A SA SŒUR
En campagne, ce 19 mars 1916.
Je voudrais t'écrire longuement, et je ne puis t'écrire qu'un mot. Depuis deux jours, tu le sais, je suis commandant de compagnie, et, cette fois, définitivement, dans la mesure où les choses humaines et surtout militaires peuvent comporter du définitif ; il peut, un jour ou l'autre, arriver quelque capitaine de dépôt, qui me replace modestement à la tête d'une section ; mais cela est peu probable, et j'ai les plus grandes
chances de garder le commandement de ma compagnie. C'est une rude et belle besogne, la plus intéressante, à vrai dire, de toute la vie militaire, et à laquelle je veux me consacrer tout entier ; mais ma correspondance en pâtira. Heureusement, grand Dieu, que les épreuves sont corrigées.
Je ne te parle pas de ma permission, quoique j'y pense toujours. Très sincèrement j'en désespère, et aussi sincèrement j'en garde au plus profond le secret espoir. Je voudrais bien que la Providence justifiât le secret espoir.
A MONSIEUR J. Z
En campagne, ce 19 mars 1916.
Un mot seulement, car mes loisirs sont courts ; mais je veux que tu me sentes très amicalement près de toi dans ton anniversaire d'après-demain. Journée mélancolique, comme toutes celles qui marquent une étape de plus vers la vieillesse et vers la mort ; mélancolique cette année surtout où, pour la première fois, ton cher père ne sera plus là pour t'embrasser. Que de sentiments divers nous enveloppent et nous soulèvent dans ces semaines magnifiques et cruelles où la France joue son tout et retrouve, plus vivantes que jamais, sa vaillance et sa beauté de jadis. Il fait bon être Français. Puissions-nous être de ceux qui verront la paix, de ceux surtout à qui la paix n'apportera pas de déceptions.
M... t'aura dit peut-être que j'étais lieutenant et que je prenais le commandement d'une compagnie. C'est un dur métier pour qui veut le faire avec conscience ; mais il a ses récompenses et ses joies, et je les sens très vivement. Au milieu de tout cela, que deviendra ma permission? Je ne sais. J'espère encore que, dans deux ou trois semaines, une certaine stabilisation du front permettra leur reprise. Si non, tu serais bien gentil de voir avec B... s'il n'y aurait pas moyen de m'obtenir quarante-huit heures pour me hbérer enfin de cette corvée sorbonique et vous revoir tous, j'allais dire une dernière fois, — car il y a des jours où je me considère comme un homme mort, et je l'accepte sans révolte, — mais disons, pour conserver up peu d'espoir, une dernière fois avant la victoire
K SA FEMME
C'est bien décidé comme je te l'avais laissé prévoir : à partir de ce matin je prends le commandement définitif de la compagnie. Je veux faire mon métier de mon mieux, et c'est un métier qui peut vous absorber toute la journée. Connaître tous ses hommes, les gradés, s'initier à toutes les questions matérielles (et elles sont nombreuses), surveiller la tenue, l'alimentation, etc. — pour quelqu'un qui veut tout voir par soi-même, ce n'est pas une petite besogne. Je trouve, d'aillelQrs, que c'est une besogne très intéressante ; elle serait même passionnante, si les résultats étaient tout de suite ce qu'on voudrait qu'ils fussent ; mais il faut compter sur un certain aombre de déceptions, et se dire aussi que, malgré toute sa bonne volonté, on commettra bien des fautes, on aura bien des maladresses. Tout ceci pour te dire que forcément, pendant les premières semaines, mes lettres seront plus courtes et écri es au grand galop
En campagne, ce 21 mars 1916.
Je ferai de mon mieux pour t'écrire ; mais, cette première fois surtout où je commande la compagnie d'une façon qui paraît définitive, je veux faire prendre tout de suite de bonnes habitudes et donner les impulsions que je crois nécessaires. C'est quelques jours à passer pendant lesquels je ne m'appartiendrai guère, mais je crois que c'est indispensable. Je me suis levé hiersorrà dix heures, m'étant couché à huit, et depuis lors jusqu'à maintenant midi, je n'ai pas eu une heure de repos ; j'allais, vers neuf heures, m'étendre un instant, quand j'ai reçu la visite simultanée du médecin, de l'aumônier et du pasteur. Le kodak a marché, comme bien tu penses ; malheureusement, le ciel était couvert.
En campagne, ce 22 mars 1916.
... Pendant que je t'écrivais, on m'a apporté la Décision journalière ; et j'y ai vu, ne voulant pas en croire mes yeux,
que « les permissions à titre exceptionnel sont rétablies ». Alors, j'imagine que, cette fois encore, le colonel sera bon prince, et que nous avons maintenant les plus grandes chances de nous revoir. Me rappelant donc que c'est le samedi seulement que les amphithéâtres de doctorat sont libres, je songerais à prendre rendez-vous pour le l^r avril... Je suis tellement joyeux que je m'arrête entre tous mes mots pour savourer par avance mon plaisir, en douter, craindre déjà quelque obstacle imprévu, me demander si je ne rêve pas, faire des combinaisons savantes, etc..
En campagne, ce 23 mars 1916.
...Il va être deux heures de l'après-dînée... Je suis levé depuis deux heures du matin, et je ne me suis pas arrêté un instant. Je crois que. je suis trop consciencieux ; il faut dire, pour expliquer un peu cette effroyable presse, qu'aujourd'hui jeudi est le jour du compte rendu hebdomadaire à la brigade avec croquis à l'appui, que j'ai inauguré ce matin un service spécial d'observateurs dont la mise en train m'a donné assez de mal, et qu'enfin un de mes pauvres « poilus », pour avoir bu un peu trop de pinard au dernier repos, va passer, bien malgré moi et pour faire plaisir à un capitaine de gendarmerie sans pitié comme sans gloire, va passer en conseil de guerre ; ce qui me vaut, avec une irritation croissante contre les matamores de l'arrière, un déluge de paperasses et un supplément de comptes rendus. Tout ceci pour t' expliquer l'allure endiablée et un peu folle de cette lettre... Il est donc possible que j'oubhe deschoses essentielles. Pourtant l'essentiel n'est-il pas ceci : les permissions sont reprises. J'ai adressé ma demande au colonel ce matin, et le commandant m'a promis d'y mettre un avis très favorable. Je demande une permission me permettant d'être à Paris le l^r et le 2 avril. Si le colonel, comme je le crois accepte, — j'espère que le G. Q. G. n'aura pas la cruauté de les supprimer une seconde fois avant que je sois parti. Ce serait un abominable poisson d'avril.
A MONSIEUR GUSTAVE LANSON
En campagne, ce 27 mars 1916
C'est encore moi, et je m'en excuse, car voilà bien, je crois, trois ou quatre lettres que je vous écris en un mois. Il est vrai que je ne sais si elles vous ont atteint ; et puis les incertitudes et les variations de la vie militaire m'obligent parfois à changer rapidement d'attitude. Il y a huit jours je vous demandais s'il serait possible de me libérer de ma thèse par procuration. Aujourd'hui que les permissions « à titre exceptionnel » sont rétabhes, j'espère bien en être très prochainement l'un des bénéficiaires. J'en ai demandé une qui assurât ma présence à Paris le samedi 1^^ avril, puisque c'est le samedi, je crois, que l'amphithéâtre est disponible. Ma demande, qui doit gravir tous les échelons jusqu'à l'Armée, suit, pour l'instant, un mouvement d'ascension favorable : elle vient de passer par la Brigade sans être arrêtée. J'ai donc quelques raisons d'espérer que je serai à Paris le 30 ou le 31, et en Sorbonne le pr, si le jury veut bien m' accepter ce jour-là. Pour plusieurs raisons, je désirerais vivement cette fois ne plus manquer au rendezvous ; mais je crois plus prudent de ne m'engager officiellement que quand je serai monté dans le train. Je télégraphierai en cours de route à M. Uri, qui ^e chargerait de bien vouloir prévenir mon jury.
A SA FEMME
En campagne, ce 27 mars 1916.
J'ai si bon espoir que je ne devrais même pas t'écrire, car je commence à croire que ceci t'arrivera après moi ou, tout au moins, en même temps. Je sais qu'hier ma permission était à la division et que l'avis était encore favorable. Il ne reste plus que les deux derniers échelons à franchir. Je pense que l'opération se fera aujourd'hui ou demain et que je partirai mercredi ou jeudi au plus tard. Vraiment ce serait dur si la déception revenait encore une fois ; mais je commence à avoir confiance.
Ilélas I je rouvre ma lettre et pour y mettre une nouvelle bien inquiétante : la situation actuelle est plus que précaire. Le général de division a mis, lui encore, un avis favorable; mais le général commandant le corps d'armée,., a consenti à transmettre la demande à l'Armée, sans ajouter aucun avis: c'est bien mauvais signe... C'est probablement, et pour la seconde fois, l'échec... Il n'y a rien d'épuisant comme ces trépidations qui se terminent sur une désillusion... Adieu 1 c'est tout de même triste, après s'être dit au revoir !
La première enveloppe ouverte, ce fut la grande enveloppe jaune administrative, qui devait m'apporter la décision suprême. Elle était bien ce que je te faisais prévoir depuis trois jours. Le général de division avait été le dernier à donner un «avis favorable ». Le général D. avait écrit: « Avis défavorable en ce moment », et le général M... : « Ajourné : ne rentre pas dans les cas prévus ». Toutes ces décisions numérotées, timbrées, paraphées, enregistrées. C'est une assez belle pièce administrative, que je conserve... Cependant, elle a beau être « ajour née » seulement, — je la considère comme « refusée » ; et, pour ma part, je suis bien décidé à ne plus rien demander, mais à attendre. J'en ai vraiment assez^de jouer ce sot personnage qui annonce perpétuellement son arrivée et qui n'arrive jamais. J'ai toujours eu une crainte salutaire du ridicule, et je crois qu'en ce moment je suis en train de m'en couvrir. Ce qui m'agace surtout en tout ceci, c'est que cette malheureuse soutenance est claironnée à tous les coins de l'horizon ; tout le monde m'en parle, pour me plaindre amicalement, ce dont je n'ai que faire. J'aurais voulu accomplir ma dernière corvée universitaire discrètement, dans une permission réguUère où personne ne se serait douté que je consacrais une après-dinée à la Sorbonne. Au lieu de cela I... Mais c'est trop parler de moi, car, en ce qui me concerne personnellement, j'accepte de bonne grâce et sans effort ma déconvenue.
Demande à Jacques de t'acheter la Vie Parisienne du 25. Tu y verras un petit entrefdet sur mon compte qui t'amusera, quoiqu'il ne t'apprendra rien de nouveau, puisqu'il est fait
avec l'article du Temps. Mais ces quelques lignes n'ont toute leur saveur que lues dans la Revue même. Je ne croyais pas que « le docte professeur », trop souvent en redingote, pourrait jamais se retrouver en société aussi légère. Mais tout arrive aux poilus.
A MONSIEUR J. Z
Merci et pardon de tout le mal que tu t'es donné dans ma idlcule aventure. M... t'aura dit, n'est-ce pas, que j'avais eu les reins brisés à l' avant-dernier échelon. Mais je m'en veux de m'être trémoussé pour de pareilles bagatelles (il est vrai que le revoir n'en était pas une), et je suis bien décidé maintenant à ne plus bouger le petit doigt pour être autorisé à aller pérorer en Sorbonne. J'ai trouvé l'attitude militaire, et je m'y tiens : je m'en f... royalement et même impérialement. Au reste, mon moral est parfait et m'étonne moi-même ; au fond, je suis désolé en songeant à M... que je soulève de trop belles espérances pour la laisser retomber plus lourdement.
A MONSIEUR MATHIAS MORHARDT
En campagne, ce 30 mars 1916.
Encore une fois j'échoue au port. C'est excellent comme cscorcice d'assouplissement moral ; mais c'est un peu lassant, et surtout c'est ridicule, mais je ne tomberai plus dans le piège, et, désormais, je reste silencieux à mon poste, perinde ac cadaver, en attendant que je fasse tout uniment le « cadn ver » sur le barbelé de la tranchée d'en face. Au reste, malgi ^ cette petite déconvenue, le moral est excellent ; mais je m'en veux de jouer un sot personnage et plus encore de vous avoir encombré de mes minces affaires.