A MONSIEUR ET MADAME J. Z
En campagne, ce 28 octobre 1915.
Vous aurez un anniversaire sans joie. Ma pensée va vers vous fraternellement et tristement. Je songe à cette journée d'il y a huit ans où il y avait un si joli soleil d'automne, et surtout un tel soleil intérieur ! Je revois des visages qui ne sont plus que des souvenirs, d'autres que le bonheur faisait rayonner et qui sont maintenant usés par la souffrance, la peine ou l'inquiétude. Et toutes ces visions d'antan me font mal ; je voudrais les chasser : elles me reviennent. Je suis sûr que, vous aussi, elles vous assaillent et qu'elles mettent dans votre douleur présente comme une ironie et une amertume de plus. Ah! mes très chers, qu'il fait bon s'évader vers les pensées de Toussaint, Vers ce ciel invisible où toutes ces joies refleuriront et trouveront enfin leur signification d'éternité. Mais que cela est dur parfois d'entraîner sa pauvre âme vers ces sommets trop hauts quand on la sent en détresse, et que le cœur meurtri semble un désert sans horizon... Mais, du reste,^ que vous dirai-je que vous ne vous soyez dit mille fois? Le difficile dans une grande peine n'est pas de voir les consolations possibles, mais d'en sentir l'efficace. Et toujours, après avoir fait le tour de sa souffrance, c'est à Dieu qu'il faut revenir pour trouver un sens à cette vie et surtout à la vie souffrante.
A Dieu donc, à Lui plus que jamais. C'est vers Lui qu'il faut arrêter nos regards pour ne pas les sentir se brouiller devant la triste incohérence des jours. J'avoue que partout ailleurs je ne vois que raisons de souffrir et de douter. Les tristesses familiales me font pitié, je me représente les angoisses de chacun et j'en suis bien malheureux ; la victoire française paraît bien lointaine et presque fuyante ; une immense lassitude semble peser sur tous sans qu'aucun des adversaires puisse se sentir triomphant ; et l'on se demande si l'on ne va pas audevant de la pire catastrophe : une catastrophe morale i. Il
1. On a pu voir récemment que cette «catastrophe morale », comme disait si fortement P.-Maurice Masson, une paix de lassitude qui ne consacrerait pas le triomphe de la justice, la France, après une nouvelle année de lutte, n'était pas près de s'y résigner.
mo Lettres de guérie.
faut fermer les yeux et se raccrocher désespérément au Dieu de la justice et de l'immortalité ! Je voulais ne vous apporter que des paroles de réconfort, et voilà qu'un peu lâchement je vous associe à mes doutes d'aujourd'hui ; voyez-y, du moins, un témoignage d'amitié et une façon de soufïrir avec vous.