LE'^TRES DE GUERRE
A SA FEMME
Ce 26 juin 1915.
Cette nuit j'ai été de nouveau aux avant-lignes : malgré une très forte envie de dormir, qui s'est d'ailleurs passée vers minuit, j'ai vécu des heures délicieuses. Situation paradoxale ! voilà deux mois que, dans cette large plaine au pied d'Apremont et de Loupmont, Français et Boches s'en vont chaque nuit se terrer à 150 mètres l'un de l'autre, sans se tirer un coup de fusil : on s'entend ; au petit jour, on voit les petits postes qui se retirent chacun de leur côté dans l'atmosphère encore grise ; parfois même, la nuit, de l'autre côté des réseaux de fils de fer, on devine la patrouille qui parcourt le secteur ; et cependant l'on reste silencieux jusqu'au jour où l'on courra l'un sur l'autre.
En campagne, ce 30 juin 1915.
... Cette nuit, c'était mon tour d'avant-lignes. J'ai passé la meilleure partie de mon temps à faire avec un de mes sergents le tour de nos fils de fer pour y repérer les passages, en cas toujours possible d'une sortie, d'une patrouille, d'une embuscade. Comme la nuit était claire, j'ai dû faire cette ronde d'inspection à quatre pattes dans les hautes herbes d'une prairie qu'on n'a pas fauchée et que les averses récentes ont bien trempée. Près d'un kilomètre en petite belette mouillée, quand on n'est plus très entraîné à ce m.ode de cheminement c'est assez agréable sur le moment mêm e, mais cela vous laisse après une heure ou deux de repos, un engourdissement contre lequel je serai obligé sans doute de lutter toute la journée. — J'airoaintenantdes loisirs et je vais me remettre au travail. J'ai déjà commencé hier. Aujourd'hui je suis trop abruti pour pouvoir aligner deux phrases sensées...
Ce 1^ juillet 1915.
... Je reprends ma lettre à dix heures du soir, au retour des avant-lignes où je viens d'aller conduire P... Peu de spectacles sont aussi émouvants que cette large plaine et les hautes
collines qui la limitent, à la nuit commençante, sous un ciiA uni et profond, encore trop clair pour laisser scintiller les premières étoiles. Sur ces grands prés où la faux ne passera, pas cet été, les yeux glissent lentement et ne s'en détachent qu'avec peine, tant est douce la caresse qu'ils en reçoivent. Posés avec grâce par quelque fée lunaire, des groupes de vieux saules attendent le lever de la lune qui les argentera ; et, dans cette première descente de l'ombre, ils ont sous leurs basses branches des refuges propices, où il ferait bon pour des amoureux venir s'asseoir, en échangeant les mots éternels de l'amour. Et puis, brusquement, à l'extrémité de cette plaine si douce, si accueillante, semble-t-il, aux bonheurs humains, les crêtes des Hauts-de-Meuse surgissent, ligne austère qui se détache sur un fond encore lumineux et qui fait penser à quelque immense autel d'où monteraient des prières. Maintenant encore c'est le silence. Avant une heure, tous ces sommets crépiteront, et , en guise de prières, on verra les fusées jaillir. Quand donc ces nobles paysages seront-ils rendus au calme des nuits ! Je ne connais rien de plus troublant que ce contraste entre la paix du soir qui tombe sur les champs et cette irritante trépidation des fusils qui ne veulent pas dormir. Ce sont là comme deux appels contradictoires qui vous sollicitent, et dont le conflit héroïque met une beauté nouvelle sur ces collines, collines pacifiques dont on fait des guerrières. Je songeais à tout cela ce soir en revenant vers la lisière de ma forêt. J'y ai songé davantage hier encore dans la nuit, car je l'ai passée aux avant-lignes comme la précédente, mais, cette fois, en embuscade. Depuis quelques jours, les Boches que nous avons devant nous sont plus agressifs ou plutôt sont moins discrets. Nous savons que ce sont des troupes nouvelles (probablement de jeunes recrues ou de la vieille landsturm). Auparavant c'étaient des troupes do la garde qui occupaient ces hauteurs ; c'étaient des gens très réservés et qui ne bougeaient guère. Ceux-ci sont un peu plus agités. Toutes les nuits, ils s'amusent à envoyer quelques salves sur nos avant-lignes, leurs patrouilles se promènent ; l'une d'elles était venue jusqu'à nos sentinelles et leur avait tenu des propos falots. Aussi, pour tâcher de couper court à ces peti'es manifestations, le colonel du régiment de réserve
LETTRES DE GUERRE. ii:;
dans lequel nos compagnies sont enchâssées avait (iécid(? de faire quelques embuscades en avant des fils de fer, pou tâcher éventuellement de cueillir les patrouilles trop aventureuses. Hier, c'était ma compagnie qui devait faire l'embuscade. On avait demandé douze volontaires et un sergent. J'ai trouvé que, pour la première, il valait mieux qu'un officier y allât, et voilà comment cette nuit, si tu avais pu être une des étoiles dont la lumière glissait sur nous, tu m'aurais vu à plat ventre dans les hautes herbes, avec douze poilus autour de moi, qui étaient à l'affût du Boche.. C'est joli à voir, ces douze corps allongés dans l'herbe, pacifiquement. La lune, qui filtrait de place en place à travers les nuages, tombait sur les capotes bleu clair, et les azurait davantage ; mais la pointe des baïonnettes brillait et rappelait qu'on était prêt à bondir. Je te dis tout de suite que nous sommes revenus bredouilles. Les Boches nous ont envoyé de loin les quelques salves habituelles ; on les entendait de l'autre côté de la route piocher et enfoncer des piquets ; il y a même eu un vigoureux « fertig », qui nous aurait réveillés si nous avions eu la tentation de sommeiller ; mais aucun promeneur incivil ne s'est présenté. Mes hommes étaient un peu déçus, ils espéraient ramener un Boche. Pour moi, je n'avais pas trouvé le temps long pendant ces quatre heures de guet. J'avais les yeux un peu fatigués à force de regarder les minuscules buissons qui émergent des prés et de bien me convaincre que ce n'était pas quelque patrouille en marche ; pas un instant, moi qui ai toujours la tentation du sommeil, je n'avais senti mes paupières battre, et je ne m'étais pas même aperçu que de ces grandes herbes toutes mouillées nous allions sortir ruisselants comme d'un bain. Vingt bonnes minutes de marche, et on avait déjà chaud en rentrant. J'ai donné un quart de vin à mes hommes et je me suis allô coucher. Quel divin sora meil !