‹ Lettres de Gui Patin, 1630-1672Chapitre 32 sur 260 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

A Monsieur Belin, docteur en médecine, a Troyes, EN Champagne.

Monsieur,

Je vous remercie des deux lettres que m'avez depuis peu envoyées; la première desquelles fut apportée céans tandis que j'estois en Picardie, où j'estois allé rendre les derniers devoirs à mon père ', qui y mourut mercredy dernier, 12 de ce mois. Je reçeus moy-mesme la seconde, mettant pied a terre du dit voyage, laquelle me servit de consolation dans le regret que j'avois d'un si malheureux voyage, qui ne fut pourtant que de quatre jours, pour les grandes affaires qui me rappeloient de deçà. J'ay pareillement reçeu le pacquet de M. Angenot. que je fus hier au matin cercher chez M. Barat, mais il ne devoit arriver qu'hier au soir, comme il fit dans le coche; j'y fusse retourné aujourd'huy à quelque heure, mais il m'a prévenu, m'ayant luy-mesme apporté d'assez matin vostre pacquet, duquel je vous remercie bien humblement, et monsieur vostre frère aussi, duquel à vostre première, je vous prie me mander si je puis avoir espérance de le revoir quelque jour en cette ville, désirant encor apprendre de luy beaucoup de particularitez, que peu de gens sçavent bien comme luy. Quant au dispensaire ' duquel est fait

1. Cf. pour François Patin, père de notre auteur, sa note : Lettre du 27 avril 1632. La lettre ci-dessus nous apprend qu'il mourut le 12 jall^ier 1633.

2. Ouvrage comprenant la description des médicaments et les formules des préparations officinales (Fureti'ere, Littré). Cette dénomination est aujourd'hui tombée en désuétude et est remplacée par celle de

mention dans l'arrôst que avez regeu, je vous diray que nous n'en avôni aucun. La Cour de parlement a autrefois ordonntj que douze anciens médecins y travailleroient, quelqu'un leur ayant romonstré que c'estoit chost' fort utile ; mais Jfl mort ayant diminué, voire remporté ledit nombre, noâlro Facullo ne s'est jamais bien accordée à y en substituer d'autres ', ceux qui avoient esté dcslégués en leur place estant de differens ovis, les uns disant que, natura gandetpaiicis, que pour bien faire la médecine, il no faut guerre do remèdes, et encore moins de compositions, la quantité desquelles est inutile, et plus propre à entretenir la forfanterie des Arabes, au profit des apothiquaires, qu'à soulager des malades, lesquels un simple purgatif opère quelquefois autant qu'une médecine où y entreront trois ou quatre compositions. Pour moy, je suis de l'avis de Messieurs les Piètre "' qui ne veulent, ad bene mcden-

Formulairo. Tous les termes de l'ancienne Pharmacopée que l'on relrou vcra au cours de la correspondance de Patin: Dispensaire, Antidolaire, Guidon des Apothicaires, etc., sont synonymes et correspondent à la définiUon que nous venons de donner. A l'époque où écrivait Patin, on ne connaissait eu Europe qu'une seule Pharmacopée officielle revêtue du sceau de l'autorité. C'était l'ouvrage de Valerius Cordus publié par ordre du Sénat de Nuremberg et qui avait pour titre : Dispensatoriiiin pharmacoruin omnium quœ in usu potissimum siint ». Nuremberg.!:, 1555 (Boutincau).

1. Un arrêt du Parlement de Paris, émis en 1590, avait ordonné que les Facultés rédigeraient un dispensaire contenant les médicaments simples ou composés que les apothicaires devraient tenir en leur boutique. Malgré les représentations du Parlement, la Faculté ne se pressa pas, comme le dit Patin, et ce travail ne fut terminé qu'en 1G38. C'est le « Codex médicament, seu pharmacopxa parisiensis. »

2. Une desplus célèbres familles de médecins aux xvie et xvii« siècles. Le premier du nom, Simon Piètre, était né à Varcde, près de Meaux, en 1525. Après de très bonnes études, il fut reçu docteur à Paris en 15i9. Comme son ami Ranius, il était protestant et n'évita la mort à la Saint-Barlhélemy, que grâce à son gendre Hiolan qui le cacha dans l'abbaye de Saint-Victor. Malgré la défaveur que lui attirait sa religion, Catherine de Médicis l'appela près de Charles IX. 11 fut doyen de la Faculté en 1564-15G5, et mourut à Paris en 1584. Son Ois, Simon Piètre, dit le Grand, naquit à Paris en 1565. Docteur en 1586, professeur de médecine au Collège Royal où il succéda à Gourmelen en 1594, il fut célèbre par son éloquence et son érudition. C'est lui que Gui Patin appelle : « Vir maximus et plane incomparabilis. » Il avait épousé la fille de Marescot, qui était lui-même un médecin célèbre de la Facullé. Il mourut en 1618. Le iroisicme, Nicolas Piètre, n'a d'autre mérite que d'être fils et frère des deux précédents. Cf, sa note : Lettre du if novembre 16^1. \}n aiitrc fils de

dum qiiani paiica, sed selecta et prohala remédia : moy qui ay appris par maintes expériences sur moy et sur autruy. que Tinfusion de trois gros de séné en un verre d'eau purge aussi bien, voire plus s'^urement qu'un tas de compositions arabesques, toute sorte d'humeurs peccantes, je rends la pharmacie la plus populaire qu'il m'est possible, ordonnant tous les jours chez mes malades euporisla el facile parabilia remédia, afin d'en sauver la peine aux apothiquaires, qui ne trouvent cela guère bon, mais je ne me soucie ny d'eux ny de ce qu'ils disent de moy, m'en trouvant bien, en ne foulant pas ma conscience ny n'engageant mon honneur, ny la bourse de mes malades ; joint, que le peuple est tellement lassé de leur tyrannie barbaresque, et de leur forfanterie bézoardesque, qu'il est toujours bien ayse, à quelque prix que ce soit, d'eschapper de leurs mains. Pas un de nostre compagnie n'approuve leur insatiable avarice, laquelle a bien esté chastiée depuis sept ou huit ans que nous leur avons fait la guerre, combien que parmy nous il y ait quelques faux frères qui les courtisent en derrière, exigui cujiisdam lacri gralia, sans la connivence desquels nous en serions bientost venus à bout, malgré le grand pouvoir qu'ils prétendent avoir. Dans la pluspart des grandes maisons, il n'y a plus d'apothiquaire; cest un homme ou fille de chambre qui fait et donne les lavements et les médecines aussi, que nous réduisons, la pluspart, en jus de pruneaux laxatif ou bouillon de séné avec un jusde citron ou d'orange, ou de verjus,

Simon Piètre, Jean, également docteur, fut aussi appelé aux honneurs du décanat en 1G28-IG29 et en lGi8-1649. Une de ses petites-filles, Gene\icve-Philippe Piètre, épousa, le 23 février 1678, le comte d'Aubigné, frère de 'M"><' de Maintenon, cet aventurier débauché mais plein d'esprit, que Saint-Simon nous montre racontant à la cour de Louis XIV les débuts de sa sœur et traitant publiquement de beau-frère le « Grand Roi ». C'était, dit une note du dossier Aubigné au cabinet des titres, une « belle personne, douce et aimable, mais dévote et minaudière ». Elle mourut le 4 août 1728, à i'àge de soixante-six ans. Elle laissa une fille, Françoise-Charlotte-Amablo d Aubignc qui fut élevée par M"' de Maintenon et mariée le l^f avril 1093 au fils du maréchal de Noaillcs qui devint lui-même plus tard maréchal de France. Voir les Grands Ecrivains de la France. Mémoires DE S.viNT-SiMOx publiées, avec des notes, par Boilisle. T. IV. p. 296-298.

A^BELIN 6i

OU tisane laxative de casse et de séné, selon l'appétit du malade. Je me souviens qu'au doyenné de M. du Chemin', deux fois la sepmaine on travaillait à cet antidotaire ^ mais les cincq doyens qui ont esté depuis luy n'en onl point continué l'achèvement, lequel est pourtant bien avancé. Les apothiquaires d'icy se servent du dispensaire de Nicolas ou de Baudcron ' ; quelques-uns de Renou * : pour moy, je croy qu'il n'y en a aucun de meilleur que

1. Du Chemin {André), né à Laval le G avril lî)77, mort à Paris le 27 novembre 1G33. Etudiant en médecine à l'Université de Paris de 1591 à 1600, bachelier au mois d'octobre 1600, sous le dccanat de Nicolas Ellain, licencié en IGOÔ, il reçut le bonnet en 1608 de la main de Bartholomfei Perdulcis, fut nommé professeur de 1612 à IGIG 8t censeur le 14 novembre 161G. Elu doyen en 162,], à la place de Michel Seguin mort au bout de six mois d'exercice, son décanat fut marqué par des dissentiments avec lléroard, médecin du roi Louis XIII et par l'impulsion qu'il donna à la préparation de l'antidotaire, codex pharmaceutique destiné à faire connaître la liste des médicaments autorisés par la Faculté. Ce recueil ne fut cependant terminé qu'en 1637. {Voir la lettre de Patin à Beliii, du 4 novembre 1631). Du Chemin succéda à Durct dans ses fonctions de premier médecin de la Reine Marie de Médicis (1621)) et la sui\it en Flandre, comme nous l'apprend la lettre citée ci-dessus de Patin. La Bibliothèque nationale conserve son « Livre de Raison » que nous a fait connaître son érudit biograjjhe, M. Delaunay, in France MiimcALK, 10 oct. 1903.

2. Nous avons vu dans la précédente note que cette dénomination était synonyme du terme dispensaire. Le plus ancien antidotaire est le « de compositione medicanicntorum » de Galien, traduit pour la première fois par un médecin Tourangeau : Martin Grégoire, Tours, 1548, qui est le prototype des pharmacopées. Le terme antidotaire (anlidotarium) est probablement d'origine arabe. Vantidotaire Nicolas est célèbre. 11 avait été inspiré au médecin Salcrnilain, Nicolas Praîposilus, par les travaux des médecins arabes. Jusqu'à la découverte de l'imprimerie, les médecins et les pharmaciens en copiaient le manuscrit qu'ils se passaient de main en main, non sans en avoir quelquefois modifié le texte. La première impression de l'antidotaire Nicolas est antérieure à 1471. La seconde due à un Tourangeau, Nicolas Jenson, a été éditée à Venise, en 1471. (C. de M. Boutineau.) Cf. Dorvault: Une pharmacopée française au xiv« siècle tirée de V Antidotariam Nicolaï.

3. « Pharmacopée ». Lyon, 1588, in-S». L'auteur, Brice Bauderon, né en loiO, mort en 1623, exerça la médecine à Màcon. Son livre eut plus de douze éditions, il a été traduit en latin par Philémon Holland; en espagnol par Jean de Castille ; en allemand par Olaiis Sudenus.

4. Le Dispensatoriarn galeno-chimicum. Paris, 1603, de Jean de Renou ou Renodœus. Né à Coutanccs au commencement du xyii^ siècle, reçu docteur à Paris, Renou s'occupa particulièrement de matière médicale. Son livre a été traduit en français sous le titre de: OEuvres pharmaceutiques, par Louis de Serres. Lyon, 1637, 2« édit. in -fol.

celuy du Médecin charitable, qui se trouve augmenté dans son livre, de l'impression de Jean Jost, rue Saint-Jacques, au Sainct Esprit ; car deux ou trois autres éditions qui se voyenl, sont imparfaites et contrefaites '. Il vend mesme les dites compositions en sa maison, fort bien faites, et à prix fort raisonnable, d'où j'en envoyé quérir quand j'en ay besoin pour quelque malade. Quant à vos papiers, je les verray et vous en rendray compte dans huit jours, Dieu aydant. J'ay céans l'histoire de du Pleix, de laquelle je me suis servy pour apprendre le grand chemin de l'histoire, en laquelle j'ay toujours trouvé une assez exacte chronologie ; du reste je la prise beaucoup moins que celle de M. de Thou laquelle j'estime, par dessus toute autre, estre propre aux hommes lettrez et aux esprits libres qui ne scavent flatter, et qui nomment les choses parleur nom. Les honnestes gens du pays Latin la liront toujours latine ; le peuple curieux et les politiques françois la liront traduite ; car pour les ligueurs, s'ils ne sont repentis, je ne suis pas d'avis qu'ils y mettent le nez. Sed minimum excurrit epistola. Je vous prie de croire que je suis,

Monsieur, Vostre très humble et affectionné serviteur.

Patin.

De Paris, ce 18 janvier 1633 *.

Edit. de Rotterdam 1C95.

— iD. 1725.

— Paris 1846.

1. Le médecin charitable enseignant la manière de faire et de préparer à la maison, avec facililé et peu de frais les remèdes propres à toutes les maladies selon l'advis da médecin ordinaire. P\ius, Jean Jost, lt'i32, in-S", 17* édition. Ce livre, le premier ou^Tage de médecine publié pour l'usage des gens du monde, du à la plume de Philbert Guybert, docteur régent de la Faculté, devint, recommandé et patroné par les médecins, une arme redoutable contre les apothicaires. Il eut un succès prodigieux et atteignit en peu d'années la centième édition. La 17' édition fut accompagnée, avec une lettre et une pagination séparée, d'un traité de la conservation de la sanlé par Patin que celui-ci écrivit à la prière de Guybert ( Voir la lettre à Spon du 10 novembre 16iii et note.)

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