LETTRES DE GUERRE. H
me plaît infiniment. Espérons que nous n'y serons plus en hiver, car alors la forêt, et surtout les prairies qui l'entourent, ne doivent être qu'un marécage, et les nuits d'avant-lignes doivent être tout simplement des nuits de bains. La forêt a été organisée par des locataires qui s'y sont installés en plein hiver, c'est-à-dire en pleine eau. Pas un sentier en terre battue ; tous les chemins sont faits en petits rondins, et sous les rondins il y a une large rigole qui sert à l'écoulement de l'eau. La terre est tellement argileuse, sans aucune pierre, qu'à la moindre pluie, le sol vous colle aux bottes, et qu'il est à peu près impossible de marcher hors de ces chemins en bois. C'est ce que nous expérimentons aujourd'hui même où nous venons d'avoir une très violente et assez longue averse. Et déjà la forêt est plus fraîche qu'on le voudrait et les arbres ont des allures d'automne ; il me semble qu'il y a quelques semaines seulement que je viens de les voir verdir ; et c'est la vision de la chute des feuilles qui vous hante. Que le temps aille moins vite dans cette guerre si iente 1
A SA MERE
Ce 19 juillet 1915. Toujours la même vie régulière et un peu terne. Gomme la plus grande partie se passe en plein air, les phénomènes naturels prennent une grande importance. On inspecte le ciel en connaisseur, tous les soirs ; et l'on a beau manquer de thermomètres, on sait, à quelques degrés près, la température du jour et des différentes heures du jour. Elle est singulièrement fraîche la nuit ; j'ai beau avoir une couverture et deux capotes sur moi, je me réveille parfois, sinon gelé, du moins un peu transi ; et dire que les pauvres hommes n'ont même pas un couvre-pied ! On les leur a enlevés, il y a quinze jours, sous prétexte de les désinfecter. Vie modeste, sans grand héroïsme, mais où il y a une souffrance, petite ou grande, pour chaque heure du jour. Je trouve qu'on doit être bien indulgent pour des hommes qui mènent cette vie depuis un an.
A MONSIEUR VICTOR GIRAUD
En campagne, ce 20 juillet 1915.
Et moi aussi, bien cher ami, je suis resté longtemps silencieux. Je m'en accuserais, si j'avais plus de loisirs ; mais la vie militaire, surtout en campagne, est peu propice à la correspondance. On a souvent fort à faire ; et, quand « on pourrait disposer », ce qui signifie faire ce que l'on veut, il y a les exigences de la camaraderie et de la vie en commun qui vous grignotent ce qui peut vous rester de liberté. Il faut s'y résigner de bonne grâce. Depuis un mois environ, j'ai quitté ma haute école de guerre villageoise et je suis revenu dans la belle forêt meusienne d'où j'étais parti. En face de rious, se dressent les nobles falaises d'Apremont d'où le Boche nous nargue. Entre notre lisière et le pied de ces collines, il y a un belle plaine herbue, large d'environ un kilomètre. Chaque soir, chacun fait 500 mètres en avant jusqu'à ce qu'on se trouve à peu près bec à bec. Et quand, à l'est, le ciel blanchit, eux remontent la côte, et, nous, nous rentrons dans nos tailUs. De temps à autre, quand on se sent si voisins, on se chamaille un peu, on se coupe des fils de fer, on se tire quelques coups de fusil, on met bas quelque pauvre diable. Jusqu'à présent, comme vous voyez, je n'ai pas encore fait les frais de ces petites fêtes de nuit. Chaque quatre jours, c'est mon tour de prendre les avant-lignes. Quand la nuit est merveilleuse comme aujourd'hui, c'est « le songe d'une nuit d'été » ; mais, quand la pluie tombe lourdement sans arrêt, c'est un divertissement un peu frais de rester allongé cinq ou six heures dans les grandes herbes ruisselantes. Traitement homéopathique de premier ordre pour rhumatisants. Poui moi, je m'en trouve très bien. Il faut dire que, le reste du temps, je me promène dans la forêt, surveillant l'aménagement des travaux de défense, ou bien, comme en ce moment, je griffonne du papier dans une jolie hutte de branchages où je voisine avec une vingtaine de souris et deux gros rats. Jusqu'ici, nous faisions assez bon ménage ; mais les voilà qui deviennent familiers et s'en vont me caresser du museau
LETTRES DE GUERRR. 121
quand je dors dans mon hamac : j'ai dû me protéger contre ces grâces indiscrètes par quelques fils de fer aménagés en piège. Vous ne savez pas tout ce qu'on fait avec du fil de fer. C'est certainement un des principes de l'univers. Tous les soirs, quand « l'ombre s'étend sur la montagne », nous sortons de nos buissons avec d'énormes bobines de barbelés. On entend pendant une heure ou deux le rythme des maillets qui enfoncent les gros piquets, puis, de l'un à l'autre, on fait courir le réseau argenté. Ce sont, pour ces pauvres prairies sans faucheurs, les fils de la Vierge de cet été guerrier. Tout cela, sans doute, n'est pas sans charme. Pourtant, je le confesse, une permission, ne fût-ce que de quatre jours, ferait mieux mon affaire ; mais j'ai fait mes calculs : et je ne puis y prétendre avant le début d'octobre. D'ici là...
D'ici là, vous aurez fait quelques nobles articles, et proposé à l'admiration de ceux qui ont encore le temps de songer et de lire cette « troisième France », en vérité admirable, la France des poilus de seconde classe, pauvres héros anonymes qui font de grandes choses sans le savoir ou plutôt sans le dire.
Adieu, cher ami, je retourne près de mes sacs à terre qui vont me couronner à merveille une excellente tranchée de flanquement.