A MONSIEUR ET MADAME F. P
En campagne, ce 8 mars 1916.
Faut-il m'excuser si je ne vous écris que très brièvement? Non, n'est-ce pas? Vous savez que je ne m'appajtiens guère, souvent même nas du tout. Que de fois on n'a rien à faire, mais on ne peut rien faire de ce que l'on veut. En ce moment même, je vous écris sur mes genoux dans la niche d'un boyau, au milieu de ma section alertée, dans l'attente d'une explosion qui, sans doute, ne se produira pas, car ce n'est pas la première fois qu'on nous annonce que les mines dormant sous nos tranchées vont nous faire sauter en l'air ; et jusqu'ici elles ne se
sont réveillées qu'une fois. Je ne sais, d'ailleurs, pourquoi j'entre dans ces détails sans intérêt — bien qu'il vaille mieux, naturellement, ne pas y faire allusion devant M... (à l'occasion, je ne craindrais pas de lui en parler, et, sans doute, si j'avais été à Paris, j'aurais été amené à le faire ; mais je préférerais pouvoir lui expliquer en même temps toutes les mesures qui pourraient la rassurer). Je ferme donc ici cette verbeuse parenthèse, pour revenir à vous, que, du reste, je ne quitte pas. J'ai dû souvent vous paraître bien silencieux, peut-être même assez vilainement égoïste ; mais j'espère que vous n'aurez pas été dupe de ces apparences, et qu'en écoutant M... vous dire sa compassion, sa tendresse, ses angoisses et ses espérances, c'étaient aussi les miennes qui vous arrivaient par elle. Ah ! combien j'ai pensé à vous et prié avec vous, dans les jours mauvais et dans les jours meilleurs ; et combien j'ai le cœur soulagé depuis que je vous sais sortis enfin de cette crise, reprenant contact avec les douceurs de la vie, jouissant de votre amour et de toutes les chères amitiés qui vous entourent ! Je penserai à tout cela dimanche avec une spéciale affection, en ce jour à la fois délicieux et douloureux qui vous rappellera tant de souffrances et tant de joies, mais où la joie pourtant sera plus forte que tout, la joie de vous être donnés l'un à l'autre et de vous aimer à jamais. Ah! que Dieu vous donne longtemps les douceurs sensibles de cet amour si haut, si pur, si généreux, que la commune souffrance a encore purifié, et qui trouve dans le cher petit Michel comme le symbole de tous vos invincibles espoirs.
M... vous aura dit notre déception. Ce fut un bien rude coup pour cette pauvre amie. Mais on a presque honte de songer encore à de si petits contretemps dans une heure aussi héroïque et aussi émouvante pour le pays. Faisons chacun notre devoir et laissons faire à Dieu.
A MONSIEUR LËOPOLD FAVRE
En campagne, ce 8 mars 1916.
Votre lettre a dû, pour me trouver, revenir de Paris à la tranchée, car, quoi qu'en dise le Temps, on n'a point vu a le
poilu en Sorbonne » ; il est resté dans son trou, à dix pieds sous terre, attendant les Boches d'en face, qui ne sont point venus. Dans quelques semaines peut-être, quand ils se seront usé les dents sur les côtes de Verdun, on me laissera reprendre pour quelques jours le chemin de Paris ; mais rien n'est moins sûr, il n'y a en guerre qu'une seule prudence : celle de vivre au jour le jour, et je vous assure qu'il y a des moments où c'est déjà folie. Ma petite infortune est, d'ailleurs, sans importance. On aurait honte à s'arrêter à semblables bagatelles quand se joue l'avenir du monde ; et je regrette seulement que le recul des formalités sorboniques me prive du plaisir de vous offrir un peu plus tôt mon Jean- Jacques. Il est vrai que, vous aussi, vous avez mieux à faire que de lire de pareils livres ; mais je ne voudrais mettre aujourd'hui dans cet envoi que l'expression d'un fidèle et reconnaissant souvenir.
Merci de la sympathie que vous voulez bien témoigner à la cause française avec une émotion que je sens si sincère. Il n'y a pas de meilleur réconfort pour les combattants que le sentiment de cette fraternité spirituelle avec de hautes et généreuses consciences. Je ne vous parle pas de ma vie : c'est la vie modeste, monotone, mais aussi la vie rude, émouvante et stimulante du « poilu » de France. Il y a des heures de fatigue, des heures de lassitude, mais tout cela se fond dans le sentiment du devoir sacré et dans l'espérance de travailler pour une humanité plus juste.
Il serait imprudent, cher Monsieur, de vous dire au revoir, mais je puis toujours vous renouveler l'assurance de mon respectueux et cordial attachement.