‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 41 sur 62 · A MADAME A. M · texte numérisé non relu

A MADAME A. M

En campagne, ce 29 octobre 1913.

Merci d'avoir pensé à moi. Ce mémento m'a bien touché, et parce qu'il me vient de vous et parce qu'il me parle de lui. Dans la tristesse que me donne le sentiment de votre chagrin, c'est un de mes regrets de ne l'avoir qu'entrevu et de ne pouvoir garder de cet énergique et loyal visage qu'un souvenir rapide qui peut-être ira s'effaçant. Mais mieux qu'un visage, une mort comme la sienne le défend de l'oubli : tant d'élan, un courage si français, une intelligence si claire du devoir, un grand amour qui se refuse à n'être qu'un égoïsme en commun, et qui met au cœur plus de générosité, — ce sont là des choses d'une beauté toujours vivante. J'ai lu avec recueillement les nobles et hautes pensées que vous avez mises autour de son image comme les ex-voto qu'on suspend dans une chapelle. Puissiez-vous non seulement les penser, mais les vivre I elles vous épargneront les heures de détresse et mettront sur votre âme en peine un peu de sérénité et d'apaisement. « Nul de nous ne vit 'pour soi-même et nul ne meurt pour soi-même ». Comme vous avez eu raison de vous rappeler et de nous rappeler cette vérité ! C'est ce qui fait la grandeur de l'amour et de la guerre, c'est que l'une et l'autre peuvent avoir cette même devise, et doivent nous conduire au même détachement, ou plutôt à la même fusion. Vous le sentirez davantage en ce jour de Toussaint, où la chaîne brisée dans la douleur se renoue dans l'espoir et dans l'affirmation des réalités éternelles. La journée de demain vous fera revivre l'atroce déchirement de l'an dernier ; celles qui suivront vous entraîneront vers la cité invisible, où les tristesses éphémères refleurissent en joie. C'est là qu'il faut arrêter nos regards pour ne pas perdre courage, quand la solitude du cœur ne semble plus qu'un désert

et que le regret de la présence sensible, des chers yeux que les autres ne peuvent plus rencontrer, met l'âme en désarroi. Je prierai pour que vous connaissiez cette paix courageuse qui vous laisse tout ensemble confiance dans la vie et confiance en Dieu, et pour qu'à ceux qui restent votre Andréa parti en avant-coureur, fasse entendre les appels d'en haut.

A SA FEMME

Toussaint 1915.

Tu sais quelles sont mes pensées et mes prières. S'il y a quelque chose qui donne un sens, une valeur et une beauté à la vie, c'est cette pensée de la continuité de la chaîne entre le présent et l'invisible, entre ceux qui vivent et ceux qui ont dépassé la vie. Cette communion des saints, elle n'est pas seulement un dogme consolateur ; c'est aussi une explication de la vie, explication indulgente et profonde : « Nul de nous ne saurait vivre pour lui seul, nul ne saurait mourir pour lui seul ». Cette belle maxime de saint Paul est, par essence, la pensée de Toussaint. Il y a du ciel à la terre, entre ceux qui pressentent l'éternité et ceux qui y plongent, comme un grand courant spirituel où chacun, Dieu aidant, apporte sa goutte d'eau ; mais ni les bons ne sont entièrement responsables de leur vertu, ni les médiocres ou les méchants de leur atonie ou de leur perversité. Chacun collabore à tout, et tout va vers le mieux, c'est-à-dire vers Dieu ; en sorte que tous, sans le savoir, sont enrôlés dans cette grande armée des « saints » dont Dieu est à la fois le terme et le ferment. Pardonne-moi mon petit sermon qui n'est peut-être nas d'une rigueur toute théologique et où peut-être un inquisiteur trouverait quelque vague saveur de modernisme. Je t'emporte près de Dieu. Qu'il soit entre nous le lien d'éternité. .

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