A MADEMOISELLE G. Z
En campagne, ce 26 janvier 1916.
je suis si touché de vous sentir si fraternellement et si tendrement unie à ma vie de « poilu ». Mais votre compassion est
LETTRES DE GUERRE,, i89
excessive. C'est vrai qu'on risque sa peau à tout instant, qu'on patauge dans une boue immonde, qu'on a aux pieds des bottes qui sont des citernes, qu'on mange mal et qu'on ne dort pas ; mais tout cela est plus terrifiant de loin, et en y songeant, que vécu sur le terrain même. La puissance d'adaptation du pauvre être humain est merveilleuse ; et vous voyez ici, en sentinelle infatigable, prête à tout,*derrière les sacs à terre où viennent incessamment frapper les éclats de grenade ou de bombe, le petit bourgeois un peu falot, le paysan peureux, l'ouvrier vite las et jaloux de bien-être. Quand on voit l'héroïsme sans phrase du simple soldat de deuxième classe, on aurait honte de demander pour soi une compassion qu'on mérite si peu.
C'est plutôt vous, très chère amie, qui êtes à plaindre, vous et ces pauvres Francis, que vous entourez d'un tel dévouement sans pouvoir les guérir ! Que de fois mon affection va vers vous 1 Et quand je vois passer un pauvre blessé tout sanglant mais qui, dans quelques semaines peut-être, sera un ressuscité, je pense à celui qui est tombé glorieusement, mais qui ne connaît pas ces lendemains de joie, cette reprise confiante dans la vie. Il n'y a pas de plus grand courage que celui qu'il faut pour accepter ainsi jour à jour la lente et interminable morsure de la douleur. Il semble, d'après les dernières nouvelles que l'amélioration de ces derniers jours va durer ; mais devant un tel lit de souffrance, on est timide dans ses espérances et dans ses vœux. Il n'y a que l'amitié et la prière qui se sentent toute liberté.
À MONSIEUR L'ABBÉ HAMANT
En campagne, ce 26 janvier 1916.
Je suis en retard avec vous, mais je vous sais indulgent; dans le fond, d'ailleurs, je ne me sens pas coupable, sachant bien que le vrai « poilu » a toujours droit à une absolution générale pour tout déht épistolaire ; et « poilu », je le deviens de plus en plus. Depuis bientôt un mois, je suis versé dans un régiment de réserve, et je réside actuellement dans l'un des plus célèbres et des plus redoutables secteurs du front fran-
çais. C'est un honneur éclatant, sans doute, pour un déjà grison comme moi, de se voir incorporé avec de tout jeunes éphèbes ; mais il y a ici d'autres « éclats » que ceux de la gloire ; t ce matin encore, sans mon bon casque, j'aurais eu chance d'avoir la tête à tout le moins fêlée. Pour l'instant, elle tient encore sur mes deux épaules, et dans les heures de loisir je m'en sers comme autrefois dans mon cabinet de Fribourg. J'aurai corrigé des épreuves à six pieds sous terre, et à quarante mètres des Boches, et j'aurai donné le bon à tirer de mon Jean- Jacques dans la tranchée, au fond du boyau 5. Ne trouvezvous pas qu'il y a quelque élégance dans cette ténacité universitaire? C'est un symbole de l'autre, de celle qu'il faut avoir derrière les sacs à terre. Le mois prochain, s'il plaît à Dieu et si les marmites boches ne sont pas trop indiscrètes, je compte soutenir ma thèse en Sorbonne. Je compte même, pour la circonstance, et pour rendre mon jury prudent dans ses attaques, apporter avec moi mon sabre, qui, vous le savez pourtant, est aujourd'hui une arme désuète qu'on laisse dans les panoplies. Qu'en dira le duc Antoine?
Je plaisante, et j'ai l'air gai ; il le faut bien pour ne pas laisser autour de soi une atmosphère déprimante. Mais vous devinez que le fond reste triste. Le grand deuil qui m'a atteint et dont vous avez pris une part si amicale, n'est pas seulement un deuil d'étiquette : c'est un vrai deuil de cœur. Mon beaupère n'était pas seulement un savant éminent, c'était une âme exquise, à la fois belle et bonne. Il avait eu, dès le premier jour, pour moi, une affection toute paternelle. Je me sentais un fils pour lui, et c'était encore un ami.
J'ai été peiné d'apprendre que votre santé vous avait donné tant de soucis cette année. J'imagine que ce n'est pas seulement un état général de fatigue ou de surmenage, mais que toutes les émotions de cette guerre ont dû vous user davantage que le travail professionnel. A vous, comme à beaucoup d'entre nous, il faudrait la victoire pour rendre la vie viable. L'aurons-nous? J'y crois plutôt que je ne la prévois ; elle me paraît inévitable, mais comment se réalisera-t-elle? Parmi quelques raispns que j'ai de désirer vivre, la curiosité de voir la fin de cette immense aventure n'est pas l'une des moindres.
Et VOUS voilà bombardés à Nancy, comme de vulgaires fantassins I
A SA FEMME
En campagne, ce 26 janvier 1916
... Je te disais hier qu'il y avait un calme inquiétant ; il n'a pas duré, et la fin de la journée s'est terminée par un arrosagcf honorable, où, fort heureusement, je n'ai eu personne de blessé. Aujourd'hui, il n'y a pas d'hésitation possible : c'est un bombardement sérieux. Il y a, à côté de mon P. G., un petit canon de montagne qui tire rarement et qui a envoyé hier soir trois énormes mines qui ont dû faire de déplaisants ravages chez les Boches. Fureur de ces messieurs, qui ont décidé de mettre la pièce hors de service. Il est deux heures de l'après-midi. Depuis onze heures, il tombe exactement, chaque minute, un gros 150 à dix ou quinze mètres de mon P. C, de l'autre côté du parapet du boyau. Je serais bien étonné si, après tout ce déluge, le pauvre canon n'avait pas quelque égratignure ; mais j'attends que l'air soit un peu moins malsain pour mettre le nez à la fenêtre ! Espérons surtout que j'aurai la même chance qu!hier, et que personne ne sera touché à ma compagnie... Voilà le bombardement qui se calme, je vais voir un peu les dégâts. Tour de propriétaire que j'espère pas trop navrant.
En campagne, ce 27 janvier 1916.
... Après le gros bombardement d'hier, il y a beaucoup à faire. Nous avons eu la chance de n'avoir, après tout ce déluge de bombes et d'obus, qu'un blessé à la compagnie ; mais dans quel état ai-je retrouvé la tranchée à la fin de l'après-midi ! Boyaux bouchés, chevaux de frise déchiquetés et renversés sur les parapets, banquettes de tir écroulées, etc., c'était un très gros travail de réparer tout cela. Il a fallu laisser les hommes en chantier. une partie de la nuit, faire chercher du matériel, etc. Pour surveiller cette remise en état, et activer le courage un peu morne des travailleurs, j'ai dû passer toute ma matinée dehors depuis deux heures, où je me suis levé. Et maintenant que je rentre dans ma cagna, il est quatorze
heures : le vaguemestre va venir dans un instant. En outre, j'ai sur la planche des rapports, des croquis, toute une paperasserie odieuse, mais impérieuse.
Ce 27 janvier 1916 {au soir).
... Si, comme commandant de compagnie, je suis logé plus confortablement, j'ai aussi beaucoup plus à faire : quand je sens sur moi la responsabilité d'une compagnie et d'un secteur, je vois toujours quelque chose à préparer, quelque mesure dont il faut s'assurer ; à peine suis- je rentré dans ma cagna, que je me dis qu'il faut en sortir pour voir si tel ordre donné s'exécute. On me rencontre toujours au moment où on s'y attend le moins. Je crois que les sous-officiers — quelquesuns du moins — doivent me trouver insupportable ; mais je m'en moque. Je leur dis : « Nous sommes ici pour embêter le Boche ; et, pour y arriver, il faut que je vous ennuie un peu ». Finalement, comme ce sont presque tous de braves garçons, le travail s'exécute, et on fait bon ménage.
Ce 28.
... Je vois par tes lettres que tu te tourmentes incessamment à mon sujet, et tu as bien tort ; car il y a des heures parfaitement tranquilles où tu pourrais venir en touriste, sans risquer autre chose qu'une boue immonde et beaucoup de mélancolie au spectacle de cette dévastation, qui fait songer aux terres maudites de la Bible. Aujourd'hui, la matinée qui s'achève aura été fort calme ; et, sauf accident imprévu de dernière heure, nous aurons eu la relève la plus bénigne depuis que nous occupons ce secteur. Il faut aussi ajouter que les choses sont toujours bien moins effrayantes vécues que décrites, soit parce que les mots déforment les impressions, soit plutôt parce que les choses mêmes acclimatent progressivement le cœur et le corp» aux émotions nouvelles... Mais laissons-là provisoirement toutes ces considérations générales...
Pour ma permission, j'attends, avant d'essayer d'en préciser la date, la réponse de Croiset à qui j'ai demandé s" il pouvait placer la soutenance vers la fm de février. Dès que je saurai ce qui est possible de ce côté, je me retournerai vers
LETTRES DE GUERBE. 193
e bureau du colonel pour obtenir des précisions, des promesses et des certitudes. Mais j'ai l'espoir que je n'achèverai pas février sans t'avoir revue. Laissons tomber le rideau sur cetie vision.
A SA MÈRE En campagne, ce 28 janvier 1916.
La relève aura été assez calme pour ma compagnie, puisque jusqu'ici nous n'avons eu qu'un blessé : nous sommes cette fois des privilégiés par rapport aux compagnies Voisines. Sauf quelques rares rayons de soleil, nous aurons eu le même temps doux et mou que la dernière fois; il pleut peu, mais il brume souvent et longtemps ; et les boyaux restent toujours les mêmes ruisseaux de boue où l'on patauge. Enfin, tant que je ne vois pas de sang dans cette boue, je suis content. Je t'ai dit, n'est-ce pas, que cette fois-ci c'était moi qui commandais la compagnie. C'est un peu plus de confort ; mais c'est beau, ♦^oup plus de mal pour qui veut faire son métier sérieusement.
olui qui ne chercherait que son bien-être et ses aises pourrait passer dans son P. C. quatre jours confortables et agréables avec quelques livres et quelques bonnes bouteilles, car on n'est guère dérangé par la visite des grands chefs, et l'on est ici souverain seigneur ; mais quand on sent un peu vivement la grosse responsabilité qui pèse sur vous, surtout en cas d'attaque, on voudrait avoir des journées de quarante-huit heures pour faire tout ce qu' il y aurait à faire.
A SA FEMME
En campagne, ce 29 janvier 1916
... Je crois t'avoir dit, n'est-ce pas, qu'elle (la relève) avait été particulièrement heureuse pour la compagnie. Nous n'avons eu que deux blessés, dont un, il est vrai, très grièvement, ce matin même, au moment de la relève. Mon ancienne compagnie, par contre, a été plus éprouvée, et cette nuit encore elle avait quatre blessés dont deux doivent avoir succombé : le sergent bombardier, un erentil garçon, est