‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 54 sur 62 · A MADAME J. 0-L · texte numérisé non relu

A MADAME J. 0-L

En campagne, ce 13 février 1916.

Voici revenir le jour du grand brisement, celui où l'affreuse blessure de l'an dernier va saigner comme à la première heure, et où il faudra savoir accepter d'un cœur résigné, paisible et confiant, ce qui semble inacceptable. Vous savez que je vous accompagnerai de toute mon affection et de toute ma tristesse dans ce premier pèlerinage de douleur. Nous le ferons avec vous dans les mêmes sentiments d'admiration et d'abandon à Dieu ; et nous demanderons à cette belle âme, qui trop tôt pour nous a trouvé son ciel, de nous donner à tous cette foi qui aide à comprendre, à supporter et à espérer par delà tous les chagrins et toutes les morts.

A MONSIEUR MATHIAS MORHARDT

En campagne, ce 13 février 1916.

Vous souvenez-vous du temps déjà lointain — et que la guerre a encore reculé — où vous aviez rêvé d'entreprendre une grande édition de Jean-Jacques, et où j'essayais de vous Il montrer toutes les difficultés pratiques, en vous mettant sous les yeux le lourd spécimen de l'édition complète d'un seul fragment : la Profession de foi du Vicaire Savoyard? Voici près de deux ans que le volume est tiré, mais je n'avais pas pu vous en faire adresser les bonnes feuilles, comme vous aviez bien voulu m'en exprimer le désir, car, cette édition étant, par surcroît, une thèse complémentaire, pour pouvoir mettre le livre en circulation, il fallait attendre l'heure de la soutenance. Malgré la guerre, cette heure semble venue ; et dans quelque quinze jours, — probablement le 4 mars, — je compte aller chercher en Sorbonne un bonnet de docteur pour ouater un peu le fond de mon casque.

Si les rudes émotions de l'heure présente vous ont laissé une assez grande liberté d'esprit pour vous intéresser encore à ce que beaucoup peuvent taxer de bagatelles, vous n'avez qu'à me dire un mot, et je serai très heureux de vous faire parvenir non seulement mon Vicaire Savoyard, mais le gros ouvrage qui l'accompagne sur la Religion de Rousseau.

Je vous écris ceci à cinquante mètres des Boches, tandis que le bombardement m'oblige à garder « la chambre ». C'est vous dire que tous mes propos et projets comportent une part d'aléatoire et d'imprévu, et que d'ici là quelque torpille ou grenade, en me frôlant un peu indiscrètement, peut rendre vain tout ce discours. Mais ce n'est pas seulement en guerre qu'on voit des moribonds s'amuser à des châteaux en Espagne.

A SA FEMME En campagne, ce 13 février 1916, 2 heures du matin. . ..Faire ma correspondance entredeuxet trois heures du matin! Il faut que ce soit la guerre, la guerre qui renouvelle tout et fait

tout accepter !... Décidément, les lettres sont une forme de courage.

Je ne te parle pas de notre journée d'hier : elle a été un f. eu agitée ; et maintenant encore la nuit est loin d'être calme. Je serais bien étonné si le communiqué d'aujourd'hui ne consacrait pas un petit paragraphe à tout le charivari du début de l'après-dînée. Nous avons été sur le qui-vive jusqu'au soir, mais les Boches ne sont pas sortis : on était prêt, d'ailleurs, à les recevoir ; et rien ne t'aurait réconforté comme de voir tous ces braves gens à leur poste avec une allure si décidéj et des yeux ardents, fouillant sans relâche le terrain devant eux. Ce qui m'a fait plaisir, c'est qu'au moment le plus critique, alors qu'il y avait vraiment du danger à se promener, j'ai vu émerger en première ligne, tel un diable sortant de sa boîte, notre aumônier. Tout le monde l'a trouvé trè> crâne. Dès qu'il avait su que la situation était un peu tendue, il était monté à ce qu'il considérait comme son poste. — Nous avons eu la chance hier de n'avoir aucune perte à ma compagnie ; mais nos voisins de gauche ont été un peu éprouvés...

En campagne,, ce 14 février 1916, 2 heures et demie.

Un petit bonjour, avant de quitter le P. G., avant de rejoindre mon cantonnement de repos, que, cette fois vraiment, nous aurons bien mérité ; non que nous ayons eu des « combats », — au sens proprement dit du mot, qui n'est pas toujours le sens de mon capitaine, — mais nous y étions préparés, et nous avons vécu dans cette tension nerveuse de l'attente qui fatigue un peu. Hier pourtant nous avons eu une journée très calme, si calme même que j'ai pu lire une bonne partie de l'après-dînée... A la tombée de la nuit, nous avons eu encore une petite alerte ; mais elle s'expliquait, sans doute, par une information inexacte, qui avait été transmise au commandant, et nous en avons été quittes pour attendre deux heures durant quelque chose qui n'est pas venu.

10 heures et demie.

Nous voilèi rentrés : mais dans quel état, grand Dieu ! Il pleyvait sans arrêt depuis trois heures. Nous n'avons pu

Page 1