‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 60 sur 62 · A MONSIEUR PAUL HAZARD · texte numérisé non relu

A MONSIEUR PAUL HAZARD

Aux tranchées, ce P^ avril 1916.

Merci de ton petit mot si affectueux, si fraternel, et où j'ai senti une fidélité de cœur, dont tu sais bien, n'est-ce pas, où trouver la réciproque. Moi aussi, je pense à toi et je parle de toi. J'en parlais encore il y a trois jours avec Baldensperger qui était venu m'annoncer que son général me refusait décidément toute permission. Que de fois je me suis représenté tout ce que tu devais souffrir pour les tiens, depuis plus d'un an sous la botte prussienne. Ce doit être une souffrance et une indignation de tous les instants, et que chaque jour doit exaspérer. Tu n'as pas besoin de me dire que tu n'es pas un « embusqué ». Quand bien même je n'aurais pas lu dans le Temps la très belle citation qui rappelait que tu avais eu, toi aussi, ta part de danger, je te connais assez pour savoir que tu comprendras toujours ton devoir à la ' française, c'est-àdire sans peur. Je te disais tout à l'heure qu'il n'y aurait plus de permission pour moi, et cela m'agace un peu ; car, par je ne sais quel scrupule d'ouvrier trop consciencieux, j'aurais voulu me débarrasser de cette derrière corvée universitaire qu'est la soutenance, et depuis six semaines je joue un assez ridicule personnage avec tous mes rendez-vous demandés et contremandés. Mais maintenant je suis entré dans une phase de résignation stoïque, je laisse tout tomber hors la pensée de la guerre. J'envoie au diable la Sorbonne et même les permissions, et je ne veux plus faire que strictement mon métier. C'est un dur et beau métier, et je ne donnerais pas ma place de commandant de compagnie pour toutes les sinécures de l'arrière. Ne pouvant conquérir la tranchée d'en face, j'essaie du moins, de conquérir mes hommes; c'est passionnant, et tout le mal qu'on se donne a sa rançon de joie. Jusqu'ici nous ne sommes pas pris dans la fournaise ; mais d'occuper la tranchée où je suis depuis trois mois suffit pour rendre la vie incertaine et précaire. Je t'écris ceci à trois heures du matin, entre deux rondes d'avant-postes, là où les grenades, les fléchettes et les balles ne cessent gufere toute la nuit d'aller et

244 LETTRES DE GUERRT:.

venir entre les deux fronts. Plus d'une fois, en voyant emporter tout sanglant l'un de mes braves poilus, je me suis demandé comment j'étais encore intact. Mais, même si je ne devais jamais connaître l'horreur sacrée de l'assaut, je me considère comme un homme mort, et j'^essaie de me considérer ainsi paisiblement et sans révolte. Ce serait tout de même mélan colique de mourir sans avoir revu de chers amis comme toi Allons ! n'y pensons pas. Je t'embrasse de tout cœur en pen sant à la victoire française.

A SA MÈRE En campagne^ ce P^ avril 1916.

Voilà deux jours sans lettre de toi. Moi-même je ne t'ai pas écrit hier, car j'avais eu une journée très chargée où la paperasserie, le jeu de la pelle, l'art des sacs à terre et la pose des fils de fer ont alterné agréablement. Il y a sans doute des moments où je tombe de sommeil, où je trouve ma vie inconfortable et dure, où je regrette le chez moi et les plaisirs d'un home qui me paraît aujourd'hui d'une élégance si raffmée; je souffre surtout d'une certaine solitude de cœur, quoique je sente bien présents etwivants au dedans de moi tous ceux que j'aime et qui m'aiment. Et cependant, je le dis très sincèrement, cette vie me plaît, ou, du moins, j'en sens très vivement le charme, la beauté et- les joies ; si bien même qu'en un certain sens — sommeil mis à part — je préfère presque la vie de la tranchée aux quatre jours de repos. Il est vrai qu'à cette relève nous avons été privilégiés, et que, malgré un bombardement très vif, surtout hier soir, nous n'avons eu, à ma compagnie, que deux blessés et assez légers. Si j'avais eu la tristesse d'en voir mourir quelques-uns, je sentirais moins peut-être le charme de la tranchée. D'ailleurs, cette fois-ci, nous n'irons qu'au demi-repos, et nous nous arrêterons, comme il y a un mois, à quelque 6 ou 700 mètre> en arrière de nos lignes.

LETTRES DE GUEBRE. 245

A SA FEMME

En campagne^ ce /^r avHl 1916.

J'aurais presque honte de me sentir si heureux à la tran^ . hée, en songeant à tout ce que tu souffres loin de moi. Pour

moment, tant qu'il n'y a pas d'attaque proprement dite et que la sensation du péril reste une sensation diffuse, une menace qu'on peut toujours croire lointaine, il n'y a qu'une vraie souffrance: celle de voir mourir près de soi, de voir le sang couler. Mais quand on échappe à cette souffrance,

)mme, par exemple, dans cette relève^ où nous n'avons eu que deux blessés non inquiétants, tout le reste disparaît dans l'espèce d'excitation ou d'enthousiasme que vous insuffle la tranchée. Le reste, je veux dire la fatigue, la privation de sommeil, la vie rude, la tension de tout l'être, — tout cela s'épanouit dans une certaine fierté. Il n'y a pas jusqu'à la pensée du péril qui ne soit comme un tonique. Le devoir apparaît un peu roide, mais clair et limité comme la tranchée même. Tous lefs hommes qui vivent dans cette cité austère, close, profonde et hérissée, sentent bien, eux aussi, qu'ils ne peuvent en sortir que par ordre ; ce qui borne leurs pas borne aussi leurs rêves et leurs désirs ; ils ne veulent faire que ce qu'ils ont à faire ; on ne les sent point tiraillés, comme au repos, par des pensées contradictoires : ils sont tout à leur service, et l'on voit dans les regards cette expression ferme, une et décidée qui est, à elle seule, un réconfort. Voici deux jours que sur cette fourmihère héroïque tombe un soleil royal : les vieilles loques des premiers martyrs reprennent de la couleur, les fragments de squelettes qui percent le parapet semblent enchâssés comme dans un ossuaire de gloire ; et sur tous ces tertres de terre usée et sans cesse renouvelée, il y a une admirable lumière d'or qui flamboie. Une âme collective passe à travers ce dédale souterrain, âme de vaillance et de fierté, et quand, sous le soleil rayonnant de midi, on voit monter la torpille ardente, aiguë et légère, on dirait que c'est l'unanime volonté de vaincre qui monte avec elle.

Je ne sais comment je me suis laissé aller à ces divagations

un peu empanachées. Mets-les sur le compte de ces premiers soleils printaniers qui brûlent plus fortement que les autres.

En campagne, ce 3 avril 1916.

9 heures du matin.

Je t'écris pendant que mes camarades se lèvent et font leur toilette ; je glisse comme je peux mon papier entre une cuvette d'eau sale et une brosse à cheveux. Sur la table, il y a encore mon quart de café matinal, depuis longtemps vidé. Tout cela est d'une poésie et surtout d'une commodité médiocres...

... Je viens d'interrompre ma lettre pour conduire à une tranchée de deuxième position un général que je ne connaissais pas. Fort « civilement » je lui ai demandé son nom : il a eu l'air fort surpris que je ne fusse point familier avec la physionomie du général D..., commandant leSl^ G. A. Je lui ai dit: « Mon général, je suis fort heureux de vous présenter l'officier auquel vous avez la semaine dernière refusé une permission». Il m'a répondu: «Ah! c'est vous l'ami de B3ldensperger. Eh bien, patientez un petit peu. Dans quelque temps, on vous la donnera. Pour l'instant, c'était impossible ». Remarque bien que je n'en crois pas un mot. Je n'irai soutenir mes thèse que quand les permissions seront régulièrement rétablies. Et vraiment je crois qu'elles le seront. Je ne sais quand, ni où, aura lieu notre offensive, mais je crois bien que l'attaque sur Verdun finira peu à peu par se stabiliser et qu'entre cette grande bataille imposée et celle que nous imposerons il y aura au moins une dernière trêve. Je serai là pour en profiter.

A MONSIEUR A. B

En campagne^ ce 6 avril 1916, 3 heures du matin.

Je viens d'arriver dans mon P. G. (Sais-tu ce que c'est qu'un P. G.? Si tu l'ignores, tu demanderas à tante M...). La nuit est encore si noire que je renonce à faire maintenant un tour d'avant-postes et que j'attends le petit jour pour voir si le bombardement d'hier soir n'a pas trop démoli mes tranchées C'est toi qui eu bénéficieras. Tu n'auras pas, d'ailleurs, une

longue lettre, car j'en ai d'autres à écrire, et d'abord à ta pauvre tante M... qui doit être bien triste aujourd'hui, en songeant au chagrin de sa sœur. Mais je ne veux pas t' assombrir en te parlant de nos tristesses : je veux te traiter comme un de mes bons poilus, à qui je ne montre jamais qu'un visage gai, pour leur maintenir le cœur en santé I J'espère bien, il est vrai, que tu ne seras pas de sitôt un authentique poilu casqué, mais tout est possible, et si la guerre durait encore cinq ou SIX ans, tu ferais partie des dernières vagues d'assaut. Je te retiens pour mon bataillon, car à ce moment-là, sans doute, ou je serai tué ou j'aurai depuis un an, au moins, mon quatrième galon. Par parenthèse, merci pour tes félicitations: ce n'est pas encore un très grand chef qu'un lieutenant ; mais je ne vois rien de plus intéressant pour un militaire de mon âge que décommander une compagnie: c'est une petite royauté assez absorbante, mais où l'on peut se rendre utile, et où l'on a le sentiment de «servir», dans tous les sens du mot. D'ici trois ou quatre ans, je t'y offre une place de caporal-fourrier, car vraiment ton écriture me plaît. Tout cela peut-être ne l'enthousiasme qu'à moitié, et surtout ta maman et ta grand'mère. Nous en reparlerons à ma prochaine permission. Mais quand sera-ce? A la grâce de Dieu, — c'ebt toujours là qu'il faut en revenir.

A SA FEMME

En campagne, ce 8 avril 1916

Comme je comprends ta peine, et comme elle est mienne !... Plus que tout autre dans la famille, je n'ai fait qu'apercevoir ce cher Fr ancis^, et le pressentir plutôt que le connaître. Et ce m'est un tel regret! Pourtant, dans les quelques jours où nous avions pu nous parler avec quelque abandon, j'avais compris que c'était une âme droite, fière, éprise du beau et du juste. Depuis tant de mois que dure ce martyre, l'incessante douleur a achevé de purifier ce pauvre cœur où les joies humaines ont été si brèves ; et, pour J..., c'est maintenant une consolation après tant de souffrances de se dire qu'il a été

1 Son beau-frère Francis Pellanne.

supérieur à l'épreuve, et qu'il a traversé le rude et long passage avec cette générosité chrétienne qui reste un secours pour ceux qui en ont été les témoins.

Page 1