‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 42 sur 62 · André Miuiscloux ; voir la lettre du 6 novembre · texte numérisé non relu

André Miuiscloux ; voir la lettre du 6 novembre

A SA MERE

Toussaint 2915.

Si court que soit le temps dont je dispose aujourd'hui, je ne voudrais pas ne pas m'associer d'une façon sensible à toutes les pensées qui vous prennent aujourd'hui et qui vous entraînent vers les sommets. Je te griffonne ceci avant de partir à la messe. Ce sera notre point de rassemblement. Nous nous retrouverons devant Dieu en union avec nos chers disparus, et nous leur demanderons de nous donner cette paix du cœur qui vaut encore mieux que l'autre, pour laquelle cependant nous combattons. Temps de Toussaint, ce matin : ciel gris et humide, chemins glissants, pauvres arbres déplumés qui pleurent sur le passant.

E71 campagne, ce 6 novembre 1915.

Ma foi si ! les obus tombent dans notre bois, ils tombent même assez nombreux depuis quelques jours ; mais le bois est vaste, et l'on a les plus grandes chances de se promener bien tranquillement dans un coin pendant qu'ils éclatent à un autre; mais dans les petits postes en plein champ, où les hommes s'installent au matin pour ne les quitter qu'à la brume, et où ils sont obligés de passer leurs journées accroupis, quand les obus encadrent leurs petits gourbis, ils ont grande chance de recevoir, à tout le moins, des éclats. Mais tout cela, ce sont jeux d'enfant en comparaison des bombardements de Champagne ou même de ceux de Flirey. Sois donc sans crainte, au moins pour l'instant.

A SA FEMME En campagne, ce 6 novembre 1915.

... Il faut reconnaître que je suis une exception, et qu'il y a peu de « poilus » qui écrivent d'aussi longues lettres que moi. C'est le courage épistolaire ; et je t'assure qu'il y a des jours où

il est méritoire, ne serait-ce que par la souffrance que j'éprouve à écrire le plus souvent si mal, si improprement, si fadement, à répéter à Pierre et à Paul tant de banalités et de considérations sans intérêt ; mais, comme dit Jacques, j'insère cela à la rubrique « charité ».

Ce 10 novembre 1915.

Il a plu toute la nuit. La terre ici est rebelle à l'absorption de l'eau. Après cinq ou six heures de pluie, tout le bois est transformé en un glacis gluant sur lequel on ne peut marcher qu'avec de gros souliers et une bonne canne ferrée. Les dernières feuilles s'en vont. Le bois n'est plus qu'un taillis noir et frêle où les gouttes de pluie font de petites lumières tristes le long des branches et des brindilles. Voilà plus d'un an qu'on a tellement abattu et taillé dans la forêt que le rideau d'arbres est devenu de plus en plus clair. Et aujourd'hui, en plein centre des taillis, on aperçoit à travers leur rideau aminci la ligne des collines boches. Certainement nos villages nègres doivent se laisser pressentir et peut-être apercevoir. Ainsi s'expliquent les arrosages un peu plus fréquents qui nous sont offerts. Mais avec un objectif aussi vaste que le bois, l'artillerie ne peut guère arriver à des tirs efficaces. C'est seulement sur la ligne de petits postes avancés dans la plaine que malheureusement le tir peut se faire beaucoup plus précis. Hier encore quatre 210 sont tombés en plein sur l'un d'eux : deux blessés et un mort. Et le triste pour les blessés, c'est qu'on ne peut traverser de jour l'espace à découvert qui les sépare du bois : il faut attendre le crépuscule pour les transporter. On téléphone avec eux ou avec leurs camarades, et l'on est obligé de rester immobile. C'est émouvant, surtout pour ceux qui, comme moi, ne sont pas familiarisés avec les charniers gémissants des grandes attaques.

A SA MÈRE En campagne, ce 13 novembre 1915.

Ma vie est tellement monotone, et les petits incidents qui peuvent la remplir sont tellement peu de chose en compa-

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raison des tristesses qui se préparent !... Voici deux jours que nous vivons dans un orage ininterrompu, symbole de mes pensées. La rafale d'eau et de vent fouette sans arrêt ma pauvre cagna, démolit le toit, disjoint les planches, inonde tout, et menace de transformer mon trou en baignoire. Ce sont là de minuscules détails que Ton oublierait vite, si l'on avait le cœur en joie ; mais quand on traîne avec soi un cœur mélancolique, ces petites contrariétés deviennent irritantes. Ce vent, d'ailleurs, qui ne s'apaise point, finit par vous énerver. Ah ! qu'il ferait bon chez soi, près des siens, entourant sa pauvre amie dans le chagrin et lui allégeant tout ! J'ai l'air aujourd'hui de manquer un peu de courage, ne le croyez pas : c'est un instant rapide de malaise moral, auquel j'ai le tort, peut-être, de vous associer. Parlons d'autre chose.

A NQELLE ROGER En campagne^ ce 15 novembre 1915.

La fidélité de votre souvenir me touche profondément. Je me plais à y voir surtout le témoignage d'affectueuse admiration qu'une Genevoise de grand cœur renouvelle d'étape en étape aux petits soldats de France ; et ce témoignage me réconforte autant qu'il m'émeut. J'ai lu vos deux Carnets avec un infini plaisir, car, en vous lisant, je n'ai pas cru quitter mes « poilus » ; je les ai retrouvés tels que je les vois chaque jour, avec leur cordialité de camaraderie qui fait sentir toute ^a sincérité aux heures de danger ou de souffrance, avec ce stoïcisme silencieux qui n'a pas perdu le don du sourire. Ce qui m'a charmé en vous suivant, c'est de ne rencontrer près de vous que le simple soldat de deuxième classe. C'est lui qui, dans cette guerre dure et lente, est le héros par excellence, celui devant lequel les autres héroïsmes ont un mouvement instinctif de respect. Je n'ose partager tous vos espoirs, et je crains un peu qu'après avoir été « plus que frères », en se retrouve à peine frères quand la paix sera venue... si elle doit venir. Mais, à l'heure actuelle, ce qui fait surtout de l'armée française une noble chose, c'est cette fraternité véritable, sans phrases et sans protocole, qui nous unit tous (j'entends,

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