LETTRES DE GUERRE. J
grande tristesse pèse sur moi, et je reste dans une stupeur que rien ne peut distraire. Depuis quinze mois que chaque journée s'achève sur des champs de bataille, on devrait être familiarisé avec la visite de la mort ; mais, quand ceux qui tombent sont vos amis, on est toujours pris au dépourvu. J'avais, quant à moi, une instinctive admiration pour cette belle et riche nature, qu'on sentait si ardente, si généreuse, et où tant de bonté dissimulait presque tant d'énergie. Mais pourquoi vous parler de ma peine quand toutes mes pensées vont à la vôtre, à celle d'Y... et de vos enfants? A un an d'intervalle, le même sacrifice vous est demandé ; et, de ces deux fils qui étaient votre fierté, il ne vous reste qu'une incommensurable douleur. J'ai tort, il est vrai, car cette fierté doit être plus grande que jamais. Ils ne sont qu'à demi-morts, ceux dont le tranquille courage demeure dans nos souvenirs comme un si vivant symbole. Au dedans de vous, vous les retrouverez ; ils vous parlent encore, ils vous remercient de leur avoir donné le sens de l'honneur, plus précieux que la vie ; ils vous assurent qu'ils ont été dignes de vous. Si meurtrie que soit la famille qui les perd, elle garde en eux une force. Et puis, il faut se dire que toutes ces douleurs humaines sont éphémères, et que ce qui mûrit dans ces agonies prématurées et dans ces larmes maternelles, ce n'est pas seulement l'avenir et la régénération d'un peuple, c'est la joie et l'indicible paix d'une éternité qui nous rendra tout. Plus que jamais, par delà les angoisses et les tristesses quotidiennes, c'est là qu'il faut maintenir son regard.
A SA FEMME En campagne, ce 9 octobre 1915.
Enfin l'odieux silence des jours précédents a cessé... Mais tu devines mon émotion en retrouvant dans toutes ces lettres des allusions à un malheur que j'ignorais. Je suis resté quelque temps dans une stupeur de tristesse, en ayant devant les yeux ce nouveau deuil auquel je ne parvenais pas à croire... Pauvres parents, qui n'ont plus de fils, et qui doivent renouveler, à un an d'intervalle, le si dur sacrifice qui leur fut déjà demandé. Une souffrance comme celle-là doit être écrasante : elle doit
liO LETTRES DE GUERRE.
étourdir et affoler. Il faut avoir une foi presque religieuse en sa patrie pour accepter sans révolte et sans désarroi moral une pareille immolation. Il y a des moments où, devant toutes ces morts de jeunes gens, — et elles ne sont pas finies, — on a des doutes qui vous étreignent. L'enjeu vaut-il le sacrifice? Est-ce que ces millions d'hommes, victimes volontaires ou passives, parviendront à nous valoir une humanité meilleure, et plus proche du «règne de Dieu»? Quels seront les lendemains de guerre, et même de victoire? Ce sont là des^ doutes furtifs, que l'on chasse, mais qui reviennent dans les heures de tristesse, où l'on se sent si seul avec sa peine, où l'on voudrait tant être à plusieurs pour souffrir et pour espérer en commun !
Al monsieur et madame j. z...
En campagne, ce 9 octobre 1915.
J'étais depuis huit jours sans aucune nouvellç, quand hier soir j'ai reçu quelques lettres, la tienne, mon cher Jacques, et deux lettres toutes récentes de M... Tu devines mon émotion. Toutes trois me parlaient de votre chagrin, comme si je le connaissais déjà. Et maintenant je le sais, mais sans rien savoir d'autre, sinon qu'une grande amitié s'est brisée pour vous, et qu'il vous reste, dans une fierté muette, une douleur qui va grandir chaque jour. Dans quel tumulte de sentiments on se trouve pris, quand on reçoit des coups comme celui-là ! On voudrait nier : il semble que notre tendresse pour ceux qui nous sont si chers devrait être plus forte que la mort, et que l'âpre désir de les conserver pour nous ferait autour d'eux comme le vide du péril. Il y a une immense souffrance, cl, en même temps, cette humiliation de sentir au-dessus de nous quelque chose d'inexorable ^qui nous brutalise ainsi. Un frisson de doute et de révolte nous secoue. A quoi bon? et la vie n'est-elle pas meilleure que toutes les gloires? Surtout quand celui qu'on aurait voulu garder avait l'âme si ciche, si séduisante, quand notre cœur avait si besoin de lui et qu'on ne pt?ut plus se représenter la vie sans lui? Je sais tout ce qu'Emile était pour vous. Quand un frère est, par surcroît, un ami, il y a peu
de douceurs humaines qui valent celle-là. Dans votre commun bonheur, il n'était jamais entré que pour en jouir avec vous, et pour y mettre un charme de plus. Il voulait bien me témoi- {^ner de l'amitié ; je la lui rendais de tout cœur, en y apportant une instinctive nuance d'admiration. J'admirais cette intelligence si vive, cette belle énergie au service d'un idéal, cette bonté qu'on ne pouvait que deviner tant elle était discrète. S'il n'avait pas eu cette fière audace des généreux, sans doute aujourd'hui encore il serait de ceux qui yivent ou qui, du moins, attendent leur tour ; mais, pouvant disposer de sa vie, il a jugé que son devoir était de faire plus que son devoir, et qu'une vie, si utile qu'elle fût, ne vaudrait pas l'exemple qu'il donnerait en la perdant, car une mort comme celle-là fait germer la vie derrière elle ; elle laisse à ceux qui en souffrent et qui l'admirent le désir de n'être pas indignes d'un tel avant-coureur ; elle restera toujours, pour vos enfants comme pour vous, un ferment de générosité. Quant à lui, disons-nous qu'il aura connu la « paix » avant nous, qu'au sortir du tumulte sanglant où il est tombé, il s'est réveillé dans cette sérénité sans fm qui attend les défenseurs de la justice, et qu'oubliant les dernières horreurs que ses yeux ont vues, il ne garde plus dans sa joie immortelle que la vision de ceux qu'il a aimés.
A SA FEMME
Ce 10 octobre 1915.
Gomme je te le disais hier, j'ai écrit à Y... ainsi qu'àses parents, aussitôt que j'ai su ; mais redis-lui bien, quand tu la verras, comme je pense à elle, à son admirable frère, à ses parents, — comme je les plains, elle et eux, comme je souffre de leur peine qui s'ajoute à celle que je sens pour moi-même. Je comprends l'espèce de vertige qui te prend, quand tu songes à ces deux fils tués. Il y a là, dans tant de familles, un immense holocauste que toutes les gloires du monde ne pourront faire oublier. C'est en songeant à ces effroyables ravages, qui font le vide complet en de certains cœurs, qu'on se sent, par moments, effleuré du doute, et que l'effroi vous saisit devant l'immensité du sacrifice déjà fait et de celui qui reste
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à faire. Pourtant il est sûr que, nous, Fraiiçiis, nous représentons cette fois la justice et que nous en sommes les serviteurs. De sentir cela à plein, comme nous le sentons tous, c'est, sans aucun doute, une force, et, si la mort doit venir, une aide. Mais que diront les pauvres Boches que sabrent les cosaques et qu'abrutissent nos canons? Il y a des heures où je me sens une telle pitié, et, je l'avoue, un tel désarroi, devant cette effroyable pâtée sanglante d'humanité, qui se triture sans relâche depuis quinze mois, et qui continuera de se triturer longtemps encore !... Vois-tu, je crois qu'il vaut mieux ne pas penser, se cantonner humblement dans son petit rôle, et là y faire son devoir quotidien, sans plus.
Ce 11 octobre 1915.
Hier soir, pendant que nous dînions, le commandant du 157^, qui commande notre secteur, m'a fait appeler. Je ne lui avais parlé qu'une fois, mais il faut croire que ma tête ne lui avait pas déplu, puisqu'il venait me demander d'être son officier adjoint. Les officiers sont peu nombreux dans son bataillon : il préférait prendre un territorial pour mieux réaliser la fusion provisoire entre les deux éléments. Il est bien entendu, m'a-t-il dit, que, quand les deux régiments se sépareront, vous reprendrez le vôtre. Si j'avais suivi mes goûts, j'aurais répondu non ; mais il m'a demandé si la chose m'était « souverainement désagréable ». Je n'avais qu'à m'incliner : on n'est pas dans la vie militaire pour faire ce qui plaît. J'ai seulement bien spécifié que, quand je rentrerais au 42«, je rentrerais dans ma compagnie. C'est accepté.
A MONSIEUR GEORGES PYTHON
En campagne^ ce 12 octobre 1915.
Qui m'eût dit, quand je vous écrivais, l'an dernier, pour m'excuser auprès de vous si je ne reprenais pas mon poste à la date prescrite, que, un an plus tard, je viendrais encore vous exprimer mes regrets de ne pas rentrer dans notre cher Fribourg? Et, maintenant, qui peut savoir quand ce sera?
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La victoire nous vient,, mais il semble qu'elle sera lente et dure. Jusqu'à ce que nous la tenions à pleines mains, mon devoir est de tendre vers elle toutes mes énergies ; mais cela ne m'empêclie pas de jeter un regard de désir vers ma vie d'autrefois et vers le pays ami dont l'hospitalité intelligente cordiale m'a laissé une liberté de travail et m'a permis s expériences intellectuelles que je n'aurais peut-être pas cônes ailleurs. Un petit fait vous symbolisera cette fidélité e mon souvenir. Dans la forêt où j'ai ma hutte de branchages, les vaches ne viennent point excursionner ; et, pour notre café au lait du matin, notre cuisinier est obligé de recourir au lait condensé. Voilà quinze jours que je vois apparaître sur la table les boîtes franco -an glaises de Lapp et O^, Fribourg (Suisse). Croiriez-vous que de lire ces quelques mots sur une méchante boîte de conserves m'attendrit presque? Je me réjouis de constater, par ces insignifiants détails, l'expansion économique du canton ; mais le sentiment est plus profond : ce seul nom de Fribourg est tellement évocateur pour moi, et l'involontaire émotion qu'il suscite en moi me ferait comprendre, si je l'ignorais encore, par combien de liens je lui reste attaché !
Quand reviendrai-je parmi vous? Dieu seul le sait. Si la guerre se prolonge beaucoup, il est possible, fort possible que je ne revienne pas, car ces assauts successifs sont durs pour l'infanterie. Mais, si je reviens, je sens que là-bas, plus peutêtre que partout, la tâche des organisateurs de la paix sera passionnante et fertile en imprévus. Je crois pouvoir vous dire que j'y apporterai toute ma bonne volonté et une ardeur intellectuelle qui aura été rajeunie par le repos. En attendant, dans les quelques heures . de loisir que je .puis économiser, j'achève de corriger les épreuves du grand ouvrage sur Rousseau auquel je travaille depuis si longtemps ; et ce sera pour moi double plaisir et double fierté de le signer comme professeur à l'Université de Fribourg et comme officier français.
A SA FEMME
Ce 13 octobre 1915.
Demain je ferai mon déménagement. J'ai eu le choix facile parmi toutes les somptueuses demeures que l'état-major du précédent régiment avait groupées autour de la maison du colonel. Malheureusement ce sont des maisons d'été où le chaufîage n'a pas été prévu. La cagna que j'ai reprise est celle du lieutenant adjoint au colonel de C... Elle est souterraine oa peu s'en faut ; mais elle est très confortable. Plafond, sol et parois sont complètement planchéiés ; pas une fissure par où les rats puissent passer : c'est précieux; ils feront des valses sur mon toit-terrasse, mais ce n'est pas cela qui m'empêchera de dormir; l'essentiel est de ne pas craindre à tout moment la visite et surtout la morsure d'une de ces ignobles bêtes. J'ai passé une partie de mon après-dînée avec le commandant à examiner les différents dossiers du secteur, le réseau téléphonique, la liaison avec les corps voisins, etc., etc. Ce pourra être intéressant. Ce sera, du moins, une diversion dans ma vie toujours un peu monotone.
En campagne, ce 18 octobre 1915.
Ce matin, j'étais en train de m'habiller, quand le commandant m'a fait demander si j'avais envie de l'accompagner dans son tour de secteur ; en arrivant près de lui, les chevaux nous attendaient : c'était une petite malice de mon patron ; mais elle me plaisait tout à fait, car j'avais grand entrain. J'ai enfourché ma bête, et me voilà parti. Je rentre à l'instant (dix heures) après trois heures de promenade qui ont été coupées par quelques bons petits temps de trot, et surtout de galop qui est délicieux par ces matinées de calme brouillard. La brume était assez épaisse pour que nous puissions sortir du bois et suivre les lisières qui, en plein jour, sont sous le nez des Boches. Exquis, ces paysages d'automne, où les bois alternent avec les étangs et que la brume agrandit jusqu'à en faire des rêves 1
A MONSIEUR GUSTAVE LANSON
En campagne, ce 19 octobre 1915.
J'avais entendu parler de votre malheur comme certain ; mais je ne voulais pas y croire. J'ai demandé à votre ami Jacques Madeleine de me rassurer. Hélas ! la lettre si affligée et si touchante d'amitié que je viens de recevoir ne me laisse plus aucun doute et me donne les plus tristes précisions. Je n'avais fait qu'entrevoir votre filsi, il y a bien longtemps déjà; mais je sais tout ce qu'il était lui-même et tout ce qu'il était pour vous, tout ce qu'il portait avec lui d'espérances et tout ce qu'il vous donnait de joie. Et maintenant, il ne vous reste plus, dans une immense douleur, qu'un sentiment de fierté, mais qui doit avoir ses envers de révolte. Devant ces jeunesses magnifiques, toutes pleines de promesses, dont une balle imbécile arrête la floraison, l'inévitable « à quoi bon? » se présente à nous. De telles souffrances valent-elles leur enjeu? Et la France qui sortira de la sanglante victoire sera-t-elle assez régénérée, assez belle dans son renouveau, pour faire accepter de si durs sacrifices? Vous n'êtes pas de ceux, je crois, pour qui les pensées religieuses peuvent mettre de la lumière à l'horizon de leur chagrin ; et je ne vous en plains que davantage. Près d'un deuil comme le vôtre, on se sent timide et gauche ; et l'on ne peut offrir à ceux qui souffrent qu'une compassion toute amicale. Il faut se dire pourtant que ^de telles morts ne sont pas vaines, qu'elles maintiennent dans la nation une pure flamme d'honneur et d'aspiration vers le juste ; elles sont, pour ceux qui restent encore sur le front de combat, comme un appel a ne pas être trop indignes de cette jeune et admirable avant-garde. C'est en songeant à la France» et à tout ce qu'elle représente dans la lutte d'aujourd'hui, que la nuit si cruelle de votre cœur en détresse doit un peu s'éclairer ; mais que de fois la blessure paternelle doit être plus forte et le sentiment de l'irréparable adieu plus poignant que
1. Michel Lanson, aspirant au 156^ Régiment d'Infanterie, tué près de Mai- Bons-de-Champagne le 26 septemljre 1915.
tout ! Dans ces heures si rudes, dites-vous que vous n'êtes pas seul à souffrir et que d'autres sont dans la peine en vous y sentant 1
A MONSIEUR JACQUES CHEVALIER
En campagne, ce 21 octobre 1915.
J'allais répondre à ta bonne petite carte où tu me disais avec tant de joie que « ton frère^ avait miraculeusement échappé à la mort », quand le douloureux entre-filet de VÉcho de Paris m'est tombé sous les yeux. Je viens d'écrire à tes pauvres parents pour leur dire ma peine et ma compassion ; et maintenant je reviens à toi, pour t'embrasser et pour que tu sentes, dans ton chagrin, la présence de mon amitié. Il faut d'autant plus t'entourer que tu dois être plus seul. J'imagine que tu n'as pas pu obtenir de permission, et que tu as dû mettre un masque à ta peine dans un milieu qui ne la comprendrait pas ou pour qui l'idée de la mort est devenue indifférente, tant il faut voisiner avec elle ; car c'est là peut-être une des conséquences les plus troublantes de cette guerre indéfinie : c'est qu'on en vient à perdre, avec l'effroi de la mort, le respect qu'on éprouvait devant elle. Ils sont si nombreux ceux qui tombent, qu'on n'a plus le temps de se recueillir devant eux. Le pourrait-on, du reste, qu'on ne le voudrait pas, car faire la guerre, c'est affronter la mort, et non point la méditer. Pourtant, quand on est, comme toi, atteint au vif du cœur, quand c'est un morceau de votre vie qui s'arrache avec celui qui s'en va, on se sent tout désemparé parmi tous ces camarades qui ne voient plus dans la mort qu'un accident sans importance. Et puis, je te connais assez pour deviner que tu dois presque oublier ta peine et no. songer qu'à celle de tes parents. Je sais la tendresse toute vibrante de ta mère pour ses enfants ; elle doit être d'autant plus malheureuse que, parmi ceux qui restent, ses meilleurs soutiens sont au loin. Pauvre cher ami, quelles heures de désolation tu as dû connaître ! Heureusement, j'en suis sûr, un élan instinctif de ton âme t'a conduit dans le refuge des
1. André Chevalier, flls du général directeur du génie, capitaine nr •' v Vartillerie lourde, blessé mortellement en Champagne le 4 octobre 191Ô. }
pensées éternelles, là où les douleurs d'un jour s'apaisent en face de l'horizon divin, là où le misérable tumulte humain n'apparaît plus que comme une brève préface aux seules réalités. C'est bien vers elles, du reste, que les regards de ton cher André se sont levés en expirant ; et, dans la sérénité confiante de cette mort, il y avait déjà la vision anticipée de ce qui ne passe point.
Au milieu de cette tristesse qui t'étreint, je n'oublie pas ta grande joie. Je comprends qu'il te soit dur de ne pas connaître ta petite Thérèse ; mais il faut penser à toutes les petites Thérèses qui ne connaîtront pas leurs pères, et cela est encore plus dur. Ou plutôt, il ne faut pas penser ; il faut faire au jour le jour la tâche prescrite, en gardant pourtant la foi dans la justice de la cause française, la foi dans la victoire, la foi dans la vie par-dessus la mort, la foi dans la vie par delà la mort.
A MONSIEUR VICTOR GIRAUD
En campagne, ce 22 octobre 1915.
Depuis que je vous ai écrit, mon existence a un peu changée Je suis toujours dans ma forêt, mais plus au même titre. Je suis provisoirement détaché au régiment d'activé dans lequel nous sommes encadrés, et je suis lieutenant adjoint au commandant du secteur. C'est un peu une «embuscade»: je ne sais plus ce que c'est que les nuits d'avant-lignes ; je ne vois plus les Boches qu'au travers du téléphone où l'on m'annonce qu'ils sont en train de marauder dans nos fils de fer ; et tous les matins, comme un honnête gentleman farmer, je me promène à cheval dans les allées du parc ou le long des lisières brumeuses, près des grands étangs qui commencent à se remplir et que l'automne mélancolifie. Car, je ne vous le cache pas, malgré la gaîté ou la belle humeur du dehors qui reste tout extérieure, le fond est un peu triste, un peu même angoissé. Après cet immense espoir qui nous avait tous soulevés il y a trois semaines, retomber lourdement sur ses pieds avec des ailes demi-coupées, c'est très dur. N'allons-nous pas perdre la partie sottement et chèrement dans les Balkans? Et qui peut dire quand finira la guerre, surtout comment elle finira? Et
puis tant de morts pour souligner cette grande espérance avortée !... Toutes ces morts, inégalement tristes, posent également la même et angoissante question de l'a quoi bon ! Cette immobilité qui se prolonge, alors qu'on la croyait toute proche de finir, n'est pas génératrice d'ardeur : le mouvement nous manque trop pour avoir encore l'élan. Ne me croyez pas découragé : je ne le suis pas. Seulement la guerre est une chose qu'il faut agir et non méditer. La méditation est un dissolvant. Allons, voilà un sot bavardage. Il est dix heures du soir : si j'étais, comme il y a dix jours encore, de garde, dans la prairie, sous le vieux saule au clair de lune, en train de guetter le Boche malfaisant qui rôdaille, j'aurais des idées plus nettes et plus saines. — Décidément, il vaut mieux ne pas être « embusqué ».
A MONSIEUR JACQUES MADELEINE
En campagne, ce 26 octobre 1915.
Les journaux m'avaient déjà apporté la triste nouvelle, quand votre lettre si émouvante et si attristée m'est parvenue. *Je ne connaissais pas Michel Lanson ; je l'avais aperçu, il y a quelque dix ans, quand il était encore un enfant; mais je savais tout ce qu'était ce fils unique et très chéri dans la vie de ses parents ; et je crois deviner tout ce qui se cache de sensibilité chez M. Lanson, derrière les apparences d'une réserve un peu froide. De tels deuils sont atroces; on se sent impuissant devant eux ; et je comprends fort bien l'espèce de timidité un peu angoissée et hésitante de votre amitié devant cette immense douleur. Pourtant, lorsque la première stupeur de la souffrance sera passée, et peut-être aussi les premiers cris de révolte apaisés, vous voudrez voir votre ami, et lui faire sentir par votre présence une affection qui lui sera douce. Redites-lui alors ce que je lui ai écrit : de quel cœur compatissant je m'unis à son chagrin et à celui de M^^^ Lanson.
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