‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 48 sur 62 · A MONSIEUR MAURICE LEGENDRE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR MAURICE LEGENDRE

En campagne, ce 30 décembre 1915.

Je ne sais si ma femme aura déjà pu répondre, comme elle en avait l'intention, à ton affectueux petit mot ; mais je sais qu'elle en a été bien touchée, et moi avec elle. Tu n'avais pu qu'entrevoir mon cher beau -père ; et il n'était pas de ceux qui se laissent connaître en une rapide conversation. Il faudrait avoir vécu dans son intimité pour sentir tout ce qu'il y avait de bonté dans son cœur et de délicatesse dans sa conscience ; mais la distinction de son visage laissait pressentir la distinction de son âme ; et tu dois deviner que ma peine n'est pas seulement la peine de ma femme : c'est une peine personnelle, t très vive. J'ai pu avoir quarante-huit heures de permission mais ce fut bien court ; et la séparation reste dure.

Quand tu recevras cette lettre, je serai passé à mon nouveau régiment, un ancien régiment de réserve, ou, si tu veux, un régiment d'activé. Cette afîectation va sans doute — du moins, je l'imagine — troubler un peu les miens ; mais ton exemple pourra les rassurer, et leur montrer qu'un officier d'infanterie, qui n'est pas un embusqué, n'est pas nécessairement un homme mort. Et puis la mort n'est pas le plus grand des maux. Mais il y a ceux qui restent.

Pour l'instant ma santé continue à être excellente ; je trouve 1 s jours longs et lents, mais je garde au cœur — sans peut-être parvenir à me la représenter — l'espérance de la victoire. C'est là le seul vœu que nous puissions nous permettre l'un pour l'autre. Le reste est dans la région du trop incertain. Pensons plutôt aux nôtres, à ceux qui sont en peine de nous et q\u peut-être continueront à vivre sans nous.

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