L.\ POULAILLERIE, A LyON
Monsieur,
Vous m'avez fort obligé de m'eavoyer celle en l'attenle de laquelle j'étois bien fort, pour tout ce que vous m'y avez appris. Lé « Rappel des Juifs » m'a été donné depuis huit jours ; je vous en fais un transport et vous le donne de bon cœur. Il n'y a nom d'imprimeur ni d'autheur ; c'est néanmoins Morel qui l'a imprimé. L"auteur à ce que j'apprens est un gentilhomme gascon de la religion, nommé Is. de la Peyrère, qui a encore un autre livre à faire imprimer, par lequel il veut prouver qu'Adam n'a pas été le premier homme du monde, même par autorité de Saint Paul \ Paracelse même a fait un traité, de
1. « De l'élection, du rejet et du rappel des Juifs » ; 16i3. — L'auteur, Isaac de La Peyrère, né en lo9i à Bordeaux, avait une vague charge de bibliolhécaire chez le prince de Condé. Il publia, en I600, le fameux traité des <( Prcadainitcs « dont Patin annonce la future impression, dans lequel il entendait démontrer qu'il y a eu des hommes sur la terre avant Adam. Ce livre souleva de vives contradictions et de nombreux écrivains prirent la peine de le réfuter. Le Parlement de Paris le condamna, et en 16o5, La Peyrère fut même arrêté à Bruxelles et emprisonné. Le prince de Condé le fit déli^rer, mais le gentilhomme gascon trouva prudent d'abjurer le protestantisme et de désavouer son traité des « Préadamites ». Il mourut âgé de 82 ans, en 1676. — Miron lui fit cette spirituelle épitaphe:
La Peyrère ici git, ce bon Israélite,
Huguenot, Catholique, enfin Préatlamile.
Quatre religions lui plurent à la fois,
El son indilîérence était si peu commune
Qu'à près quatre vingts ans, qu'il eut à faire un choix,
Le bonhomme partit et n'en choisit aucune.
Hominibiis non Adamicis. Mais il me semble que toutes ces matières sont bien difficiles et bien conjecturales. J'ai vu en cette ville un homme qui disoit qu'au dessus de la lune il y avoit un nouveau monde où étoient de nouveaux hommes, nouvelles forests et de nouvelles mers aussi bien qu'en celui-ci. J'en ai vu un autre qui disoit que l'Amérique, et tota nia terra Aiislralis nobis incognita, étoit un nouveau monde qui n'étoit pas de la création d'Adam, et que Jésus-Christ n'étoit pas venu pour le salut de ceux-là. Voilà d'étranges gens, des gazettiers de l'autre monde fort semblables à nos prédicateurs, qui s'échappent souvent, nous disent merveilles d'un pais oii jamais ils ne furent et où ils n'iront jamais. Toutes ces pensées extravagantes sont vraiment ideœ Platonis imaginariis sajfaltx chimeris, et qui n'ont guères d'autre fondement que la légèreté du cerveau de leurs autheurs. La Peyrère hante ici chez M. le Prince, et est, à ce que j'apprends, grand ami de M. Bourdelot. M. Saumaise est ici. Je ne puis m'empècher d'admirer la grandeur de l'esprit de ce grand personnage, qui sçait tout, et qui entend tout, et auquel j'ai grandissime obhgation, en particulier, pour l'affection qu'il m'a témoignée.
J'ai mis dans votre pacquet, qae j'ai commencé, quelques petites curiositez de ce païs, qui ne sont rien au prix de ce que je vous dois : aussi ne sont elles qu'une marque de ma reconnoissance, etnonpasdes moyens de m'acquilter de ce que je vous dois. Je n'y mets aucunes harangues funèbres qui se sont icy imprimées ; je ne vous tiens pas curieux de ces pièces qui sont purement mendacia officiosa pour la plupart. Je vous remercie du rapport que m'avez envoyé fort beau de la damoiselle phthisique ; la pauvre femme n'avoit garde d'en échaper; elle a fait son purgatoire en ce monde, comme font ceux qui ont de mauvaises femmes. En tout son fait, omnia erant siimmse pulredlnis , et tabis, quse siint vise ad mortem. Je n'ai jamais plus grand plaisir que de lire vos lettres et de vous écrire ; c'est pourquoy je vous prie de ne pas trouver mauvais, si j'ai bien de la peine de cesser, et tollere manum de tabula, quand je suis en train de vous écrire : adeo
suave est cum absenti amico siiavissime agere, et amicè colloqui.
Pour les affaires de deçà, je vous dirai que la Reine est ici reconnue tellement souveraine que tout tremble ad ejus nulum. Le cardinal Mazarin supremum potenlise locum occupât, et par la jalousie qu'il a eue d'un compagnon qui le voulut contrôler, il a fait chasser du conseil de la Reine et de Paris Févèque de Beauvais et l'a fait renvoyer en son évèché ' , huit jours après avoir eu le crédit de faire arrêter et envoyer prisonnier dans le bois de Vincennes le duc de Beaufort, second fils de M. de Vendôme '. Il y en a quantité d'autres qui tremblent et qui n'attendent que l'heure d'un commandement, auquel il faudra obéir sur-le-champ \
1. Potier {Augusliix), évoque de Beauvais, fils de Nicolas Potier, seigneur de Blancmesnil qui avait été président au Parlement et ctiancelier de la reine Marie de Médicis. Augustin Potier, qui succéda à son frère René Potier sur le siège de Deauvais, était pair de France et grand aumônier de la reine Anne d'Aulriche. 11 mour\it le 19 juin 1630. Celle famille de Potier jouissait d'une grande influence au Parlement. Le neveu de l'évèque, Blancsmesnil, était président de la première chaml)re des enquêtes de Paris.
2. Vendôme (François de) duc de Beaufort, né à Paris en 1616, fils de César, duc de Vendôme et par conséquent petit-fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrée, mort à Candie en 1669. Il était un des chefs de la '< Cabale des Importants ». Mazarin le fit enfermer à Vincennes d'où il s'évada en 1649. En même temps furent exilés ou chassés de la cour le duc et la duchesse de Vendôme, leur fils, le duc de Mercœur, le duc de Guise et Madame de Chevreuse. Les comtes de Béthune et de Monlrésor furent envoyés à la Bastille. Ainsi, par la force des choses, Mazarin reprenait la politique et les procédés de Richelieu.
3. Ces procédés de gouvernement évoquèrent immédiatement, dans tous les esprits, la manière de Richelieu. On chanta le rondeau suivant qui est une ingénieuse réponse à celui que ?iIiron composa en décembre 1642, après la mort du Cardinal, voir note : Lettre du 2 mars iGliS.
Il n'est pas mort, il n"a que changé d'âge Ce Cardinal dont'\ctiacun enrage :
Mais sa maison en a grand passe temps; Maints clievaliers n'en sont pas trop conlenis. .\ins l'ont voulu mettre en pauvre équipage. Sous sa faveur renaît son paieulage.
Par le même art qu'il mettait en usage; Et par ma foi, c'est encore leur temps.
// n'est pas mort.
Or nous taisons de peur d'entrer en cage ; 11 est en cour l'emmincnt personnage.
Kt pour ilurer encore plus de vingt ans. Demande/ leur à tous ces Importants:
Ils vous diront d'un moult piteus langage :
Il n'est pas mort.
Le sieur de Saint-Germain, aumônier de la Reinemère, qui avoit autrefois tant écrit contre la feu Eminence, est ici '. Il a une belle histoire à faire imprimer, que j'aimerois mieux qui fût imprimée à Anvers qu'à Paris, veu qu"il y auroit en ce pais là plus de liberté et de vérité. Il n'y a ici que poltronnerie, et flatterie, vanité et mensonge. La Reine lui avoit donné toute assurance de venir ici pour y solliciter quelques affaires qu'il y avoit ; mais j'ai peur que les ennemis qu'il y a n'ayentassez de pouvoir de l'empêcher de retourner en Flandres en son bénélice de six mille livres de rente, que le feu cardinal infant luy avoit donné, et qu'ils ne le fassent retenir ici malgré lui.
Le Cardinal et M. le Prince ont tout le crédit du conseil. Le pauvre Gaston y est, niidiim et inane nomen, sine vi et potentiel. La Reine a fait commandement à tous les évêques qui sont ici, qu'ils eussent à se retirer chacun en son évêché.
M. Servien', secrétaire d'Etat, autrefois étoit estimé pour s'en aller être ambassadeur à Rome ; on l'envoyé à la paix générale d'Allemagne avec M. d'Avaux, et M. de Saint-Chaumont est envoyé en sa place à Rome. Tous les évêques se sont retirés d'ici au nombre de soixante-deux.
1. Cf. la noie de Mathieu de Morg-iics, abl é de Saint-Germain. Lettre du 13 février 1G35.
2. Servien (Abel), marquis de vSablé, né à Grenoble en 1593, mort à Meudon en 1(5"j9. Procureur général du parlement de Grenoble en 1610, conseiller d'Etat en 1G18, maître dos requêtes en 1624-, intendant de Guyenne en 1627, secrétaire d'Etat de la guerre en 1630, signataire du traité de Clierasco et des traités avec le duc de Savoie, en 1631 et 1632. Mazarin dont il reflétait admirablement la politique et qui d'abord l'avait destiné à l'ambassade de Rome, comme le dit Patin, l'envoya celte même année 1643, débattre à Munster les conditions de la paix générale avec d'.Vvaux cl Saint-Chamond. On connaît les interminables contestations, poutè're suggérées par Mazarin qui voulait continuer la guerre, qui s'élevèrent entre Servien et d'Avaux. Servien signa seul les deux traités du 24 octobre 1648.
J'ai ce matin acheté dans la rue Saint-Jacques un in-folio tout nouvellement imprimé à Lyon, chez Prost : c'est le commentaire d'un jésuite nommé Fr. Malthœus Fernandez, in quatuor Ubros Meteororum Arislolelis. C'est un chétif et misérable livre. L'auteur trailte là-dedans de beaucoup de matières où il n'entend rien du tout. Je vous baise très humblement les mains et suis, de tout mon cœur,
Monsieur, Votre très humble et obéissant serviteur.
De Paris, ce 14 Septembre 1643.
EdIT. D'AM-ltRDAM 1718.
— DE LA HaTE 1718.
DE Paris 1SI6.
Mss. 9357, FOL. 8.
LETTRE XCVl
A MOINSIEUU SpON, DOCTEUn EN MÉDECINE, RUE DE
la poulaillerie, a lyo^^
Monsieur,
Le présent porteur est un nommé M. le Gagneur, docteur en nostre compagnie, honnesteet scavant homme, et de bonne famille de cette ville. 11 s'en va faire un voyage en Italie, et pour ce faire, sans autre nécessité, il a pris la qualité de médecin de M. de S^ Chamond ', qui s'en va ambassadeur à Rome. Comme je luy eus parlé de vous, il me tesmoigna qu'il seroit ravy d'avoir l'honneur de vous connoistre, et pour cet effet, je vous trace ces lignes pour vous prier de me faire l'honneur de le recevoir de bon œil et de bonne sorte, comme j'espère que ferez, et de luy tesmoigner aussi la bonne intelligence qu'il y a enti^enous deux ; et je vous en auray une très grande obligation. J'ay commencé à faire responce à voslre dernière, mais je croy que vous la recevrez plus tôt que celle-cy : ce sera celle par laquelle je vous mande la mort du très-excellent personnage, M. Tabbé de S. Cyran, qui estoit un homme incomparable et vrayement héroïque, qui mourut hier icy d'apoplexie^; celte mort m'a touché tout autrement que ne font les autres, desquelles néantmoins la pluspart j'ay des ressentimens plus forts qu'il ne convient à un homme de ma sorte. Je souhaitte de tout mon cœur que voslre
i. Cf. la note de Saiut-Chamont : Lettre da 17 novembre 163U.
2. Dvivcrfiier de llauranne, abbé de Saint-Cyraii, né à Bayonne en loSl. Il était sorti de Vincennes où depuis 1638, il était emprisonné par l'ordre de lliclielieu, le 6 février IGiS — deux mois après la mort du Cardinal. — Le premier usage qu'il avait fait de sa liberté avait été de se rendre à Port-Royal, de reprendre la direction de sa maison, de
33i LETTRES DE GUI PATIN
mariage vous réussisse ; que vostre mérite et vostre bonne fortune vous envoyent une femme belle, bonne, sage et riche,
Quœijuc brcvi pidchra facial Te proie parrnlein '.
Je vous baise très humblement les mains, et à Mademoiselle vostre maistresse; s'il vous plait, pour estre toute ma vie,
Monsieur, Vostre très humble et très affectionné serviteur,
Patin.
De Paris, ce 12 dOctobre 1643.
Au HETERS, DE LA MAIN DE LetTRE n'aYANT PAS ÉTÉ
Spon : 1613. Paris xii octo- publiée dans les éditioîis
isRE. Lyon xvii novembre. aktérieuues.
KlSPOSTA, AUI, 1" DÉCEMI.RE.
se tcnlettre au travail et de reprendre la lutte pour les doctrines jansénistes. La guerre recommençait entre Port-Royal, qui avait retrouvé son chef, et ses adversaires, quand la mort vint enlever Saint-Cyran. Il succomba à une attaque d'apoplexie, le 11 octobre 1043.
1. Charles Spon épousait Marie Signoret, appartenant à une ancienne famille protestante de Lyon. Un do ses frères était pasteur de l'Eglise réformée.
A SPÛN 335
Edit. d'Amsterdam 1718 PAGES 36-39