A MONSIEUR MAURICE LEGENDRE
En campagne, ce 7 septembre 1915.
Tu es toujours bref : il n'y a que la guerre qui soit .longue. Moi-même aujourd'hui je ne pourrai guère bavarder, car s'il plaît à Dieu et aux Boches (quel rapprochement I mais tu me
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comprends), je pars demain en permission. Après plus de treize mois de campagne, cette première permission sera délicieuse... Tu exagères : je ne travaille pas à ma thèse dans les tranchées ; je me contente, quand je suis redescendu des avantlignes et que je retrouve des loisirs dans ma hutte de branchages, de reprendre de vieilles épreuves tirées avant la guerre et que j'achève de corriger. C'est une distraction comme celle des bagues : cela rentre dans la catégorie « art de poilu ». Tu as raison, les Boches sont ignobles. Mais qui saura les museler définitivement? Du reste, je crois fermement à la victoire française, j'avoue humblement que j'aimerais la voir et assister à la transformation mondiale qui suivra. Je ne te parle pas du plaisir que j'aurais à te revoir et à mêler nos souvenirs. Tu le sais assez.
A SA FEMME
Ce 18 septembre 1915.
Depuis le triste accident de la semaine dernière, on s'est enfin décidé à adopter un peu en arrière de notre ligne actuelle une ligne de résistance plus rationnelle. Et depuis une huitaine de jours on travaille ferme toutes les nuits à organiser ces nouveaux postes et cette nouvelle ligne... Je vais donc surveiller jusqu'à une heure du matin les équipes de terrassiers... Je viens de parcourir à nouveau toute cette plaine familière : clair de lune merveilleux, légère brume qui flotte sur les prés et qui séraphise toute chose : j'ai revu les buissons, les arbres, la rangée de saules, tous ces aspects du paysage auxquels je m'étais accoutumé durant plusieurs mois, et j'y ai pris plaisir. J'avais pourtant le cœur un peu serré en songeant au pauvre caporal et à ses hommes qui étaient morts là, en défendant leur poste. On m'a raconté sur eux des détails émouvants que je te dirai peut-être un jour. Le matin, en montant vers mon bois, je m'étais arrêté au petit cimetière qui dépend de l'infirmerie et j'avais prié un instant sur leurs tombes. Les pauvres ! je ne les plains pas ; mais cela me fait mal de penser à leurs femmes et à leurs enfants. Et voilà que demain le colonel organise à notre compagnie une matinée récréative. C'est un peu tôt, ne trouves-tu pas?
R... avait, pendant mon absence, travaillé comme un nègre. J'ai trouvé une admirable cheminée, des murs réparés et renforcés, une double fenêtre, tout un ensemble d'aménagements, qui rendront la vie de mon chez moi beaucoup plus confortable.
En campagne, ce 20 septembre 1915.
... Nous avons eu hier — subie plutôt que désirée, du moins en ce qui me concerne — cette matinée dramatique dont je te parlais dans ma dernière lettre. Il y avait, d'ailleurs, un prestidigitateur vraiment très fort et qui nous a divertis. Peut-être, après tout, n'était-ce pas une mauvaise chose, car les hommes ont besoin d'une détente : ils sont certainement très fatigués ; et, malgré leur courage, je crois que plusieurs, devant ce travail intensif, seraient obligés de lâcher pied, si le temps n'était depuis quelques jours merveilleusement beau et sain. Les nuits sont fraîches, les matinées aussi, mais le soleil reste chaud, l'air vif et stimulant.
Au nez des Boches, sous le clair de lune. En campagne dans tous les sens, ce 21 septembre, 22 heures.
Ceci est pour me distraire un peu et pour te distraire aussi. La lune est si ronde, si lumineuse dans un ciel si pur que je pourrais lire mon journal si le Temps était un peu moins ample et son développement moins sonore. Mais je ne résiste pas à la tentation de t'écrire quelques lignes sur mon genou. Calme absolu, pas un souffle, un air léger et subtil vous enveloppe. Devant moi les hautes collines que les Boches profanent plongent silencieusement dans la douce lumière de l'horizon. Pas un aboiement de 75, pas un sifflement de balle ; « Polyte » lui-même se tait. Très loin, par intervalle, on entend un grondement d'artillerie lourde. Un peu à l'arrière, nos travailleurs enfoncent les piquets de notre nouveau réseau ; les grosses masses, emmaillotées dans des sacs, tombent sur la tête des piquets avec un rythme sourd ; une chouette, qu'un rayon de lune est venu aveugler dans son vieux saule, s'envole gauchement en quête d'un trou sombre ; les rats crient, scient, grignottent, trottent comme des fous dans les hautes herbes
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sèches, et, bousculant sans vergogne les vieilles boîtes de sardines abandonnées, troublent l'auguste sérénité du soir par un fracas de chiffonniers. Devant moi, la petite levée de terre derrière laquelle mes hommes pourront tirer ; à côté, l'abri à grenades et le fossé ensanglanté où, douze jours plus tôt, notre pauvre caporal et ses quatre camarades se firent tuer ou prendre : je pense à leurs âmes surprises, qui se sont éveillées, encore toutes frémissantes de la lutte suprême, dans l'éternité ; je songe aux nuits solitaires et douloureuses de leurs veuves, qui déjà savent tout ou pressentent tout.
En campagne, ce 22 septembre 1915.
■ Je viens de retrouver dans mon portefeuille le petit torchon de papier que je t'ai griffonné cette nuit. Je me demandais presque ce matin, en me réveillant, s'il existait vraiment et si je n'avais pas rêvé ; mais non, il est bien là ; il sent un peu la nuit et le clair de lune ; mais, tel qu'il est, il te traduit assez bien les impressions un peu incohérentes et monotones qui se renouvellent en moi durant ces nuits de garde...
A MONSIEUR BERNARD BOUVIER
En campagne, ce 22 septembre 1915.
Vous m'envoyez les fleurs de Jean-Jacques, et, moi, je vous envoie les drapeaux pour lesquels je combats. Ce sont les symboles de nos deux vies. Si différentes qu'elles puissent paraître, elles restent pourtant très voisines par quelques sentiments profonds. Je l'ai bien compris en lisant votre beau discours sur Rod. Vous y avez su à merveille, tout en restantdiscret, et en parlant d'un artiste en artiste, affirmer avec force cet idéal de « justice » qui nous est commun et qui nous est, à nous autres Français, notre raison de lutter. Je pensais à tout cela cette nuit, aux avant-lignes, en faisant le guet derrière le barbelé. Comme tout cela, en apparence, est loin de Jean- Jacques ! Et pourtant non ;.et vous le sentez comme moi. Aussi, en vous quittant, je vais sans remords revenir à lui... et à mes épreuves.
A. SA FEMME
En campagne, ce 23 septembre 1915.
... J'ai, pour quoique temps encore, beaucoup moins de loisirs qu'autrefoft. Notre réorganisation n'est certes pas achevée ; il y a des travaux urgents qui nous sollicitent de toutes parts ; et puis les Boches pous tiennent en haleine, et nous font perdre bien des heures inutiles en alertes. Ce matin encore au petit jour, profitant du brouillard, ils ont essayé de renouveler sur le petit poste de mon ancienne compagnie le vilain coup de l'autre jour ; mais ils en ont été cette fois pour leurs frais, et tout s'est borné à une vive fusillade sans résultats malheureux, du moins de notre côté.
En campagne, ce 24 septembre 1915.
... L'aventure d'hier ne les aura pas mis (les Boches) en goût, je crois, de recommencer avant quelque temps, car nous n'avons eu aucun blessé, et eux en ont eu, peut-être même des morts — on a vu leurs brancardiers venir ramasser les gisants. — Ce matin même une forte patrouille de chez nous est allée les asticoter ; après quoi les 75 les ont arrosés copieusement. C'est une petite douche calmante dont on peut attendre les meilleurs effets. — Tu me demandes si nous avons enfin notre téléphone. Hélas 1 non, mais il va devenir inutile dans quelques jours, quand nous aurons occupé nos nouveaux emplacements un peu à l'arrière, bien mieux organisés et échelonnés, où les deux compagnies voisines auront un commun groupe de résistance avec un petit poste téléphonique. Nous serons à la fois bien plus tranquilles et bien mieux en sûreté. En attendant, nous travaillons à force à notre nouveau réseau qui sera d'une tout autre résistance que l'ancien, parce que nous pouvons le construire tout à notre aise, derrière notre actuelle ligne de sentinelles. Hier soir encore je suis resté dans les champs jusqu'à minuit dans les équipes do barbelé,
En campagne, ce 26 septembre 1915.
... Cette fois, la grande offensive est commencée : le communiqué le montre clairement, et l'aveu formel en est fait aux troupes. Puisse-t-elle être rapide et décisive ! A nous, territoriaux, on ne demande que de tenir sur nos emplacements : je crois qu'en effet nous tiendrons, même s» une grosse attaque se portait sur nous, ce que je crois improbable.
En campagne, ce 27 septembre 1915.
Je m'attends désormais à de très grandes irrégularités dans le courrier, soit que l'administration militaire juge plus prudent, pour éviter toute indiscrétion, d'arrêter quelque temps les lettres dans les deux sens, soit que les trains postaux soient suspendus pour laisser passer des convois de ravitaillement, ou des renforts, soit enfin que notre offensive assoz heureuse nous permette sur tout le front la marche en avant et inaugure la guerre de mouvement. Je n'ose pas trop l'espérer. Pourtant ces premiers communiqués d'offensive sont vraiment réconfortants : 18 000 prisonniers, c'est un bien joli coup de filet et qui semble indiquer que les Boches ont dû être surpris et avoir une panique. Puisse-t-elle être contagieuse ! Depuis hier, comme tu peux t'en rendre compte par les communiqués, l'offensive générale est prise presque sur tout le front. On demande aux territoriaux comme nous de tenir vigoureusement leur ligne pendant que des troupes plus jeunes et plus vives, massées à l'arrière, partent pour les grands assauts. Il est donc probable, et il faut le désirer, que cette vie d'immobilité sur le front va cesser.
... Les loisirs diminuent singulièrement : à tout instant il y a de nouvelles questions qui se posent, des vérifications nécessaires, une surveillance qui nécessiterait presque de tenir permanence à la lisière de jour et de nuit aux avant-lignes. L "s Boches sont certainement beaucoup plus remuants depuis quelques jours; je suis bien persuadé qu'ils ne se livreront pas à une attaque sérieuse sur cette partie du front, mais ils nous harcèlent et nous obligent à ouvrir l'œil plus que
jamais. Voici cinq jours et nuits que je ne me suis pas déchaussé ; et ce petit régime va durer quelque temps encore.
En campagne, ce 29 septembre 1915.
... Quand je suis rentré à onze heures des avant-lignes où avais été surveiller des travaux, c^était le grand calme et le ici étoile ; et j'étais content en songeant à nos hommes qui hissaient la nuit devant le barbelé, en songeant surtout à nos • troupes d'attaque en Champagne et ailleurs. Le communiqué I de ce matin marque un temps d'arrêt, dont les tempêtes de l'équinoxe sont sans doute un peu responsables. Les jours précédents, j'avais eu, à lire ces magnifiques bulletins de victoire, une immense joie ; mais je voulais, me prémunir contre des espérances trop promptes et d'imprudentes anticipations. Je crois que j'ai bien fait, et que, si nous parvenons à faire la trouée, ce sera très long et très dur. C'est l'heure des grands courages qui est venue, où il faut tendre toutes ses énergies et ne plus pensât à soi... Songeons chacun à faire virilement ce que nous avons à faire, et confions tout à Dieu...
Ce 3 octobre 1915, 23 heures 45.
Je t'écris de mon « poste de commandement », mot somptueux, mais dont la réalité est presque digne... C'est un poste tellement différent de celui que j'occupais jusqu'ici, quand j'allais passer ma nuit à la belle étoile, ou surtout sans étoile, sous le saule pleureur que la pluie faisait ruisseler ! Aujourd'hui c'est le grand confort, du moins pour moi. Notre ligne a été légèrement reculée, au moins pour ma compagnie qui faisait une saillie un peu dangereuse. Durant trois semaines, sous la protection de notre ligne de sentinelles, nous avons tendu des réseaux de fils de fer barbelé, dressé des grillages, installé de petits abris dans des buissons qu'on a plus ou moins maquillés. Au lieu d'une ligne continue de sentinelles, nous n'avons plus qu'une série de petits postes à la Bugeaud, l'effectif est moindre, mais les groupes sont plus compacts, et, le cas échéant, plus résistants. A 300 mètres derrière eux, dans un petit bois, en avant du grand, on a organisé une belle tranchée avec chambre de repos pour les hommes, et,
donnant sur un petit boyau, deux chambres se faisant face î la cabine téléphonique et le poste de commandement de Tofficier. C'est ce que l'on appelle le « centre de résistance ». De là partent les patrouilles, les reconnaissances que le chef de poste croit utile d'envoyer pour assurer la liaison des petits postes... Je viens de passer la première partie de ma nuit avec les sentinelles ou dans la tranchée. Notre poste est très bien placé, juste derrière une petite crête d'où on domine la plain'e. C'est charmant de voir du haut de cette terrasse la légère et haute trajectoire des fusées. Tout à l'heure, il y a eu une petite attaque sur la crête d'en face. Alors aussitôt, des deux côtés, les fusées de monter toutes rougeoyantes dans le ciel sombre. Je ne suis pas resté trop longtemps sur cette crête, car mes deux commandants m'appelaient déjà au téléphone pour avoir des . renseignements... « Fusillade sans importance sur la crête ; tranquillité complète de notre secteur ». Et, sans doute, il est « tranquille », mais cela n'empêche pas mes pauvres sentinelles de patauger dans des prairies trempées et d'avoir les nerfs tendus dans l'attente du Boche qui peut surgir d'un instant à l'autre. Et j'ai presque honte de mon modeste luxe, comme si j'avais lâché un postejdangereux pour goûter le confort de l'embusqué.
A MONSIEUR ET MADAME SOLACROUP En campagne, ce 8 octobre 1915.
Après toute une semaine .d'interruption dans le service postal, quelques lettres de Paris me sont enfin arrivées ce soir, quelques lettres parmi bien d'autres qui étaient parties vers moi. Toutes contiennent des allusions à votre immense malheur ; mais celle qui devait me l'annoncer et me donner quelques détails egt, sans doute, égarée ou perdue. Qu'importe, d'ailleurs? et j'en devine a.ssez. Il n'y a pas tant de façons de mourir en combattant ; il n'y a pas tant de façons de souffrir quand on pleure un fils très cheri. Voilà une heure que cette
1. Le capitaine Charles-Emile Solacroup, ingénieur civil des mines, passé, sur sa demande, d'xm Régiment territorial nu 69» Bataillon de chasseurs à pied, tué prè^ 4e la ferme Navarriu le 27 septembre 1915.