‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 35 sur 62 · A SA SŒUR · texte numérisé non relu

A SA SŒUR

En campagne, 2 juillet 1915.

Depuis ce matin je suis avec toi. J'espère que la lettre que je t'ai envoj'ée il y a quelques jours m'aura permis de m'unir

à tes pensées de façon plus sensible ; mais j'ai besoin aujourd'hui de revenir encore près de toi pour revivre à tes côtés quelques-unes des inoubliables émotions de cette grande journée, à la fois crucifiante et divine. Je me doute que tu dois être en ce moment comme enfermée dans tes souvenirs : le monde entier doit être comme aboli autour de toi, tu dois oublier la guerre et la germination sanglante d'un nouvel univers, pour rester en contemplation devant cette chose sacrée et sans prix dont tu as été le témoin : une âme humaine qui va vers son Dieu. Je te comprends. Ce serait là, si l'on n'y prenait garde, un des plus grands dangers spirituels de la guerre : d'enlever à la mort son prix, de mettre au premier plan de nos- pensées le salut d'un pays alors que le salut des âmes reste la grande chose de la vie. En un certain sens, les plus étonnantes victoires ne valent pas une âme qui s'exhal(7, car elles n'ont pas ce qu'a l'autre : les promesses de l'éternité. Elles n'acquièrent tout leur prix que par les sacrifices acceptés qu'elles impliquent et par les grands renouvellements d'âmes dont elles ont été l'occasion. Nous pouvons donc, sans scrupules, aujourd'hui, moi comme toi, oublier, ne fût-ce qu'une heure, l'angoisse de la grande bataille, pour méditer l'admirable leçon qui nous fut donnée il y a un an et pour retrouver dans nos cœurs les divins pressentiments que cette belle mort y a laissés. Tu as raison de demander à François de me protéger : il était de ces âmes naturellement détachées, que la souffrance a trouvées simples et prêtes, et que la mort a sanctifiées pour toujours. Nous pouvons prier celui qui t'a tant aimée, et dont l'amourrestetonsoutien, de nous protéger tous, et de protéger surtout celle qui doit achever l'œuvre commencée par lui. A Dieu, si chère amie : je crois deviner toute ta souffrance, mais aussi les joies très hautes qui fleurissent parmi ces épines. A tous ces sentiments divers je m'unis d'un cœur très fraternel.

A SA MÈRE En campagne, ce 2 juillet 1915.

Je viens d'écrire à notre chère H..., et me revoici près de toi pour t'embrasser plus tendrement que jamais dans le souve-

nir de ce triste jour qui allait inaugurer pour nous une si tragique année. Mais quoi que j'aie pu souffrir depuis lors, rien n'a égalé jusqu'ici le trouble et la stupeur que m 'a laissés cette catastrophe si brutale qui me surprenait en pleine confiance dans la vie. Et quelques jours après, au moment même où je croyais pouvoir revenir vers vous pour mêler nos pensées et nos tendresses, voilà que nos vies ont été dissociées et que, loin les uns des autres, nous sommes comme enfermés dans un dur devoir qui n'est pas près de finir. Pour moi, du moins, c'est une demi-mort que cette vie contre nature. Mais c'est alors que, pour me réconforter, je pense à toutes les grandes leçons que François nous a laissées dans cette tin si simple, si sereine et si haute : je songe à « cet amour qui survit même au tombeau », à tout ce qu'il y a d'éternel dans nos âmes et que rien ne peut briser. Et je demande à ce cher ami, qui est mort comme un saint, de me donner ce qu'il a eu lui-même dans la lutte finale : ce courage simple et humble, fait de résignation et de confiance. Je dois te dire, du reste, que je suis moins que jamais découragé. Je vois clairement que nous n'échapperons pas à une campagne d'hiver, et, dès à présent, j'accepte ce sacrifice.

A SA FEMME En campagne, ce 5 juillet 1915.

... Pendant quelques jours encore je' vais avoir beaucoup à faire. Le commandant m'a prié de lui faire un plan du secteur. J'ai passé toute ma matinée à faire le relevé des différents ouvrages et lisières, et maintenant il va falloir que d'ici à demain ou mercredi je reporte tout cela au net. En outre, nous venons de recevoir un nouvel adjudant. C'est moi qui irai ce soir le conduire aux avant-lignes, et je dois, en attendant, lui montrer les différents travaux et ouvrages du secteur. Enfin, pour jeudi, il y a une petite matinée artistique, ou tout au moins récréative, à laquelle le colonel, les commandants et autres officiers du régiment sont invités. Et le capitaine m'a chargé d'en surveiller l'organisation. Ce sont, comme tu vois, des journées assez remplies. Au fond, c'est

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excellent : cela donne l'illusion de l'action, et cela empêche de penser. Résultat : physique et moral excellenls.

En campagne, ce 9 juillet 1915.

Eh bien, cette fois, le « tuyau » est exact. Il y aura des permissions ; il en est, du moins, décidé en principe. Mais les réalisations sont peut-être moins imminentes que tu le croyais et que je l'espérais tout d'abord... Si j'ai une permission, je veux aller faire mes vérifications à la Nationale : je considère cela comme un devoir (il en est de toute sorte : c'est le devoir de l'ouvrier qui a commencé un ouvrage, et qui entend l'achever, laissant derrière lui de « la belle ouvrage »).

... Ce qu'il y a de mélancolique dans cette organisation de permissionnaires, c'est qu'elle implique dans le haut commandement la persuasion qu'il y aura une campagne d'hiver. Il est vrai que j'y étais résigné depuis quelques jours.

En campagne, ce 10 juillet 1915.

La petite fête a été très réussio. Succès unanime. L^s hommes et les officiers se sont également bien amusés. Il y avait pour les officiers du Champagne avec un assez joli buffet, pour les hommes du « pinard », des biscuits et des cigares. C'est une dépense d'environ une trentaine de francs pour chacun des officiers de la compagnie ; mais j'en aurais donné bien d'autres, pour distraire une après-dînée ces pauvres gars dont la vie est si austère, La représentation a eu lieu, à la lettre, sous les obus. C'était l'heure où, suivant l'habitude quotidienne, les batteries boches d'en face essayent d'agacer les nôtres. Sous leurs trajectoires, les Boches auraient été bien étonnés s'ils avaient vu cette salle de spectacle improvisée. Peut-être, d'ailleurs, ont-ils dû entendre dans leurs tranchées quelques-unes des chansons qui ont été poussées le plus vigoureusement. Tout le monde a ri...

En campagne, ce 13 juillet 1915.

Notre vie se poursuit très monotone, ce qui ne veut pas dire sans charma, car cette villégiature — même forcée — en forêt

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