A MADAME J. M
En campagne, ce 30 décembre 1915.
J'ai si peu de loisirs, que je ne puis vous écrire qu'un mot, mais, si bref qu'il soit, vous y sentirez toute ma fidèle et
compatissante amitié. L'année s'achève pour vous sur des tristesses plus lourdes et des espérances diminuées. Je cojnprends que vous vous y rattachiez tenacement ; et peut-être n'avez-vous pas tort ; mais même si l'heure bénie du revoir devait jamais venir, quelles dures années que ces années solitaires, où l'on se sent le cœur étreint par l'angoisse, et par une incertitude parfois plus affolante que la vérité cruelle ! Sachez bien que je suis avec vous de tout cœur dans ces émouvants rappels du passé, qui doivent s'imposer à vous plus particulièrement en cette fm d'année. Je n'ose vous offrir des vœux ; mais vous devinez ce qu'ils pourraient être. Il n'y a qu'à vos chers enfants qu'on peut souhaiter quelque chose, car la vie leur appartient.
Je m'unis à vous dans la pensée de celui qui, même absent, reste votre soutien et votre raison de vivre.
A SA FEMME En campagne, ce 1^^ janvier 1916.
Je ne puis ce matin t'écrire qu'un mot en courant. Déjà mes bagages sont partis... Le reste de ma matinée va être employé au travail quotidien du secteur et à l'achèvement de mes visites d'adieu. Il faudra surtout que je dise adieu à ce bois où je suis arrivé il y a bientôt huit mois et qui sera maintenant comme l'un des points de repère de ma vie. Bien des tristesses sont venues m'y visiter... elles me reviennent aujourd'hui au cœur, plus émouvantes que jamais ; et, en ce jour de traditionnelle réunion, qui est maintenant pour moi un jour si mélancoliquement solitaire, je revois autour de moi tous ces chers visages qui me regardent avec affection, et qui me disent d'avoir confiance dans la vie, même quand c'est la mort qui la termine avant l'heure.
En campagne, ce 2 janvier 1916.
Je ne puis encore te donner aucune impression bien précise. Pour l'instant tout est un peu gris et confus comme le temps. Finalement, et sur les instances du commandaut, je ne suis
LETTRKS DE GUERRE. 173
parti hierqu'après le déjeuner, versdeux heures. Le commandant avait l'air fort mélancolique de me voir partir, et, comme illui àlTive quand il est préoccupé, parlait peu. Quand le moment du départ est arrivé, il m'a reconduit près d'une heure sur la route, puis m'a quitté un peu brusquement « pour éviter tout discours », comme il dit, en se contentant de me rappeler que « si je me trouvais trop mal dans ce nouveau régiment, je n'avais qu'à lui faire signe, et que je trouverais toujours de la place dans son bataillon ». — A pied jusqu'à G... où mes bagages m'avaient précédé la. veille. Adieux rapides au colonel du 42^ ; puis, à qiiatre heures, départ en voiture. Voiture découverte. Pluie à verse pendant les 25 kilomètres. Je suis arrivé à P... à 0 ;)t heures, juste pour ma mettre à table. L'es officiers du , ataillon mangent ensemble. Popote confortable et gaie, mais d'une gaîté à laquelle je m'adaptais mal (ce n'est peut-être qu'une première impression). Mon capitaine est absent pour ([uelques jours encore. Il n'y a à la compagnie que deux autres ~ jus-lieutenants.
En campagne , ce 2 janvier 1916.
Je ne puis encore formuler aucun jugement raisonnable sur le milieu où je vais vivre. Les hommes sont au repos aujourl'hui, et je n'ai pas eu d'autre occasion de prendre contact avec
i;x que les rencontres de la rue. Régiment très mêlé, où les visages presque adolescents voisinent avec de bonnes petites lèles barbues déjà grisonnantes. Malgré les apports disparates
1 s derniers remaniements, le recrutement est assez homone : c'est le recrutement de l'Ardèche, région en grande
'irtie protestante : j'ai même vu qu'il y avait pour le régiment \in aumônier protestant. Cependant, à la messe ce matin, il y avait une centaine de soldats et deux ou trois officiers. Je crois
'avoir dit que, tant que le bataillon était au repos, tous les
fficiers mangeaient ensemble. La table est excellente pour des ; 'liais méridionaux, et Jacques la trouverait exquise: je la Uouve un peu trop savante pour un régime ordinaire. Le ton général est très cordial ; mais c'est seulement au bout de quelques jours de vie commune que je pourrai savoir ce qu'i y a derrière cette façade.
Ce lundi 3. — Nous sommes partis au tir à six heures du
174 LETTRES aa GUERRE.
matin. Nous venons de rentrer à onze heures et demie. A une heure, il y aura de nouveau départ pour l'exercice. Pluie battante toute la matinée ; néanmoins l'impression est meilleure qu'hier : j'ai trouvé quelques visages dans ma section qui sont excellents de bonne humeur et d'énergie. Je crois aussi que mes camarades seront très cordialement accueillants pour le nouveau venu. Enfin j'ai échangé mon ordonnance maître d'hôtel contre un brave paysan, et je crois que j'ai gagné au change.
En campagne, ce 6 janvier 1916.
J'oubliais de te parler des tranchées que nous allons occuper. Eh bien, elles sont certainement mieux, toutes proportions gardées entre les saisons, que quand je les ai vues en juin. Les projectiles de tranchées ont augmenté en calibre, sinon en quantité ; mais les abris sont beaucoup plus solides et plus confortables. Je m'attendais aussi à y trouver beaucoup plus d'eau. Le terrain est bien moins fangeux que dans la région d'où je viens : il y a de la boue à revendre ; mais on n'en a pas au-dessus de la cheville : l'écoulement des eaux se fait assez bien, et je suis persuadé que, s'il fait un peu sec pendant quelque temps, ce sera très habitable.
... Je t'avais quittée à quatre heures du matin, après m'être levé, avant de partir en auto pour visiter nos tranchées deF... Nous sommes revenus à midi et demi, crottés comme des égoutiers, et un peu fourbus. Le temps de me changer, de déjeuner, et j'étais sur la route de T...
En campagne, ce 8 janç^ier 1916.
Nous sommes ici dans le cantonnement qui doit être tous les quatre jours notre lieu de repos. Il est assez en arrière de la ligne pour qu'il y ait une bonne dizaine de kilomètres à faire pour revenir de la tranchée, mais il est d'une tranquillité parfaite. Et puis c'est un bois... Ce sont des baraques en planches, comme celles que nous occupions en avril, électricité en moins ; nos prédécesseurs les ont laissées dans un état d'ignominie qui est un vrai scandale ; mais avec un peu de soin, on pourra rendre ces baraques très habitables. Hier soir
quoique je fusse un peu écœuré de. toute cette saleté, j'ai dormi sur ma paille comme un roi. Nous sommes arrivés ici à sept heures du soir par une pluie diluvienne, crottés inénarrablement, car tout le long de ïa route, pendant que nous montions vers les premières lignes, les troupes relevées descendaient.
A MONSIEUR JACQUES MADELEINE
En campagne, ce 11 janvier 1916.
ê vous écris ceci à vingt-cinq mètres des Boches, dans mon P. C. souterrain et robuste. Les bombes et les torpilles font en ce moment même un ballet sans élégance sur mon toit ; mais, grâce aux bons rondins, aux gros rails et à une honorable couche de sacs à terre, je leur fais la nique, à la condition que leur calibre ne devienne point trop « kolossal ». En tout cas, il serait actuellement très inconfortable de rôder dans les boyaux. C'est l'heure de penser à Jean-Jacques et de faire son courrier. Ci-joint donc les « dernières corrections du tome III », qui, en effet, ont bien chance d'être les dernières. Ce que vous me dites de la date de l'achevé d'imprimer me navre. J'espérais tant la fin de janvier ! Je vais écrire à M.. Bauerlé pour lui demander de faire un effort, et de tâcher, au moins, de ne pas dépasser la première semaine de février, car je crois avoir des chances, dans mon nouveau régiment, d'avoir une permission vers la mi-février.
A SA FEMME
En campagne, ce 11 janvier 1916.
Depuis le 9 à minuit où nous nous sommes levés pour le départ jusqu'à aujourd'hui trois heures de l'après-midi, j'ai pu juste m'étendre une petite demi-heure, que je me suis offerte parce que je tombais de somm.eil et que j'étais un peu fatigué. Le reste du temps j'ai rôdé dans mon secteur quand la température le permettait, c'est-à-dire quand les bombes et les torpilles nous laissaient en repos ; j'ai fourni des comptes rendus, j'en ai fait faire, j'ai étudié le dossier du secteur, j'ai donné des ordres, etc. Ce n'est pas une sinécure que d'être ici
commandant de compagnie, au moins dans les débuts. Les hommes, quand ils ont fini leur corvée de garde ou de travail, dorment dans les abris, les chefs de section de même, quand ils ont fini leur quart ; mais moi, non : je suis scrupuleux à l'excès. J'ai eu, d'ailleurs, la triste malchance d'avoir quatre blessés dès ma première nuit, et ce n'a pas été une petite affaire que de les panser dans mon abri et surtout de les en faire sortir ; car il faut que tu saches, pour être bien rassurée, que nous avons ici des abris excellents. Je t'écris ceci à cinq mètres de profondeur, dans un beau P. C. qui peut résister à presque tous les projectiles. Nos prédécesseurs ont admirablement travaillé et c'est nous qui en bénéficions. Quand les hommes ne sont plus en service ou en corvée, ils peuvent s'installer dans des abris qui sont de vraies galeries de mines et qui offrent toute sécurité. En ce moment même, qui est l'heure où le bal commence, les crapouillots font leur petite valse de l'après-dînée sur le toit de mon P. C, mais je m'en moque royalement. Par exemple, depuis trente-six heures que je suis ici, je ne me suis pas passé une seule goutte d'eau sur la figure ni sur les mains, je suis dans une capote qui est raide de boue, et cela augmentera encore d'ici la relève. J'ai à peine eu le temps, bien entendu, de manger, et je n'ai pas pu faire réchauffer mes repas, qui m'arrivcnt tout froids de cinq kilomètres à l'arrière; mais j'espère, dès ce soir, mieux m'organiser. Nous avons dû renoncer, tous les officiers, à manger ensemble, et nous avalons chacun dans notre trou notre petite pitance, car, outre qu'il serait imprudent de laisser chacun son blockhaus sans son chef , il n'est pas sûr qu'on pourrait toujours sortir de son abri pour aller jusque chez le commandant de compagnie. Somme toute, c'est une assez dure vie ; mais je ne voudrais pas que tu me plaignes, car je ne me plains pas, et je suis même très content d'y participer comme tant de braves gens qui sont dans des secteurs aussi peu agréables. Tous mes hommes ou presque tous sont de braves paysans montagnards, très bons enfants, très faciles et très courageux : j'en ai déjà eu la preuve. Il faut que je m'arrête, car voilà le bombardement qui en fait autant. C'est l'heure pour le courrier de descendre en tranquillité relative.
rest
En campagne, ce 12 janvier 1916.
Il est onze heures : le secteur est calme, de temps à autre une lléchette passe, une grenade fait un bruit sourd en éclatant : le reste est silence ; une grande partie des hommes dorment dans abris ; la tranchée, comme disait le commandant R... qui assé six mois ici, « la tranchée se défend surtout par la terr qu'elle inspire » ; seuls les guetteurs veillent, et le commandant de compagnie veille aussi : c'est plus prudent. Il a, l'ailleurs, reçu cette après-dînée une bonne nouvelle: nous serons relevés demain matin, après seulement trois jours de garde...
Tiens, je viens d'être ramené un peu rudement à la réalité. Pendant que ma page séchait, j'avais repris ta lettre, et dans le grand silence de la nuit, j'étais certainement bien loin de la guerre ; et puis, crac, tout d'un coup, ma bougie s'éteint, la terre dégringole du plafond : c'est une grosse bombe qui vient de tomber sur l'angle de mon P. G. Heureusement qu'il est solide et profond, cet abri enfoncé à cinq mètres dans le sol, blotti sous, trois épaisses couches de rondins] et de poutrelles en fer. Sois donc bien tranquille...
Je te disais que j'en avais fini avec la thèse, mais non : j'ai reçu, il y a quelques jours, deux lettres de Ritter et de Lombard, bien gentilles toutes deux, et répondant à toute une série de questions que je leur avais posées...
...L'impression est vraiment bonne, très bonne même. Les hommes sont presque tous de solides montagnards, laborieux, durs à la fatigue, très courageux, très bons enfants : on sent chez plusieurs une fidélité naïve à la foi familiale. De ce point de. vue, l'impression est réconfortante et saine. A la tranchée — je crois te l'avoir dit — nous mangeons séparément, d'abord parce qu'il vaut mieux ne pas quitter chacun son secteur, ensuite parce qu'aux heures des repas, la traversée des grands houlevards serait souvent dangereuse. Je mange donc seul dans mon P. C. Ce n'est plus l'ordinaire si raffiné de P..., avec ses plats savants et ses entremets merveilleux. Mais ce serait très honorable si tous ces plats, réchauffés par mon ordonnance, ne se ressemblaient tous dans la même fadeur de gamelle d'une propreté douteuse. Mais il faut fermer les yeux.
178 LETTRES DE GUERRR.
J'ai photographié hier — malheureusement sous un ciel pluvieux — une grosse torpille non éclatée qui était venue choir à côté de mon P. G. Tu verras quels jolis joujoux les Boches nous envoient.
A SA MÈRE En campagne, ce 12 janvier 1916.
Depuis que je suis ici, jours et nuits se mêlent. si indistinctement, ou plutôt il y a une telle continuité entre des jours et des nuits où l'on veille presque sans arrêt, que je ne sais plus si je t'ai écrit hier ou avant-hier ; cela importe moins qu'autrefois, car il faut nous dire l'un et l'autre qu'il n'est plus possible maintenant d'avoir notre ancienne régularité, quoiqu'à la tranchée la vie ne soit pas interrompue totalement avec le dehors, et qu'il y ait de courageux facteurs comme il y a do courageux cuisiniers. Donc aujourd'hui deux lettres de toi. Au reste, je sentais assez, même dans ces jours de lourd silence, que tu étais de tout cœur avec moi. Je te sentais avec moi quand j'ai quitté mon bois ; je te sentais aussi avec moi quand je suis descendu dans le trou où je t'écris cette petite lettre. Je ne voudrais pas que tu t'installes pourtant ici : tu as beau avoir connu le bombardement de Toul, tu verrais que c'est une bagatelle à côté de celui que les Boches réservent à certaines tranchées fameuses, comme celles que j'occupe aujourd'hui à quelque trente mètres d'eux. Si tu pouvais, quand commence le sabbat, regarder d'une hauteur voisine le jeu des bombes, des torpilles et des obus sur ce chaos perpétuellement bouleversé, tu te demanderais comment, dans un pareil ouragan, des hommes peuvent tenir. Et pourtant ils tiennent. Parfois, hélas ! il y en a de blessés ou de tués ; mais, le plus souvent, comme je le fais en ce moment, ils narguent les obus dans l'abri robuste et profond où ils sont descendus. Ce soir, d'ailleurs, il nous est arrivé une bonne nouvelle. Nous allons, pour la première relève, ne rester que trois jours ; et demain, à l'aube, nous rentrerons à nos cantonnements pour quatre jours. J'avoue humblement que je n'en serai pas fâché, car voilà trois nuits que, trop consciencieux peut-être, je ne dors pas. C'est tout au plus, quand la tentation du sommeil est trop
forte, si je me roule une demi-heure dans ma couverture. Le plus souvent je vais faire une ronde de secteur : c'est excellent pour rafraîchir les idées.
T^Tierc à n^ cho
A MONSIEUR ALFRED LOMBARD
En campagne, ce 12 janvier 1916.
ërci d'avoir répondu si promptement et si précisément
à mon importun questionnaire. Les passages que vous avez
choisis dans Mouchon sont ceux-là mêmes que j'avais notés
1914, — dont il me semble que nous sommes si loin ! Qui
ût dit alors que je corrigerais les dernières épreuves de n Jean-Jacques dans l'espèce de caverne où je vous écris t t'ci, à vingt-cinq mètres des Boches? Il va être minuit : un grand silence couvre ces champs, où, depuis dix-huit mois, tant de morts sont devenus de la terre ; mais ce silence ne fait que rendre plus aigre le sifflement de la fléchette que j'entends passer au-dessus de moi, et plus brutale l'explosion des lourdes torpilles qui viennent secouer mon toit. Heureusement qu'il est robuste, et mon escalier profond. Mais que de fois ma bougie s'éteint brusquement sous le gros souffle des bombes, et la lettre que j'écris achève de se sécher non pas sous le buvard, mais sous la terre qui tombe en pluie de mon plafond ! C'est alors qu'il fait bon s'évader au pays de Jean- Jacques, et savourer l'ironie de ses rêves. Ou plutôt il ne faut pas rêver, mais faire, sans trop penser, tout ce que l'on a à faire. Quand cette carte sera terminée, j'irai voir mes guetteurs, inspecter la ligne, en cheminant par les boyaux effondrés, que mes hommes recreuseront à l'aube. C'est là un champ limité pour la méditation, et c'est salutaire.
A SA FEMME
En campagne, ce 15 janvier 1916.
... On me change de compagnie. Je passe à la 22^, de sorte que je n'occuperai même pas le cantonnement que j'ai préparé ce matin. C'est l'incertitude militaire en plein. Au demeurant,
rien n'est changé dans ma vie. Le roulement de tranchées est le même pour la 22^ que pour la 21^, avec cette seule différence, qui te rassurera, c'est que son secteur est beaucoup moins marmite.
En campagne, ce 16 janvier 1916.
... Je t'écris ce matin au sortir de la messe qui vient d'être célébrée dans une baraque du camp par un des brancardiers du bataillon. Il paraît, à ce que l'on m'a dit, que c'est un Franciscain de Fribourg : ce serait une rencontre assez piquante. L'assistance était très nombreuse, très recueillie : vraiment l'impression générale que me donne ce régiment est bonne ; et je regrette vraiment de ne plus être commandant de compagnie pour pouvoir exercer une action plus personnelle sur ces hommes ; mais déjà, comme chef de section, je pourrai faire quelque chose. L'ennui, ce sont ces perpétuels changements. Je suis un peu fatigué d'apprendre sans cesse de nouveaux noms et de m'habituer à de nouveaux visages.
... Je viens de voir le lieutenant adjoint du colonel. C'est un homme aimable... et fort considérable, puisque c'est lui qui est le grand administrateur des permissions. Il a été convenu avec lui qu'il placerait ma permission au moment qui me conviendrait le mieux pour ma soutenance (février ou mars).
En campagne, ce 17 janvier 1916.
Me revoici sous terre. Ce n'est plus le somptueux P. C. de la dernière fois, qui était presque une résidence de grand chef. C'est un modeste trou de mineur, où je pourrai, d'ailleurs, m'étendre de mon long, quand viendront mes quelques heures de repos ; et c'est un luxe que tout le monde ne connaît pas ici. Je vais faire étayer cet abri et le prolonger par un abri tunnel pour les hommes, qui sont bien moins confortablement et solidement installés qu'à mon précédent secteur. Il est vrai que celui-ci est bien moiiT; «Innorereux, bien mnins marmite que l'autre.
En campagne, ce 18 janvier 1916.
... Je souffre de te sentir si anxieuse à mon sujet : il ne le ' faut pas, absolument pas. Nous sommes bien abandonnés tous
les deux à Dieu, à la fois confiants et soumis. Cela doit nous mettre une grande paix. En outre, je te redis ce que je te disais hiçr, c'est qu'en changeant de compagnie, j'ai changé le plus mauvais secteur du régiment contre un des deux meilleurs. Les deux compagnies ont beau être voisines, c'est une telle différence entre les deux ! Dans mon ancien secteur,^ tranchées et boyaux sont perpétuellement comblés et bouleversés ; ici nos dégâts sont relativement minces. Il y a de temps à autre quelques blessés, mais en général légers, tandis que, dans le secteur voisin, il tombe souvent de grosses torpilles qui écrasent tout. Hier, l'une d'elles a tué, en les ensevelissant, trois hommes, dont un petit sergent corse qui appartenait à ma section. C'est triste, mais il ne faut pas s'arrêter à ces tristesses. En tout cas, dis-toi que pour l'instant, je suis autant en sécurité qu'on peut l'être dans ces tranchées de F... Et surtout qu'on ne me plaigne pas. Quand L... dit : « Je vous plains », il se trompe sur mon état d'âme. Je n'aurais pas, je l'avoue, choisi ce poste ; mais je suis content d'y être avec tant de braves gens qui font si simplement leur devoir.
En campagne, ce 18 janvier 1916.
Le bombardement est assez actif : il n'y a qu'à rester dans son trou ; je t'écris sur mon lit de camp, où nous sommes trois assis : moi, mon ordonnance, et un agent de liaison qui attend, pour retourner près du capitaine, que le ciel soit un peu plus clément. A côté de moi, deux hommes piochent dans le mur, pour prolonger mon abri vers un autre boyau, où je compte faire aboutir l'autre ouverture...
...J'ai reçu avant-hier les 160 premières pages du tome III. J'espère les corriger cette nuit et les renvoyer demain... Tu
■udras bien me copier sur un papier séparé les notes sur (^iiateaubriand et Delisle de Sales. Tu me conserverais cette copie pour plus tard, si jamais je fais cet article. — Malgré ton conseil, je n'ai nulle envie de prendre des notes sur les impressions de ma vie de campagne. Je n'aimerais pas beaucoup cette transposition littéraire d'une vie qui est bien supérieure à toute littérature. Le souci de prendre des notes déforme les impressions et empêche même de faire convena-