‹ Lettres de Gui Patin (volume 2)Chapitre 10 sur 48 · I.ETTRE DXXX. - Au mèinp · texte numérisé non relu

I.ETTRE DXXX. - Au mèinp

Le roi et la reine sont arrivés au bois de Vincennes. Le cardinal Mazarin y est malade d*une douleur néphrétique. Il a déjà été saigné cinq fois. Valot y est bien empêché , car il tient la queue de la poêle. Il a eu de grandes prises avec M. Esprit, en présence de la reine et de Guénaut, qui s'en moquoit. Le cardinal a été purgé, mais on ne dit rien de sa convalescence. Valot n*cst pas bien en cour. S'il perd une fois son patron , il est mal en ses affaires et sera renvoyé comme un ignorant. Les degrés du Louvre sont fort glissants; il fant avoir le pied bien ferme pour s'y tenir longtemps (i;.

Pour nos médecins qui déclament contre la saignée et la purgation , je tiens pour certain qu'ils n'iront pas loin avec de si méchants souliers. J'ai souvent dit à mes écoliers qu'ils ne doivent point avoir peur de telles gens. Les charlatans ne font point de miracles , si ce n'est en la présence des ignorants. Guénaut, qui se rendoit volontiers chef de quelque nouvelle secte , pourvu qu'il y eût à gagner , a dit quelquefois cliez des malades qu'il n'y a voit en tout notre métier que trois bons remèdes , la saignée , les petits grains , ce sont des pilules pour faire dormir qu'il porte en sa pochette , et le Vin émétique. Mais son vin émétique n'a pas le mot pour rire. On

[\)\{% n^onl jamaM cev.^^ de Tétre . ménie pour le« rois ; notre hthtoire rn fait foi. e^* '*•'

y a été si souvent attrapé , qu'il est ici en horreur dans Tes* prit (le la plupart Plusieurs le baissotent déjà , mais la mort du duc d*0rlédn8 Ta mis en détestation par tant d'officiers qui en ont été ruinés. Pour la saignée, on ne s'en peut passer à cause des débauches et de la bonne clière où Von s'abandonne dans les grandes villes comme Paris et Lyon. On dit que le cardinal Mazarin se porte un peu mieux ; s'il guérit, n'est-ce point une marque que Dieu, l'aime? J'ai autrefois ouï dire au sermon , à un certain père Binet, que la porte du paradis était dorée et que les riches ne dévoient point désespérer de leur salut. Je le crois ainsi , parce qu'ils ont de l'argent. Tout leur est promis ou permis; du moins bien des gens que vous connoissez se servent de ce leurre pour tirer finement de l'argent de ceux qui les croient, et ne sont point chiches de promettre le paradis , dont ils n'ont pas la clef.

Je vous rends grâces de ce que vous m'avez mandé tou* chant le séné. En attendant que vous m'en marquiez davantage , ]e vous dirai ce que nous en savons ici. Les Marseillois nous en envoient de deux sortes; l'un vient d'Alexandrie qu'ils appellent séné de la Patte. N'est-ce point un nom cor* rompu de Ripatta (I), qui est une lie près d'Alexandrie, où pourroit croître ce bon séaé , qui est petit et pointu comme le ter d'une pique, et qui est excellentissime quand il est vert? L'autre est nommé séné de Seyde , qui est l'ancienne ville de 8idon , dont il est parlé dans la Bible. Celui-ci est grossier , impur, à feuilles plates et plus grandes. C'est un séné bâtard et une espèce de colutéa ; il n'est pas si bon de la moitié que l'autre , quoique la teinture en soit plus belle. Quelqu'un m'a dit aussi qu'il y a une autre espèce de séné en Perse et aux. Indes , mais je n'en sais rien de certain. L'an tb34 j'en vis ici du' beau, grand, à feuilles plates, que l'on vendit pour sa

(t) Mais nos marchands disent que Iapa/(a ne veul dire autre chose que la mallùle, ou le parti qui est sur le séné qu^on nous envoie d'Alexandrie. Voyez Hérat el Deleiis, Dictionnaire univer9el'd$ mal*ère médicale, l. VI , pag. 310 cl suiv. (G. i\)

beauté ceiil sous la UM*e, taudis qu'on doiinoit le petit' d'Alexandrie pour trente- deux sous. Nous l'éprouvâmes et trouvâmes qu'il pui^0oit véritablemeot , mais moins que Tautra petit

Nos apothicaires 9oni ici fort secs et ne font presque rien. Ces bonnes gens sont à rouer. lis voudroient bien que les chirurgiens fussent aussi abaUus, afin d'avoir des compagnons de leyr misère. Ils baissent fort ces eatafier< de Saint* CàtoB , parce qu'ils font les pharmaciens et leur ôteut la pra-» tique : ils ne savent à quel saint se vouer. Y en auroit-il quelqu'un en Paradis qui voulût aider à des gens qoi font chaque jour tant de fourberies anx pauvres malades? Adieu, je suis votre , etc.

DePms, le91ae*t1Ma.

LETTRE DXXXr. — Au même.

M. de Bordeaux, maître des requêtes et chancelier de la reine, mourut le 7 de ce mois. Guénautlui avoit fait prendre cinq fois de son Tin émétique , et lui promettoit de le guérir. Ce M. de Bordeaux est mort à trente-huit ans et ne laisse point d'enfants. Il est gendre d'un banqueroutier; son père même a fait banqueroute trois fois. Il fierd sa charge de chaneelier de la reine; on hii doit cent mille écus de son ambassade d'Angleterre. Son père est un méchant et dangereux partisan. Voilà un échantillon de la bénédiction que Dieu envoie R cette espèce de gens maudits , à ces cmthropophagei de la France.

J'ai vu les vers de H. Ménage , mais ils sont si rares que je nen ai pu avoir. Il faut attendre que l'aifaire soit accommodée ou étouffée ; car bien que le parlement ait fini hier , néanmoins cette affaire ne l'est point encore. Il y flatte fort le cardinal Mazarin on un endroit, et néanmoins ceux qui le

200 LETTRKS DS GUI PaTIX

veulent excuser disent que le cardinal a plus déraison de s'en plaindre que le parlement. Pour tous les livres qui s'achètent à Lyon , nous prendrons patience. On dit que le parlement et les maîtres des requêtes s'en vont avoir grosse querelle ensemble , et qu'elle est faite exprès pour mater le parlement. On dit aussi que le roi est fort en colère contre le cardinal de Retz, à cause des lettres qu'il a fait nouvellement courir; il y a même quelques termes que Ton prétend être fort offensifs , comme celui de tyrannie , et Dieu le sait. On dit que le cardinal Mazarin est fort attristé de ce qu'on lui a prédit par son horoscope qu'il n'a plus que cinq mois à vivre. Je ne crois ni l'un ni l'autre. Tous lesastrologuesjudiciairesnesontquedes bavards et des menteurs; il n'y a que Dieu qui sache le futur, ilii soii competit summo suo jure tanium arcanum , scUntia futurorum; mais c'est que la cour est pleine de charlatans ittriusque sexus. Le cardinal de Retz a fait signifier à ses grands vicaires qu'il leur défendroit les ordres cette semaine dans l'archevêché de Paris : ils y obéiront, mais cela fera du bruit, et gare même que cela ne nous mène à l'interdit. Paris s'en va être aussi désempli qu'il a été depuis trois mois plein jusqu'à présent. Tous les provinciaux s'en retournent ; le parlement est fini , ce qui chasse les plaideurs et permet aux conseillers de s'aller promener aux vacances jusqu'à la Saint-Martin ; le bourgeois même s'en va faire vendanges.

La charge de M. de Bordeaux , le chancelier de la reine , a été donnée à M. de Lionne. On croit que l'affaire de H. le car^ dinal de Retz s'accommode pour l'inquiétude qu'elle cause au cardinal Mazarin , et qu'au moins il aura la jouissance de son revenu temporel .

M. le premier président a entrepris d'accorder l'avocat blessé, qui est M. Laurancher , avec M. de Courselles , qui a donné le soufflet, et a député M. le Feron, président de la seconde, où est conseiller M. le Clerc de Courselles, et le doyen des avocats , pour aviser aux moyens d'accordc»r celle controverse.

A KALCONET, î6\

Nos cliirurgieDS sont la plupart de grands co(|uins , putidis^ simi neàuloneSy iniquimmi ardeliones. Par le moyen du premier barbier du roi, qu'ils aimeroient mieux avoir pour cbof de leur compagnie, que d'être soumis à notre Faculté, qui les a élevés , conservés et entretenus jusqu'à présent, ils ont obtenu un arrêt d'en haut portant défense d'exécuter notre arrêt contre eux. Dès le lendemain ils ont commencé à nous morguer et à faire remettre sur leur porte le mot de coUegium j qu'ils a voient effacé. Trois jours après, notre doyen a fait I casser cet arrêt par un autre qui leur commande de le retirer ! et ne plus parler de cette affaire , et d'obéir à l'arrêt .du parlement. Le roi même a dit qu'il ne s'en vouloit pas mêler. Voilà une race de vipères qui continuellement se rebelle contre la justice et l'honnêteté.

Les voilà pourtant sanglés et réduits au devoir, il n'y a que la force qui les puisse dominer, et n'attendez d'eux ni raison ni humilité; ce n'est pas pour rien qu'on dit glorieux barbiei\ Nous avons été persécutés par les apothicaires, nous le venons d'être par les chirurgiens; mais grâce à Dieu nous en sommes venus à bout. Il y a encore d'honnêtes gens en France, qui savent combien un médecin est incomparablement au-dessus de ces misérables ignorants , et je ne me glorifie pas peu d'avoir contribué à leur abaissement (1).

Le mariage est accordé entre M. le duc d'Anjou et la sœur

(i) Quand on pense, après avoir lu ceUe virulente diatribe, combien la chirurgie avait rendu de services à Thumanité , que les immortels écrits d*Ambroise Paré existaient déjà , on ne peut que déplorer cet ÎDsapportable orgueil de corporation. Un des plus grands méfaits de la Faculté de médecine de celle époque, est d'avoir confondu avec dessein et prémédiiation , les ch'rurgiens de robe longue ou instruits dans les collèges , avec les barbiers , barbUonsorei , qui n'étaient que les valets des docteurs h perruques et h rabat. Mais h cette époque , depuis !e fatle Jusqu^aui dernières assises de la société , chacun avait .«on privilège : or le privilège est implacable , car il a ses racines dans lorgucil et la ca|iidité. (R. l\)

'JVrl LKTTIIKS DE (ÎM TATIN

iiu roi d'Angleterre, laquelle est i'3i; on s en va là^dessus envoyer un ambassadeur en Angieterre : ce sera le comte de Soissofis. On a offert cette eommissâon à M. d*E^>ef ivoii , à la charge qu'il îroit à ses dépens, ce qu'il a refosé. On donne 4M),000 livres au comte de Sotssons. Le diic de Lorraine «'en va retourner en aon pays , fort mal coatenC ; on envoie en iQôme temps des garnisons dans Nancy, Metz et autres villes voisines.

Je vous envoie les vers de M. Ménage ; je vons prie d*en l'aire part à notre bon ami , M. Spon , avec nos reecmmanda^ tions. Je vous baise les mains, et sois de toot mon cœur votre, etc.

De Ptfris, le 10 sepiemlyre 1M0.

LETTRE DXXXII. — Art mène.

il est arrivé ici une disgrÀce an cardinal Mazarin. L'abbé de Saint- Vaast d'Arras y est mort : c'est une abbaye de cent mille écus de rente. On dit (|ue son Ëminence la veut dernier au cardinal Mancini, qui est à Rome, qui est frère de son beau-frère, mais que les moines s'y opposent, alléguant que cette abbaye a toujours été régulière, qu'il faut être moine pour en être abbé , et même que ce dernier étoit encore régulier. Tout cela est beau et bon, mais la force l'emportera : vis major omnia domaJt. Si le cardinal Mancini est bien avec le pape, il l'aura sans doute : cardirmlis e$t draco furiosus^ ûni^ mal ruèrum , CQfMiX et vùtox amninm bmefteiarum {V .

Les jésuites ont perdu un de leurs suppôts à Rome, savoir, le cardinal de Lugo, qui étoit fort vieux. Le maréchal de Grammont est fort malade à Rayonne; c'est dommage, car

vO Définition «ouvcnt citée tanl6t avec l^rreor, tantôt avec assentiment; cela doit élrc. (R. P.}

A FALCOXEÏ. 2f63

c'est un excellent seigneur, vir antiqui seculi, aut saltem meiioî'e dignus.

On parle à ta cour d'un voyage de Notre-Dame de Liesse ad impetrandum fiBcitnditatem ; je Tempère sans miracle de la bonne constitution de leurs majestés , et je fa souhaite de tout mon cœur. La fille du prince de Cotidé, mademoiselle de Bourbon , âgée de quatre ans , est ici fort malade ; on dit que Guénaut y perd son latin , cela lui arrive souvent. . On dit qu'ici lundi prochain (18 Septembre), le roi partira avec son Eminenee , pour aller à Compiègne, à la Fère et à Notre-Dame de Liesse , et que la reine demeurera à Saint- Germain. Il court ici un bruit assez étrange , qui est que le cardinal Mazarin traite avec le roi d'Angleterre pour lui donner en mariage sa nièce Hortense , et qu'il y aura liberté de conscience dans les trois royaumes. Christine, reine de Suède, est encore à Hambourg. On dit qu'elle veut retourner en Suède, mai$qu*on s'y oppose fortement, et qu'on lui a député deux sénateurs pour la prier de n'y point aller. Il y a là-dessous du mystère que nous n'entendons pas; le temps le découvrira , et les grands , pour grands qu'ils soient , ne le saoroient empêcher.

M. B. Prioleau , qui a autrefois été secrétaire de feu M. de Rohan, a fait l'histoire de France en latin, depuis la mort du feu roi, m gratiatn Mnznrini, Son livre est intitulé B. Prioli, de rébus gallicis kistorin , ab excessu Ludovici XIII . Il y aura bien là-dedans de la flatterie, mais cela est de l'essence du siècle auquel Dieu nous a réservés.

On dit que l'empereur vent aller à Notre-Dame de Lorette , pour se consoler du regret qu'il a de n'avoir pu avoir pour sa femme notre jeune reine; et néanmoins, tandis qu*il fait ia^^ vœux en Italie, les Turcs sont en Hongrie, qui assiègent Varadin , et qui le prendront s'il n'est puissamment secouru. On disoit autrefois un proverbe : Dura délibérant Hornœti, Saguntus capétttr: il faudra maintenant dire :/>M7/ï/weca/«irC(^5^r, ffungart'a capitur.

•:64 LETTKES DE Gll TATIN

J'ai ce inatiii clé au bureau de MM. les gouverneurs de THôtel-Dieu, où j'avois été nommé par M. le premier président et autres pour y examiner des sages-femmes, et en choisir celle que Ton trouvera la plus capable pour la faire sage-femme de THôtel-Dieu , tant pour accoucher les femmes grosses que pour enseigner celles qui veulent apprendre ce métier. M. notre doyen et moi en avons examiné deux qui ne sont que médiocrement capables ; la semaine prochaine nous y retournerons pour en examiner d'autres qui s'y présenteront. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur

De Paris, le 14 septembre 1660.

LETTRE DXXXIIl. — ,4m même.

J ai enKn reçu la vôtre, qui m'apprend de vos nouvelles, mais qui ne sont pas si bonnes que je voudrois bien. Vous savez aussi bien que moi les remèdes de votre mal , nenipe enrm(Ua^ venœ sectionem^ frigidœ potum ^ et topica anodyna; je veux pourtant croire que vous serez giiéri avant que celle-ci vous soit rendue. Noël Falconet étudie , et me demande souvent de bonnes questions. Je lui prétois quelques livres pour étudier, mais il a désiré en avoir à lui ; sur quoi je l'ai mené à la rue Saint-Jacques, et lui ai acheté en sa présence les œuvres de Riolan père, en deux tomes in-octavo, et VEncAîridiwn anatomicmn et pathologicum du fils. Je lui ai promis encore un Perduicis; je lui ai baillé un Femel in-folio, où il prend goût. 11 veut avoir V Anthropogrophie de M. Riolan, et l'Hollier in Aphorismos Hippocratis , quia conciliavit doctrincon veterum cum nostra methodo pari$iemi ^ qui est meilleure que celle des Italiens. Le roi et la reine sont de retour de Saint-Germain ; on dit qu'ils partiront jeudi pour Gompiègne et la Fèrc ; son Eminence est ici en meilleure santé. On dit

A KALCUNÉT.

que It» Turci» en veulent à Yaradin , el qu'après ils viendront à Vienne ; ils la pourront bien prendre Taute de grand secours , et puis après gare TAUemagne etritalie. Les huguenots disent qu'il y a une prophétie qui menace que Tan 1666, il n'y aura plus de pape à Rome ; c'est peut-être qu'il viendra à Avignon ou qu'il sera à Castel-Gandolfe. C'est Erasme qui a dit dans ses Épitres : Calculus meus camifex (l). Je voudrois bien ap« prendre de certaines nouvelles de votre guérison.

M. Bordier, intendant des finances et grand partisan , se meurt: ce sera une belle âme devant Dieu. Je ferai faire demain l'opération de la piqûre du scrotum à un jeune enfant; j'y mènerai Noél Falconet. Nous avons examiné et reçu une sage-femme pour l'Hôtel-Dieu, M. Bloudel et moi; bientôt nous examinerons des chirurgiens, pour avoir la commission el permission de tailler la pierre au même Hôtel-Dieu, et les ferons travailler devant nous. Je n'irai point que je ne l'y mène, car il témoigne beaucoup de curiosité pour ces opérations, et c'est un bon signe pour un jeune médecin. 11 a lu aujourd'hui dans le Rlolan tout le traité de Anima, et y a pris un grand plaisir; j'espère que tout ira bien si vous avez soin d'être bientôt guéri. Je vous baise les mains, çt suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, te 21 septembre 1660.

LETTRE DXXXIV. — Au w««e.

Nouvelles sont venues que le Turc a pris Varadin. J'ai peur qu'une autre fois il ne prenne Vienne et toute l'Allemagne. Les mauvais chrétiens méritent cela (2). Qui l'empêchera alors

(1 ) Heureuse expression que J^ai citée dans ma Physiologie et hygiène des kommes livrés aux travaux de f esprit , etc. , 4* édition , 2* partie.

^2) Qu&od Gui Patin écrivait ces ligues , il ne se doutait guère de la justesse de ses prévisions. Ce fut vingt-trois ans après, eu 1<>83, qu^unc

266 LETTRES DE Gl'l PATIN

d'entrer en Italie, si le pape ne fait quelque miracle? Mais H y a longtemps qu'ils h*en font plus. Je viens de recevoir votre lettre du 24 septembre. Si vos dôtileurs sont encore fort

armée de trois cent mille Turcs pénétra dans la Hongrie , dans TAutriche et vint assiéger Vienne. Il n^est pas d^homme instruit qui ne sache que le vainqueur des Ottomans i cette époque , fut Tillustre Sobieski , alors roi de Pologne , sous le nom de Jean III. Ces faits sont trop connus pour que nous en parKons ici. On peut d^aillenrs consulter les auteurs qui en ont écrit , et notamment Peieellenle fftsforre â» roi Jean Sobieêki et de la Poio^^ne , par M. de SaWandy t ministre de rinstruction publique , membre de TAcadémie française'. Rappelons seulement que Sobieski a\ail servi en France, quHl épousa une Française ) Marie-Casimire de la Grange d^Arquien, fille du marquis de ce nom , et à laquelle il fut tendrement attaché toute sa vie. On sait que l'empereur Léopold f **^, faible et lâdie , abandonna presque ses sujets, et vînt implorer Sobieski, qu'il n'^avait Jamais voulu reconnaître comme roi. Le héros polonais n*en marcha pas moins au secours de Vienne. 11 défit les Turcs le 12 septembre 1683 , entra dans Vienne par une large brèche que le canon de Pennemi avait faite aux murs de la ville , puis il marcha droit à la cathédrale , où il entonna lui-même le Te Deum, L^empereur Léopold ne le remercia qu^en termes vagues et insignifiants ; Jamais le mot de reconnaissance ne vint effleurer ses lèvres. Sobieski )e lui fit sentir d^une manière aussi piquante que spirituelle : « Mon frère , lui dit-il en montant k cheval , Je suis charmé de vous avoir rendu ce petit service. » Ainsi le sang de la Pologne fut versé pour délivrer TËurope , pour sauver la religion chrétienne , menacées d'être envahies, détruites par Tempire du Croissant. Comme le remarque M. de Salvandy, avec une grande Justesse de raison : « Un Polonais de moins, et Vienne tombait devant les Ottomans ; TAIIemagne fléchissait sons leur débordement ; le torrent pouvait arriver par le Milanais au pied du Vatican ; c'est là qu'un vizir ambitieux prétendait se porter , etc. » Sobieski et la Pologne , voilà quels furent les sauveurs de PËurope , de la religion, et peut-être de la civilisation. Quelle a été depuis la récompense de ce petit service ? Le partage , l'oppression , la servitude, des fers et des supplices. Toutefois, la Providence est grande , la fortune mobile , le temps fécond en événements ; et jamais ^usurpation n'a été la sanction du droit , bien moins encore la tyrannie. La Justice divine peut-elle condamner un peuple à une torture éternelle? (R. P.)

A KALCONET.

gramies , vous devriez en empêcher la snite , prévenir la fluxion et adoucir son acrimonie par la saignée réitérée. Le demi-bain est nti remède bien folbte pour tairtde maox, et ne peut servir qoe le corps ne soit désempli. Le cardinal Mazarin a la goutte en six endroits , aux deux pieds , aux deux genoux , au coude et au poignet. On lai a enseigné un horloger qoi dH qu'il gtiérit la goutte. Il y en a d'autres à Paris qui'feroient mieux si on les employoit ; mais tons les grands sont sujets d'être mal traités, n'ayant près d'eux que des igno^ rants et des charlatans dont la cour est souvent pleine. Si feei H. Piètre avoit vu une ordonnance que je vis hief chez un apothicaire, mon Dieu! qu'auroit-il dit? Il y avoit quatre grains de crème de tartre, des perles préparées, du tartre vitriolé et de l'antimoine diaphorétique autant, délayés dans l'eau de chél idoine (I). A quoi cela peul-il être bon qu'à faire gagner Tapothicaire , en témofgnant du mépris des remèdes connus bous et familiers? Adeo fit impo^ura publicn ab istis haminiôm in cartium omnium materialium f/rœsêantimma , comme a dit Scaliger. Je suis votre , etc.

De Paris, le 1" octobre 1660.

LETTRE DXXXV. — Au ntétne.

Le cardinal Hazarin se porte mieux; ce 2 octobre, il ira aujourd'hui coucher au bois de Vincennes pour y prer:dre l'air et s'y reposer, sans y être vu ni importuné. La cour d'Angleterre est en deuil pour la mort du jeune frèue du roi d'Angleterre , le duc de Glocester, qui est mort, Agé de vingt ans, de la petite vérole. MM. le comte deGuiche et le marquis de Richelieu sont hors de la Bastille; le comte de Soissons n'a plus que faire de toutes les broderies que l'on préparoit pour

(1) On voit que (jui Patin n'avail pas tort de blâmer la chimie de «on temi>s , et qu^à tout prendre , sa méthode curative était infiniment sapérieure à celle des empiriques à secrets. ( R. P. )

268 LETTHKS DE UUl PATIN

son ambassade d'Angleterre , puisque celte cour est en deuil et qu'il n'y peut être habillé que de noir.

Aujourd'hui au matin, ce dimanche 3 octobre, est mortdans les Jacobins réformés, M. de Bordeaux , père de l'ambassadeur d'Angleterre, qui mourut l'autre jour. Ce vieux larron, financier, partisan , banqueroutier, s'étoit retiré chez ces bons pères, qui lui promettoient de si bien boire et manger ses péchés , qu'il n'en demeureroit goutte ; ils prieront Dieu pour lui , afin que son àme ne soit guère longtemps en purgatoire; mais en avoit-il une? Et en ce cas-là y est-elle allée? Et par leurs belles promesses, ne lui ont-ils point coupé la bourse? Certes je n'en doute point.

Le cardinal n'a point été au bois de Vincennes ; il est encore dans son lit, détenu de la goutte, mais non pas si cruellement que ci-devant'; néanmoins , il est fort décoloré , fort abattu et amaigri, ideoque nonnulliputant eum ad finem hyemis iWfi perventumm^ adde quod multum Uli supei* est j)Ost tatti contumacem affectum fortiter metuendum a calculo , vel nephreticis doloribus, qui podagrœ^ chiragrœ et gonagrœ ut plurimum succedunt.

M. le lieutenant civil a un lils conseiller de la cour, auquel il a acheté la charge de maître des requêtes , vacante par la mort de H. de Bordeaux, qui mourut il y a quinze jours; il en adonné 333,000 livres, et a revendu sa charge de conseiller des enquêtes 70,000 écus : voilà bien de l'argent pour un peu de fumée.

I^es chirurgiens de Saiut-Côme ne veulent point obéir à l'arrêt; ils veulent continuer dans leur félonie, disant que le premier barb'er est leur chef, et qu'on n'a point eu d'égard à ses droits, quand le parlement a jugé et prononcé pour nous contre eux , et gisent encore qu'ils ont de nouvelles pièces à produire, et même (|u'ils veulent prendre à partie H. l'avocatgéiiéral Talon. Ne voilà pas de méchantes pestes; ils sont fous, enragés, et ne savent à quel saint se vouer, de peur do perdre leurs robes et leurs bunncls cornus. 0 quantum est in

A rALCOMBT. 269

i'ebus inane! J*ai peur qu*à la fin ils ne nous obligent de les traiter comme nous avons autrefois traité les apothicaires; que nous avons presque réduits à la gueuserie, n'ayant pas trouvé d'autres moyens de chasser leur insolence. Omne ma" g^mm exemplum tuAet aliquid ex inique , quod utilitate publica cùmpensatur. Ils n'ont plus de crédit, parce qu'ils en avoient trop.

Noël Falconet étudie bien ; il a été chez un chirurgien.de nos amis y voir la démonstration du squelette qu'il continuera de lui montrer deux fois la semaine ; puis il lui montrera les bandages et quelque anatomie l'hiver prochain, qui sera faite là-dedans en particulier. J'espère qu'il passera tout le temps d'ici au carême à la théorie, et principalement à l'anatomie, et le reste du temps , jusqu'au mois d'août ou environ , sera employé à la pathologie particulière des maladies et à la méthode de leur guéridon , et aussitôt vous le pourriez retirer près de vous en le faisant passer docteur , pour au plus tôt après le faire agréger à Lyon. Mais comme Montpellier est un lieu de débauche, je crains fort pour lui , s'il n'a quelqu'un qui le retienne et le veille de près ; c'est pourquoi j*aimei*ois mieux qu'il allât ailleurs prendre ses degrés , où il ne tardât point , commfi Reims, Gaen , Angers, Valence ou Avignon.

On parle ici d'un grand incendie dans Constantinople ; on dit que, le vent portant le feu bien loin, ilycut 10,000 maisons brûlées , ôOO mosquées , 10,000 personnes. Mais je ne suis pas d'avis d'en pleurer; il n'est peut-être pas vrai : ce qui vient de si loin n'est point fort assuré.

ML des Bordes - Groin , jadis garçon cabaretier, fils du maître de la Pomme-de-Pin , aujourd'hui grand partisan , et même un des gabelles, fait bâtir une maison à trois lieues d'ici. Comme il étoit sur son bâtiment hier, il eu chut d'assez haut , et se blessa à la télé ; on y u mené médecins et chirurgiens. M. de Lanchenu connoil bien ces MM. Groin.

Le cardinal se porte mieux , et ne mourra pas sitôt que semblent le désirer ses ennemis. On lève ici des soldats pour

270 LETTRES DE 4;Cl PATIN

envayev &a Portugal, et on continue de traiter pour M. le prince de Coudé, afin de le faire devenir roi de Pologne; c*est la reine de Pologne qui entreprend de faire réussir Taifaire , pourvu que le duc d'Enghien épouse sa nièce , qui est fille de la Palatine, sa sœur, qui est ici.

On attend des nouvelles de Londres , où Ton croit que la paix est faite avec l'Espagne, à la charge qu'ils abandonneront le Portugal , aussi bien que nous : ainsi voilà les pauvres Lusitains tantôt délaissés de tout le monde. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

P, S. Gomme le cardinal Mazarin se porte mieux, mademoiselle de Villeroi sera mariée jeudi prochain , 7 d'octobi*e , à M. le comte d'Armagnac, fils atné du comte de Harcourt. La veuve de M. de Bordeaux, maître des requêtes, qui n'a jamais eu d'enfants, se trouve grosse; c'est ce qui étonne fort les héritiers.

De Paris, \e tf octobre 1660.

LETTRE DXXXVl. — Au inhne.

Je viens de recevoir de M. Saumatse le fils le livre pos* thume qu'il a fait imprimer à Dijon, de feu M. son père, pour réponse à Milton ; c'est un in-quarto de 369 pages qu'il a dédié au roi d'Angleterre nouvellement rétabli (i).

Le cardinal Mazarin â eu cette nuit, du jeudi 7 octobre, la colique; gare la néphrétique. On dit ici que M. Guillemin n'en peut plus et qu'il a perdu la mémoire. I^e roi devient fort gras, et même grossit, mais la reine n'est point encore grosse. Le cardinal se porte mieux. On dit que l'empereur a tout-à-fait abandonné le dessein d'aller en halie et à LoretCe; il s'en retourne à Vienne pour tftcher de remédier aux désordres dont le Turc menace l'Allemagne, d'autant qn'après Yaradin, il pourroit attaquer une antre place, e( de la venir

(i) Voyex la note t. I, p. i79.

A r^LcoNET. irr

(Ui\& la Croatie, ei peut-être dans la Dalinatie et l& Fdoul.

On parle iei d'uM édition nouvelle de ftabelais, qu'on fait en Hollande, plus belle que eelies qui ont paru jusqu'à présent.

Le cardinal vient de partir en son carrosse pour s'en aller au bois de Vincennes; celui qui l'a vu monter m'a dit qu'il n*a jamais vu un visage si défait ; le roi s'en va gussi et les deux reines pareillement. La princesse de Conli est grosse de quatre mois ; son mari s'en va dans un mois aux États de Languedoc , d'où il espère d'être de retour pour les couehes de sa femme. On continue à parler de la négociation pour faire le prince de Condé roi de Pologne. Le roi demande de l'argent à MH. du clergé; ils ont demandé du temps à y ré* pondre. On parle ici d'une suppression de plusieurs officiers de gabelles , et que l'on y va faire de grands changements. La nouvelle reine a aujourd'hui été à la Madeleine, se faire enrô* 1er sur le registre de la grande confrérie. A la bonne heure 9 pourvu que nos affaires en aillent mieux et que le peuple soit un peu plus à son aise. Je vous baise très humblement les mains ^ à mademoiselle Falconet et à M. Spon, notre bon ami , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 8 octobre 1660.

LETTRE DXXXVIl. — Au même.

Il y a ici, ce samedi 9 octobre, beaucoup de malades, quoique peu de monde se trouve à Paris ; car pendant les vacances du palais beaucoup de gens vont à vendanges. On travaille fort au Louvre, et même on dit que pour en accomplir le grand dessein, on abattra la belle église de Saint-Germain-l'Auxerrois, et qu'on la mettra où est aujourd'hui la Monnoie (l);

ii) Ce que dit ici iiolfe auteur prouve que la pvojel de déCruive oa de défilaeer ceUe églite , j^wojgi repris ^ abandonoé néaie à noiM époque > ii'c^t pas nouveau. (R*'^*)

j'ai de la peine à le croire , quand ce ne seroit qu*à cause de la religion , qui peut-être auroit ses réclamateurs. Notre roi est bien plus sage que l'homme d*Horace.

Deitruitf œdifical , mutât guadrata rotundis.

Comme j'étois à table, ce dimanche 10 octobre, à deux heures après midi, le premier médecin de la reine m'est venu voir; il a voulu que j'achevasse de dîner, et s'est entretenu dans mon étude avec mes livres dans ce temps-là , ensuite de quoi nous avons fait une grande conversation. Il s'appelle 9 Thomas Puellez: c'est un très petit homme, mais fort savant; il m'a dit qu'on saigne les malades en Espagne autant qu'à Paris (I).

Notre licencié, si sage et si savant, passera docteur mercredi prochain, 13 de ce mois : c'est H. Dodart; il a eu le deuxième lieu de sa licence, nemine reclamante. C'est à moi de donner en mon rang le bonnet à celui qui le suit immé-'^ diatement , et qui a eu le troisième lieu , nommé de Laval , frère de la femme d'un des nôtres , nommé H. le Vignon, et fils d'un chirurgien fameux qui a été toujours sage et du parti de la Faculté ; il éloit autrefois chirurgien de la reinemère , Marie de iMédicis. Je pourrai faire sa vesperie la semaine* d'après, si les autres sont prêts : pour moi, je le suis toujours. J'ai une exhortation un peu sévère à lui faire, laquelle durera trois quarts d'heure; plusieurs des nôtres s'y trouveront dépeints, talem medicincmi requirit iniquitas nosti'orwn tetnpomm; j'y parlerai fort hardiment de la fourberie qui s'exerce aujourd'hui à Paris medictnœ prœtextu , et certes, après tant d'abus, il est malaisé aux gens de bien de se taire.

(1) L^abus de la sai^^née e»t encore poussé à rextréme dans ce pays , patrie du docteur Sangrado, Il y a même d'incroyables préjugés à cet égard : J*ai vu des paysans condoisanl leurs mules passer devant une boutique de barbier, se faire faire t/ne taignèe 1res abondante pour Pavenîr el par simple précaution. ( R. P. )

Difficile est iafyram non scribere^nam quis iniquœ Tarn patims sortis ^ iam ferreus^ vt teneal se?

Personne ne s*en pourra offenser, car je ne nomme personne , et puis ils sont trop gens de bien pour prendre des remontrances pour eux ; tout au pis aller, je puis alléguer ce qu*adit saint Jérôme contre un prêtre qui se plaignoit de ce qu'il avoit écrit contre les prêtres qui achetoient des bénéfices, ruinerai in nnmmarios invchi saccrdotes. Ce sont ses pi'opres mots , et dit à ce complaignant : Disposai fœtentevi secare nasum , timent qui strumosus est ; qui se sent morveux se mouche, et qui est galeux se gratte. Ma harangue tient vingt-huit pages de latin; il y en a pour trois quarts d'heure, dixi ad ciepsydrani^ comme faisoient autrefois les avocats. Je n'y ai pas oublié le crime de la Constantin, qui fut pendue le mois d'août passé à la Croix du Trahoir, et y ai appliqué fort à propos le beau passage de TertuUien : Homicidii festinatio est prohibere nasci, etc. J'y ai aussi parlé de médecins du temps passé de qui Ton s'étoit servi pouf tuer leur maître ; mais je n*ai pris pour exemple que des gens de la vieille histoire , car ceux d'aujourd'hui sont trop gens de bien. Le plus moderne est un certain Lopez, médecin, trattre, empoisonneur et Portugais , qui fut pendu et étranglé à Londres , l'an 1594, pour avoir voulu empoisonner la reine Elisabeth, ù la persuasion des Espagnols, moyennant beaucoup d'argent qu'ils lui promettoient, et qu'ils ne lui fournirent point; mais aussi le bourreau d'Angleterre ne lui manqua pas. Grandes kabeo atdbores , et omni exceptiofie majores , Guillelmimi Camdennm , in vita Elizabethœ Angiorum reginœ , et ffugmiem Grotium , in Annalibus belgicis. Mais je ne vois pas que je vous ennuie en vous faisant part des folies de notre siècle , folio itaque manum de tabula.

Ne vous mettez pas en peine du livre du père J. de Bussit»res, Historia Frnuritp nb initia monarcinœ ad annum, etc. , ni. 18

474 LETTRES DE G (Il PATIN

que M. de Vernet imprimoit lorsqu'il tomba malnde, cela viendra en son temps.

Il y a longtemps que je n'ai vu ni rencontré votre M. Gras. Quand le jour de ma vesperie sera pris et arrêté , je le ferai avertir afin qu'il y vienne s'il veut; et j'en ferai autant pour le doctorat , qui sera environ quinze jours après. Mais que direz-vous de moi? N'est-il pas vrai que je ne vous saurois quitter? Excusez donc, puisqu'un sage ancien a dit : Gorrula res amor est. Ceux qui ont vu le cardinal Mazarin quand on le mit dans son carrosse pour s'en aller à Vincennes disent qu'on n'a jamais vu un homme si pâle et si défait ; il étoit inaurata pallidior statua. Le tartre vitriolé et la fréquente manne de Valot ne guériront jamais cette vieille intempérie de ses entrailles , laquelle cause la goutte , et qui tôt après être sup* primée causera la mort à ce mignon de fortune : StuUe , hnc nocte répètent animam tuant; et quœ paras(i\ eu jus erunt? Jamais monarque ni favori n'en eut tant durant sa vie, et néanmoins tout son fait ne sera pas grand'chose après sa mort , il y viendra comme les autres sans aucune exception de mérite, de faveur ni de fortune :

Suh tua purpurei venient vestigia reges , Depoêito luœu turba jcum paupere mixti.

Hélas! qu'un pauvre homme est heureux, s'il peut être routent dans une petite médiocrité! Salomon étoit bien plus sage que tous les hommes qui suivent la cour par avarice et par ambition , quand il disoit : Duo rogavi te^ Domine Deus , ve denegei mihi antequnm moriar, Vonitafem et verba mendacti longe fac a me; divitias et pmipertatem ne dederis mihi ^ Do^ mine , ne forte satiatus allieiar ad negandum , et dicam » quis est Dominus? aiit egestate compuhus furer et perjw'^m nomen Dei mei ; tribue tantum victui meo necessaria , etc.

Voilà Noël Falconet qui vient (ce dimanche 10 octobre à cinq heurfô? du soir) d'arriver de sa leçon d'ostéologie ; il a

A FALCONBT. 475

VU revenir le roi et la reine du boisde Vincennes, qui avoient avec eux le cardioal Mazarin ; n'est-ce pas un signe qu'il se porte mieux? Il y a encore deux leçons d'ostéologie, et après on fera les bandages et les opérations, où il aura toujours bonne place et y profitera s'il veut II a les Aphoristnes de Hollier, les ouvrages des deux Riolan père et fils , et un bon Perdulcis , desquels il témoigne d'être fort anaoureux. Tout l'hiver prochain nous aurons plusieurs actes publics au nombre de quinze , plusieurs dissections anatomiques ; et je re« commencerai, Dieu aidant, mes leçons à la lin de février « ou bientôt après, dès que les jours seront un peu plus grands; et ainsi je fais état que dès le mois d'août prochain il pourra être docteur, et aussitôt vous le prendrez chez vous pour le faire agréger à Lyon.

Nous avons ici perdu Scarron, le poëte burlesque (i), qui ne vivoit presque que des libéralités de la reine et du cardi* nal Mazarin, tant qu'il en pouvoit tirer, et de quelques dames libérales qui lui faisoient présent de quelques bijoux et d'ar* gent comptant.

Oejourd'hui, il d'octobre, m'est venu voir, tôt après dincr, votre M. Gras ; ma'S il ne m'a rien dit de nouveau : aussi n'avons-nous pas été tout seuls : plusieurs autres sont venus, et entre autres un savant homme de l'Université , nommé M. du Boulay (*2), qui s'en va faire imprilner un

(1) Paul Scarron , né à Paris en 1010, mort en 1C(K). Ln répulalion de cet écrivain est trop bien établie pour que nous donnions ici quelques détails. Qui ne sait que malgré ses infirmités , qui Pavaient rendu perclas, contrefait et comme un raccourci dès misères humaines . il étoît d'une humeur joviale et garda sa gaieté jiisqu^à la mort ? 11 arait épousé , en 165*2 , Françoise dWubigné, à laquelle il reconnut pour dot, deux grands yeux fort mutins , un trcs beau corsage , de belles mains et beau-^ coup d'esprit. Cest la célèbre madame de Maiutenon 'née dans la prison de Niort en 1635. morlo à Saiiil-Cyr on 1719). Scarron est principaiement connu par son Uoman comique et V Enéide Jtravestie en vers burlesques, les meilleurs de ses ouvrages. (R. P.)

X 1^* Bulspus , Histbria Universitatis Parisiensis , îpsius fundnlio^

grand ouvrage, savoir, Y HiMoire de l'/niversité de Paris, en six tomes iii-foHo , commençant avant sa première fondation par Icmpercur Charlemagne « et la prouvant. Ils se sont entretenus de ce beau dessein , tandis que j'en entretenois d'au* très , ou que je répondois à quelques malades. Enfin , nous sommes sortis ensemble , d'autant que j'étois pressé de quelques visites.

On dit que le roi d'Angleterre demande que la reine sa mère retourne à Londres et qu'elle s'y prépare. Le duc de Lorraine est ici fort mal content de ce qu'on ne lui peut pas rendre Nancy et d'autres places fortifiées , et sans garnison , comme il les demande. On dit qu'il est fort triste de ce qu'il ne peut rien obtenir de son Eminence. I^e Mazarïn est revenu du bois de Vincennes ; il est logé dans le Louvre , et est fort maigre. On fit hier une consultation pour lui; on s'étonne de sa maigreur, après tant de remèdes faits ci-devant. L'on dit que son foie ne fait plus rien qui vaille ; gare qu'il ne s'en aille par eau en Vautre monde , débet enim sibi tnetuere ab hydrope , vel a cachexia , quœ duo symptomaia , ejusdem camœ^ nimirum foîiis et cojitwtiacis intemperiei soboles ^ parum inter se differuHty nec mulium absunt a metavitœfaJtcdi. On dit qu'il est fort triste et fort abattu ; n'est-ce point de regret qu'il faille quitter tant d'écus , quos tanto labore sibi coUegit ? Et puis peutêtre qu'il n'est point assuré de ce qu'il deviendra en l'autre monde. Vous savez ce que c'est que d'être cardinal.

M. Radix , procureur de la cour, s'étant rencontré céans, a bien voulu se charger de la présente, ce sera lui qui vous la rendra. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

Ue Paris, le 10 octobre 16G0.

fiBm ndtionei, faûuUates, magistrëUts, décréta, censuras eljudicta in netjoliis pdei , privileg'a, comitia , etc. Cum imtrutnentfs pubfieis et aulhenticii a Carolo magno, ad nostra tempora (1000); Parievs, 1605lf)73,0vol. in-fol. (R. P.>

A FALCONKT. 277

LETTRE DXXXVIII. — Au même,

\\ est aujourd'hui arrivé dans nos écoles une chose extraordioaire. C'est que notre savant licencié, M. Dodart (I) , y a passé docteur. Ck)nime tout le inonde étoit assemblé pour voir commencer l'acte, il y manquoit un des àcieurs, le sieur Bodineau, Manceau recuit, qui Tait Thonime d'importance, à cause qu'il est un des couteaux pendants de Guénaut. On a envoyé chez lui le bedeau, qui Ta trouvé au lit, par lequel il a mandé qu'il ne pouvoit venir, qu'il est malade depuis samedi , sans en avertir le doyen ni aucun autre. Cela pouvoit empêcher l'acte, d'autant que sa présence y étoit nécessaire , et n'y ayant personne pour répondre en sa place à la ques* , \ tion que le président devoit faire: An arthriticis luctis usas? Ayant peur que l'acte ne fût différé à cause de cette absence, je me suis offert de répondre à ladite question sur-le-champ , à la place dudit Bodineau. En même temps M. Blondel , notre doyen, m'a dit que si: je ne me fusse trouvé là , qu'il l'auroit entrepris ; je lui ai répondu que je lui cédois la place, et qu'il valoit bien mieux que ce fût lui que moi, duplici nomine; V quUl étoit fort habile homme et qu'il s'en acquitteroit mieux que moi ; 2<> que, comme il étoit doyen , cela lui appartenoit mieux qaà pas un autre. Provinciam itaque suscepit non invitus. Tout l'acte s'est donc fait, et M. Blondel a ré* pondu sito ordine à la question : An arthriticis lactis usus ? ou comme le programme portoit, yoXocxroiro^c'oc ? C'étoit mon fils aîné qui répondoit à l'autre question : An arthriticis aquœ Borbcmenses? qui a assez bien fait , mais il étoit préparé. M. Blon* del« sans autre préparation, a fait merveille sur-le-champ, m promptu , et a parlé près d'une heure entière en fort bons termes , et a dit tout ce que les anciens on't jamais dit et rap-

(1) Voyfz la note ci-dessus, page 231.

278 LËTTUES DE (îUI I'aTIN

porté de lactis potu in curutiune vel prœcaïUione morùuruîtt. Enfin , il a conclu de fort bonne grâce sa réponse , au contentement et à l'admiration de toute la compagnie qui étoit de plus de trois cents personnes. Mon Dieu ! qu'il n'est guère de tels savants , au prix de tant d'ignorants qui , comme une mauvaise herbe, se rencontrent partout I

Dieu soit loué de la bonne nouvelle que vous me mandez , et que votre santé est en meilleur état , ce qui me réjouit fort. Ceux qui sont du parti de Guénaut , n'osant pas souvent or- < donner du vin émétique, qui n'est pas sans danger, ordonnent i dans les occasions du stibium diaphareticum , et disent qu'il i ne sauroit faire de mal ; mais ce n'est que pour le flatter, et I tout cela n'est que forfanterie aux dépens des pauvres ma- ! lades , quasi non liceat artem nostram exereere sine fuco , sine fraude , sine imjwstura. C'est Guénaut qui est un vieux singe , qui leur a appris toutes ces malices et fourberies. Pour feu M. Moreau , il est vrai qu'étant devenu vieux , factus ett polt/pharmaais, soit par complaisance envers Guénaut ou par flatterie envers les apothicaires, et peut-être pour gagner davantage. Il avoit beaucoup d'enfants, ce sont des foiblesses attachées à l'humanité; tout le monde n'est pas Nicolas Piètre, Jean Riolan ou Michel de la Vigne , qui se moquoient de bonne grâce de ceux qui se laissoient ainsi emporter au fll de l'eau et au courant des apothicaires. Auri sacra famés , quid non mitrtalia cogis pectora ? -

La saison est fort mauvaise et dangereuse pour votre M. Guillemin; mais les gens de bien meurent en tout temps. Quod mihidixisti, lapidi dixisfi. Je baise les mains à M. Barbier, et souhaite fort qu'il guérisse bientôt de son hydrocèle. Prenez donc l'air pour vous fortifier, et je ne laisserai pas de vous écrire tout ce qu'il y aura ici de nouveau , pour vous désennuyer, et peut-être aussi pour vous récréer.

On dit aujourd'hui que le Mazarin est au lit , que sa goutte l'a un peu repris , et qu'il est plus mal qu'hier. Tous ces

A CALGONKT. 279

sympldiues arUmliques, pueumatiques , coliques , néphrétiques et hémorrhoïdaux ne sont autre chose que ^.^^rifmxa xw xoxw; iywrw qucB nihtl nliud minarUur^ quam tandem affu*

On parle ici , ce jeudi 14 octobre » de grands jours en Auvergne, et que la commission est scellée pour M. le président de Bailleul , à cause de certains nobles de ce pays- là , qui font les méchants* La Rivière, gentilhomme d'ici près qui s'étoit rendu maître dans Hesdin , a été mis dans la Bastille pour un duel qu'il a voulu faire : cela ne touche point Tarn* nistie , et Tabolition qu'il a eue pour le fait de Hesdin. Le car* dinal Mazarinest au lit, pis que ci-devant; il a fait mettre un nouvel imp^t sur le vin de cinq sols sur chaque muid : voilà des fruits de la paix qu'a faite cet homme , qui ne songe qu'à de l'argent, et quihoc unummeditatiar^ ne quis quid habeat ^ comme faisoit cet empereur romain , qui étoit le méchant fils d'Agrippine. On dit que le comte de Soissons est tantôt prêt pour sou ambassade d'Angleterre, et qu'il partira lundi prochain. Hais partira-t-il , si son oncle est si fort malade?

Lundi prochain sera notre fête, M. saint Luc; nous avons ce jour-là une grande assemblée dans nos écoles , à la fin d*une grande messe , où on lit publiquement nos statuts, et le lendemain s'y dit encore une autre messe pour les morts, à laquelle nous sommes tous obligés d'assister par serment; et à la fin d'icelle les apothicaires et les chirurgiens viennent faire hommage à la faculté , et jurer entre les mains du doyen qu'ils nous reconnoissent pour leurs maîtres, etc. (1).

Hais je ne sais s'ils y viendront cette année, puisqu'ils n'ont pas encore obéi à l'arrôt, et qu'ils veulent à rencontre d*icelui se servir d'une requête civile. Nous avons quelques un» de nos compagnons malades ; notre maître Beda des Fougeraîs a fort mauvaise mine ; je ne crois pas qu'il puisse passer l'hiver sans quelque rude atteinte ; il est ici fort peu de malades. Je

(1) Voyes pae;e 174 et la note ci-«pr«t , page 280.

380 LETTRES DE (iUI PATIX

VOUS baise très humblement les mains , à mademoiselle Falconet et à notre bon ami M. Spon , et suis de tout mon cœur votre , etc.

P, S. Je ne veux pas oublier de vous dire qu'après les soumissions que les chirurgiens ont coutume défaire à la Faculté, ils paient au doyen 100 sous, tournois de redevance annuelle, qui est une marque de leur sujétion à la Faculté depuis longtemps; outre que chaque maître, du jour qu'il est reçu , paie encore par reconnoissance qu'il a de sa bonne mère la Faculté au doyen d'icelle , pour sa réception , 4 livres 12 fous, qu'on ne manque pas de leur faire payer, si eux-mêmes oublioient de prendre quittance (1).

De Paris , le 16 oclobre 1060.

LETTRE DXXXIX. — Au même.

Le cardinal Mazarin a été purgé fort heureusement, et il se porte mieux. On cherche de nouveaux moyens d'amasser de Targent; on casse dix compagnies du régiment des gardes, et on va ôtér les gages des officiers, ne leur en laissant qu'un quartier, excepté aux officiers des cours souveraines. On met aussi un impôt nouveau sur le vin et sur tous les bateaux qui arrivent au port, chargés de diverses marchandises; et de tout cela grandes plaintes. On dit que ce sont les fruits de la paix et du mariage, et qu'il n'en faut rien espérer davantage tandis que nos affaires sont entre les mains du Mazarin. La Sainte-Écriture nous menace de trois choses, si nous mettons

(1) Cette bonne mère , la FaeuUi ! amère et MDgIante ironie : boone mère ! qui les tenait dans Tavilbsement , dans i*ignorance et dans les dernières classes de la société, pour satisfaire cette insatiable puissance de vanité sociale qui s'appelle Thonneur du corps. Que les choses ont changé de face ! Le droit, le temps, la Providence ( les hommes n^ j ont jamais compté en vain ), ont donné à la chirurgie le ranj qui lui convient ; ils ont rétabli le grand principe de Vunité de Tart dans ses moyens , dans ses progrès et dans son but. (R. P.)

k l'ALcoNtr. 281

Dieu en colère , savoir, de nous faire tomber entre les mains d*un enfant, d*une femme et d*un étranger. Dieu soit loué, nous n'en sommes pas loin, sans ce qui peut arriver (1). Tacite a dit quelque part : Non esse Dits curœ securitatem nùstram , esse yltionem. Mais enfin le mauvais temps finira, ou par notre mort ou par celle de ceux qui en sont cause. Mais voilà que je reçois la vôtre, par laquelle j*apprends que vous êtes aux champs en meilleure santé, utinam in dies adaugeatur ! Noël Palconet prend plaisir à Tétude ; il a aujourd'hui assisté à la dernière leçon dostéologie chez H. Emmcrez, qui lui montrera aussi les bandages , et Tanatomie sur le premier corps qu'il pourra avoir. J'ai ici traité un épicier de Lyon , nommé M. Claret, oncle du jeune Tisseur ; j'en ai donné la pratique à M. Emmerez, qui Ta saigné, et dont il se loue fort. Ledit Claret n'a guère été malade; il m'a dit que M. Garnier est son médecin et son allié à cause de feu M. de Lamonière , duquel il est gendre. Il n'y a point de lieu plus propre pour passer docteur Noël Falconet qu'Angers , où j'ai tout crédit ; de là, il passera en Berry , à Nevers , à Roanne , à Lyon , où vous lu ferez encore un peu étudier auprès de vous et le ferez agréger; et je pense qu'il nous convient faire ainsi , puisqu'il n'importe d'où Ton soit docteur pour être agrégé en votre collège ; mats il faudra avoir l'oeil sur le jeune homme , de peur qu'il ne s'échappe, tUsdentadolesetnttdi. Vous savez que l'occasion fait le larron , et qu'elle guérit plus de malades que toute la science du monde. Imberbis juvenis^ custode remoto ^ gaudet eqms, etc., pour n'en pas soupçonner d'autres.

M. Barbier ne manquera pas d'obtenir le privilège qu'il demande contre les jansénistes pour le livre nouveau du P. Théophile Raynaud ; car les carabins qui sont sortis de la

(1] II falloit qae Gui Palin fût biea sûr de la discrétion de ses ami» , poar écrire de telles choses. Dans ces temps de despotisme et d*arbi- Iraire , il s'exposail beaucoup avec une telle liberté de plume , mab le Balarel remportait ; Juvénal , comme il le dit , était un de ses saints.

i)rayelle du F. Ignace, ces maîtres passetin^ gouveriiOHt tout'à-fait M. le chancelier, et font de lui tout ce qu'ils veulent, tant il a peur d'être dégradé et dessellé avant que de mourir.

Nous avons aujourd'hui célébré la fête de H. saint Luc (1), et assisté à la messe ; la plupart de nos anciens n'y étoieul point, car j'ai été le quatrième à l'offrande, tiuénaut est allé à cinq lieues d'ici, à Noisières, près de Lagny, y voir M. Groin des Bordes, qui est demeuré malade de sa chute et de sa tête. Ne seroit-ce point grand dommage s'il roouroit ! Mais en cas que cela arrivât et que le diable l'emportai, fau<» droit-il crier au larron? Il se porte mieux (ce 10 octobre); Guénaut en est revenu , on dit qu'il n'en mourra pas. N'est-ce pas que Dieu l'attend à pénitence? Hais seroit-elle bonne sans restitution? Nenni dà. Si Uieu attend que ces gens-là rendent tout ce qu'ils ont dérobé, il a beau attendra.

M. le comte de Soissons est parti aujourd'hui pour l'Angleterre, et la reine d'Angleterre partira jeudi prochain avec sa iille pour Londres. Le cardhial Mazarin n'est pas bien; on a encore consulté pour lui, et il devoit être saigné ce matin : c'est signe qu'il y a encore quelque chose. On lit avant-hier relever pour lui deux asclépiades, savoir, Valotet Yvelin; voilà les Piètre et les Durct de ce temps , au(|uel Dieu nous a réservés. On dit qu'il a toujours froid, et qu'il Jui faut réchanf* fer les pieds et les cuisses à toute heure; c'est là un mauvais signe; de plus on dit qu'il amaigrit fort, his gradiùtês iiur ad requiem sem^ntenxam, M. Colbert , intendant de sa maison , avoit la charge de secrétaire de la reine, il Ta vendue à M. Housset, trésorier des parties casuel les, 500,000 livres. Je vous baise les mains , à mademoiselle Falconet et à notre bon ami M. Spon, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 19 octobre 1660.

(1) On remarquera celle expression qui sent son moyen -Age, M. saint Luc. (R. P.)

A FALCUMIT. 283

LETTRE DXL. — Au mênia.

Je vous dirai pour nouvelles que l'évoque de Mende mourut, et le môme jour, madame la douairière de Rohan, jadis mère de Taucrède. Elle étoit lille de feu M. de Sully, surintendaiii (les finances du temps du bon roi Henri IV.

Le cardinal Mazarin n'est pas bien; il a des syncopes et un refroidissement des extrémités. Il gronde ses médecins, et leur reproche qu'ils n'ont point de secrets pour Tempéclier de mourir. Voilà encore un évéché à distribuer, à donner ou à changer contre le prieuré de Sainte-Croix, tant il y a que le cai*dinal Mazarin se maintient fort dans le beau et fructueux titre à* héritier universel du genre humain, 0 le bon temps « s'il dure ! Quelques uns disent ici que, si le cardinal mouroit, la place seroit occupée par M. le Tellier, secrétaire d'État , ou par l€ milord Montaigu, Âuglois, jadis huguenot, aujourd'hui abbé de Saint-Martin de Pontoise, pour le grand crédit qu'il a chez la reine-mère, ce que je ne puis croire de ce dernier, quand ce ne seroit qu'à cause qu'il est étranger. Quelle pitié scroit-ce , après un ItaUen , qu'il nous vint un Anglois , comme si la France étoit dépourvue de grands hommes capa* blés d'être premiers ministres I Pour M. le Tellier, je l'aimerais mieux qu'un autre , car il est bon François et a l'àme bonne. Il n'est pas de ces courtisans enragés et athées. Il croit eo Dieu de bonne sorte , je le sais de bonne part. Il est homme fort sage et fort réglé , bon ménager, et fort entendu dans les grandes affaires.

Il est mort ce matin un de nos médecins , nommé Jouvin y âgé de soixante-cinq ans. Il n'étoit pas de ces grands arbalé* / triersquien tuen^tant, car il ne voyoit guère de malades. IP étoit riche , fils d'un marchand et receveur provincial des décimes en la géuérah lé de Lyon. Il m'avance d'un point, il n'y en a plus que vingt avant moi. Ayez soin de votre santé , et ne nous écrivez que pour nous en donner des assurances. Je suis, etc.

De Paris , le ^ octobre 1600.

284 LKTTHES DE tit'l PATIN

LETTRE DXLI. — Au même.

On dit ici que la reine d'Angleterre partira demain pour 8*en aller à Londres avecla reine, sa fille; on dit qu'elle est fort affligée de ce que le duc d'York , son fils , a eu un enfant , et qu'il a épousé la fille du chancelier d'Angleterre. Cette douleur est survenue par- dessus les regrets qu elle a voit de la mort de son troisième fils , le duc de Glocester.

. La reine-mère a été saignée, le cardinal Mazarin a été purgé, et commence d'user dos eaux de Saint-Myon; dans quelques jours il les quittera faute de soulagen>ent , et en prendra d'autres, adaucta tabc; on le mettra au lait d'ànesse ou de chèvre, et puis enfin au lait de vache , a qm forsan suffocabttur : et yoi\k comment traitent ici leui*s malades ceux qui disent qu'il faut attraper leur argent, varietaie^ noviMe^ muitiplicitate remediorwn, Mazarin a empli la cour de char* latans , il y en aura assez pour abréger ses jours. Les grands sont malheureux en médecins; ils n'ont que des fourbes de cour, des charlatans et des flatteurs étofiës d'ignorance.

Gaudeo plurimum quod mutatio loci tibi profuerit : vous trouverez quelque chose de bon in opuscidis Gorrei^ dans le

/ commentaire des deux thèses. Sur les plaintes du recteur de l'université de Reims en Champagne, que pas une des Facultés n'y faisoit son devoir, la cour a donné arrêt par lequel elle ordonne une entière réformation d'icelle, et a nommé divers députés pour cet eflêt, desquels je suis un. Le cardinal Mazarin a fort gourmande Valot, l'a chassé de sa chambre, et lui a défendu d'y rentrer; il dit qu'il a remis toute son espérance sur Guénaut et Esprit; il leur en dira autant qu'à Valot dans quinze jours, car tous deux ne valent pas mieux. On dit que M. Colbert, son intendant, n'est allé à Rome que pour traiter avec le pape du rétablissement du cardinal de Retz. Je

, vous envoie l'arrêt du recteur de Reims; je pense que cette

/ réformation en attirera d'autres, d'Angers, de Valence , etc.

I I^e cardinal a quitté sos eaux, et pnjiis hiAet. M. de Vertaniont, mailre des requêtes, est mort; c'est celui qui avuit

> A PALCONET. 283

donné l'arrêt de surséance pour les chirurgiens. Ces gens-là portent malheur à tout le monde ; leur avocat, M. Pucelle, est mort aussi; le chirurgien Cressé mourut hier. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur voire, etc.

De Paru , le 29 octobre 1660.

LETTRE DXLII. -^Aumêtue.

Je vous remercie du catalogue des livres du père Théophile Raynaud, cela me fera connoitre ce qui me manque de ses œuvres. J'aime tout ce qui vient de lui; c'est un homme d*un savoir prodigieux ; il sait tout. Je n'ouvre jamais aucun de ses livres que je n'y apprenne quelque chose , ou que je ne recon* noisse sa belle, riche et féconde polymathie. Plût à Dieu qu'il n'eût que trente-cinq ans, et qu'il fit bientôt imprimer tout ce qu'il a de reste de manuscrits et de livres composés, pour pouvoir jouir de son travail ! J'ai acheté tout ce que j'ai pu trouver de ce qu'il a mis au jour. J'ai autrefois appris quelque chose dans sa Morale ; mais surtout j'ai profité avec grand plaisir, et une récréation d'esprit extraordinaire dans sa Théologie naturelle. Tous ces petits traités qu'il a faits sont beaux et admirables.

Je me prépare à ma harangue pour l'acte de M. de Laval. J'y chapitrerai comme il faut MM. les pharmaciens et faiseurs de quipro quo^ les glorieux barbiers et estafiers de Saint-Gôme, les chimistes, paracelsistes , van lielmontistes et autres ennemis du genre humain. M. Racine, conseiller de la cour, voyant que les charges sont bien chères , a vendu la sienne 69,000 écus. Il a beaucoup d'enfants; il est fils d'un confiturier. On parle de deux parlements nouveaux , l'un à Perpignan , l'autre à Arras : c'est peut-être pour faire peur aux autres.

l-,es exécutions criminelles d'Angleterre ont été faîtes en trois jours dtflërents. Le ministre passa le pas tout seul et de

286 LfiTTRBS DB GUI PaTIN

$ens fort rassis. Il déclama hautement et rudement contre le feu roi Charles I*' et contre toute sa famille, particulièrement contre le roi Charles II , disant quMl en méritoit autant que feu son père ; que tous ne valoient rien ; que la famille des Stuarts méritoit d'être exterminée. Il mourut ensuite courageusement. Le colonel Harrison en fit autant à son tour. Je suis , etc.

De Paris, le 5 novembre 1660.

LETTRE DXLIII. — Au même.

Je vous ai écrit par la voie de M. Langlois; vous y trouverex deux chapitres de ma vesperie, de la main de Noël Falconet , qui assiste soigneusement à la dissection d*un corps tué dans les marais du Temple. On dit que c*est d'un de ceux qui tuèrent le pauvre chevalier de Maurennes il y a trois ans , et qui étoit un des domestiques de feu M. de Candale, qui mourut à Lyon.

,' Enfin , M. Blondel est encore doyen , non seulement malgré I lui et ses ennemis, mais ses amis aussi. Nous avons été assemblés ce matin ; il a remercié la compagnie , et a demandé qu'on lui donnât un successeur. Cinq électeurs ont été nommés, qui, après avoir prêté serment, se sont assemblés, et ont convenu qu'il falloit, pour le bien de nos affaires, le continuer. Leur rapport étant fait , la plupart , voire même toute la compagnie a été de cet avis ; nous étions environ quatrevingts. Néanmoins il s'en est trouvé quatre qui s*y sont opposés , qui sont des plus chétifs de la troupe , savoir, Hardeuin Saint-Jacques , Mauvillain et les deux Denyau. Cela a mis la division dans toute l'affaire , et re infecta discos$wiits. Ainsi il demeurera doyen puisqu'il a les mains garnies, jusqu'à ce que le parlement en ait autrement ordonné.

La reine d'Angleterre arrive aujourd'hui à Calais , où son fils le duc d'York vient au-devant d'elle. La penderie conli-

A PALCONET. 287

nue à Londres, il y en a déjà eu dix d*exécutés; les deux derniers ont été les deux colonels qui avoient eu cliarge du parlement de faire faire Vexécution du feu roi. Tous ces criminels sont d'étranges gens , quàs non pœniiet quidqucan née facti nec mortis. Ce sont des martyrs d'État et du temps ; il me semble qu'il faut être bien infatué. Je pense que cela n*appartient qu'à cette nation, qui a quelque chose de particulier plus que les autres , sunt sœvi , féroces et ferini , ideoque pêne faitii.

M. Ménage m*a dit aujourd'hui que le cardinal Maxarîn se porte mieux. Le roi a été saigné trois fois cette semaine pouri une diarrhée bilieuse, On dit que le roi d'Angleterre veut bien donner sa sœur en mariage à M. le duc d'Anjou, mais qu'il y a déjà bien de la jalousie.

Le cardinal Mazarin se porte mieux , et le roi pareillement. Sa majesté a fait défense que personne n'ait à faire aucun bâtiment d'ici à dix lieues à la ronde. On dit que^c'est pour faire quatre grands ateliers d ouvriers aux maisons royales qu'il veut faire rebâtir ou achever , telles que sont le Louvre , Saint-Germain-en-Laye, le bois de Vincenn.es, etc. La reine Christine deSuède est enfin entrée dans Stockholm, la capitale du royaume , et y a été bien reçue. On dit qu'elle y brigue la qualité de tutrice du petit roi, qui n'est que fils de son petit-cousin.

Je ne sais rien des nouvelles de notre doyen , sinon qu'il n'y a rien d'avancé ni pour ni contre , à cause de l'absence de MM« le premier président et l'avocat-général Talon. J'apprends seulement que vers la fin de la semaine il y aura une assemblée de notre Faculté pour cette affaire , sur ce que M. Rlondel même ne veut point être continué, appréhendant d'avoir encore une fois autant de peine qu'il a eu depuis deux ans. Et en attendant, voilà ma vesperie reculée pour quelques semaines. Voilà le scandale que font les fous dans les compagnies.

Je viens d'emprunter le livre des miracles du Dauphiné, de

M. Hentel , notre collègue, h qui Tauteur même Ta envoyé ; en voici le vrai titre : Septem miracula Delphinaitus ^ ad Christinatn Alexandratn^ nerenissimam Suecorum^ etc. Gratiano^ poli apud Philippum Chorvys bibliopolam et typographuni re^ gium in foro mali consilii 1656. Ce n'est qu'un petit livre in-octavo. Je vous supplie de m'en faire avoir quatre exemplaires. Aimez-moi toujours , s'il vous plaît , et croyez que je suis toute ma vie votre » etc.

De Parb , le 9 novembre 1660 , la veille et surveille des pithœgia v«t9rymi paganwrum (i).

LETTRE DXLIV. — Au mhne.

Par la lettre que Je vous écrivis hier, ce 10 novembre , je vous priois de m'acheter un livre de Grenoble , Septem miracula Delphinnfus , fait par M. S. Boissieu , premier président de la chambre des comptes. II est gendre de M. Dageaut {ï) , qui fut le premier auteur de la ruine du marquis d'Ancre, qui le rendit odieux au roi, et après le fit tuer, afin d'obtenir sa confiscation et devenir riche tout d'un coup : hœsunt partes aulicœ^ quibus, tanqunm vino suavissimo, inebrinntur komines.

(1) Fêtes qui se célébraient en Phonneur de Bacchus, après les ven* danges. (R. P.)

(2) Ce nom, écrit ainsi dans toutes les éditions de Gui Patin , ne peut être que celui de Charles-Albert de l^u jnes, favori de Louis XIII. Ce triste et faible roi, toujours destiné à être gouverné et à détester ses tyrans, ne pouvant plus supporter Concino Concini (le maréchal d*Ancre), le fit tuer, au mois d^avril 1617, par Vitry, capitaine de ses gardes , Duhallier et Parray. Aussitôt qu^on apprit au roi la mort de son ministre , il se montra aux fenêtres de son palais et cria aui conjurés ; « Messieurs , grand merci à vous , à cette heure Je sub roi. » Néanmoins , il n*os» Jamais employer ce moyen contre le cardinal de Richelieu , qu^il abhorrait et craignait plus encore que le maréchal d'Ancre. Kl c'était là le hls de Henri IV ! (K. P.}

Mais telles finesses ne se trouvent point dans TËvangiie, aussi sont-ce des coups extraordinaires qui sont tout-à-fait des coups de maître. Je vous prie d'excuser les peines que vous donnent mes petites curiosités.

Le cardinal Mazarin a dit au roi que les médecins ne sont que des charlatans. Le roi s'est dépité contre Yalot , et au lieu de prendre sa médecine, Ta jetée par terre.

Les six corps des marchands sont ici fort en émeute pour un épicier nommé Niceron , que Ton a mis dans la Bastille. Ces messieurs ne veulent point laisser passer un monopole que messieurs du conseil veulent faire sur les huiles de baleine. Ce n'est que de l'argent qu'on cherche pour faire des ballets, et en envoyer en Italie. On en apprête un cet hiver qui coûtera , à ce qu'on dit, un million. Ces gens-là ne veulent que notre bien , et nous ne le pouvons souffrir. Le roi aime assez à jouer, mais il ne joue pas trop bien , et perd beaucoup ; passe pour lui , il est le maître , il a de quoi jouer , de quoi perdre et de quoi enrichir. Il y a deux femmes à la cour avec lesquelles il n'a pas regret de s'entretenir et de jouer: ce sont la comtesse de Soissons, nièce de son Éminence, et madame Fouquet , femme de M. le procureur-général et surintendant des finances.

On parle ici de faire une nouvelle création de cent procureurs au parlement, où il y en a déjà près de cinq cents, dont il n'y en a pas deux cents qui gagnent leur vie. Ils s'en vont faire une rude batterie et bien du bruit au Palais contre le partisan qui a entrepris de faire valoir ce parti. On dit que le cardinal s'est vanté qu'avant qu'il soit peu de temps il veut rendre le roi le plus absolu de l'Europe ; il l'est, ce me semble, déjà assez: plenitudopotestatis, plenitudotempestaiù.

Ce matin a été dite la messe en musique dans le Palais, où le parlement a été en robes rouges à l'offrande. On appelle cela la messe des révérences , quelques uns l'appellent le ballet des éerevisses. Il y avoit peu de monde, pas même un président au mortier, et n'y avoit guère que vingt conseillers. On dit m. ' î«

que ceica se fait par mépris du premier président , qui u'^i pat ' aimé, dont je suis bien marri, car c'est un excellent personnage. Je ne sais quelle peut être la cause de cette haine , ^ ce n'est qu'il est trop bon : nequidem Jupiter omnibus wiquam plncuit. Les gens de bien sont toujours en grand danger de déplaire et d'avoir be^ucoup d'ennemis , dum iniqui domiiUtHtur. J'entends tandis qu'il est grand ponibre de mécksm^ i comme il est aujourd'hui : his nostris temporibm viget impietas , urget iniquitas , miscent , turbant mores mali. Néanmoins , j'avoue qu'il y a encore bien du monde aux champs, que peu de conseillers en sont revenus , à cause que le froid ne les en n . point encore chassés.

Le cardinal Mazarin se porte mieux ; Valot a dit à ma demoiselle la duchesse d'Orléans que les eaux minérales d'Encausse (l) lui avoient un peu fortifié et raccommodé l'estomac, mais qu'il ne savoit pas combien durera cç soulagement.

On dit que le pape est en colère contre les ducs de Parme et de Hodène , qu'il ne veut pas tenir l'accord qui est dans le traité de paix, et qu'il veut que ces princes lui fassent raison, et même a donné des commissions pour lever des soldats : plura non habeo quod scribam. Je vous baise très humblemeot les mains, à mademoiselle Falconet et à notre bon ami M. Spon , et suis de tout mon cœur voti*e , etc.

De Paris, le 12 novembre 1660.

LETTRE hXiy , — Au même.

Ecce iterum Crispinus^ et est mihi sœpe trocandtfs ad partes^ c'est-à-dire que je vous écris derechef, sans compter ce que je ferai à l'avenir, si la matière ne me manque pas. Martial a

. (1) Voyez, sur ces eiux. Uietionnairé un'vertèl de matière médi- Qnle , v^r IMM. Méral et Delen.s ; Paris , 1831 , l. Il I, p. 113.

A FALCONST. 291

dit quelque part qu'il auroit de la peine à s'empêcher de faire des vers et à brouiller du papier : ainsi aurois-je de la peine à me retenir de vous écrire, car j'y ai double satisfaction : Tune en vous écrivant , et l'autre de ce que je crois que vous n'êtes point marri d'apprendre nos petites nouvelles. Et pour commencer, en voici un qui a perdu plus que vous et moi. C'est M. Châtelain , docteur de Sorbonne et vieux chanoine de Notre Dame , qui mourut hier dans un âge fort décrépit. Il étoit bien temps qu'il mourût. Il avoit autrefois bien cherché la pierre philosophale sans la trouver. Enfin il l'a trouvée sans la chercher dans une bière de plomb où il est gisant. Croiriez- vous bien qu'il y eût encore de ces fous-là? Oui , certes, pour en jurer à la huguenote; il n'y en a que trop qui n'ont point fait leur profit du colloque d'Érasme contre les alchimistes , et qui n'ont point lu le chapitre de la pierre philosophale dans les discours politiques et militaires du sieur de la Noue. Je ne vous dis pas que lui et ses souffleurs ont fait de la fausse monnoie , car ce seroit médisance , e( néanmoins on fait quelquefois l'un sous ombre de faire

Tautre.

Je viens de recevoir votre lettre. Ace que je vois votre MGuillemin résiste à la mort qui le chicane. Dieu veuille que les eaux de Saint-Hyon lui profitent , mais j'en doute. Il y a trois remèdes dont le succès se connoit par la preuve qu'on en fait, le lait, le bain et les eaux minérales. Nous avons aussi un de nos médecins malades , c'est le bonhomme M. Perreau , le contretenant de de Gorris et grand anti-antimonial , dont même il a écrit; il a soixante et seize ans, ce qui est une mauvaise marchandise. Je suis toujours votre , etc.

De Fsrifl, le 23 novembre J660.

LETTRES DE GDl PATIN

LETTRE DXLVI. — Au même.

Le jour de ma vesperie est venu ; j'ai récité ma harangue, qui a duré une heure tout entière , non sans l'impatience de quelques particuliers qui avoient regret de s'y voir maltraités, tels que nos vendeurs de remèdes spécifiques , poudres hydragogues , pilules et autres secrets , lesquels pouvoient pourtant s'en aller, puisque les portes étoient ouvertes : c*est la coutume des méchants de n*écouter qu'impatiemment qu'on leur fasse leur procès; mais mou exhortation a plu à tout le reste de la compagnie.

M. Blondel continue à faire le doyen ; je crois que ses opposants n'osent poursuivre , quoique Guénaut en soit un , qui s'est déclaré des premiers contre lui , et a fait ensuite signer quelques autres de sa cabale. M. Blondel me dit hier qu'il avoit en main une pièce pour faire perdre le procès à de Gorris , et qu'il ne jouiroit jamais du revenu , et ne tiendroit jamais la place d'ancien maître. C'est qu'autrefois il passa maître ès-arts en l'Université de Paris , et fit serment d'être catholique, et n'eût point autrement été reçu. Or, est-il qu'il ne fut jamais que huguenot, étant né à Chàteaudun de parents huguenots, et MM. de la grand'chambre seront bien aises d'avoir ce prétexte pour le condamner.

MM. de l'Université de Paris ont fait travailler un habile llbmme, nommé M. du Boulay, Angevin, qui a fait, par plusieurs années, la première dans le collège de Navarre, à l'histoire de leur corps, Stitdii parUiensis (I).

Enfin le bonhomme M. Perreau est enterré dans Saint- Paul , sa paroisse ; je n'ai pu y assister, d'autant qu'il m'a fallu aller à quatre grandes lieues d'ici. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 96 novembre 1650.

(1) Voyei ci-demus la note page 27tf.

LETTRE DXLVIl. — Au même.

Le cardinal Hazarin , ce 1*' décembre , est au lit , fort tourmenté de la goutte ; on dit qu'il deviendroit pape , s*il avoit bien de la santé. Après la goutte, la pierre viendra, et puis enfin aliquid humanùus cantingety qui lempéchera de devenir pape : sic hommes moriuntur.

Nous avons eu aujourd'hui , 2 décembre , un acte dans nos écoles, auquel le premier médecin de la reine a assisté près de trois heures. Après qu'un de nos docteurs a eu achevé de disputer, il s'est levé, le chapeau au poing, et a prié la Faculté qu'on le laissât disputer, et a disputé fort bien , mais il a été un peu long; il est bon philosophe. Il vouloit prouver que facultas vitaiisnon est naturalis , ex autoritate divi Tho-mœ Aquinatis, etc, (1). Vous savez que tous les Espagnols parlent mal latin, néanmoins ils aiment a ergotiser. Notre savant jeune docteur, H. Dodart, présidera jeudi prochain, c'est-à-dire qu'il paiera sa bienvenue (carnousy aurons tous chacun quatre livres pour notre assistance ; autrefois il y avoit un dtner pour tous, qui fut converti en argent l'an 1633, pour un petit désordre qui arriva Qt qui fut cause d'un plus grand bien) , et après il jouira des droits de l'école comme les autres docteurs.

Hier, par arrêt de la grand'chambre, M. de Thoré, prési* dent ci-devant en la troisième des enquêtes, et fils de feu M. d'Emery (2), surintendant des finances (il étoit de Lyon , et se nommoit en son nom Particelli), fut déclaré fou et tout-

(I) Oa subtilisait étrangement à cette époque dans les écoles , et le rajet de cette thèse en est un èiemple. La scolaslique du moren-iige avait encore de Pinflaence. C'était le temps des hypothèses anthropologiques les plus bizarres : aussi , avec un peu d'espril , de subtilité , d^obscurité , les hâbleurs de philosophie acquéraient-ils une réputation bîentAt dissipée au soufBe de la vérité. (R. P.)

(2) Voyez les notes tome I , page 495 ; tome 11 . page 19.

Î91 LETTRES DE «l'I PATIN

à-rait ruiné et perdu d*esprit, et ensuite fut approuvée la vente que ses pareots avoient faite de son office de président au profit de M. de Fourci , qui étoit l'acheteur et gendre de M. de Boucherat , mattre des requêtes.

Les politiques spéculatifs parlent ici de plusieurs mariages, entre autres de celui ou de ceux d'Angleterre, pour le roi et son frère le duc d*York. On dit que le roi d'Espagne fait tout ce qu'il peut afin de retirer Dunkerque des mains des Anglois, et de garantir la Flandre de leur invasion ; et comme nous en sommes en quelque façon les médiateurs, ils nous offrent Saint-Omer, Aire et Cambrai, si nous voulons leur rendre Gravelines et Dunkerque. Tout cela n'est peut-être pas vrai , Aiais on en parle fort ici ; il n'en sera que ce qu'il plaira à Dieu.

Il y aura demain dix-huit ans que le diable , à ce qu*on dît, emporta le cardinal de Richelieu. Ejm reliquîœ nunc nos exfTcent , comme Cicéron disoit d'Antoîne après la mort de Jules-César.

On dit qu'il y a im grand ravage d'eaux à Rome, bien du peuple noyé, avec perte de plus d'un million de biens. Dieu soit loué que le pape et le général des jésuites n'ont pas été noyés! On dit que M. le cardinal Mazarin veut devenir pape, et que pour cet effet il va se faire pfêtre. Cela me fait souvenir par antithèse d'un distique assez grossier, que je sais il y a plus de quarante-cinq ans :

Dœmon langnebat , monaehus tune e$H volébat , A4t ubi convalnit , mamit ul ante fuit.

Dieu nous envoie sa paix et du pain , qui est ici bien cher, et qui fait bien crier les pauvres gens, $ed nulia cwa Hip' /mcUdi.

Il y a, ce 3 décembre, au parquet du parlement, un édil du roi pour la réformation des habits. Il y a ici trois morts de remarque, savoir : madame de Ventadour, la bonne femme,

A FALOONET. -295

âgée de plus de quatre-vingts ans ; elle étoit tante du prince de Gondé, et fille da connétable Henri de Montmorency, qui mourat l'an I6f4. La seconde mort est du chevalier de Roquelaure , qui était un bon compagnon. La troisième est de M. d'Hozier, grand et savant généalogiste de France (1), que M. Barbier, votre imprimeur, connoissoit et qui étoit de ses amis. On attend ici dans peu de jours le comte de Soissons , qui revient d'Angleterre ; on croit que, bientôt après, la reine d'Angleterre le suivra et viendra ici pour traiter du mariage qui est sur le bureau. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 3 décembre 1660.

LETTRE DXLVIll. — Am même.

M. Moreau est fils de feu M. René Moreau, et a sa charge de professeur du roi : c'étoit un grand personnage. Il fera à quatre heures , et moi à cinq ; il dictera de morbis mulierum^ de quibm tam mtiiti scripserunt , Mercurialis , Mercatus , Rod. a Castro , Primerose, et le Varanda de M. Gras et tant d'autres. Cui non dtctus Hylasî Toutes ces leçons des écoles ne sont que des rapsodies tirées des bons auteurs, par des gens qui n'en savent pas tant qu'eux. Fabr. de Hilden n'étoit qu'un chirurgien bene nnimatm, sed parum doctus; mais il est facile, et bon pour quelques observations (2). Sa meilleure

(i) P. d'Hozter, né à Marseille en 1592. Indépendamment de pla« tîenrs généalogies particnKères imprimées , il a composé VHittoir$ ginMoftfue dê$ prineipaln maisons de France ; ou^tB^e considérable en iSO Tolumei in-folio » resté mana^ril et conservé à la Bibliothèque royale. Voyez la note 1 1, p. 201. (R. P.)

'2] Guillaume Fabrice, dit de Hilden, du nom d'un village voisin de Colore, où il naquit le 25 Juin 1560, fut, au contraire, un des chirurgiens les p}v» remarquables de son temps. (R. P.)

216 LETTRES 1>K Otl FATIN

éditiou est in-fblk) de Francfort, depuis l'édition in-quarto de M. Huguelan, qui n'est pas si ample ni si bonne. Votre M. Guillemin ne vivra plus longtemps, les archers de la mort le tiennent, tandis qu'on lui fait son procès, éinofrtxia et sitis inexplicabilis, vel inextinguibilis : brevi vetUurus est in ratio^ netn libitinœ.

Je viens de voir M. le premier président, qui m'a fait grand accueil ; il y avoit longtemps que je ne l'avois vu; il m'a fait promettre que dimanche prochain j'irois souper avec lui, à quoi je ne manquerai pas, Dieu aidant. On parle fort ici de redit de réformation des rubans et des dentelles, que l'on dit qui sera publié lundi prochain , sur quoi les marchands crient bien fort; mais on m'a dit de bonne part que le roi ne fera aucun auti*e édit pour imp^t ni vexation quelconque, ni de nouveaux procureurs, ni aucune autre création d'officiers. On dit que M. le maréchal de Fabert va être fait surintendant avec H. Fouquet ; d'autres disent que celui-ci est haï, et qu'il sera disgracié et dépouillé (1).

Un conseiller de la cour, nommé de Perrigni", fut hier reçu second président en la troisième des enquêtes à la place de M. Guénegaud , frère de MM. les trésoriers de l'épargne et le secrétaire d'État , de quoi plusieurs de la cour sont fâchés , à cause qu'il est gendre d'un partisan nommé Margonne. On dit qu'ils ont changé leur nom en cette famille; que son grand-père étoit un tailleur, nommé Peau de Loup, et celuici a une belle charge dans le parlement de 412,000 livres . et porte le nom d'une ancienne famille de Paris, qui est fort honorable , savoir, de MM. de Perigni-Picard. 0 magnum forturuB numen l

Le cardinal Mazarin est au lit de la goutte et d'un mal de côté; il se plaint fort de Valot , Esprit et Guénaut ; il dit que les médecins n'ont que des paroles, point d'effet; qu'il est

(1) On voit que Torage contre le fastueux surintendant était déjà pres9(in(i. (R. P.)

A FALCUNET. 297

bien misérable, de ce qu'on lui a toujours promis d^apaiser ses douleurs , et qu*il en a toujours qui le persécutent. Voilà un temps qui lui est encore fort contraire, savoir, fort humide, et après sa goutte, la néphrétique viendra. On dit que Ton a semé dans son antichambre des billets , et chez la reine, qui disent : Qui nous délivrera de la paix mazarine ?

MM. du clergé ont ici tout nouvellement censuré la traduction du Missel romain , faite par M. Voisin , prêtre , jadis conseiller au parlement de Bordeaux , qu'il avoit dédiée au prince de Conti , qui est dans une grande dévotion , jusque là qu'il en déplaît au cardinal Mazariu , oncle de sa femme. La reine-mère a dit au cercle que la reine d'Angleterre ne viendra point sitôt; elle veut encore quelque temps demeurer en Angleterre pour y faire régler tous ses droits et prétentions par le parlement , après elle viendra à Paris pour y achever ses jours , sans avoir aucun dessein de retourner jamais en Angleterra

On a aujourd'hui reçu conseiller de la cour M. de Gocq» jeune homme , par survivance, à la place de M. Magdelaine, son grand-père. On prépare ici un grand ballet, qui ne peut être prêt que pour Pâques.

M. du Tronchet, conseiller de la grand'chambre , a vendu sa charge 72,500 écus au fils de M. de Pontchartrain , président des comptes. Des deux grands vicaires du cardinal de Retz, l'un vouloit que l'on conférât ici les ordres de prêtrise la semaine prochaine , l'autre n'en étoit point d'avis. Le cardinal de Retz paroit en avoir été averti; mais il leur a mandé qu'il leur défendoit expressément. 11 y en a qui croient qu'il n'est point loin d'ici , et au guet de ce qui peut arriver, $i quid humanitus contingat illi homini^ per quem stat quominus hic fruatur et summa dignitaieet intégra liberUUe, On dit qu'il y a un fils d'un maître des comptes qui offre 73,000 écus d*une charge de conseiller à la cour, mais qu'il n'en trouve point : voilà bien de l'argent pour de la fumée et 400 livres de rente. J'ai ici un beau livre que j'ai depuis peu reçu de

298 LETTRES DE iil'l PATIK

Fraïjcforl : Thomœ Jteinesii , Casp. Hofmmmi et Admni Ruperli Fpistolœ : c'éioient trois savants hommes (le premier des trois est encore vivant) qui s'entr*écri voient des lettres les uns aux autres avec beaucoup de bonté , d'humanité et de littérature. Les carabins du P. Ignace ne font pas des livres de telle trempe. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 10 décembre 1660.

LETTRE DXLIX. — Au même

En quelque état que soit le Mazarin , on ne laisse point de chercher de l'argent ; car on envoie des billets portant taxes de certaines sommes à tous ceux qui ont tenu des fermes du roi, tant grandes que petites. Il a la goutte à la main et ne peut signer; mais il fait jouer devant lui pour se récréer et se divertir à gagner. Il y en a bien d'autres que lui qui feroient volontiers de môme. On dit ici que M. le maréchal Fabert va être surintendant des finances , ce qui fait trembler beaucoup de partisans ; c'est un fort homme de bien et fort entendu ; mais néanmoins peut-être qu'il fera comme les autres quand il y sera parvenu.

Je soupai hier, ce lundi 13 décembre au soir, avec M. le premier président. Comme je l'entretenois seul dans son cabinet, Vécuyer de mademoiselle la duchesse d'Orléans y vint, et depuis nous fûmes souper ; et comme nous commencions à parler après souper, il vint un évêque de Vannes , qui nous empêcha si bien que je ne lui dis presque rien de ce que j 'a vois à lui dire. Je viens d'apprendre que M. Fouquet, intendant des finances, a reçu ordre de ne traiter avec qui que ce soit, ni de faire aucun étal pour l'an l66î : cela augmente le soupçon de ceux qui désirent ou qui espèrent qu'il y aura du changement en cette grande charge.

Notre M. Blondel se veut démettre de sa charge , et m'a dit

que samedi prochain nous aurons une assemblée pour iur faire un successeur ; ce qu'il fait de son plein gré, sans y être forcé par ses ennemis , qui n'ont rien pu obtenir contre lui par les requêtes quUls ont présentées au parlement. Samedi dernier, on donna des arrêts au conseil d'en haut : l'un pour ôter la solidité de la taille, et l'autre pour empéchef quantité de petits droits qui se levoient sur le vin en divers ponts et passages depuis quelque temps.

Je vous sais bon gré d'avoir eu pitié de ce pauvre M.Èouge, puisqu'il a femme et enfants. Vous avez bien fait de fui dé- i fendre de faire de la médecine; il n'en tuera pas tant et en i apprendra davantage ; il est de Provence , qui est la petite ■ Barbarie. Ils sont en ce pays-là , à ce que dit M. H. d'Urfé dans son Astrée , riches de peu de biens , glorieux de peu d'honneur et savants de peu de science; et dans notre métier, ils sont volontiers charlatans, pourvu qu'il y ait à gagner.

L'ancien maître de la compagnie et le doyen de la Faculté ont chacun double de tout; si bien que lorsque nous recevons de chacun , en particulier, 60 livres par an , ils en ont chacun six-vingts; mais le doyen de charge a de plus, par pure grâce de la Faculté , environ 600 francs pour les peines extraordinaires qu'on a pendant les années du décanat, et encore davantage s'il veut dérober, comme on dit que quelques uns ont fait autrefois , entre autres le Vignon et le petit Hardoain Saint-Jacques, qui tous deux sont morts. Ce dernier étoit fou et tenoit de race , naiio comœda est ; il avoit autre- \ fois représenté Guillot Gorju à l'hôtel de Bourgogne.

Puisque M. Guillemin est parti , il nous faut résoudre d'aller après. On me vient de dire que le cardinal Mazarin ne prend point de lait de vache , et qu'il en a été détourné par un vieux médecin qu'un évêque lui a mené. Je crois que le médecin est H. Herlet, et que M. Tévêque est celui de Coulances; car cet évêque est ami de tous les deux, et même domestique du cardinal, duquel il a été maître de chambre, et à (|ui il doit son épiscopat. Quoi qu'il en soit, le cardinal

3C0 LETTllK^ DE GUI TATIN

Mazarin est rane texturœ et vitreœ valetudinis ; il est accablé d'affaires , et a le corps bien délicat

On mit hier dans la Bastille un greffier du conseil , nommé Massa , qui avoit fait des remontrances au surintendant des finances, afin qu'ils ne payassent rien des 600 mille livres qu'on leur demandoit sur leurs offices à quatre qu'ils sont.

L'intendant de justice , qui est à Sens , demande aux bourgeois de cette ville, pour leur don gratuit, 12 mille livres (autrement on l'appelle don forcé), et pour la subsistance de la gendarmerie 32 mille livres. Ils lui ont répondu que, pour de l'argent , ils n'en avoient point , mais que s'il vouloit leur donner quittance , ils lui livreroient mille muids de bon vin.Vous pouvez juger de leur abondance, et en même temps de leur pauvreté. Le cardinal Mazarin a dit au roi que tous les médecins n'étoient que des charlatans , qu'il ne vouloit plus s'en servir, et qu'il ne se vouloit réduire qu'à de petits remèdes. Néanmoins on m'a dit qu'un certain chirurgien de la cour lui avoit conseillé de prendre du lait de vache , et qu'il y étoit résolu, et en ce cas-là il faut dire : et eritnovis^ simus error pejor priore. Le lait de vache ne vaut rien , et ne fera que de l'ordure dans un corps échauffé et atrabilaire , tel que celui du cardinal Mazarin. Mais quoi qu'il fasse , je ne pense point qu'il guérisse parfaitement avant le mois de mai , et hocposito^ quod tandem contingat.

On dit que M. le comte de Soissons a vu en Angleterre le cardinal de Retz, où il est fort aimé du roi. Mais lela est-il vrai? Aussi bien que ce qu'on dit que le roi d'Angleten-e n'épousera point la demoiselle Hortensia , nièce de son Eminence, et qu'il n'en veut point, sur les remontrances que lui en ont faites les députés du parlement. Je vous baise les mains, et à madame Falconet , et à notre bon ami , M. Spon , et suis de tout mon cœur votre , etc.

P, S. Le roi a cassé dix compagnies du régiment des gardes , et va casser tous ses petits mousquetaires , qui étoient ceux du cardinal Mazarin , lorsqu'il fit la paix. Hier fut yen-

A rALCONST. 301

due une charge de conseiller de la cour, 74 mille écu8. 'Cela Fait parler tout le monde, et dire que tous les fous ne sont pas aux petites-maisons. Eh! que feroient ces gens-là, si !e monde étoit sage et n'étoit pas chicaneur ?

De Paris , le 19 décembre 1660.

LETTRE DL. — Au même.

Nous avons eu aujourd'hui , ce 22 décembre , le plus court jour de l'année, bmma veteruni, le jour du solstice d'hiver, bruvia qtiasi, '

Aujourd'hui a été vespérisé en nos écoles un nouveau licencié , nommé Decaen , par M. A. Hubaut , mon proche voi sin et immédiat successeur; mon rang étoit d'y faire du latin, comme j'y en ai fait pro laudobili scholœ consuetudine ^ et la question étoit : An vino madidis decoctum ceparum? de la soupe à l'ognon aux ivrognes, que j'ai proposée audit sieur Decaen , qui y a satisfait (l). J'ai encore à faire du latin deux fois, l'une pour la pastillaire de M. Ch. de Laval, et l'autre pour le doctorat de 1S, Decaen , et après je serai quitte de toutes ces corvées , et je travaillerai un peu plus à mon aise à mes leçons, de purgantitmi medicamentorum viribus etnatura.

On imprime à Leyden un bel ouvrage : de Vitis iUustriwn medicorum , Jo, Henr. Meibomii, Cet auteur est un médecin de

(1) J'ai déjà remarqué que U docte et grtfe faculté de médecine de Paris, qui avait pris Torgueilleuse devise urbi et orbi $alu$ , / n'était pas toujours très difficile sur le choix des thèses. S'il y en I eut d* importantes , il y en avait aussi de frivoles, de ridicules et ) même d'absurdes. On a cité avec raison les suivantes : An $x herotbu$ ' heroei ? — Anper ineantationes fit curatio ? — An qui mel et butyrum tomêdit^ êeiat reprobarê tnalum et eligerê bonutn? 1670. ^ An Tobiœ ex pitei» (elle euratio naturalii ? 1668. — Ex qua parte tna* naverit aqua quœ profluit e mortui Chriiti latere , perforato laneeœ ! aeuto muerone ? I6tô, etc. La science était déjà assez vaste, assec j cultivée pour choisir dcft questions plus dignes d'intérêt. Voyez la note î 1. 1, p. 133. (R. P.)

302 LETTRES DE G[îl PATtN

Lubeck, fort savant homme , qui est. mort depuis trois ans ; c'est de lui que nous avons un commentaire fort exact, in Jusjuraiidum Hipp. Plût à Dieu que personne ne fit pis dans un si grand nombre d'écrivains qui barbouillent le papier. Il a écrit sagement, poliment et doctement.

Le cardinal se porte un peu mieux. Il avoit chassé ses médecins avec indignité, mais M. le Tellier les a un peu réconciliés, sur ce que Guénaut lui a dit, lui promettant Tété prochain d'aller à Bourbon lui-même, de l'y mener et de le guérir. SwU verba et voces : non sic éveil itur neque aboletur contumax intempéries tot^ affectuum podagricormn causa : aliœ artes quant Guenaldicœ requiruntur, et il faut à cela d'autres remèdes que des eaux minérales. Un grand et exact régime de vivre ; une grande tranquillité d'esprit , que le Mazarin n'a point et n'aura jamais , frequens lactis asinini potus , postqumn fuerit corpus repurgatissimurn , me semblent les remèdes matériels qui lui seroient les meilleurs : alia foimalia requiruntur, etc. Hais comme disent les faiseurs d'almanachs , Dieu par-dessus tout (1).

Puisque les livres ne s'achèvent pas à Lyon , non plus qu'à Paris, patience, je ne vous en dis mot; j'attendrai ceux-là et les autres, tant qu'il plaira à Dieu : inpatientiapossideboanimam meam , et expectcéo donec iminutatio veniat.

M. Ravaud m'a promis un P. Zacchias , ce sera pour moi ; il m'en faut un autre pour M. van derLinden, de Leyde, en Hollande, mon bon ami , qui me le demande, et à qui j'en veux faire présent à quelque prix que ce soit. Je vous prie de m'en acheter un et de me l'adresser.

(i) Qtie dirions-pouB , que ferions-DOus de plus aujourd'hui q}ie la science a , dil-on, fait ^Hmmenses progrés ? Ne reconDatl-on pas dans ces sages conseils le savant profond, le praticien exercé, ce bon sen» de cœur et dUnstinct qui résiste à toutes les subtilités de Tespril de système, qui , loin de s'en tenir à la médicassêrie des praticiens vulgaires, routiniers et drogueurs , voit et saisit Pense nible des meilleurs moyens de guérir ou du moins d^alléger la maladie ? ;U. P.)

. Je crois en vérité que peu de gens savent h vérité du mal du cardinal Mazarin , mais néanmoins plusieurs en parlent , et tous disent qu*U ne peut pas vivre longtemps ; de là vient qu'à la cour on dit qu*il y a plusieurs partis pour lui succé* der en la faveur qu'il a auprès du roi et en sa place, savoir, de H. le maréchal de Yilleroi, de M. le Tellier et ï^ibé Fouquet, de M- deGuénaut, secrétaire d'Etat, et autres, sapa que Ton ose parler du cardinal de Retz , que quelques uns veulent qu'il soi| en Angleterre ,' ce que je ne crois p^^; d'autres disent qu'il est à Paris , ou qu'au moins il y a été: il y seroit sans doute en grand danger.

On imprime ici Y Histoire de Henri /F, faite par M. H. de Péréfixe , évoque de Rhodes , précepteur du roi , à qui elle sera dédiée , et que l'on dît n'avoir été écrite que pour son in* struction ; elle sera in-quarto de belle lettre.

On parle ici de quelques bateaux de marchandises qui ont été perdus sur la rivière en-deçà de Rouen , entre autres ou dit qu'il y a beaucoup de sucre. Je souhaiterois fort qu'un gros paquet de livres, que M. van der Linden m'envoie , ne fût point perdu. 11 y a cinq mois qu'il les a délivrés pour moi ; mais la rivière est très grosse, et par conséquent point marchande. Il n'y a pas ici beaucoup de malades, mais il y a bien des ivrognes ; ce vin nouveau donne dans la tête rudement, et fait la goutte, le rhumatisme et des fluxions sur la poitrine , avec toux et difficulté de respirer.

Je viens d'un endroit où j'ai appris que la reine d'Angleterre partira le 10 de janvier prochain pour revenir en France ; que le cardinal Mazarin n'étoit pas bien, et qu'il a eu une fort mauvaise nuit; c'est pourquoi le roi même y est allé de grand matin, et que des sept hommes qui faisoient la gazette manuscrite , il y en a eu un qui a eu le fouet par les carrefours. On a dit aussi que les dix compagnies du régiment des gardes ne seront point cassées, et que le comte de Scliomberg s'en va avec quelques troupes en Portugal. Mais il faut que vou.s sachiez que ces sept faiseurs de gazette à la

main étoient prisonniers dans la Bastille , et que Renaudot les a fort poursuivis , afin de les faire pendre , d'autant qu1ls sont cause qu'il ne vend guère de sa Gazette imprimée, de laquelle on se moque ici.

Les courtisans disent que notre jeune reine devient grasse , mais non pas grosse , quoiqu'elle mange bien. Si M. le chancelier mouroit demain , H. le Tellier seroit en un instant son successeur, et chiancelier'de France : c'est un seigneur très habile et très digne de l'être.

P. S. Je viens d'un lieu d'honneur où l'on tient pour certain que le cardinal Mazarin est mal , qu'il aura bien de la peine à passer le mois de mars. Il y a un honnête homme qui a dit que le Mazarin étoit dur et cruel , qu'il n'avoit pitié de personne, qu'il ne rabattoit ni tailles ni impôts depuis la paix faite, mais que la mort n'auroit point pitié de lui. On dit que le roi d^Angleterre n'a pas trop rejeté la proposition qu'on lui a faite d'épouser la nièce du cardinal Mazarin , ni même , ceux de son conseil que l'on croit être gagnés ; mais que le peuple d'Angleterre est cause de ce refus , qui ne veut point de cette alliance , vu qu'elle n'est point de bonne maison, qu'elle est Italienne et de différente religion. Elle a un oncle puissant véritablement, mais apparemment il ne peut plus guère vivre. On dit que le chancelier et le parlement d'Angleterre ont été de ce même avis; mais que le roi ne l'eût point refusée , se sentant ébloui de la somme immense d'ar^ gent qu*on lui proposoit s'il y vouloit consentir.

Àurea nunc vere suni secula : plurimui auro Venit hitnos, auro eonciliatur amor.

Je vous baise très humblement les mfiins , à mademoiselle Palconet , et à notre bon ami M. Spon , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 29 décembre 1660.

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