‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 56 sur 62 · Alexis François, Dans la lutte, AUr, Genôvc · texte numérisé non relu

Alexis François, Dans la lutte, AUr, Genôvc

En campagne, ce 6 mars 1916.

Ici notre front est plutôt calme, du moins du côté boche, 'lundis que notre artillerie est très agressive et les arrose presque sans arrêt, surtout les lignes de soutien et les cantonnements, la leur est beaucoup plus modérée. Sans doute, ils ont dû faire des prélèvements dans ce secteur pour renforcer celui de Verdun. Il faudrait que la bataille s'élargisse énormément pour que nous entrions en action.

Voici une heure que la neige tombe rapide et serrée : toute la tranchée en est ouatée : c'est un excellent calmant pour les Boches comme pour nous, et ce n'est point par de tels temps qu'on peut craindre des coups de main ou des patrouilles aventureuses. J'en profite pour garder « la chambre », si l'on peut dire — en tout cas il est absolument impossible de parler du « coin du feu », car je n'ai d'autre feu que celui de la pauvre chandelle sous laquelle je t'écris. Donc la neige me fait des loisirs, et j'en profite sans attendre le courrier de demain matin...

... Cependant, je te le redis en toute sincérité, si je sentais que tu n'es plus en peine de moi et que mes lettres t'arrivent régulièrement, je ne me trouverais pas à plaindre. J'ai accepté de bon cœur ma petite infortune ; je la mets à son prix, qui est peu de chose, à l'heure présente, et je me sens l'âme aussi sereine, aussi confiante, aussi rebondissante que jamais.

Minuit.

Ou plutôt il ne l'est pas encore, car, à minuit, je me roulerai dans ma couverture, mais je viens de faire ma troisième ronde de secteur, et j'ai épuisé toutes les curiosités de la tranchée. Elle est, d'ailleurs, charmante sous les étoiles, la tranchée neigeuse, charmante et désolée tout à la fois. Le poilu qui guette à son poste, accoudé au parapet, peut être un pauvrj bougre sans beauté, parfois même sans grand courage. N'importe, la fonction et le geste restent beaux et vaillants malgré

lui ; et rien n'est plus émouvant à regarder que cette senti, nelle en armes qui veille pour les autres. Il faut avoir fait ces rondes à vingt mètres du Boche pour comprendre ce sentiment et deviner tous les plaisirs du métiej. Ils ne ressemblent pas à ceux de Sorbonne et sont d'un autre ordre... Allons, il est minuit, je sors une dernière fois de mon trou pour voir si l'adjudant est là, si tout le monde est bien à son poste, et je me couche.

A MONSIEUR MAX TURMANN

Votre carte m'est revenue de Paris à la tranchée ; c'est vous dire, hélas ! quoi qu'ait pu vous garantir le Temps, que le pauvre « poilu » ne fut pas « en Sorbonne » au jour prescrit. Il n'y fut pas, et ne sait quand il y sera ; l'infortune est, sans doute, petite ; et je la prends comme un exercice de détachement ; mais ma pauvre femme, qui est sans nouvelles de moi depuis dix jours, la trouve amère. Elle est cependant trop bonne Française pour ne pas donner le meilleur de ses pensées à l'héroïque aventure où notre pays retrempe ses espérances et sa gloire. Ici, depuis quelques jours, nous sommes dans un calme, relatif. D'ailleurs la neige est un bon calmant, et, tant qu'elle tombe, tout dort, et la tranchée et le Boche et Masson.

A SA MÈRE

Ce 7 mars 1916.

Pour moi, je vous le redis, si je vous l'ai déjà dit, je supporte ma déception très gaillardement ; et si je n'avais pas été malheureux pour vous, je l'aurais à peine sentie. L'heure est si émouvante et si héroïque, qu'on aurait presque honte de penser à soi. D'ailleurs, à mesure que les jours passent, l'espoir grandit : la victoire allemande du début semble s'achever en défaite. Si cette défaite se précise, ce sera un réconfort sans égal pour tous ceux qui tiennent aujourd'hui la tranchée et qui seront appelés demain à chasser définitivement le Barbare qui chancelle. Ici, comme je te le disais hier, nous sommes

plutôt au calme. Nos artilleurs taquinent sans arrêt le vilain Boche ; mais celui-ci réagit faiblement. Et puis, nous sommes sous la neige, ce qui calme bien des ardeurs. Quand j'ai les pieds un peu trop gelés ou les mains trop gourdes, je me dis que toute cette boue d'hiver doit terriblement gêner les assaillants de Verdun et je suis content. Faites comme moi, soyez contents, supportons allègrement nos petites infortunes, gardons l'espoir de la permission retrouvée, gardons surtout l'espéi-ance de la victoire oui nous donnera la permission définitive.

A MONSIEUR VICTOR GIRAUD

Merci de votre lettre si affectueuse ; mais ne me plaigiid/s pas ; depuis que je sais ma femme à demi rassurée sur mon compte, je n'ai aucun effort à faire pour oublier mes petites déconvenues personnelles et me donner tout entier aux émotions héroïques et aux grandes espérances de l'heure présente. Est-ce déjà leur bienfaisance que j'éprouve? mais jamais je ne me suis senti un meilleur moral. Pardonnez-moi de ne pas vous en écrire plus long ce matin ; mais il faut que je surveille mes « poilus ». Le Boche se tient coi ce matin ; il faut en profiter pour travailler ferme. Je n'ose plus vous dire au revoir, mais je l'espère tout de m,ême.

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