LETTRE CXXXI
A Monsieur Spon, docteur en médecine, a Lion.
Monsieur,
Depuis ma dernière, il n'est rien arrive ici qui soit digne de vous être mandé, si ce n'est que les ambassadeurs de Pologne, l'évêque de Varsovie et le paladin de Posnanie qui viennent quérir la princesse Marie pour être leur reine, ont fait une superbe et solennelle entrée, le dimanche 20 octobre, avec une telle pompe qu'on jamais rien vu de pareil '. Ils sont entrez par la porte Saint-Antoine et
1. L'habileté de Mazarin avait préparé par de longues négociations le mariage très politique d'une princesse française, Louise-Marie de Gonzague Nevers, appelée, à la cour, la Princesse Marie (Cf. sa note : Lettre du 27 octobre IG3^), avec VVladislas VII, roi de Pologne. Ce prince envoya en France une ambassade solennelle pour conclure le mariage et ramener dans ses États la nouvelle Reine. C'est l'entrée à Paris, le 30 octobre 1645, d'une mission dont tous les contemporains, vantent la pompeuse magnificence que rapporte Patin et que, dit-il, '< il ne prit pas la peine d'aller voir ». Le mariage fut célébré à là chapelle du Palais-Royal, le o novembre 1645. Le palatin de Posnanie représentait le roi de Pologne. On fit à l'occasion de ce mariage les couplets suivants ;
C'est la princesse Louise Qui va coucher sans chemise Dans les inutiles bras D'un monarque à barbe grise Dont le lit n'a point de drap.
C'est sa trop maligne étoile Qui la conduit à pleine voile Dans un pays de glaçons Où l'on u'.iura point de toile Pour lui faire des chaussons.
Elle s'en va, cette Reine ; Mais on dit qu'elle est en peine Et qu'on letitend soupirer, En songeant à la bedaine Du roi qui doit l'épouser.
sont allez loger au bout du fauxbourg Saint-Honoré, dans l'hôtel de Vendôme', si bien qu'ils ont passé au travers de Paris de bout en bout; aussi ont-ils été vus d'une infinité de peuple, qui courut dès le matin retenir sa place sur les chemins par où ils dévoient passer. Tout ce jour là, j'eus fort affaire pour des gens qui n'avoient pas la force de quitter leur lit; mais je vous assure que dans les autres rues où ils ne passoientpas,il y avait vme si grande solitude, que je me représentois une ville déserte parla famine ou la pestilence, dont je prie Dieu quil nous préserve aous et moi. J'aurois pu ra'avancer hors de la porte Saint-Antoine, où j'eusse pu voir le tout aisément, mais je n'en voulus pas prendre la peine. Ces spectacles publics ne me touchent guère, ils me rendent mélancolique, moi qui suis naturellement joyeux et gai, au lieu qu'ils réjouissent les autres. Quand je voi toute cette mondanité, j'ai pitié de la vanité de ceux qui la font. Il est vrai qu'on ne fait point cette montre pour les philosophes de l'humeur et de la capacité desquels je voudrois bien être ; mais c'est pour le vulgaire, qui est ébloui de cet éclat et en passe le tems plus doucement. Je fus ce jour là quelque peu de tems davantage qu'à mon ordinaire dans mon étude et m'y employai assez bien. Mes voisins disent que j'ai grand tort de n'avoir point été à cette cérémonie, et que c'étoit la plus belle chose du monde. Ils me reprochent que je suis trop peu curieux et trop mélancolique, et moi je dis qu'ils sont trop peu ménagers de leur tems. Je m'en raporte à vous. Si vous me condamnez, je vous promets que la première fois que le pape viendra à Paris, j'irai exprès jusques à la rue Saint-Jacques, au devant de lui, où je l'attendrai chez un libraire en lisant quelque livre, et ce ne seroit encore que pour vous complaire ; car, à vous dire la vérité, si le roy Salomon avec la reine de Saba foisoient ici leur entrée avec toute leur gloire, je ne sçai si j'en quitterois
i. L'Ilôlel de A'cndômc était situé sur l'cmplacemcnl de la place Vendôme.
mes livres. Mon étude me plait tout autrement, et je m'y tiens plus volontiers que dans les plus beaux palais de Paris.
Pour ce que vous souhaitez d'être informé du sieur de Mayerne ïurquet', médecin du roy d'Angleterre, il est, à ce que j'aprens, natif de Genève, fils d'un homme ' qui a fait l'histoire d'Espagne, qui est aujourd'hui imprimée en deux volumes in-folio \ Ce père a aussi fait un livre intitulé : La Monarchie arislo-démocraliqiie \ qui fut contredit par Louis d'Orléans ^ (c'est celui qui a fait des commentaires sur Tacite), dans sa Plainte humaine ^ imprimée à Lyon et à Paris. Turquet fit une réponse à Louis d'Orléans en 1617 '. 11 demeuroit à Genève ou près delà, dans la religion du pais, et Louis d'Orléans est un vieux ligueur, bateleur et méchant homme. Il avoit écrit rudement et satiriquement contre Henri IV, et néanmoins ce bon roi lui pardonna. J'ai connu le per-
1. Cf. la note de Théodore Turquet de Materne : Lettre du 28 mars 16U3.
à. Mayerne {Louis Turquet de)^ né vers looO à Lyon, mort à Paris, en 1635.
3. Histoire générale d'Espagne. Lyon, 1586, in-fol. en XXVII livres > réimprimée à Paris en 1608 et en 1623.
4. La monarchie aristodémocrati'iue ou le gouvernement composé et mêlé des trois formes de légitime république. Paris, 1611, in-io. Cet ouvrage dans lequel l'auteur proposait — sous la régence de Marie de Médicis — , d'exclure du pouvoir les femmes et les enfants, fut confisqué et interdit aussitôt après sa publication. Turquet dut d'échapper à des peines plus sévères à la bienveillance que lui portait la Reine-Mère.
5. D'Orléans ou Dorléans (Louis), né à Paris en loi2, mort en 1629 d'après Moreri, en 1627, d'après Patin, jurisconsulte et polémiste; fut avocat général en 1587, et prit vinc part importante aux troul)les de la Ligue. Proscrit par Henri IV, le 30 mars 159i-, il ne rentra à Paris qu'après un exil de neuf années. Ses ouvrages sont rares et recherchés.
6. La plainte ituniaine sur le trépas du Roi le Grand, ou la traité du rapport des hommes avec les plantes qui vivent et meurent de la même façon et ou se réfute tout ce qu'a écrit Turquet contre la Régence et la Reine, et le Parlement en son livre de la Monarchie aristo-démocratique. Paris, 1612 et 1622. Lyon, 1632, in-8. Les anciens éditeurs ont écrit la Plante humaine. Nous n'avons pas l'original de cette lettre de Spon, mais il est certain que Patin a dû écrire la Plainte humaine, premiers mots du titre de l'ouvrage de d'Orléans.