LETTRES DK GUERRE
blement sa besogne. Je laisse ce soin à ceux qui font la guerre à l'arrière.
En campagne, ce 19 janvier 1916.
Allons, je m'exécute, et j'essaie de t'introduire dans ma tranchée. Je t'imagine assez subtile pour te représenter avec une précision suffisante la position qu'elle occupe. En face d'un bois célèbre, qui réunit dans son nom et la mort et la mer, et contre lequel se sont venues briser toutes les vagues de nos assauts, la ligne française actuelle suit de très près la lisière. Le Boche a installé ses tranchées en avant de cette même lisière. Les nôtres épousent parallèlement les leurs à une distance variant de 25 à 30 mètres ; ou plutôt, des deux côtés, on est actuellement en tête à tête sur les positions où se sont arrêtés les derniers combats, il y a huit mois environ. Dans certaines parties, comme, par exemple, dans mon ancien secteur, on s'est avancé comme un coin dans la ligne ennemie, et on y est resté. C'est un saillant qui les gêne et qui est très battu. La tranchée qui est maintenant notre tranchée de soutien, à 150 mètres de la première ligne, s'appelle encore « tranchée de départ », parce que c'est de là qu'on est parti pour. les grands assauts. Entre elle et la première ligne, il y a une ou deux tranchées intermédiaires, toutes traversées par quelques grands boyaux perpendiculaires. Depuis la tranchée de départ jusqu'à la tranchée ennemie, c'est un sol perpétuellement bouleversé par les obus, les torpilles et les bombes, sol ensanglanté, où il y a autant de débris humains que de terre, et où l'odeur de cadavre prend à la gorge pour qui le parcourt en arrivant sans préparation ; mais on s'y habitue vite. Entre les deux lignes s'étend une zone neutre, perpétuellement labourée, criblée de trous d'obus et d'entonnoirs de mines. Impossible de mettre en avapt de ces tranchées de beaux réseaux, bien larges et bien solides, comme dans les parties du front où les adversaires sont assez loin : les réseaux seraient immédiatement détruits. Il n'y a de possible que des séries d'oursins, de ch3vaux de frise et autres hérissons barbelés, qui forment devant la tranchée une ligne continue, et qui peuvent être malmenés par les projectiles : ils retombent toujours sur leurs pieds, en formant un fouilHs peu engageant.
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Mais, à vrai dire, comme disait le commandant R..., qui avait vécu six mois là, la tranchée, des deux côtés, se défend surtout par la terreur qu'elle inspire. Derrière ces grosses murailles en sacs à terre, de vingt en vingt mètres, le guetteur observe, parfois à travers un étroit créneau, vite repéré par les balles, plus -ouvent et plus commodément par un périscope. La nuit on >eut se risquer à regarder par-dessus le parapet : il faut même liie les guetteurs aient toujours l'œil à la hauteur du dernier -ac à terre ; mais, le jour, c'est impossible : aussitôt une balle vous frôlerait les oreilles, et risquerait même de vous faire redescendre dans la tranchée, tête la première. La nuit, les sentinelles tiraillent: elles brûlent de temps à autre une cartouche pour dire au Boche d'en face: «Nous sommes là». Le Boche d'ailleurs, en tire beaucoup plus que nous ; mais on est trop masqué par les amoncellements de sacs à terre pour pouvoir tirer utilement. Dans les endroits oiî l'on est très près, et où d'anciens boyaux permettraient la communication entre les deux lignes, les sentinelles échangent des grenades. Mais ce sont là des bagatelles. Il n'y a de sérieux que l'artillerie (sauf, bien entendu, s'il y avait une attaque ; alors la grenade est Tarme décisive). Chacun a ses canons braqués sur la tranchée ennemie, pour faire en avant d'elle, à la première alerte, un tir de barrage qui arrêterait net toute attaque. Dans la journée, nos 75 s'exercent à ce jeu. Mais ce qui est redoutable surtout ])our l'occupant de la tranchée, ce sont toutes les gentillesses de l'artillerie spéciale, bombes, torpilles, grenades à fusil, fléchettes, etc. A de certaines heures, des deux côtés, on s'arrose méthodiquement ; et, comme chacun des deux adversaires connaît très bien l'organisation et la topographie d'en face, on arrose les tranchées de première et de deuxième ligne, les P. C, les boyaux les plus fréquentés, les mitrailleuses, etc. Généralement les matinées sont calmes ; par une convention tacite, les deux artilleries se taisent, sauf, de temps à autre, quand quelque artilleur grincheux envoie une bombe inattendue (mais ce n'est pas de jeu). Ce temps de repos est, d'ailleurs, bien nécessaire pour réparer les dégâts. Que de fois la tranchée est bouleversée, les boyaux nivelés, les abris comblés! Alors il faut se remettre à l'ouvrage, et sans se lasser. Vers dix heures et demie, onze heures, notre 75 commence à taquiner
le Boche : il met un point d'honneur à ouvrir le bal ; et la fête commence : avec des périodes de répit, cela dure jusque vers minuit. Il fait bon rester dans son abri, surtout quand il est sohde. Si le service vous oblige à rôder dans le secteur, il faut alors cheminer prudemment, écouter les départs des mortiers, et regarder où vont tomber les oiseaux sinistres qu'on voit siffler au-dessus de soi. J'appelle cela « vivre dangereusement ». Quand je fais mes rondes, que je surveille mes sentinelles, ou que je dirige des travaux, c'est fort bien : c'est le risque professionnel ; mais j'ai un peu plus de scrupule quand il s'agit, comme je vais faire dans un instant, d'aller chercher « ma soupe ». Quand la bombe éclate non loin de moi, je me dis : « Qui eût cru, mon pauvre ami, que tu irais dîner en ville avec une telle insécurité »? Mais, quand on arrive au restaurant-cave, quelle belle humeur et quel appétit ! Là-dessus, j'y vais, c'est l'heure.
Ce 20 au matin.
Me revoici : il est trois heures. La nuit est calme ; depuisune heure environ, les crapouillots ne bavent plus; seule, de minute en minute, on entend siffler la balle du guetteur. Le ciel est clair, et, derrière les nuages légers, la lune luit doucement, mettant un peu de bleu et de gaze lumineuse sur la tranchée jaune et sale. Je viens de faire ma ronde. Les guetteurs sont là, attentifs, accoudés au parapet. Un rayon qui filtre entre deux nuages fait reluire le cimier du casque et rend à la peau de mouton, grise et souillée, sa blancheur d'antan. Les chers poilus ! Ils ne savent pas sans doute tout ce qu'il y a de grâce et de force dans leurs silhouettes de bons soldats au guet. S'il n'y avait pas le sifflement intermittent de la balle, on pourrait se croire dans quelque prestigieux théâtre ; et l'on est presque tenté de prêter l'oreille à la chanteuse invisible qui viendrait interpréter l'étrange beauté de cette nuit en armes. Mais aucun chant ne monte sur ce chaos. Il n'y a que le silence. Ah! ce silence de la tranchée, conime il est émouvant, parce que c'est le silence de l'homme au guet, qui attend l'ennemi, et qui est prêt à bondir sur lui. Quand les bombes et les grenades pleuvent, on voudrait bien le calme du silence ; mais dès qu'il arrive, on se demande ce qu'il
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cache et ce qui va le rompre. Je voudrais, dans ces heures apaisées de la nuit, te prendre avec moi pour ma ronde... Je te vois f arrêtant avec moi près des sentinelles. Je crois que tu serais incapable de leur parler, mais tu te retiendrais pour ne pas les embrasser. Et tu aurais raison. Quelle dure vie, mais quelle belle vie ! Confusément ils le sentent ; ils sentent que ce qu'ils font est grand et noble : et ils oublient presque le danger incessant de leur poste pour ne plus sentir que la beauté du devoir qui les y cloue.
En campagne ce 20 janvier 1916.
Voici les « marmites » et les « crapouillots » qui commencent à devenir très bruyants. C'est l'heure de rester chez soi et de faire sa correspondance. Tu n'auras, d'ailleurs, qu'une pauvre petite lettre sans intérêt, car, à la fm de ce quatrième jour, l'impression dominante, c'est le désir de sommeil ; et je ne pour- •ai y satisfaire copieusement que demain. En attendant, je lutte et je tiens bon ; mais il vaut mieux que je circule dans la tranchée pour fuir la tentation. Ainsi, actuellement, je suif incapable de toute lecture un peu suivie, et ne peux me hausser au-dessus du journal. J'ai pourtant corrigé hier les 160 premières pages du tome III, mais c'était une prouesse, à tout point de vue, car la chandelle éclairait mal.
Tu dois voir que je te dis bien tout très exactement ; je me demande même si, à force d'être exact, je ne fausse pas l'impression d'ensemble, et si, pour ne pas te dissimuler le danger, je n'insLte pas sur lui beaucoup plus qu'il convient en toute vérité. Par exemple, cette fois-ci, ma compagnie a eu, pour ses quatre jours, sept blessés (aucun, du reste, très grièvement) ; mais il faut bien que tu te dises que, jusqu'au jour de l'attaque — que rien ne fait prévoir ni d'un côté ni de l'autre — l'officier a une situation moins exposée : n'étant ni sentinelle, ni homme de corvée, il peut mieux choisir son moment, ou, du moins, faire plus attention. Tout cela est la vérité vraie, un peu humiliante, si tu veux, mais qui te donnera confiance pour moi.
Il a plu — et largement — toute la matinée. Quel gâchis dans les boyaux, mais on finit par ne plus sentir qu'on vit dans un bain de pieds perpétuel !
Ce 21.
Me voici de retour, tout étonné du silence de ces lieux et de ne plus entendre la terre trembler sous la secousse des obus. Mais c'est un silence auquel on s'habitue vite.
A SA MÈRE En campagne, ce 21 janvier 1916.
Je t'écris au retour de ma ronde : il est trois heures du matin ; c'est le moment où la tranchée est le plus calme, et où l'on n'entend guère d'autre bruit que la balle intermittente du guetteur. J'avoue que j'aurais bien envie de faire comme la tranchée et de rester silencieux. Et il faut faire un gros effort, quand commence le quatrième jour, pour écrire autre chose que deux mots rapides. Quand le service vous laisse libre, et qu'on peut rester dans son trou sans travail (je veux dire sans croquis, sans compte rendu, sans paperasse administrative), on ne demande qu'une chose, c'est à rester immobile et muet comme la tranchée que l'on défend... C'est un état de veille contemplative : on est au guet, on attend, on ne peut ni ne veut rien faire d'autre.
Après cela, viendront les jours de détente et de repos, eu plutôt, pour moi, du moins, de sommeil. C'est demain matin que nous redescendons dans notre bois. Puissions-nous y retrouver un peu moins de boue que la semaine dernière !
Je vois que la question appartement est pour vous la plus absorbante en ce moment. Je voudrais que vous vissiez celui que j'occupe actuellement et où je vous écris ceci sur mon genou : un méchant trou, à six pieds sous terre, n'ayant comme plancher qu'une boue grasse et comme mobilier que les quatre planches couvertes de sacs à terre où je vais m'étendre dans un instant, et qui, en attendant, me sert d'escabeau. Mais enfin, peut-être un jour retrouverai-je mon chez moi ! Et je comprends que vous teniez au vôtre.
A SA FEMME
En campagne, ce 22 janvier 1916.
Hier, j'ai reçu une lettre de Bauerlé qui me dit que la thèse pourra être prête le 8 février si je lui envoie rapidement le bon à tirer du tome III. Alors hier, au lieu de me reposer, j'ai travaillé comme un nègre toute la journée et une bonne partie de la soirée ; ce matin de même, et c'est fini, et je me reposerai C3 soir. Je viens d'écrire à Madeleine une dernière encyclique... Je suis tellement content de sentir que tout est fini, que je ne m'aperçois pas que j'ai travaillé sans désemparer depuis mon retour ici. Ah! cette permission ! Je vais, d'ailleurs , ce soir, passer une nuit grandissime et reposantissime.
A MONSIEUR VICTOR GIRAUD
En campagne, ce 23 janvier 1916.
Chaque nouvelle étape me rapproche un peu plus du péril. Le secteur où mon nouveau régiment prend les tranchées est un des plus célèbres du front, mais c'est une célébrité un peu chère. De dix heures du matin à minuit, il faut vivre sous un bombardement presque incessant. Le touriste qui, à cinq kilomètres en arrière, contemple à la jumelle cette croupe, volcanique, en perpétuel jaillissement de fumée et de feu, tumultueuse et bouleversée, comme si quelque cyclone y faisait son œuvre, se demande un peu sceptique s'il peut rester quelque être humain sur cette terre maudite. Et non .seulement on y vit, mais on y veille. Il est vrai aussi qu'on y meurt. Chaque jour, en moyenne, à ma compagnie, il tombe un homme ou deux. Mathématiquement, si nous restons trois mois là-haut, mon tour doit venir. Il faut aller là, pour comprendre tout ce que comporte ce mot « tenir », et pour se rendre compte de ce que c'est que la guerre « d'usure ». Pour moi, je reste paisible tout en faisant mon service de mon mieux, — et j'abandonne tout à la Providence.
Et cependant j'ai achevé ma thèse : j'en ai corrigé les der-
nières épreuves à trente mètres des Boches et à six pieds sous terre; c'est peut-être un cas rare dans les annales du doctorat. Dans trois semaines, elle sera complètement imprimée, et dans six s'il plaît à Dieu, à la Sorbonne et aux Boches, je la soutiendrai l'épée au poing. Je vous invite à la séance.
A MONSIEUR GUSTAVE LANSON
En campagne, ce 24 janvier 19 lo.
J'ai donné avant-hier le dernier bon à tirer du dernier feuillet de ma thèse. L'ensemble sera tiré pour la première semaine de février, et les exemplaires réglementaires déposés aussitôt à- la Sorbonne. D'autre part, je compte avoir ma seconde permission vers la fm du mois prochain. Il me semble qu'en faisant appel à la bonne volonté du doyen et des membres du jury, il serait possible de placer la soutenance dans ces six jours de liberté. Vous m'aviez, d'ailleurs, assuré l'an dernier que la Faculté, tenant compte des circonstances, ne demanderait qu'à me faciliter toute chose. Je vais écrire à M. Croiset pour lui expliquer mon cas ; mais voudriez-vous être assez aimable pour lui en dire un mot à l'occasion.
Depuis trois semaines, je suis versé dans un régiment de réserve, et j'occupe un des plus mauvais et des plus célèbres secteurs du front : à chaque relève, les pertes de ma compagnie sont assez sérieuses. Les projets que je forme à l'échéance de six semaines n'ont donc qu'une valeur très conditionnelle. Mais ce m'est une raison de plus de désirer la liquidation, sans trop tarder, de ma vieille dette universitaire. Vous m'y aurez vous-même beaucoup aidé en me procurant la collaboration de M. Jacques Madeleine. Il était impossible de trouver un auxiliaire plus scrupuleux et plus dévoué. Je lui en reste,ainsi qu'à vous,très reconnaissant.