LETTRES DE GUERRE. 20T
partir qu'à quatre heures. Les boyaux étaient pleins d'eau. La pluie nous a accompagnés jusqu'ici. En arrivant à la porte du camp, je me suis retourné pour voir ma section. Vraiment j'aurais voulu un appareil avec photographie en couleurs pour pouvoir fixer ces choses humaines emballées dans des étoffes ruisselantes et innommables. J'aurais voulu me voir aussi
En campagne, ce 15 février 1916.
Eh bien, elle est là ; je la tiens, je la regarde : elle, c'est la thèse, à la fois l'odieuse compagne de tant d'années, et l'enfant d'adoption qu'on caresse avec complaisance. Je ne te le cache pas : ce fut hier soir une petite joie, une joie réelle que de feuilleter toutes ces pages ; et je crois bien que ce matin j'aurais commencé à t'écrire beaucoup plus tôt, si je n'avais pas continué à travers l'énorme volume une promenade de satisfaction.
... Sauf l'imprévu toujours possible, je compte partir le 28, plus probablement le 29... J'arriverais par conséquent le 29 ou le l^J" à onze heures trente-neuf. Ici, points de suspension...
En campagne, ce 17 f écrier 1916.
... Au milieu de cette joie, une seule inquiétude me vient: c'est celle de la sépar§ition possible, de la séparation brutale qui ne permettrait môme pas le revoir, et qui te conduirait, bien triste, après la guerre, vers le petit cimetière du vallon où je reposerais à côté de tant de camarades. Mais tu as là sous les yeux la fameuse thèse qui est comme le symbole et la garantie de ce revoir... J'ai feuilleté, moi aussi; mais déjà j'y ai, trouvé quelques fautes, heureusement sans importance... Tout le cérémonial est. maintenant fixé. La soutenance aura lieu le samedi 4 mars, à une heure, amphithéâtre Quinet. J'espère que la chose pourra avoir lieu malgré l'absence de pièces que je suis incapable de fournir (extrait de naissance : qu'i7 aille en demander un à Metz; diplôme de licencié : au'i7 aille le chercher à Fribourg).
... J'en étais là et j'avais encore pas mal de choses àte dire, quand est arrivé un ordre. Pendant la permission du lieutenant
commandant la 24^ compagnie, c'est moi qui dois en prendre le commandement.
A MONSIEUR BERNARD BOUVIER
En campagne^ ce 17 février 1916,
Voilà bien des jours que je voulais vous remercier de votre amicale visite de sympathie. Ma femme y a été très sensible ; et moi-même je l'a été d'autant plus que j'en ai été plus privé. Mais c'est un bien petit sacrifice parmi tant d'autres. Ce qui est dur, lorsqu'on est habitué à vivre à deux, c'est de rester indéfiniment séparés et de compter bientôt sa longue solitude par années. Le reste, fatigue, privations, souffrances physiques, jusqu'à la mort exclusivement, c'est relativement peu de chose. On en arrive même à ne plus attacher une grande importance à sa vie ; on envisage sans effroi le moment où il faudra la donner ; à force de voir mourir à côté de soi, simplement et sans phrase, on s'en voudrait de s'exagérer à soi-même la grandeur du sacrifice, et l'on en vient à ne plus voir dans la mort qu'un fait divers de. la vie quotidienne. Pourtant, je l'avoue, à de certaines heures, j'ai un immense désir d'assister à la fin du drame, non pas seulement parce qu'elle marquera la victoire de la justice, mais parce que cette fin, quelle qu'elle soit, marquera le commencement d'un monde nouveau, dont je suis passionnément curieux de voir l'éclosion.
Pour l'instant j'ai un horizon plus modeste et plus borné. J'attends pour le dernier jour du mois une permission de six jours qui me ramènera près des miens. J'aurai la candeur d'en consacrer la moitié d'un à soutenir mes thèses. Le 4 ou le 5 mars, le bon Jean-Jacques et moi nous serons en Sorbonne. Que M. le président de la Société J.-J. Rousseau en soit averti. Il recevra, d'ailleurs, fort peu après, mes deux pièces d'artillerie lourde ; et, si les grandes choses qui se font de par le monde lui laissent encore quelques loisirs pour respirer la pervenche de Jean-Jacques, je pourrai quelques semaines durant les occuper.
Je m'amuse moi-même en vous donnant une date si précise j'ail'air d'oublier que latranchée d'en face est à quarante mètres
et qu'à côté de moi, dans la nôtre, je vois tous les jours tomber un camarade. Mais qu'importe de moi ! j'ai fait de mon mieux ma tâche intellectuelle : je veux être maintenant tout à mon devoir de soldat. Si je suis de c©ux qui restent, ne me plaignez pas. Gardez un souvenir au collègue et à l'ami, et laissons faire à Dieu.
A MONSIEUR VICTOR GIRAUD
En campagne, ce 17 février 1916.
La sorbonique cérémonie aura lieu le samedi 4 mars à une heure de l'après-dînée, amphithéâtre Quinet. Admirez la précision, l'imprudente précision I Avouez que c'est tenter les grenades et les torpilles, au-devant desquelles je remonte cette nuit. Espérons qu'elles auront un peu de respect pour la « culture ». En attendant, le monstre est là, c'est ma thèse que je veux dire ; et de temps à autre, avec un mélange de lassitude et de complaisance, j'y jette un coup d'œil. Je crois que, quand cette lettre vous arrivera, les quelques hollande in-8 réservés à l'éhte seront sortis de presse, et que votre exemplaire vous sera parvenu. Puisque vous ne pouvez plus vous occuper que de la guerre, vous n'avez droit qu'au post-scriptum de VAçantpropos, qui en parle. Cependant vous pouvez couper le reste : on a toujours le droit de couper en guerre.
Merci de votre dernière lettre si affectueuse ; mais n'ayez pas «le cœur serré » en pensant à moi. Je suis fort content d'être où je suis. Je serais désolé d'abandonner les braves gens qui, chaque jour, à côté de moi, risquent leur vie et souvent la donnent. Ce n'est pas parce que je laisserais quelques gros bouquins derrière moi que ma vie vaudrait plus que la leur. Cette égalité dans le péril anonyme a quelque chose de fraternel qui est très salutaire. Il est vrai que je suis le plus vieux de ma compagnie; mais il ne me déplaît pas de me rajeunir...
A SA MÈRE
En canfpagne^ ce 19 février 1916.
Je t'écris avant l'arrivée du courrier : celui-ci arrive à six heures et demie ; et c'est le moment où le jour est suffisant pour permettre de travailler. Il faut alors que j'organise mes chantiers et que je harcèle mes travailleurs. En ce moment, il est cinq heures. J'ai déjà fait une ronde matinale. C'est d'une volupté inénarrable. Voilà cinq jours qu'il pleut presque sans désemparer. Les boyaux sont des rivières : les terres s'éboulent de partout ; on enfonce dans l'eau, par endroits, jusqu'au mollet. Et par ce temps-là, il y a de pauvres gars qui manient la pioche et qui montent la garde, tandis que les balles sifflent et que les grenades éclatent autour d'eux. A presque tous, on aurait dit, il y a deux ans, qu'ils mèneraient un jour cette dure vie, ils ne se seraient jamais crus capables d'un pareil effort ; mais on monte tout doucement, et sans le savoir, vers les sornmets héroïques. Pour moi, je fais comme les camarades, je patauge consciencieusement et je me laisse tremper ; et, comme eux, je résiste très bien : pas de rhume, bon appétit, moral solide. Mais je suis sûr que, pendant le repos de ma permission, je me sentirai un peu fatigué. Parlons-en donc de cette chère permission. Eh bien 1 nous nous en rapprochons ; et je ne vois pas d'obstacle surgir : elle s'avance vers moi avoc une régularité d'allure qui donne bonne espérance. De jour en jour, elle devient plus probable. J'espère qu'au dernier moment elle ne se dérobera point à la main avide que je veux mettre sur elle. Que ce sera bon, presque trop bon 1
A SA FEMME
En campagnf, ce 20 février 19 lo.
... Le temps me manque, surtout le matin. Quand on commande une compagnie nouvelle dans un secteur nouveau, on pourrait passer tout son temps sur le terrain et avec les hommes, qu'on ne saurait pas encore tout Ce qu'il faudrait
savoir pour faire consciencieusement son métier. Il faut se résigner à ne le faire qu'à moitié. Jusqu'ici, d'ailleurs, malgré le travail que je fournis, je me sens bien moins fatigué que la dernière fois, car le secteur est calme, trop calme même. Quand le bombardement diminue, et que je n'ai pas aux heures habituelles mes petites rations d'obus, je m'inquiète et me demande le pourquoi. De même, quand il fait très beau, on en vient presque à regretter la pluie, car on se dit: «Voilà un soleilbien propice pour une attaque ». C'est le cas ce matin, au moins en ce qui concerne le soleil. Il fait même si beau que, tout en dirigeant mes poilus, j'ai fait manœuvrer le kodak. ... Je reste fidèle à mon principe, je ne demande rien ; je me laisse faire... A de certains jours, c'est vrai, je me dis que peut-être je pourrais être employé plus utilement dans une direction ou une organisation d'armée. Je me dis que vraiment ce serait dommage de tomber bêtement au coin d'un boyau, que je pourrais re,ndre à mon pays, la guerre une fpis finie, plus de services que d'autres, etc. ; mais toutes ces réflexions sont furtives, j'en ai honte, et je les chasse aussitôt. Ce sont des sophismes un peu lâches pour masquer un manque d'énergie. Il n'y a pas d'homme indispensable ; il n'y en a même pas de nécessaire. A plus forte raison, moi. Si je viens à mourir, ce que j'aurais pu faire un autre le fera, et il n'y a que ceux qui m'auront aimé à plein cœur qui garderont le besoin et le regret de moi. Tous les autres trouveront ailleurs ce que j'aurais pu leur donner. Encore une fois, je ne refuse rien, mais je ne demande rien ; je n'ai pas sollicité l'honneur d'être ici à un poste dangereux, mais cet honneur, je le ressens, et ce n'est pas de moi-même que je chercherais à y renoncer, car je considère qu'à vouloir m'évader d'ici, ce serait toujours céder à des suggestions de vanité et d'assez bas égoïsme. On m'appelle au téléphone pour le commandant ; ;i'y vais. Me revoici ; allons, j'ai encore du travail sur la planhe. Que de papiers! «La guerre finira faute de papier», disent plaisamment quelques camarades; et c'est vrai: je barbouille autant de papier que si j'étais à ma table dans mon cabinet. Cela ne m'empêche pas de rôder dans les boyaux: pleins d'eau, et de faire le chat dans la glaise, au bord des entonnoirs. Mais cette « noble boue du poilu » me plaît, comme
dirait mon capitaine, qui aime bien que ses soldats n'aient pas l'air de figurants de théâtre. Je ne te parle pas de la permission, mais je ne vis que par elle et pour elle
En campagne, ce 21 février 1916.
Cette nuit, entre une heure et quatre, j'ai préparé mon exposé pour la petite thèse. J'ai fait une pause au milieu de mon travail pour aller admirer les effets de lune dans les boyaux, inspecter les sentinelles et faire poser des chevaux de frise en avant de mon entonnoir. Revenons à la permission ; je sens bien que, comme moi, tu n'as plus de pensées que pour elle. Tu voudrais des précisions, des certitudes, et je ne puis pas t'en donner. Une seule chose est certaine — et le commandant m'en a encore renouvelé l'assurance il y a une minute, • — à moins d'accident ou d'absolue impossibilité militaire (attaque, suppression de permissions), je serai à la Sorbonne dans l'après-midi du 4. Maintenant arriverai-je le 29, le l^r, le 2 ou même le 3 au matin, c'est encore imprévisible.
Nous avons eu hier un bombardement assez sérieux et une soirée un peu mouvementée ; mais jusqu'ici l'ensemble de cette relève — comparés surtout à la précédente — aura été tranquille. J'espère que mes quatorze dernières heure^s ici seront de même. Temps superbe, d'ailleurs, magnifique gelée, nuage d'avions et canonnade copieuse des oiseaux qui est le grand spectacle favori des « poilus ».
En campagne, ce 22 février 191o.
... Vous aurez su peut-être à Paris que les Boches faisaient depuis deux jours un gros effort du côté de Verdun. Un certain nombre de régiments qui étaient au repos dans la région, entre autres celui du commandant R...,ont été enlevés en auto la nuit dernière et transportés au point sensible. Si la tentative est arrêtée net, tout va bien. Au contraire, si l'action se généralise sur toute cette partie du front, les permissions seront supprimées. Je tremble; rien ne serait plus cruel que cette déconvenue.
AU CAPITAINE BALDENSPERGBR
P. C, ce 22, minuit, en attendant la relè^
Je regrette vivement, mon capitaine, de ne pas vous rencontrer le 4. Je me serais senti un peu moins dépaysé devant ce docte jury en voyant de l'autre côté de la tranchée l'uniforme d'un camarade. Mais, si l'on ne se voit pas en Sorbonne, on pourra se voir en campagne. Je n'oserais vraiment inviter un habitué du château de B... à venir, même en visite, dans mon inconfortable P. G. Pourtant vous seriez bien utile à certain commandant de compagnie, quand il rédige ses C. R. de quatre heures et qu'avec la bonne volonté la plus ingénieuse, il ne trouve « rien à signaler » sur les « travaux de l'ennemi ». Puisque vous êtes si bien renseigné sur l'organisation de , vous devriez quelquefois venir l'observer d'en face. Je vous ferais faire le tour de mes propriétés, je vous conduirais au clair de lune admirer le noble entonnoir qui décore mon saillant ouest et que j'ai si joliment enguirlandé de chevaux de frise. Ce matin, vers trois heures^ j'en faisais encore poser sur les «lèvres ». Jean-Jacques aurait préféré, sans doute, celles de Sophie d'Houdetot ; mais, à ce moment-là, je vous assure, je n'en voyais pas de plus belles que celles de mon entonnoir. Entre temps, comme la nuit était calme, j'ai mis à profit ces heures de silence, pour préparer l'un de mes exposés de soutenance. Avouez que cela mérite une citation, au moins à l'ordre de la Sorbonne !
Je vois que la guerre vous a pris tout entier ; et comme vous avez raison ! Si l'on vous parle du pasteur de B..., vous oubliez celui de Bossey, pour ne plus penser qu'à l'autre. Aussi je me demande si j'oserai encombrer vos cantines de mes énormes in-8, et s'il ne vaudrait pas mieux que vous les laissiez dormir jusqu'à la paix dans les caves du bon Uri. Mais n'ayez pas, je vous prie, le même scrupule pour votre Barrés ; maintenant que je vais avoir des loisirs, je ne demande qu'à vous lire et à vous admirer tous deux. N'en doutez point: ce sera avec le plus grand plaisir que je ferai passer vos petits feuillets en Suisse romande. Je reçois de là-bas, de Fribourg, de Genève
de Neucnâtel, les lettres les plus touchantes où l'amitié pour la France s'exprime avec un élan et un esprit de générosité qui sont un vrai réconfort.
A MONSIEUR MATHIAS MORHARDT
En campagne, ce 23 février 1916.
Merci de votre très aimable, presque trop aimable lettre, car je me sens toujours un peu mal à l'aise quand il faut parler de moi. Si j'étais X..., je commencerais par vous dire: Je suis normalien, de la promotion de 1900. En ce temps-là, dans les couloirs de l'École, je faisais le péripatéticien avec l'aimable Philippe Millet ; parfois, dans un coin, un peu farouche et solitaire, je rencontrais Pierre Comert ; souvent le soir, dans ma turne — j'allais dire dans ma «cagna — Albert Thomas venait boire la camomille et chanter V Internationale. Maintenant il travaille, en bon poilu de France, pour «la lutte finale », mais pas celle qu'il avait prévue; inutile, n'est-ce pas, de continuer l'énumération des camarades, plus ou moins illustres, avec qui j'ai passé ces heureuses années. Depuis plus de dix ans, je suis professeur de littérature française à l'Université de Fribourg, occupant en pays étranger ce qui était déjà un poste de combat, puisqu'il fallait représenter honorablement mon pays dans une Université où tant de mes collègues étaient des Austro-Allemands, et où il fallait que la culture française étendît son règne, en se montrant à la fois avec de l'autorité et du charme. Nous étions, d'ailleurs, d'autres Français pour faire cette bonne besogne: il y avait eu Bédier, Gustave Michaut; il y avait avec moi Victor Giraud, Jean Brunhes, Max Turmann, etc., petit groupe français très uni, actif, ayant très vif le sentiment du devoir national. Pour pouvoir lutter avantageusement avec les Allemands qui produisaient énormément, colossalement, nous avons, nous aussi, produit beaucoup, en maintenant de notre mieux la rapidité et la manière française. Vous trouverez, au dos du faux-titre de mon Jean-Jacques, que je vous envoie ci-joint, la liste de mes ouvrages. Quant aux deux derniers-nés, qui sont, d'ailleurs, hIos monstres, jo
VOUS les fais envoyer. Après la soutenance, le tout dernier se divisera en trois in-16, plus légers et plus digérables.
Pour ma vie militaire, elle est simple : je suis sur le front depuis le 2 août 1914; je suisj)arti sergent : voilà un an que je suis sous-lieutenant ; je viens d'être proposé à la dernière relève pour une citation ; et, très probablement, j'aurai mon second galon pour la soutenance. Dans tout cela, rien « d'héroïque» quoi que vous vouliez bien dire; et le dernier de mes « poilus », que je suis fier de commander, vaut beaucoup mieux que moi ; mais je suis heureux d'être avec eux, d'être un des cent mille qui, chaque nuit et chaque jour, gardent le front inviolable, vivent la guerre, à la fois atroce et belle, et sont contents dans la tranchée, quelque dure qu'elle soit, parce qu'ils savent qu'en la défendant, ils défendent aussi la justice. Comment, enmenant cette vie, j'ai pu achever mon livre, le post-scriptum de mon Avant-propos vous le dira.
La soutenance aura lieu le samedi 4 mars, à une heure, amphithéâtre Quinet. Je m'admire moi-même de donner des rendez-vous avec une précision aussi militaire, comme si le temps m'appartenait, comme si je n'avais pas encore quatre jours à vivre, à trente mètres des Boches, devant un bois célèbre, qui ne" porte pas impunément la mort dans son nom. Mais, puisque les octogénaires plantent, un poilu de la tranchée peut bien faire des projets.
P.- S. — Je suis, comme vous, bien certain que j'aurai un teuilleton de Paul Souday, si toutefois il regarde la table des matières de mon Jean-Jacques. Je prévois même le feuilleton assez aigre. Vous n'ignorez pas, en effet, qu'après le Boche — et encore ! — Paul Souday n'a pas de plus grand ennemi que le « pragmatisme ». Et je vais lui fournir un recueil de textes du xvni^ siècle que très vraisemblablement il ignore, et qui feront son scandale et sa joie.
A SA FEMME
En campagne, ce 23 février 1910,
Je ne t'écrirai que peu aujourd'hui, et ce pour plusieurs raisons et surtout parce que je n'ai plus rien à te dire: rien
ne me paraît plus mériter que je te le raconte. Il n'y a qu'une seule pensée qui m'absorbe, la permission, la permission, la permission; je ne puis sortir de là... Je suis effrayé de tant jouir par avance de cette semaine fortunée, parce que j'ai peur que tout se réduise à cela: \l crainte me tenaille que l'empêchement de dernière heure arrive brutalement, et ne fasse écrouler tout le bel édifice que nous avons construit depuis un mois avec tant de désir! Enfin, à la grâce de Dieu; mais quel coup s'il faut y renoncer I
En campagne, ce 24 février 1916.
Je ne puis t'écrire qu'un mot, mais c'est un mot joyeux: décidémeût je pars en permission. S'il ne m'arrive aucun accroc pendant les deux premiers jours que je serai à la tranchée, je dois partir le 28, et peut-être même arriverai-je le 28 au train de neuf heures du soir... Demain je tâcherai de te préciser tout cela. Pour l'instant je voulais seulement t'annoncer la bonne nouvelle. Évidemment, l'imprévu fâcheux reste toujours possible, mais il est de plus en plus restreint. Je me hasarde déjà à te dire au revoir, et tu devines avec quelle indicible allégresse.
En campagne, ce 25 février 1916.
Je suis dans une totale incapacité d'écrire : toutes mes forces disponibles sont tendues vers la permission. Je ne vis plus ici; mais, en même temps, je n'ose préciser mon rêve, pour que, le cas échéant, la déception ne soit pas trop rude. A mesure que les jours passent, elle devient de moins en moins probable, mais elle serait, si nous devions la connaître, extrêmement brutale. Actuellement les chances mauvaises se réduisent à deux : 1° une blessure en montant à la tranchée où je vais rester deux à trois jours ; 2° la suppression pure et simple de toute permission, à cause de l'extension de l'offensive allemande ; mais, à ce point de vue, je suis mieux impressionné depuis hier soir, et j'ai le sentiment qu'elle est enrayée, ou tout au moins localisée. Tu devines ma joie; elle est folle...
Je crois t'avolr dit qu'il était possible que j'arrive dès le 28, peut-être même dès le matin. Tout dépendra du retour
du camarade qui est parti la semaine dernière et qu'on attend pour me donner ma liberté... Que je puisse encore te revoir, et, quoi qu'il arrive plus tard, je serai content.
p.S^ — Hélas! trois fois hélas! jusqu'à nouvel avis les permissionssont supprimées dans la première armée... Essayons de nous résigner, mais c'est dur.
En tranchée, ce 26 février 1916.
Tu peux deviner toute ma désolation, ou plutôt toute la désolation que j'ai pour toi. Hier je n'ai eu que le temps de t'écrire ce bref post-scriptum ; mais les doigts me saignaient en traçant ces quelques mots qui allaient ruiner brutalement tout un échafaudage de bonheur si longtemps édifié... Le mieux à faire, c'est de refouler silencieusement notre amertume, et de conserver des visages et des âmes résignés. Donc, comme c'était à prévoir avec l'extension de cette grosse offensive, les permissions sont momentanément supprimées dans l'armée dont je fais partie.
... Tâchons pourtant d'être courageux dans l'épreuve; elle est cruelle, mais il en est de plus dures. Il faut rendre grâce à Dieu quand on se sent l'un et l'autre vivant. Le reste est une joie sensible, dont on a grand besoin, mais à laquelle l'imagination et le cœur peuvent suppléer. Je dis tout cela, mais je serais le premier à convaincre, car le coup est rude. Du moins, ne nous attendrissons pas trop et sachons accepter.
En campagne, ce 28 février 1916.
... L'essentiel est que cette suspension soit courte, et qu'avant quinze jours la vie normale (si l'on peut parler de normale dans une aussi étrange aventure) reprenne. Mais tout cela dépend de ce qui se passera autour de Verdun. Hier les journaux ont manqué: nous avions seulement le communiqué. Je dois avouer qu'il m'a paru médiocre, et il me semble que cet ignoble Kronprinz serre de bien près notre Verdun. L'avance boche est incontestable, et même, eu égard à la formidable défense, assez rapide. Les deux ou trois jours qui vont venir seront décisifs. Si, par hasard, Verdun était
pris, ce ne serait pas une défaite sans appel, certes non, mais ce serait un formidable coup de tam-tam. Espérons et prions pour tous ces nobles soldats qui maintiennent devant la citadelle française le rempart, hélas! mouvant et sanglant, de leurs corps. Ici nous ne participons pas à l'agitation voisine. Les artilleries, surtout la nôtre, sont un peu plus actives, mais rien qui puisse faire prévoir un coup de main prochain.
A MONSIEUR JACQUES MADELEINE
En campagne, ce 28 jévrwr 1916.
L'homme propose, et le Boche dispose. En lisant les journaux, vous ne serez pas surpris si je vous dis. que toutes les permissions sont suspendues chez nous. Ainsi le petit tournoi de Sorbonne, pour lequel nous avions fait, vous et moi, de si diligents efforts, rentre maintenant dans la catégorie des possibles qui s'éloignent. Gela me chiffonne un peu pour moi ; cela me désole beaucoup pour vous, qui avez mis tant de bonne grâce et d'amitié à accélérer une fastidieuse besogne, sans profit pour personne. Je vous en reste aussi reconnaissant que confus. Je veux espérer encore que c'est fête remise, mais il faut être prudent aujourd'hui dans ses espérances, et bien se persuader qu'on fait la guerre.
A SA FEMME Ce 29 février 1916 {2 heures du matin,
... Dans ce sacrifice que nous acceptons, nous sentons tout ce qu'il y a de grand et d'émouvant engagé, et nous n'osons plus penser à nos petits intérêts et à nos petits plaisirs, quand c'est la destinée même de la France qui est en jeu. Actuellement les nouvelles sont assez bonnes, relativement même très bonnes, car, si nous parvenons à tenir sous l'effroyable avalanche boche, si ce triste sire qu'est le Kronprinz ne parvient pas à entier dans Verdun, ce ne sera peut-être pas, à propre ment parler, une grande victoire française, mais ce sera certainement une grande défaite boche ; et le dernier communiqué
nous la laisse prévoir par la confiance tranquille dont il témoigne. Nationalement et mondialement, c'est une grande partie qui se joue. Que Dieu soit avec nous I Pour ma part, je te l'assure, et je ne dis pas cela pour te réconforter, c'est la vérité intégrale, je ne croyais pas que je supporterais aussi gaillardement ce gros contretemps.
... Acceptons toutes ces menaces, toutes ces insécurités, avec un sens chrétien. Que tout cela nous soit un appel au détachement, un élan vers la vraie vie spirituelle. Mais comme je sens profondes les "racines qui me rattachent à la terre! Ah! oui, si nous nous retrouvons bientôt, je sens déjà que je jouirai de notre bonheur âprement.
... Maintenant tous ces riens (ces détails de ma vie^ disparaissent devant les pensées dominantes qui me prennent tout entier. Je suis devant Verdun, sur cette suprême ligne de défense que j'espère qu'on pourra maintenir intacte... Ici, le temps n'a pas été trop laid, nous avons un peu de neige, quelques bourrasques, un peu plus de boue, mais ce sont des bagatelles. Pour le reste, les deux artilleries sont un peu nerveuses, et se laissent griser par les roulements sourds qu'on entend du côté de Verdun : il y a des heures où cela fatigue singulièrement les nerfs; il y en a d'autres où on aime mieux cette activité, même rageuse, quand on sent qu'à quelque cinquante kilomètres on se bat si dur.
Ce 29 février 1916.
Aujourd'hui notre artillerie a été infatigable, et je me sens un peu usé nerveusement. Cette incessante déchirure de l'air par le 75 finit par m'irriter. J''aurais besoin d'un peu de silence et de calme; et là où je vais demain matin, je ne les trouverai guère. Je serai plus en sécurité qu'ici, mais plus près aussi du départ des coups, et si nos roquets nationaux continuent à aboyer ces jours-ci comme aujourd'hui, j'aurai le tympan brisé. J'ai un peu honte d'être si sensible et d'avoir la peau si écorchée ; mais je crois que, si l'on me disait que les permissions sont rétablies et que je pars demain, je trouverais à toute cette musique des canons la joyeuse allégresse d'une fanfare. Regrets stériles... Tiens, voilà une accalmie. Depuis
que j'ai tourné ma page, pas un bruit, pas un aboiement de 75. Je crois que je vais en profiter pour m'en aller dîner chez le capitaine. J'y vais un peu tremblant, car les journaux d'aujourd'hui m'y attendent sans doute. Et que vont-ils dire? C'est la phase décisive. Si l'assaut des Boches est arrêté maintenant, il ne pourra plus reprendre. Ces choses-là ont besoin d'un élan qu'on ne trouve, que la première fois. J'ai parlé trop tôt: voilà le japeur qui recommence. Partons tout de même, je serai moins énervé si je cause une heure avec des camarades. • ^
A SA MÈRE
En campagne, ce 29 février 1916.
Pour vous, comme pour moi, il faut faire appel à tout votre patriotisme pour accepter courageusement cette grosse déconvenue. Mais qu'est-elle si l'on songe à cette admirable et terrible lut'te qui se poursuit devant Verdun ! Alors les choses infimes reprennent leur place normale sur le plan de la réalité, et on a presque honte de penser à soi quand la vie même du pays est en jeu. Pourtant, je ne te le cache pas, — en cette matinée où un bombardement assez vif m'oblige à rester au logis et m'invite à penser solitairement, — je ne puis pas échapper à la vision mélancolique de ce qui m'attendait à Paris aujourd'hui même si mes petits projets et combinaisons avaient suivi leur cours. Allons ! il vaut mieux n'y point penser ; il vaut mieux même faire son deuil complet de la permission et se dire que très vraisemblablement la situation générale ne permettra plus la reprise du régime antérieur. Je resterai comme un godiche avec mes thèses pour compte ; mais c'est un détail... L'essentiel est de savoir si nous tiendrons bon devant Verdun. Si c'est la victoire française, tout sera oublié, même la grosse déception de ne pas s'être revus.
A SA FEMME
£■71 campagne^ ce 4 mars 1916.
Bh bien, ce devrait être aujourd'hui le jour ridicule et touchant, où je devais aUer faire le pitre en Sorbonne et discourir
avec plus ou moins d'art sur des choses si lointaines, si défuntes en apparence, si étrangères à tout ce qui nous émeut et nous étreint depuis quinze jours. Et au lieu de l'amphithéâtre de Sorbonne, je n'ai devant les yeux que le vallon tout blanc où la neige s'épaissit lentement, et où, de place en place, l'obus qui éclate met une tache noire et sale. Je dois te dire que je suis bien moins déprimé que je pensais en voyant arriver ce jour vers lequel depuis si longtemps tant de nos pensées avaient convergé. Je puis même dire que je ne suis pas déprimé du tout, et que je suis aussi joyeux que je peux l'être. Ce qui m'agace, c'est tout ce battage en vain, ces lettres, ces rendezvous, cette mobilisation d'un jury, ces appels réitérés à la bonne volonté de tous, pour aboutir à ce fiasco. Cela m'agace, parce que cela frise le ridicule, dont j'ai horreur... Je me demande ce qu'il sera advenu de toutes les lettres que j'ai écrites à la Sorbonne et ailleurs pour annoncer ma suppression de permission..,'
A MONSIEUR MATHIAS MORHARDT
En campagne, ce 5 mars 1916.
Hélas, non ! cher Monsieur, «le poilu n'est pas en Sorbonne »; et c'est dans la tranchée qu'il vient de lire votre trop aimable article, bien confus, d'ailleurs, que sa carte du 27 février ne vous soit pas arrivée assez tôt pour permettre au Temps de conserver sa réputation d'impeccable exactitude ; mais, sans être jetées pourtant dans la grande fournaise de Verdun, voilà plus d'une semaine que toutes les troupes de W... sont isolées du reste du monde; on y supprime toute permission, on arrête notre correspondance, et depuis douze jours ma femme attend vainement une lettre de moi, après m'avoir attendu plus vainement encore sur le quai de la gare. A tout prendre, ce sont là aujourd'hui de petites infélicités, et j'en serais quitte, si la bataille se prolonge ou s'étend, pour passer mon doctorat par procuration, tout comme on se marie en guerre. Je ne désespère pas cependant de voir revenir bientôt des jours un peu plus détendus, et de retrouver la permission promise. Je serai alors très heureux, croyez-le, d'aller vous
serrer la main et de vous remercier moins brièvement pour tout ce que vous avez bien voulu écrire d'obligeant et sur moi et sur le petit groupe d'amis qui avait, de son mieux, combattu pacifiquement pour la France. Et puis, si vous le voulez, nous causerons aussi de Jean-Jacques, de M. Diifour, votre parent, auquel tous les rousseauistes — et moi plus qu'un autre peut-être — doivent tant, et de cette noble Genève qui, aujourd'hui plus que jamais, reste fidèle à sa mission spirituelle et nous apporte, à nous soldats français, le réconfort de sa conscience dans ce grand combat pour le juste.
En campagne, ce 5 mars 1916.
... Au premier choc j'ai senti très vivement l'amertume de la déception. Et maintenant, tout en gardant constamment présente la pensée mélancolique de la permission manquée, il ne me déplaît pas d'aliéner complètement ma volonté et mes désirs et de n'en avoir d'autres que ceux de la patrie. Tout à l'heure, en montant sous un ciel d'encre les boyaux glaiseux où j'enfonçais jusqu'à la cheville, et en retrouvant, avec l'aigre caresse des balles, le sentiment du péril, j'étais presque joyeux de ne plus m'appartenir, joyeux surtout de me sentir si détaché de moi-même. A vrai dire, je sens bien que ce n'est pas un détachement définitif, et qu'au fond de moi le vieil homme garde le secret espoir des récompenses immanentes et des prochains revoirs ; mais ce qu'il faut que tu sentes fortement, c'est que je ne suis ni triste ni las... Une chose pourtant m'ennuie, c'est que cette soutenance manquée me rend un peu ridicule. Tant de tam-tam, de combinaisons, d'appels aux bonnes volontés, pour aboutir à cette dérobade, cela manque tout à fait d'élégance.
... Hier soir je recevais aussi un livre de François ^ que j'ai parcouru et que je vais lire à la veillée : il est français avec une âpreté de passion qui fait plaisir... c'est d'un cinglant, d'un tranchant, d'un ardent qui soulagent.