‹ Lettres de Gui Patin, 1630-1672Chapitre 159 sur 260 · LETTRE CXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CXXIX

A Monsieur Spo^. docteur e> médecine, a Lyon,

Monsieur,

Je viens d'aprendre une chose que je ne dirai qu'à vous, et dont je suis fort fâché : c'est que la famille de Monsieur de Saumaise est en désarroi. Ilpensoit l'an passé à revenir demeurer ici, et de fait, on en traita exprès. Les amis qu'il avoit de deçà lui conseilloient la plupart de n'y pas venir, et de ne pas quitter le certain pour l'incertain ; qu'il pourroitètre pavé un an ou deux de sa pension, et peut-être jamais plus après. Le nonce du pape s'en mêla aussi pour l'empêcher ; de sorte que, voyant toutes ces difficultez, il abandonna l'affaire, avec résolution de n'en parler jamais : joint que les Hollandois luy témoignoient qu'ils avoient grand regret qu'il les quittât. Madame sa femme, qui desiroit fort de venir demeurer ici, voyant ses prétentions manquées, a commencé d'être plus acariâtre et plus mauvaise que jamais, et en est venue à telle extrémité, que voyant son mari résolu de ne bouger de là, elle l'a quitté, ne voulant plus demeurer en ce païs-là, et s'en est venue ici avec deux de ses enfans. Je ne sçai pas de quel cœur il supportera cette affliction, mais j'ai peur qu'elle ne le touche fort. Il est déhcat, malsain, et je croi qu'il a maintenant autant besoin d'une femme qu'il ait jamais eu. On dit qu'il est au lit avec la goutte. Son livre de la Primauté de Saint Pierre, en latin, est achevé, avec une grande préface contre le P. Petau. Il y a ici trois hommes qui écrivent contre lui ; scavoir : Dcsiderias

Jleraldas\ qui a autrefois travaillé sur Arnobc^ et sur Tertullien'; un nommé A. Fabrotus*. et un professeur en droit à Angers, allemand de nation, nommé P. Sengebertus. M. de Saumaise sçait bien tout cela, et en est bien aise. Il dit que quand ces livres seront faits tous trois, il y respondra tout en un volume. Néanmoins, toutes ces petites querelles nous font tort et nuisent au public. Si ce grand héros de la république des lettres alloit son grand chemin, sans se détourner pour ces petits docteurs; s'il laisoit comme la lune, qui ne s'arrête point pour les petits chiens qui l'aboyent, nous pourrions jouir de ses plus grands travaux, qui nous feroient plus de bien que toutes ces menues controverses ; sans faire tant de petits livrets, il nous obligeroit fort de nous' donner son grand Pline, qui est une œuvre digne de sa critique, et auquel il pourroit triompher très justement par dessus tous ceux: qui y ont jamais travaillé. L'histoire de Phne est un des plus beaux livres du monde, c'est pourquoi il a été nommé la bibliothèque des pauvres. Si l'on y met Aristote avec lui, c'est une bibliothèque presque complète. Si l'on y ajoute Plutarque et Sénèque, toute la famille des bons livres y sera, père et mère, aine et cadet. Il obligeroit aussi fort bien ceux de notre métier s'il faisoit imprimer son Dioscoride \ avec son Commentaire sur chaque chapitre, ou son Arnobe, ou tous les volumes qu'il m'a dit lui-même avoir tout prêts à mettre sous la presse, de Rébus sacris et Personis ecclesiasticis.

1. HéralJus (Desiderius) (Hûrard^ né vers lo79, mort à Paris en 164-9. Ecrivain érudit ; d'abord professeur à l'Académie protestante de Sedan, puis avocat au Parlement.

2. Arnobe, un des apologistes latins du chri>tianisme, né à Sicca (Afrique), vers le milieu du iii« siècle.

3. Tertullien (Quintns Seijtimus Floreas Tcrlullianus), docteur de l'Eglise né vers 100 à Carthage, mort en 'Z'm.

4. Fabrotus (Charles Annibal), jurisconsulte, né à Ai\ (Provencel le lo septembre lo80, mort en 1659, avocat au Parlement, puis professeur à la Faculté de droit.

5. Dioscoride (Pedacius) né à Anazarbe (Césarée), en Cilicie. Vivait environ dans le 1" siècle de l'ère chrétienne. Son meilleur ouvrage est sa « Matière médicale >> : Libri VI de malerla inedica. Venetiis, 1518. Le commentaire de Saumaise sur les œuvres do Dioscoride ne fut pas publié ou, du moins, no figure pas dans la liste de ses ouvrages édités.

Et à propos des ouvrages de ce grand homme, j'ai cherché l'endroit où l'on m'avoit dit qu'il médisoit des médecins. C'est dans ses observations au droit attique et romain, où il les accuse d'être mercenaires. Il a tort, ayant été souvent malade en cette ville, et si bien assisté par des médecins, qu'il est encore sur ses pieds. Lui-même m'a dit qu'il devoit la vie à feu M. Brayer ', et à M. Allain, qui l'avoient retiré d'un très mauvais pas, où Tavoit jette un certain charlatan, qui, au lieu de le faire saigner, lui avoit donné de l'antimoine par deux fois, et qui plus est, ces médecins le traitèrent, comme on dit que faisoient saint Côme'^ et saint Damien\ sans en vouloir recevoir de l'argent; dont se sentant fort obligé à eux, il leur envoya à chacun les Exercitaliones sur Solinus*. C'est peut-être qu'il étoit mécontent des médecins de Hollande, à cause de trois enfans qu'il y a perdus depuis un an de la petite vérole; et pour dire la vérité, tous ces médecins de Flandre et de Hollande sont bien rudes et bien grossiers en leur pratique. Je ne laisse pas de m'étonner comment ces façons de parler sont échapées à un homme si sage, tel que M. de Saumaise et qui connoît tant d'habiles médecins ici et ailleurs. Il lui est permis d'augmenter le nombre de ceux qui ont médit de nôtre profession, dont Pline est comme le chef, mais il n'aura jamais l'honneur d'entrer en ce nombre avec Clénard et Agrippa ^ Pour Michel de Montaigne, dont je fais grand cas, il a honoré les médecins de

1. Cf. la note de Nicolas Brayer. Lettre du 20 septembre IGUfi.

2. Saint Côme né en Arabie. Médecin au iii° siècle. Martyrisé pour la foi chrétienne; devint avec saint Daniien, dont note suit, le i^atron des médecins et chirurgiens.

3. Saint Daniien (Dainianus), médecin au in« siècle. Martyrisé sous Dioclétien avec saint Côme, dont, selon la légende, il était le frère. Ces deux médecins exerçaient gratuitement levir art.

4. Exercitaliones Pliniaiiœ quas inter et Libri de Herbis et Plantis. Paris, 1629, 2 vol. in-fol. — Le Polyhislor de Solinusest en tète de l'ouvrage.

o. Agrippa {Cornélius de Nettesheim), médecin et philosophe cabalistique, né à Cologne en 1486, mort à Grenoble en lo35. Médecin de Louise de Savoie, mère de François Ifi", et de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas. Patin fait ici allusion à son livre : De incertiludine et vanitale Scientiarum ; Cologne, 1627,

son aprobation en leurs personnes, et ne s'est attaqué qu'à leur métier; et néanmoins il sest trop hâté; s'il eut eu quatre vingt dix ou cent ans avant que de médire de la médecine, il eût pu avoir quelque couleur de raison ; mais ayant été maladif de bonne heure, et n'ayant vécu que soixante dix ans, il faut avouer qu'il a payé trop tôt l'amende ' : les sages voyageurs ne se moquent des chiens du village qu'après qu'ils en sont éloignez et qu'ils ne peuvent plus en être mordus. Je laisse là \euhusius' et Barclay, et les austres fous qui ont cherché à paroître en médisant de la plus innocente profession qui soit au monde. Je suis.

Monsieur, Votre très humble et très oljéissant serviteur.

PVTIN.

De Paris, le 12 Septembre 164o.

Lettre repboduite dakr tol'tes les édit. des lettres DE Patin a Spo>, sauf daks l'édit. d'Amsterdam 1718.

1. Montaigne (Michel Eyquem de), né en 1533, au château de Montaigne en Périgord, mort en lo92. Il ne vécut donc que cinquanteneuf ans, et non soixante-dix comme ledit Patin.

2. Il y a deux Neuhusius, tous deux érudils humanisks. Le premier, Neuhauss (Edon von) né le 21 octobre lu81 à SIeinfurt iWcstplialie) mort le 7 mars 1638 à Leeuwarden. Le second, son fils (Neuhauss {Hegnier von), né en 1618 à Leeuwarden, mort vers 1680.

Edit. de Rotterdam 1725 PAGES 20-22.

LETTRE CXXX A Monsieur Spon, docteur en médecine a Lyon.

Monsieur,

Depuis ma dernière, j'ay appris que le comte d'Olivarez ' est mort en Espagne, avec grand regret du roy, car, quoi qu'il semblât disgracié, il ne laissoit pas toujours d'avoir grand crédit dans l'esprit de son maître, et de lait, le gouvernement est encore entre les mains du comte de Haro, son neveu '. Les Espagnols font courir le bruit que le jour de sa mort, il arriva le plus grand orage qui se vid jamais ; et même qu'une petite rivière se déborda si furieusement, qu'elle pensa noyer tout Madrid. Je laisse tous ces prodiges qu'on dit arriver à la mort des grands à Tite-Live et à quelques autres anciens historiens, et à la superstition des Espagnols. Je croy qu'ils meurent tout à fait comme les autres, en cédant à la mort, qui ne manque jamais de venir en son temps. Nous avons ici vu mourir le cardinal de Richelieu, naturellement, comme les autres, sans miracle, aussi bien que sans orage, un des beaux jours de l'année, quoique ce fut le 4 de décembre. Ce seroit une belle affaire si la terre étoit délivrée de cette engeance de tyranneaux qui ravagent tout ;

1. Olivarcz {Gaspard de Guzman conle d') duc de San-Lucar et de Barrameda, premier ministre de Philippe IV, né à Rome le G janvier 1587, mort à Toro le 22 juillet IGto. A la suite des revers qu'avait subis l'Espagne et sous la pression des l'opinion, il avait été disgracié par le roi et exilé à Toro où on dit, en elTet, que Philippe IV avait continué à le consulter.

2. Ilaro (don Louis Mendez de) né en 1590, mort en IGlil. Neveu d'Olivarez, remplaça son oncle au pouvoir en 16i-3. — C'est le signataire du célèbre traité des P) rénées, en lGo9.

mais je pense que cela n'arrivera jamais, car Dieu le permet à cause des péchez du peuple, joint que si la race en venoit à manquer, comme celle des loups en Angleterre, je croi qu'il en renaîtroit d'autres aussi tôt, puisque nous voyons tous les jours cette vérité, que l'homme est an loup à l homme même.

La signora Olympia, belle-sœur du pape, et qui lui gouverne le corps et l'âme, gouverne aussy le papat. On dit qu'elle vend tout, prend tout, et reçoit tout. Elle est devenue, aussi bien que les avocats, un animal qui prend à droite et à gauche ; ce qui a fait dire un bon mot à Pasquin ' : Olympia, otlm pla, nunc harpla. Et comme cette femme est en crédit, j'ai peur qu'on ne nous débite encore quelque jubilation spirituelle, comme si elle avoit parlé au Saint Esprit".

Ces jours passez, mourut à Pignerol M. le président Barillon, homme d'honneur et digne d'un meilleur siècle, et M. le président Gayant, fort vieux et disgracié, est mort ici. Ces deux hommes étoient véritablement ex ullimis Gallorum, et il n'y a en a plus guère de leur trempe '. Un sac de pistoles, et quelque chose bien

1. Torse d'une statue mutilée, dressée à Rome dans la « plazza Pasquino », à laquelle elle a donné son nom ; célèbre depuis le xiv« siècle par l'habitude qu'avaient contractée les satiriques d'y inscrire de mordantes épigrammes sur les personnages ou les faits scandaleux du prince.

2. Pamphilio (Olympia MaUlachini). Favorite d'Innocent X, née à Viterbe en lo9i, morte à Orviette en l(Jo6. Liée depuis longtemps avec son beau-frère, J.-B. Pamphilio, cette femme habile et ambitieuse le servit puissamment par ses intrigues et contribua à l'élever au Cardinalat. Après son a\ènement au souverain pontificat elle était devenue par son influence sur lui l'arbitre des intérêts de l'Europe et des particuliers et semblait régner sur l'Lglise romaine.

3. Barillon et Gayant présidaient la chambre des enquêtes qui, sous leur inspiration, s'était opposée à l'édit du Toisé (Amende de quarante à cinquante sous par toise de terrain hors l'enceinte de Henri II, édité par arrêt du Conseil). L'arrêt du Parlement fut cassé, et l'opposition parlementaire continuant, les deux présidents, Barillon et Gayant, furent arrêtés Le premier, qui avait pris part au complot des Importants et qui était accusé d'hostilité contre Mazarin, fut enfermé à Pignerol où il ne tarda pas à mourir. Gayant, exilé à Montargis, le suivit de près dans la tombe ; il mourut la même année.

moindre quelquefois, emporte aujourd'huy la générosité des François, qui, au lieu d'être honnêtes gens et courageux comme leurs aycux, sont devenus de misérables pécores. J'ay peur que la vertu ne finisse ici, tant je vois de corruption.

Enfin, nous avons apris que M. Grotius est mort à Rostocli d'une fièvre continue ', à son retour de Suède. On dit que ce n'est pas sans soupçon de poison de la part des luthériens, à cause de ce qu'il a écrit de l'Antéchrist en faveur du pape. Mais je ne pense pas qu'on empoisonne en ce païs là comme on fait en quelques endroits d'Italie. On n'a pas bien pu sçavoir sa religion depuis vingt ans. Dans sa querelle contre M. Rivet, il sembloit favoriser le parti des catholiques romains ; il etoit llollandois et avoit été Arménien ; il étoit ambassadeur d'une reine l / luthérienne ; il est mort dans une ville luthérienne entre les bras d'un ministre luthérien ^ lui qui haïssoit fort Luther et Calvin. Quelques uns disent qu'il est mort Socinien, et que, quelque mine qu'il fit, il l'éloit dans son âme'. Cette gecte est ainsi nommée de Lœlius et Faustus Socinus ', de Sienne, qui ont répandu leur pestilente doctrine dans la Pologne, la Transylvanie et la Hongrie. C'étoient deux Italiens d'un esprit subtil, oncle et neveu, qui, voulans rafiner en matière de religion, vinrent à nier, comme les Turcs, la divinité de Jésus-Christ, que les saints

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