A MONSIEUR C. DE P
En campagne, ce 20 juillet 1915.
Tu ne t'étonneras pas si je t'écris des choses sans intérêt ; mais je ne suis qu'à demi éveillé ; j'ai passé toute ma nuit aux avant-lignes, et j'ai un gros arriéré de sommeil. C'est très amusant les nuits d'avànt-lignes. Nous habitons dans une forêt. Les Boches sont sur les collines en face de nous. Entre eux et nous, il y a une belle prairie, large d'environ un kilomètre. Quand la nuit vient, eux descendent vers nous, nous montons vers eux ; chacun s'arrête à mi-chemin, et l'en se trouve presque bec à bec avec un méchant petit réseau de fils de fer pour nous séparer. Tu me demanderas si je vois beaucoup de Boches dans ces nuits de garde. Pas beaucoup, car il fait trop noir. Parfois on voit quelque forme qui se glisse
de l'autre côté du barbelé, on envoie un coup de fusil, et tout redevient tranquille. Parfois une équipe plus audacieuse s'en vient en rampant couper nos fils de fer ; alors, quand on entend le bruit des cisailles, on s'en va voir ce qu'il en est avec quatre ou cinq « poilus » ; on tire, ils ripostent, on a quelquefois un blessé ; et, de nouveau, c'est le silence. Mais un peu plus loin, sur les hauteurs qui sont devant nous, on ne se repose guère : toutes les nuits, ou presque, depuis une semaine, on se bat à coups de bombes et de grenades : c'est un concert peu plaisant, quand on est aux fauteuils d'orchestre. — Si je vois peu de Boches, je vois, pour compenser, beaucoup d'animaux que je fréquentais peu jusqu'ici. Et d'abord des rats : ils sont énormes, ils font un tel bruit sur la ligne des sentinelles que, dans les premiers temps, on croit entendre quelque patrouilleur se glissant dans les grandes herbes. Dans ma « cagna » j'en ai un gros, qui grogne aigrement dans la nuit. Je ne parle pas des souris qui font des rondes sans fin dans mes murs de branchages et de terre, qui trottent sur ma couverture, ou plus indiscrètement encore prennent mon cou pour un corridor. Heureusement, il y a près de' nous d'autres bestioles plus agréables : il y a les belettes, bien jolies, les écureuils, les hérissons, et des oiseaux de toute plume. Il n'y a guère d'escouade dans ma compagnie qui n'ait deux ou trois geais en cage. Tu t'amuserais bien,... au moins pendant un jour, si tu étais ici. Mais voilà un très long bavardage pour un homme qui n'a pas de loisirs. Je t'embrasse bien fort pour tes huit ans et je te rappelle qu'à cet âge-là on doit commencer à être très sage.
A MONSIEUR J. Z
En campagne, ce 21 juillet 1915.
Ceci est à double fm, pour te remercier d'abord de ton excellente grande lettre, et pour te souhaiter une bonne lete. Triste fête, en vérité, qu'embrumeront bien des inquiétudes et que n'illuminera pas encore le soleil de la victoire. Je l'ai longtemps guetté, et je croyais partout voir des aubes ; maintenant je suis plus patient. Jj garde au cœur la confiance
dans notre triomphe, 4lans un autre triomphe peut-être que celui dont j'avais rêvé, mais je ne lui fixe plus d'échéance, persuadé qu'il viendra à des jours et sous une forme que je n'attendais pas. Cela met dans l'âme une grande sérénité. J'en aurais davantage si j'avais derrière moi une bonne petite permission de huit jours, voire même de quatre, où j'aurais revu tous les chers visages qui me manquent et où j'aurais mis de l'ordre dans toutes les paperasses que j'ai laissées en fouillis au matin de la mobilisation. Mais cela encore viendra, je l'espère, et je garde cette espérance pour illuminer mon horizon. D'ici là, ne comptons pas nous revoir, et, à moins que tu n'obtiennes d'Albert Thomas ou de quelque gros hère de nos amis un laissez-passer jusqu'ici, je ne vois pas trop comment nous pourrions nous joindre. Ce serait cependant bien amusant de t'emmener une nuit aux avantlignes. Nous charmerions ensemble les heures, un peu longues quand elles sont calmes. M... m'a dit qu'elle avait eu le plaisir de voir ton beau -frère, qui lui a paru réaliser un très chic type d'officier français. J'ai peur, quant à moi, avec ma barbe poivre et sel, de sentir encore trop l'universitaire ; il est vrai que Gouraud porte sa barbe, et mon capitaine m'assure que je lui ressemble. Amen.
A SA FEMME En campagne, ce 27 juillet 1915.
Mon capitaine, souffrant de plus en plus de ses rhumatismes, se décide à céder aux instances des médecins et à se faire évacuer... Hier soir et ce matin déjà, j'ai regardé les différentes pièces journalières qu'on est obhgé d'établir et de signer. C'est une initiation un peu rapide pour une fonction que je ne connais que très imparfaitement. Mais puisque, par un hasard assez plaisant, sur trois officiers de la compagnie, c'est un sous-lieutenant de cinq mois de grade qui se trouve le plus ancien, c'est moi qui vais provisoirement devenir commandant de compagnie... Cela ne m'enchante qu'à demi, parce qu'il y a là des responsabilités pour lesquelles je ne me sens pas encore très préparé.
En campagne, ce 31 juillet 1915.
... Depuis hier soir nous avons un nouveau capitaine, M. de H... Je ne pouvais pas désirer mieux ; et lui, de son côté, est charmé de venir dans ma compagnie. C'était un excédent camarade ; ce sera un capitaine tout à fait amical. Je dis : « ce sera », car il part aujourd'hui même en permission ; et c'est moi qui garde le commandement de la compagnie jusqu'à son retour.
En campagne, ce -2 août 1915.
... Impression charmante et douloureuse tout ensemble. Voilà les cloches d'A... qui sonnent à toute volée. Il y a six mois que je n'ai entendu sonner les cloches. A moins que-ce ne soit pour fêter l'anniversaire de la guerre, j'ai bien p.^ur que cette sonnerie n'annonce la prise attendue de Varsovie.
En campagne, ce 3 août 1915.
Je me suis remis à ma thèse avec une ardeur nouvelle. Je puis y travailler environ une heure par jour, par bribes et morceaux. C'est bien peu et l'on manque d'élan ; mais enfin, petit à petit, les feuilles s'accumul nt, et j'espère que, pour la fin de la semaine, j'aurai fini la rédaction de mon dernier chapitre ; il y aura des retouches à faire, mais enfin l'ouvrage sera complet.
En campagne, ce 5 août 1915.
... Grâce à ton ami Poiicheville, je pourrai me retrouver bien près de toi dans la communion des grandes idées qui soutiennent, exaltent et ennoblissent la vie présente. Déjà hier soir, avant de me coucher, j'avais lu d'un bout à l'autre ce petit cahier d'ûxtraits, et je me propose bien d'y revenir ce soir, car ce n'est pas en une demi-heure qu'on épuise le contenu de pages comme celles-là. Je comprends ton admiration et la partage : c'est émouvant, tout en étant robuste, c'est saintement et noblement chrétien, c'est sobrement et fortement écrit ; et je te remercie de tout cœur de m' avoir
copié ce bréviaire du chrétien mobilisé, puisque, mobilisés, nous le sommes tous, à vrai dire, tous sur pied de guerre.
Ce 6 août 1915.
Ce matin, mes tournées faites, mes pièces signées, j'ai eu à moi deux belles heures ; je les ai consacrées à la thèse : je dois dire, d'ailleurs, que la plume marchait vite et bien, je trouvais sans peine le mot juste ; et les liaisons d'idées se manifestaient à moi avec une clarté parfaite. J'avais aussi la joie de sentir le point final approcher, car je crois bien que, sauf imprévu, je pourrai le mettre demain matin. Chose étrange et déconcertante, au premier regard, que de travailler à juxtaposer des mots et des idées, quand il se joue devant moi une partie formidable et d'un tel enjeu!... Et pourtant je ne crois pas coupable de faire ce que je fais : les heures inoccupées seraient les plus lourdes si l'on voulait ne fixer que les tristesses qui nous regardent en face.
Ce 7 août 1915.
Grande nouvelle que ma lettre d'hier te laissait déjà pressentir ! J'ai terminé ce matin mon dernier chapitre. Il y a, sans doute, quelques retouches à apporter, quelques menues vérifications à faire ou faire faire sur épreuves ; mais ce sont des détails. L'ensemble de l'œuvre est achevé et je puis dire un nunc dimittis provisoire.
De ma vie ici, rien de bien sensationnel à t'annoncer. Mon capitaine rentre lundi. Jusque-là je suis toujours commandant de compagnie. C'est absorbant, mais c'est intéressant. C'est certainement, dans la vie militaire, le rôle le plus passionnant que l'on puisse avoir, j'entends au point de vue de l'action directe sur les hommes. Ils sont, à ce que je puis en juger d'après cette courte expérience, faciles à commander et faciles aussi à toucher. Dès qu'ils sentent qu'on les aime bien, et qu'on veut faire tout le possible pour leur rendre la vie supportable, tout en exigeant un service excellent, on les a en main ; et, à ce point de vue, je quitterai a^vec regret i^^ commandement de la compagnie,
Ce qui rend pour l'instant l'autorité du commandant de compagnie particulièrement impressionnante, c'est que c'est lui qui dispense les sacro-saintes permissions. Les recommandations pleuvent ; et les maires, les députés font leur service démocratique comme aux plus beaux jours de paix. J'ai fait de mon mieux : je n'ai tenu aucun compte de ces recommandations et j'ai désigné les élus avec le plus strict souci de la justice, des ,situations particulières et du mérite. C'est, d'ailleurs, un choix fort difficile à faire et je ne regretterai pas ce privilège. Tous les jours des hommes demandent à me parler pour m'expliquer leur cas, qui leur paraît naturellement le plus intéressant de tous. Que de tristesses et de tout ordre !... Que de misères insoupçonnées derrière la gloire sanglante de la bataille !
Ce 8 août 1915.
... Je crois que, sur tous les points du front, les officiers font assez bonne chère. On ne peut pas trop les en blâmer, quoique quelquefois, en passant devant le rata des hommes, je me sente comme un petit remords. Et pourtant il n'est pas mauvais ce rata et je me suis arrangé pour l'améliorer le plus que j'ai pu pendant ces quinze jours de commandement. Ainsi, le boni étant assez élevé, j'ai pu donner à chaque homme par jour trois quart, de vin, ce qui est la chose qu'ils préfèrent. Je me suis surtout attaché à la nourriture des douze hommes qui chaque jour passent vingt-quatre heures aux avant-lignes. Quand, à l'aube, nous redescendons dans la forêt, sur les trente qui sont venus avec le chef de section, dix huit seulement redescendent ; les autres restent blottis dans leurs petits trous d'où ils ne peuvent bouger sous peine d'être vus. Eh bien! pour que ces pauvres bougres trouvent les heures moins longues, surtout quand la pluie leur tombe sur le dos tout le jour, il faut qu'ils aient au moins la distraction d'une bonne nourriture, qui ne peut être que froide, car, quoique *e leur ai donné de petits échauds, ils ont juste de quoi faire réchaulTer leur «jus»... Mais je m'arrête, car tout cela ne doit guère l'intéresser, et je ne sais comment je me suis embarqué dans ce discours qui s .nt l'arvièie cuisine.
En campagne, ce 18 août 191-5.
... Rien de bien nouveau dans ma vie : j'ai un point lumineux vers lequel tous mes regards se concentrent, c'est la permission : je commence déjà à faire ma liste de ce que je dois emporter, de ce que je dois faire, de ce que je dois rapporter. Si tout marche normalement, quand tu recevras cette lettre, nous serons à environ un mois de la délicieuse échéance.
Ce 21 aoû' 1915.
Voilà donc Kowno pris. Nous le savions depuis trois jours, car les cloches d'A... avaient sonné à toute volée mardi dernier. Ces sonneries de joie, quand je les, entends de l'autre côté de la ligne, me donnent des battements de cœur angoissants, d'une angoisse presque physique. Quand donc nos cloches aussi pourront-elles sonner?
... Je n'ai pas le temps aujourd'hui de t'envoyer la feuille quotidienne des renseigiiemen.ts pour la thèse. •
À MONSIEUR BERNARD BOUVIER
En campagne, ce 24 août 1915.
Ceci s'appellera, si vous voulez bien, « la bibliographie sur le front », et c'est la requête d'un « poilu », qui, entre ses nuits d'avant-lignes, continue à se « divertir » -suivant les recettes d'antan. Dans ma hutte de sauvage, au milieu des bois, je
irrige des épreuves ; mon pauvre Jean-Jacques abandonné m'a fait pitié, et j'ai décidé de donner le « bon à tirer », pour libérer enfm tous ces milliers de caractères que j'immobilise depuis dix-huit mois dans les ateliers de B... Que les «marmites » me respectent encore quelques semaines, et ce sera chose faite. C'est risible, sans doute, de garder de pareils soucis en un pareil moment ; mais c'est un scrupule d'ouvrier, qui ne veut laisser derrière lui que de l'ouvrage bien fait. Seulement F indigence des bibliothèques de tranchées est grande, et je suis obligé d'y suppléer du moins malque jepeux
par des questionnaires. Seriez-vous assez aimable pour me dire... (Suit un long questionnaire bibliographique).
Il me reste tout juste assez de place pour m'excuser et vous remercier. Je suis dans mon treizième mois de campagne. J'ai un peu grisonné. Au demeurant, la machine est restée bonne et la confiance intacte. Tout de même, ce sera un beau jour, s'il vient, que celui où la victoire me rendra ma liberté et me permettra d'aller serrer la main à mes amis de Genève.
A SA FEMME
Ce 25 août 1915.
... Les nuits allongent formidablement. Mais celle-ci, sauf la dernière heure où la lune voilée laissait l'ombre envahir le ciel, était une nuit de lumière. Pleine lune. La grande prairie où aucun faucheur n'a passé, et qui est toute jaunissante, avait l'air d'un champ d'or. Immobilité et silence absolus. Sauf, de loin en loin, « Polyte » qui tirait sa balle solitaire, du haut de son*perchoir d'A..., pour ne pas perdre ses bonnes habitudes, on n'entendait d'autre bruit que le trottinement furtif des rats ou le vol d'un oiseau de nuit ébloui par tant de lumière. Une nuit tiède et douce qui n'avait rien de la guerre et qui me gonflait le cœur d'amour. Au reste, sécurité entière : on ne craint alors ni les patrouilles ni les cisàilleurs de fils de fer : la plaine devant soi demeure sans mouvement ; les sentinelles peuvent dormir, la lune fait sentinelle pour tous. Leseul inconvénient, c'est qu'il faut rester immobile ; et tu sais que ce n'est pas mon fort. Je commençais, vers trois heures du matin, à avoir de terribles inquiétudes dans les jambes, quand la lune, entrant en pleins nuages, m'a permis de m'étir^r et de trottiner comme les rats. Que de fois, durant ces belles heures silencieuses, j'ai savouré par avance les délices d'uno ])crmission que je croyais déjà tenir, comme si je n'avais pas été bien éveillé.
A MONSIEUR JACQUES CHEVALIER
En campagne, ce 27 août 1915.
C'est une telle joie pour moi de rester en contact avec toi dans ces jours de commun sacrifice et de commune espérance. Je suis content que tu sois enfin sorti de la lourde et démoralisante atmosphère des dépôts, pour vivre un peu plus virilement sur le front ou, du moins, tout proche de lui. C'est une vie qui a ses fatigues et surtout ses risques, mais c'est la seule qui paraisse digne d'un homme encore jeune, quand ce sont les destinées mêmes de son pays qui se jouent.
Il y a combien de temps que je ne t'ai écrit? Je ne me le rappelle plus exactement. Je t'avais envoyé quelques lignes, voilà plus de deux mois, quand j'étais au peloton de perfectionnement pour faire connaissance avec les joujoux de la guerre moderne, bombes, pétards, grenades et autres gentillesses. Je crois bien t'avoir écrit quelques semaines plus tard, quand j'étais déjà rentré dans ma forêt, où je suis encore aujourd'hui. Si alors je t'ai décrit ma vie, elle n'a pas changé : il n'y a que les nuits d'avant-Ugnes qui allongent et fraîchissent considérablement. Ces grandes prairies meusiennes, toutes pleines de ruisseaux et d'étangs, sont merveilleuses en plein été, après quelques jours de sécheresse, lorsque la pleine lune dore les hautes herbes jaunies que la faux n'a pu entamer depuis deux ans. Mais", dès qu'il pleut et que les lourds brouillards traînent dans les vallées, c'est une humidité gluante dont on ne peut se guérir. Ce sont, d'ailleurs, des nuits assez émouvantes et dont le souvenir me charmera plus tard, que ces nuits obscures où je garde avec ma section, derrière un méchant réseau de fils de fer, un front d'environ 800 mètres. Huit heures durant, nous sommes là, mes hommes et moi, à faire le guet, écoutant les pas dans les herbes, épiant les patrouilles qui rôdent ou les cisailleurs qui essayent de couper notre barbelé. De temps à autre, des deux côtés, les fusils partent, heureusement presque toujours sans qu'il y ait de morts. Mais enfin, il y en a parfois, et je puis être un de ceux-là. N'oublie pas, n'est-ce pas, puisqu'il faut une notice dans
V Annuaire des anciens élèves de rÉcole, que je compte sur toi pour cet ensevelissement d'ami. J'avoue que, pour l'instant, cette hypothèse un peu mélancoUque n'arrête point ma pensée. Un seul rêve m'absorbe tout entier : la permission. Si rien d'imprévu ne survient, dans quinze jours je reverrai ma femme, ma mère, tout ce qui m'est cher. Je retrouverai, pendant six jours, la*lib2rté que j'ai presque oubliée, depuis treize mois que je l'ai mise au service commun. Si mes plans peuvent se réaliser, je passerai trois jours en Bretagne près de ma mère et de ma sœur, et le reste à Paris. J'irai voir tiens. Que ne peux-tu être là? *
• A SA FEMME
En campagne, ce 27 août 1915.
... C'est donc le 10, peut-être même avant, si l'on fait un peu chevaucher les permissions l'une sur i'autre, que je partirais vers toi. Mais tous ces conditionnels ont besoin pour se réaliser du maintien du statu quo ; et voici que de nouveau on annonce notre départ imminent... Ce que nous devons nous diro c'est ceci : nous faisons des projets, nous prenons des dispositions, comme si la permission devait venir ; mais nous savons qu'elle est suspendue à un fil ultra-fragile qui d'un instant à l'autre peut se briser. Excellent exercice de détachement l
El campagne, ce 30 août 1915.
Je pars ce soir à B... C'est la petite villégiature dont je t'ai parlé. La besogne, qui n'est pas autrement excitante, consiste à conduire quarante «poilus» et quatre sous-off prendre une douche de propreté ; mais j'ai grand' peur que nous n'ayons une autre douche avant celle-là. Si j'ai le même programme que mes prédécesseurs, je couche dans le second lit (peu appétissant à ce que l'on dit) de la chambre occupée par l'officier adjoint du 2® bataillon du 42^ territorial, je prends mes repas à l'état-major et il paraît qu'ils durent longtemps. Dans l'intervalle, je surveille la douche de mes poilus. On part à la nuit, on rentre à la nuit, pour ne pas être vu. Vingt-huit
LETTRES DE GUERRE. i31
heures pour arroser quarante bonshommes, c'est une étrange opération.
B... -les- Bains, ce 57 août 1915.
Je t'écris dans une méchante cuisine qui sert d'antichambre à mes appartements privés. «Privé» est inexact, car j'ai partagé ma chambre avec un autre lieutenant de mon régiment qui rentrait des tranchées dans sa garçonnière. Coïncidence assez amusante : il a été reçu à l'agrégation des lettres en même temps que moi... Le soir, avant de nous coucher sur nos ignobles paillasses, dans de vieux lits dont il ne reste plus que la carcasse, nous avons bavardé comme deux pions en vacances. Il faisait froid ce matin, et l'on sentait septembre tout proche. Cependant il y a du soleil, un beau soleil clair, seulement qui paraît si triste, parce qu'il éclaire un village 5ans vie, qui est hérissé à toutes ses extrémités de masques en feuillages et de barrières en barbelé, et dont on ne peut sortir sans risquer de se faire voir des Boches. Bien des rues sont interdites, d'autres ne sont accessibles que le long des murs de droite. Partout s'ouvrent des trous sombres, qui sont des entrées d'abris contre le bombardement. On a l'impression d'être des prisonniers qui seraient autorisés à se promener dans un préau. Bien des hommes préfèrent cette vie de village, si réduite qu'elle soit. Il y a des maisons — bien trouées, il est vrai, — quelques bestioles, trois femmes, des épiciers bref les représentants rudimentaires de la civilisation intégrale. Mais, moi, je préfère ma forêt. J'aime mieux mon lit en planches neuves, avec sa paille fraîche, que de vieux lits à paillasse douteuse, à bois habités, dans des chambres empoussiérées et déjà dévalisées par les précédents occupants. Aussi je crois que ce soir je retournerai avec plaisir dans ma hutte.