A MADAME F. P
En campagne, ce 8 avril 1916.
Nous, savions qu'il n'y avait plus d'espoir ; et,- depuis des mois, j'avais devant les yeux l'affreuse détresse qui vous attendait et où vous êtes maintenant comme ensevelie. Mais, si douloureuse que fût cette longue agonie, c'était encore la vie et la douceur d'être ensemble ; c'était, aux heures de relâche, le sourire de celui qu'on aime, les dernières recommandations et les derniers témoignages d'amour, l'échange muet des regards et ces pressions silencieuses de la main où l'on se renouvelle l'indissoluble union des cœurs. Aujourd'hui, c'est la solitude, la solitude à jamais, et de sentir peser sur vous cet irréparable m'émeut jusqu'au fond de l'âme.
Pardonnez-moi, si je ne semble penser qu'à vous, alors qu£, vous, vous ne pensez qu'à lui et ne voulez vivre que de son souvenir. Je ne l'ai cependant guère oubhé depuis cette glorieuse blessure qui m'a fait trembler aussitôt pour votre jeune bonheur. Que de fois, la nuit, dans les heures silencieuses de la tranchée, quand la pensée refait vingt fois son tour d'horizon, je suis venu m'asseoir avec tant de compassio-n près de son lit de souffrance ! Mais — je l'avoue, et c'est un tel regret pour moi — je n'ai pu que deviner votre cher Francis dans les quelques heures trop rapides qui nous ont réunis. J'en ai vu assez pour pressentir tout ce qu'il y avait, dans cette âme droite et fière, d'énergie et de tendresse, d'amour pour le beau et pour le juste. J'envie néanmoins M... qui a pu passer près de vous un mois de douloureuse et délicieuse intimité et qui en est revenue avec une amitié sans réserve pour celui qu'elle avait vu souffrir et aimer. Mais nous mettons tout en commun. M... et moi; et cette amitié, qui est déjà mienne, le deviendra de plus en plus, si jamais nous pouvons reprendre cette vie à deux qui permet l'évocation complaisante des chers souvenirs.
Vous savez ma peine d'être loin de vous dans un pareil momenti de ne pouvoir répondre à* votre regard plein d'angoisse, par un regard plein d'affection. Pauvre amie I quelles dures années vous aurez connues, où le bonheur s'épanouissait en souffrance I Mais aussi quelle admirable ascension spirituelle ! et sur quels divins sommets vous avez su monter tous deux, en vous aidant l'un l'autre. C'est là qu'il faut rester et nous entraîner derrière vous. C'est de là que vous verrez votre triste vie de demain s'élargir en une éternité qui vous rendra, purifiées et sublimisées, toutes vos joies, d'antan. Que, du moins, notre amitié vous entoure dans ces années tout ensemble si longues et si courtes qui vous restent à vivre sans lui ! qu'elle soit pour vous comme le signe visible de cette aide de Dieu qui ne vous manquera point ! et que nous sachions à votre exemple, trouver dans la souffrance la grâce qu'elle contient.
A Dieu donc, et qu'il nous réunisse plus étroitement que jamais dans la foi en l'éternité et dans l'amour de ce qui ne passe point !
En campagne, ce 9 avril 1916.
Tous les sentiments qu'a ravivés en toi la fin si noblement et simplement chrétienne de Francis, oui, ce devrait être constamment les miens. Mais, hélas ! que j'en suis loin ! Quoique la pensée de la mort ne me quitte guère, et que peut-être même je la loge trop volontiers chez moi, elle est en moi comme la vision d'un coup brutal et douloureux, toujours possible, et dont, après tout, on s'exagère l'importance. Le mot admirable de Francis : « C'est si simple » me paraît, en effet, le mot de notre situation ; mais j'ai peur qu'à force de voir mourir « simplement » et discrètement, on perde un peu le sens do la grandeur de la mort. Il faudrait réunir, comme a su le faire Francis la simplicité et la grandeur.
En campagne, ce 12 avril 1916.
Ma compagnie va aller dans cette nuit, soi-disant de « repos », travailler à un nouveau boyau pour éviter à la relève un passage dangereux sur la route. Pauvres gars ! ils « rouspéteront », mais ils marcheront.
En campagne, ce 13 avril 1916
Ce fut hier une assez rude journée. La pluie tombait par nappes et les routes étaient déjà des fleuves. J'avais demandé au colonel qu'il obtînt de la brigade que la séance de travail fût différée pour deux raisons : la première, le temps ; la seconde, que la compagnie remontait ce soir aux tranchées et qu'elle aurait ainsi en vingt-quatre heures 40 kilomètres, une séance de travail de nuit et, pour clôturer, la reprise de la tranchée. Mais la brigade fut inflexible... La pluie continuait à faire rage. Le commandant me disait que je n'avais qu'à aller installer ma compagnie et rentrer, mais je trouvais peu chic de laisser tous mes pauvres poilus sous la douche sans moi, et nous l'avons partagée fraternellement... Donc, la pluie tombait, mes poilus travaillaient, et, ma foi, avec entrain, les pauvres ! J'admirais vraiment cette admirable ténacité des états-majors qui, pendant un an, avaient trouvé tout naturel que ce boyau n'existât point, et qui, du jour au lendemain, en avaient comme une envie de femme enceinte. J'en étais là de mes méditations quand je vis arriver un capitaine de l'état-major de la brigade, brave garçon au cœur sensible, qui avait eu des remords dans sa confortable demeure de laisser travailler sous l'averse des poilus « au repos » et qui avait demandé à son brigadier l'autorisation de faire suspendre le travail si le ciel était trop inclémont. Le résultat palpable fut qu'à dix heures et demie nous quittions le chantier et que nous étions rentrés ici trois heures plus tôt, à minuit et demi, trempés jusqu'aux moelles, mais ayant encore devant nous un reste de nuit honorable.
A MADAME PELLANNE
En campagne, ce 13 avril 1916.
Que de fois, depuis que j'ai eu la certitude de votre malheur et du nôtre, ma pensée est allée vers vous avec émotion et compassion ! Je m'excuserais d'avoir tant tardé à vous le dire, si vous ne saviez qu'un soldat s'appartient peu, et qu'il est plus maître de ses sentiments que de son temps. Aujourd'hui que, pour la première fois depuis une semaine, je trouve enfin quelques minutes de loisir, je m'en voudrais qu'elles ne fussent point pour vous. Je ne vous parle pas de ma peine, quoiqu'elle soit grande ; mais la vie nous avait malheureusement trop peu réunis, Francis et moi, pour que je puisse connaître toute la richesse de son âme autrement que par pressentiment et divination. Quel que puisse être mon chagrin personnel et le regret que me laisse cette chère amitié brisée, ils disparaissent, en quelque sorte, pour moi dans le sentiment des vôtres et de ceux de J... N'avoir qu'un fils, faire reposer sur lui toute sa tendresse et toutes ses espérances d'avenir, avoir assisté à la réalisation parfaite de son bonheur, et, sitôt après, rester seule sur ces souvenirs et ces espoirs détruits, quelle lourde croix pour une mère ! Mais je sais que vous êtes une chrétienne généreuse et vaillante, et que, dans votre immense douleur, vous sentez du moins toute la consolation que vous a laissée une si belle mort. J'ai su par M... avec quel détachement, qn^el abandon, quelle simphcité et quel courage de croyant, ce cher ami a fait son sacrifice, et quel admirable exemple il nous laisse à tous. Je voudrais, pour ma part, n'en être pas indigne» et, si, pour moi, le jour du sacrifice doit venir prochainement, trouver dans ce noble appel d'en haut une aide fraternelle et une protection. Je ne sais si, quand cetle lettre vous parviendra, vous aurez encore J... auprès de vous. Mais, même absente, la pensée qu'une telle femme porte le nom de votre fils et sera le guide de son enfant doit vous être une grande douceur et une fierté : il est impossible d'accepter la si dure épreuve avec plus de hauteur, de résignation surnaturelle et sereine. Le spectacle d'une telle douleur doit être pour vous, comme pour tous ceux qui l'approchent, un grand apaisement.
lETTKES DE GUERRE,
A SA FEMME
En campagne, ce 15 avril 1916.
... Je suis de plus en plus tiraillé par des besognes diverses. Avec une vie si remplie, je n'ai, du reste, rien d'intéressant à te raconter. C'est la vie monotone de la tranchée, sans autre imprévu que celui du bombardement et des accidents. Heureusement, hier, malgré un bombardement assez vif, malgré surtout une inondation de grenades à tige et à ailettes, nous n'avons eu aucun blessé. Nous sommes dans la pluie, la pluie froide de février, ce qui nous change des pluies tièdes et presque estivales de l'autre semaine. Cette nuit même, entre une heure et deux, il est tombé une jolie couche de neige ; et c'était, d'ailleurs, charmant de voir sous la lune ennuagée et sur les champs d'obus blanchis, mes bons poilus qui plantaient un réseau de fils de fer.
A MONSIEUR ALFRED RÉBELLIAU
En campagne, ce 15 avril 1916.
Votre petit mot m'a bien touché. Je ne l'ai point lu à Paris où, pour la seconde fois, j'avais espéré pouvoir passer quelques jours... et ma thèse ; mais il m'est revenu à la tranchée, d'où je vous écris ce matin, ou plutôt cette nuit, car moi, le grand dormeur d'autrefois, je suis maintenant, sans trop d'effort, un perpétuel éveillé, et c'est entre deux rondes de noctambule que je fais, le plus souvent, ma correspondance.
Merci de ce que vous voulez bien me dire d'amical et d'indulgent sur mon Jean-Jacques. Il n'est guère d'approbation qui pourrait m' être plus précieuse que la vôtre ; et je n'ai pas ou d'ambition plus haute que d'inscrire mon livre, dans la série que vous avez si magistralement ouverte, un peu au-dessous de votre Bossuet.
Mais, pour l'instant, ce n'est point de livres qu'il s'agit. Il s'agit de tenir et de forcer la victoire, et, en attendant, de croire en elle. Je n'oublie point de quelles tristesses vous la
paierez : vous savez aussi les nôtres. Mais n'est-ce point la meilleure façon de rester fidèle à ceux qui sont morts pour la France en péril que de penser moins à eux qu'à la France, tant que le péril durera?
Les lignes qu'on vient de lire, écrites dans la nuit du 1.4 au 15 avril, sont presque les dernières du lieutenant Maurice Masson ; le lendemain matin 16 avril, à huit heures, il était frappé. On s'en voudrait de faire suivre d'aucun commentaire ces paroles : « N'est-ce point la meilleure façon de rester fidèle à ceux qui- sont morts pour la France en péril que de penser moins à eux qu'à la France, tant que le péril durera»? Mais il y a place encore, après cette leçon suprême, pour le témoignage des compagnons, qui, sans détourner un instant leur pensée de la France, ont pleuré leur camarade et leur chef, pour le témoignage aussi de la France combattante elle-même, représentée par le commandement d'une de ses armées.
Le 4 mai 1916, Pierre-Maurice Masson était cité en ces termes à l'ordre de la T'^ armée : «Officier de la plus haute valeur morale et militaire. A donné en toutes circonstances les preuves d'une grande bravoure et d'un mépris absolu du danger en face de son devoir. Tué par éclat d'obus en parcourant sous un vif bombardement le secteur de sa compagnie, pour s'assurer que les dispositions nécessitées par l'explosion d'une mine étaient prises ».
Et voici maintenant ce qu'ont dit de lui après sa mort quelques-uns de ceux qui, dans ses dernières semaines de campagne, l'avaient vu de plus près.
Extraits de V allocution prononcée le 19 avril 1916 par M. Vahbé Harel, aumônier de la 64^ division.
Aux plus brillantes qualités d'ordre intellectuel et moral le lieutenant Masson savait allier une sincère et touchante modestie. A coup sûr, il m'en aurait voulu jadis, ce noble et parfait ami, de tenter son panégyrique, de lui décerner des louanges. Mais précisément — et aujourd'hui même — pour vous parler de lui, je n'ai point l'intention, nous n'avons nullement besoin de rechercher de grandes formules, ni de célébrer des gestes éclatants : une simple esquisse de sa vie nous dit assez ses vertus et ses mérites.
Dès avant la guerre, il m'avait été donné de connaître quelques-uns de ses ouvrages littéraires : comme ses élèves, ses collègues et ses maîtres eux-mêmes, j'y avais admiré le talent si probe et si loyal, la vaste érudition et la délicate ironie de ce jeune et déjà célèbre professeur de l'Université de Fribourg, qui n'avait quitté sa Lorraine et la France que pour faire mieux connaître, aimer et rayonner — d'un mot, pour mieux servir — la cause des lettres et des traditions françaises. Depuis son arrivée parmi nous, j'ai mieux compris encore, et comme tous ses camarades j'ai admiré la plénitude de cet esprit d'éhte, dont la soumission aux disciplines classiques n'avait fait que rehausser la charmante originalité et dont « la belle humeur » s'alliait aux qualités les plus sérieuses et aux plus hautes vertus.
Plus encore, il nous était loisible — et combien doux I — d'apprécier l'exquise bonté de ce « savant » que les soldats de la 22^ compagnie étaient si fiers d'avoir pour « commandant » et qui, lui, mettait sa plus grande fierté à mériter leurs confidences, à soulager ou prévenir leurs souffrances et toujours à leur donner l'exemple du courage, de l'obéissance au devoir et de l'honneur. L'obéissance — j'allais dire scrupuleuse — au Devoir, — l'honneur de « servir » et les multiples peines du « service » — toutes ses paroles et tous ses gestes, au cours de cette tourmente qui tout à la fois meurtrit et exalte les grandes âmes, toutes ses paroles et tous ses gestes révélaient à ses familiers jusqu'à quel point le lieutenant Masson était capable de comprendre et de réaliser « tout cela ».
L'obéissance au Devoir, l'honneur et la vertu de « servir », le dévouement à la Patrie et à ses hommes, — le lieutenant Masson a accompli et réalisé tout cela « jusqu'au bout », je veux dire jusqu'au sacrifice suprême, jusqu'à la mort !
Les circonstances mêmes qui ont accompagné son trépas témoignent assez de sa sollicitude paternelle pour ses « chers poilus », de sa vaillance indéfectible, j'allais dire de sa témérité, disons tout simplement et très justement de son héroïsme.
Du lieutenant Guillou, de la 22^ compagnie du 26 P régiment d'infanterie.
... Masson est mort glorieusement, en faisant tout son devoir, dont il avait une conception si haute qu'il faisait, comme j'ai cru devoir le dire à notre chef de bataillon, « l'admiration de tous ceux qui ont eu l'honneur de servir sous ses ordres ».
... Vous ai-je dit aussi qu'au cours de l' avant-dernier repos un service funèbre — combien émouvant! — fut célébré au cantonnement, dans la pauvre petite chapelle improvisée, pour le repos de l'âme du vaillant soldat? Les chefs, les camarades, les soldats étaient là, en foule ; tous les yeux pleuraient ; et l'aumônier, — ami dévoué au souvenir, — en des paroles simples et douloureusement éloquentes, développa cette pensée, tout Masson : « Mon corps à la terre, mon cœur à la France, mon âme à Dieu ». Il dit le rayonnement de la belle âme, de la claire et gracieuse intelligence ; les scrupules « déconcertants pour le prêtre même » de la conscience tendue vers le mieux ; il dit la perte immense pour la famille aimée ; pour le régiment où chacun reconnaissait en Masson le modèle, la «parfaite incarnation de l'officier»; pour la France intellectuelle que le professeur représentait brillamment à l'étranger et dont il faisait aimer le génie «à travers sa personne même.
2n6 LETTRES DE GUERRE.
Du soldat Delfolie, de la C. H. R. du 26P régiment d' infanterie.
La perte est immense, irréparable, pour sa famille certes, mais aussi pour tous ceux qui n'avaient pu le connaître sans se sentir attirés par la noblesse même de son caractère et sa réconfortante bonne humeun. Ses hommes surtout l'adoraient pour la sollicitude bienveillante et paternelle qu'il leur prodiguait. Tous l'admiraient pour son sang-froid, son courage tranquille. Aux heures de bombardement intense, alors que et les chefs et les hommes s'abritaient dans les sapes, le lieutenant Masson en sortait pour parcourir son secteur et s'assurer qu'il n'y avait pas de blessés...
Il nous reste la consolation — bien légère, hélas! — de savoir qu'il est tombé en brave, au champ d'honneur, d'une mort «éblouissante et brève », comme nous en souhaitons une lorsque viendra aussi notre tour.
Du capitaine Roux, commandant la 25^ batterie du 14^ régiment d'artillerie.
A la prière de mon ami, l'abbé Harel,vous avezbien voulu me faire adresser la plaquette que M. Victor Giraud a pieusement consacrée à M. Masson. Je vous en remercie de tout mon cœur.
Il m'est infmiment précieux de posséder cet hommage rendu à l'officier parfait, à l'homme admirable dont personne n'a pu s'approcher sans être conquis, tant il rayonnait d'intelligence, de fier courage, de délicatesse morale, de conscience noble et si scrupuleuse.
Jamais personne ne m'a inspiré comme M. Masson l'envio de devenir son ami, non seulement pour ^on charme et sa haute distinction d'esprit, mais aussi pour être éclairé par son exemple, soutenu par sa valeur.
La batterie que je commande tirait, à Flirey, devant le secteur qu'occupait le 261*' régiment.
Un jour de février, j'avais rencontré aux tranchées un souslieutenant d'allure si distinguée, si séduisante que j'avais tout de suite éprouvé un ardent désir de faire plus ample connaissance. Le jour même, ayant vu l'abbé Harel, j6 lui avais fait
part de ma rencontre, et il m'avait appris qui était le si sympathique sous-lieutenant.
Dès lors, je n'avais négligé aucune occasion de rencontrer M. Masson. Quand sa compagnie était aux tranchées, j'allais l'y voir; bien qu'il fût toujours très pris, il était venu quelquefois à mon observatoire ou à mon abri.
En cette triste matinée du dimanche des Rameaux, j'étais auprès de M. Masson quand on le prévint qu'une explosion de mine venait d'avoir lieu devant la tranchée voisine. IS avait alerté ses hommes, et, pour le laisser tout entier à son devoir qu'il prisait si haut, je l'avais quitté en lui donnant rendez- vous au lendemain.
Mais, hélas ! lorsque je revins le lendemain matin, des soldats réparaient le boyau devant l'abri de M. Masson» remettaient des sacs à terre. En pleurant ils m'apprirent l'immense perte qu'ils avaient faite, qu'avait faite la Franceentière. Je me hâtai de descendre au fond de l'abri, et là, jetrouvai MM. Guillou et Morteau, les officiers de la compagnie, tout en larmes. Je ne pus que mêler aux leurs mes larmesbien sincères.
Deux jours après, dans le bois où la compagnie prenait son repos, j'assistai à la messe célébrée par l'abbé Harel^ Jamais je n'avais vu une cérémonie aussi émouvante, uneassistance aussi pieusement recueillie que celle de ces pauvres gens privés du chef qu'ils adoraient, et qui les aimait, qui n'a jamais voulu consentir à s'abriter tant que l'un d'eux était en danger.
Depuis deux ans, j'ai été témoin de bien des tristesses, eê je né puis faire un pas en arrière dans mes souvenirs sans y rencontrer des ombres aimées. Rien ne m'a pourtant touché comme cette disparition brutale d'une si belle et si noble intelligence, d'une personnalité si profondément sympathique que nul ne pouvait résister à son charme.
Comme j'aurais été fier de pouvoir devenir l'ami d'un teî homme ! Mais j'avais le pressentiment que je n'aurais pas le temps d'arriver à l'être. Dès mes premières rencontres avec M. Masson, je confiais ce pressentiment à l'abbé Harelr a M. Masson était trop consciencieux, trop brave, trop parfait pour ne pas être destiné bientôt à être frappé ». Car une
cruelle et trop longue expérience nous a appris que, par une atroce sélection à rebours, ce sont toujours les meilleurs qui' disparaissent les premiers, comme s'ils étaient les pJiis dignes du martyre, comm« si leur sang était seul capable d'expier les fautes commises, de nous acheter la victoire...
Pardonnez-moi de m'être laissé aller à causer si longuement, à cœur ouvert, au risque d'être indiscret, d'attiser votre douleur. J'éprouve une grande douceur triste à évoquer le souvenir du plus admirable officier qu^e j'aie vu depuis la guerre...
Du soldat Henry Reynaud, 11^ compagnie du 4*2^ rcgiment territorial.
C'est avec une bien grande tristesse que je viens d'apprendre, par la voix du rapport, la mort de votre cher mari, tombé au champ d'honneur, hier 16 avril... Je veux être l'un des premiers à vous exprimer mes plus vives condoléances.
Vous devez vous souvenir de moi : j'étais son ordonnanco au 42^ régiment territorial; aussi, je connaissais votre mari pour un brave officier que j'ai toujours servi avec fidélité. Aussi, à ma rentrée à la compagnie, en sortant de l'hôpital, son départ de notre régiment m'a beaucoup frappé ; mais ']o savais qu'il partait appelé par ses rhpfs, et lui, l'homme du devoir, a obéi immédiatement.
Au 261^ d'infanterie, il avait déjà su acquérir l'amitié de ses chefs et des vaillants poilus qu'il avait sous ses ordres.
Je suis certain d'être l'interprète de tous mes chefs et de mes camarades du 3^ bataillon du 42^ territorial, en vous disant qu'il laisse des regrets unanimes et que son souvenir sera toujours gravé dans mon cœur, ainsi que sa photographie qup j'ai eu le bonheur d'avoir... Pour nous, votre mari restei un modèle de bravoure et de vaillance.
Du sergent Valois^, 22^ compagnie du 26P régiment d' infanterie.
Vivant de la même vie que ses hommes, soumis aux mêmes dangers, un officier sur le front est au bout de peu de tem}
1. Le jeune sergent dont parlait Maurice Masson dans la lettre du U février 1916.
connu et jugé. Le lieutenant Masson était avec nous depuis it^ début de cette année, près de quatre mois. Ce temps a suffi, t au delà, pour permettre à tous de le bien connaître, de Testimer, de l'aimer. J'avais quitté depuis huit jours le régiment, lorsque l'épouvantable malheur est arrivé, jetant la consternation générale dans la 2:2^ compagnie. Je l'ai su, une profonde tristesse s'imprima aussitôt sur tous les visages de ces hommes habitués aux deuils ; les quelques mots qu'ils échangeaient étaient pour déplorer la perte de ce chef qui avait gagné leur affection et mérité de leur part une absolue confiance. Perte irréparable, car les officiers de cette trempe sont bien plus rares à présent qu'au début de la guerre. Deux jours après, incidemment, par un blessé de la compagnie, la nouvelle do-ulouTeuse arrivait jusqu'à m©i. Je me refuse à croire, une telle chose est impossible. Hélas ! je sais bien au contraire que les plus courageux sont toujours les mieux exposés. Et une atroce angoisse me saisit à la gorge. Oh ! comme de tout mon cœur je compatis à votre souffrance, et comme ma propre douleur m'aide à la bien comprendre! Ceux des tranchées savent combien vite s& révèle un homme tel qu'il est, à la lumière du danger, et comment les âmes faites pour sympathiser ont tôt fait, là-bas, de se reconnaître. Fruit d'une mutuelle estime, l'affection naît sans effort et se livre tout aussitôt ; elle n'a même pas besoin de s'exprimer en paroles, elle apparaît si nettement à ceux qu'elle unit ! Dès les premiers jours, M. Masson m'avait pris en affection, affection que le temps rendit plus profonde encore. La différence de notre situation lui imposait une réserve indispen- -ible, sans aucune gêne d'ailleurs ; mais il avait des moyens d'une exquise délicatesse pour me témoigner son amitié. Je le vois encore accourir auprès de moi avec anxiété lorsque je ne suis que très légèrement atteint. C'est de la première occasion qu'il profite pour venir me voir à l'hôpital, les mains encoml^rées de ces gâteries qu'un père seul songerait à porter à son enfant, et ce jour-là, dans l'accomplissement de cet acte de bonté, de charité, je le voyais pour la demifct'e fois. Sensible par- dessus tout à la bonté, comment aurais-je pu ne pas aimer M. Masson? Oh 1 oui, je l'aimais beau" up, d'une affection respectueuse, forte et en quelque sorte tiliale ; le chagrin
qui m'oppresse actuellement ne peut être comparable qu'à celui éprouvé pour la perte d'un très proche parent. Le deuil qui vous atteint si cruellement me frappe aussi d'une façon terrible.
Plus que les autres, en effet, j'étais à même de reconnaître €t d'apprécier les qualités du lieutenant MassoTi. Aux tranchées en particulier je fus constamment auprès de lui tant qu'il fut simple chef de section ; à chaque instant j'eus sous les yeux ce modèle de conscience dans l'accomplissement du devoir et de bonté envers tous.
Militaire par la force des choses, ainsi que la grande majorité des Français, le lieutenant Masson accomplissait son devoir militaire avec une conscience aussi parfaite que s'il eût été officier de carrière. Voyant juste, il reconnaissait là, pour le présent, son devoir d'état et faisait tout céder à celui-ci que la religion nous apprend être notre premier devoir. Il «'était pas de ceux qui, du fond de leur abri, donnent des ordres incertains, laissant à leurs inférieurs le soin de les faire «exécuter. Toujours dehors au contraire, surveillant lui-même le travail des hommes, il ne s'accordait même pas le repos «nécessaire. Le jour, la nuit, on le trouvait circulant dans la tranchée pour se rendre compte de la vigilance des sentinelles et de l'état de nos moyens de défense.
Mais dans un secteur comme Flirey, il n'y a de sûreté relative que dans les abris. Hors de là le péril est permanent. Il fallait donc au lieutenant Masson un courage peu ordinaire. Sur cette question-là, d'ailleurs, il avait bien trop peur de (Tester en deçà pour ne pas franchir les limites fixées par le simple devoir. Que de fois je l'ai vu, même commandant de compagnie, aller et venir, debout, en terrain complètement découvert, pour encourager de sa présence un petit "groupe d'hommes se livrant à un travail plus particulièrement dangereux I Si un seul de ses hommes était exposé, il se croyait pour ainsi dire tenu en conscience de s'exposer avec lui.
Il n'était certes pas insouciant du danger, mais sa grande
orce d'âme le lui faisait affronter volontiers par un esprit
de devoir poussé en cela jusqu'au scrupule, et aussi par bonté
d'âme. Son cœur si tendre l'invitait en effet à donner aux
hommes plus qu'une sympathie abstraite et à se rapprocher le plus près possible d'eux en partageant leurs dangers et leur souffrance. Il me le confia un jour, mais je m'en étais aperçu, la nouvelle ou la vue d'un homme tué, blessé simplement, bouleversait tout son être. Bonté encore, lorsqu'il recevait des vêtements chauds ou du linge et les faisait distribuer. Il aimait aussi à offrir tabac, cigares, menus cadeaux qui font tant de plaisir au soldat. Mais comment pourrais-je vous énumérer tous ses traits de bonté? Chef à l'humeur toujours égale, une aimable et fine plaisanterie sortait parfois de ses lèvres, jamais de parole dure.
Cette attitude inaltérable de bienveillance, jointe à un extérieur austère qui imposait de prime abord le respect, lui donnait sur son entourage un grand ascendant moral et une autorité peu commune. Il aurait pu obtenir de nous ce qu'il aurait voulu, car nous avions en lui une absolue confiance.
Tel était notre commandant de compagnie, ce chef au cœur si bon, à l'âme si généreuse et si noble. Aucun de nous ne saurait l'oublier, car l'action qu'il exerçait sur nous est de celles qui ne se limitent pas à la tombe. Son influence se fera sentir sur notre vie tout entière, nous invitant à faire comme lui, courageusement, joyeusement, héroïquement s'il faut, tout notre devoir. Pour ma part, je le considère comme le plus bel exemple à suivre, et de ce modèle tant aimé un seul trait ne saurait disparaître de mon souvenir, de mon cœur.
Malheureusement, si j'ai pu apprécier à fond ses qualités militaires, il ne m'a guère été donné, au milieu des agitations de notre vie actuelle, d'éprouver comme je l'aurais voulu la bienfaisante influence de son esprit cultivé à un degré si éminent. Comme il m'eût été doux, le cauchemar de cette guerre terminé, de me reposer d'une activité matérielle excessive et de donner enfin à mon esprit des occupations d'un autre ordre sous la direction de cette haute intelligence. Avec quel amour il se serait remis, lui aussi, à son ancienne vie dont la privation lui avait révélé tous les charmes...
Tous ces rêves, les voilà à jamais brisés cependant. Que dis-je? Les nôtres, oui ; mais les siens, non. Plus que moi vous