‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 52 sur 62 · U4 LETTRES DE GUERRE · texte numérisé non relu

U4 LETTRES DE GUERRE

j.ialheureusement de ceux-là. Mais ce qui m'irrite dans ce jlernier cas, c'est que si ce sergent avait mis son casque, il aurait été blessé beaucoup plus légèrement. Avant-hier soir je faisais une ronde : un de nos canons de tranchée lance une grosse mine, mais les deux lignes sont si près que souvent notre ligne à nous est fortement écornée par nos tirs (plusieurs fois déjà depuis que nous sommes dans ce secteur, no\is avons eu des hommes tués par notre fameux 75, que peut-être certains artilleurs manient avec une trop cavalière désinvolture). Donc, cette nuit-là, notre grosse mine tombe sur la première ligne boche en réduisant tout en miettes ; mais quel déluge de pierres et d'éclats sur notre tranchée. Les hommes qui étaient là m'ont bien cru blessé; mais c'est mon casque qui a tout pris et qui conserve maintenant une jolie dépression : je la garde et la regarde avec reconnaissance.

En campagne, ce 31 janvier 1916.

Tu. as devant toi (hélas! ce n'est qu'une métaphore), tu as devant toi un homme très heureux de vivre, et qui se sent bien en forme. Ce matin, pourtant, je m'étais levé un peu courbaturé ; mais j'avais décidé la veille que, pour me changer un peu les idées, pour m'aérer moralement, j'irais faire une petite promenade à cheval. Ce fut tout à fait délicieux. Gelée blanche, ciel bleu et rose. Je suis parti à sept heures et demie je viens de rentrer, il est neuf heures. Entre temps j'ai erré dans la forêt delaR..., et je suis allé regarder la fête de l'aurore sur les étangs. C'était une merveille : une brume rose et légère flottait sur l'eau tranquille et s'insinuait parmi les grands arbres. Pas un bruit, la solitude. Je me sentais très loin de la tranchée, et même très loin du camp, près de je ne sais quel lac lamartinien...

... Sans doute, et surtout pour moi, la pensée de la mort possible est une de mes pensées fondamentales, et j'inaugure| chaque journée par un renouvellement, que j'essaie de faire géné-f reux et chrétien, du grand sacrifice- qui peut m'être demandé ; mais c'est une pensée d'arrière-plan, qui n'empêche pasj d'autres pensées joyeuses et allègres de fleurir et d'embaumer J

J'ai trouvé le temps, hier soir, deljre le sermondel^irat^eau:

très intéressant, et c'est dommage que je ne l'aie pas connu l)lus tôt, je l'aurais utilisé. Je suis même à me demander si je ne ferai pas un petit addendum à ce sujet en fm d'ouvrage, mais Madeleine et Bauerlé vont peut-être pousser des cris d'effroi.

Ce 4 février 1916.

5 heures et demie. — Me revoilà ; mais j'ai un peu de vague à l'âme. Encore trois pauvres garçons de blessés ; et, cette fois, par des grenades à fusil. Sept dans la même journée, c'est beaucoup. D'aucun, je crois, la vie n'est en danger ; mais c'est triste de voir saigner et souffrir (pourtant je me cuirasse chaque jour) ; et puis c'est préoccupant de sentir les effectifs qui fondent. Si cela continue, il faudra bientôt que les officiers montent la garde dans la tranchée. Espérons que nous recevrons des renforts. Sur ces trois blessés de tout à l'heure, il y a un caporal, médaillé militaire, croix de guerre avec palme, vieux légionnaire, qui était un des plus audacieux patrouilleurs du régiment. Depuis le début de la campagne, une légère éraflure à la tête : le voilà avec une jambe bien malade. L'aprèsmidi, je l'avais photographié dans la tranchée ; il m'avait dit : « Attendez un instant que je mette toutes mes médailles » Je t'enverrai le rouleau dès que je serai au repos, et tu feras tirer au plus vite. Je voudrais lui donner sa photographie pour le distraire dans son hôpital,

... Je vais me mettre en campagne, dès que je serai au pepos, pour organiser cette bienheureuse permission, à laquelle j'aime mieux ne pas penser, pour ne pas anticiper sur une félicité encore incertaine. Tu verras par les lettres de Lansonetde Madeleino que les exemplaires de thèse seront déposés vers le 12. Je compte huit jours pour la distribution et le semblant de lecture. A partir du 20, je pourrais donc arriver.

Page 1