouver. Je crois que la vie ici sera très agréable et très reposante... Si nous restons ici quelque temps, comme je l'espère, ce sera une charmante cure d'air, et je commence à croire que l'envoi de Jean-Jacques et de Chateaubriand n'aura pas été une ironie du destin.

En campagne, ce 28 mai 1915.

A partir de demain soir, sans doute, ma vie sera organisée, et elle comportera des loisirs. Cette vie sera, d'ailleurs, très agréable ; et si je ne me trompe, ce sera certainement ma tranche de vie guerrière qui me laissera jusqu'à nouvelle métamorphose le meilleur souvenir... De Saint-Jean à nos tranchées, il y a à vol d'oiseau une vingtaine de kilomètres; et une route excellente y conduit presque directement. Par quel mystère stratégique avons-nous mis près de vingt-quatre heures pour faire ce chemin si simple qui ne dépassait pas la longueur de nos marches de nuit, c'est ce que je ne cherche pas à comprendre. Mais voici l'étrange itinéraire que nous avons suivi : levés à deux heures, le mercredi, nous étions à Tremblecourt pour six heures. Là nous attendaient une quarantaine d'énormes cars automobiles avec quelques petites voitures plus légères pour les officiers, plus légères et surtout mieux fermées, car au bout de leur randonnée les pauvres diables étaient enfarinés comme au sortir d'un moulin. Nous sommes partis sur Toul, nous avons passé devant la gare... D'Écrouves, par Foug, Sorcy, nous sommes arrivés à Aulnoissous-Vertuzey. Il était dix heures et demie. Nous nous sommes installés pour la grande halte dans les bois qui couvrent les côtes d'en face. Nous y sommes restés jusqu'à la nuit ; et, sous la clarté d'une lune qui se voilait déjà de vapeurs d'orage, nous nous somrnes acheminés moitié par la route, moitié par de petits sentiers de bois, jusqu'à notre emplacement actuel. Il était une heure et demie du matin. Les cagnas que nous occupons actuellement abritaient encore leurs anciens propriétaires : nous avons dû bivouaquer au petit bonheur. JjC capitaine, P... et moi, nous nous sommes abrités dans la

petite cabane qui servait de popote aux officiers ; et, couchés à même le sol, nous avons attendu, en somnolant à demi, le lever du jour : la nuit était, d'ailleurs, merveilleusement calme ; et il fallait savoir qu'on était sur le front pour s'en douter. Au lieu de la canonnade intermittente et du crépitement presque incessant des balles dans notre ancien secteur, nous n'entendions que la chanson aiguë des rainettes dans les étangs qui se dessèchent déjà. Depuis lors, le canpn s'est fait entendre, et quelques balles espacées et lointaines ont claqué vers le soir ; niais rien ne pourra me faire oublier la sérénité de cette nuit. Nous voilà donc de nouveau dans les tranchées ; et dans les tranchées de première ligne ; mais le mot ne doit pas te faire illusion, et, tout en étant à un poste de combat, nous sommes infiniment moins exposés que dans l'humble besogne de travailleurs qui fut la nôtre deux mois durant : le secteur que nous occupons est, en effet, un secteur mort. Nos premières lignes sont en avant du bois, à 500 mètres environ des premières lignes allemandes, elles aussi dans la plaine. Immédiatement derrière, ce sont les « âpres » collines de Meuse, auxquelles il est impossible de se heurter de front : nous ne cherchons donc pas à avancer droit devant nous, et c'est dans les secteurs des ailes que s'exercent les pressions continues. Les Boches en font autant en face de nous, parce qu'une avance dans notre forêt ne les « avancerait » à rien. On reste ainsi en face l'un de l'autre, silencieux... ou presque.

En campagne, ce 30 mai 1915.

... Je SUIS désigné à l'instant pour aller à quinze kilomètres en arpière suivre un cours de perfectionnement militaire. Je pars cette nuit avec mon ordonnance. D'après les indications présentes, c'est un cours- qui doit durer quinze jours ou trois semaines ; mais, dans la vie militaire, on ne sait de toute certitude que le jour du départ ; le reste est fertile en surprises... Je vais donc faire mes malles et mes adieux, et après une nuit passée à la belle étoile, je me retrouverai écolier dan^ un petit village de Meuse, Étrange aventure 1

En campagne, ce 31 mai 1915.

Je suis arrivé, et je suis encore dans l'ahurissement de l'étrange vie qui m'attend, et qui, d'ailleurs, est encore pour moi une inconnue. Ce matin à six heures, sur la grande place d'Aulnois, on voyait déboucher de toutes les directions quelques officiers poudreux, quelques sous-ofï un peu moins propres encore, qui avaient l'air de chercher vaguement quelque chose et qui s'abordaient tous en se demandant l'un à l'autre : « Savez-vous où est la fameuse école de perfectionnement militaire »? Quand le groupe fut à peu près coagulé, on vit paraître un capitaine de chasseurs qui nous cherchait. C'est notre patron pour quinze jours ou trois semaines. Il nous réunira tout à l'heure après le déjeuner pour nous expliquer b programme de cette école de campagne et son utilité...

Six heures et demie du soir. — Ce cours spécial de perfectionnement doit durer quinze jours ; et, pour faire en si peu de temps ce que notre directeur d'études a l'intention de nous montrer, il faudra prendre une méthode intensive. C'est bien, d'ailleurs, semble-t-il, celle qui va nous être imposée. Nous aurons environ huit heures de travail par jour, qui représenteront à la fois un effort intellectuel et un effort physique. Il s'agit de ramasser dans un espace resserré et dans un laps de temps très court les différents aspects de la guerre de tranchées actuelle et les aspocts probables de la guerre lorsqu'elle cessera d'être une guerre de taupes. On expérimentera devant nous tous les engins à la mode : nous verrons fonctionner tous les mortiers, tous les lance-bombes, etc. ; nous saurons quel est le dernier cri des tranchées ; on essaiera d'organiser au mieux, de jour et de nuit, une lisière de bois, un village, etc. Le capitaine qui nous dirige est un capitaine de l'active, qui paraît intelligent, grave, énergique, un soldat d'aujourd'hui.

En campagne, ce 19 juin 1915.

Je trouve ta lettre en rentrant de notre visite des tranchées de Flirey. Nous sommes partis ce matin en auto à deux heures, et nous étions pour trois heures et demie au pied des tranchées qui font face à la lisière de Mort-Mare. C'est un des

secteurs les plus actifs de toute la région, un de ceux où le bombardement est presque continuel ; et c'est précisément pour cela que nous en faisions la visite à l'aube, parce que c'est le moment où, des deux côtés, par un accord tacite, chacun, fatigué d'une rude nuit, laisse là fusils, mortiers et grenades, et s'en va se coucher. Et, de fait, ce fut bien calme pendant tout le temps que nous y avons passé, mais les brancards qui descendaient au moment où nous arrivions témoignaient de l'activité de la nuit. Je revois surtout dans un boyau, porté par deux hommes dan^ une toile de tente, comme un pauvre gibier meurtri, une espèce de loque humaine qu'un obus avait pulvérisé. Mais qu'est-ce qu'un mort dans cet immense cimetière ! La tranchée de première ligne qui a été conquise sur les Boches et qui a vu des luttes acharnées, des corps à corps plusieurs fois recommencés, n'est qu'un ancien charnier, où les murailles, les parapets, les créneaux sont taillés dans la pâte humaine. On voit encore çà et là un pied lamentable qui fait saillie, un dos qui s'arrondit en bosse dans un pan de contrefort. Peu à peu on dissimule toute cette misère par des revêtements de sacs à terre, mais ce n'est qu'un écran insuffisant : l'affreuse odeur acre qui vous prend à la gorge, le bruissement incessant ^des grosses mouches vertes qui s'agitent sur ces débris, vous rappellent assez où l'on est. Et dire que des hommes vivent là dedans, dans cette terre cadavérique, dans cette tragique insalubrité que le soleil multiplie et fait rayonner ! A travers les étroits boyaux, on voit passer des hommes avec la petite hotte en cuivre des vignerons qui vont sulfater les vignes : ils arrosent de chlore et de désinfectants ces vignes de la mort. Et pourtant la vraie vigne touloise y pousse encore. Dans cette terre engraissée de sang et que brûle le soleil, tout pousse brutalement. Entre les créneaux, parmi les vieux sacs, les équipements abandonnés, dans la pourriture et les détritus, au milieu du chaos creusé par les marmites, on voit des pieds de vigne ou plutôt des rejetons d'une verdeur admirable. Plus loin ce sont d'énormes trochées de pommes de terre, et surtout des champs de coquelicots, d'un rouge magnifique, étincelant, qui semblent être comme l'épanouissement de tout le sang qui arrosa cette terre. Qu'une vie humaine paraît peu de chose, et chosi

insignifiante, dans ce pêle-mêle de cadavres, de renouveau printanier et d'activité insouciante 1 car tout le long de ce sanglant dédale, de jeunes « poilus », qui ne disent peut-être pas tout ce qu'ils sentent et qui peut-être ne sentent plus, dorment paisiblement, plaisantent ou font la manille, en attendant la bombe qui va les meurtrir.

En campagne, ce 21 juin 1915.

... Je suis donc rentré cette nuit dans ma forêt. Mon nouveau capitaine m'avait envoyé un homme pour me conduire à ma cagna ; mais mon guide s'est d'abord égaré ; et c'est seulement à une heure du matin que j'ai pu me coucher. J'ai revu' dans la matinée avet plaisir quelques-uns de mes anciens camarades...

Ce 23 juin 1913.

... Quand la nuit est calme, adorablement sereine et douce, comme elle l'était avant-hier, c'est une fête d'aller là-bas regarder les étoiles. Nos avant-lignes sont à environ 700 mètres de la lisière, à mi-chemin à peu près entre la forêt et les extrêmes pentes occupées par les Boches. Ceux-ci font comme nous et envoient de petits postes chaque nuit en avant de leurs lignes. A 200 mètres d'intervalle, dans la plaine silencieuse, les lignes de sentinelles s'égrènent parallèlement, se font face jusqu'à ce que le ciel blanchisse, et s'en retournent à l'aube .tranquillement chacun chez soi. C'est une vaste prairie où les herbes sont hautes et drues : les grandes marguerites viennent caresser les fils de fer barbelés, et les oursins se hérissent dans le joli cresson des ruisseaux. Mais il faut regarder de près pour voir tous ces bibelots de guerre. Dans la clarté tamisée de la nuit, on ne distingue que les grandes lignes calmes des prés et les formes légèrement frissonnantesdes saules. Comme c'était la première fois que j'occupais la position, j'ai fait soigneusement mon tour de propriétaire : j'ai visité d'un bout à l'autre mon réseau de fils de fer en avant des sentinelles, et j'ai fait deux ou trois rondes sur mon front — il est assez étendu, environ 5 à 600 mètres — pour m'assurer* que tout le monde était à son poste. Mais dans les intervalles,.

je suis venu m'asseoir sur les racines d'un vieux saule, et je me suis laissé prendre, sans penser, par le charme de la nuit. Pas un bruit ou presque. De loin en loin, une balle mourante, qui vient du bois d'Ailly, passe et tombe à bout de course. A l'horizon, une fumée monte un instant, un rat qui trotte fait craquer les brindilles et froisse les hautes herbes ; et c'est tout, jusqu'à l'heure où la caille commence à appeler le jour à petits cris bon enfant. C'est le signal qu'il est temps de se préparer au retour, pour rentrer dans la forêt sans être vu ; et l'on arrive à la lisière au moment où chante la première alouette. Je connaîtrai encore vendredi ce plaisir des belles nuits de juin ; et il en sera ainsi tous les quatre jours. C'est un régime singulièrement plus agréable que le régime des tranchées avec roulement entre deux compagnies et déménagements incessants. J'ai dans ma forêt une maisonnette où je suis chez moi, et où je pourrai me faire une vie à moi.

A SA SŒUR En campagne, ce 26 juin 1915.

Cette lettre viendra te porter vendredi l'expression d'une tendresse plus fraternelle et plus compatissante que jamais. Pauvre amie, je ne sais si de Fribourg j'aurais pu, en autre temps, venir jusqu'à toi pour ce premier anniversaire de douleur ; mais je souffre ici d'être rivé à mon devoir et de ne pouvoir aller t'embrasser. Même loin de toi, si j'étais seul avec M... dans l'intimité de notre chez nous, nous passerions ensemble une journée recueillie, où nous aurions revécu les grands souvenirs de Tan dernier et admiré ensemble la grandeur de cette mort qui fut tout à la fois si navrante et si belle. Ce qui me sera pénible, c'est de ne pouvoir parler avec personne de ce passé, car j'aime mieux le silence que certaines sympathies brèves et indifférentes^ Je ne fais grief à personne. Pour ceux surtout qui font campagne, il faut que l£ mort devienne une chose je ne dis pas insignifiante, mais qui ne laisse près d'elle ni indignation, ni frayeur, ni étonnement. Heureuse es-tu, dans ton immense douleur, d'avoir eu le spectacle d'une mort auguste, sereine, apaisée, qui semblait

n'être qu'un déliement et une envolée. Il en est tant de jeunes veuves aujourd'hui, qui ne peuvent penser à la fin de l'ami aimé sans un frisson d'épouvante et de révolte : morts brutales, rapides ou lentes, qui se sont achevées dans la boue, dans le sang, dans les piétinements impies, morts à la centaine, qui sont passées inaperçues, sans respect comme sans pitié, et qui ont à peine arrêté un instant ceux qui, plus fortunés, avaient encore échappé. Pour moi, quand je songe à ces morts, j'en viens presque à envier ton cher François, qui a eu une fin si noble, si haute, à la fois humaine et divine, et qui a pu laisser à ceux qui restaient avec tant de tristesse tant de douceur. Comme je voudrais pouvoir aussi, quand mon heure viendra, finir comme il a fini, avec cette pleine conscience et ce plein abandon, avec cette bonté exquise pour ceux qu'il faudra quitter, avec cet espoir paisible en Dieu et ce pressentiment de la félicité éternelle. Cette belle mort, à laquelle je ne puis songer sans me sentir une grande paix et un grand désir du mieux, a été la récompense d'une belle vie, d'une vie toute simple, toute droite, si riche pourtant en délicatesse de cœur, en toutes ces qualités intimes qui font d'une âme un trésor. Cher François, depuis ces premiers jours de juillet qui ont été pour moi un tel bouleversement, ma vie a été si étrange, si imprévue, que maintenant encore, quand j'essaie de me représenter ce que sera la reprise de la vie normale, je ne puis croire qu'il ne sera plus là pour y mettre son charme et sa bonté. Que de fois, toi-même, après douze mois écoulés, tu ne dois pas parvenir à réaliser cette définitive solitude de cœur! Comme je te plains et comme je comprends tes heures de détresse ! J'espère que, dans tes deux chers enfants, tu auras la joie, année par année, de voir revivre quelque chose de l'âme exquise de leur père. Mais ce sera une joie d'un autre ordre ; et, quelles que soient les tendresses qui puissent t'entourer, tu resteras seule dans certains souvenirs. Plus que jamais il faut croire au Dieu très bon et mystérieux vers qui va tout ce qui est noble et beau, et qui ne prend que pour mieux rendre. Il faut s'abandonner à lui avec une invincible espérance, car c'est le seul appui qui ne cède pas et qui soit digne d'une grande douleur.

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