‹ Lettres de Gui Patin, 1630-1672Chapitre 162 sur 260 · Apologie · texte numérisé non relu

Apologie

sonnage ; il a vecii quatre vingt sept ans, il mourut d'une pleurésie en cette ville l'an 1627. Je l'ai quelquefois entretenu ; il ne parloit que de Carolus Scribanias, jésuite d'Anvers, où il avait été réfugié pendant son exil ', de Juste Lipse, qui étoit un autre animal bigot et superstitieux, et du P. Coton, qui avoit été son intercesseur envers Henry IV ', Cet homme a laissé deux enfans, dont l'un étoit aveugle, l'autre étoit aux galères à Marseille, où il a été envoyé pour un homicide qu'il avoit fait en colère. Mais revenons à M. de Mayerne, qui est encore aujourd'huy en Angleterre ; je croy qu'il est médecin de Montpellier. Il vint à Paris l'an 1602, et, comme il se picquoit d'estre grand chimiste, il eut querelle avec quelques uns des nôtres, d'où vint qu'on fit un décret de ne jamais consulter avec lui ; il eut pourtant quelques amis de notre ordre qui voyoient des malades avec lui. De cette querelle provint une apologie dudit Théodore Mayerne ïurquet, de laquelle il n'est non plus l'auteur que vous ni moi. Deux docteurs de notre compagnie y travaillèrent, Seguin, notre ancien, qui a toujours porté les charlatans, et son beau-frère Akakia, qui mourut l'an 1605 de la vérole, qu'il avait rapportée d'Italie ^, où il étoit allé

1. Carolus Scribanius et non Scribonius. Jésuite érudit^ né à Bruxelles, mort à Anvers, le 24- juin 1629.

2. Coton ou Cotton (Pierre), né à Xéronde (Forez) en lo6i, mort à Paris en 1626. Théologien érudit de la Compagnie de Jésus, confesseur de Henri IV, les Jésuites lui durent leur rappel en France et leur rétablissement dans leurs maisons. C'est au sujet de ses relations avec Henri IV, qu'on disait plaisamment : « Notre Prince est bon, mais il a du coton dans les oreilles ». Fut aussi confesseur de Louis XIII, jusqu'au ministère du duc de Luynes. Tombé en disgrâce, il quitta alors la cour. Cf. Sommery, op. cit. H. Col. 1539-60.

3. Akakia (Martin), bachelier de la Faculté de Paris en 1596, licencié en 1598, docteur la même année, professeur royal en chirurgie en 1599, à la suite de la démission de son beau-frère, Pierre Seguin. Il était le troisième membre de cette dynastie médicale des Akakia qui se perpétua pendant près d'un siècle à la Faculté. Il était fils de Martin Akakia, professeur en chirurgie au Collège royal, second médecin de Henri III, et petit-fils du fondateur de la famille, « Sans Malice», qui vivait au xvi° siècle et fut médecin de François I" et de Henri II. Celui-ci traduisit son nom en grec, se fit appeler Akakia et transmit ce nom à ses descendants. — Martin Akakia mourut en efTet, comme le raconte Patin, après un vojage en Italie, en 16ui, selon certains biographes, en 1605, d'après Patin.

avec M. de Béthune, ambassadeur à Rome ', ce qu'ils avoient fait en dépit de quelques uns de nos anciens, qui étoient d'honnêtes gens et qui tâchoient avec fort bon dessein d'empêcher que les chimistes et les charlatans ne se missent ici en crédit pour vendre leur fumée aux badauxs de Paris. Ce Mayerne est encore aujourd'huy en Angleterre, fort vieux, presque en enfance. On dit qu'il a quitté le parti du roy et qu'il s'est rangé du côté du Parlement. J'ai vu un de ses enfans en cette ville, étudiant en médecine, qui depuis est mort en Angleterre. On dit qu'il est fort rude à ses enfans, tant il est avaricieux, et qu'il les laisse mourir de faim. Il est grand chymiste, fort riche, et sçait le moyen de se faire donner force jV/cobus d'une consulte decinq ou six pages. Il est, entre autres, baron d'Aubonne, belle terre dans le pais de Vaud, proche de Genève, de laquelle [il] étoit seigneur, en l'an 1560.

Un certain évêque de Nevers, nommé Paul Spifame, quitta son évêché et quarante mille livres de rentes en bénéfices pour embrasser à Genève, où il s'en alla, le parti de la sainte réformation huguenote, où, après avoir servi puissamment ce parti et avoir fait en Allemagne quelque légation pour Louis de Bourbon, prince de Condé ', et pour tous les huguenots de France, il eut la tête coupée, environ l'an 1566, sous ombre qu'il étoit adultère et qu il tenoiten sa maison une femme qu'il n'avoit pas épousée; mais ce ne fut que le prétexte. La vraye cause de sa mort et le premier mobile fut le pape, qui employa l'autorité de Catherine des Médicis pour gagner les sindics de Genève à perdre ce pauvre homme. Si le prince de Condé eût eu

1. Béthune {Philippe de), comte de Selles et de Charost, frère puîné de Maximilien, premier duc de Sully ; chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général de Bretagne, gouverneur de Reims, ambassadeur à Rome en IGOl, une première fois, et en IGM, une seconde fois, auprès d'Urbain VIII. Mourut en 16i-9 au château de Selles en Berry.

2. Condé {Louis |er de Bourbon, prince de Condé), cinquième et dernier fils de Charles de Bourbon, duc de Vendôme, et frère cadet d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre. Né en 1530, mort en 1569.

encore assez de crédit, il l'eut volontiers empêché, mais il ne le put '.

Cet ami qui vous demande des nouvelles de l'apologie de M. de Mayerne, n'est-ce point M. Courtaud de Montpellier, qui prétendroit en faire bouclier contre l'arrêt que nous avons obtenu contre le gazeltier Renaudot ^ ? Peut-être que non ; mais il n'importe : tout ce que je vous ai dit est vrai. Il faut même que vous sachiez que celte apologie de Mayerne ne manqua pas de réponse. M. Riolan, le père, y répondit par un livret exprès, élégant et sçavant à son accoutumée, dont je vous envoyerai un exemplaire.

On dit ici que nouvelles sont venues de Catalogne, que M. le comte de Harcourt est enfin maître de Balaguer' et voilà que je viens d'aprendre que les HoUandois ont pris Hulst ' sur l'Espagnol après un mois de siège. Jamais la foiblesse du roy d'Espagne n'a tant paru, quoique peu d'années auparavant, il semblât qu'il voulut dévorer la domination de toute la terre habitable.

Nous avons ici perdu, le 10 de ce mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup. C'est un président au

1. Spifame {Jacques-Paul), né à Paris en 1502, exécuté à Genève, le 23 mars 15G6 ; d'abord magistrat et conseiller d'Etat, puis ecclésiastique et vicaire général de l'archevêque de Reims, il fut nommé évèque de Nevcrs en 1oi6. Venu en loo9 à Genève où il embrassa la Religion réformée, il fit légitimer par un faux contrat de mariage, ses relations avec sa maîtresse, Catherine, femme de Martin Le Gresle, procureur au Châtelet. Après avoir rempli plusieurs importantes missions pour les affaires de la Religion, il fut dénoncé par Jeanne d'Albret dont il s'était fait une irréconciliable ennemie, et traduit devant les magistrats de Genève. Ceux-ci le condamnèrctit pour adultère à la peine de mort. L'intervention en cette affaire du Pape Pic V et de Catherine de Médicis, invoquée par Patin, n'est démontrée par aucun autre document historique.

2 Cf. sa note. Lettre du 0 décembre J6iô.

3. Villefortc de la Catalogne, sur la Sègre,à 20 kilomètres de Lérida. Le comte d'Harcourt, qui avait succédé au maréchal de la Mothe-Houdancourt dans sa vice-rojauté de la Catalogne, avait inauguré la campagne de l'année 16io par la prise de Roses. Il la poursuivit en battant les Espagnols à Llorens (23 juin) i^t en s'emparant de Balagucr (20 octobre).

4. Place alors fortifiée des Pays-Bas (Zélande), sur un des bras de l'Escaull.

A SPON 48o

mortier nommé M. Novion, frère de l'évêque de Beauvais. C'estoit le plus habile et le plus hardi pour les affaires, et qui parloit pour le bien public tout autrement que tous les autres *. Le parlement a perdu depuis quatre mois trois hommes qui valoient leur pesant d'or, sçavoir : M. Briquet, advocat général; M. le président Barillon, qui est mort ici ; mais M. de Novion valoit lui seul autant que les trois autres. Je vous baise les mains et suis,

Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin .

De Paris, le 16 Novembre 1645.

Lettre reproduite dans toutes les kdit. des lettres DE Patin a Spon, sauf dans l'édit. d'Amsterdam 1718.

1. Potier (André), seigneur de Novion, Président du Parlement de Paris. Etait fils de Nicoliis Potier, seignevir de Blancménil, qui fut chancelier de la Reine Marie de Médicis et président au Parlement, cl d'Isabeau Baillet, fille du président Baillct.

LETTRES DE GlI PATIN

Mss. 9358, FOL. 95.

LETTRE CXXXII A Monsieur Belin, docteur en médecine, a Troyes.

Monsieur,

Pour respondre àvostre dernière je vous diray que j'apprends souvent des nouvelles de M. vostre second fils, par le mien, auquel je demande souvent des nouvelles de sa classe. M. Courtaud, doyen de Montpellier, fit l'an passé une harangue publique, laquelle il a fait imprimer, quinze mois après ; en laquelle il tasche de réfuter le plaidoyé de Messieurs Clienvot ' et Talon, et Farrest aussi que nous eusmes l'an passé contre le Gazettier : vous aurez pitié de ce pauvre homme quand vous lirez cet escript : opus est senis cleliranlis : le gazettier ne m'a pas oublié dans les mémoires qu'il leur a envoyé de deçà, et M. Courtaud"" m'a fait l'honneur d'y faire allusion à mon nom en deux divers endroits. 11 y en a deçà qui tiennent cette pièce indigne de responce : quelqu'un néantmoins taille sa plume pour cet effet : s'il s'en fait quelque chose, vous en aurez des pre-

\. Avocat célèbre du liarrcau de Paris, défenseur de la Faculté et de Patin.

2, Docteur de Montpellier, reçu en 1611, médecin par quartier de Louis XIII. médecin du Dauphin Louis XIV — grâ;e à la protection de son oncle, l'archiàtre Jean Héroard — , établi à Montpellier en 1(520, doyen delà Faculté de médecine de cette \ille en 1637, Siméon Courtaud est surtout connu de l'histoire par son intervention dans la querelle de la Faculté de médecine de Paris avec Renaudot. En sa qualité de doyen de la vieille Université méridionale, il se crut obligé de prendre publiquement parti pour les médecins de cette Faculté impliqués dans l'affaire (1644), et il le fit en termes grossiers et violents qui ont

miers '. En attendant, je vous prie si vous escrivez à Montpellier, de mander à M. vostre frère, qui doibt en partir bientost, à ce que m'en a mandé M. Nissole, docteur en médecine, qu'il en apporte quand il reviendra quand et soy quatre ou cincq exemplaires, afin que nous ne manquions pas de ce chef-d'œuvre. Si le libraire de Montpellier eut eu de l'esprit, il en eut envoyé à divers libraires de deçà et ainsi nous n'en eussions pas manqué. Si la thèse que vous avez de Basle, ne vous est fort chère, ou utile, vous m'obligerez de me l'envoyer.

Il n'y a icy rien de nouveau contre les Jésuites. Nous avons aujourd'huy enterré un de nos compagnons, nommé M. de St-Jacquesl'aisné, petit homme, âgé de 54 ans : il y en a encore deux ou trois autres bien malades; et entre autres, M. Cousinot, premier médecin du Roy. Il nous est icy venu une très mauvaise nouvelle ; que les Espagnols, sans presque coup férir, se sont rendus maistres du fort de Mardic, pour lequel prendre on a fait tant de despenses l'esté passé ", On vend icy dix livres pièce, en blanc, le livre

révolté jusqu'à Astruc, l'historien officiel de la Faculté de Montpellier. On ne peut être surpris, étant donné le caractère et l'état d'esprit de l'irascible Patin, du dédaigneux et outrageant propos qu'il laisse tomber de sa plume : Oinis est senis delirantis.

1. L'écrivain qui taille sa plume pour répondre à Courtaud pouvait être Riolan qui, dès ce moment, préparait ses Curieuses recherches sur les Escholes de Paris et de Montpellier publiés en 1651.

2. Les Français après leur brillante campagne des Flandres, maîtres d'une grande partie de ces provinces, ne surent pas conserver toutes leurs conq»iètes. Ils perdirent Casscl et le gouverneur espagnol de Dunkerque apprenant que le fort de Mardjck était gardé a\ec négligence, le lit attaquer par un corps d'armée espagnol qui le surprit dans la nuit du 3 au 4 décembre et fit prisonnière toute la garnison française.

de M. de Saumaise, de primatii Papœ, au commencement duquel, y a une grande et longue préface contre le P. Petau, qui escript de présent pour faire responce à ce livre. Je vous prie de me conserver en vos bonnes grâces, et de croire que je seray toute ma vie,

Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 9 de Décembre 1645.

Edit. de Rotterdam 1695.

— iD. 1725.

Mss. 9358, FOL. 96.

LETTRE CXXXIII A Monsieur Belin, docteur en médeciine, a Troyes.

Monsieur,

Je vous escrivis il y a environ huit jours, une lettre que je pensois vous envoyer par M. vostre fils, et l'avois donnée à mon fils le logicien, afin qu'il la luy délivrât en classe pour l'enfermer avec les siennes : mais je l'ay reprise de mon fils, qui m'a rapporté que depuis huit jours son compagnon ne va pas en classe : je ne sçay s'il est malade, ou autrement ; mais s'il est malade, il me devroit avoir mandé, et n'aurois pas manqué de le visiter : j'ay peur qu'il n'y ait quelque désordre de son fait ou quelque desbauche ; néantmoins, je m'en enquerray dès demain. Il y a plus de six sepmaines que je ne l'ay point veu : et mesmes, je ne l'ay veu qu'une fois depuis la S' Remy : ce que j'ai dissimulé doucement, en attendant que je le pusse voir : mais je me tiens obligé de vous en donner advis, puisqu'il perd ses leçons. Je recevray vostre thèse de bon cœur, puisque vous le voulez : j'entends celle de Basle: et en récompense, je vous en envoyeray une belle de deçà, et fort bien faite, qui est contre l'antimoine : avec quelque autre chose qui est sur le bureau, lorsqu'il sera achevé ; avec nostre arrest contre le Gazettier, et les deux harangues de M. de la Vigne. Je pense que le libelle de Montpellier * nous obligera de rimprimer cet arrest, et ces harangues : et autre chose qui viendra ensuite ". Miserandiim scripsit

1. Le discours de Courtaud : Cf. note: Lellre précédente %. Une réponse de Riolan ou de Moreau,

bellum saper ea controversia Decaniis ille Curtautiiis ; si in ciirandis œgris nil plus videt, vœ miseris.

Vous sçavez bien que les Espagnols ont repris sur nous, en deux heures, le fort de Mardic. Nous somme mal avec Rome, où on persécute le cardinal Antonio, que nous avons pris en nostre protection '. On parle icy de censurer le livre de M. de Saumaise, de primatii papse : et je pense bien qu'on en viendra là. Le 7 de ce mois, est icy mort M. de S' Jacques l'aisné : qui a fait un miracle avant que de nous quitter ; estant mort sans rendre l'esprit qu'il avoit perdu six mois devant. Je vous baise les mains, et à Madame vostre femme, et suis,

Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.

Pati>.

De Paris, ce 16 de décembre 1645.

Edit. de Rotterdam 1695.

— ID. 1725

1. Le cardinal Barberini {Antonio), connu sous le nom du Cardinal Antoine, neveu du pape Urbain ^ III. Xé on 1608, mort en Italie en 1671. Pensionné par la France, il avait été disgracié par^Iazarin pour son attitude contraire aux intérêts français pendant lo conclave qui élut pape, le 16 septembre 1644, le cardinal Pamphilio (Innocent \). Persécuté par le nou\eau pape, dépouillé par lui de ses cliarg-es et ses biens mis sous le séquestre, le cardinal Antonio Barberini chercha à se remettre en grâce auprès du gouvernement français. Il entrait dans la politique de Mazarin qui avait des griefs contre la cour de Rome, d'oublier, dans cette circonstance, ses rancunes et de le recevoir à résipiscence. Le cardinal Antonio quitta Rome et vint s'installer en France avec sa famille. On le fit successivement grand Aumônier ^e France, évèque de Poitiers et archevêque-duc de Reims en 1657,

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