I.ETTRK DLI. — Au wAme
Comme les eaux de la rivière s'écoulent par-dessous les ponts, ainsi s'écoule pareillement tout le latin que j'avois à faire , ex officio et scholœ consuetudine. J'en ai fait comme je vous Tavois dit
Quelques uns disent que le cardinal Mazarin n'est point si malade que l'on pense, et qu'il le fait exprès ; je ne le crois point, mais plutôt qu'il a quelques bons intervalles ; sa poitrine a été plusieurs fois attaquée d'une fluxion , est rtsthmaperiodictwi , qvod vncntur apud Seirecam in Fpisioiis meditniw mords, Qîiod quidnin symptomn si admigeatur, si rcrrudescai , si fréquent ius recurrat , et podagra desinat , tandetn evodet ô/cOptsv. On dit que H. de la Rivière, évéque de Langres, jadis chef du conseil du feu duc d'Orléans, court après le ministère vacant, si telle mort arrive; d'autres parlent du milord Montaigu, Anglois, qui pourroit être préféré parce qu'il est étranger ; d'autres parlent de M. Letellier, de M. le maréchal de Yilleroi , et môme du prince de Condé , ce que je ne crois pas qui puisse arriver. Quoiqu'il en soit, on tient encore que la reine-mère y mettra celui en qui elle se fiera le plus, et qu'elle prendra plutôt un étranger qu'un autre. Mais c'est se débattre de la peau du renard qui n'est point encore pris ; et qui fait tout cela ? c'est un vers de Juvénal :
Summus nempe locus nulla non arlepelituf.
Votre M. Gras m'a adressé un marchand de Lyon, nounné t«uy de Campaigni , afin que je recommande son procès ù M. le premier président et à M. Benoise son rapporteur , ce que j'ai fait. Il est depuis venu céans m'en remercier.il a gagné son procès tout du long.
Les courtisans se plaignent de ce que rien ne s expédie à la cour, et que M. le cardinal ne signe rien à cause de sa maladie, il est vrai qu'il esl plus mal ; il a la goutte bien fort , ('l m. 20
3((J UTTRF.S DE Gt'I PATi.N
ses forces rfiminiienl. On dit hardiment à la cour qu'il ne passera point It^ mois de mars^et même on dit qu'il a fort entretenu le roi sur le gouvernement do 1 État , et lui a donné pour maxime de ne se fier h aucun particulier pour ses grandes alïaires; qu'il fasse plutôt un conseil éternel comme en Espagne , de dix ou douze bons hommes conseillers d'Etat. On dit que la reine-mère en est fort émue ; il y a pourtant des gens qui n'en seront guère fâchés , et (jui espèrent quelque chose de mieux dans le changement.
Hier fut vendue une charge de conseiller de la cour 76,000 écus. C'est un avocat , fils d'un procureur de la cour , qui en est l'acheteur. Il faut avoir bien volé pour avoir tant d'argent à mettre en fumée. Je vous baise les mains , et suis de tout mou cœur votre, etc.
De Pari!*, ce 31 décembre 1660.
LETTRE DLIl. — An m^hyte.
Un commis au greffe du Palais mourut hier ( ce samedi 8 de janvier) de la rage, dont il ne fut malade que vingt-quatre heures, pour avoir été mordu d'un chat enragé , qui a été pareillement tué.
M, Richer deBelleval, qui est ici près de madame Fouquet la surintendante , et qui se prépare pour s'en retourner , m'a fait ses recommandations , avec assurance qu'il me viendra voir avant que de partir, s'il peut en prendre le temps; il n a été guère de temps h Paris depuis qu'il est arrivé , mais presque toujours à Saint-Mandé, auprès de ladite dame. Ce qui l'a ici le plus retenu est l'opposition que deux jeunes médecins, qui sont icipour plaider au qonseil , ont formée à Montpellier, nommés Benoît et Scharpe, contre les deux professeurs qui ont été reçus , savoir, Chycoineau et le jeune Sanche. Il a témoigné grand regret de n'avoir point su que je devois haranguer le jour de la vesperle de M. de Laval , et a dit qu'il V fût venu s'il l'eût su. Celui qui me l'a rapporté lui a dit la
A FALCONKT. ,107
plus grande part de ro qu*ellé conl^noit; il voudroit bien qu'elle fût imprimée et en emporter quelques exemplaires à Montpellier. Les gens du pays d'Adieusias se vantent fort et mentent hardiment, et nous prennent pour des Francliiman qui doivent se laisser duper et tromper.
Le cardinal Hazarin a dit à un de ses amis qu'il se porte mieux depuis qu'il ne se sert plus du conseil des médecins » qu'il veut dorénavant s'en passer, et ne plus faire leurs remèdes; ne fera*t'il pas bien, s'il peut? Ne pensez-vous pas qu'Ovide ait eu raison , lorsqu'il a dit :
Firma valenl per se nullumque Machaona qucerunt , Ad medici dubius confugit œger opcm.
La cherté des charges ne diminue point , et ne sait-on quand elle pourra diminuer : la charge de maître des comptes est à 90,000 écus. On parle fort au Louvre de bals , de ballets et de réjouissances ; mais on ne dit rien de soulager le peuple, qui meurt de misère, et sans exemple, après une si grande et si solennelle paix générale. 0 pudor! o mores! o temjmra! Le soulagement du peuple devoit être le premier dessein de cette paix, et auroit été exécuté, si nous étions tombés entre les mains d'un bon François qui airoàt sa patrie. Mais, de malheur, nous sommes tombés entre les mains d'un étranger, d*un Italien , qui ne songe qu'à son profit : aussi toutes nos affaires vont bien mal. Audi Jttstum Lipsiwn, et jugez s'il parle de nous : Ut in quant domum vesipillones veniunf, signum est fu- )iens , fiic reipMirœ labentin , nd qitam fulciendam ndhibeniur )teregrini. La reine -mère a fait supprimer certains droits (|ui se levoient sur la rivière de Seine par quelques particuliers, au passage des ponts, sans aucun droit ni vérification : on dit que cela se faisoit par l'autorité de MM. le chancelier et le surintendant, et la connivence du prévôt des marchands, qui butinoient cela ensemble. Quelle honte! ce péage alloit jusqu'à cinquante sous pour tonneau. Plût à Dieu que celte même reine prit un pareil soin pour diminuer la taille, qui est un fardeau effroyable, ^nm . FOtf fpsn grofius , par
308 lETTRES DE Cil PATIN
ie«)i]el U> pauvre |>ouple est plus maltraité par. ies partisans que ne le sont les forçats et les galériens $nr mer (i) !
Demain, ce lundi 10 janvier, je fais du latin à M. Decaon pour son doctorat, et après diner où vingt docteurs sont invités, je me dois rendre à deux heures dans le collège de Boncourt, où tous les députés nommés du parlement se doivent rendre, pour la réformation de l'université de Reims, avec le recteur de ladite université et quehiues avocats. Je recommencerai bientôt mes leçons au Collège royal.
La reine d'Angleterre est arrivée au Havre avec la princesse sa fille, qu'elle ramène pour être mariée avec M le duc d'Anjou. Ladite reine veut demeurer ici jusqu'à la mort et ne jamais retourner en Angleterre, ne se voulant jamais fiera l'humeur farouche et cruelle des Anglois.
Sa filio aînée, veuve du feu prince d'Orange, est morte à la Haye de la petite-vérole, comme son mari en mourut il y a quelque temps. Cette maladie-là est bien fine pour des Septentrionaux, qui n'aiment point la saignée, et nonobstant laquelle plusieurs tneureiU /M^r guamdom inemendabilefu ot hthfilfm part mm intcrnamui diaphthovmn , pnpseiiim pulnwim , rerehri m iutestûtorum,
La pluie est ici cessée depuis deux jours; mais le froid est venu , qui resserre les corps et la rivière aussi , ce qui étoit fort nécessaire d'autant qu'elle étoit prête à -déborder, et qu'il n'en venoit point de marchandises à Paris, joint que la trop grande humidité de la vsaison commençait à faire bien des maladies.
Quand le Turc a su que nous avions envoyé du secours en
,1y A touleH len époques on sV8t plaint , i lorl ou à raison , du poidsï <)c9 impôts, OHUM jElna ipsa gravius^ comme le dit si ôncrgiqucment (lui Patin. Du temps de la monarchie abftolue on s'en pre ait a ceMe forme de gouvernement; mais In République n'y a rien fait, bien moin^ encore le gouvernement représentatif malgré ses avantages. Ortos, ce dernier, tu Vénormité des impôts, peui être défini Tari d>\lraire le plus possible l'argent des entrailles du peuple. A wi r^ard, les preuve* surabondent. ;K, l\.
A FAUXIMÎT. ?09
Candie, il a fait eaiprisonner notre ambassadeur, M. de la Haye , et Ta fait mettre dans les Sept Tours ; il est aujourd'hui question de le retirer de là par le crédit du roi , ce qui ne se peut faire, à ce qu'on dit, sans y envoyer un homme exprès. Le fils dudit M. de la Haye, qui en est de retour depuis peu, n'y veut pas aller , et dit qu'il vaut mieux qu'il soit ici, pour solliciter auprès du roi la liberté de son père. Ils sont très habiles tous deux , et ont très bien servi l'État et la chrétienté. On soupçonne ici que le Turc n'ait découvert une intelligence secrète qu'ils avoient avec les Vénitiens , en leur donnant avis de tout ce qui se passoit à leur égard.
Hier au soir mourut dans lile Notre-Dame un grand par^ lisau, nommé M. Dastri; il mourut subitement, âgé de soixante-douze ans. On dit qu'il venoit de la débauche : telle vie, telle fin. Nous avons ébauché l'affaire de Reims: mais il v a des pièces de manque, qu'il faudra faire venir de Reims, et après nous nous rassonblerons. L'avocat de la cour pour le recteur de Reims y étoit, qui dit que M. Talon , hvocat-gé~ néral , en fera ci-après faire autant à toutes les universités par un édit du roi, qui s étendra par tous les parlements. Si cela arrive jamais, Montpellier doit avoir peur; car il y a là bien de l'abus aussi bien qu'ailleurs, vu que les professeurs n'y font guère de leçons, et presque point. On dit que lo Hazarin porte l'empereur à déclarer la guerre au Turc, et que le i*oi d'Angleterre s'en va prendre la protection du Portugal contre l'EspagnoL Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.
De Pari0 , le 13 J«nYter 1661.
LKTTKK DLin,- Aaméme.
31. Colbert a vendu sa charge de secrétaire de la reine .^00,000 livres à M. Brisacier, maître des comptes, ef lui se fait président des comptes.
.110 LETIHËS 1>£ GUI PATIN
Ou dit que le Turc envoie à l'eiuperour un chiiioux qui lui apporte une épée eu lui déclarant la guei*re, à cause des pré* tentions qu'il a sur la Hongrie et sur la Transylvanie depuis la mort de Ragotzi.
Le comte de Fueusaldagne presse fort ici le Bfazarin , afin qu'il congédie ses troupes, puisque le mariage est fait et la paix exécutée, et que l'on ne nous a rien promis qu*on ne nous ait tenu. Le duc de Lorraine poursuit fort son traité et n'en peut venir à bout.
Le cardinal Mazarin a promis l'ambassade de Venise à M. de la Haye, fils de celui qui est prisonnier dans les Sept Tours; c'est un excellent homme, savant, homme de bien , et qui counoit bien les moiues et la malice du siècle.
Le père Anuat , confesseur du roi , n'est point encore changé. 11 y en a qui disent que le père Brisacier ne sera point son successeur. On imprime ici un in-folio, qui sera une belle histoire, touchant les derniers troubles d'Angleterre.
Noël Falconet étudie ; il a pris aujourd'hui ti*oi8 leçons en mis écoles de physiologie et de botanique et des opérations de chirurgie, sous MM. Baralis, Préaux etMerlet lefils, quia ci-devant été doyen de la Faculté.
Les députés de Reims sont arrivés : fervet negotiuni reformai ionis totius Academiœ Jietnenm. C'est bien malgré eux s'ils le souffrent ; tous tant qu'ils sont voudrolent bien l'empêcher; / ils ressemblent aux moines qui ont peur d'éti*e réformés, et l qui ont appréhension qu'on ne leur diminue leur pitance , leur deniensum. Ds ont envie de présenter requête au conseil I pour faire casser l'arrêt de la cour, par lequel nous somniies députés ; mais je crois qu'ils n'en viendront pas à bout. Ils me sont ici venus voir en cérémonie, mais ils sont bien en colère contre ce recteur qui les a fait venir ici. Il faut que je vous dise avec Pétrone: t'heu! quam mal c est cjcfraleyem vivent ibiis;qui(t- , quid merueruiUy sejn/ier expeciunt.
Le Mazarin a de mauvaises nuits et des douleurs piquantes, et des chaleurs cuisantes dans les deux cùtés : ce sont les deux
A t'ALCOiNËT. 311
iiyiKMshûjidres , in qaotwn cavitate latei lUjwnque viscus ifrin^ ceps. Istis partibus supra modum adversalur siccitaSy et immmet, ni falloTy marcorvisùerwn ejtmnodi hypQckondriacwwn , forsan et renwH tabès a caleidosa diathesi, etc. Les eaux minérales ^ particulièrement celles de Bouii)on , m valent rien là. Sed populuê vult decipi , etican volunt inagiiaies^ et rêvera tûm isti çuam tunicatUH popiUtiS t recipiuntur abaulicis et iynaris medi^ custris. Sed voletiti et patienti nmi fit injuria.
Pourvu que vous soyez en bonne Scinté, je ne suis nullement en peine de vous , et ne vous incommodez point de m*écrire : hoc unwn mihi satis erit, si fortiter tibi persuasum habueris ttullum esse in orbe terrarwn universo nie tibi devinctio^ nem. Je vous baise ti*ès humblement les mains, à mademoiselle Falconet et à notre bon arni M. Spon , et suis de tout cœur voire, etc.
De Paris , le 1 4 Janvier 1 66 1 .
LETTRE DLIV. - Au métne.
11 y a quinze jours passés que nous n'avons point eu de vos nouvelles, ce qui me fait croire que vous êtes aux champs plutôt que malade; car si vous étiez au lit , au moins pourriez-vous nous faire écrire quelque petit mot Mettez-nous donc hors de peine , et tout au moins apprenez -nous si vous êtes en santé, vous et toute votre famille.
La princesse d'Orange, qui est morte depuis peu à Londres, où elle étoit allée voir le roi son frère et la reine sa mère, n'avoitque dix-huit ans. Elle n'est point morte de la petite-vérole , mats d'un remède fort violent qu'elle avoit pris pour un soupçon qu elle avoit de quelque mal caché qui eût duré plus de six mois. Ce mal appartient au passage de rÂ|)ologétique deTerluilieu : Mecnatam refert quiseripiat animam, an nascentem disturbet. Ce sont des désordres des princes, la plupart
31 i I.KTIHES DK i;ri IV\TI.N
(lesquels font cuiuiiio Uavid, qu'ils imiteiilbieueii ses f>éché$, mais non pas en sa pénitence.
H y a du bruit au palais pour un voleur &gé de quatrevingt-trois ans , qui fut pris sur le fait samedi dernier dans Télection. Il fut aussitôt condamné à être pendu. Appel sur- Ic-cbamp à la cour des Aides, qui confirma la sentence. Aus< sitôt le bailli du palais s*y opposa, disant que cela étoit de sa juridiction , et il fit fermer toutes les portes du palais pour en être le maître. La cour des Aides eut recours à M. le chancelier, qui envoya demander le prisonnier par un huissier de la chaîne et quatre hoquetons. Le bailli du palais gagna en attendant M. le premier président , qui répondit à l'huissier que M. le chancelier étoit mal informé de la vérité du fait; que le prisonnier étoit dans la Conciergerie, où il demeurcroit jusqu'à ce (jue ce différend fût réglé. Les quatre hoquetons n'o- .<;èrent paroitre ni avancer, parce que le bailli avoit déjà fait entrer dans la cour du palais quatre compagnies d'archers. MM. de la Tournelle disent aussi que ce procès leur appartient. Ainsi , pour trop déjuges, le larron n'est point pendu , mais je crois qu'il le sera bientôt. Il se dit le roi des voleurs et des coupeurs de bourse , et dit qu'il a appris ce métier de son père, qui étoit un des premiers coupeurs de bourses du temps d'Henri IV. N*ost ce pas là une belle généalogie ! Je suis votre , etc.
Dp ParÎH Je 18 JaiiTier 1661.
LETTRE l)l\,-^ Ah même.
Le cardinal Mazarin continue d'être mal , et cette longueur oblige bien du monde à penser à l'avenir: ex quitus alii timetU^ aiiisiferant. Rarement arrive-t-il qu'une maison tombe, qu'il n'y ait quelqu'un qui en soit accommodé.
Le Mazarin a eu une fort mauvaise nuit : la reine-mère y est allée aujourd'hui matin ( 23 janvier); il a eu de grandes
traiiciiées, et n'a pu dormir , bien qu'il eût hior (lu soir pris do l'opium (qui est ce qui tua (eu M. le président de Beliiè* vi*e } que lui donnèrent Valot, Guénaut, et autres médecins et courtisans, pour apaiser les douleurs qu'il sentoit d'une sup puration qui se faisoit dans son côté. Si le Mazarin est réduit à l'opium ou au laudanum, et les médicastrcs ne pouvant mieux, faire, que deviendra cet homme? Mde cum eo agitur , si ad taies ùicitas reducius sii. Il se plaint fort de la maladie, et dit qu'il voudroit bien être au bois de Vincennes; mais il n*y peut être transporté.
Hier ( ce lundi 24 janvier) fut faite une grande consultation pour le cardinal Mazarin , où il fut résolu qu'il seroit saigné au pied , ce qui fut sur-le-champ exécuté , et qu'il sei*oit purgé mardi, qui sera demain; mais comme la nuit a été mauvaise, il a fallu presser le remède, et il l'a été ce matin. Il y a bien ici du monde au guet et aux écoutes pour ce qui arrivera après le décès de cet homme, quemputo ideo abitut'um ad plures , quia motiti magnitudo urget , tum etimn quia medicts uiitur pantm oculatis ; sed eo fato naacuntw* , vivunt H moriuniur aulici : capiunt et capitaUur , decipiunt et decipiun tur. Des neuf consultants, il y en avoit six des nôtres. Gué*. naut , des Fougerais : ô les bonnes bétes ! Séguin , Brayer, Rainssant et Maurin ; les trois autres étoient Valot, Esprit et Vezou, ami de Valot, au lieu de Daquin, qui est en Angle^ terre avec la reine. Quand on fait ces grandes consultations , c est signe que le mal est grand , et néanmoins je n'ai point encore ouï dire qu'il ait pensé à sa conscience et au salut de son àme. Ne seroit-ce point que les cardinaux en seroienl exempts? Enfin peut-être arrivera bientôt l'occasion de dire : Stulte , hac nocte répètent animatn tuam; et quœparastiy cujm crunt ?
Je viens d'apprendre que le cardinal Mazarin est fort foiblo , et que, dès qu'il a mangé, la fièvre lui redouble, hcctiar fehvis argumentwn cerlissimum; iste vmrcor viscerum est et nu:tumax et lethnlis { il ne fait plus rien touchant les affaires publiques, et tout est abandonné en attendant la crise, et
3l4 LETTRES DE GLl PAThN
HM. de Yilleroi , le Tellier et Fouquet courent après la for^ tuiie , et jouent tous trois à qui l'attrapera. Quelques uns dtsent qu'il n*y aura plus de ministre d'Etat , et que le roi gouvernera lui-même. Dieu lui en fasse la grâce (1) !
Je viens de consultation avec M. du Clédat, qui m'a dit que le cardinal Mazarin avoit les pieds enflés , et les jambes , /avec tout le reste du corps en grande exténuation , Govarû^ç. Je vous baise très humblement les mains , à mademoiselle Falconet et à notre bon ami M. Spoii , et suis de tout mon
De Paris, le iS Janvier 1661.
LETTRE DLVl. — Au mànie.
En continuant mes petits offices, je vous dirai ce que me vient de dire , ce mercredi 26 janvier, un homme de qualité : c'est (|u'enfln le cardinal Mazarin se résout à mourir, qu'il croyoit bien (fu'il est perdu, et qu'il ne peut guérir de ce mal. On parle des eaux et du lait , mais je vous laisse à penser de la grandeur de ces remèdes. J'ai fort mauvaise opinion de l'événement de son mal et du succès de tant de remèdes. Les uns disent qu'il a été trop saigné ; les autres , qu'il a été trop purgé , et principalement avec la manne , qui est un mauvais remède en un tel corps : medicamentutn infidum , mcco tUhymalorum , scani" monio , ^nelle et mcehmv fucatum et adulteratum. Le grand et incomparable Simon Piètre l'appeloit />ram^ medicamentwn , et aô eo in bilioêis juituris abhorrebat. Mais le Mazarin est tout atrabilaire: aussi ce remède ne lui vaut rien. Valot l'a purgé soixante fois avec deux gros de séné et deux onces de manne; je l'en voudrois ôter tout-à-fait, et y mettre plutôt de la casse, des tamarins et quelques sirops de trois pur-
(1) Cesl prccisément ce qui arriva pour Thonneur el la gloire de la France ; mais le cardinal Mazarin lui en donna-t-il le conseil, comme le disent certains historiens, voilà ce qni nVst pas suflisamment éclairci.
galil'» , diatTlufdun , pei'$icorum aut de vichuvio , et méuager cela avec la misérable constitution de ses entrailles , qui ne peuvent être qae désolées ((). Hais ils ont beau faire, tous les purgatifs du monde, même les meilleurs, ne le garantiront point , et ne peuvent effacer la maie tache , pravam labetn inustam et aitim impre^sam vmeribus nutritiis, neque enim reposita est artis iw^tro! dignitaSy neque pendet a perpétua caratione , comme j'ai plusieurs fois oui dire à feu H. Nicolas Piètre , qui étoit VUippocrate de ce siècle. S'il y avoit quelque apparence qu'il put guérir , isti medicastri obtulissent Jani un venenimi suum emeticum; mais ils n'osent, de peur de décrier leur chère marchandise , nec audeiit focere periculum in tam illustri persona. Il voudroit bien qu'on le menât au bois de Vincennes, mais les forces commencent à lui manquer « et ne lui en permettent pas la fatigue. Ce qui augmente le soupçon de l'événement funeste de son mal , c'est ((ue les deux prétendus archiàtres ont demandé du conseil , et l'on leur en a donné sept , si bien qu'ils sont neuf. S'ils l'avoient cru pouvoir guérir, ils n'auroieni appelé personne. Septeni itloi adjunxeruni ut ventant in pariem vituperii. On parle ici de faire un beau service du bout de l'an du feu duc d'Orléans, et hoc mihi adauget suspicimiem funesti morbi^ et j'en Ure plus mauvais augure pour le cardinal Mazarin, vu que l'an passé, après sa mort, on ne lui fit aucun service, combien qu'il fût oncle du roi. Ce sera dans Notre-Dame, où toutes les compagnies assisteront; j'entends les souveraines et l'Université pareillement. Quelques mois après ce service, il en viendra un autre.
Pour le livre du bon père Théophile , je suis bien fâché qu'il soit supprimé; mais je vous prie de dire à M. Barbier que cela ne peut pas venir de moi , ni même des adv^saires,
(1) Maifi que pouvait faire sur ces entrailles (I«io/e«j, le sirop de trois purgatifs conseillé par notre auleuc? et lui-même en confient. Le fait C9l que le cardinal de Mazarin était rsé par le travail, par la gouUe et la débanche. La médecine est bien impuissante contre de tels ennemis.
3 10 LËJIKKS DE (ill l'Ai IN
car les jausétiistes liront nul crédit auprès de M. le chancelier. Il y a quelque autre cause que cela dans la natftre; mais je ne le sais pas ; vous savez bien que mtdta sunt cUemonia in fprf\
On (lit que la reine-noère s'entretient souvent des aifairen avec M. Letellier, qui a beaucoup de disposition pour la pœmière place ; néanmoins il y en a qui croient que le cardinal de Retz reviendra , et qu'elle s'en servira par nécessité , ut habeat in illo, quem opponat Condœo , qu'elle craint et qu elle hait. La santé du prince n'est pas trop bonne ; il est maigre , défait , exténué et décoloré ; il prend du lait d'ànesse et a souvent la goutte. Le prince de Conti son frère est en Languedoc aux Etats pour avoir de l'argent.
On a promis au cardinal Mazarin de ne lui parler d'un mois d'aucune affaire. La reine tient le conseil avec MM. de Villeroi , Letellier et M. Fouquet » le surintendant ; mais depuis quatre jours il lui est arrivé un grand malheur. Ck)mme il étoit dans l'antichambre du cardinal Mazarin , son frère , l'abbé Fouquet y survint (ils sont mal ensemble il y a deux ans) : ils commencèrent à se quereller l'un l'autre en présence de beaucoup de monde , et se dirent de rudes injures. L'abbé Fou~ cjuet dit au surintendant qu'il étoit un voleur, qu'il cachoit en terre l'argent de la France» qu'il avoit consommé dix-huit millions en bâtiments , qu'il dépensoit à sa table autant que le roi , qu'il entretenoit force femmes qu'il lui nomma par leur propre nom , et il lui dit beaucoup d'autres injures. L'autre lui dit aussi tout ce qu'il 7)ut , et entre autres lui reprocha ses amours avec madame de Chàtillon. On les croit ir* réconciliables; mais l'abbé Fouquet a vu lccai*dinal Mazarin et y a si fort chargé son frère le surintendant , qu'on le tient en état d'être pendu. On s'est de tout temps moqué de la for* tune sans vertus , on se moque déjà de celui-ci , qui est haï de bien du monde , hormis des partisans et des jésuites , gens de bien et d'honneur ; ce sont les publicains et les pharisiens que notre Seigneur Jésus-Christ vouloit convertir (I).
[\] Ce passage prouve dans quel Jé-ordrc de mœurs el de corrupûon
A FALCONET. Si?
La nuit i>assée on a volé clans un cabinet des bains de la veine 6,(:00 pistoles qui étoient dans une cassette, laquelle appartient à M. le duc d'Anjou.
Le Portugal s'apprête fort à se bien défendre contre le roi d'Espagne ; et si le roi d'Angleterre épouse riofaiite de Portugal , comme on croit que c'est une affaire arrêtée , jamais le roi d'Espagne n'y rentrera. La reine d'Angleterre çst à Plymoulh, où elle attend le bon vent pour repasser en France.
Demain , à onze heures du matin, je ferai trépaner un gentilhomme d'Avignon . pour un coup de pistolet qu'il a eu dans la tête; j'y mènerai Noël Falconet , pour ne lui laisser aucun temps de reste , et lui donner toujours de l'exercice ; il s'y prend bien, et j'en prévois pour vous beaucoup de contentement. Je me recommande à vos bonnes grâces , et suis votre, etc.
De Paris , le 28 janvier 1661 .
la France était alors plongée ; le haut clergé surtout en donna de irisics et fréquenls exemples. On sait les rapports du cardinal de Richelieu avec Ninon de Lenclos , avec Marion Dclorme , qui élail un peu moins qu*une prostituée , dit le cardinal de Retz , et atec tant d'autres. Le cardinal de Mazarîn fut également loin d'avoir des mœurs austères , en admettant même que ses ennemis aient eiagéré ses faute» et ses «ces. Quant au cardinal de Relï , lui-même avoue avec une Irancliiîje cynique sa conduite dissolue, encore n'a-l-il pas tout déclaré: Parlanl de madame de Guéménée, une de ses maltresses : « Je fus assez sol, dit-i! , pour la prendre à la gorge , sur ce qu'elle m'avait Wchemenl abandonné ; elle fut assez folle pour me Jeter un chandelier à la tête , .ur ce que Je ne lui avais pas gardé fidélité à Tégard de mademoiselle de Chevrcuse. « (JH^noirM.) Telle éuit U conduite peu éddianlc de ce qu'on appelait alors les princes de l'Église , les tuteurs du peuple. Heureusement qu'il se trouvait dans le clergé inférieur des hommes d'une véritable piélé, rigides observateurs des principe» de la religion ; cVst même à cette époque que brilla par ses vertus éminentes saml Vincent de Paul , ce héros de la chai ilé chrétienne , qui ne vécut que pour faire et enseigner le bien. V n. • •
318 LETTRBS DK CHI PATIX
LETTRE DLVII. — Au meine.
Samedi, 29 du passé, nous eûmes un jeune doeteur qui nous fit festin. Nous étions vingt-quatre à table, et marchan* dise fort mêlée de gens de bien et charlatans. De ces derniers étoient des Fougerais , Raiussant , les deux Denyau et les deux Renaudot; car dorénavant les charlatans vont , comme les moines, deux à deux. Il y avoit encore Le Vtgnon, H. Saint- Jacques , Lopez de Bordeaux, et autres gens qui seroientbien fâchés de mieux valoir. De l'autre côté étoient Morisset, notre doyen, Hentel, censeur. Piètre, Brayer, Puylon, et autres gens de bien qui ont de la pudeur de reste, et qui ne veulent point être réputés charlatans.
On a eu nouvelles que M. de la Haye, notre ambassadeur à Constantinople, y est mort de maladie et de douleur qu'on lui a fait de lui arracher les poils de la barbe Tun après l'autre , et ensuite les dents, par le commandement du grand vizir, de dépit qu'ils ont eu que nous avions donné du secours aux Vénitiens dans la Candie. On dit que l'empereur s'en va déclarer la guerre au Grand-Seigneur, et que pour cet effet nous lui donnerons quinie mille hommes, qu*on s'en va faire partir pour faire rejoindre ses troupes.
Nous avons ici un nouveau livre latin, fait par un jésuite: c'est la vie du père Cotton de la compagnie de Jésus. J'aime fort ces sortes de livres qui contiennent la vie des hommes illustres. Joseph Scaliger , qui haïssoit fort les jésuites» disoit que leur société devoit plus au père Cotton qu'au père Ignace, parce que celui-ci avoit à la vérité fondé la société , mais que le père Cotton l'avoit ressuscitée , qui est un plus grand miracle que de l'avoir faite (i). Je voudroîs qu'ils eussent aussi fait la vie du pèreSirmond , du père Petau, du père Fronton,
(1) Pierre Cotton, né à Néronde (Loire) en 1564. On sait qu'il éloit le confesseur «le Henri ÏV; de )è le célèbre juron du j^rand roi : JarnicoUon. 'R. P/
A FALCONBT. 3 19
du père Duc , du p^re Caussin , et autres gens insignes de cei ordre.
U mourut ici , il y a trois jours, un président des monnoies, nommé M. le Tanneur, d'une apoplexie, où un apothicaire lui donna du vin éméiique. Les apothicaires s'en mêlent encore, et les médecins n'osent plus en donner de peur de se dé* crier davantage. Si le vin émétique est bon quelque part , ce n'est point dans l'apoplexie sanguine , dans laquelle le cerveau est suflToqué d'une abondance de sang. Deux saignées l'auroient pu empocher de mourir. Je vous salue, et suis votre , etc.
De P«rb, le !•' février I6B1.
LETTRE DLVIIL — Au mimn.
On dit, c« 2 de février, que le cardinal est un peu mieux , d'autant qu'il dort ; nous croyons pourtant qu'il mourra d'hydropisie de poumon. Il a le pouls intermittent, palpitations de cœur, et, en un mot, il est orthopnoique ; tout le corps est exténué, et il n'a de gros que les pieds. On dit que la plupart de ses nuits sont mauvaises, ce qu'il faut entendre de celles où il ne dort pas trois heures : ce n'est pas beaucoup , 1 ni le moyen d'aller bien loin. Il n'y a pas encore un mois en* tier jl*ici en mars, qui est un mauvais mois pour les étiques et tabîdes : cependant les sots veulent qu'il se porte mieux, et il y en a un nombre inOni.
Je viens de recevoir, ce 3 février, vos lettres du 27 janvier, pour lesquelles je vous remercie. Ne vous mettez pas en peine de m'écrire, si vous n'avez de la ihatière; il ne m'importe, pourvu que vous soyez, vous et les vôtres, en bonne santé. Je sais bien que les grandes nouvelles ne sont pas chez vous, et moi je vous en écris telles que je les apprends, entre lesquelles même il y en a de fausses : .W quid fnrerem'f
320 I.ETTRBS DE (iUl PATIN
(fuis luiqunm ab hislorico fifiem exegit? Pline a dit quelque part en ses E pitres : Carmininn exigun est gratia , w/.s/ sint opfima : historia qtioquo modo scripfa détectai.
On dit ici que le cardinal Mazarin , outre son mal ordinaire, a une grande affîiction d'esprit pour quelque méchante nouvelle qu'il a reçue de Rome, où il avoit envoyé H. le président Colbert pour obtenir quelque grâce du pape, dont il n'a pu venir à bout, qui étoit pour le duc de Modène, son ne^ veu, et une autre grâce qu'il demandoit contre le cardinal de ftetz, qu'il craint après sa mort.
Il court ici un bruit que Ton a semé quelques billets dans la chambre du cardinal Mazarin , qui contiennent ces paroles : Vous êtes priés d'assistei* mix convoi^ service et enteiTemenl dt* feu monseigneur Véminentissime cardinal Mazarin, duc et pair de France^ dufi de Nivemois et Hethelois, duc de Mayence^ etc., grand ministre d'Etat^ etc., /e 21 mars prochain, ou toid au plus tard le 21 de septembre, etc. Il me semble que ces gens-là sont bien hardis; je ne voudrois \yo\t\l m'exposera un toi hasard : il n'en peut arriver que du mal.
Il fait ici chaud et humide; j'ai eu ma part du mauvais temps, savoir : une fluxion douloureuse sur la hanche droite, sans tumeur et sans fièvre. Je me suis fait tirer ce. matin trois palettes de mauvais sang, cacochymiœ venosœ debetur venœsectio; j'en suis soulagé; il ne faut plus qu'une bonne nuit pour me refaire. J'ai reçu trois livres in-quarto d'Utrecht, en Hollande :ywrttnrf«Wmrt mi hi fuit ista acceptio, quœ languidum mû' mum et libertafe carentem exhilaravit. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.
UeParifiJ^ 4 février 1064.
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LETTRE DLIX. — Au mhne.
Le roi viendra au parlement le 8 de février, et ce pour la paulette, et sur la fin du môme mois il partira d'ici pour un voyage en Provence.
On dit qu'il nous vient ici de la part du grand seigneur un chiaoux. Je vous envoie avec la présente une thèse nouvelle qui u'est point mal faite, et j'espère qu'elle vous agréera.
Nous avons ici perdu depuis peu un honnête homme, nommé M. Cramoisi, âgé de quatre-vingt-quatre ans, qui étoit le roi des libraires. Gomme il a fallu quinze cents ans pour faire un poëtc qui ressemblât à Virgile, c'étoit Bûchanan, il en faudra peut-être autant pour faire un honnête homme de libraire, qui le soit autant que ce vieux bonhomme Cramoisi; il avolt pourtant l'âme toute loyolitique, et il étoit un des directeurs de l'Hôtel-Dieu.
L'on parle fort ici des amourettes de la cour et des courtisans. Jadis un savant Anglois, nommé Joannes Sarisberiensis, évéque de Chartres ( l ), fit un livre , de ntigts curialùm ; s'il vivoit aujourd'hui , il auroît assez de matière pour en faire deux autres (2). On dit enfin ici que nous perdrons Candie : tanta fuit socordia eorum quorum interesf. Les Turcs se moqueront de nous et nous pilleront, et puis sera vrai ce qu'a dit Claudian xnRuf., lib. 2. (Mais n'ont-ils pas raison, puisqu'on les laisse faire? ) : Geticis Europa catervis ludibrio prœdœque datur. Enfin , le roi accorde la paulette à MM. du parlement et à plusieurs autres officiers , hors à HM. les trésoriers de France et aux deux parlements de Bretagne et de Metz ; mais elle n'est accordée qu'avec beaucoup de restrictions, et pour trois ans seulement, après lesquels le roi ne veut plus qu'il y ait de
(1) Jean de Salisbary, moine anglais, né à Saliabury en ill9, fut nommé évéque de Chartres en 1176; il mourut en 1180.
(2) Qtt^aurait donc pensé Gui Patin s^ileûl vécu Jusqu'à la fin de son fiécle , et surtoit sll eût tu le grand roi légitimer ses bâtards et leur donner des droits qu'ils ne purent conserver ? (R. P.)