‹ Lettres de Gui Patin (volume 2)Chapitre 14 sur 48 · CR. P · texte numérisé non relu

CR. P

LETTRES DE UUl PATLX

semaine passée, et sunt deliquia hofc venturi prmeialethi.

Le comte de Guiche a reçu commandement do roi de se retirer à la Haye en Hollande , et la comtesse de Soissons n'est pas bien dans Tesprit du roi , à cause de la lettre qui est venue d'Espagne.

Tout le monde se plaint ici , tant grands que petits : la bonne fortune se cache et se retire de Paris, inde irœ et lacrimœ uberrimœ. Paris fut autrefois bien affligé après la mort du roi Henri lU, et le bon temps ne revint que sous l'invincible Henri IV le Grand. Dieu veuille bien garder notre bon roi , duquel la France a très grand besoin ; j'espère que le bon temps reviendra par les soins qu*il en prend , et les tra* vaux de M. Golbert , son Eumée.

On dit qu'il est mort en Pologne un grand seigneur, nommé Gzarneski , qui étoit un des premiers du conseil. C'est celui qui avoit rétabli le roi de Pologne contre le roi de Suède, et qui étoit grand ami du prince de Qondé,

Le nommé de Parques , Toulousain , qui s'étoit , il y a six ans, rendu maître de Hesdin , a été pendu dans Abbeville, le vendredi î7 mars, pour divers crimes qui n'étoient point compris en son amnistie. Il ne faut point se jouer à son maître , les rois ont les mains longues : ces Gascons ont trop envie de faire bonne fortune. M. le comte de Soissons s'est retiré à Blandy en Brie avec sa femme, voyant qu'elle déplaisoit au roi, duquel il a pris congé, et qui lui a permis de se retirer. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le dernier mars 1665.

LETTRE DCLXVn. — Au même.

Je vous écrivis le dernier du mois passé tout ce que je savois de nouveau ; on continue de parler de la guerre des HoU landois^et des Anglois , à laquelle les uns et les autres se pré* parent fortement. Il y a ici des politiques spéculatifs qui soupçonnent autre chose, sous ce grand armement des deux

A VALCONET. 523

puissantes nations voisines , mais c'est peut-être une rêverie de gens oiseux.

II y a des lettres de Rouen en cette ville , lesquelles portent cpi*il y fait autant froid qu'ici en plein hiver.

J'ai ce matin été comme un bon paroissien dans notre pa* roisse de Saint-Germain. J'ai entendu la grand'mease ; le roi y a rendu le pain bénit avec grande cérémonie, et pour la notoriété du fait , j'y ai vu et entendu force tambours, fifres, clairons et trompettes. Je pense que cela a pu servir à aug* monter la dévotion de quelques uns; mais, pour moi, je vous le dirai franchement , cela ne m'a fait ni bien ni mal , hormis que cela m'a un peu étourdi pour un peu de temps; il me sembloit que j'étois en Jérusalem du temps de Salomon, et que je voyois toutes les cérémonies de la loi de Moïse. Hais j'y ai vu aussi la reine-mère , qui marche doucement, et n'a pas moins de soixante-quatre ans. Je n'aime point tant de cérémonies que les plus fins ont inventées pour les plus simples ; ce sont de petites inventions pharisiennes. J'aimerois mieux que Dieu fût servi plus simplement, et comme il dit lui-même à la Samaritaine, in spiritu et veritate ^ qu'il y eût plus de gens de bien , et qu'il y eût au monde plus de charité et de bonne foi , moins de querelles, moins de procès.

Voilà notre collègue, M. Morisset, qui vient se plaindre à moi de ce que M. Blondel, sa partie, fort savant homme, mais grand chicaneur , ne veut point s'arrêter au jugement des douze députés de la Faculté , mais qu'il en appelle au parlement , ce qui le met fort en peine. Je lui ai dit qu'il n'y avoit qu'un remède à cela , savoir, que le doyen fasse assem* hier la Faculté , laquelle , voyant l'obstination dudit H. Blondel (l), en cas qu'il veuille plaider, donnera intervention à M. Morisset, afin qu'il Tait de son côté, sur quoi il est allé aussitôt chercher notre doyen , car le bonhomme n'entend rien en chicane , et moi je n'y entends guère plus que lui. M. le duc de Verneuil est parti pour l'Angleterre.

(1) Voy«s la note 1. 111, p. 348.

524 LKITHES DS UUl PATIN

Je vous dois écrire le plaisir que j*eus hier. Mon fils Charles avoit une connoissance de longue main avec un officier de Rouen ; celui-ci est tombé malade il y a un an , propter siphilidem. Mon fils a été à Rouen deux fois et Ta bien guéri : depuis peu cet homme est venu à Paris pour autres affaires , et a voulu une consultation pour soi , sa femme , ses enfants ; il n'a pas désiré d'autres médecins que les trois Patin , quoiqu'il ne me connût pas , ni mon aîné Robert. J'eus la satisfaction de les éclairer en maladie importante, et de les voir très intelligents. Deu$ non fecit taliter omni nationi (1). J*ai eu soin qu'ils n'apprissent que du latin des jésuites ; mais j'ai eu soin aussi qu'ils n'empoisonnassent pas leurs esprits de chimie, de polypkannacie , ni de charlatancrie. J'espère qu'ils seront tous deux très bons médecins.

De Paris , le 10 a?ril 166».

LETTRE DCLXVIII. — AMt/ie;«e.

Votre M. Saint-Laurent m'a fait l'honneur de me visiter ; c'est un honnête homme, et qui me paroi t bien sage.

Le temps est fort doux , et l'on va travailler au Louvre fortement. On a ajouté 800 ouvriers pour y abattre et y bâtir; ils feront bien de la besogne d'ici Noël.

On parle ici des deux princesses, filles de feu madame de Nemours, qui s'en vont, l'une en Savoie, et l'autre en Portugal. On dit aussi que le roi ira dans peu de jours au palais, pour régler quelque chose en «matière de bénéfice pour la chambre de justice, et contre les jansénistes.

M. le duc de Yerneuil est arrivé à Londres. Il y en a qui croient que la paix étoit faite avant qu'il partit.

(1) Gui Patin se félicite avec raison de cet heureux événement de famille ; les Irofs Patin réunis en consuUalion élaicnt un lableau Ués propre à flaUer son cœur et sou amour luiternel : qui ne penserait comme lui? (R* P*)

A FALCONBT. .V25

L'on a mis aujourd'hui, ce 18 avril, dans la Bastille,- M. de Bussy Rabulin , qui a écrit un libelle qui offense les puissances. H. le Prince s'en est plaint au roi , qui Ta fait arrêter, et lui a donné un pourpoint de pierre dans la rue Saint- Antoine.

La reine-mère a de mauvaises nuits ; elle va néanmoins avec le roi à Saint-Germain. On dit aussi que ses douleurs s'accroissent , et qu'elles sont plus poignantes que de coutume.

L'on dit ici que Von a fait à Rome une nouvelle promotion de cardinaux , qu'il y en a deux pour France, savoir, le duc de Hercœur, gouverneur de Provence , et M. Rasponi , qui a traité pour nous la dernière paix avec le pape. On parle aussi de quelques vaisseaux pris en mer par M. le duc de Beaufort , et que la semaine prochaine le roi viendra au parlement pour diverses affaires , et particulièrement contre les jansénistes.

On parle ici de quelques livres nouveaux et curieux, im* primés en Hollande , tels que sont les Mémoires de M, de Mon* trésor^ les Mémoires de M. de Bassompierre , les Mémoires de M. raàbé de Brantùme^ et le Procès de M, Fouquet.

Je viens de recevoir, ce U avril, votre lettre datée du 22 mars , laquelle m'a été rendue par deux jeunes médecins de la Franche^Comté , lesquels viennent de Provence , et ont étudié à Aix sous un professeur, nommé M. Bicais , duquel je me souviens d'avoir vu un petit livre contenant quelques maximes tirées d'Hippocrate. Ils commencent à voir Paris, et m'ont dit qu'ils m'avoient déjà entendu deux fois au collège royal ; ils paroissent glorieux , je ne sais si c'est comme les Normands ou lesHanceaux, qui sont glorieux et méchants, ou bien si ce n'est point quelque chose' de Gascon ou d'approchant, qu'ils pourroient avoir contracté dans ce pays d*adieusias. Quoi qu'il en soit, je lés trouve bonnes gens; ils ont envie de bien étudier, à ce qu'ils disent , et de n'être ni empiriques ni charlatans, et je prie Dieu qu'ils y réussissent.

Je vous envoie une lettre de mon Carolus , qui vous baise

526 LETTaiS DB GUI PATIN

les maioB, comme aussi fais-je pareillement k madame Yotre femme, et Mi familiœ^ à notre bon ami IL Spon, et H. Gar* nier, vos chers collègues.

On voit ici une nouvelle comète à quatre heures du matin vers le soleil levant.

La reine-mère fut hier, ce 26 avril, saignée àSaint^iermain, pour diminuer la douleur et la fluiion de sa mamelle; elle s*est ennuyée à Saint-Cloud, aussi fait-elle à Saint^Germain ; on dit qu'elle se fera ramener au bois de Yincennes. Un malade qui sent de la douleur ne sait où reposer, ^are loco nescit.

Le roi viendra demain au parlement, comme il a mandé, tout le monde s'y attend ; on dit que c'est contre les huguenots, les jansénistes, et contre la pluralité de quelques bénéfices.

On ne fait plus état à U cour de ce M. Gendron , curé de Vauvre, entre Chartres et Orléans. Pour le chancre de la [ reine- mère , on a pris un soi-disant médecin de Bar-le-Duc f nommé AUiot, qui a promis et fait espérer de Tamendement, et par provision s'est fait avancer 2,000 écus. Si un apôtre avoit fait un miracle , on ne lui en donneroit pas tant ni sitôt; 1 mais qu'y feriez-vous? Ne vous souvenez-vous point de ce beau proverbe du bon docteur de Rotterdam , cet aimable Erasme , qu'il a tiré de Sénèque in ApocolocyrUhosi, où il a dit , en parlant de l'empereur Claude : Ata fatuum^ mit regem nasci , oportet? Ainsi , en notre métier, il faut être homme de bien , en danger de languir toute sa vie , ou bien charlatan , trompeur, imposteur et faux prophète , tel qu'étoit Nostradamus. Le poëte provençal est nxirt, mais il a bien laissé des suc^ cesseurs. On pourroit dire de tant de charlatans, qui sont aujourd'hui au monde , ce qu'a dit autrefois Pline , en son Histoire naturelle » de certains ermites dans les déserts de la Palestine, Gens œtema , in qua nemo nascitur : ce qui convient aujourd'hui fort bien à tant de couvents de moines , car il n'y a point de femmes qui aillent accoucher chez eux , et néan-* moins la race n'en manque jamais ,

• A FALCONBT. <'>27

uno avufso non déficit aller

Ferreus^ et simili frondescit virga métallo ,

mais il faut que cela soit ainsi.

Je riens d'apprendre que le roi et les reines quittent Saint- Germain , et que toute la cour revient au bois de Vincennes:

On parle ici de deux Lyonnois , nommés Chais et Bez , qui ont fait une grande banqueroute.

IL Ferrand, doyen de la grand 'chambre, mourut subite^ oient : belle âme devant Dieu , s'il y croyoit I C'est de lui dont on disoit que pour demi*pistole on avoit un arrêt à la Ferrandine. Vous aurez peut-être ouï la chanson qu'on en fit, 0 petit bonhomme^ etc. Laissons ces sottises. M. Troisdames vous baise les mains, et moi pareillement, qui suis de toute mon &me votre , etc.

De Paris, le 28 avril ie65.

LETTRE DCLXIX. — Au même.

Le roi a été aujourd'hui au parlement , où il a porté une déclaration contre les jansénistes. H. Talon y a parlé longtemps et fortement , et même contre les moines et les religieuses, et a demandé au roi là-dessus quelque réformation.

Quèm tioê finem , reœ magne , laborum !

Pour le Journal des Saomits , on s'en moque ici, et ces écrivains mercenaires se voient punis de leurs téméraires juge^ ments par leur propre faute , turdus jsibi cacamt malum. S'ils eussent continué dans leur folle et inepte façon de critiquer tout le monde, ils s'alloient attirer de terribles censures. Un savant homme, qui en sait bien plus qu'eux, et qui a déjà beaucoup écrit » est fort en colère contre eux; il dit que leur fait n'est que finesse pour faire valoir leurs amis, et nuire à

528 LETTRES DS GTTl PATIN

ceux qui ne le seront pas : c*est une violence qu'on n'avoit jamais vue en France. Dès le troisième cahier du journal , M. le premier président me dit seul à seul dans son cabinet : Ces gens4à se mêlent de critiquer, ils se feront bien des ennemis^ et nous serons bietitôt obligés de leur imposer silence. Tout 'cela est arrivé par leur faute , et à leur propre honte.

Je m'en vais de ce pas chez M. Parmentier pour votre affaire ; il est honnête homme et mon bon ami ; il n*est guère maladif, mais quand il a quelque indisposition , je suis son médecin. M. Sorel, son beau-frère, est aussi mon bon ami. Dictum factum , j'en viens tout de ce pas , boiui verba. Votre procès est jugé, et vous l'avez gagné tout du long. Lé charlatan qui est débouté de ses demandes, s'il n'en demeure point là, et qu'il veuille passer outi^ , je le recommanderai aussi à M. le premier président , quand vous me le manderez; vous faites bien de vous défendre contre ces pestes du genre humain.

Horisset est toujours embarrassé, et Blondel a toujours envie de chicaner et de plaider, et cependant rien n'avance; l'un sera toute sa vie badin et plein de vanité , et l'autre sera toujours obstiné. .

H. Ferrand n'est pas mort , comme je vous l'avois mandé, c'est sa sœur qui est morte et qui a causé le faux bruit.

On tient que les Anglois et les Hollandois sont tout près à se battre , et chaque jour on en attend des nouvelles.

Nous avons ici une saison fort tempérée , mais les blés ont besoin de pluie, siccitates imbribus salubriores, aussi n'avonsnous guère de malades : Medici jaceyit , œgri ambulant. Je viens d'envoyer une lettre à mon Carolus , qui reconnolt qu'il vous a des obligations particulières. Il étudie trop, et je lui dis souvent que cela le rendra mélancolique et lui abrégera ses jours : il m'a promis de s'en corriger (l).

(I) Charles Patin ne sVn corrigea point , aussi a-t-il laissé de bons et savants oavrages. On peut en voir la Ibte et la critique érudite dans le dictionnaire historique de Bayle , article Gtn et Ckartn Fntin, (R. P.)

A FAI.CONBT. 529

On parle ici de révolte dans les États du Turc , dans Constanlinople , au grand Caire et autres lieux de Teinpire Ottoman. Ce seroit là une belle occasion à t(»us les princes chrétiens de s'unir contre c^t ennemi commun de notre religion et de nos muses, mais talis sapietitia apud nos mm habitat. L'amour, l'avarice , l'ambition et la vengeance occupent tous les États des princes de l'Europe, et chacun ne songe qu'à son profit et à son plaisir, hitereo patitur justus.ie vous baivSe les mains, et sufe de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 1'^ mai 1665.

LETTRE DCLXX. Au iu^mc

J'ai appris aujourd'hui , 6 mai , que la reine- mèie empire^ et que les divers empiriques qui ont vu s(»n mal , ne la sou* lagent de rien , pas même ce M. Alliot, médecin de Bar-le- Duc. Je pense que vous savez bien que madame la premièi'e présidente est sourde, divei*s charlatans y ont été employés, et ce du consentement du maître : Patris patrati ^tintelligo vh'wtt Lanu PrincipeiH Setiatm. Quand feu H. Duret parloit de nos magistrats , il disoit qu'ils n'entendoiei^t rien à notre jargon , et qu'ils en parloient néanmoins comme s'ils eussent été swami dictatures artis medicœ. il disoit d'eux, pourmonti*er le peu d'intelligence qu'ils avoient : Domini de parlamento multuni abest quin sint medici. Comme je sortois aujourd'hui de ma leçon , un homme , que je ne connois point , m'a prié de lui faire voir madame la présidente. Il m'a dit. que véritablement il n'étotl point médecin , mais qu'il avoit un secret avec lequel il espéroit de la guérir , et qu'il avoit guéri la fièvre quarte et Thydropisie à des paysans devers Blois et Orléans. Je lui ai répondu que je n'étois point le médecin de madame la première présidente, ni de M. son mari ; je lui répondis qu'il devoit s'adresser k Guénaut, qui éloit leur mô-

(iocin il y a plus de Irento ans; que pour moi j'aurois niuum. *M

(4$^ LETTRES a$ GUI f ATIN

vHi€9 gf4c^ H« ni en mêler, vfj qu'il n'éfqit poii^t ai^}^.JM et qm liû-iq^o ravowoit. Ceci un Uorauxe qui a le csq^^J bie|) affiijé <4 4ui a quelque Oiixia de prêtre normand pu breton. ie f^iMne qu'U s ac(^rder^ mieu^^ avec Guéuaut qi('avqp q\(^ , Vtt qM ïli n*eotend$ rien en charlatanerie ; \o\Ji\ çst bpn à CuéiUMii {lourvu qM'il y &U à gagner ; il n'y a rien è^ fairç pQi)r w^ de ce côté-U.

II. BdlUiasar , «aaUi'e 4es requêtes , jadis intçiula)]^ ^p justice en Languedoc , ^ ici V^ov\ , il 91'a ét4 que troiç joqr^ malade , il étoit usé , et avoit fort pa^pvaise pojtrine e^ la vue courte. Sa femme mourut à Pezenas entre les mains de H. de Belleval ; elle s'appeloit Louise du Laurens; elle étoit sœur de H. du Laurens le conseiller, qui est près d'entrer en la chambre , et nièce de messire André du Laui*ens qui a si bieu écrit l'histoire anatomique-Cette famille desB^lthasçar est fort aimée à Paris pour \e$ bonnet^ gens qu'elle fi produits , et pour ceux qui vivtoit encore , (iont j'ai l'honneur d'être le inédûcia.

Nqus avonâ ici un de nos médicins, nommé U. d^lfauvilain, fils d'un chirargien , qui s'en va aux eaux de 6ourtK)u , où il mène madame la comtesse de Nogent, et un autre un peu plus jeune, nommé François Boujouier, âgé d'epvipoAi ^'entecinq ans , qui s'y en va pour soi môme , d'autapt qu'il est menacé d'une paralysie vers les hanches. Le preniier i| bon Appétit et court for( ; le second n'en manque pas et ne p^t pas aUer si vite; j'ai peur môme qu'il ne se rompe les jaipbes en voulant trpp courir , ^t qu'il ne meijre bientôt. Sofi f^re éM>il un savant homme et bonhomme, mais trop avariçiQMX. Cet^e famille est malheureuse.

M. de Bussi RabMtin est dajis la Bastille pour avpir éc^it librement des amours de la cour (l), et y avoir n/g»j(^mé d^

(t) El nolamment le$ Amours desGaulet, où Louis XIV Joue un rôle BiiseK singulier sous le nom de grand Alcandre ; ce qui talut h l'auleur quelques années de liaslille , puis un long et cruel exil . malgré la ba»* sessc de ses excuses. ' R. P. )

A PALCOMfiT. 53 i

persoi^ues de crédit qui s*en tienneut otferisées et qui a'^i spiU plaintes. Toutetbis, ou dit qu'il n'y «ura poiot (|'$kulre mal que la prison , et que le roi n'en a fait que rira

La chamlire de justice est maintenant occupée au prcK^ des trois trésoriers de l'épargne , et surtout à celui de M. de Guéttégaut.

On parloit Fan passé d'une histoire de la ville de Lyon , faite par un père jésuite nommé de Saint-Aubin , laquelle sera en deux volumes in-folio. N'en parle-t-on plus? ne viendr^-telle jamiûs? que savez-vous de cette afiaire? j'aur^iis t>ien la ciiiriosité de la voir.

Oq a mis depuis trois jours à la Bastille six ^rivains qui gagttoient leur vie à faire et à écrire des gazettes à la m^ , haminmfigetius oudacissimum, men^cis^imux^, a^itiêsirràm^^ uj( faciant retn, etc. Us mettent là-dedans ce qu'ils ne savent i^i ne doivent écrire. On a imprimé ici , fait vendrq et d^^r, §| crier fortement dans les rues la Bulle de notre Saint- H^tt'e ^ pape contre leijanséni^es^eiivoïs jours après ojo^ l'a défendu^, et même , ne quid deesset ad rationem verw fabules^ on a p(j^l)lië^ et fait courir le bruit que le commissaire avoit cUarge de t^^ mettre en prison l'imprimeur s'il eût été tropvé en $i| maison. Feu M. révoque de Bellay, qui a été un lu>mme incomparable , m'a dit en 1632 : Politica est ars non tam regendi qumn fallendi homines^ et tout cela n'est point d'aujourd'hui ; c'est le même jeu qui se joue et que Ton jouoit autrefois ; c'est la même comédie et la niôm»^ farce ; mais ce sont des acteurs nouveaux : le pis que j'y trouve, c'est que ce jeu du<-era lougU^^apç , et que ie genre iiumain eu amuffre ti'op (i).

\\) Ob ue Muraii nier la vérité de la déinijlîoB de la politique pat Tévéque 4e Bellay ei dea réflexion» de Gui Patin ; ViiiBloire de^luMno^a eu eêtla preuve. Sans Uop d'amertume philoaopliM|ue , on peul dire , en effet , que si le voite était levé sur toutes les afibiresidrs gouverpcmeuta, si le jeu des oli)soures (iceUes de la machiue poklique était bien connu ^ on verrait Jujqu^à quel point sont sou>ent sacriliês ou mal compris les iut^rél.« réels des nations sous toutes les formes de souverainiste. 11 eu

532 LETTRES DE ilVl l>ATIN

L'on m'a assuré ce matin que le Jovimal des Savants est tout-à-faît condamné. Il est devenu sage, il necoun'a plus les rues, le roi Ta arrêté par son commandement. M. le chancelier en^a envoyé redemander le privilège que M. de Sallo, conseiller de la cour, lui a aussitôt renvoyé : c'est lui qui en étoit le premier entrepreneur, le directeur ou l'inventeur. Pour le sieur de Hédouville, c'est un nom en l'air qui cache un cadet de Normandie et par conséquent qui n*a guère d'argent.

On tient ici pour certain que la jeune reine est grosse , qui est une nouvelle dont je suis réjoui ; car nous n'avons jamais Irop de princes du sang , et des autres nous en avons ordinairement trop-. Les Lorrains acquirent trop de crédit en France sous François I*' , Henri II et sous la reine Catherine, que Buchanan a appelée la Médée , et xaBofiM de son siècle; mais le bon Henri III les attrapa , et ils en sont aujourd'hui , Dieu merci , fort éloignés ; ces cadets lorrains , comme dit le CathoUcon d'Espagne , sont aujourd'hui trop faibles de reins. Ce nous sera assez , si Dieu nous conserve le roi et M. le Dau* phin , in quorum lumbis multi latent Borbonit, sancti Lttdovici nepotes , plût à Dieu qu'ils vivent et qu'ils régnent risque in nnnos yestpreos , et qu'on en dise :

Maniia perpétua ntimeretur ronsuie proies.

Le roi a fait partir d'ici 500 cavaliers hommes d'expédition.

sera de même jusqu'à ce qu'on soit bien pénétré de celle idée , que la vraie politique est Tapplicalion intelligente des lumières cl des forces de Tesprit humain à la direction de ses propres destinées. Il y a loin de là Q cet art funeste d'inventer des raisons d'Etat , de ces motifs spécieux qui n'ont Jamais fait défaut aux gouvememeiits lorsqu'ils ont voulu justifier des crimes utiles ou lucratifs, El les pourvoyeurs de 90phismes pour le compte des gouvernants ne manquent jamab, pas plus dami les républiques que daos les monarchies. Aussi Napoléon, qui s'y connaissait , disait-il : « En fait de gouvernement , il faut nécessairement des compères : sans cela la pièce ne s'achèverait pa;*. » R. P,)

A FALCOiNKT. 53,*^

L OU croyaiique ce fût pour aller en Poitou, mais on dit aujour* d'bui que c'est pour le pays du Haine : cela est encore incertain. M. le premier président a demandé au roi une dispense d*àge pour H. de Lamoignon , son fils aine , laquelle lui a été envoyée avec un présent de 12,000 écus dès le lendemain de sa demande , dcmtta^opeit nulli nunc nisi divitibus. J'ai aujourd'hui perdu une heure de temps , m'étant laissé emmener avec deux curieux voir la bibliothèque Mazarine. Il y a làdedans bien des livres bien rares de diverses langues , de belles miniatures bien curieuses. Ils ont aussi quelques manuscrits fort précieux; je ne vous en puis dire que cela. Le Journal df^» Savants sera rétabli ; mais il sera commis à d'autres gens que ci-devant . qui auront plus de retenue et moins d'intérêt. Je vous baise très humblement les mains , et suis de tout mon

De Pari», le 8 mail (MUS.

LETTRE DCLXXI. — Au même.

La chambre de justice est occupée au procès de trois trésoriers de l'épargne , et principalement de M. Guénégaut , que l'on dit être le plus en danger par plusieurs dépositions et convictions.

Ces messieurs , que l'on a ci-devant appelés gens d'affaires pour le roi, puùlicani, quia rapiebant pvblicum , vel hirudines reipubUcœ^ sont admis à traiter avec le roi. Il y en a un qui offre pour soi seul 700,00 ) écus , un autre 800,000. Il est permis de croire que ces gens-là ont rudement volé, puisqu'ils ont tant à restituer sans ce qu'ils ont de reste.

On me vient de dire à l'oreille qu'on est fâché à la cour que le i*Di ait été au palais, le pape pouvant en prétendre (|uelque avantage pour sa prétendue infaillibilité que l'on avoit cassée, tant en Sorbonnc qu'au parlement. On cherche du remède

t\M LETTRES DE (A[ l'ATIN

t>our amender raffaii'e , et je m'en rapport^ fort à M. Taloh ; il est habile homme, et lien trouvera pUi$ qu'il n*en faut, {xitirvu qu'on le laisse faire. Personne ne croit mieux que lui la ditférence de la Rome sainte et de la profane, de la Jérusalem et de la Babylone. M. Piètre est gu^i de son accèd qui Ta fort maltraité cette tbis; il commence d'aller par la Tille

On ne parle ici que de crimes faits en divers endroits , et de plusieurs voleurs. Il en fut hier pris cinq qui avoientrolé aux Feuillants. Tout Paris se peut tantôt entendre de ce passage de Pétrone : Çuod in pestilentia campi , tibi corvi qtd laceront , et eadavera quœ lacerantur.

Je viens de recevoir une lettredu R. P. Bertet du 4 avril ; je vous prie de lui dire que je lui baise les mains , et que je ferai tout ce qu'il désire de moi en faveur de M. Selon, et partout ailleurs où il voudra me faire l'honneur de m'employer.

La chambre de justice fait vendre toutes les maisons de M. de Guénégaut. Je vous baise les mains, de même qu'à M. Spon, notre bon ami , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 16 mai 1665.

LETTRE DCLXXII. — Au même.

Je vous écrivis hier, ce l6mai , et envoyai par même moyen un mot de lettre de mon Carolus. Voilà que je reçois la vôtre du !t mai ; si votre charlatan en appelle et qu'il ait Timpudence de venir à la" grande chambre , j'en parlerai en temps et Heil à M. le premier président. Mais comment s'appelle ce spagirique, qttod genus ^ nnde modo?-

La plupart des docteurs de Sorbonne haïssent les jésuites fortement , et même le P. Théophile Raynaud , parce qu'il a écrit contre les jansénistes , et qti'oii l'y croit auteur du livre d'Amcdîeus Guimenius. lis n'achètent guère de livres , parco qu'ils Oïit en Sorbonne une très anrjple bibliothèque.

A KAIXONKT. 53^

On dit ici que Tévêque (îc Mftcoii , M. de Lmgendes , est mort, et que le roi viendra dan$ peu de jdurè ati J)arlemént pour le rachat de son domaine , dont ptasiedrà se plaignent déjà par avance.

Je viens d'apprendre que St. Piètre est encore retombé dans son mal, et qu'il est en danger depuis hier b midi. Bon Dien que de désordre dans cette misérable humanité ! et qu'llippôcrate a dît véritablement : totus komo a haturà morbus. Il eôt défait , et parott vieux de septante ans , et il n'en a Cjue cinquante-six ; car il es( né Tan 1609 que mourut le grand foseph Scaliger. Il est vrai que multœ caiisœ concun^unt , insùtiabilis habendî cupklitaSy et dàmnosa medicis oînntbus épàacyrj^ii tantopere detestata Hippocraii; pravà dîathem viscùi^ttirn , prlèseï^tim lieiiis , mesenterii et cerehî, Adde dovtiestîciifn dtErriùrierfi , ^ fœmininuni, etc, Vita quid est? tabor est^ et hdbendibàbià cupido : tristis ad extremum soUidtudo dîem (1).

Je viens de chez M. le premier président , où j*ai eu le moyen de lui faire la recommandation dont on m'a voit prié. Douze des plus célèbres avocats du parlement y étoient assemblés par son ordre; je pense que c'est pour la bulle du pape que lé roi a envoyée poiir la faire estaminet à^ec M. Tâfon.

(f ) Gui Patin, natiirellement fier, sensibre , irniahfe , bfessé àtl cbéur par la perte de «es enfants et PexiT de son cher Gairblus , {5hit»e soa- Tent dans des accès <Ie mélanéolie. Il sVxprîme aTofs avec aitîertumê sur la brièveté de Ik vie , sur ta sottise dés honiines , la valriifè et le'urs prélentîons , le peu dé bonheur réét qu^oii ito^st diiis fil société, ceiip dépforabfe hiérarchie de vassalités. IVièn ivànt tài 1ë )>oët4 XôTÎan Pontanns avait dit :

fitte qtue fueritU condimenta ittgut ; Lnbor, dolort œgriludo , luctiu , Seivire superù'i dominis , Jugum ferre sujtfr.\titionis ; Qtios t'fii-oi haheas sepelire , Patfiœ videre e.ccidium , etc.

in. k

:y^ii LETTRES DE (il'I PATIN

La reine d'Angleterre la mère revient à Paris , en intention d'aller anx eaux de Bourbon. Je pense pourtant que telles eaux ne lui valent rien à cause de la foiblesse de sa poitrine , qui lui est une maladie naturelle. On parle aussi d'une grande consultation qui se doit faire à Saint-Germain pour la reiuomère, savoir si on lui ouvrira la mamelle pour en tirer du pus et de la stirosité maligne qui en consume la substance de jour à autre. On parle aussi d'un certain médecin nommé Châtelain que M. de Besons, intendant de justice, a ici envoyé de Frontigiian ; on prétend qu'il guérit ces sortes de maladies , et qu'il a de beaux secrets contre les maladies incurables. S'il ne promettoit rien , on ne le feroit pas venir de si loin. Ce sont des impostures. Le cancer ne se guérit point et ne se guérira jamais; mais le monde veut être trompé. Heatus vir qui inteliigit, etc, (1).

On a ici transporté plusieurs prisonniers en diverses prisons; on dit que c'est pour y en mettre de ceux qui sont dans la Bastille , où on est trop pressé.

On parle ici de deux dames de la cour qui se sont battues

(1 ) Il ea fui de même dans presque toutes les maladies mortelles de» princes et des rois. Louis XIV était atteint dans sa dernière maladie d^une gangrhte sénile à la jambe gauche , maladie à peu près inconnue à cette époque. On fit venir une foule de charlatans qui prétendaient le guérir. Le duc de Saint-Simon raconte , à ce si^ei , avec sa verve mali< cieuse ordinaire , une scène de oe genre : « Le duc du Maine , dit-il, se trouva à la consultation d^un charlatan arrivant de province qui donna de son éliiir au roi. Fagon , accoutumé à régner sur la médecine avec despotisme « trouva une espèce de paysan fort grossier qui le malmena fort brutalement. M. le duc du Maine raconta le soir cliex lui , parmi ses confidents , avec le facétieux et cet art de fine plaisanterie qu'il possédait si bien , l'empire que le malotru avait pris sur le médecin ; Pélonnement , le scandale , Phumîlialion de Fagon pour la première fois de sa vie, qui, à bout de son art et de ses espérances, s'éloit limaçonné^ en grommelant sur son bâton , sans oser répliquer de |)eur dVssuyer lti9,n (Mémoires.] i,R. P.)

A KALCOMiT. 537

en duel à coup de pist(»lct ; te roi dit en riant qu'il n'en avoit fait défense que pour les hommes et non pas pour les femmes. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paru, le2S nui 1665.

LKTTRE DCLXXIII. - Au mène.

Ce matin quatre prisonniers ont été mis , ce 2-i mai , dans le Chàtelet par ordre de la chambre de justice , dont Tun est M. Housset, ci-devant trésorier des parties casuelles et intendant des finances.

Le roi a fait faire à Saint-Germain une nouvelle consultation pour la reine-mère par quelques médecins de la cour, qui ont conclu qu'il n'y avoit rien à faire qu'à la purger, en attendant que le mal fût plus découvert.

L'évéché de Hàcon a été donné au P. de Bours, évéque d'Âcqs, et celui d'Orléans à M. l'abbé de Coasiin , petit«fils de M. le chancelier.

Lundi prochain , ce 29 mai , la chambre de justice s'en va reprendre le procès du nommé Lempereur, partisan insigne, et receveur des tailles de Gisors, qui a ci-devant été condamné par des commissaires à être pondu , dont il est appelant. Ce procès étant fini , l'on travaillera à celui de M. de Guénégaut, trésorier de l'épargne , où il y a bien du mal , et après à celui de M. de Lorme, ci-devant commis de M. Fouquet , et même l'on dit que celui-ci pourra être ramené à Paris de Pignerol , où il est.

M. le duc de Vendôme est ici tort malade ; mademoiselle de * la Trimouille est morte à Thouars en Poitou (ce dernier mai). On parle ici de la mort de votre M. Gras et de sa belle bibliothèque.

La reine*mère est empirée depuis trois jours ; il est survenu des érysipèies à ses deux mamelles avec de grandes douleurs et de mauvaises nuits, à cau^c de quoi elle a été saignée des

538 LEITHES DE GLl l'A UN

bras et dn pied ; j*appréhende qu'il ne s'y mette bientôt la gangrène, qui lui ouvrira le ciel pour l'éternité. On dit aujourd'hui qu'elle est encore plus mal et qu'elle a reçu Textréme-onction. Cette nouvelle sent le sapin et le ptomb.

Notre H. Piètre étoit allé aux champs en intention de s'y fortifier ; il est retombé malade, et a été ramené à Paris : tant va la cruche à l'eau , qu'enfin elle y demeure.

Je vous remercie du livre que vous me promettez de feu M. de Monconid; plût à Dieu qu'il fût déjà achevé ! On dit que lès Anglois et les Hollandois se cherchent les uns les autres pour se battre , et qu'il y a grande apparence que ce ^ra bientôt. Je viens de chez H. le premier président , ce 5 juin , lui récommander une affaire pour un marchand de Lyon , ridmmé M. Ferrari , où j'ai trouvé deux jésuites , ddntl'un est le père Rapin, avec lesquels je me suis entretenu , tandis que M. le premier président étoit enfermé en son cabinet avec trois personnes de grande qualité. Le père Rapin m'a dit que le mol* prochain on recoramenceroit le Jonmal des Savants , et que ce seroit sous le môme chef, savoir, M. deSallo, conmWet de la cour ; mais que le sieur de Hédouvîlie ne s'en raéterolt plui II est survenu un genlilhomrtie qui tenoit de Saint-Germain , (|ui a rapporté que la reine-mère étoit tout autrement mieux qu'elle n'avoit été depuis dix jours , ô'est-àdlre moins mai. Je pense qu'il le faut entendre ains^i; mais quoi que l'on en dise, elle est âgée , les forces lui manquent peu à peu , sa mamelle est ulcérée , et il y a de la pourriture et de la malignité ; elle entrera dans sa soixante-cinquième année le mois de septembre prochain, vifœ summa brevts spem nm vetat inehom^e (ongam.ei c'est celui-là même qui a dit: Pfdltdn mors fpquo pede jytdsat pauj)€rum tafptmas Regumque tnrres. On parle de la ramener de Saint-Germain au bois de Vincennes. En quelque lieu qu'on la mène, cette bonne priricesse porte son mal avec soi , et j'ai bien peur pour elle. J'ai atijoUiHCIiui rendu visite à M. Piètre, qui me semble assez mal fait. Outre ses maux manifestes, je soûpçonneqn'il « la pierre.

Bon Dieu! que de maux pour accabler un homme! J'ai fort mauvaise opinion de sa vie, et j'en ai regret , tant pour son beau savoir et son mérite particulier que pouf Thonneur que je porte à la mémoire de ses ancêtres , feu M. Nicolas Piètre , Son père, qui m'a autrefois volontiers appris le meilleur de ce que je sais, et le grand Simon Piètre, son oncle, qui mourut l*an 1618 , et que je me souviens d'avoir vu. Il y avoit aussi un autre Simon Piètre , son aïeul , qui mourut Tan 1586. Ces trois hommes ont été de très excellents personnages et de grand mérite , qui ont fait du bien au monde. Celui-ci n'a point dégénéré en science ni en esprit , mais il a ses défauts particuliers (1).

Il y a douze conseillers d'Etat qui travaillent par commission du roi à réformer la chicane ou à l'abrévintion des procès. Cela seroit fort bien , si le peuple en peut être soulagé ; nMis il faudroit que les conseillers fussent aussi plus savants et plus gens de bien. On réformera la rapacité des procureur^, des greffiers et des clercs de conseillers, qui est dégétiéi'ée eti volcrîe mariifeste.

^1) Nous avons déjà remarqué combien celle famille a Jeté d'éclat pen* danl deux siècles sur la faculté de médecine de Paris. Le Simon Piètre qui mourut en 1618 , avait déjà de hautes idées d'bygiéne publique qui né furent réalisées que longtemps après. Ainsi il voulut être enterré dans un cimetière et non dans une église , comme cMtait alors la coutmiie. Son épitaphe Patleste :

Si/non Pictrt , vir plus et ftroùus , Hic suh fiùt se/taiiii voUtit , Ve mûrtuus cuiquam noceret , Qni t'iinu ômnihus profuermt

Son exemple fut imité plus tard par Verheyen , célèbre médecin et anatomiste de Louvain , qui mourut le 28 Janvier 1710. Ses contemporains lui en témoignèrent leur reconnaissance par Tépitaphe suivante :

Philippus Verheyen , med. docl, et profess. parle*n tut materiaUm , Aie in eœmeterio condi voluiti ne lemplum dethoneitarel , aul noewis halitibus infieeret, ( R. P. '

On cherclie ici des gueux et des misérables , tant hommes que femmes , pour les envoyer à Madagascar et autres iies voisines, afin de travailler et 'd'y peupler le pays; cela déchargera un peu la France de tant degens oiseux qui y abondent; mais il me semble qu'il seroit bon d'y envoyer aussi des moines , car nous en avons beaucoup trop , et ici , et ailleurs; ils n'aiment pas à travailler, au moins serviroient-ils à peupler, et ils no servent ici à rien du tout. Je vous baise les mains , et suis de toute mon àine votre, etc.

0e Paris, le9juinl6A5.

LETTRE DCLXXIV. — Au inétue.

J'ai vu depuis peu en consulte un gentilhomme breton , âgé !de dix-neuf ans, naturellement fort dévot, qui devint dans ;peu de jours mélancolique, et à cette mélancolie succéda une ■espèce de manie, avec une fièvre continue et des convulsions effroyables. Un moine avoit peur qu'il ne fût possédé. Il est vrai qu'il avoit un grand scapulaire. Il fut si rudement tourmenté de ce démon de fièvre continue , qu'il en devint frénétique, et qu'il fallut le lier. A ce délire frénétique succédèrent deux autres symptômes ,*des mouvements épileptiques et une passion hydrophobique , comme ceux qui ont été mordus d'un chien enragé , avec la soif et l'aversion des choses liquides. Pour tout cela , il fut saigné des bras et des pieds jusqu'à vingt-deux fois ; il fut purgé de plus de vingt lavements et d'environ trente apozèmes purgatifs avec la casse et le séné , auxquels nous ajoutâmes à la fin le sirop de roses et de fleurs de pécher , avec tel succès , qu'enOn il est tout;-àfait guéri et remis en son bon sens. Il y a bien des gens qui crient au miracle de moindres événements, mais la nature seule, la connoissance des maladies et l'application des boni^ remèdes, vont bien loin.

K rALCONET. 541

Je m*élonne de ce que vous étiez en peine de moi. Je n'ai pas manqué de vous écrire de temps en temps , à mesure que j'ai eu de la matière digne de vuus. Je me porte bien. Je vais toujours mon grand chemin, ce que beaucoup d'autres n'osent ou ne veulent pas faire, afin de gagner davantage. Si je me plaignois de ma fortune, je dirois avec Martial :

Sfd me iiUerulas xiuiii doeufre parentef.

Les bonnes gens ont t'ait ce qu'Us ont pu pour moi , ce que plusieurs ne font pas pour leurs enfants. La plupart des riches sont fous, tyrans, présomptueux et ignorants. Je vis sans ambition. Je n'ai point de désirs criminels. Rien ne m'empêche de dormir , si ce n'est la pitié que j'ai souvent des pauvres gens qui sont dans la souffrance.

Pour ce qui est des eaux minérales, je vous dirai que je n'y crois guère, et n'y ai jamais cru davantage; maître Nicolas Piètre m'en a détrompé il y a quarante ans. Fallope les appelle un remède empirique. Elles font bien plus de cocus qu'elles ne guérissent de malades (1).

Elles sont plus célèbres que salubres. Je m'en tiens à l'expérience journalière, comme aussi à l'autorité d'Hippocrate, d'Aristote , Galien , qui les ont assez improuvées. Pour Tantimoine, je m'en.passe fort aisément. Nous avons bien d'autres médicaments meilleurs et moins malins que celui-là , desquels je ne me sers point. Je laisse la pluralité des remèdes à ceux qui font la médecine pour le faste et pour la pompe , et qui s'en tendent avec les apothicaires. Guénaut a dit quatre mille fois en sa vie qu on ne sau roi t attraper i'écu blanc des malades, ^si on ne les trompe. Est-ce parler en homme de bien, tel

^1) Est-il besoin de remarquer que cen remarques et ces plaisanteries, iailes d'ailleurs bien avant (lui Pal in , portent à faui ? car les eaux minérales administrées à propos et selon Vindieaiion précise sont uu pui«<«ant moyen de guérison. C^* P-)

que (}oit étrQ un noédeciii? Je laisse les eaux de Forgies (l), rémétique et tels autres fatras de venins à ceux qvii en abusent et auî^ empiriques. Pour moi , je cherche à ne me repentir de rieu : aussi ne le ferai-je pas de vous avoir youé mon amitié, ^e suis de tout mon cœur votre, etc

De Paris, le 30 juin 166».

LETTRE DCLXXV: - Au mente.

On parle fort ici du feu qui a pris aux poudres, et qui a renverse la citadelle de Pignerol, en tuant bien du monde, et a épargné M. Fouquet ; on en parle diversement, pourtant fort en sa faveur.

On dit que le roi s'en va donner du secours aux Holiandois, en vertu de l'accord qu'il a fait avec eux contre les Anglois. J'ai rencontré ce matin M. Romph, mon bon ami, secrétaire de M. l'ambassadeur de Hollande, qui m'a dit que sur les côtes de Normandie, on avoit péché deux mille huit cents corps de soldats qui avoient été submergés dans leur dernière défaite.

On dit que les Portugais ont eu de l'avantage sur les Espagnols , et que le pape est bien fâché d'avoir perdu depuis peu sa prétendue infaillibilité , tant par l'arrêt de la cour que par divers décrets de Sorbonne. Le pape et les jésuites, que M. Servten appeloit les janissaires de l'évéque de Home , travaillent à la rétablir, mais ils n'en peuvent venir à bout. :}fnftre Gonin est mm^t , le monde n est plus grue.

On m'a dit que M. l'archevêque de Lyon veut acheter la bi-

(â) Lea eaux minerais de Foires ( StiAe-loliériewre } oui été récemment analysées et ont fait Tolijet d'un rapport à rAoadéraie royale 4e médecine, ( BulUiinéB V Académie royale de médecine, Paris, 1845, t. X , |>agc 985 el «niiv. ) fi- W)

A rAlXONKT. 543

bljûtbèque de M. Gras, et la reiulre publique à f^yop. Pi^u lui ep fasse la grâce, comme il fit à ^aînt Charles Borromée à Milan , et qu'après sa mort il serait canonisé; voilà ce que je souhaite à M. votre prélat, et, en attendant cela, longue et heureuse vie pour lui e( pour les siens- Je vous prie de dire à H. Spon que je ii|i baise les maires, et qu'il me semble qu'il faudroit ajouter, au dernier tome du Seqnertus , (^)era medim , après les Epitres médicinales , le petit et gentil livre de Jffi^ (Jk^i JD^ringius , iie Medicina et medicis ; je Tai à son service , in*OQtavo, impression de Giessen , Tan I61 1. Ce seroit iin fort bon Appendiœ poUr grossir ce volume , qui sera petit. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 7 Juillet 1065.

LETTRE DCLXXVI. ^ Au nuhne.

Un parle ici de notre saint père le pape , qui veut lâcher de remonter sur sa béte pour sa prétendue infaillibilité* Qn dit que, pour se venger, il veut excommunier, et MM. du parlement, et toute la Sorbonne; laissons-les faire , ils se défendront bien. Ceux qui faisoient le Journal des Savants avoient espéré de le continuer sous d'autres certaines conditions, mais les puissances supérieures leur ont manqué , et ils auront de la peine à rattraper ce même pouvoir qu'ils ont eu , de critiquer tout le monde à leur gré. M. de Sallo, conseiller de la cour, qui en étoit le premier mobile, s'en est allé en Poitou.

La reine-mère d'Angleterre est enfin arrivée à Saint-Germain; on dit qu'elle n'a pas envie de retourner jamais à Londres

Je soupai hier, ce 2! juillet , avec M. le premier président , (|ui reçut des nouvelles de M. de Lamoignon, son fils aine, qui est aujourd'hui «Anvers; il a vu l'Angleterre, la Hol-

544 LETTRES DE MVi FvTIX

lande et la Flandre; il s'en va passer par TAIIemagne, il reviendra. Dieu aidant, h Paris sur la fin de Tautomne, pour y être reçu conseiller de la cour ; j'ai écrit pour lui à Bruxelles , k H. Cliifflet, selon que M. son père Ta désiré.

Le roi a fait défense à MM. les pi'élats, assemblés à Pontoise, d^aller chez M. le nonce, et de le fréquenter en aucune manièi*e. Vous savez la coutume des Vénitiens au sujet des ministres étrangers.

I^es Hollandois se préparent tout de bon à se battre de nouveau contre les Anglois. MM. les Ëtat« ont puni ceux qui ont été cause de leur dernière défaite , et ont mis un nouvel ordre pour le règlement de l'autorité de leurs chefs , qui avott mis la division parmi eux, ce qui causa leur malheur.

Voici la moisson qui approche, le nombre de mes œoliei*s commence à diminuer ; j'en ai pourtant encoi*e eu aujourd'hui plus décent vingt ; j*e$père d'y mettre fin dans un moisouenvimn.J'ai plusieurs Provençaux et Languedociens qui aiment bien la drogue, et qui sont fort imbus des sottes opinions de la polypharmacie, qui est l'idole et le gagne-pain des apothicaires et la fille de l'ignorance. Je viens d'apprendre deux morts : la première est celle de madame Fouquet, la mère ; la seconde est celle d'un des plus vieux médecins de France, savoir, de M. Brunier, médecin de feu M. Gaston , duc d'Orléans.

La chambre de justice a fait mettre dans la Bastille un habile et fameux avocat, nommé M. Burai, qui avoit écrit en favetH' de M. de Guénégaut , trésorier de l'épargne. Ces prisons sont glorieuses , et l'intérêt de la cour ne doit (ws empêcher les avocats de défendre leurs parties. Je vous baise les mains, et su^s de tout mon cœur votre, etc.

Ile Pari», le24iuiilet1Mtf.

K rAlXONKT. 543

LETTRE DCLXXVII. — /1m mthne.

ie vous écrivis hier, avec une lettre que je joignis pour M. de Lorme. Je lui baise (es mains et vous prie de rassurer que j'honorerai toute ma vie son mérite singulier. Je vous prie aussi de m'excuser envers lui pour les simples qualités que je lui donne ; je ne me connois pas en compliments et ne les aime pas. Je le considère comme un héros qui n'a pas besoin de titre; il y en a qui 6n prennent de leurs qualités et grands offices , auxquels néanmoins ils font déshonneur par leur peu de mérite ; mais M. de Lorme n*a besoin de rien emprunter. Il trouve tout chez soi ; il ressemble à la vertu qui est dans Claudien , glorieuse de rcs propres richesses, Joseph Scaliger a nommé quelque part un certain glorieux pédant qui , p^r plusieurs artifices , ,avoit trouvé le moyen de changer la couleur noire de son bonnet en rouge , le charlatan de la cour de France, C'étoit le cardinal Duperron qu'il entendoit et qui a jadis été un terrible compagnon. Mais que diroit aujourd'hui M. de Lorme de voir dans le temple de la fortune tant de gens étourdis de leui's grandes qualités et qui méritent une belle niche dans le titre des Métamorphoses d'Apulée , étant de la confrérie de ces gens que le baron de Feneste a ingénieusement nommés Anes d'or ?

J'ai autrefois ramassé bien des mémoires pour faire des éloges latins des François illustres en sciences, à l'imitation (le M. Scévole de Sainte-Marthe , à quoi je pourrois travailler l'hiver prochain pendant les soirées ; mais le nombre des malades me fait peur , c'est ce qui fait que je n*o$e le promettre absolument. Vous m'obligerez de demander k M. do Lorme s'il voudroit bien ni'envoyer quelques mémoires de feu M. son père , que je sais bien avoir été un grand personnage et duquel je sais quelque chose de bon que j'y mettrai hardiment touchant la maladie de' Marie de Médicis, dans laquelle M. du Laurens désapprouvoit la saignée , trompé par III. M}

546 LETTRES DE GUI PATtN

un passage d*Hippocrate qui dit qu'il ne faut pas saigner pendant le cours de ventre, fluente alvo^ venant nonsecabis, et au contraire M. de Lorme soutenoit et pressoit la saignée. Sur cette difficulté la reine fut ramenée à Paris, et trois des nôtres furent mandés au Louvre, savoir, MM. Jean Martin, Jean Hautin et Simon Piètre. Ces gens-là n'étoient ni fourbes ni ignorants. Us ne jouoient point <ie finesse ni d'argent : aussi n'avoient-ils rien acheté. Ces trois messieurs furent de l'avis de M. de Lorme , que H. Martin confirma en disant que cp passage d'Hippocrate , mal entendu , avoit coupé la gorge et coûté la vie à cinquante mille personnes. La reine-mère fut saignée et guérie. Elle avoit un flux de ventre-d'avoir trop mangé d'abricots. Elle avoit la fièvre et étoit grosse. Si Dieu Ole fait la grâce d'en venir là , je ferai mes Eloges plus beaux, plus curieux , et plus historiques que ceux de M. de Sainte- Marthe, auxquels ils ne céderont que pour l'expression. Je n'y mettrai que d'honnêtes gens et dont le mérite fera la dignité. Devinez si telles gens que Guénaut y auront place avec le fameux et fumeux des Fougerais et ses consorts (l). Je suis « etc De Paris , le 28 juillet 186».

LETTRE DCLXXVm. - Au mèinè.

La reine-mère empire , ex udaucto dolore et tngraveseenip febre. On dit qu'elle veut revenir bientôt au Val-de-Grflce , dans le faubourg Saint Jacques , où l'on croit qu'elle veut mourir. Elle est dans une grande résignation à la volonté de Dieu , et néanmoins saint Augustin a dit : \etno vult decipt , nemo vfdt jjerttirbari , nenw vtdi niori

On vend ici la nouvelle bulle de notre saint père le pape ,

{i) Voyei la noie (ome I , pa|re 06.

pour laquelle le parlemeijt a été assemblé; M. Talon a été ouï, qui a parlé fort hardiment , et a porté l'affaire bien loin, ensuite de quoi, pour régler Taffaire, arrêt s'est ensuivi , qui a ordonné que la bulle sera supprimée , et que deui conseil* 1ers de la cour se transporteront en Sorbonne , où ils feront enregistrer oet arrêt, qui détruit la prétendue infaillibilité du pape. Je ne sais à quoi songent les jésuites de remuer ai mal à propos , et si fort à contre-temps , cette pierre de scandale. Tout le monde est ici contre eux , et même on parle d'y réimprimer et d'y vendre publiquement le livre de M* Edmond Ricber, ancien docteur de Sorbonne et syndic de la Faculté, qui a été un excellent homme que j'ai connu autrefois , et qui mourut environ l'an 1633 ^ âgé de près de quatre- vingta ans. Ce livre est intitulé : De Ecclesiagtica et politica patestaie. Ce n'étoit qu'un factum in-quarto en latin ^ que MM. dé l'Université présentèrent aux juges l'an 1611» lorsque lea jésuites furent déboutés de leur requête, prétendant ouvrir leur collège. Isaac Casaubon étoit alors à Londres qui, ayant appris cet arrêt contre les jésuites , s'écria de joie : A Domino id factum est.

Le prêtre Gendron, qui traltoit la reine-mère, est tombé fort malade, et l'est encore. On a fait une ouverture à la mamelle de la reine-mère , pour un abcès qui étoit à la mamelle droite ; la nuit suivante elle s'est trouvée ai mal, qu'il fallut lui donner à minuit l'extréme-onction; le lendemain^ troisième d'août, le bruit courut dans Paris qu'dle étoit morte , ce qui étoit faux.

Avez- vous ouï parler à Lyon d'un vieux médecin ^ nommé

M. Pavillon , qui avoit servi sous Henri IV? on dit qu'il étoit

de Lyon et qu'il est mort à Paris. Je n'ai jamais ouï parler de

lui ; pourtant on me prie de m'inforraer de lui ; je vous prie

. de m'en apprendre quelque chose.

La reine -mère se porte uu peu mieux depuis l'ouvertuilS de son abcès, duquel on tire beaucoup de boue; mais c'est de la mamelle droite , et non pas la gauche , qui est ulcérée

548 UTTRlîS ht V.VA PATIN"

f du cancer. Elle a été .soulagée «ruu purgatif quelle a pris; 1 comme elle a toujours beaucoup mangé , je crois qu'elle ne / manque pas de matière à médicament purgatif. Plût à Dieu qu'elle guérisse et qu'elle fasse diminuer la taille et les impôts avant que de mourir , que le cardinal Hazarin nous a laissés ! Je tiendrois pour saint quiconque rendra ce bon service à la France , laquelle en a grand besoin ; c'est le souhait que je fais à Dieu pour le soulagement du pauvre peuple, et . non pas des moines qui sont trop riches , ni des médecins j parmi lesquels il y a trop de charlatans et de gens altérés : Omne in prœcipiti vitittm Hetit.

On parle ici fort du procès de M. Guénégaut, trésorier de l'épargne. La peste continue rudement à Londres. M. le nonce est ici fort empêché pour les intrigues , l'ambition et l'insatiabilité des bons pères. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc. De V9iTw , le 4 août 1605.

LETTRE DCLXXIX. — Au mhnc.

Je vous envoie la réponse que j'ai faite pour M. de l^rme , auquel je vous prie de la faire rendre avec mes très humbles recommandations et offres de services. On dit que la reinemère empire fort , et qu'elle a fait son testament que le roi même a signé. On dit qu'autour de ses mamelles il y a force glandules douloureuses : Scrophulœ sunt Hhpanœ genti famitiares , ex quibus olitn circa annum 1612 obiisse dicitur cjm ma^ ter, reginn Hispaniœ. Les maladies de tels princes me stîmblent être fort remarquables. Philippe II , son aïeul , monrut/}/>(/i>Mtatn marbo ; voyez ce qu'en a dit le président de Thou , dans son Histaria sui Temporig, Tan 1598. Hérode mourut de ce même mal , c'est pourquoi il a été nommé dans les Actes des apôtres 2xw>ifjxô^«Toç , a vprmibu^ f^rosm H jugulntm ^ phfhiritw cmi^

A FALCONBT. 540

sumiAm. Dominicus Baudius a dit que c'étoit la maladie des tyrans, au moins est-ce une marque d'une horrible corruption d'humeurs. Comme le premier ne convient pas à la reine^ mère , et qu'elle a toujours été trop bonne , on peut dire qu'elle meurt du second , car elle mangeoit trop et se pur* geoit trop peu : voilà les deux causes de son grand mal, dont on dit à la cour qu'elle mourra bientôt; elle a le visage fort exténué. Comme Valot parloit contre Gendron , M. le duc d^Orléans se mit en colère et dit de rudes paroles à cet archiâtre, eique dixit verba prœtextata; le roi même en a témoigné du mécontentement. La reine-mère a une nouvelle tumeur dans son épaule gauche , qui est le côté du cancer : tous ces symptômes sont appelés dans Hippocrate, pkaatriixary Tw cvrovTb>y xaxâ>; ixôvrtav. On fit hier au Louvrc unc consultation des rabbins de la cour, sur les offres que faisoit un paysan pour la guérison de la reine, mais il fut refusé ; il s'y présenta pareillement un moine , qui fut aussi rejeté. On dit aussi que la reine-mère aune pustule maligne à la jambe gauche. Le roi a dit que si la reine-mère mouroit il sortiroit de Paris et feroit un voyage jusqu'aux frontières de son royaume. Je viens de parler au curé de Saint-Germain , qui a vu la reine-mère ce matin ; il dit qu'elle se porte mieux et qu'elle n'est pas si mal que disent ceux qui ne l'ont pas vue. Faxii.

On dit que M. de Vendôme se meurt. Mon fils aîné vient de partir pour Bourbon avec une malade de qualité; s'il peut s'en échapper pour quelques jours , il ira à Lyon pour vous y saluer avec M. de Lorme et nos autres bons amis. On tient pour certain que les trésoriers de France seront supprimés « et on me vient de dire plaisamment que M. Colbert le veut devenir, mais qu'il veut l'être tout seul.

Il ne tiendra qu'au roi, qui «en est le maître. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon àme votre, etc.

De Paris , le 18 joûl IGOo.

550 LETTRHb OK GUi FATIN

LETTRE DCLXXX. — Au ménie.

Je vous envoyai hier, ce 26 août , uue grande lettre avec Vffisioire de l'Université de Paris , par M. du Boulai , et une autre lettre pour M. Spon.

On ne parle ici que du massacre de M. Tardieu, lieutenant criminel , et de sa femme. I..es deux assassins ont été pris incontinent; le parlement leur fait leur procès. Ils sont deux frères natifs d'Angers , nommés Touchet. Je crois que ce sont deux diables incarnés ; on espère qu'ils seront demain jugés. Tout le peuple va comme en procession à l'église Saint-Barthélémy y prier Dieu pour^l'âine de ce malheureux lieutenant criminel et de sa miser .ble femme, laquelle étoit si énormément avare, qu'elle n'avoit ni valet, ni cocher, ni servante, qu'elle aimoit mieux se servir elle-même pour épargner son pain : c^est un exemple qui n'a pas de comparaison. Mais Dieu sait combien elle y a gagné, pecuniœ cupiditas omnium malorum radix (l). Les deux assassins ont été roués tout vifs aujourd'hui au soir, ce jeudi 27 août, sur le Pont-Neuf, devant le cheval de bronze. Il y avoit tant de monde, que je n'ai pu en approcher. A neuf heures du soir, ils ont été étranglés. On fait des commentaires sur ce que MM. du parlement ne les ont pas condamnés à la question , et à faire amende honoral^le. Le grandeur de leur crime, dit on , méritoit cela. Tuer

fl) Cette catastrophe est , comme on sait , an épisode de la cruelle satire de Boileau contre les femmes. Certes il avait beau Jeu pour parler de la femme avare , aussi en fait-il une affreuse peinture , et qui ne paraît pmnt exagérée par ce quVu dit ici Gui Patin. L'hoBune et Jii femme étaient dignes l'un de Vautre , Jusqu'à ce que

Des volenrs qui chez eux pleine d'espérance entrèrent , De cette triste vie eufin le« délivrcrent : Dîgue et ffioeste fruit du noeud le phis affreux Dont riiyiuen ait jamais uni deux malheureux.

A PALGONKT. 551

un magistrat tel que celui-là est un crime de lèse-majesté au second chef.

On fait courir le bruit que la reine-mère se porte mieux , mais j'en doute; car elle toussolt si fort avant-hier, que MM. les rabbins (j'ai pensé dire robins, mais ils ne sont point moutons, nisi sint verveces deaurati) furent obligés de lui donner de Topium, dont elle se trouva fort mal ; on dit qu'elle a juré de n'en prendre jamais.

On parle ici de la maladie du roi d'Espagne et de la mort du duc de Mantoue , de la peste d' AngleteiTe , de l'armée des Hollandois, de l'évéque de Munster, deM. le^duc deBeaufort. Où avoit signifié les taxes bien hautes à quelques particuliers qui se sont sauvés et retirés en Angleterre et ailleurs. Cela fait que l'on espère de la modération , et même que la chambre de justice pourra finir en faveur des partisans qui seront plus doucement traités, c'est à-dire que l'on les quittera à meilleur marché.

Le roi donne à M. le duc d'Orléans le gouvernement de Languedoc , et celui de Guyenne pour récompense à M. le prince de Conti. On parle des grands jours auxquels présidera M. le président de Novion avec dix-huit conseillers qu'on lui adjoint. M. de Vendôme est mort cette nuit de la rétention d'urine ; enfin le pape a vidé et pissé beaucoup de pus. Il me semble que c'est un qIc^ dans le rein , ista puris suppressio a rené in vesica doiores ciet atrocissimos , et infert ipsi oesicœ dispositionem inflammatoriam. J'ai quelquefois vu ce mal-là ; feu M. Riolan en mourut , et nos anciens auteurs l'ont décrit. Ne pensez -vous pas que c'eût été un grand avantage à la chrétienté? Si ce pape fût mort, il en fût arrivé du bien à quelqu'un, et principalement à son suc-^ cesseur, qui, pour en témoigner une réjouissance universelle, nous eût donné un jubilé; mais n'importe , s'il ne vient bientôt , je tâcherai de m'en consoler; s'il n'est mort à ce coup , ce sera une autre Ibis, n m ad hoc semei natus est , ut semef monatur, et tandem mrwtin lontm itlinqtêni aitert , qui clenea

.M'i LETTHKS DK Gtl 1*AT1N

luram ejus accifuet cum Iwtitia , et hauriet aquus in gaudio de fmtibus Salvatm'ih\ Je salue de tout mon cœur M. de Lorme, et serai toute ma vie votre , etc.

De Paris , le 4 septembre 1665.

LErrBE IHXXXXI. ^ Au uiàmc.

Eiitin ces MH. les archiàtres ont chassé le prêtre Geiidron d'auprès de la reine-mère , et y ont fait entrer M. Alliot , médecin de Bar*le-Duc.Ceux delà cour disent qu elle amende tous les jours; je prie Dieu qu'elle en guérisse. On dit qu'elle ira bientôt avec le roi et toute la cour au bois de Vincennes.

On a fait un grand service dans Saint-Barthélémy pour feu M. le lieutenant criminel et sa femme; mais si elle n'avoit point d'âme , que deviendront ces prières? car pour les cierges , ils sont brûlés et consumés.

J'apprends (ce 10 septembre) que votre M. de Rhodes a perdu son procès; qu'il a été ici malade, et qu'il s'en e^t i*ctourné. Je lui fis quelques difficultés sur le testament qui étoit en question ; mais comme il se croit fort habile homme, il me dit qu'infailliblement il legagneroit.Vous le voyez vous-même, les juges ont eu ce cas, comme en plusieurs, des règles, et l'usage est plus certain que le caprice d'un homme qui plaide, et qui \e{jX%Vi%nevperfaietnefas, Prenez la peine de vous sou venir d'un beau passage qui e^t dans Cotm, Celsus , lib, 8, cap. iv, et vous y verrez votre jeune docteur, Levia ingetiia, quia nihil habent , nihil siài detrahunt.

Enfin j'ai pris aujourd'hui mes vacances, et j'ai congédié mes écoliers par un adieu qui les a fait pleurer. J'en ai pensé pleurer aussi , mais j'ai céans bien pis que mes leçons et la peine d'aller au Collège royal, j'ai céans les maçons, qui m'ont fait remuer la moitié de mon étude, et ôtcr plus de 6,000 volumes de leur place pour les laisser travailler à un gros mur mitoyen qu'il faut refaire, qui est entre M. le pré*

A KALCOiMÎT. 65.'i

suleiit Miroii et luoi. J'étois assez bien sans ce maltieur qui m'est survenu ; mais il faut que Lucrèce devienne prophète , puisqu'il a dit :

medio dt fonte lepormn

Surgit amari aliquid quod in ipxis faucibuë angat.

Par commandement du roi, MH. de Sorbonnc examinent fort sérieusement la dernière bulle du pape. Il y en a qui disent que le pape la désavoue , et que cette bulle a été fabriquée à Paris par les jésuites, ot supposée par M. le nonce, sic frccudibus itur ad astra ; politica est an , non tcan regendi , quam falletidi hommes. Les plus fins mènent les autres par le nez en ce monde , et le diable les retient en Tautre pour ce qu'ils valent.

La reine-mère n'est pas contente qu'on lui ait ôté Gendron; elle ne veut point voir Alliot; il ne la touche point, c'est Bertrand , son chirurgien , qui la panse , par le conseil pourtant de ce H. Alliot, mundus omnis facit histriotiiam. Je haise les mains à M. de Lorme , et je suis de tout mon cœur votre, etc.

De Parts, le 11 septembre 1665.

LETTRE DCLXXXIL — Au même.

Je viens de recevoir votre lettre du 4 septembre avec celle de l'incomparable M. de Lorme Je lui baise très humblement les mains et n'oserai lui écrire dorénavant. Je dois épargner à un homme de son âge la peine qu'il prend de me faire réponse. Mais pour répondre à ce que voqs me mandez, je vous dirai que Bolduc, capucin, a écrit, aussi bien que Pineda , jésuite espagnol , que Job avoit la vérole. Je croirois volontiers que David et Salomon l'avoient aussi (1). Je connois fort ce HodericusCasircnsis, et j'ai vu tout ce qu'il a fait, comme

^1) Et sur quelles preu%e8 i>ou\«il-il foudcr cette siusuliére croyance ?

554 LETTKKS ÙH Ull PATIN

^ aussi Pineda, qui étoit un homine hardi et enjoué, mais fort savant. Ces grands hommes donnent quelquefois carrière à leur esprit , et s'échappent quelquefois trop. Dans Hippocrate, ; au 3* des Épidémies et à la fin du 1" livre des Pronostics , et ' dans Galien, se voient des bubons, ulcères vénériens et la gonorrhée. Morbus campanm, dans Horace, est la vérole. Elle se trouve aussi dans Catulle, dans Juvénal et dans Apulée; / on dit même qu'elle est dans Hérodote et dans Xénophon. ' M. Gassendi m'a dit que la lèpre , dans la Bible, étoit la vérole. Luis venereœ causa est scortatio turpis , vaga « promiicua atque talis scortatio est ab omni œvo. Ce serpent de la Genèse , disoit un libertin , étoit quelque jeune dameret qui donna la vérole à Eve , et voilà le péché originel de nos moines , ce nous disoit M. de Malherbe. Au moins estrce chose certaine , que la grosse vérole étoit fort bien connue dans l'Europe devant que Charles VHl allât à la conquête du royaume de Naples. Zacutus en a fait quelque part une controverse, et aussi un savant Italien , nommé Fabius Pacius, Il y a un Petronius fort oariorunij où l'on voit plusieurs commentateurs qui ont tous cru que cette maladie avoit été connue par les anciensi Feu HH. Piètre , Riolan et Horeau étoient dans le même sentiment , aussi bien qu'André du Chemin , qui mourut à Bruxelles, en 1633, près delà reine -mère, et qui étoit un honnête homme fort savant, qui alloit du pair avec M. Nicolas Piètre (1). Adieu. Je suis, etc.

De Paris, le 18 septembre 1665.

(i) CeUe grande question de Porigine de la maladie vénérienne a été depuis Gui Patin souvent reprise et discutée , mais elle est restée sans solution définitive , adhuc $ub judicê lis est. Entre autres ouvrages , on peut consulter le savant traité de J. Astruc, dé morbiiVMerêiiy Parisîis, 1740, in*4*, 2 vol., traduit en français par A. -F. Jault , nouvelle édition , avec des notes par A. Louis, Paris, 1777, 4 toI. in-l:l. — A.-N.-R. Sancbes, Diu$rtalUm sur Vorigin« de la maladie vénérienne y Paria, 1752, in-12. — Examen historique $w l'apparition de la maladie vatiâ* nantie «n Europe , Lisbonne, 1774, in-12. — A.-J.-L. Jourdan , Traité complet de la maladie vénérienne , Paris , 1825 , 2 vol. in-8*. ( R. P. )

LETTRE DCLXXXIII. — Au mène.

On a joué depuis peu à Versailles une comédie des médecins de la cour, où ils ont été traités en ridicule devant le roi , qui en a bien ri. On y met eh premier chef les cinq premiers médecins , et par-dessus le marché notre maître Ëlie Beda , autrement le sieur des Fougerais , qui est un grand homme de probité et fort digne de louange , si Ton croit ce qu'il en voudroit persuader.

Je vous envoie un extrait imprimé des registres de Sorboune , que je vous prie de donner à M. Spon , par lequel il verra comment nos bons docteurs croient au purgatoire , et je prieDieu que cela serve à sa conversion et au salut de son àme.

On parle fort ici d'un seigneur piémontois , nommé le marquis de Fleury, qui a été surpris couché avec une maîtresse du due de Savoie, qui Ta fait mettre dans un cachot. Le roi a fait menacer la duchesse de Hantoue d'une armée de 50,000 hommes , si elle mettoit la citadelle de Cazal entre les mains des Espagnols , comme on le craignoit. Adieu.

LETTRE DCLXXXIV. — Au même.

On a tué ici un jeune homme, fils d'un président de Grenoble, nommé Lescot ; celui qui l'a tué est en prison.

Le premier médecin du roi de Danemark , nommé Siméon Pauli , qui a ci -devant fait imprimer divers traités, m'a mandé qu'il fait imprimer un livre, de Abtisu tabaci, qu'il m'a dédié ; je le recevrai bientôt. Son fils étoit ici l'an passé un de mes auditeurs; c'est un effet de pure amitié, de gratitude, et, comme disent les Italiens, de gentillei^se. Il me croit meilleur que je ne suis, tant son fils lui a dit du bien de moi .

La Sorboinie est aujourd'hui fort réunie, et tous Inssujels:

5Ô6 LbllHES DE OtI PATIN

loyoli tiques y sont fort abaissés. Les jauséiiistes y remoiUeiit sur leur béte, et les jésuites en sont fort éloignés ; la cour y tient la main , et pousse contre la prétendue infaillibilité du pape , qui n'est pas aujourd'hui en état de se relever de cette attaque contre trois puis^nces adversaires, qui sont le roi, le parlement et la Sorbonnç.

Le roi parle d'une armée de 15,000 hommes de pied et de 10,000 chevaux , qu'il va apprêter pour s'opposer à ceux qui se remuent. On augmente chaque régiment d'un tiers, c'est, ce qui fait soupçonner la guerre tout de bon.

On dit que la thèse de Sorbonne , laquelle a excité cette question du purgatoire, eût infailliblement été censurée à Rome, si MM. du clergé ne l'eussent approuvée, comme ils ont fait, en recevant favorablement la bénigne interprétation qu'on lui a donnée, telle que vous verrez par l'imprimé que je vous envoie. Il y aura bientôt en Sorbonne une grande assemblée, dans laquelle on délibérera de faire un nouveau syndic, ou de continuer celui d'aujourd*hui, qui est M. de Breda , curé <le Sain t-André-des- Arts; on verra là quel crédit de reste y auront les révérends pères jésuites. Le roi est attendu ce soir du retour de son voyage; dans peu il s'en va au bois de Vincennes jusqu'à la Toussaint. Le dessein est d'y mener la reine-mère, laquelle a souvent de mauvaises nuits et des songes fâcheux. C'est un beau petit traité que celui qu'Hippocrate a fait des songes; vous y trouverez ce que je pense, et que je nose vous écrire. On a nettoyé les fossés du château à ce dessein.

On joue présentement à l'hôtel de Bourgogne r Amour malade: toutParis y va en foule pour voir représenter les médecins de la cour, et principalement Esprit et Guénaut, avec des masques faits tout exprès ; on y a ajouté des Fougerais, etc. Ainsi on se moque de ceux qui tuent le monde impunément (l).

^t) Il s'agit delà pièce dont le litre actuel est (' Amour médecin, corné-

A FAIXONET. 557

Si VOUS saviez en quel état je suis, vous auriez sans doute pitié de moi. J'ai céans des maçons qui m'ont tait tantôt remuer toute mon étude; il n*y a presque que les livres de médecine auxquels il n'a point été besoin de toucher ; mais je ne sais ce qui en sera à l'avenir. Je me console des plaintes que fait Joseph Seal iger dans ses Épltres, lorsqu'il se plaint des imprimeurs qui travailloient à son Eusèbe. Je vous baise les mains, et suis de toute mon àme votre , etc.

1>e Paris, le 2-1 septembre 1665..

LETTRE DCLXXXV. - Au même.

Mon fils aîné est revenu de Bourbon, Dieu merci. Je vous rends grâces de l'amitié que vous avez pour nous , et de la chambre que vous lui aviez fait préparer, s'il avoit pu aller jusqu'à Lyon. Votre compliment et votre courtoisie me font

die-ballet , donnée en 1665. £st-il besoin de rappeler que sous les noms grecs de Tamè$ , Dé$fonandrè$ , JHaeroton et Bahis , Molière tourne en ridicule quatre médecins de la cour, des Fougerais , Esprit , Guénaut el Daquin ? Cesl Boileau qui composa, ditH)n, el adapta les noms grecs, marquant If caractère de chacun de ces médecins. Il donne à des Fou* gérais le nom de Desfbnandrés , qui signifie tueur d'hommes ; à Esprit, qui bredouillait, celui de Uahis, qui signifie yappanf, aàoycin/ ; Macroton fut le nom qu^il donna à Guénaut parce qu^il parlait fort lentement ; enfin celui de Tomes, qui signifie un eaigneur, à Daquin qui aimait beaucoup la saignée. On Toit que la comédie touchait ici de très préM à la satire. Gui Patin s'en réjouit parce qu'il ne s'agissait que des médecins de la cour ; aurait-il pensé de même lorsque peu d'années après parut ie Malade imaginaire , cette aUaque directe et formelle Contre la médecine ? Au resle , comme Je Pai dit ailleurs , il est cruel que Molière , dédaignant les médecins, ait refusé de croire aux conseib qu'ils lui donnaient, et notamment le docteur MauviUain son ami : 1* de ne point quitter l'usage du lait; 2* de ne plus Jouer la comédie ; 3* de ne pas reprendre sa femme, cette dangereuse coquette, Gresinde- Armande-Béjart. Il ne serait pas mort h cinquante et un ans , et nous aurions eu des chefs-d'œuvre de p!u«. < H. P. )

5dê I.RTTIIKS ht GUI PATIN

soureilir de ce que me racontoit autrefois teu M Nicolas Bourbon , de Bar-sur-Aube , qui mourut Tan 1644 , le même jour que le bon pape Urbain VIII, âgé de septante-six ans : c'étoit un homme qui savoit tout . et qui étoit d'un admirable entretien.

Il me disoit donc qu'Isaac Casaubon n'avoit jamais vii Joseph Scaliger, et néanmoins ces deux grands hommes s'entr'écrivoient toutes les semaines. Casaubon eut plusieurs fois envie d'aller en Hollande pour y embrasser son bon ami , mais il arriva toujours quelque chose qui Tempécha. Il avott mis dans une bourse de velours 20() écus d'or pour faire son voyage. Scaliger le désiroit et l'attendoit fort, mais ce voyage ne se fit point. Jamais ces deux bons amis, qui étoient les deux premiers hommes de leur temps, ne se sont vus. Scaliger luiroandoit qu'il lui avoit fait préparer une belle chambre : 7'tii tamen etiam erit arbiirii in média hyeine ventre, quam lucuiento foco expugnabimus , qui nunqncan deficiet in ctibiculo, quod tibi adomabo : quod tamen nullum, prceter te, oîmamentum habebit. Ce sont les termes de Scaliger en ses épîtres.

M. Nie. Morin, dont vous me parlez, est docteur de notre Fa^ culte de la licence démon second fiIsCarolus, en 1654. C'est un honnête homme bien savant et qui boit volontiers du meilleur. M. le prince de Conti me semble fort délicat; jamais la vie de personne ne m'ennuya, mais je n*aurois jamais cru que ce prince l'eût faite si longue. C'est un de mes étonnements parmi tant d'incommodités qu'il supporte. J'ai vu ici des fièvres erratiques et quelques quartes , mais il y a peu de malades. Ce jeune médecin, qui a ici perdu son procès, ne fera jamais miracle ; il a sa bonne part dans la Métamorphose de Vàne d'or (l'Apulée. Il croit avoir bonne mine , mais il est chargé de mauvaise couleur. Je salue l'incomparable M. de Lorme, et suis toujours votre , etc.

De Paris, le 6 octobre 1669.

A KALOONBT.

5ri9

LETTRE DCLXXXVI. — Au même.

On dit que la reine-mère est mieux, et qu'elle a moins de douleurs. Mais c'est par le moyen des narcotiques que je considère là comme des venins qui étoufferont le peu de chaleur qui lui reste à un âge si avancé. Louis Duret en a fait un bon et savant chapitre : c'est un des plus tins points de notre pronostic. Il ne faut pas se fier à cette bonace qui n'est peut-être pas éloignée de la tempête.

J'ai aujourd'hui rencontré un nommé M. Grisi , qui venoit de Lyon, et qui m'a fort parlé de vous , que vous étiez le médecin de H. l'archevêque et de son conseil.

Il m'a aussi parlé de M. Moze , Tapothicaire , qui me prise fort , à ce qu'il dit , sur quoi je lui ai répondu que je m'en étonnois, vu que je n'avois jamais rien fait pour me faire estimer de ces MM. les pharmaciens, que je n'avois jamais ordonné de bézoar, d'eaui cordiales, de thériaque ni de mithridate, de confection d'hyacinthe ni d'alkermès, de poudre de vipère ni de vin émétique , de perles ni de pierres précieuses, et autres telles bagatelles arabesques; que j'aimoiâ les petits remèdes qui n'étoient ni rares ni chers, et que je faisois la médecine le plus simplement qu'il m'étoit possible. Arlem profitemur salutarem et beneficam , non prœdairicem et loculorum emunctricenf . Vous entendez tout cela mieux que moi. Quoi qu'il en soit, les apothicaires de deçà se plaignent fort et ont raison ; car ils ne font guère de choses et presque rien; mais c'est encore plus qu'ils ne méritent : sunt enim ne^ quissimi nebulones et furpissimi lucriones, miseri ardeliones, syrupastri^ et julapistœ ^ comme les nomme notre Joannes Gututerins Andernacus, qui étoit médecin de Paris de la licence de Femel(l).

(1) Jean Goulhier , né à Andernach , dans l'archeYêehé de Cologne, en 1487, fot un médecin très disUngué de la faculté de Paris. Il 8*adoniia tellement h Panatomie , qu'il en fut regardé comme le restaura-

56() LRTTBRS DR r,l ï PATIN

Il mourut ici hier un dos conseillers de la, chambre <le justice , nommé M. Héraut. Il étoit du parlement de Bretagne. C'étoit un de ceux qui opina à la mort contre M. Fouquet; et néanmoins voilà la chambre renversée, il est mort lui-même, et M. Fouquet est plein de vie. C'est ce qu'a dit autrefois Séiièque , qu'il y a eu des gens qui ont survécu à leur t)ourreau. Vnip.

De ParU, le 13 oclobro 10A5.

LETTRE DCLXXXVII. - Au mémo.

M. Anisson est-il encore en procès pour cette maison des champs qu'il a achetée , pour laquelle il a Tait déjà deux voyages à Paris? Je prie Dieu qu'il en sorte à son profit , et qu'il me tienne sa parole pour des manuscrits de Gaspar Hofman qu'il m'a promis d'imprimer : c'est un livre très bon et précieux comme de l'or

H. le cardinal Antoine, grand aumc^nier de France, est à Rome ; le pape y est fort mal et tout caduc. Le chevalier Bernin s'en est retourné à Rome chargé des libéralités et dos l)onnes grâces du roi.

On parle encore bien fort dt* la |)este de Londres , qui ne s'apaise point.

J'ai aujourd'hui consulté pour un gentilhomme normand, qui est accablé de quatre terribles accidents , fièvre quarto, hydropisio, épilepsie et phthisie. Je me souviens d'avoir vu

leur à PUniversité de Paris. C'est le célèbre Wiiulow qui lui décerna ce titre glorieux : Primui anatamiœ in Acad&mid Parniêmi , restauraior^ Guinteriui Andernacui (thèses 1717). An ex anaiome iubliliori , Art medica certior ? A ffirm. On sait quel magnifique essor ces progrès de Tanaloinie donnèrent i la chirurgie. Gonthier,d*Andernacli , comblé de gloire et d'honneurs , mourut le 4 octobre 1574 , âgé ilf qiialr<*-\iHgi-Aept aii^. R. P/

A KAI.CONfiT. 5^1

in<^ine chose autreluis en une autre consuilHlion que je fis avec M. Morean, l'an 1644, pour un Provençal chevalier de Malte. Hippoorate a t'ait mention d'une rencontre presque pareille en ses Coaques, où Louis Duret n'a point manqué, suivant sa coutume , d'en faire un bon commentaire. Vous , l'admirable M. de Lormeetmoi, nous en ferions aisément le pro- | noslic, his gradilmsitw* ad requiem sempitemm». Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 24 octobre 1065.

LETTRK DCLXXXVIII. - Au umne.

Je vous ai envoyé hier une lettre pour vous , une pour le révérend père Compain , et une autre potn* M. Spon. Notre M. Piètre se porte mieux et commence à sortir; mais vous savez que ce mal est périodique et qu'il revient aisément , même lorsqu'on ne l'attend point , est a/fectus geniilûius et familiaris: il n'est pas le premier de sa race qui en a été attaqué. C'est ce mal pour le()uel Jean Craton faisoit vœu à Dieu, aiin d'en pouvoir apprendre la vraie cause, et le remède pareillement, avant que de mourir (i). Hippocrate en a. fait un livre qu'il a intitulé : de Morbo sacro.

Vn capitaine du régiment royal m*a dit aujourd'hui qu'ils n'attendent que l'heure du commandement pour partir et s'en aller en Hollande y trouver les autres troupes, mais qu'ils ne savent si on ne les embarquera pas pour alier à leur rendez-vous destiné. On ne sait point ici quel dessein a cet évéf|ue de Munster ; mais on dit que le roi d'Espagne d'aujour-

(I) Ce Jean Craton dont le nom de famille était CrafTt, fut un médecin célèbre du 10* siècle. Il a écrit un grand nombre d'ouvrages. Il mourut très âgé en 1585. Il faut le dire , son dernier vœu n'a pas été exaucé ; Tépilepsie est encore une maladie inconnue dans sa can^e et dans son remède. v^* P«j

Ml. :)(>

Cy-S"! LETTRES l>E <;(Il PATIN

(rtnii est un petit prince fliiet et bien délicat, duquel on n'oscroit espérer une longue vie

On dit que des marchands anglois se sont plaints à leur roi contre nous, mais qu'il leur a répondu qu'il ne vouloit en aucune façon cnitrer en querelle ni en guerre avec le nôtre.

Le père Labbe, jésuite, fait ici imprimer un beau recueil d'épitaplies choisies, latin , in-octavo; et M. R. Arnauld d'Andilly, frère de l'évoque d'Angers, comme aussi de ce très savant docteur de Sorbonne que les jésuites haïssent tant , fait ici imprimer sa traduction de Flavius Josèphc , Histoire des Juifs , ou des Antiquités judaïqm s. Nous verrons , si Dieu veut , comment il expliquera le passage de Christo , qui se lit au chapitre IV du dix-huitième livre , que tous les savants et vrais critiques assurent y avoir été ajouté, et tanquam ineptura glossetna, irrepsisse in textum; mais il y a longtemps , il faut que c'ait été avant le temps de saint Jérôme, par quelque cafard , veritas non eget mendacio. Je vous balsc^ les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 17 novembre 1665.

LETTRE DCLXXXIX. — Au même.

Voici une nouvelle nouveauté : un honnête homme m'a ce matin apporté un présent de la part de l'auteur, qu'il ne m'a pas encore osé nommer, 2 demi-feuilles cle papier imprimé sous le titre: youvelles sur les sciences pour mercredi \S novembj^e 1666 ,//rtr I). E, />. Avec privilège du roi. Il n'a parlé là-dedans que des comètes et du lait. Je crois qu'il a envie de prendre la place du Jounud des Savants , qui a été arrêté dès le troisième mois, tant sur les plaintes du nonce du pape et des jésuites que par les conséquences que quelques uns tiroient, de ce qu'ils prenoient le chemin de juger avec trop

A KaLCONKT. Ôbiî

(le superbe de tout ce qui paroissoit en lumière. C etoit M. de Sallo , conseiller au parlement , qui en avoit le privilège , et qui , à ce qu on dit , espère d'y revenir et de faire lever les défenses de continuer, qui lui furent signifiées dès le mois de mars dernier. En ce cas , nous ne manquerons point de gazette de toute façon. Voilà la fécondité des esprits dé France; plût à Dieu que Ton aimât autant la probité et l'équité , et que l'on fit autant d'état de l'innocence des mœurs que de cette nouveauté , de laquelle tant de gens sont friands. On ne parle plus tantôt ici que de nouveautés et ù^irgeiit ^ \6i\k les deux charbons qui échauffent aujourd'hui les esprits de Ja plupart des hommes , aurea vere nunc sunt sectda. Dieu soit loue de tout !

Les Anglois, comme les plus foibles, qu'il soit vrai ou non, semblent s'être retirés dans leurs ports ; et les UoUandois , comme les plus forts , font mine de ne rien craindre , et sont fort près de laTanuse; et néanmoins on croit qu'ils traitent ensemble des moyens de s'accorder , et je pense que ce seroit bien fait pour l'un et pour l'autre , semper enim fuit anceps et dubius belli eventus.

Je viens d'une consultation avec un médecin qui m'a dit savoir de bonne part que la reine- mère empire fort , et que M. Alliot est un effronté charlatan, bien ignorant et bien impudent. M. Séguin n'y a guère de crédit ; Valot et Guénaut n'y en ont guère davantage, maie audiurU apud reytm aulici isti agyrtœ et ixrsipelles medicastri. Les princes sont bien malheureux d'être eu de si mauvaises mains , vœ tibi terra , in qua pf'incîpes lam facile decipiuiituVy et in qua medici tam facile desipiunt , atque decipiunt etium principes viros.

Le parti de cent dix millions e^t tout à-fait réglé et arrêté , il commence à s'exécuter : on a signiiié plusieurs taxes à quelques particuliers depuis trois jours, et on ira dorénavant en continuant jusqu'au bout , à ce que me vient de dire un honnête homme, et un de ceux qui ont entrepris ce parti , et qui

564 I.ETTRKS l)K (;ni PATIN

parle de traiter rudement tous œux qui seront taxés , et auxquels on fera bien trouver de l'argent s'ils n en donnent.

H. de Marillac , gendre de H. de Champigny, qui est aujourd'hui votre intendant , n'est point aux grands jours d'Auvergne; il est ici , où il fait sa charge au grand conseil , même durant l'absence de M. Bailli, son compagnon d'office, qui a été envoyé en Champagne, à son abbaye de Saint-Thierry, pour disgrâce lorsque M. Fouquet fut jugé.

Je vous supplie d'assurer M. de Lorme que je lui souhaite une belle vieillesse , avec une entière privation de tous las symptômes qui suivent ordinairement ce grand âge , et qui ont fait dire à Salomon, dies isti non placent, et au bonhomme Plaute, malamerx , mala œtas. Dieu le veuille bien conserver longtemps.

En continuant les taxes sur les gens d'affaires , ou leurs héritiers , on a signifié à madame de la Cour-des-Bois une taxe de 6,000,000; son mari est un maître des requêtes, qui a pour surnom Gérard , homme fort rjche, fils du procureurgénéral de la chambre des comptes. Mais ce n'est point de là que vient la taxe , c'est de feu M. Girardin , Normand , grand partisan , qui étoit son premier mari ; on en a pareillement signifié une à Gatelan de 6,000,000 , et une de 22,000,000 * pour les trois trésoriers de l'épargne ; à la veuve Boneau 3,500,000 livres. Je crois que l'on en imprimera la liste. Je vous envoie un catalogue nouveau de nos médecins , qui est à la nouvelle mode. Voie risque ad octiduum , et ntimnn meliora. Je suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris , le 13 novembre 1605.

LETTRE DCXG. ^ Aumèync,

Je continue de vous écrire, ce 14 novembre, en attendant qu'il nous vienne quelque bonne nouvelle après tant demau-

A rAlA.ONEI. 665

vaises. Un béiiélicier milciiiois, qui a (|uaijtité de remèdes en son espril , s'est présenté pour guérir la reine -mère , et pour prendre s*iL peut la place de H. AlUot , qui n'a guère de crédit à la cour ; je ne sais ce qui en arrivera. On parle de trois ducs et pairs nouveaux, savoir, de MM. les maréchaux de La Ferté Senneterre , du Piessis Praslin et d*Aumont. On dit que te roi viendra bientôt au parlement pour faii^ vérifier les taxes que Ton signifie en grande quantité à plusieurs particuliers , partisans ou héritiers de partisans , et aussi pour la polette. On a signifié une taxe del,600,G00 livres à M. du Piessis Guénégaut. IL est secrétaire d'État; il a répondu qu'il abandonneroit sa charge pour sa taxe. M. Nicolas Lambert , maître des comptes (et frère aussi bien qu'héritier de feu M. Jeau-Bapliste Lambert , commis à l'épargne sous M. Fieubet), a reçu deux taxes, une de 200,000 livres, et l'autre de 1,000,000. Il a hérité de 4,000,000 de son frère ; il est fils de la sœur atnée de feu M. Guillemeau le médecin /M. Longuer, aujourd'hui grand audiencier, est taxéi à 400,000 livres ; la veuve Girardin à 4,000,000. Une dame m'a dit ce matin, 18 novembre, que l'on comptoit hier pour 89,000,000 de taxes signifiées. Dans l'Ile Notre-Dame seule , on y en compte pour 8,000,000. Il y a un quatrième duc et pair, qui est M. de Montauzier. M. du Piessis Guénégaut a été menacé. S'il ne fait ce qu'on désire de lui , on veut qu'il prenne une abolition , ce que son conseil ne trouve point à propos qu'il fasse.

Voici une autre nouvelle de même nature. On dit que ce n'est point la chambre de justice seulement qui fait les taxes, que le roi même et la chambre d'en haut en font aussi , et que le roi en fait signifier à M. delà Ferté Senneterre une de 180,000 livres, et une pareille à M. de Mondejeu, gouverneur d'Arras, autrement dit le maréchal de Schulemberg. On parle aussi de mademoiselle de Chavigny et de sa fille, qui est veuve du maréchal de Clérembaut. On parle de M le maréchal d'Ëstrées. On dit qu'il y aura plusieurs conseillers de la cour taxés <iui ont trempé dans les partis, que les trois trê-

S(>6 r.KTTRKS DE fil'l PATIN

soriers de l'r^pargne sont taxés à 22,000,000, et que c'est d'une réserve qui n'entre point dans les 110,000,000. Il y a un autre prétendu traitant qui s'offre de prendre ce parti de 110,000,000 , et le faire monter encore une fois aussi haut, pourvu que le roi lui veuille donner la permission d'exécuter son dessein. J'ai peur que celui-là ne cherche que le moyen de s'ériger en bourreau ou le dernier écorcheur des chrétiens.

Il me semble que M. Boissat ne fait point bien de s'engager |K)ur la nouvelle édition des auivres de M. Meyssonier, qui est aussi fou à Lyon que notre Cl. Tardy l'est à Paris. S'il le fait, j'ai peur qu'il n'en soit mauvais marchand. Pour les œuvres du P. Théophile Raynaud , on n'en voit point ici. Quelqu'un m'a dit que les p^res ne veulent point qu'il sort mis en vente, si premièrement on fi'en refait beaucoup de feuilles qui leur déplaisent. Voilà une tyrannie bien grande sur les esprits des savants et sur les écrits des hommes morts. Je n'en ai du regret que pour M. Boissat , qui mai)<|ne à gagner et à distribuer son grand ouvrage par tout le monde où il y a des curieux. Jamais je ne l'aclièterai que Ton ne me fournisse les feuilles retranchées : c'est peut-être le meilleur de tout l'ouvrage, et j'en ai bonne opinion , puisqu'il déplaît à ces bons pères passefins , nigrn cohoy^s

Nos troupes sont passées au-delà de la Flandre , et ont déjà fait peur à l'évéque de Munster, qui recule et qui aime mieux s'accorder. L'hiver procliain couvera des œufs de quelque autre guerre. Qu'est devenu le traité du père de saint Bigaud, de utroque compta ? Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc .

De Paris , le 20 novembre 1665.

LETTRE UCXCI. — 1// nah/tr.

Je vous dirai que depuis ma dernière du iO novembre , les trois trésoriers de l'épargne, qui sont dans la Bastille, ont un

A FALCONKT. 567

peu plus de relâche et de liberté , et qu'ils sont visités de leurs parents et amis. Néanmoins on dit qu'ils sont taxés à 22,000,000, M. Jaquier à 18, et les deux Monerotà 13. Mais ce n'est pas tout de les taxer, il faut trouver le moyen de les faire payer.

Nous avions ici un certain Provençal , nommé Jean Maurin , aussi méchant qu'un Maure. Il fut reçu dans notre Faculté l'an 1646, et est mort il n'y a que deux ans. Il nous a laissé un fils nommé Raphaël , qui fut reçu docteur il y a quatre ans. Ce 61s avoit des bénéfices qu'il a vendus plusieurs fois, et tant qu'il a pu. Il s'est marié à la fille d'un procureur qui n'avoit guère de bien. Elle est morte de misère et de regret d'avoir épousé un homme qui étoit im étrange compagnon. Cet homme s'est fortement endetté et s'est fourré au bureau des Indes orientales pour y avoir quelque emploi. Il a été reçu en qualité de médecin avec espérance de <|ueU|ues gages; ' t comme l'on disoit qu'il partiroit bientôt , un marchand l'a faii arrêter prisonnier, et il est aujourd'hui au quartier du Temple. On lui demande environ l >,00() francs. Ne vous semble-t-il pas qu'il faut être Provençal pour savoir jouer tant de sortes de personnages? Ulysse, dans Homère, se déguisoit et n'osoit dire son nom à celui qui le lui demandoit; l'autre , de dépit , lui dit : Va, coquin , je te cannois y je vois bien de quel pays tu es ; tu viens de cette terre noire qui nourrit tant de charlatans et d'iynposteurs. Ne pensez- vous pas que ce soit le pays d'adieusias? Je le croirois volontiers. Je suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 24 noyembre 1665.

LETTRE DCXCII. — Au même.

Vous n'eûtes hier, ce 2 décembre , de moi qu'une page de nouvelles, encore n'étoient-elles pas trop bonnes ; car elles par-

luientileblasieb, <ic la guerre, et que le roi iroilau |>alai$, et (le fait I il y a été ce matin , où il a fait recevoir cinq ducs et pairs, savoir, MM.deBouillou, du Plessis-Praslin, d'Aumoiit, de la Fert*; Senneterro et de Monlauzier.

Ce même jour, la chambre de justice a envoyé garnison dans vingt-cinq maisons de ceux qui avoient eu des taxes , et le lendemain , H. le Tilier, ci-devant conseiller à Metz, puis maître des requêtes, par après intendant des finances, enfin receveur des consignations de MM. du parlement, a fait une grosse banqueroute. Il y avoit une taxe sur luide9bo,000liv. Ou a ce matin scellé chez lui par ordre de MM. du parlement; j en ai regret pour lui , car il m'aimoit ; il avoit été un de mes juges lors(|ue je défendis notre Faculté, Tan 1642, avant la mort du cardinal de Richelieu , en plaidant moi-même, et répondant à deux avocats coLtre l'infâme menteur et imposteur Théophraste^ ou plutôt Cacophraste Renaudot, ce vilain nez |)ourri de gazetier. (Quand le savant philosophe et bon médecin Thomas Ërastus, parle contre le roi des charlatan^, il l'appelle Cacop/irastus, Voyez ce qu'en dit Sennert, lia, de consensu chimicorum , etc. Il y a là de belles choses et bien curieuses de Pnracelso, m/;, iv.) La banqueroute de M. le Tilier est de 8 millions.

M. Leclercde Lesseville, évéque de Coutances depuis peu d'années, est mort subitement ; il avoit régenté en philosophie dans l'Université de Paris; il étoit docteur de Sorbonne, abbé de quelques bonnes abbayes, mais débauché. Il avoit été conseiller de la cour, de la cinquième des enquêtes , qui est la chambre de M. le président Hiron.

La cour a donné un arrêt qui défend commerce avec ceux de Calais, à cause de la peste qui y est, avec injonction aux autres villes d'arrêter tout ce qui en pourroit venir (l). Je

(1 ; On coiisiillcra sur celte grande question de la pesle le remarquable Rapport fait à l'Académie royale de médecine^ iur la pesle et les Quarantaines [Bulletin de l'Académie royale de médecine , Vex'in, 1844(, t. Xi, pag. 545et suiv.)- (R< l^)

\ rAhCONKT. 66-J

vous baise les mains , et ia bibliothèi|ue vivante , M. de Lorme. M. Morisset est en liberté , mais Raphaël Maurin n'y est pas. CiarissiîHum Sponium nostJ*um saluto. Je vous prie de lui dire que j'ai reçu sa lettre , et qu*en attendant que je lui tasse réponse, je lui reconmiande le petit paquet pour M. Votcamer, médecin de Nuremberg. H y a aujourd'hui vingt«trois ans que mourut le cardinal de Richelieu , qui nous laissa un très méchant successeur. On peut dire de ces deux hommes :

Sardi vénale* , alfer altero nequior.

M. de Bussy-Rabutin, (|ui a fait V Histoire lonoureuse des Gaules, pour laquelle il a été, par commandement du roi, mis dans la Bastille , en sortira demain". Notre maître des Fougerais est canonisé dans son livre en deux endroits, en vertu du serment de ce qu'Hippocrate a dit : Mulieri prieguanti remedum aborticum non daùo, A bon entendeur salut. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 4 décembre 1669.

LETTRE DCXCIII. — Au même.

Ma dernière fut du i de ce mois , jour remarquable par la mort du cardinal de Richelieu. On parle ici de la peste de Calais et aussi qu'elle augmente en Angleterre. On 'dit que nous n'aurons point de guerre , si ce n'est là.

Les grands jours d'Auvergne ont fait couper la tête îi une certaine madame de la Calprenède, qui avoit eu en sa vie divers maris, mais accusée d'avoir empoisonné le dernier» (|ni étoit un gentilhomme gascon, qui parloil bien et qui avoit fait des romans , et entre autres l'Imrmnoud.

M. le prtîsident de Novion est fort malade à Clermont. On a envoyé vers le roi savoir «|ui présidera eu sa place, ou le

plus ancien conseiller de la chambre, ou un maître des requêtes. Dieu veuille renvoyer la santé à M. de Novion, c'est un fort honnête homme ; il n'est pas encore temps de nM>urir pour lui , car j'ai bonne opinion de sa fortune. M. Blondel est ici son méjdecin , peut-être qu'on l'y mènera.

On parle ici de quelques taxes nouvelles sur quelques grands seigneurs qui ont pHrlicipé, durant ledésordre du royaume, k des levées de deniers; on les poursuivra aetione repetundarum. On dit que l'été prochain le roi aura 500,000 hommes, savoir, 300,000 piétons et 200,000 cavaliers. J'aimerois mieux qu'il n'y eût point de guerre, et que tout le monde fût en repos. Les trois ambassadeurs que nous avions en Angleterre en sont sortis , et sont à Saint-Valery, où ils font leur quarantaine. On dit que le roi va rabaisser le prix de l'or, que les pistoles reviendront à 40 livres , et le reste en proportion.

Le père Labbe fait ici imprimer un livre qui sera bien curieux ; c'est le Chrovologiste français, abrégé chronologifpie de l* histoire sacrée et profane^ 5 vol. in-douze, dont les deux premiers sont ab Affmno ad Christum, et les deux autres à C/uu'sto ad nostra temjjora; nous verrons là comment il aura accommodé Joseph Scaliger et le père Petau, et concilié les difficultés de l'histoirti sacrée avec la profane. Un jésuite m'a dit autrefois qu'il en avoit voulu écrire en latin contre tous deux, mais que ses supérieurs l'en avoient empêché. C'est peut-être qu'il favorisoit Joseph Scaliger plus que le père Petau , comme il me l'a témoigné fort ouvertement. Je vous baise très humblement les mains , et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris , le 8 décembre 1665.

LETTRE DCXCIV. — Au même.

On parle fort ici d'un certain père le Clerc , procureur-général des jésuites , «(ui leur a joué un étrange tour, et après

\ kam:onkt. 571

avoir ania8sé beaucoup d'argent s'est enfui. Mais il n'a pas été bien loin , il a été reconnu et arrêté. Je pense que ce bonhomme avoit le diable au corps de vouloir tromper les jésuites.

le salue l'incomparable M. de Lorme de tout mon cœur. J'ai reçu deux de ses lettres, auxquelles je ferai réponse. Je ne manquerai pas de parler de son affaire à M. le premier président , de la bien recommander en temps et lieu , et , en attendant , je vous prie de l'avertir qu'en sa douzième lettre il appelle M. le premier président mon Mécénas, qui est un titre dont mondit seigneur ne $e pique pas, quoiqu'il soit fort savant et fort généreux. Pour moi , je n'en eus jamais aucun que vous , après le bon Dieu et feu mon père , qui étoit un fort bon homme , et à la mémoire duquel j'ai toutes les obligations du monde pour les soins extraordinaires qu'il a pris de mon éducation , quoique chargé de neuf enfants. A propos de c& grand favori d'Auguste, ce grand patron des Muses, de Virgile et d'Horace, laissa-t-il en mourant quelques enfants , je n'en ai jamais ouï parler. Néanmoins je pense être un peu obligé de croire que François I", qui fut le père des savants dans un siècle plein d'ignorance, et qui a fondé les professeurs du roi, et aussi que le bon Henri IV, qui nous a donnés des augmentations de gage , étoient descendus de cet illustre chevalier toscan , qui étoit de la race des rois d'Étrurie ; car c'est de lui-même que Martial a dit dans la plus belle de toutes ses épigrammes :

Rint Thuêcus equeê, paupertatemque malignam Reppulit et céleri juêsil abire via.

Je ne veux pas oublier de vous dire que mon Carolus est fort dans les bonnes grâces de ce Mécénas du palais. Il m'a dit plusieurs fois qu'il aimoit bien le fils, mais qu'il aimoit bien aussi le père. Je suis toujours le bien-venu chez lui. On y fait toujours bonne chère , mais il faut se dépêcher à la mode

'>72 LETTHKS DE iiV\ PATIN

des courtisans. Je ne suis pas accoutumé à ces soupers que Renaud de Baume, archevêque de Bourges, appelle des soupers de promenade, ccetias arnbulatotHos.

De Paris , le 18 décembre 1665.

LETTRE DCXCV. — Au même.

Quand je pensé au malheur du pauvre M. de Champiguy , je le vois et ne te comprends pas ; je perds pied dans Tabime de la Providence, qui est toute pleine d'obscurités pour nous , tant pour les choses humaines que pour les divines : Dieu gouverne le monde , mais c*est à sa mode. La prédestination est un étrange mystère , pêne sont conmioti pedes mei, pqcem peccatofmm videns. Voyez à votre loisir la Métaphysique de Grassot , page 1573 , et les Oraisons de Muret *sur le livre de Sénèque , de la Providence , cur bonis mole sit , cum sit Providmtia , etc. Quand je pense à ce malheureux naufi*age , je dirois volontiers après le poète ancien :

Cum rapiant mala fata bonus , ignoscite falo ^ SoUicitor nuUos esse putare Deos.

Mais pourtant je ne le dis pas , ma raison retient ma passion, autrement je demanderois pourquoi Caligula , Néron , Domitien et tant d'autres tyrans et monstres du genre humain ne sont point morts au berceau, non plus que Philippe II , roi d'Espagne , le cardinal de Richelieu , et aiii mactatores (1).

(1) Quoique la raison le retienne, on voit pourtant Gui Patin se heurter ici à une terrible question , celle du bien et du mal , la plus grande , la plus profonde , la plus insoluble de toutes les questions philosophiques. A IVlnde depuis les temps les plus reculés, elle le sera encore dans les siècles à venir. L^incompétence et l'impuissance de Pesprît humain sunl une désolante vérité. Ëst-il vrai cependant qu'un ciron

A FALCONKT. 57^

On ne dit rien de nouveau de la reine-mère, nam mpeiW, lier adhue vitcdibm occtéat wnbris ; je prie Dieu qu'elle guérisse , et que le roi diminue la taille et tous tes impôts en faveur de son pauvre peuple ; il y a même bien de la pauvreté dans les villes , et il la peut empêcher; je ne le dis pas pour moi . je ne suis ni riche ni pauvre , divitias nec paupertatem dederis mihi. Le vieux Journal des Savants ne revient point, et son rétablissement est fort incertain ; pour l'autre , je n'en ai point ouï parler depuis, je m'en informerai. Je n'ai point vu la harangue funèbre de M. Gâches, faite par M. Morus ; mais je l'aurai, si elle est imprimée ; en ce cas-là , je la lirai et je vous en écrirai mon sentiment. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 22 décembre 1665.

LETTRE DCXCVL — Au même.

Le roi a été au palais: on dit que tout ce qu'il y fit sera imprimé après ces fêtes. Tous les articles en sont considérables , et font crier bien des particuliers ; mais entre autres ce sont les hypothèques et les taxes , car on dit qu'il y en a jusqu'au nombre de vingt-cinq mille sur Paris seul ; il y en a aussi d^utres fort fâchés de ce que nul ne pourra être reçu conseiller de la cour qu'il n'ait vingt-sept ans accomplis ; voilà le moyen de remédier aux juve^iatfts d'aujourd'hui, afin qu'ils deviennent bientôt semUus.

J'ai aujourd'hui rencontré un de nos libraires de la reli-

qui pâlil accuse la divinité et anéaulii sa provideuce ? Saint Thomas a dit : Dêus esi auctor mali , quod est pœna ; non auiem malt , quod e$t culpa. (Stimm. Thei, pars prima, queit, 49.) Disliiicliou où il y a beaucoup plus de subtilité que de vérité. Avouons plutôt notre ignorance, avouons plutôt notre faiblesse , notre insuffisance , et puis ajoutons * que la volonté de Dieu soit faite. ' R. P. }

gion, à qui j'ai demandé des nouvelles de i oraison funèbre de feu M. Gaclies , faite par M. Morus ; il ni a répondu que Ion en imprime lin tome entier in-quarto, lequel contiendra douze harangues funèbres de diverses personnes ; mais nos libraires vont bien lentement à tout ce qu ils entreprennent, je crois qu'ils n'ont pas plus d'argent que de vertu.

M. Ogier m'a dit ce matin qu'il va faire imprimer in-quarto son oraison pour le leu roi d'Espagne, Pliiiippe IV, dernier mort, père et frère de nos deux reines, et qu'il la dédiera au roi, pour le remercier de la pension de 500 écus qu'il lui fail payer tous les ans. Je pense que celle-là vaudra bien celle du ministre , car M, Ogier est un des plus savants hommes de Paris , sans en excepter même les pères passeiins.

Les jésuites ont fait arrêter leur père le Clerc dans Orléans, où il est peut-être encore ; il avoit fait un voyage à Rome, et à son retour avoit séjourné quelque temps à Turin, en qualité de confesseur de la duchesse , et comme il revenoit à Paris , ils l'ont fait arrêter à Orléans On a su ses fredaines , entre autres qu'il entretenoit une certaine femme , nommée madame de Saint-Martin, dans la rue des Écouires,.près de la rue des Rosiers. Elle faisoit la dévote et la dame de grande consé- (|uence ; elle avoit carrosse et beau train, elle hantoit les dames du quartier , avec grand appareil et bonne mine ; dès qu'elle a su qu'il avoit été arrêté à Orléans , elle s'est éclipsée , et a disparu finement et fort à propos. Les bons pères la font chercher ; on a saisi tous ses meubles , qu'ils ont fait vendre. Voilà un terrible coup de massue sur la tète des loyolites. Oh ! que j'aime ce beau vers de iM. de Lorme :

Nigra cohors , j^uorum quidquid non dicitur, ars est.

M. de Bussy-Rabutin , par commandement du roi , s'est défait de sa charge ; et de la Bastille , où il étoit , a été conduit dans les Petites-Maisons , où on met les fous , et il y a doux chambres.

A FALCONBT. 575

Il y a ici des lettres, lesquelles porteut que la mer a débordé en Hollande, et qu^l y a eu plusieurs villages submergés.

M. le duc d'Orléans apprend les mathématiques ; il commandera notre armée la campagne prochaine.

Le décri des monnoies fait bien remuer de l'argent et parler du monde; mais la dernière déclaration du roi fait encore bien pis. L'ambassadeur d'Angleterre prit hier congé du roi; il s'en retourne à Londres, ce qui fait soupçonner qu'il y a du malheur. MM. du parlement s'apprêtent de faire au roi des remontrances par écrit sur leurs offices et les hypothèques , etc.

La reine-mère a eu cinq mauvaises nuits toutes de suite ; il ne faut pas s'étonner que ses forces diminuent , et suis fâché qu'elles ne reviendront jamais. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 28 décembre 1665.

LETTRE DCXCVIl. — Au même.

Hier, M. Gon , qui est un gros garçon , glorieux , âgé de près de soixante ans , natif de Tours , et par ci-devant marchand et insigne banqueroutier, qui a marié deux filles, l'une àM. de Hauterive , partisan, et l'autre à un conseiller du parlement de Rouen , fut arrêté par trente archers et mis aussitôt en prison , d'où il ne sortira point qu'il n'ait payé sa taxe de cent mille écus, à laquelle il est condamné. Nous voilà arrivés au nouvel an 1G66 , que je vous souhaite heureux de tout mon cœur. Tout le palais est morfondu et extraordinairement mortifié de la dernière déclaration du roi. Ces messieurs ont résolu de faire des remontrances au roi par écrit ; mais je ne sais si elles en amenderont leur marché. On dit que dans leurs chambres ils ne font rien et s'entre-regar-

576 LETTRKS DK C,V\ l»ATIN

dent l'un l'autro , tant ils sont étonnés et étourdis du bateau. Quelques mousquetaires et dauphins que le roi avoit envoyés contre révoque de Munster ont été attrapés en une embuscade. Il y en a eu plusieurs de tués, dont les ennemis ont les casaques, et dont ils se glorifient fort à notre désavantage. Le roi en est, dit-on, fort ftlcbé ; jç le suis aussi. Vft/e.

De Paris, le 1" janvier 16«6.

LETTRE DCXCVin. - Au mêtut^.

Vous avez vu, par ma dernière, le peu de nouvelles que nous avons. Âpres ces fêtes on pressera fort le paiement des taxes , autrement il y aura bien des emprisonnements. Le mois prochain, le roi ira à Compiègne, à Soissons, à Amiens, à Arras-; de là il visitera sa frontière; chacun devine la suite à sa fantaisie ; notre paix s'en va se faire avec les Anglois.

V Histoire de l'Université de Posais se vend rue Saint-Jacques • chez H. le Petit; j'entends les deux premiers tomes du grand ouvrage. Le troisième est sous presse , les autres suivront immédiatement sans aucune discontinuàtion , à ce que m'en a dit l'auteur même, M. du Boulay (1).

On dit ici que nos affaires ne vont pas bien du côté du commerce des )ndes occidentales, à cause du trop grand ménage qu'on a voulu apporter.

La reine-mère est beaucoup plus mal, et extrêmement exténuée ; de grasse qu'elle étoit, elle n'est plus qu'un squelette. On est fort mal content de ce M. AUiot , et même on dit qu'il n'y fait plus rien ; on n'a pas trouvé contre ses douleurs de meilleur remède que les petits grains de ces messieurs tes arcbiàtres , qui ne sont faits, à ce que disent nos secrétistes , que d'opium préparé avec la rosée de mai. Enfin , notre

(1) Voyef la noie t. III, page 5177.

A PALCONBT. 577

M. Boujoiinier( fils aîné (lu bonhomme qui vit encore, ûgéde soixanle-dix-sept ans ) est mort chez sa belle-more , à Giensur-Loire , à son retour de Bourbon-Lancy ; il n'avoit que trente-trois ans ; il laisse cinq petits garçons. C'est grande pitié de mourir si jeune et laisser tant d enfants qui sont encore si petits. Si la mère leur vient à manquer , Dieu et les lois y pourvoiront.

J'ai vu ce matin passer le roi dans son petit carrosse , accompagné de cavaliers fort lestes. JVtois dans la rue de la Vénerie, et j'ai crié de bon cœur : Vive le roi. On disoit qu'il alloit à Grosbois ; mais il est revenu dès après midi , et de bonne heure : c'est que l'on est allé le chercher à cause d'un vomissement qui a pris à la reine-mère : Faxit Deus ut ad ' majorem sui gloriam , totiusque Galliœ multiplici modo oppressée et gravatœ levamentum optima mater integne valetudinl restituatur^ et in hoc voto desino.

Le Journal des Savants recommence Ici de paroitre. Un honnête homme m'est aujourd'hui venu dire que j'étois prié de prendre ma part de la satisfaction qui m'étoit due dans la préface de la semaine présente , et que dorénavant personne n'auroit occasion de s'en plaindre. Je l'ai prié d'aller faire ce compliment à mon fils Charles, qui avoit été l'offensé, et qui pourtant, par mon conseil , s'en étoit moqué et l'avoit méprisé, voyant le peu de raison que cet impertinent gazetier avoit de reprendre ce qu'il n'entendoit point, et même avec calomnie et double fausseté. Le môme m'a dit que l'on travailloit pour y mettre le grand recueil du père Théophile Raynaud . dont j'avois présenté moi-môme le mémoire Tan passé, dès la fin du mois de janvier, il y a bien près d'un an. Je serai bien aise de voir le jugement que feront ces MM. les critiques réformés de ce grand ouvrage. Ijo père Briet , jésuite, qui l'a vu dans leur bibliothèque , en est tout glorieux et le loue fort. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paru, le 8 janvier 1606.

578 LETTHBS DE (illï PATIN

LETTRE DCXCIX. - Au même.

M. Piètreest toujours fort mal. On en dit autant delà reineinère; on dit que ses plaies sont sèches, et qu'il y a un grand danger de la gangrène prochaine. Le roi étoit prêt h partir ; mais son voyage est encore différé , et néanmoins les troupes marchent toujours jusque sur la frontière de Picardie ; on dit qu'elles vont vers Calais et Gravelines. On parle ici d'une trêve entre le roi d'Espagne et les Portugais pour vhigt ans; mais cela me semble encore bien incertain , et si elle se fait, c'est marque de grande foiblesse au roi d'Espagne. On a ici de * t)ouveau fait commander aux paroisses de recommencer les prières ))our la reine-mère , mais vaille que vaille : Detis est immulabilis, manet voluntas Domini in œtenxum. Ce qui doit arriver, ce que Dieu a ordonné , ne manquera point d'arriver. Lucrèce a dit du dieu des Épicuriens : Nec bene pro meritis copiturnec (angitur ira. Mais moi pourtant je prie Dieu qu'elle en échappe , et que le roi diminue là taille des pauvres gens des champs et les impôts des villes.

Nous avons encore ici un médecin dangereusement malade :

c'est M. Puyion , savant homme , qui sait bien son Galien et

son Hippocrate. Je m'en fierois bien plutôt à lui qu'à tant

d'autres qui font les suffisants avec leurs prétendus remèdes

nouveaux, le laudanum réduit en petits grains, et préparé

avec la rosée de mai , le vin émétique , le Gilla Tkeopkraêti, et

autres tels venins. La reine- mère est fortempirée; elle a reçu

la nuit passée Notre-Seigneur. Après M. Alliot et le Piémon-

tois ou le Milanois , il y en a encore un autre qui se présente ;

il dit qu'il la guérira; Dieu lui en fasse la grâce, mais j'ai

peur que cela n'arrive point. Dieu communique-t-il sa grâce

de faire des miracles à des charlatans et ignorants? Je ne le

saurois croire : ainsi je me défie toujours d'eux; je pense que

telles grâces ne se prodiguent pas si aisément.

M. Piètre vient de mourir âgé de cinquante-sept ans; il est

A FALCONKT. 579

le dernier d'une grande famille , saranto et honorable , qui à bien eu plus de vertu, de scienbeet de probité que de fortune; qu'elle a toujours méritée et toujours méprisée. Nous en avons encore trois bien malades. M. Piètre est mort le 18 janvier, à quatre heures du matin (1) , d'nh catarrhe sUflbcant, ensuite d'un rude accès épileptique. La substance du poumott étoit toute pourrie, avec beaucoup de sérosité dans la poitrine. Il a été porté de sa maison à Saint-Méderic, sa pardisse , où oiî lui a fait un grand service ; puis a été porté à Saiht-Nicolasdes-Champs, où il a été mis auprès des os de son père Nicolas, mon cher maître. Je n'ai pu m'empècliei' de pleiirer en leur jetant de FeaU bénite. Ce tombeau contient les fcOrps de deux hommes qui ont été bien savants , et le fils bien plus que le père : Uterque requmcat in pace.

L'ambassadeur d'Espagne a dit à un des nôtres que la reine-mère n'eti avoit plus que pouf huit jours.

M. le président Lelièvre a reçu commandement de sortir de Paris pour avoir dit quelque chose contre les taxes. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le iO Janvier 1606.

LETTRE DCC. — Au méjne.

Je vous écrivis hier la mort et l'enterrement du pauvre M. Piètre. Aujourd'hui, ce 20 janvier, je vons écris la mort de la reine-mère, qui est arrivée cette nuit du 20 janvier. Mais je ne sais quel chemin elle peut avoir pris; trouvera4-elle en l'autre monde le cardinal Mazarin? c'étoit un méchant homme. J'aimerois mieux qu'elle rencontrât M. Piètre , car il est mort en grande dévotion. Il pourroit lui dire, en chemin faisant, de bonnes choses pour mieux gouverner son État en l'autre monde , si elle y devient reine , comme en celui-ci.

{\) Voyez la note t. 1, page 429.

Elle est morte aujourd'hui à six heures et demie du matin ; on travaille à I embaumement de son corps ; on voit déjà sa représentation dans le Louvre pour tous ceux qui sont poussés de curiosité de la voir; le peuple est friand de telle cérémonie. Dès qu'elle a été morte, le roi est allé à Versailles : c'est pratiquer le précepte du Seigneur : Sinite sepelire mortuos. Il a emmené quand et soi la jeune reine sa femme; et H. le duc d'Orléans et sa femme s'en sont allés à Saint-Cloud.

M. Blondel m'a envoyé sa réponse contre M. Alliot, et j'en ai céans aussi deux exemplaires pour envoyer à Lyon pour vous et pour M. Spon , de quoi je m'acquitterai à la première commodité. On parle toujours de la guerre des Anglois, ce qui fait peur à nos marchands ; mais elle est encore fort incertaine. Aujourd'hui, 21 janvier, est mort à Paris un des plus savants hommes qui fût au monde; c'est M. Jean Tarin , jadis professeur en rhétorique et recteur de l'Université, puis professeur du roi en éloquence grecque et latine. Il étoit devenu fâcheux et bourru , peut-être à cause de son grand âge, car il avoit quatre-vingts ans ; pl&t à Dieu que je susse autant de grec et de latin qu'il a su. Il savoit tout ; il étoit vraiment Panepistemon ^ aussi bien qu'Angélus Politianus.

Le roi et la reine seront demain à Saint-Germain-en-Laye, et le corps de la reine-mère sera porté sans cérémonie à Saint- Denis.

Le roi a remandé M. le marquis de Vardes ; mais la comtesse de Soissons n'est point remandée. Il n'y aura cette année ni foire de Saint-Germain , ni bal, ni comédie ; tout cela est défendu à cause de la mort de la reine -mère. On dit que M. Séguin, son médecin, s'en va tout quitter, qu'il va se retirer dans son abbaye, qu'il ne veut plus voir de malades, pour prier Dieu , etc.

Je fais réponse à H. Meyssonier en peu de mots pour celle qu'il m'a écrite ; je vous supplie de la lui envoyer ; je voudroîs bien qu'il gardât ses paperasses et qu'il ne m'envoyât rien du tout : il est plus fou qu'il ne pense.

A FALCONET. 5vSI

On porte aujourd'hui en cérémonie le cœur de la reinemère au Val-de- Grâce, et demain son corps à Saint-Denis sans cœur. On dit que le prince de Mecklembourg , qui avoit ici épousé madame de Châtillon , a renvoyé trois choses au roi , savoir, sa femme , son collier de Tordre et sa religion papistique, et s'est refait luthérien : je le tiens un conte pour rire. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris , le 21 janvier 1666.

LETTRE DCCI. — Au même.

On fait des services dans toutes les églises do Paris iK>ur le repos de Fàme de la reine- mère, à la mémoire de laquelle beaucoup de particuliers sont obligés. On dit qu'elle a fait de belles remontrances au toi , son fils , en particulier, peu avant que de mourir, et qu'il n'y avoit qu'eux deux. Je crois qu'elle n'a pas manqué de lui donner de bons préceptes pour régner sûrement etjongtemps, et je prie Dieu que cela lui réussisse; et d'autant que le monde ne se gouverne guère plus que par des finesses. Je ne doute pas qu'elle ne lui ait marqué ceux h qui il se peut fier, et ceux desquels il se doit défier ; c'est le temps où l'on emploie la plus fine politique, qui n'est pas toujours si chrétienne que les préceptes que le bon Louis IX (je veux dire le bon saint Louis) dicta avant que de mourir à son fils aîné, Philippe-le- Hardi. Majores illinostriy abavi et atnvi quwnvis cepas et alli'um edebant , bene tamen animati vivebant; ils étoient grossiers en leurshabits , mais ils avoient l'esprit bien tourné; l'esprit de fourberie étoit encore bien jeune , et quasi en maillot, leurs actions sentoient les préceptes de TËvangilé; mais depuis ce temps là Machiavel et Pomponace sont venus, qui ont révélé aux ministres des rois et des princes souverains d'étranges maximes, qui sont la phipart réfutées par le père Nie. Caussin , en son ouvrage la Cour sainte ; si bien qu'aujour-

582 LETTRES J>K liUI TATIN

d'hui la plus belle politique, et la plus chrétienne, est devenue , ars non (atn regçndi , quam fallendi homines : et voilà où malbeureuseroent nous en sommes venus. 0 mores! o tempora !

M. CQlt)ert, maître des requêtes, frère du grand Golbert , vient d'être ei^voyé par le roi en Hollande, pour traiter avec MM. les IStats-généraux, tant de l'affaire des Ànglois que des Suédois, et pour empêcher que ces messieurs ne fassent ensemble quelque accord sans notre consent^lnent , ^t k notre préjudice.

On parle ici de la mort de M. le prince de Conti , qui laisse deux petits princes du sang de la nièce du cardinal Mazarin. Voilà un beau gouvernement vacant , qui est celui du Languedoc; celui de Bretagne vaquoit par la mort de la reinemère; on dit que le roj l'a donné au duc Mazarin, auquel il retire la charge de grand-mattre de l'artillerie.

Le roi a fait présent au roi d'Angleterre de deux cents muids de très bons vins, savoir: de Champagne, deBourgogne et de l'Hermitage. Je prie Dieu qu'il le boive en santé et en joie, à la charge qu'on nous laissera aussi en repos boire le nôtre.

La trêve n'est point faite de l'Espagne avec le Portugal. L'on parle d'une nouvelle élection d'un roi des Romains.

M. Annibal Sesteed, ambassadeur extraordinaire du Danemark, est ici arrivé depuis trois jours incognito. M. l'électeur de Brandebourg traite avec les Hollandois , pour leur donner du secours contre les Anglois. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre » etc.

De Paris, le tt février 1606.

LETTRE DCCII. — Au même,

Le service de la reine-mère fut hier fait à Saint-Denis ; le sermon y fut fait par le révérend père Faure , jadis cordelier

A FALOOiMET. 583

limousin ; je me trompe , je devrois dire plus vraiment uugoumoisin , du pays de Ravaillac. Ce moine a gagné cet évéclié par des sermons comiques et baladins, ou au moins Ta attrapé par les bonnes grâces de la feue reine-mère , aux louanges de laquelle il employa hier fort mal deux grandes heures de bon temps dans un lieu sacré et en belle compagnie, à telles enseignes qu'il y fit fort mal, et qu'il n'y a plu à personne. On dit que toute la cérémonie de l'église ne fut achevée qu'à six heures du soir, d'où tous n'étoient point encore revenus à minuit.

MM. les grands jours d'Auvergne sont ici de retour. M. Talon arriva hier, M. le président de Novion étoit arrivé devant. Beaucoup de gens parlent ici comme s'ils étoient fâchés de la paix avec les Anglois, et nioi je voudroi^ qu'elle fût par tout le monde; mais c'est qu'il y a des gens qui n'aiment que le trouble et le désordre. Je suis en peine de la santé du grand M. de Loripe; je vous prie de lui écrire que je suis son très humble serviteur. Plût à Dieu que l'hiver fût déjà passé, tant pour lui que pour moi, et que nous pussions dire avec Horace : Diffugere nims , redeunt jam gramina campis , arboribusque comœ.

Feu M. Piètre n'a laissé qu'une fille ; la veuve désira vendre ses livres, et me les fit voir hier pour en avoir mon avis; il y en a' de fort bons, et environ pour l,000écus. J aimerois bien mieux avoir sa science que ses livres, et son bon esprit que tout son bien ; il étoit fils d'un d^ plus habiles hommes de son siècle dans son métier ; mais ce dernier avoit quelque chose daqs sa téta , qui étoit trop violent, et qui lui a produit morbum Herculemn , dont enfin il est mort. C'est un malheur à un homme d'avoir tant d'esprit : est Aeroicum néBo; : Jules - César et Charles-Quint en ont eu leur bonne part, et plusieurs autres illustres tyrans, comme aussi Armand-Jean, cardinal de Richelieu.

Il y a ici du bri)i( contre ja cour des monpoies ; oq a me* nacé de le« interdire ; on dit qu'on veut mettre tous les quarts

5tS4 MiTTREâ DE GLI PATIN

(l'écus en billoii, et que Ton s*en va faire une nouvelle monnoie. Tout cela fera bien crier du monde , qui est déjà assez affligé; il y a dans les adages d'Érasme un beau proverbe: Aut fatuum , aut regem , nasci oportet. 0 que le bonhomme Erasme étoit un excellent personnage (l ) ! On dît que le comte de Saint-Paul est à Rome, et que M. de Longueville, son frère aîné, se meurt en Languedoc, où il est auprès de H. le prince de Conti , son oncle. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 16 février 1666.

LETTRE DCCIIL — Au même.

Ma dernière fut du 16 février, avec une de mon Carolus. On ne parle ici que de vaisseaux et que de galères que Von apprête, et que l'on fait avancer contre les Ânglois, s'ils osent entreprendre quelque chose contre nous. On parle aussi du duc Charles de Lorraine , qui s'est remarié depuis quelques mois avec une jeune belle dame, madame d'Aspremont, et qu'elle est déjà grosse. Si cela est vrai, et que cet enfant vive âge d'homme, il pourra terminer les guerres et les misères de son pays ; mais ce sera quelque jour que je n'y serai plus. Pour

(1) Ce trait de satire politique se trouve, Je crois, dênsV Eneomium marfœ , éloge de la folie , par Erasme. On était alors dans cette période de di>cu»sion, d'examen, d'indépendance, résultat du protestantisme naissant, et qui se continua Jusqu'au supplice de Charles I*' en Angleterre. Il est évident que ce sarcasme peut s'appliquer à tous les hommes à la tète des gouvernements quelles qu'en soient d'ailleurs les formes. Au fond , il s'agit toujours de l'ordre et de la liberté , dont l'intime , la profonde union , Paction énergique et régulière , sans empiétement de l'un sur l'autre , est un problème dont les hommes cherchent en vain la solution il y a nombre de siècles. En France , noua sommes en marche vers cette terre promise depuis près de soixante ans. ( R. P. )

VOUS , monsieur, je prie Dieu que vous y soyez encore sain et joyeux.

Toute la frontière de Normandie, qui, comme vous savez , est de grande étendue , est pleine de soldatesque qui veille sur l'ennemi, afin qu'il ne nous surprenne rien. l,es Anglois ne sont pas puissants aujourd'hui comme ils étoient jadis quand ils nous donnoient des batailles, et quand ils avoient la Guyenne, le Poitou et la Normandie; les temps ont bien changé. Ils ne feront jamais rien de pareil aux batailles de Crécy en 1346, et d'Azincourt en I4l4, ni à celle de Poitiers , où notre roi Jean fut fait prisonnier et mené en Angleterre.

On fait ici un grand préparatif à Notre-Dame pour le service de la feue reine-mère; mais on dit que M. l'archevêque de Paris est malade , et que ce ne sera pas lui qui y officiera. On dit que c'est de regret de quelque écrit que HM. les jansénistes ont fait courir contre lui , joint qu'on a mis dans la Bastille un imprimeur qui a été surpris imprimant sa vie, qui étoit un libelle scandaleux. On dit que les Anglois sont fort adoucis, et qu'il y a grande apparence aussi bien qu'espérance de paix entre eux et nous. J'ai vu ce matin, 23 février, le roi passer au bout du Pont-Neuf, en carrosse, avec le duc d'Orléans, son frère, suivi des Cent-Suisses , et de plusieurs autres carrosses ; il alloit à Notre-Dame pour y assister au service , et prier Dieu pour le repos de i'ftme de la reine , à qui .il doit la vie et la royauté. Elle n'a pu nous laisser en repos durant sa vie; je prie Dieu qu'elle y soit en l'autre monde. Le père Faure, évoque d'Amiens, fera imprimer son sermon funèbre, qu'il a récité à Saint-Denis en l'honneur de la reinemère, monachus factus episcopus est animal mmdax^ adulatorium , insidiositm , etc. Dieu conserve le roi et monseigneur le dauphin ; je prie Dieu tous les jours pour eux, et qu'il les illumine pour le bien public.

Personne n'a mieux entendu ni expliqué le secret de l'apoplexie que Duret sur les Coaqites et in Hollerium ; c'est une

586 LETTRES DE (^il PATIN

maladie du sang contenu dans les vaisseaux du cerveau , quoi qu*en disent les c)iarlatans. Je vous baise très huoiblement les mains, et suis de tout mou cœur votre, etc.

De Paru , le SQ février 16«6.

LETTRE DCCIV. — Au même.

Les saturnales sont eufin passées i et voici le carémo venu , lequel peut-être nous produira plus d0 QO|ivel|^ que je n^ vous en écrivis par ma dernière. Il est mort un maître deg comptes nommé M. Meqdat. Un de noi compagnons est échappé d'une inflammation de poumon après seize bonnes saignées, âgé de plusdesoix^pte-dix ans. Je ne m'étonne point de la mort de M. le prince de Conti. Il avoit la taille fort gâtée. Tous les bossus ont le poumon mauvais. Hippocrate a dit quelque part que c'étoit un grand déshonneur à un médecin, si le malade mouroit le même jour qu'il ayoit pris médecin0. Dans toutes les entreprises de notre métier, la prudence y est toujours requise. M. Nie. I^Iorin , son médecin , est un bon gftrçon , savant et compagnon da licence de mon fils Carolus, I| aime le bon vin , et j'ai peur que cela ne l'empêche de vieillir.

L'Hippocrate de van der Linden n'est guère propre à étu* dier. Il est en deux gros volumes in-octavo et de petite lettre. Van der Linden étoit un bon homme.et riche, mais qui étoit féru , de la chimie et de la pierre philosophale. N'est-ce pas là pour faire un bon médecin ? aussi haîssoit-il notre bon Galien. Il louoit Hippocrate , Paracelse et .Vanhelmont , en quoi il imi* toit cet empereur qui avoit dans son cabinet les portraits de J.-C. , de Vénus , de Priape et de Flora ; n*étoient-ce pas là des tableaux t)ien assortis? Il voyoit peu de malades et ne faisoit jamais saigner. Il faisoit profession d'un métier qu'il n'enten* doit guère. Enfin il tomba malade d'une fluxion sur le poumon, pour laquelle il ne voulut pas être saigné. Mais le

À FAIXONBT. 587

sixième jour, cet homme qui entendoit si bien Hippocrate prit f deux onces de vin émétique dans une médecine , avec laquelle ce même jour il passa en Tautre monde, âgé de cinquantequatre ans. Et faire ainsi , n'est-ce pas faire triompher Hippocrate et être homicide de soi-même en dépit de Galien ? Il est îPort deux jours avant que son livre eût paru ; et sans Tantimoine, son Hippocrate eût été beaucoup mei)leiir. J'en suis pourtant fâché , * le reconnoissaRt p)u9 )iQnn6tfî liqmme qu'il n'étoit éclairé. Il y a de ces Ho)|^n4pi9 qui IPnt rud^s et qui ne se polissent qu'en voyageai)!. Y^n Aw Mndon %liroit bien fait de prendre un peu à Pari« dd nQtr9 bonnft méthode, qui l'aurait tiré de beaucoup d'err^grç (l).

Un des nôtres m'a dit aujourd'hui que M- Nie* Morip a été fort blâmé d'avoir laissé mouri)' Ip priqoe de ConU Hn% avoir reçu Notre-Seigneur, disant qw ^R na^l n'étoit riea • oomme aussi de ce qu'il lui avoit fajt boire de Teai) de §aif)te-Reine (3). On presse ici le paiement des Mil^s, et Ton m^t plmipur§ garnisons en diverses maisons. MM* \f^ prélat» dl4 clergé de France ici assemblés ont fait aujourd'hui grand «erviPi pQur le défunt aux Grands- Augustin^ à^ Pont-Neuf, pw i| y #wra bien de% cérémonies et des pi^rge§. On dit qu'il ppjltte 10»0QP fr. Il me semble qu'il vaudroit n^iepx employer PPU en ^nmOpps à des pauvres gens de la cawpQgnp > qoi ont tant de p^ine à gagner leur vie, et à qui l'on fait si lourdement payer la taille. Je suis, etc.

De Paris, le 12 mars 1666.

(t) Ce Jugement est sévère , et p^p^p^ant ne (P^nque pas de Hn\ii, Haller Tavait en partie adopK , ça|r il dit de vai) der Lîndeii : Fit yrœce dodus et latin»; in praxis ad chemicam sectam inclinons efpqrtim clinicta , $x judicio Guidonis Patini , ami ci Lindeniani , acuti eœterum ingenii scriptor. Voyez la noie t. II , page 497. ( R. P. )

(2) Voyez, snr ces eaux, Mérat et Delens, Dietiannair^ de matière médicale, Paris, 1834, t. VI , pag. 31.

LETTRE DCCV. — Au même.

On ne parle ici , ce 13 mars, que de services pour la Teue reine-mère et de plusieurs harangues funèbres pour honorer sa mémoire , mais on n'en a encore imprimé aucune. Néanmoins , on espère d'avoir bientôt celle du père Senaut , qui est le général des pères de TOratoire , et celle que le père Faure, évéque d'Amiens, a préchée à Saint-Denis. Toutes les paroisses , les monastères et les chapitres ont fait faire de somptueux services à leurs dépens , et entre autres , les bénédictins, les chartreux, les feuillants et autres moineries, excepté toutefois les jésuites, qui n'ont point branlé. Je crois néanmoins qu'ils n'ont point laissé de bien prier Dieu pour son âme, pour tant d'affection qu'elle a eue pour eux , en les défendant comme elle a fait de son autorité contre les jansénistes, qui autrement les auroient maltraités sur leur morale et autres livres de théologie avec lesquels ils s'en vouloient faire accroire.

J'ai rencontré ce matin notre M. Blondel à la messe dans les Blancs-Manteaux, et nous en sommes sortis ensemble. Il m'a dit que le mois prochain il commencera à faire imprimer quelque chose contre l'abus de l'antimoine.

Il fait ici froid comme en hiver, et il y a quantité de rhumatismes et de gouttes, et plusieurs femmes en couche fort malades pour avoir négligé de se faire saigner dans le temps de la grossesse. Galien a eu raison de dire que le fœtus est souvent étouffé par l'abondance du sang ; mais nos sottes femmes n'entendent pas ce secret, et pourtant elles veulent toujours faire bonne chère , faire beaucoup de sang , et ne songent guère à leur santé.

M. Fouquet, le surintendant de jadis, a eu soin de se faire plusieurs amis particuliers, qui voudroient bien encore le servir, et en attendant l'occasion, ils travaillent à faire un jfîrând* retiUiil de diverses pièces qui peuvent servir à sa jus-

A FALCONBT. 589

tification. En ce recueil, il y aura quatre volumes in-folio, dans lesquels sans doute le cardinal Mazarin ne trouvera pas de quoi être canonisé.

On tient ici pour certain que Tor et l'argent ne diminueront point , et , dit-on , que c'est que Ton a appris qu'on avoit emporté hors du royaume , et principalement en Angleterre , beaucoup d'or d'ici , et que l'or valoit là davantage. Je vous baise les mains, et suis de toute mon âme votre , etc.

Dé Paris, le 16 mars 1666.

LETTRE DCCVI. — Au même.

On continue de pendre des faux monoyeurs , ensuite de M. Delcampe , qui est prisonnier dans la Bastille.

Je parlerai de. votre procès à M. le premier président en son temps, quand il aura été distribué à M. le Bouts , qui est un fort bon juge. Je le lui ferai aussi recommander par son médecin , qui est H. Mathieu. Les charlatans ont trop de crédit au monde, et les bons juges n'en savent pas assez l'importance.

VŒconomia de Foesius est pour l'Hippocrate seulement : mais c'est un excellent livre, aussi bien que celui de Marinellus.

Feu M. Nicolas Piètre avoit peu de livres ; mais ce dernier mort en avoit encore moins de la moitié. Je crois que la bibliothèque fut divisée et partagée entre les enfants de M. Nicolas Piètre ; les savants comme lui n'aiment guère les livres nouveaux. Nicolas Piètre avoit l'esprit doux et mansuet; mais Jean son fils l'avoit dur , âpre et trop échauffé : aussi n'a-t-il guère vécu après s'être donné beaucoup de peine, ciio raptus est^ nemaliHa mutaret iniellectum. C'est une mauvaise et malheureuse constitution que l'atrabilaire ; elle fait trop de peine à son sujet.

590 LETTRBS DS CtJI PATIN

Le roi. ira ftu parlement lundi prochain poui* faire (liasëer une déclaration qui lui apportera plus de seize millions ; on n*en sait pas encore le détail , quoique les intéressés s'en doutent.

J'ai appris aiijourd'hoi que Iti blbliôlhëquë de feu M. Piètre n'avoit point été vendue 4,000 écus. Feti M. son père rie lisoit, aptes Hippocrate et Galiert , que Cicéron, Plutarque, Pline et Sénèque , Virgile et Eotâce , et de tous les tnodernes , que Scaliger et Turnèbe.

La cour des monnoies se trémousse fort à faire pendre des faux monoyeurs. Le sieur Delcampe est toujours en prison ; son affaire est bien dangereuse , et il n'y a pas d'apparence qu'il en échappe. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 9 aytil i0(M.

LETTRE DCCVII. — Au même.

Comment se porte rincomparâble M. de Lorme ? est-il vrai que sa jeune femme est morte d'une mort subite? Si cela est, je le plains bien fort. Quand un hoititnc est jeutic, il a besoin d'une fetame; quand il est vieux , il eti a besoin de deux. J. Ces. Scaliger a dit en ses Exercitationes de subtil itate contre Cardafi : Jiapientes coeunt ne coeant; mais il n'est plus temps quand un homme est si vieux.

On parie d'utie revue que le roi veut faire de nouveau ; les uns disent que ce sera à Troyes , d'autres disent siir la frontière de Picardie.

La reine de Portugal partira bientôt; et l'on parle de faire M. le duc d'Enghien roi de Pologne; on dit que le roi d'Espagne veut prendre notre roi pour arbitre de la controverse qu'il a avec les Portugais.

On a pendu douze faux monnoyeurs depuis quinze jours.

Hûï en ont accusé plusieurs autres , et entre autres le sieur Delcampe , qui est dans la Bastille. On dit que les quarts d*écus, les testons et les pièces de vitigt sous s*en vont être décriés , que Ton ne touchera ni aux écus blancs , ni aux louis d'or(l).

On nous promet après Pâques une déclaration du roi pour la réforme des abus du palais et de la chicane , que les procès par écrit iront tous aux enquêtes , que la grand'chambre en jugera plus qu'aux audiences, et qu'ils n'auront plus d'épices.

Un maître apothicaire de Paris vient de sortir de céans, qui A-^ m'a dit que dans trois jours le comte de Kœnigsmarck arrivera ici , et qu'il me prie de le faire son apothicaire ; j'ai fait l'étonné , et lui ai dit que je ne sa vois pas si je serois son médecin , et il m'a répondu qu'il savoit bien que j'étois déjà retenu: je lui ai promis de le servir dans Toccasion. Yoilà comment on a Introduit la coutume d'aller briguer des pratiques. C'est un ambassadeur de Suède qui est ici attendu pour les affaires publiques. On dit ici que la reine-mère de Portugal est morte. La nuit passée la maréchale de Turenne est morte ; on dit qu'elle étoit furieusement huguenote , et que dorénavent son

(1) Le tesicn éUit une ancienne monnaie qu'on a commencé à fabriquer sous le règne de Louis XII , et qui fut abolie , ad moins pour sa fabrication, en 1575, par Henri IIL Elle valait environ qainse sous , et était appelée te»lon parce qu'elle représentait au revers la tête du roi. Le leston était la valeur d^une visite ordinaire de médecin à cette époque, si Ton en Juge par les vers de Mathurin Régnier (Sat. IV) :

,«• Si j'euMC étadJc,

Jeune , laborieux , sur nn baoc à récole , Galien , Hippocrate , ou Jason , ou Bartule ,

ÎTiic cornette au col, debout dans nn parquet , A tort et à travers, je vendrois mon caqucl : On bien tastant le pontx , le ventre on la poitrine . J'duruis un beau téston pour juger d'une urine.

592 LETTRES DE (iUI PATIN

mari pourra bien se Faire catholique; il a l*esprit doux et est fort raisonnable. Je vous baise très liumblement les mains» et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, le 13 a vriM 666.

LETTRE DCCVIII. — Au même.

On dit que le roi veut faire sa revue générale devers Ârras; toutes les villes de Picardie regorgent de soldats qui mangent le peuple , qui n'a plus que la peau et les os , peliis et ossa sunt pro miscj^a macrUudine, Tout est ruiné en notre pays de Beau vais, Bone Deus^ usque quo. Domine ! Nous avons ici le V temps fort beau, mais les maladies s'accroissent : crachements de sang, fièvres continues, inflammations du poumon, rougeoles ; quand Tété sera venu, les petites-véroles ne manqueront pas de venir ; ainsi le monde ne manquera pas de maux et d'afflictions de diverses sortes.

Hier mourut ici un des nôtres , âgé de cinquante-quatre ans, nommé Pierre Moriau , qui étoit malade il y a fort longtemps ; il y a plus de vingt ans qu'il étoit tout languissant et ne bougeoit presque du lit. Il mourut ici hier quatre personnes différentes de mort subite et imprévue, sive ex apoplexia, sive ex syncope cardiaca ; ista contingunt ex motu sanguinis , qtti vema temjpestate {iquatur ac se diffundit. Le sieur Delcampe a eu la tète coupée à la croix du Trahoir, à sept heures du soir, en très grande compagnie: il y avoit bien trois cents archers à Tentour de Véchafaud ; mais il y avoit tant de peuple, qu'il y a eu plusieurs hommes tués et de blessés» hommes, femmes, soldats et autres; à la presse vont lesfous.- Ses amis n'ont pu obtenir sa grâce : aussi un faux monnoyeur en est fort indigne; je le trouve plus criminel qu'un homicide, le mal qu'il fait étant plus universel. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

DeParis, le16amH666.

A PALCONBT. 593

LETTRE DCCIX. — Au même.

J'aî vu aujourd'hui M. le comte de Kœnigsmarck , ambassadeur de Suède , qui n'est que médiocrement malade. Ces messieurs du Nord ne sont pas sujets à de si grandes chaleurs que nous en avons eu depuis un mois, mais ils ne sont pas si réglés que des capucins. Il sont souvent malades de la maladie polaire , qui est de trop boire.

On fait ici en deux tomes le recueil de toutes les comédies de Molière. Enfin , M. de Hézeray approche de la fin de son Ahrégé de l'Histoire de France. II est à Henri IV, et finira à Tan 1635, quand le cardinal de Richelieu fit déclarer la guerre au roi d'Espagne , rompant la paix de Vervins, que MM. de Bellièvre et de Sillery avoient si bien faite ; mais il faut qu'il y ait des fous et des méchants par le monde , comme il est des singes , des limaçons et des grenouilles ; autrement le monde finiroit. Adieu. Je suis, etc.

De Paris , le 24 «vril 1066.

LETTRE DCCX. — Au même.

Nous sommes ici en affliction domestique pour mon collègue, H. Uommets, qui est le beau-père de mon Carolus: Laborat ille morbo immedicabili , nempe febre assidua cum imigni et manifesta corruptela substantiœ pulmonis, 11 n'a point manqué de médecin , mais le mal est incurable, pugnatumest arte medendi^ exiiium superavit opem, quœvictajacebat. Nous l'avons vu à toute heure, et néanmoins il en mourra , contra vim mortis non est medicamen in kortis ; son poumon est affecté dans sa propre substance, et la médecine ne le peut secourir. Fernel en sa pathologie a fort bien décrit ce malheureux mal , sur lequel je puis vous dire : £jus est ni. 38

recreare qui creavit ; intium enim positwn in substantia pcniitan emendare , nœi est humanœ virtutis. Le temps des miracles est passé et ne reviendra peut-être plus.

Depuis la mort de la reine-mère de Portugal , on dit ici que les Portugais ont résolu de se bien défendre contre le roi d'Espagne, et que les Espagnols se trouvent bien cmpâchéa» joint que Ton parle de la santé de leur roi comme d'une chose bien frêle.

On dit que le chevalier d'Hocqu incourt a été noyé sur la n)er Méditerranée , et que c'est dommage. Je viens de voir une dame de vingt-deui ans , qui avoit hier pris du sirop de roses pâles , et qui a vidé un ver de la grosseur d'une bonne plume et long d'une deipi*auue ; les corps humides et pleins font des vers aisément , mais la longueur et la gros* seur de celui-ci m'étonne. J'ai peur que cette année nous n'ayons bien des fièvres et autres maladies de cette sorte de pourriture ; néanmoins j'espère qu'il n'en mourra que les plus malades.

Le bon M. Hommets est mort le sixième jour de sa maladie; nous l'avons fait ouvrir, et nous lui avons trouvé le poumon adhérent aux côtes, tout purulent et presque creux; ce sont les effets de la fièvre et de la chaleur contre nature. J'ai aujourd'hui salué l'ambassadeur de Suède, M. le comte de Kœnigsmarck , qui m'a fait grand accueil ; il n'a pas trente ans. On m'a dit qu'il me veut prendre pour son médecin ; il a la réputation d'un fort adroit et habile négociateur , quoique Aristote ait écrit : Ad respoliticas gerendas minus idofieos esse juvenes; mais il y a des gens pour qui Dieu fait d^s miracles , joint qu'il y a ordinairement quelque exception pour ces règles générales. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 4 mai 1M6.

A FALCONKT. 596

LETTRE DCCXI. — Au niéme.

Les pères de la société ont eu le crédit de faire arrêter prisonnier un savant janséniste, frère de feu M. Lemaltre, ce célèbre avocat qui nous a donné de si beaux plaidoyers. Il y a longtemps que j'ai ouï dire à feu mon père un beau mot qui est dans les épîtres de Lipse : Viris bonis dolendum est quod tam multa nimis liceant improbts. J'ai céans le même tome que feu mon père avoit de ces épîtres dont il avoit connu l'auteur. Il disoit que Lipse lui avoit conseillé de me faire étudier. Dieu soit loué de tout. Il avoit grande amitié pour Lipse , et certes il le méritoit. Tout ce qu'il a écrit est bon . mais son style ne l'est guère. Pour les méchants , ils ont trop de crédit , et les moines trop d'ambition et d'envie de se venger de ceux qui ne sont pas leurs amis, et qui n'ont point fait le pain bénit dans leur cabale.

On a ici publié quelques oraisons funèbres pour la reinemère , Anne d'Autriche. L'évêque d'Amiens fit fort ipal à Saint-Denis et déplut à tout le monde; et néanmoins il l'a fait imprimer : aussi dit-on qu'il Ta fort changée, et elle déplaît encore. Voici ce qu'en a dit un de nos poètes :

Ce cordelier mitre qai promettoit merveilles, Des hauts faits de la reine orateur eohuyeux , Ne s'esi point contenté de lasser nos oreilles, I] veut aussi lasser nos yeux.

L'ambassadeur de Suède a fait ici son entrée le 16 de ce mois. J'ai été invité de la fête , mais je n'y ai point été. J'aurois eu peur qu'il ne m'eût fallu boire là en Allemand. Je ne bois plus qu'en philosophe, qui a tantôt soixante-cinq ans. J'ai cette obligation à la vieillesse et à un peu de philosophie. Adieu. Je suis, etc.

De Paris, le 18 mai i666.

LETTRE DCCXfl. — Au même,

J*ai vu ici quelques jours Tambassadeur d'Angleterre , à qui j'ai dit aujourd'hui adieu , d'autant qu'il doit partir dans deux jours pour s'en retourner à Londres. Son mal étoit la

goutte aux pieds.

On dit qu'il faut se résoudre à la guerre, puisqu'il faut dompter par les armes la fierté de cette nation angloise. Mais il fera beau voir sur l'Océan tant de princes armés ; le roi de France , d'Angleterre et de Danemark , les Hollandois avec rélecteur de Brandebourg.

Notre M. Blondel est un homme fort savant, mais qui écrit d'un style obscur et embarrassé ; il est plaideur et chicaneur, et aime les procès ; il aime mieux plaider qu'accorder et terminer les querelles. Il a un procès contre Thevart le Camus, qui est un autre méchant chicaneur; il a fait un grand factumpour sa défense, mais il n'y en a encore que deux feuilles imprimées ; il m'a dit qu'il y en aura huit; il se plaint fort de M. le premier président , qu'il croyoit , à ce qu'il dit , être son ami. Je ne sais ce que c'est que tout ce galimatias de gens chicaneurs. Dès que le factum sera achevé, je vous \ù ferai tenir, comme aussi un livre qu'il promet , de Vomitu stibioque veneno, parlequel il veut prouver que rantimoineest pojson , puisqu'il fait vomir.

J'ai grand regret du pauvre M. Hommets; il étoit bon et savant homme, mais il n'étoit pas besoin déjeuner le carême et de se tuer pour aller en paradis, cœlum.siultiiia petimus. Un médecin , quand même il ne seroit que médiocrement savant , doit être guéri de cette dévotion meurtrière ; la vie de l'homme est assez courte , sans se couper la gorge par dévotion : tôt ou tard nous devons tous mourir. Quand est-ce que viendront les Voyages de M. de Monconis? En viendra-t-il encore quelques volumes? car le Journal des Sa anfs en a dit

quelque chose.

Je ne sais qui est ce M. Rat, duquel vous m'écrivez, mais

je ferai très volontiers tout ce que je pourrai pour lui à cause de vous.

J'ai bonne opinion de votre Abrégé de l'Histoire d'Espagne^ par M. du Verdier ; il y a de belles choses à dire. Mariana, le jésuite , qui a été un grand personnage , a dit en son Histoire d' Espagne qu'il y a deux Avicenue , etc.

Vous m'aviez ci - devant promis de m'envoyer le livre nouveau de M. J. Daillé , de Dionysio Areopagita , et Ignatio Antiochio ; je vous en remercie de tout mon cœur, j'en ai un. Un honnête homme de ce parti m*a dit que, depuis Gal^ vin, ils n'ont point eu de si grand homme que M. Daillé, et je le connois. Les juifs disent de leur rabbin, Moses Maimonides ^ que a Mose antiquo ad Mosem nostt^m non surrexit major Mose : je le veux donc bien.

On dit ici que le mois prochain le roiira à la Rochelle, et que dès demain il quitte Saint-Germain ; qu'il s'en va à Versailles pour quelques jours , de là à Fontainebleau , à Blois , à Chambord et à la Rochelle. Tout cela est encore incertain.

M. le marquisde Vardes est bien malade en sa prison ; ée seroit bien dommage qu'il y mourût, carc'est un brave seigneur. Nous avons ici force crachements de sang avec fièvres conti* nues ; je vois pourtant bien que nos médecins se plaignent de Tavarice de nos malades : c'est que la gueuserie s'introduit merveilleusement partout, en vertu du testament du cardinal Mazarin et de sa suite.

La reine de Portugal , ci-devant mademoiselle d'Aumale , doit partir d'ici demain, le roi même Ta commandé ; elle s'en va d'ici à la Rochelle; tout s'apprête de deçà pour un voyage à Fontainebleau.

Je viens de rencontrer M. Blondel, Ipquel m'a dit qu'il avoit sursis l'impression de son factum , dont il n'y en a que deux feuilles imprimées ; qu'il y a un grand procès , dont il sera demain communiqué au parquet Cet homme aime trop à plaider ; c'est pourtant grand dommage , car c'est un très savant homme.

On me vient de dire que le débauché M. des Barreaux est mort , belle âme devant Dieu , s'il y croyoit! au moins il parloit bien comme un homme qui n'avoit guère de Foi pour les afTaire^ de l'autre monde ; mais il a bien infecté de pauvres jeunes gens de son libertinage ; sa conversation étoit bien dangereuse et fort pestilente au public. On dit qu'il en avoit quelque grain avant qu'il fût en Italie , mais à son retour il étoit achevé. Un rieur disoit que la trop grande conversation des moines Tavoit gâté , non pas de ces anachorètes de la Thébaïde, ou de nos bonnes gens qui s'emploient à la dévotion et à l'étude, mais de ceut qui sont en si gtand nombre dans les villes d'Italie, qui ne songent à rien moins qu'à Dieu. Je vous baise les mains, et suis de toute mon àme votre, etc.

De Pârb , le 28 mai 1666.

LETTRE DCCXllL — Au tnérne.

En attendant des nouvelles qui soient bonnes et agréables, et qui soient fondées sur le soulagement publie de toute lA France , Je ne laisse pas de vous écrire. On S'en va \^ndre la grande bibliothèque de M. Fouquet, les AfDches en sont publiques par les rues. La mauvaise foKune de cet homme me déplaît. Si je voyois céans de ses livres , cela me feroit mdl nu cœur. Il en a pourtant de très beaux , dont je ferois peut-être mieux mon profit qae persoiihe. J'ai d'ailleurs si peu de loisir d'étudier, ^tie je m'en console plus aisément.

On dit que le pape n'est pas en bonne intelligence (ivet lé roi, que cela est eause t\\ïe nous n'avons pAS de Jubilés Voilà un grand malheur pour la chrétienté et pour tant de péchent« qui ont besoin de rémission.

L'accord du mariage de l'empereur avec l'infante d'Espagne est fait. Cette princesse partira bientôt pour Vienne, où l'on dit que Fempereur l'attend avec beaucoup d'impa-

tience. On parle aussi d'un grand débat qui est en Espagne entre don Juan d'Autriche d'une part, qui a la reine de son oôté, et le duc de Medina-Sidonia de Tautre. Ce dernier est un grand seigneur d'Espagne qui a bon appétit , et que Ton dit être descendu des anciens rois d'Espagne avant que la maison d'Autriche y fût entrée per lanceam camis^ c'est-à-dire par alliances et mariages. Un certain poète, faisant réflexion sur cette pensée , a dit sur cette maison d'Autriche , qui est venue à un si haut degré de puissance :

Bella gérant aZit , iu, felix Àuêiritti nube (1).

Vous saves que le commencement de leur grandeur est venu decequeMaximilien l*\ fils de Frédéric III, épousa Marie de Bourgogne , fille unique de Charles , duc de Bourgogne, qui fut tué l'an 1477 devant Nancy. C'étoit à elle que les dix-sept provinces du Pays-Bas appartenoient, et ainsi elle nous les a emportées par la faute de notre roi Louis XI, duquel

(1 ) Voici le célèbre distique :

Bâiia gérant alii ; tu, felix yiustria, nube : yam quw Man aliù , dai tibi régna Venus.

Qu*un autre suive les combats , L'Hymeo te sert loieox qtie Bcllooe; Belldne dompte les États , Saos combat Vcaos te les doDoe.

( Faible traduction d'Irobert. )

Do reste, si on doutait de la vérité énoncée dans ces vers, il faudrait se rappeler Thutoire de notre tenapt. Deux fois les Français s'emparent de Vienne, deux fois la puissante maison de Uapsbourg est abaissée , humiliée ; elle perd une grande partie de ses possessions s Pempereur d'Allemagne n'est plus que l'empereur d'Autriche. Mais Napoléon s'avise de vouloir mêler son sang à celui des Césars germaniques , dés lors tout change de face ; la maison d'Autriche se relève , devient plus puissante que Jamais. Oh ! oui : Tti, fdix Àuitna , nubê^

(RP

Pliilippe de Commines a dit trop de bien. Ce Maximilien , duc d'Autriche , eut de Marie de Bourgogne Philippe-le-Beau , qui épousa Jeanne deCastille, Jeanne la Loque, autrement la Folle. Ce Philippe mourut jeune, et laissa Charles-Quint, qui fut archiduc d'Autriche, empereur et roi d'Espagne, lequel, assez jeune encore, fit arrêter prisonnière sa propre mère, de peur qu'elle ne se remariât, et ce par le conseil du plus rusé prince de son temps, Henri Vil d'Angleterre. Mais l'Espagne lui vint par la mort de son oncle, infant de Castille, qui tomba de cheval à la chasse et se rompit le cou , comme avoit pareillement fait Marie de Bourgogne l'an 1482, et voilà le destin de ceux qui gouvernent le monde. Mais, me direz-vous, pourquoi cette histoire? C'est que je vous en écris de vieilles, puisque les nouvelles nous manquent , tandis que nous en at* tendons de bonnes touchant la paix des Anglois et des Suédois*, avec les Hollandois , les Danois et les François. Amen.

De Paris, le 4 Juin 1606.

LETTRE DCCXIV. — Au même.

Je viens de recevgir la vôtre , du 8 juin , et les deux livres de M. Daillé que vous m'avez envoyés. Quand vous avez dit à M- de Lorme que M. Blondel vouloit prouver que l'antimoine est poison , vous dites qu'il a fait un grand saut. Il n'est point mal , si à son âge il saute encore si bien , et Dieu soit loué qu'il saute encore ; mais l'antimoine en a bien fait tomber qui ne, se relèveront jamais et ne sauteront plus. Dieu le veuille bien conserver et ramener de Bourbon en bonne santé; et puisqu'il pense à se remarier, je lui souhaite une belle femme (elle qu'il la voudra choisir. 11 n'est rien tel que de mourir d'une belle épée. II faut entrer avec honneur dans la sainte synagogue. Je l'honore fort, mais mon bon génie m'empêche d'être de son sentiment touchant l'antimoine. Je n'en ai jamais donné à personne , parce que je ne hasarde rien , et sur

A FALCONfiT.

les iuâtruclioiis que m'en a données , il y a plus de quarante ans, feu M. Nicolas Piètre, qui m*étoit comme un autre Ga* lien ou Hippocrate, les mains ne m'ont jamais démangé pour en donner à qui que ce soit , et , en vérité , je crois avoir raison : c'est une méchante drogue, et le peu qui en a pris et n*en est pas mort n'en avoit que faire. Il n'y a rien de si aisé que de dire que l'antimoine n'est pas un poison; mais il n'est pas si aisé d'en guérir toute sorte de malades , comme disent nos faux prophètes. Quand il ne sera question que d'aller vite , et faire tout ce que fait l'antimoine , voire encore mieux , nous ne manquons point de remèdes. Les apothicaires se mêlent de la partie, et enragent contre le Médecin charitable, et contre les médecins qui, pour empêcher leur tyrannie, ordonnent en françois et font faire les remèdes à la maison; ce que j'en fais n'est que pour le soulagement des familles. La casse, le séné, le sirop de tleursde pêcher, de roses pâles et de chicorée , composé avec rhubarbe , suffisent presque à tout. Je n'ai jamais vu de maladie guérissable qui ne pût guérir sans antimoine , quoiqu'à la vérité je me serve aussi , pour les plus sots , tels que sont quelquefois les étran* gers , de nos confections scammonées , comme du diaphénic, diaprun solutif, diacarthame, dipsyllium, de citro et de mcco rosarum; mais il faut regarder de près, et ne pas prendre martre pour renard. Les corps bilieux et atrabilaires dont notre ville est pleine n'ont pas besoin de ces remèdes beaucoup acres, moins de coloquinte, ellébore, antimoine ou autres venins semblables. €es messieurs m'ont quelquefois demandé pourquoi je ne me vouloîs point servir de ce vin émétique, qui est un si bon remède. Â quoi j'ai souvent répondu que je ne mettois point la vie de mes malades dans des risques si dangereux, ou bien je les paie decet apologue du bon Horace, et de la réponse du renard, à qui le lion malade demandoit pourquoi il ne le venoit pas voir. C'est, dit-il , ô mon roi ! que je vois les vestiges des pas de ceux qui te sont allés voir, qui sont tous tournés du côté de ta tanière, et je n'en vois

point de ceux qui sont revenus. Mais Dieu soit loué de tout en attendant le factum et le livre de M. Blondel, Nous verrons tout ce qu'il dira, s*ll vient bientdt, car s'il tarde tant avenir Je n'y serai peut-être plus; je pourrai être parti pour ce gîte, dont M. de Lorme, non plus que les courtisans, ne savent pas mieux la carte que moi.

On ne dit plus rien de M. des Barreaux ; je ne sais où il est à présent. Il a vécu de la secte de Crémonin. Point de soin de leur âme et guère de leur corps, si ce n'est trois pieds en terre. Il n'a pas laissé de corrompre les esprits de beaucoup de jeunes gens qui se sont laissé infatuer à ce libertin (1;.

M. Morisset, qui étoit en prison pour ses dettes, n'y est plus. Il Tait toujours bonne mine. Il a du temps que lui a fait donner le président de Bailleul. La réflexion que vous m'en faites qu'il faut avoir du bien en la vieillesse me fait souvenir de ce que dit Juvénal en pareil cas , lui-même ayant peur de mourir de faim en sa vieillesse. C'étoit un honnête homme de grand esprit , et qui connaissoit le monde , aussi bien qu'Ho-* mère , Aristote , Cicéron , Tacite et Sénèquc. Ajoutez-y les deux Pline. Je mets en parallèle pour la force d'esprit Lucien et Juvénal, qui étoit en son temps le Socrate de Rome, et à la vertu duquel la tyrannie même de Domitien portoit honneur et respect. Ce siècle ne valoit pas grand argent, excepté la

(1) Crunonini^ et non Crémonin, était un philosophe péripatélicien. 11 naquit à Cento , duché de Modéne , en 1550 , et mourut de la peste à Padoue en 1631 , à Tâge de quatre-vingts ans. Comme il soutenait qu^on ne peut, par la raison seule, démontrer Pimmortalité de l'âme , on le soupçonna d^irréligion et d'athéisme. « Ce Crémonin , dit G. Naudé , était un grand personnage , un esprit vif et capable de tout , un homme déniaisé et guéri du sot , qui aavait bien la vérité , mais qu'on n^ose pas dire en Italie.... Crémonin cachait finement son Jeu en Italie : Jyihil habebat pietatii y et tamen piu$ haberi volebat. Une de ses maximes était : Intus ut libet , foris ut moris est. Il y en a bien en Italie qui n'en croient pas plus que Crémonin. » Comme Naudé avait séjourné douze ans dans ce pays , son opinion n'est pas sans vraisemblance. (R. P.)

A FALCONST. 603

lumière de FEvangile : néanmoins il valoit encore mieux que le ndtre , quoique nous ayons bien des bigots. Vah et me ama.

De Paris, le 18 Juin 1666.

LETTRE DGCXV. — Au même.

La nouvelle est ici fort grande de la bataille gagnée sur mer par les Hollandois contre les Anglois. On dit qu'elle a duré quatre jours , et que les Anglois j ont perdu plusieurs raisseaux , outre ceux qui ont été emmenés en Hollande avec 3,000 prisonniers. On attend de jour à autre un détail plus certain; mais néanmoins on est ici fort réjoui de ce que les Hollandois ont eu gain de bataille; car on espère que les Anglois feront plus aisément la paix. J'ai vu ce matin IL le comte de Seested, ambassadeur extraordinaire de Danemark , lequel m'a dit qu'il ne croira rien de tout ce qu'on en dit qu'il n'ait reçu ses lettres de Calais , lesquelles il attend aujourd'hui. Il y a pourtant des relations à Paris qui sont venues depuis trois jours, lesquelles assurent que les Anglois y ont perdu 25 grands valsseaiix , et qu'on leur a emmené en Hollande plus de 3,000 prisontilers ; mais, quoi que l'on en dise , je suis d'avis de n'en croire que ce que les Anglois , naturellement glorieux , avoueront en être vrai.

La reine est grosse , et je le souhaite fort pour le bien de toute la France. Il n'y aura jamais trop de fils d'un si boil roi que le nôtre.

Ceux qui veulent excuser la perte des Anglois disent que leur malheur est arrivé de ce qu'ils ont divisé leur armée , et qd*ilscn avoient tiré 25 frégates quMIs avoienl envoyées contre Bf. de Beaufort ; mais j'ai ouï dire à d'autres que cela n'est pas vrai. Notre M. Brayer a aujourd'hui marié sa fille ft un conseiller de la cour, nommé M. Leschassier, neveu de M. le ptiésident Miron , à laquelle il a donné 80,000 écus argent comptant. Il en a bien de reste, et encore deux autres enfants

qui en auront pareillement beaucoup. Ce H. Leschassier est fils d'un maître des comptes , excellent homme qui aimoit notre Carolus comme son propre fils. Ils ont souvent étudié ensemble, et ce jeune marié est très savant. Outre la belle jurisprudence, il sait l'antiquité, le grec et les belles-lettres, au-delà de sa condition.

Le roi a donné à M. de Ruvigni 15 vaisseaux pour conduire mademoiselle d'Âumale en Portugal , et après il a charge de s'aller joindre à Tarmée de M. de Beaufort , afin qu'il soit si fort , que les Ânglois ne le puissent attaquer. HM. les États de Hollande ont pareillement envoyé plusieurs vaisseaux vers le Danemark , afin d'empêcher que les Ânglois n'aillent de ce côtc-là fiUre quelque surprise.

On dit que les Ânglois ont (ait faire des feux de joie sur ce qu'ils ont gagné la bataille sur mer contre les Hollandois; mais il fait bon battre un glorieux. Ils ont perdu 25 grands vaisseaux , et les Hollandois n'y en ont perdu que 4. Cepen* dant on amuse le peuple , et on donne ainsi le eourage à des misérables soldats de s'embarquer, comme s'ils étoient sûrs d'en revenir. Jamais les Espagnols ne perdent de batailles que leurs fuyards n'aillent dans leurs villages crier : Victoire contre ces gavaches de François (l).

On dit que le roi s'en va faire faire une grande revue à l'entour de Fontainebleau avec tout l'apparat d'un siège, ce qui coûtera beaucoup; mais c'est pour réjouir les dames de la cour. On dit que nous verrons bientôt cette grande réforma* tion de la justice , et qu'elle sera publiée le mois prochain , et que les procès en seront bien abrégés avec grand retranchement de tant de chicane qui est aujourd'hui dans les parlements et dans les présidiaux de France : /îo/, fiât; mais cela ne se fera jamais qu'au grand regret de tant de gens qui en vivent, et que cette chicane entretient avec tant de luxe.

(1) Gavaeho$, expreaeion injaricuse très usitée en ËsiMigne contre le9 Français. (R* P*}

A rALCONBT. 605

L*infant6 d'Espagne est encore en Espagne. Quand elle sortira de là , elle viendra à Milan , où seront les cérémonies , et de là elle sera conduite en Allemagne jusqu'à Vienne.

La ratification du traité que le roi a fait avec ceux d* Alger et de Tunis a été reçue avec grande joie à Fontainebleau. Ils nous rendront nos esclaves ; nous y aurons toute la liberté du commerce ; mais il ne se faut guère fier à ces gens-là, qui n'ont d'autre religion que celle du profit , quorum Deus venter est. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Parb, le 22 juin 1666.

LETTRE DCCXVL — Au même.

M. l'ambassadeur de Suède m'a dit ce matin qu'il n'y a nulle apparence de paix entre les Angloiset les Hollandois , que les uns et les autres n'aient encore mis une fois en mer, et qu'ils ne se soient derechef battus après la victoire que les Hollandois ont remportée sur mer. Les Anglois firent aussitôt courir le bruit qu'ils avoient gagné de beaucoup ; mais ce fut un stratagème qui leur a réussi. Ce ne fut que pour em> pécher une sédition que cette mauvaise nouvelle eût causée dans Londres.

Ceux qui viennent de Fontainebleau ,' ce 6 juillet, disent que la goutte est venue à H. Colbert , et qu'il se porte mieux. 11 est vrai que la goutte est quelquefois critique, rêvera enim a magnis morbis libérât^ nihilominus tamen nutritiorum viscerum pravcan diathesim eamque tandem lethalem indicat (l).

(1) Le conumencement de ce passage prouTe que Gui Patin regardait la goutte comme une maladie critique. C'est aussi Tupinion de beaucoup de médecins modernes ; de là cette fameuse question : Doit' on guérir la goutte ? qa^on doit poser avant celle-ci : Peut-on guérir la gottllé? (R. P.)

Meministim aphorisnii Dttreiiani? Quand vous aves la goutte» vous êtes à plaindre ; quand vous ne l'avez pas, yous êtes à craindre , nimirum refluit sérum virulentum et inalignum a visceribus internperatis et mole îmratis ad pultnonem , qui inde inficitur et inemendabile vitium concipit- (Infin c'est chose certaine que les Anglois ont perdu 28 grands vaisseaux le mois passé , dont sept ont été emmenés en Holjande, et tous les autres ont été enfoncés et sont allés au fond de la mer. Les Hollandois sont aujourd'hui les plus forts , et dominaniw mari, mais la paix pesé fait point, et n'est pas en état d'être faite. Il faut qu'ils se tiennent sur leurs gardes, car les Anglois disent bien qu'ils en veulent avoir leur revanche. Quand les loups sont enragés , ils mordent bien serré , durique venenum dentis , et admorso signata in stirpe cicatrix , même il y en a ici qui tiennent qu'ils sont déjà aux mains,

On avoit parlé du retour du roi à Vincennes et à Versailles ; mais cela est changé , le roi s'en va à Chambord, et peut-être de là bien plus loin , jusqu'à la Rochelle » où l'on dit que doit aborder dans quinze jours M. de Beaufort avec son armée. J'attendrai le plus patiemment qu'il me sera possible les voyages de M. de Monconis avec l'autre livre que vous m'avez destiné par M. de Taix ; puissent-ils bientôt venir à bon port I Je suis ravi de ce que -M. votre fils est tout-à-fait reçu et agrégé dans votre collège; Dieu lui fasse la grâce de n'y acquérir que du bien et de l'honneur, et de n'en mourir que l'ancien maître. Il a de l'esprit et de fort bonnes qualités ; le temps lui en acquerra d'autres, et j'espère qu'il réussira bien dans sa profession.

Je ne sais quand le roi ira au parlement pour sa déclaration contre la chicane et la réformation de tant d'abus qui sont au palais ; mais on en menace ici fort tous les procureurs et les greffiers ; les conseillers mêmes , et les avocats en sont épouvantés; les marchands disent que cela servira à rabattre l'orgueil et la braverie des femmes des procureurs.

L'ambassadeur de Suède commence fort à faire diminuer

son train; il en partit encore hier 22 officiers qui s'en vont h Bruxelles , en Hollande , et de là à Brème. Huit jours au* paravant on àvoit déchargé la maison de pareil nombre de domestiques ; mais, pour l'ambassadeur même , on dit qu'il n'est pas encore près de s'en aller. Hier après-midi , tandis que j'étois en ville, et peut-être au Collège Royal , un cro* cheteur m'apporta un paquet , qui est sans doute de votre part , dans lequel j'ai trouvé cet Abi^égé de l'Histoire d'jEspagne de du Yerdier , et les Voyages de M. de Motwonis , et pour le tout , je vous en rends grâces très humbles.

M. Blondel me dit hier que son factum viendroit bienti^t, Gomment se porte M. de Lorme? est-il remarié? turpe se^ nex miles^ turpe senilis amor. Je vis hier, chez M. Cramoisy, deuK tomes in-folio d'un médecin espagnol , nommé de He* redia , imprimés chez MM. Arnaud et Bordes ; mais dans ce peu de temps qu'ils furent entre mes mains , j'y vis tant de fautes de la part de Timprimeur, que j'en fus bientôt dégoûté; cela pourtant n'empêche point que je n'en désire un exem* plaire ; il y a là-dedans un traité qui me les fait désirer, malgi*é les fautes typographiques : c'est un commentaire sur les Histoires e'pidémiques d'Hippocraie. Je vous en ferai rendre le prix par le commis de M. Troisdames , qui, Dieu merci, est eu bonne santé.

On ne parle plus d'aucun voyage du roi , mais seulement que la cour sera encore trois mois à Fontainebleau , que l'ambassadeur de Suède a fait son accord avec nous , et qu'il a touché 400,000 livres. Je vous baise très humblement les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

Ue Paris , le 16 JoiUei l%a6.

LETTRE DCCXVII. — Au même.

Pour satisfaire à ce que vous souhaitez de moi , je vous dirai que Julius.Cmr Bulengerus éloit natif de Uudun , fils

d'un médecin natif de Troyes. Il se fit ici jésuite assez jeune ; et comme il étoit savant, il y faisoit leçon le matin, et le père Jacques Sirmond , ce grand homme qui mourut en 1651 , âgé de cinquante-quatre ans, y enseignoit Taprès-dlné. L'habit de Bulenger étdit tanné et non pas noir, et parce qu'il n'étoit pas encore prêtre , il n'étoit nommé que maître Jules. J'ai céans un petit livre écrit de la main de feu mon père , qui sont des leçons qu'il lui a dictées Tan 1586. Il sortit des je* suites et enseigna dans Paris en divers collèges , et entre autres à Harcourt et aux Grassins; puis il devint aumônier du roi , puis alchimiste , fripon et débauché , et enfin allant à confesse à un jésuite en un certain jubilé , il fut reconquis et regagné après une parenthèse de vingt-deux ans ; et il se remit aux jésuites, chez lesquels il est mort environ Tan 1628 , à Tournon ou là auprès. Il étoit savant , mais tout ce qu'il a écrit n'a pas réussi. Les jésuites le vouloient obliger d'écrire contre l'histoire de H. le président de Thou et contre Ga* saubon.

Je connois fort ce H. CoUadon , dont vous me parlez ; il se dit médecin de la reine-mère d'Angleterre. Il m'a dit qu'il a un fils qu'il .veut faire médecin , et qu'il me recommandera pour être mon auditeur, qu'il étoit plusieurs fois venu au Collège Royal y entendre mes explications , et qu'il aimoit bien ma méthode simple et facile ; mais je sais de bonne part qu'ils n'observent pas de méthode en Angleterre. Les apothicaires y sont grands coupeurs de bourses , et les médecins les y aident, hic et alibi venditur piper. Pour M. de Mayerne , qui étoit médecin du roi , c'étoit un grand charlatan. Mais qu'est devenu ce Provençal chimiste nommé ArnAid? A-t-il été pendu pour fausse monnoie? car on nous l'a dit ici. Je ne sais pas qui est celui des nôtres qui a écrit à Lyon que ce n'est pas sans mystère que l'antimoine a prévalu. Donnez-vous un peu de patience , il en sera parlé. Il viendra un factum , un arrêt et un livre latin. Il est ici peu de malades, mais le vin émétique y est fort décrié. La cabale de cette dernière assemblée a

fait tort à sa réputation ( i ). Ces messieurs disont quun poison j n'est point poison dans la nrain du bon médecin. Ils parlent I contre leur propre expérience ; car la plupart d'enlre eux ont j tué leur femme , leurs enfants et leurs amis. Quoi qu'il en J

(I) L^anliinoine , proscrit il y avait cent ans par deux décrets (Voyez CCS décrets, 1. 1, note page 191 ), fut autorisé dans l'assemblée de la ]*acu1té de médecine du iô avril 1666. L'arrêt du parlement est transcrit sur les registres de la Faculté , où nous le copions en marge de celui du 3 août 1566.

Extrait dei registrei de parlement,

Heçu par la cour le procès-verbal de MM. Henri de Refuge et Jean du Tillet, conseillers d'icelle, du 29 mars dernier, en exécution des arrests rendus le 16 février et le 6 dudit mois de mars, entre M. Jacques Tiievart) doct«ur-régent de la Faculté de médecine de T Université de Paris, professeur és-eschollea de ladite Faculté ; et François le Yignon , doyen de ladite Faculté, d'une part; et M. François Blonde), aussi doclcur-régent de ladite Faculté, contenant les compariiions, dires réquisitions, oppositions et contestations desdils Thevart, le Vîgnon et Blondcl, et réquisition de M* Nicolas Doe, substitut du procureurgénéral, avec lequel Icsdits conseillers se seraient transportés et escholfes de ladite Faculté ; ensemble les advis et suffrages de cent deux médecins, assemblés en ladite Faculté, sur le vin émétique, dont il s'en est trouvé quatre-vingt-douze, lesquels ont esté d'advis de mettre le vin émétique entre les remèdes purgatifs ; et les huit autres , au contraire que c'estoit un venin. £t le décret de ladite Faculté , fait de suite avec leur permission, par ledit le Yignon, doyen d'icclle, dont lesdits conseillers auraient donné acte et ordonné qu'ils en feroient rapport. Ouy ledict rapport, le tout considéré, ladite cour a enthérimé et enthértme ledict advis et décret : ce faisant, permet à tous docteurs» mé lecins de ladite Faculté de se servir dudit vin émétique pour les cures des maladies , d'en escrire et dbputer, Dsiit néanmoins inhibitions et deffences à toutes personnes de s'en servir que par leurs advis. Ordonne que le présent arrest sera lu en la Faculté de médecine et inscrit dans leur registre à costé du décret de 1566 , qui deffeud et prohibe de se servir dudit vin émétique ; et seront , les oppositions de Thevart et Hureau , ensemble Tarrest de Chartier , remis dans lesdits registres à la diligence du doyen. Fait en parlement, le 10 avril 1636. Signé : du Tillet , et coUationné, le Vignon, doyen. ( K. |\)

soit , pour favoriser les a|Kitljicaires ils disent du bien d'une drogue dont eux-mêmes n'oseroient goûter. Je me console parce qu'il faut qu'il y ait des hérésies, afin que les bons soient éprouvés , mais je n'ai jamais été d'humeur à adorer le veau d'or, ni à considérer la fortune comme une déesse, Dieu m'en préserve à l'avenir. Je suis content de la médiocrité de la mienne. Paix et peu. Dès que le vent aura changé , tous ces champions de l'antimoine se dissiperont comme la fumi'^e de leur fourneau. Ipsi peribnnt : dii rnelwrapiis. Vole,

De Parifi, le 30 Juillet 1666.

LETTRE DCCXVIII. -- Aumémfi.

M. Défi ta , procureur du roi aux requêtes de Thôtel, et qui étoit naguère à Lyon , a été reçu lieutenant criminel à la place de M. Tardieu , qui fut si misérablement assassiné l'année passée dans sa maison. M. le lieutenant civil est ici fort malade , comme aussi M, de Noailles, premier capitaine des gardes.

On fait avancer M. de Beaufort , et les HoUandois le viennent joindre avec cent cinq voiles , que les vaisseaux du roi de Danemark viendront joindre tôt après.

Hier mourut ici un président des comptes , nommé Girard du Tilly ; il étoit gendre de feu M. le président de Bailleul ; c'est lui qui avoit chassé sa femme, et chez laquelle fut trouvé l'année passée le père Faveroles , jésuite, qui fait aujourd'hui chez ces bons pères rude pénitence, à ce qu'on dit , dans une cave , les fers aux pieds avec les limaçons.

Il y en a qui croient que M. de Beaufort est ici à la cour , et qu'il est venu voir le roi incognito.

On commence ici à voir plusieurs maux extraordinaires , tç|§ flue sont dysenteries , flèvres quartes , hydropisies ; je crois que p'e^t le malheur dM <e?np§ qui fait t«nt d^ mélancoliques , car tout le iponde se plaint.

A FALGONKT. 611

Comme j'étois aujourd'hui , sur les onze heures , avec M. le premier président dans son cabinet, qui m'avoit envoyé quérir pour dîner avec lui , on est venu lui dire que Ton avoit donné Textréme-onction à M. le lieutenant civil ; tôt après il est venu une grande troupe de se3 parents qui le cherchoient pour l'emmener, ego vero clam me subduxi^ comme dit quel* que part Erasme , et m*en suis venu dtner avec ma famille. Il y aura eii quelque affaire secrète. Nous avons ici un des nôtres fort malade, qui est M. Charpentier , qui est un des plus habiles , mais la science n'y fait rien , tcm docti , qucm indocti^ œçue veniufU in rationem libitinœ. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Pari» , le 9 septembre 1660.

LETTRE DCCXIX. — Au même.

Notre M. Morisset étoit allé en Flandre pour la princesse d'Espinay , et je ne sais ce que ce voyage lui causera de bi^, car on dit qu'elle est morte. Il mourut aussi hier un célèbre avocat , nommé M. Gauthier, qui s'est autrefois fait bien entendre dans le palais avec grande attention; il avoit soixanteseize ans (1).

Le roi d'Espagne et celui de Portugal sont enlin d'accord ensemble, et on dit que la paix est faite avec un notable avau* tage pour le Portugal. On prétend que la paix se fera aussi entre ces mêmes Espagnols et les Anglois, qui auront pour

(1) Serait-ce le même avocat Gauthier dont Vigneul-Marville , ou plutôt dom Bonayenture d^Argone a tracé le singulier portrait dans ses Mélangée, etc.? «L^avocat Gauthier, célèbre par ses plaidoyers satiriques , avait des qualités singulières. Sa tête chauve , les rides de son large front, ses yeux étincelants , son nez d^aigle , une grande bouche armée de dents canines , avec la voix d^un corbeau qui croasse sur une proie quUl a ensanglantée de ses ongles, composait un tout asses parfait avec sa véhémence naturelle , son humeur aigre et bilieuse. » (R. P.)

6 12 LETTRES DE ClTl PATIN

ennemis les François , Hollandois , Danois , Suédois , avec rélecleur de Brandebourg et autres princes de TAIIemagne ; Dieunous préserve de cette guerre qui ruineroit toute TEurope, ut bello pax , sicpaci beilum sibi invicem succeJunt, car après que les princes se sont bien tourmentés , Dieu fait aussi sa guerre , où il fait paroltre son pouvoir à son tour. On parle de grands jouVs nouveaux. On parle aussi du frère Annet, récollet, et d'un Buis , qui sont morts à Lyon en belle compagnie , de cette angine que fait le bourreau. Mais que deviendra Buaton? Je sais toute l'affaire ; apparemment vous la savez aussi bien que nous ; c'est aux dépens de M. le marquis deChàteauneuf , frère aîné de M. le maréchal de Senneterre. Je vous recommande la lettre de mon Carolus ici incluse.

Ou vient de publier à cris publics par les trompettes jurés que le roi rétablit les louis d'or à 11 livres, les écus blancs à 60 sous , et le reste à proportion ; plusieurs s'en rejouissent de deçà ; les médecins n'y perdront rien. Je voift baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 17 septembre 1066.

LETTRE DCCXX. — Au même.

Je vous remercie de tant de peine que vous prenez pour mes petites affaires. J'attendrai votre nouvelle édition , et après je satisferai M. Ravaud , à qui cependant je me recommande. Tanaquillus Faber s'en est retourné à Saumur (i). C'est un excellent homme et de la première classe des savants d'aujourd'hui. Nous dînâmes ensemble à Saint-Victor avec

{i} Tannegay Lefévre, en latin Tanaquillus Faber, philolo{;ue français , né à Caen en 1015 , professeur de rAcadémic de Saumur, mort dans ceUe ville en 167â. Madame Dacier (Anne Lefévre) sa fille, née à Saumur en 1651 , morfe le 17 août 1720, a mérité, par ses ouvrages cl ses traductions, d'éfre placée parmi les savant» de la France.

A FALCONfiT.

quelques bons religieux et des plus savants. Nous nous en-> tretinmes trois heures entières dans leur jardin. Notre conversation fut fort mêlée, mais comme a dit Pétrone : erudito luxu. Il sait les poètes anciens qui, comme vous, entendolent bien la raillerie. Les moines qui nous écoutoient furent fort contents de nous, et nou^ à peu près d*eux. Mais ils ont fait à M. Mentel, notre collègue, un jugement sur notre entretien, dont je me plains; car ils me préfèrent audit Faber , en quoi on voit assez qu'ils ne s'y connoissent pas. Vous savez bien que dans les adages d'Érasme il y a : indocttis ut Monachus , et voilà mon écot payé. Je ne voudrois pas pourtant citer ce passage en leur présence ; on diroit que je me veux défendre d'un compliment par une espèce d'injure.

Nous avons ici M. Charpentier » notre collègue , fort malade. J'en ai regret, parce qu'il est habile homme et qu'il n'y en a plus guère de sa trempe. Nous en avons perdu depuis huit mois des meilleurs, savoir, MM. Piètre, Lecomte et Hommets. Ces trois-là en savoient plus que cinquante autres. Le duc d'AIbe disoit que cent grenouilles ne valoient pas une tête de saumon. Nous avons aussi perdu M. d'Aubrai , lieutenant civil. C'étoit un honnête homme , qui étoit merveilleu* sèment intelligent pour l'exercice de celte grande charge. On n'a pas bien connu sa maladie , et de plus un charlatan lui a donné deux prises de vin émétique avec lesquelles il a bientôt passé au pays d'où personne ne revient; mais il n'y a pas de quoi s'étonner de cela. Il est mort de la main d'un charlatan , lui-même 4ont la charge étoit de chasser cette sorte de gens qui se disent impudemment et faussement médecins de Montpellier. Ce ne sont que de misérables gredins , gens sans lieu et sans aveu , moines défroqués , fraters , apothicaires et barbiers gascons, qui promettent des secrets contre toutes sortes de maladies , et plusieurs autres : témoin notre abbé J. d'Aubry , natif de Montpellier, qu'on prend pour un grand docteur.

Nous n'avons rien ici de nouveau ni de certain de la guerre de la part des Anglois ni des Hollaiidots. Je ne lis aucune ga-

614 LETTRES DE GUI PlTIN

zette étraugère , ni même de manuscrits ; mais j'apprends que ceux qui les font mentent aussi hardiment qu'à Paris , pour complaire à ceux qui les mettent en besogne. Adieu. Je suis , etc.

LETTRE DCCXXI. — Au même.

Je ne vous écrivis bier, ce 25 septembre, que par occasion de la mort de notre bon ami Hannibal Seested. L'ambassadeur de Danemark a été embaumé et remporté en son pays , où il avoit bien envie de retourner sur la fin de cet automne. Plusieurs lettres portent que le feu s'est pris dans Londres, quia brûlé la moitié de la ville : voilà une horrible affliction pour un pays agité de guerre , de pestes, de tempêtes , de peu d'argent et de peu de commerce ; je crois qu'enfin ils se trouveront réduits à faire la paix avec les Hollandois, ce que je souhaite pour le bien public.

M. de Beaufort est revenu avec sa flotte, de Bretagne à Dieppe; aujourd'hui l'on dit qu'il est à Dunkerque ; le voilà donc avec de bons et grands vaisseaux , joint aux Hollandois , qui ne peuvent manquer dorénavant d'être les plus forts, avec tant de secours, tant François que Danois. Mais d'une autre part, il me semble que voilà l'Angleterre dans une grande affliction , où il est à craindre qu'après tant de pertes signalées il ne lui arrive encore quelque chose de pis, savoir, la famine, qui feroit son accablement. Il y a de quoi craindre une sédition dans tant de mauvais esprits, et tant de dispositions de révolte en un pays où il y a tant de gens enragés et tant de diversité de religion. Je pense que tout cela est bien capable de donner du martel en tête au roi d'Angleterre , car .06 peuple est bien méchant. Je vous remercie des œuvres de Hérédia, médecin espagnol ; M. Spon vient de me l'apprendre, «i on vient de m'm envoyer le ballot. On né doute pluà ici de

A FALCONKT. 015

rhorrible incendie de Londres; il y a bien des marchands à Paris qui en ont des lettres. On dit que c'est une horrible perte. La flotte desÀnglois s*est retirée vers leurs Dunes; et il semble, à la contenance des deux armées, que les uns et les autres n*ont guère envie de se battre ; peut-être sont-ils las de la guerre ; qu'ils s'accordent donc.

On ne parle ici que de morts subites. On a enterré ce matin un riche marchand de la rue Saint-Denis, nommé Bellavoine , qui , étant à deux lieues d'ici eh sa maison des champs, ne fut que quatre heures malade; l'apoplexie le prit par un râlement dont il est mort. Cette mort est à craindre à un chrétien.

Plusieurs curieux ont remarqué que les révérends pères de la société n'avoient point , comme d'autres , l'ait des harangues funèbres à l'honneur de la feue rë!ne>mëre Anne d'Autriche ; mais je viens d*apprendre , ce 8 septembre , que dimanche, 3 octobre, un de leurs professeurs en rhétorique téta une harangue latine eh son honneur ; peut-être qu'on l'imprimera.

Notre H. Charpentier est toujours en mauvais état, étourdi et assoupi comme en enfance; n'est-ce pas grande pitié que la vieillesse?

Notre M. Blondel a fait achever son factum ; mais il ne le publie pas à cause de quelque chose qu'il y veut ajouter; l'on verra de fortes pièces contre l'antimoine, et entre autres un arrêt de la cour, donné il y a cent ans , confirmatif dii décret donné sous le décannat du grand Simon Piètre , et vous le pouvez lire dans Hofmann en son liVI^e dt; Medwameniis o$cinalibus^ page 693 (1). Il se trouve aussi imprimé en plusieurs autres livres. Je vous baise très humblement les mains , et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, le 1" octobre 1066.

(4) Voyei ce décret, 1 1» note pafe 1^1.

6J6 LETIKES DE lit'l PATIN

LKTTRE DCCXXll. — Au même.

Dieu soit loué que vous êtes en meilleur état, car je viens d'apprendre que vous avez été bien malade. Donnez-vous loisir de guérir parfaitement avant que de vous remettre à travailler et à endosser le harnois de misère de notre profession , qui est capable d'accabler les plus robustes ; et puisque vous n'êtes pas de ce nombre , prenez la peine de vous bien choyer, en conservant et ménageant prudemment le peu qui vous reste de forces. Souffrons et résistons , et en nous défendant , pratiquons le précepte de Virgile :

Durate et vosmel rébus servate secundis.

Peut-être qu'après la pluie viendra le beau temps , et ceux qui seront morts ne pourront jouir du bénéfice de la paix.

M. le lieutenant criminel travaille ici à faire justice par de très fréquentes exécutions, à pendre et à rompre des voleurs et des faux monnoyeurs. Depuis huit jours il a fait aussi mettre en prison force garces tirées de divers endroits de Paris et surtout des Marais du Temple , qui est un lieu devenu désert au prix de ce qu'il étoit autrefois , par le mauvais temps auquel Dieu nous a réservés et par les taxes que la chambre de justice a mises sur les partisans et leurs héritiers. Je suis, etc.

De Paris, le 1'' octobre id66.

LETTRE DCCXXIII. — Au même.

J'ai fort bonne opinion du livre que vous avez sous la presse. Index librorum prohibitorum et expurgatorum , en deux tomes in-folio ; c'est un ouvrage bien curieux. Des livres de droit , je

A KALCU.NJiT. 617

n'en ai <]ue faire; mais pour ceux qui regardent votre religion, je les aime ; car il y a à savoir, principalement quand ils sont du mérite de ceux de H. Daillé.Tous ces bons livrês-là tiennent bien leur place dans une bibliothèque; un honnête homme a toujours bonne grftce d'apprendre la vérité et de se détromper, et môme délivrer de la bigoterie du siècle, et de^se garantir des impostures , des fraudes et de la cabale des ca« fards.

On déplore fort ici Thorrible perte qu'a faite l'Angleterre dans l'incendie de Londres, qui cause une perte inestimable. Je suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris, le 8 octobre iWd.

LETTRE DCCXXIV. — An même.

Permettez-moi de vous témoigner la joie que j'ai de votre convalescence ; je prie Dieu qu'il vous rende bientôt une santé parfaite.

On parle ici d'pne chose qui me semble bien étrange : c'est de remettre sus le procès de H. Fouquet, et de le faire revenir de deçà pour le juger de nouveau sur des lettres que l'on a recouvrées; je ne sais si cela s'est jamais fait. Il est vrai qu'un huguenot a autrefois fait un livre intitulé : Révision du concile de TretUe,

On dit que le roi va demeurer à Saint-Germain-en-Laye pour un mois, c'est-à-dire jusqu'à ce que le gros pavillon des Tuileries soit achevé, auquel on travaille jour et nuit, fêtes et dimanches.

On parle ici d'une forêt qui brûle depuis trois semaines près de Belesme au Perche , et personne ne peut deviner d'où vient ce feu.

Le roi n'a pas encore pourvu à la charge de lieutenant civil ; il y apparence que ce sera M. d'Offremont , maître des

6t8 LBTTRKS DK GUI PATIN

requêtes , fils du défunt ; d'autres la donnent à un parent dô H. Colbert ; mais qui que ce soit qui Tait, je crois qu'on ne la donnera jamais avec tant d'autorité qu'elle en a eu jusqu'à présent; car on parle d'établir une chambre de police , à laquelle présideront plusieurs maîtres des requêtes.

On parie aussi d'ôter toutes les fontaines des particuliers et de faire établir une si bonne garde toute la nuit par toutes les rues , qu'il ne s'y fasse plus de vols ni de massacres. J'ai vu aujourd'hui une maladie qui est assez commune dans les hôpitaux, mais qui est bien rare chez les bourgeois : c'est le scorbut, duquel tant d'Allemands ont écrit, Eugalenus, Ronsseus , Horstius , Sennertus , Salomon Albertus , etc. Celle-ci n'en échappera non plus que les autres , morbm est a tota substantia^ et vere immedicabilis propter vitium impressum variis pcoHibus; mais tous les scorbutiques ne sont pas si malades; quand ils sont confirmés par beaucoup de temps , et que le corps en est abattu , je les tiens incurables. Je vous supplie que l'incluse soit au plus tôt et sûrement reiidue à H. Anisson. J'attends impatiemment des nouvelles de votre santé et parfaite convalescence , utinam hoc ipsum optatissi" munif cito etper te^ propriaque tua manu recipiam. Je salue toute votre famille et tous nos amis, principalement M. Spon, notre bon ami, et M. Garnier, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 18 octobre 1066.

LETTRE DCCXXV. — Au même.

Je suis fort en peine de votre santé, n'en apprenant rien de certain, ni par vous ni par les vôtres; au moins donneim'en quelque assurance par M. votre fils : six lignes me suffiront , mais plutôt six mots, tels que ceux de Gicéron : Si voles , bem est , ego quidem valeo. Je suis inquiet de votre santé ;

A rALœNBT. 619

la perte d'un vieux ami est irréparable ; il n'en est pas de même de l'argent ; il en peut venir tous les jours ; le soleil s'en va et revient, mais l'ami ne revient point.

On commence ici à exécuter la police préméditée sur les revendeuses , receleuses , ravaudeuses , et savetiers qui occupent des lieux qui incommodent le passage public ; on veut voir les rues de Paris fort nettes. Le roi a dit qu'il veut faire de Paris ce qu'Auguste fit de Rome , Lateritiam reperi , mormoream relinquo. On viendra ensuite aux bouchers , boulangers, cabaretiers et autres. Après la Saint-Martin, on publiera au parlement l'abréviation des procès , dont se sentiront les greffiers , les procureurs , les avocats et même les conseillers, mais surtout ceux de la grand'chambre.

On s'en va aussi donner ordre pour les voleurs de nuit , en quoi on imitera , à ce qu'on dit , la police de votre ville de Lyon. On parle aussi de lustranda universa civitate, de visiter toutes les maisons , d'en chasser toutes sortes de vagabonds et gens inutiles , et même le nombre superflu des garçons barbiers, chirurgiens, apothicaires. Plût à Dieu que cela réussit pour ie bien du public , en y comprenant tant de charlatan», se disant la plupart et le plus souvent médecins de Montpellier, qui néanmoins ne sont le plus souvent que des ignorants empiriques, chimistes effrontés, moines défroqués, urbium suarum purgamenta ^ mœ gentiê dekonesta-menta , pauvres malotrus , qui sont gueux et qui n'ont que bon appétit : qui civium nastrorum perictdis discunt^ et expérimenta quotidieper mortes agimt, fraudibva^ imposturis^ varie^ taie , mtdtiplicitate et novitate remediorum , stihio , elaterio , pulvere Peruviano , scammonio , radiée tndica , etc.

Enfin , je viens d'apprendre, par la vôtre du 1 1 octobre , que vous êtes en meilleur état; Dieu soit loué de tout; purgezvous bien , mangez peu , et ne vous remettez pas sitôt à travailler, auimm dum quœrimus, œvum pcrdimus, le suis ravi du contentement que vous donne M. votre fils aîné, et je ne doute pas que cela n'aille toujours en continuant et en aug-

mentant. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 19 octobre 1M6.

LETTRE DCCXXVI. -^ Au mène.

J*ai rendu votre lettre à H. Moreau. H. Courtois est un homme fort sage et fort habile , doux et accort , adroit et savant , qui entend bien Hippocrate et Galien , et sait fort bien la médecine. Il est âgé de quarante-huit ans , et n'est point marié , vivit sine impedimenio. Je le trouve trop fin pour se charger d'une femme, cum omnibus suis armamentis^ comme dit Lipse en pareil cas.

La mort de votre horloger, arrivée à Genève, est fort étrange. La vie humaine n'est qu'un bureau de rencontre et un théâtre sur lesquels domine la fortune. J'ai connu un homme qui disoit que la sagesse de Dieu et la folie des hommes gouvernoient le monde ( I ).

On parle ici d'un livre qui s'imprimera bientôt, touchant les droits de la reine sur le Brabant ; cela a été fait par l'avis des meilleurs jurisconsultes et avocats qui soient ici ; mais nos raisons seront bien trouvées meilleures quand on les publiera en Flandre à coups de canon , et avec une armée de trente ou quarante mille hommes du côté de deçà, et une autre du côté de l'Allemagne pour empêcher le secours que pourroit envoyer contre nous l'empereur, qui est l'autre beaufrère.

(1) Heureusement quUl n^en cet rien , au moins pour la seconde , autrement on arriverait à ceUe absurde et honteuse aberration de Tesprit humain , le malérialisme. Voici qui est plus vrai : « Toules les fois quMl m'arrive de penser à un être premier et souverain , et de tirer pour ainsi dire son idée du trésor de mon esprit , il est nécessaire que Je lui attribue toules sortes de perfections. (Descartes, Méditation 0%) • (R. P. )

J'appris hier par la vôtre la mort de M. Ravnufl. Dieu veuille avoir son àme , s'il en avoit une : erat enim bibliopola; et de ces gens-là tout est à craindre. Je me réjouis de Tavancement de M. votre fils à Montpellier. Dieu lui fasse la grftce de bien continuer, tant pour son profit que pour votre contentement. Il ne sauroit manquer de bien faire, tandis qu'il vous croira. Ah ! qu'heureux sont les enfants qui ont de tels pères que vous! J'espère que la postérité ne nous accusera ni l'un ni l'autre de charlatànerie.

Un médecin de Nuremberg m'a écrit que M. Rolfink étoit fort en peine d'une chose, c'est qu'il a ouï dire qu'on vouloit imprimer à Lyon un riicueil de toutes ses œuvres. Je vous prie pour lui de l'empêcher tant que vous pourrez , parce qu'il y veut mettre la dernière main. Il mérite d'être obligé , car il est savant et très galant homme» quoiqu'il n'entende | pas bien ni la saignée ni l'antimoine.

J'apprends que M. de Lorme est parti de Lyon et qu'il s'en retourne à Bourbon ou à Moulins, où il a dessein de se remarier. Il fait bien , si c'est pour le salut de son ftme; car pour son'Cori>s je crois qu'il n'a plus guère besoin de ce meuble de ménage. Adieu , je suis, etc.

De ParÎA , le !20 octobre 1666.

LETTRE DCCXXVII. — Au mène.

Mon cher Carolus vous baise les mains ; il est ravi de votre convalescence ; dans peu de jours vous recevrez un paquet qu'il vous envoie par le coche d'eau , et là-dedans vous trouverez un très petit paquet pour M. Spon , que je vous prie de lui envoyer dès que vous l'aurez reçu.

On parle ici d'une grande dame encore fallu étouffer entre deux matelas parce qu' le peuple dit qti'ello avoit été mordue d'

>e jeune, laquelle il a \ ju'elle étoit enragée; I l'un petit chien, mais 1

6t3 LETTRI8 DB GDI PATIN

cela se dit à crédit et sans démonstration de témoins : aussi ne le crois- je pas : adpopulum phaleras : œque nascitur hydrophobia , sive rabies a causa interna , quœn ab extema , pravui enim hwnor facile dégénérât , et per corruptionem induit naturam veneni : je Tai vu plusieurs fois en ma vie, et entre autres il y a dix ans en notre H. Guillemeau, quiétoit vieux et usé, malsain et délicat, et de plus très fâché d'une banqueroute qu'un de ses alliés lui avoit faite de 40,000 écus, sans mettre en ligne de compte les grains d'opium qu'il prit fort mal à propos , et contre notre consentement : et ainsi les plus fins y sont pris avec leur finesse.

Hier au soir mourut H. de Vertamon , conseiller d'État. M. l'ambassadeur d^ Suède , le comte de Kœnigsmarck , a eu son audience de congé ; il fut hier dire adieu à MM. les secrétaires d'État , et dès qu'il aura fait ses autres adieux il s'en retournera.

On commence ici à faire des taxes, que l'on fait signifier à des gens qui ne s'y attendoient point , ou plus : undique calamitas, undique naufragium. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 22 octobre 1606.

lyETTRE DCCXXVIII. — Au même.

Je suis tout joyeux de vous écrire de votre convalescence, et je prie Dieu qu'elle aille toujours en augmentant ; mais j'ai bien du regret que je n'aie quelques bonnes nouvelles à vous mander qui pussent vous réjouir comme bon chrétien, bon philosophe et bon François tel que vous êtes. On ne parle ici que de taxes, d'impôts et de réformation. Les pauvres gens se consolent de ce que le pain n'est pas fort cher. Les bons compagnons se réjouissent que le vin est excellent celte année ; mais toutes les antres denrées sont dans une grande cherté ,

À PALGÛNKT. 62^^

peut'éire qu'enfin le bon temps reviendra. Et en attendant il faut que je vous dise le retranchement de dix-sept fêtes que M. notre archevêque a médité de faire par une ordonnance expresse en tout son archevêché pour Tannée prochaine et les autres qui suivront. Il y a longtemps qu'on avoit parlé de ce retranchement. U. de Thou en a parlé quelque part, comme aussi le cardinal d'Ossat dans ses lettres; et il me semble que cela est fort raisonnable , car le petit peuple et les artisans abusent de ces fêtes et ne font que se débaucher en jouant à la boule et allant au cabaret , au lieu de prier Dieu et aller au sermon , à la messe de paroisse , à vêpres et au salut. Ne direg-vous point que je suis bien savant en matièra ecclésiastique ?

Je viens de recevoir la vôtre, du 19 octobre, dont je vous en rends grâces. Je vous prie de ne point précipiter votre santé ; laissez-la revenir tout à loisir ; dormez beaucoup , mangez peu , et rien que fort bon ; tenez votre esprit en repos, cherchez-lui une tranquillité entière ; tenez pour maxime très certaine que tout l'or, l'argent et la fortune du monde ne vaudront jamais une santé médiocre ; ne vous étonnez pas si la vôtre revient fort lentement, car c'est ainsi qu'elle doit revenir pour être ferme et assurée. Je me tiens bien obligé à MM. G. et S. du grand soin qu'ils ont de vous en votre maladie. Ils doivent souhaiter que vous ne leur rendiez jamais pareil office en telle rencontre. Au reste , Dieu soit loué que vous êtes en bon état , mais tÀchez de vous y tenir. Vale.

De Paris , le 26 octobre 166A.

LETTRE DCCXXIX.— i4w7nmp.

On dit ici que M. le cardinal de Retz revient à Paris, et que c'est M. le Tellier qui en est cause. Un voleur qui tuoit et massacroit dans la forêt de Saint-

Germain, habillé en capucin, fut hier rompu tout vif, et brûlé , par sentence de M. le lieutenant criminel.

On continue de signifier des taxes à quelques particuliers qui se sont mêlés autrefois d'affaires; on dit que c*est un nouveau parti de sept millions.

M. Tambassadeur de Suède, le comte de Kœnigsmarck, enfin s'en est allé ; j*eus Thonneur de lui dire adieu hier au matin , et le vis partir ; le roi lui a fait présent d'un bijou de 2000 pistoles.

On traite de la paix entre les François , les Anglois , les HoUandois et leurs alliés, et les gens de bien espèrent qu'elle se fera cet hiver, mais on a peur qu'après cela nous n'ayons la gueiTe en Flandre le printemps prochain. Madame Fouquet la mère est fort malade, et le pape à Rome. Il est survenu à Londres un grand ravage d'eau , qui a achevé de ruiner ce que l'on avoit sauvé de l'embrasement. Il y a ici un jeune conseiller de la cour, qui se meurt, nommé M. Tudert, qui a été ci-devant chanoine de Notre-Dame.

On travaille diligemment à nettoyer les rues de Paris, qui ne furent jamais si belles ; on parle aussi d'établir un grand ordre contre les filous et voleurs de nuit pour l'hiver prochain. Pour la suppression des fêtes, on la tient pour certaine au nombre de dix-huit. On ne néglige rien au pavillon du Louvre pour en avancer le bâtiment; on dit qu'il y a 2,000 maçons et 600 menuisiers; ce n'est pourtant point encore là le temple de Salomon , où les rabbins disent qu'il y avoit tous les jours plus de 20,000 ouvriers : il me semble pourtant que notre roi est en meilleure condition que ne fut Salomon , bien qu'il eût l'esprit de Dieu et qu'il fût rempli de grande sagesse , Malo esse quam fuisse, oeux qui sont morts ne voient plus goutte, qui carent aliquo sensu, carent aliqua sententia. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 30 octobre 1666.

LETTRE DCCXXX. — Au même.

Je vous salue au nom de tous les saints dont on célébra hier la fête avec grande dévotion. Brème est assiégé par les Suédois ; mais divers princes interviennent, qui veulent empêcher qu'on ne la prenne ; Tempereur d'une part , et l'électeur de Brandebourg d'une autre. Les Hollandois ont envoyé trente vaisseaux sur l'Elbe, pour occuper d'ailleurs les Suédois. Je pense que vous aurez bientùt le factum de H. Blonde! ; je Tai adressé à H. Spon , qui vous le délivrera, en attendant autre chose de cette nature que je vous prépare.

J'apprends que vous êtes aux champs , dont je suis fort aise, vos forces en reviendront plus tôt ; tandis que vous mangez peu , votre ventre est paresseux; mais l'un et l'autre est propre pour un convalescent ; que seroit-ce si vous aviez un flux de ventre? vous vous referiez encore moins; dormez beaucoup , ne mangez rien que de bon , et peu souvent , et prenez un lavement de deux jours l'un , mais gardez-vous de vin nouveau, et ne mangez guère le soir ; un bouillon, un œuf frais suffisent, avec un verre de peu de vin vieux et beaucoup d'eau.

On réforme ici les auvents des boutiques qui étoient trop grands, à quoi les commissaires du Chàtelet sont fort occupés ; il y en a même deux d'interdits de leurs charges pour n'y avoir pas vaqué avec assez d'exactitude , mais on ne diminue pas la taille, ni les impôts du Mazarin. Vide Martialem Epigr. 60, Ub. vn.

T(m90T^ eaupo , coquus , lanius iua limina arcani , Nunc Roma est , nuper magna taherna fuit.

Oh qu'il eût dit vrai, magnum lupanar : comme dit Buchanan le siècle passé, dans son épigramme in ftomamUe vous baise lu. ^0

Mé LETTHftS DB r.Ul PATIN

très humblement les mains, et suis' de toute moi\ âme votre, etc.

De Paris, ce 2 novembre 1666.

LETTRE DCCXXXI . — Au inême.

On a envoyé deux grosses taxes à deux présidents au mortier : si sic in viridi^ quid in sicco? J'apprends une nouvelle qui m*attriste , et néanmoins j'ai bien peur qu'elle ne soit Traie : c'est de M. de Lorme , que Ton dit être fort malade à Moulins , qu'il a reçu ses sacrements, et qu'il a quatre-vingttrois ans passés ; peu de maladie avec beaucoup d'âge est un très grand poids. Quant iotus komuneio nil est! Les savants meurent comme les bétes , una et eadem est conditio hominis et jumentorum (1).

A propos des morts , en voici deux illustres : la première, de M. le maréchal d'Estrées, âgé de quatre-vingt-neuf ans; la seconde, de M. de Brienne , le bonhomme , aussi fort vieux , jadis secrétaire d'État, dont le fila, qui lui avoit succédé en sa charge, s'est fait père de l'Oratoire après avoir perdu sa femme , qui était fille de M. de Chavigny, secrétaire et ministre d'État du cardinal de Richelieu.

Votre santé est un trésor, ayez-en soin ; dépèches-vous de nous fortifier, car voici le froid qui approche.

Notre archevêque est enfin venu à bout de son dessein; il a réformé les fêtes , et en ôte jusqu'à dix-sept pour l'année prochaine. On vient d'imprimer à Genève un livre françois inoctavo , intitulé Scaligeriana , que j'ai vu ce matin entre les mains de M. Ogier mon bon ami. Je sais fort bien ce que

(1) Charles Ddorme, né à Moulins en 1584 , éuit fils de Jean Delonn$, qui exerçait sa profession avec tant de désintéressement, que Henri IV dttiail qu'il $eniithommafi la miêêeinê. Voyez la noie t. 11, pag. 308.

(Il, P.)

A FALCONBT. 627

c'est que cet ouvrage , et j*ai connu celui qui Ta transcrit sous le premier auteur, qui est Joseph Scaliger, à Leyden , en Hollande, Tan 1603 et 1604. J'en ai céans une copie manuscrite que j'ai tirée (le l'original que me prêtèrent, l'an 1636, MM. du Puy. qui étoient de fort honnêtes gens de la vieille trempe , de bons François , ttltimi Romanorum , comme Brtitus et Cassius dans les Annales de Tacite. Ce livre sera infailliblement défendu ; c'est pourquoi je vous prie d'en faire de bonne heure provision de quelques exemplaires pour vous et vos amis. Je serai ravi qu'il y en ait deux pour moi, restituto pretio. Je vous prie d'en dire autant à M. Spon , qui sera bien aise d'en avoir l'avis s'il ne l'a déjà. J'ai vu aujourd'hui M. Rat , qui vous baise les mains, comme aussi M. Colot , . . qui venoit de tailler un petit enfant de trois ans. Je traite ici / un jeune homme fort spirituel , marchand de Lyon , nommé M. Sibus; j'espère qu'il guérira bientôt. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 0 novembre 1666.

LETTRE DCCXXXII. — Au même.

Je suis ravi de m'entretenir avec vous; mais j'ai regret que je n'aie quelques bonnes nouvelles à vous mander. Je vous envoyai hier, ce 13 novembre, une lettre pour vous et une de mon Carolus. La maladie la plus commune aujourd'hui de Paris est la fièvre quarte avec la petite-vérole. On parle A^ retrancher l'excessif nombre des carrosses de Paris. Notre M. Charpentier se porte un peu mieux; la mémoire lui est revenue; mais il a soixante- onze ans passés , qui est un grand âge pour un homme tel que lui. La nature fait quelquefois de ces efforts-là , et tôt après elle ne laisse point d'y succomber, et même notre Hippocrate Ta remarqué dans ses Coaques.

Vous trouverez Ici des vers sur l'embrasement de I^ondres ,

6'28 I.ETTHES DE GIM PATIN

que l'on me donna hier. Le françois est de M. de Bensernde ; pour le latin, on Tattribue au père Vavasseur, jésuite.

On dit que les Anglois ne veulent point entendre à aucun traité de paix que tout le commerce ne Soit rétabli , comme il étoit ci -devant; qu'une seule province d'Angleterre offre au roi d'Angleterre dix-huit millions pour continuer la guerre ; que les Anglois ne veulent plus s'habiller à la Françoise , mais à l'espagnole et à la moscovite, lupus pilum mutât ^ non mentem. N'est-ce point qu'ils nous feront grand dépit de s'habiller autrement que nous? Ah ! qu'ils seroient heureux de pouvoir s'amender ! mais quoi qu'ils fassent, quamdiu homines, tamdiu en'Of^es. Je salue toute votre famille, et particulièrement M. votre fils le médecin, et suis de toute mon Àme votre, etc.

De Paris , le 16 novembre 1666.

LETTRE DCCXXXIIL — Au même.

Je vous avois mandé par ci-devant la mort de M. le maréchal d'Estrées , qui est fausse , car il vit encore ; mais il est si vieux que Ton croit qu'il n'ira plus guère loin. Nous avons tout proche quatre mois de mauvais temps aussi dangereux aux vieillards qu'aux convalescents.

Il y a ici un Italien qui dit avoir été mandé exprès pour un certain secret, qui est d'une terre composée qui échauffe incontinent une chambre sans odeur et sans fumée. Plusieurs ont été nommés pour en voir l'épreuve, dont il y a eu deux médecins, savoir, M. Mathieu et moi. M. Blondel, Guénaut, Brayer et Morisset s'y sont aussi trouvés. Nous avons signé que ces boules de terre faisoient un feu beau et clair sans fumée et sans aucune mauvaise odeur. Il nous dit qu'il en donnera un cent pour dix sols. Chaque boule est plus grosse qu'une balle de tripot. On a ordonné qu'on en chaufferoit le

A KALCONET. 5'29

four, et que Ton nous dou'iiera à chacun un des petits pains qui s*y cuiront, pour en tàter { I ) . J' y ai salué M. le premier président et rien davantage , car il y avoit plus de 300 personnes. Je suis, etc.

De Paris, le 22 novembre 1666.

LETTRE DCCXXXIV. — Au ménie.

Je ne me mets plus en peine du Scaligeriana , je m'attendrai à votre promesse. J'en ai céans un manuscrit. C'est un livre fort curieux, mais un peu dangereux. Je le fis transcrire il y a trente ans surToriginal que m'en prêtèrent MM. Dupuy, qui étoient mes bons amis et de fort honnêtes gens. Voici de la manière que le livre a été fait. Un jeune homme qui n*avoit pas vingt ans , nommé Jean de Vassan , de Champagne , huguenot , qui avoit étudié à Genève , prit à Paris des lettres de recommandation du grand Casaubon-pour Joseph Scaliger, et s'en alla eu Hollande. Ce Jean de Vassan étoit neveu de MM. Pithou, grands amis de Scaliger, qui étoit visité toutes les semaines par toute sorte de gens savants. Jean de Vassan écoutoit tout ce que disoit Scaliger et l'écrivoit ; de là vint ce livre qui est aujourd'hui dans la bibliothèque du roi. Jean de Vassan , étant de retour de son voyage , fut fait ministre ; puis, par le moyen du cardinal Duperron et d'une bonne pension , il se fit catholique ; mais la pension n*allaut pas bien , il se fit moine feuillant, et avant d'y aller, fit présent de ce manuscrit à M. Dupuy. Je l'ai connu et visité «lux feuillants, où il est mort environ en 1647, fort vieux et presque dans un délire de vieillesse. C'étoit un homme tr<^8 fin , bien rusé el prudemment dissimulé : aussi avoit-il bien joué de différents personnages en sa vie. Je ne veux pas ou-

(1) Il y â six ans environ que la même invention fut annoncée avec fracas dans Paris et avec tout aubsi peu de succès que du temps dé Gui Patin; (R. p.)

630 LETTRBS DE GUI PATIK

blier à vous dire que si vous avez , en l'état de convalescence où, Dieu merci, vous êtes présentement, le Scaligeriana ^ c'est un livre fort propre à vous divertir. Il y a bien là?dedans des mouvements d'esprit d'un gascon échauffé et évaporé , dont vous ne ferez que rire. II y en a d'autres qui sont fort hardis, et qui donneront de Tétonnement. Il y a aussi quelques articles et quelques points d'érudition qui ne sont point communs ; car ce démon d'homme-là savoit tout , et plût à Dieu que je susse ce qu'il avoit oublié ; mais il est mort en l'an 1600. Je n'avois que sept ans (1). Scaliger a été par ses bonnes parties un des plus grands hommes qui aient vécu depuis les apôtres. Mais de même que les autres hommes il a eu ses défauts , qu'on ne peut haïr sans haïr les hommes qui en sont composés. Je suis, etc.

De Paris, le 97 noTeaibre 1666.

LETTRE DCCXXXV. — Au tnéme.

Je vous écrivis hier, ce 27 de novembre, l'histoire de dom Jean de Vassan , qui avoit compilé de la bouche même de Scaliger les fameux Scodigeriana, Dieu les veuille bien amener par sûre voie.

Les Suédois continuent le siège de Brème , mais on croit que c'est pour obliger l'empereur d'entrer dansquelque traité de paix.

Le roi est à Saint^Germain , et on croit qu'il y sera encore tout le mois prochain, pour obliger d'autant plus la reine à garder le lit encore longtemps que pour empocher ainsi l'accouchement avant terme. M. le premier président et le parlement ont revu la prétendue réformation de la chicane ; ils ont pourtant renvoyé le cahier à Saint-Germain avec très

(1) Il eu «Yâit huit, étant né en ISOi. (R. P.)

A FALGONET. 631

humble prière au roi de vouloir bien revoir quelques observations qu'ils y ont faites.

On travaillée un livre pour les droits de la reine sur le pays du Brabant et le comté de Hainaut ; il sera imprimé en latin et en françois.

Le résident de Danemark m'a dit céans aujourd'hui que les Suédois ont enfin levé le siège de Brome par accord fait avec les habitants, et qu'il y a grande disposition pour voir une paix générale en l'Europe le mois d'avril prochain ; maïs s'il arrive que les Anglois ne s'accordent pas, ils doivent attendre une rude guerre des Dauois , HoUandois et François , qui tous sont bien puissants sur la mer.

Il y a quelque temps que mourut ici M. Hincelin , maître de la chambre aux deniers ; le bruit court que lui et un architecte, maître Bourgeois , nommé de Verdun, étoient morts en trois jours, pour avoir trop mangé de cerneaux; cela fut aisément cru. Mais depuis peu un certain prêtre a déposé que le valet de chambre dudit Hincelin au lit de la mort lui avoit confessé, et donné charge de révéler, mais seulement un an expiré après son trépas, que c'étoit lui qui avoit empoisonné son maître dans des cerneaux , pour avoir 15,000 livres qu'il lui avoit promises par testament. Le vénérable valet de chambre s'appeloit, dans l'île Notre-Dame, H. deGennesson. Ne voilà pas un cas bien étrange, et bien capable de nous persuader l'immortalité de l'&me? Quoi qu'il en soit, tous trois sont morts , et quelque jour nous mourrons aussi , mais Dieu nous préserve de telle mort ! Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

D^ fniê , k ao Bo^eiiibre 1(MM.

LETTRE DCCXXXVl. — Au même.

Le roi a dit à M. le premier président que dès le mois de mars il ira faire un voyage en BretagM. On dit aussi que

632 LKTTRSS DE UUl PATIN

H. le chanceliet* y ira, et qu'il partira avant le.roi. On dit qu'il y a eu du bruit en Angleterre entre la noblesse et la chambre basse ; on en dit autant du Portugal et même de TEspagne aussi. Tout ce qu'on a dit de la maladie du pape étoit une fiction.

On a ouvert le côté à maître Élie Beda des Fougerais, homme d'honneur, si jamais il en fut , à ce qu'il dit ; on lui a tiré bien de la boue, il s'en porte mieux. Voilà comment Dieu envoie du secours aux gens de bien, non mit mortem peccatoris, sed magis ut canvertûtur et vivat.

Il y a ici des plaintes contre notre nouveau lieutenant criminel , M. Defita , et au Ghâtelet et à la cour ; on dit qu'il a fait donner le fouet à un marchand de blé sans autre forme de procès, sur le simple rapport d'un commissaire, et pour ce fait il en est appelé au parlement , comme aussi pour avoir fait sortir de prison une certaine femme dont le procès étoit distribué à un conseiller du Chàtelet, nommé M. Duret, sans que le rapporteur ait été ouï : le dernier fait est jugé tant plus hardi et violent que cette femme méritoit une rude punition, et plus que la corde, quoiqu'on ne soit pas informé de son crime.

On parle ici d'un nouveau mariage à la cour, savoir, de la fille de M. Golbert, qui est aujourd'hui le Tapcnita Cœsaris, avec M.^ le duc de Chevreuse, qui est fils de M. de Luynes, et petit fils du connétable, qui mourut Tan 1621. M. Albert de Luynes étoit un petit gentilhomme provençal , de noblesse fort mince, qui fit fortune auprès du roi Louis XIII, par le débris du marquis d'Ancre, l'an 1617, et pour avoir aidé à apprendre à de petits moineaux à voler après, et à attraper des mouches.

M. Ck)lbert, fils de marchand , est devenu grand seigneur, et gouverne sous main toute l'Europe, au moins est-il comme le maître de la France. Voilà deux favoris qui font de leur côté chacun un grand pas, et qui cherchent à se rencontrer , qtwd u(in(w\ succédai utnque parit , certe mkii ^st qwjd

A FALCONKT. 633

credere de se non pumt , quum laudaiur Deot'um œqua potesias. Je viens d'apprendre que vous êtes échevin de .Lyon ; j'en suis ravi, et j'en loue Dieu, le priant d'augmenter vos honneurs et votre prospérité , mais surtout de vous faire vivre longtemps en bonne santé , Generatio Jusiorum benedtcelur. La nièce du cardinal Mazarin , mariée au fils de M. de la Meilleraye, a quitté son mari, et a écrit au roi les causes de son divorce. Je ne sais si cette famille fera bonne fin , aussi bien que celle du cardinal de Richelieu ; car enfin Dieu est juste et hait rinhumanité et la cruelle philargyrie. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

LETTRE DCCXXXVII. - Au mérne.

Je dois réponse à vos deux dernières lettres. Je rendrai les services qu'il me sera possible à votre M. Vollebuis, qui est un jeune homme fort aimable, comme aussi à tous ceux qui me viendront de votre part

J'ai reçu de Heredia Opéra omnia medica; ils sont plus que barbares dans la doctrine et dans l'élocutton. S'il n'a quelque chose de fort bon et de nouveau à nous dire sur la doctrine des fièvres, qui ne soit ni dans Galien ni dans Fernel , c'est bien perdre son temps; mais on ne se lassera jamais de faire des livres. Les fous en font plus que les sages. Ce que vous me mandez du Iraité des fièvres de Guttièrez , qui est aussi uli médecin Espagnol , me dégoûte déjà. Je ne sais comment les écrivains de cette nation écrivent si mal ; ils en devroient être honteux et se taire. Il y a eu des temps qu'ils écrivoient bien mieux.

J'ai su qu'on méditoit à Lyon une nouvelle édition des œuvres de G. Rondelet , qui a été, à mon avis , le plus habile de sou temps à Montpellier. 11 a été bon praticien et a passé plu-

634 LETTRES DE UUI PATII^

sieurs autres qui sont venus depuis lui. J'ai dans ma biblio* thèque le Pettms Castellanus qui a écrit Vitœ illustrium medicorum; mais je n'pi paa le Volfgangus Ju$tu$. Je Tai une fois vu , aux enseignes il y a bien des fautes de chronologie» il ne s'y faut pas fier. La querelle de M. Menjot et d'Hadrianus Scaurus n'est pas encore finie. Je peu^e que ce Scaurus est Pierre Petit, docteur de Montpellier et bachelier de Paris , que j'ai vu ci-devant précepteur des enfants de M. le premier président C'est lui qui a fait de Motu animalium^ de LaerymU et de Luce adversm Vossium. Il est fort savant et a quitté la nié* decine pour se donner tout entier aux belles-lettres. Vole.

De Paris , le 21 Janvier 1667.

LETTRE DCCXXXVlll. - Au même.

En continuant notre petit commerce de lettres , qui est fort innocent , je vous dirai que le roi n'ira point au parlement pour la réforme des abus de la chicane , et qu'il a remis cette affaire à M. le premier président , aux conseillers de la grande chambre, et à messieurs les présidents des enquêtes; aussi bien la chicane ne mérite-t-elle pas un tel réformateur que le roi , qui a bien d'autres affaires : Non vocal exigtns reha odesse Jovi : Aquila non capit museas. Tu regere imperio populosy Romane f mémento^ parcere subjectiê ac debellare $uperbo$ . c'est là véritablement son emploi , et je prie Dieu qu'il y réussisse.

J'ai aujourd'hui parlé à H. de MaroUes , abbé de Villeloin , qui a traduit presque tous les poètes latins, qui m'a dit que Ton imprime de sa traduction les six petits historiens latins, qu'on appelle ordinairement Historiœ Augustœ Scriptores , qui sera un gros in-octavo, et Grégoire de Tours, qui sera in-quarto.

On ne parle ici que de voleries , massacres et autres crinMs. Il y a ici un notaire de Paris qui sera pêodn pour fituis^M.

À FALGONST. 635

On parle de trois moines qui sont dans la Conciergerie pour des crimes abominables. Un jeune homme natif de Limoges, nommé Descbamps , a été rompu ( ce 27 janvier ) aujourd'hui dans la rue Saint* Denis pour un assassinat de guetapens qu'il a commis hier. Nous avons un lieutenant criminel qui fait merveille d'exécution. On parle encore d'un autre méchant et enragé garnement , nonmié Trainel , fils d*un pa-> petier, qui est par appel à la cour; il a été condamné de faire amende honorable devant Nôtre-Dame, d'avoir la langue percée d'un fer chaud , puis d*ôtre pendu et brûlé. Ne pour* roit-on pas dire que le diable est déchaîné ?

On parle ici d'une grande revue de cinquante mille hommes que le ror a dessein de faire le mois prochain en Champagne; ne seroit-ce point pour passer de là dans la Flandre ou en Allemagne ?

On parle encore douteusement de la santé de la petite Madame, fille du roi , d'autant qu'elle a eu quelque mouvement convulsif. On dit que le roi a sur pied aujourd'hui quatrevingt mille hommes; mais on ne sait pas ce qu'il veut en faire.

Ce qui fait le plus parler le monde , est Tinfâme banqueroute de madame de Fouquesolle. Elle emporte beaucoup de bien à plusieurs particuliers avec beaucoup d'infamie , sans ' que l'on ait encore pu découvrir où elle est allée ; plusieurs croient qu'elle est cachée dans quelque monastère ; n'est-ce pas le moyen d'être bi^ cachée ?

Hier fut tirée de la Conciergerie une jeune fille de Tours , et de là menée à la Grève, ou elle fut pendue et étranglée, pour avoir, à ce qu'on dit, défait son enfant. Mais aussitôt un carrosse arriva dans la Grève , dans lequel fut mis ce corps et emporté dans le Louvre, où quelque grand en veut avoir la démonstration. On dit que le roi ne veut plus voir tant de gens qui portent des épées , et que pour en ôter la mode» il veut que les gentilshommes, pour marque de leur

noblesse , portent pendue à leur coup une médaille d'or où sera son portrait.

J*ai céans des portraits de mon Garolus en taille-douce pour vous envoyer; ils sont ti*ès bien faits; on lui en demande de toutes parts , tant à cause de lui , qu'on aime, qu'à cause de celui qui Ta gravé, qui est excellent en son art, nommé Massou. Quinze soldats de la compagnie dite des royaux ont été noyés au lac de Gonflans , près de Saint-Germain et Andrezy, qui venoient pour la reVue que le roi a fait faire près de Saint-Germain , dans la plaine de Houille. Le vaisseau , qui étoit trop chargé , s'est entr'ouvert par le milieu ; ils en sont tous morts, et ont été repéchés le lendemain. Le roi est fort fftché de cette perte. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 4 février 1667.

LETTRE DGGXXXIX. - Au même.

On dit ici une chose qui me fâche fort , bien que je n'y aie aucun intérêt : c'est que la Pologne est toute en feu d'une guerre civile, et par-dessus, est menacée de deux puissants voisins, savoir, du Moscovite, qui est déjà entré de son côté, et qui y fait de grands ravages, sans compter plus de 30,000 àmcs qu'il a déjà enlevées ; l'autre est le Turc , qui les attaque par un autre endroit. Si Dieu n'y met la main , voilà un boulevard de la chrétienté en grand danger d'être ruiné par des nattons barbares ; je ne sais si cela ne réveillera pas tous nos princes chrétiens , pour y envoyer quelques armées qui fassent retirer ces infidèles.

On attend de Londres le milord Germain , grand seigneur anglois , où la reine d'Angleterre la mère ('a envoyé pour le traité de paix qu'on croit être en bon état. On dit que nous

n^aurons guerre ni avec les Anglois ni avec les Espagnols , que M. de Golbert ne veut point entrer en cette dépense , et qu'il est bon ménager.

Le cardinal de Retz est présentement à Saint-Germain auprès du roi ; on n'en sait pas (favantage.

Il court ici de certains vers satiriques, dont les auteurs sont très malcontents de l'état présent de nos affaires : ces plaintes ne servent de rien , quoi que Ton dise et quoi que Ton fasse : iempora nmt semper tempora, nul changement n'en arrive. Il y a un principe d'en haut qui fait aller les affaires selon leur train : sic humana, sic sapis , prudentia. Entre autres articles qu'on réforme dans la police, en voici un qui a été fort contesté , qui est que Ton ne recevra plus personne dorénavant à faire profession de moinerie si jeune. Les garçons ne pourront faire profession qu'à vingt-cinq ans , et les filles qu'à vingt ans ; quelques uns disent que cet article ne passera jamais. M. le nonce du pape avoit tâché de l'empêcher, mais le roi l'a voulu ainsi , et l'a fait conclure. Si cette ordonnance est gardée, il ne se fera plus tant de moines ni de moinesses; le nombre des soldats du pape diminuera, et il n'y aura plus dorénavant tant de corps et d'àmes dévoués à la papimanie ; les monastères féminins ne s'enrichiront plus si aisément ni si tôt , comme ils faisoient ; mais l'autorité du pape me fait encore douter de la vérité de cet article.

On parle ici de la mort du prince de Guémené , et du ma* riage de M. de la Feuilladc avec mademoiselle la fille du duc de Rouannois.

On m'a dit ce matin qu'avant un an on imprimera à Paris une Histoire du cardinal de Richelieu^ in-folio , faite par le père Lemoinc, jésuite, natif de Chaumont en Bassigny, sur les mémoires qui lui ont été fournis par madame d'Éguilloii et autres gens qui ont été intéressés dans la fortune de ce ministre, dont la France se fût heureusement passée, aussi bien que de son succes.seur. Je ne sais si le père Lemoine sera bien payé de son travail ; mais cette dame-là qui le met en be-

sogne est étrangement avare ; d'ailleurs je ne sali si ce père dira vrai , car toute Thistoire de ce temps-là est fort diverse, et il me semble que ces bons pères sont plutôt portés k flatter, à mentir ou à déguiser la vérité, qu*à nous enseigner rondement ce qu'il faut croire des princes.

Il est ici mort depuis peu un savant homme qui parloit bien : c'est le bon M. de Silhon , qui a fait le Miniêtre d'Etat et un gros in-quarto de Y Immortalité de l'âme (1). Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paru , le 21 fémer 1697.

LETTRE DCCXL. — Au même.

Trainel , fils d'un papetier devant le Palais , âgé d'environ vingt-huit ans , après avoir été condamné au Chàtelet , a été transféré à la Conciergerie. Enfin, après environ un mois de temps, son appel a été jugé à laTournelle, et la sentence confirmée ; tôt après on a apporté au président de la Toumelle, qui est M. le Coigneux, une lettre de cachet , par laquelle le roi veut que l'exécution soit sursise. Dès le leqdemain (ce 25 février ) messieurs de laTournelle ont envoyé des députés au roi pour lui faire entendre la justice de leur arrêt M. le pré* sident le Coigneux a donc été à Saint-Germain , où il a été bien reçu du roi et bien écouté. M. Renard , conseiller de la grand'chambre et rapporteur du procès, y étoit aussi Ce rapporteur est un des plus hommes de bien du palais , et fort bon juge. Comme l'on faisoit au roi une énumération des crimes de ce malheureux , le roi les interrompit et dit : En voilà beaucoup trop^ faites justice. Ensuite de la volonté du roi, il a été ce matin ( samedi 26 février ) enlevé de la Concier-

(1) Outrage qui eut dans son temps une sorte de succès , mais aujourd'hui totalement oublié , et qui le mérité bien. C'est un g^os liyre et une petite œuvre. (R*î*.)

A FALCONIT. 039

gerie , et ramené dans une chaise au grand Cb&telet , et mis dans la chapelle où il est présentement. Il n'a plus qu'à songer à sa conscience, pour être pendu aujourd'hui après midi au bout du pont Saint-Michel , et il le vient d'être après avoir fait amende honorable devant Notre-Dame ; il y avoit deux cents archers , tant à pied qu'à cheval , mais il y avoit une horrible quantité de monde. Ce malheureux a encore son père et sa mère vivants : Beatus qui facit jmtitiani in omni (empore. Feu H. l'abbé de Saint- Cyran , qui a été le vrai Pe^ truB Aurelius ^ duquel il est parlé dans les épltres de Lipse, sous le nom de Joannes Vergetnus Auranus , qui avoit été un des adorateurs de Lipse et son pensionnaire les trois der* Dières années de sa vie, ulerque fuit cathdicimmm y bien que Lipse soit mort entre les mains du père Lessius , jésuite , et que l'autre haïsse bien cette société; M. de Saint-Cyran,dis-je, m'a dit autrefois , en parlant de ces exécutions criminelles., qu'il mouroit à Paris plus de monde de la niain du bourreau qme presque en tout le reste de la France , ce qui n'est pas absolument vrai ; mais il parlait avec horreur et extrême doléance de tant de meurtres et assassinats qui se faisoient à Paris, et il approuvoit fort les punitions exemplaires que les juges en font faire : aussi Paris en a bien besoin , car il y a trop de larrons, de vauriens, et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu'à faire bonne chère et à être braves aux dépens d'autrui ( 1 ).

(1) Il est probable que Pabbé de Saiot-Cyrtin , Jean Duvergier de Mauranne , le célèbre ami de Corneille Jansénius , et qui n'ouvrait le liTre d^un hérétique qu'après avoir fait le signe de la croix sur la coa- Yerlure, eût été de Pavis de M. de Maistre, faisant du bourreau la eUf d4 voûte de rédifice social. Reste à savoir si ces supplices multipliés ont Jamais corrigé les mœurs et arrêté les crimes. L'expérience a proUTé le contraire à toutes les époques. Peut-être Taudrait-il mieux que les prolétaires, ces crucifiés de toutes les civilisations, fussent éclairés , guidés , soulagés , qu*ils eussent aussi leur part des biens de ce monde en lumières comme en besoins matériels , pour diminuer celte nâMe de crioies qui accusent notre état social actuel comme celui des âfes précédents. Voyez les notes t. I , pag. If 7 et 300. (R. P.)

Enfin le roi d'Angleterre est d'accord avec le nôtre du lieu où les députés s'assembleront pour traiter de la paix ensemble » y joints les Danois et les HoUandois ; ce ne sera point, comme Ton disoit, àDinan, au pays de Liège, mais à la Haye en Hollande. Nos députés seront M. Golbert, le maître des requêtes , et M. Courtin ; je prie Dieu qu'ils s'accordent.

On dit ici que le pape a une hydrocèle, et qu'il a grand'peur de se soumettre à l'opération qui y est nécessaire. Je l'ai vu souvent faire à Paris sans aucun mauvais accident; s'il a peur, c'est qu'il est vieux et qu'il voudroit bien ne pas sitôt quitter sa place , en laquelle kaurit aquas in gaudio de foniibm SaU vaioris.

Il y a ici une grande banqueroute d'un nommé Jacques Héron , par le malheur d'un certain marchand d'Amsterdam, nommé Belot, Lyonnois. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , 46 1*' mars 1607.

LETTRE DCCXLL — Au même.

J'ai une nouvelle à vous dire qui me réjouit : c*est que , quelques semaines après le jugement de M. Fouquet , un des juges de la chambre de justice , nommé M. de Roquesante , conseiller au parlement de Provence , fut exilé et envoyé en Basse Bretagne, où il a demeuré jusqu'à présent. Sa femme est venue solliciter sa délivrance, et l'a enfin obt^iue, si bien qu'il a permission de s'en retourner en sa maison. C'est une grâce que le roi lui a faite, dont je suis bien aise ; car quoique je ne l'aie jamais vu , je l'honore , sur ce que j'apprends qu'il est fort homme de bien , grand esprit et très savant , mais, comme beaucoup d'autres, malheuroux. Ou dit qu'il n'est pas riche , ce qu'il a de commun avec quantité d'honnêtes gens. Abdolonimus , roi des Tyriens, étoit fort

A FALCONIT. 64 j

homme de bien , mais il étoit pauvre , et la cause de sa pauvreté étoit sa grande probité. On parle ici de dix mille hommes que le roi veut envoyer au duc de Savoie; mais on ne sait pas encore si c'est contre Genève ou Gênes. Je me tiens au dernier pour plusieurs raisons. Depuis quatre jours il est mort ici un grand serviteur de Dieu , c'est l'abbé Lenormand , grand hâbleur, et à ce qu'on dit, grand fripon. Il faisoit le philosophe Lulliste et se méloit de prêcher, mais on n'alloit point à ses sermons, parce qu'on le connoissoit pour un grand hypocrite. Il dit un jour en chaire que tous les jansénistes seroienl damnés et qu'ils mériteroient d'être pendus. Enfin il est mort après avoir bien fourbe du monde et s'être fait connaître à tout Paris. Je suis , etc.

De Paris , le 8 mars 1607.

LETTRE DCCXLll. — Au même.

Le roi adonné l'évêché de Nantes à M. Tabbéde laVallière, frère de la dame qui est en crédit. On parle aussi de la mort de l'évêque de Condom , et l'on dit que le roi s'en ira en Champagne vers la fin du mois pour y faire une grande revue devers Châlons , et que de là il s'en ira en Bretagne voir sou armée navale.

Il y a ici bien des marchands malconlents , tant à cause du commerce interrompu par la guerre étrangère et la pauvreté publique , que par les banqueroutes arrivées et qui peuvent arriver le mois prochain. Moto fils Carolus vous salue; il me vient de dire qu'il a reçu une lettre de Pologne, par laquelle on lui mande que les Cosaques ont enlevé en un coin de la Pologne plus de trente mille âmes qu'ils ont enyoyé vendre à Constantinople.

M. de Vardesest remis en liberté. Le roi viendra au parlement sur la (in du mois , avec sa déclaration pour la réui. ^ 41

tbrmalioli de lu chicane , en dépit des procureurs et des greffiers.

M. Jean Cbicot, ci-devant médecin du roi, et qui traita Louis XJII, Tan 1642, avec MM. Bouvard et Baralis, au voyage de Perpignan, qui demeure à Senlis, et fort vieux, fait imprimer sou \'i\re Epistolœ et dissertationes medicœ^ que je vous

/ enveiTai quand il sera achevé, 11 est là-dedans de Topinion commune , que l'antimoine peut être bon, pourvu qu'il soit bien préparé et bien donné , iranseai major ; mais il n'ôte pas la difficulté ei n'enseigne pas cette préparation innocente , ni

1 les précautions pour le bien donner. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mou cœur votre , etc.

De Parts , le 12 mars 1667.

LETTRE DCCXLIIL — Au mène.

On ne parle que de plaintes , de taxes et de grande cherté. %. Colbert, interrogé sur le déprix des monnoies , a répondu qu'A le falloit demander au roi « et qu'il n'y avoit que lui qui le sût. Tout le monde est ici merveilleusement consterné et abattu. Nous aurons bientôt besoin de dire comme cet ancien : liefodio Atttigonum; mais pourtant Dieu nous préserve et garde d'un autre Mazarin. Vide Lipsium Centuria 1 . Epistola 4.

Oit dit ici que la paix est faite entre nous, les Angloiset les Hollandois. Si cette nouvelle est vraie , les partisans et leurs héritiers en seront plus rudement traités ; car on exécute bien du monde pour les taxes , et l'argent en est extrêmement pressé par les poursuites qu'on en fait. Des archers daiis Uoueu ont voulu prendre un receveur du Domaine par ordre de la chambre de justice. Lui et les siens se sont détendus, quatre desdits archers y sont demeurés sur la. place, et le receveur u'a pas été piis ; plainte en a été laite au roi

A FALCOHBT. 643

comme d*uiie rébellion à justice, sur quoi on a tenu conseil à SaintrGermain.

Le roi s'en va pour six jours à Versailles. M. le duc d*Or léans a demandé le gouvernement de Languedoc , vacant par la mort du prince de Conti. Le roi le lui a refusé, lui a augmenté son apanage en récompense , et Ta donné à M. le duc de Yerneuil. On dit que le voyage de H. le duc de Chaunes à Rome est encore différé pour trois mois. Gela fait soupçonner que le roi et. le pape ne sont pas en bonne intelligence eu semble. J'irai voir M. le président de Blancmesnil pour votre procès, lorsqu'il sera temps , et quelques autres juges aussi le mois prochain.

Le comte de Kœnigsmarck, ambassadeur de Suède , viendra ici pour offirir au roi, de la part de son maître, une médiation entre les François, les Anglois et les Hullandois. Les Danois sont de nouveau entrés en une nouvelle alliance avec les HoUandois. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 20 mars 1667.

LETTRE DCCXLIV. — Au même.

On parle fort de la banqueroute des deux MM. de Varannes, j'entends le ^ôtre et le nôtre.

Ce matin , 30 mars , on a fait le service en nos écoles pour feu M. Charpentier, notre collègue. Sa famille y a assisté \ il y avoit grand nombre de docteurs ; il n'a laissé qu'une fille, qui est fort riche, et laquelle a fait amener ses petits enfants. Tout ce spectacle de deuil m'a fait pitié , et m'a fait verser des larmes : c'est grand'pitié que tout notre fait. Toute la vie humaine est pleine do vanité , de misères, de malice

OU de sottises , et, qui pis est, l'on n'en est pas quitte pour cela ; car enfin Pallida mors inteiDenit (I).

MM. de l'Académie de la langue Françoise ont donné à M. Colbert la place vacante par le décès de H. de Silhon , si bien que les voilà honorés du premier ministre d'Etat. Je viens d'apprendre que le voyage du roi au parlement est remis pour après Pâques.

Tout le monde parle ici du procès de TUniversité contre un certain Normand , nommé Lisot , qui , en vertu jdes provisions de Rome contre les droits prétendus de l'Université , veut être curé de Saint^me. Le procès a déjà occupé sept belles audiences : c'est demain que M. Bignon , Tavocat-général , parlera, et que le procès se jugera. Le recteur et les deux prétendus curés ont tous trois ce matin harangué dans la grande chambre. Je souhaite qu'il soit adjugé à celui qui en fera mieux son devoir.

Qu'est devenu M. de Lorme? Est-il à Moulins ou à Lyon? Songe- 1' il à se remarier pour la troisième fois? Veut-il tout de bon être Triumvir ? Théodore de Bèze le fut comme cela à Genève , où il est mort l'an 1605. Voici les quatre vers qu'Ëtieune Pasquier fit sur ce sujet :

Uxores ego ires vario sum tempore nactus^ Cum ju wn is, tum vir, foetus c t in de senex.

Propter opes prima est v allais mihijuncta sub annis , AUera propter opus , tertia propter openu

Solve obolwn , habuisti fabnlam. Je vous baise îes mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 31 mars 1667.

(1) On aime à voir ce cœur si haut, ce caractère si roide et si ferme » verser des larmes aux funérailles d^un de ses confrères ; c^est quUI j avait dans Gui Patin un grand fond de sensibilité uni k cette force d^âme qui fait les hommes hors de ligne. (R. P.)

LETTRE DCCXLV. -^ Au même.

Tout le monde est ici en dévotion à cause de la bonne fête ; mais il y a bien des malades à cause de la saison du printemps qui Tond et agite le sang. Voilà le temps venu pour les estafiei*s de Saint-Côme. Nous avons déjà des fièvres tierces printanières et des fièvres continues. Le monde étoit assez mal sans ce)a-; car on ne parle ici que des banqueroutes ^ malheurs , désordres et pauvreté. Je n'ai vu le vrai tetan (1 ] que trois fois eu ma vie, et une quatrième fois depuis huit jours, qui venoit d'une plénitude de vaisseaux et intempérie chaude des entrailles avec un danger évident de cettesuffocation que les anciens ont appelée ictus sangutniSy qui est la vraie et proprement nommée apoplexie. Le malade en est heureusement échappé ; mais il a été saigné dix fois en quatre jours, sans quoi il serait mort avant ce temps-là. L'expérience nous fait voir à Paris tous les jours combien est vrai tout ce que Galien a écrit de la saignée et de ses admirables vertus , principalement dans les trois livres qu'il en a faits exprès. Le malade est un homme de quarante ans , qui est fort content de notre procédé et de notre méthode.

J'ai vu ici Tenfant à deux têtes de M. Girardet (2) , et lui ai donné Tattestation qu'il m'a demandée pour avoir la permission de notre nouveau juge de police de le montrer en public.

On parle ici de la maladie du roi et de h reine de Pologne , et de la grossesse de la reine de Portugal. Je ne sais rien du pape. Adieu.

De Paris , le 15 ami 1667.

(1) Tétanoi , horrible maladie que nous connaissons mieux que du temps de Gui Patin et que nous ne gnérbsons pas davantage. ( R. P. )

(2) Voyei sur ce sujet : Serres , Reeherehet d^anatomie trameendatU^ et pathologique , appliquée à Vanalomie de la duplicité monstrueuie , Paris , 1832, in-i*, atlas. — Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire des anomalies de V organisation^ Paris, 1836, t. III , pag. 190.

LETTRE DCCXLVI. — Au même.

Madame Talon , raère de Tavocat-général , est morte. On dit qu'elle a laissé dans sa maison un grand procàs pour avoir fait un insigne avantage par son testament à une de ses filles aux dépens des autres enfants , et ainsi est vrai ce qu*a dit Alciaten ses emblèmes. Quodnoncapit (^hristus^ rapit fiscus. M. Talon , son fils atné, qui est vraiment un illustre personnage , et avocat-général au parlement , est , à ce qu'on dit , fort mal content de ce testament , et prétend le faire casser par un arrêt solennel qu'il en veut obtenir.

Le roi veut faire faire la revue à ses 10,000 hommes quatre ou cinq jours durant dans la plaine de Houille edtre Saint- Germain , Sartrou ville et Argenteuil , où il fera voir une belle représentation de la guerre aux dames de la cour, qui aiment « de tels combats, où Ton s'échauffe jusqu'à la sueur même, mais où Ton ne tue personne. Après cette revue faite , on dit que les troupes auront ordre de marcher au rendez-vous qui leur sera assigné. Mais où sera-ce? Personne ne le sait que ceux qui commandent, et je ne puis encore me persuader que ce soit en Flandre, et plût à Dieu que ce fût plutôt contrôle Turc.

Nous avons ici un de nos jeunes médecins très malade , nommé Jacques Boujonnier. 11 avoitun frère aîné qui mourut il y a tantôt deux ans. Leur père est encore vivant, âgé de septante-six ans, à qui la tête branle bien fort sans tomber. J'ai ici un médecin de Laon , nommé M. Cotin , qui a la pierre, et que je ferai tailler demain matin ; Dieu lui en donne bonne déUvraqce. Deux frères laquais ont ici fait un grand vol depuis peu chez leur maître, secrétaire du roi : Vun des deux a été attrapé avec 700 pistoles , dont il étoit chargé ; l'autre en a davantage. Celui qui est pris sera pendu bientôt apparemment; l'autre fera bien de se sauver en Amérique et

A FAl.COiNKT. 047

d'y devenir roi , de peur d*étro ici puni comme son f Vèm. Le vers de Ju vénal n*a-t-ll pas parlé d'eux :

au erucem pretium êCeUriê ttUii^ kie diadema?

Je vous baise les mains, et suis de tout mon coeîur votre, etc. De Paris, 1« 19 avril 1607.

LETTRE DCCXLYIL — Au même.

Le roi a été au parlement, où il a fait passer une ample déclaration pour plusieurs édlts , et entre autres pour le code, pour son domaine, etc., dont vous aurez le détail ci-après.

Nous avons perdu , ce 22 avril , un de nos jeunes docteurs, Jac4]ues Boujonnier , dont le frère aîné mourut il n*y a (lue deux ans. Ce petit dernier n*avoit que vingt-huit ans; mais il étoit bien savant, eût été Thonneur de sa famille; il en avoit l'obligation aux soins de son père. Le roi est en son camp de Houille, où il fait sa revue. Il est aujourd'hui venu céans an fort honnête homn)e , et qui sait bien des choses : c'est M. Th. Bonet, médecin de Genève , qui est ici venu pour un procès qu'il a pour une terre qu'on lui dispute. Hier i! étoît venu à ma leçon au collège de Cambrai. Il a un fils médecin quand è soi. Il y a bien des médecins en France et dans la Champagne et dans Paris qui n'en savent pas tant que lui. II est fort savant et fort spirituel , il ne tient guère du Suisse ni de l'Allemand ; mais il a bien de l'esprit ; il vaut mieux qu'un Italien. On dît qu'après la revue qui se fait présentement le roi fera un voyage à Fontainebleau. Outre l'édit vérifié au domaine , qui fera bien du bruit, on parle fort ici de toutes les douanes et de mettre d'autres officiers aux Gabelles. M. Courtin , notre député , est parti pour Breda; mais il me semble qu'il n'y a point apparence d'espérer que nous ayons de cette année la paix avec l'Angleterre , vu les diverses

prétentions que les Auglois y apportent. On dît qu'ils y favo« risent fort l'Espagnol, qui leur offre tous les ans cinq millions, s'ils veulent continuer la guerre contre nous et les Hollandois. Oh ! que le monde est malheureux par l'ambition et l'avarice des princes ! Les princes qui font l'amour traitent plus doucement leurs sujets; car l'amour est un péché de l'humanité au lieu que les deux autres sont diaboliques (1). Juvénal a dit quelque part, mais avec bonne grâce , en parlant de Domitien, qui étoit un méchant coquin, atgueutinam his nugis potius tota illa dedisset tempora nequiiiœ, etc.

Le 23 de ce mois est mort ici H, de Sainte-Hélène, conseiller de Rouen à la chambre de justice ; il étoit un des rapporteurs de M. Fouquet , et le condamna à mort ; mais l'autre rapporteur, M. d*Ormesson , l'avoit absous : ipse reus adhuc vivit; et celui qui Ta condamné est mort: mperstes aliquis fuit suo camifici , c'est Sénèque qui l'a dit.

Il y a aujourd'hui cent neuf ans que mourut à Paris , l'an 15ô8, Jean Fernel , l'ornement de la France et de la méde* cine; j'ai même aujourd'hui parlé de lui en ma leçon au collège royal , mais il est au-dessus des louanges que je lui puis donner, et comme on dit : supra omnes titulos.

Le roi a nommé quatre lieutenants -généraux, savoir, MM. de Belfonds, de Duras, d'Humîères et dePradelle, pour la guerre qu'on va faire , quoiqu'on ne sach^ encore où. M. le chevalier de Créqui, qui est rentré en grâce, sera employé dans l'armée navale. M. Raffin est ici , qui a pris la peine de venir céans pour m'assurer que M. Spon a reçu les 100 livres que je lui ai envoyées pour Genève.

J'apprends que M. votre fils , Noël Falconet , commence à voir des malades , et qu'il y réussit ; j'en suis ravi , et je prie Dieu qu'il continue toujours en augmentant, et qu'il fasse bonne guerre aux imposteurs de notre profession et à tant

(1) DisUnclion entre Pamour et rambition , qui n^avait |>oînt encore été faite, et qui mérite d'être remarquée. (R. 1*0

A FALCONKT. 649

de charlatans qui se rencontrent partout, quis enim mn viens abundat trisiibus obsccsnis.

Nous avons ici quantité de fièvres tierces , et même des continues de même nature , quœ uno aut altero die tertianœ febris typum ac indolein retinent , pendent istœc ab impuritate primœ regionis , quœ in cavis hepatis circa pancréas et mesenterium stabuiaiur. Nous saignons pour la continuité , et pour Tintermission nous purgeons avec casse, séné et sirop de roses pâles , et cette méthode nous réussit fort bien (l).

On dit que nos troupes marcheront le 20 mai. On soupçonne que ce sera quelque chose comme on fit à Marsal il y a quatre ans. Je vous baise très humblement les mains , et suis de toute mon âme, etc.

De Paris, le29 avril 1067.

LETTRE DCCXLVIII. -- Au même.

Si j'étois à Lyon auprès de vous tête à tête , je pourrois bien vous dire plusieurs choses particulières que Ton dit ici , et que je ne puis vous écrire : aussi ne le faut-il pas.

M. de Roquesante, conseiller au parlement de Provence et à la chambre de justice , qui parla si fortement et si heureusement pour M. Fouquet , est ici de retour de Bretagne , où il a été exilé quelque temps ; il est malade , j*y ai été appelé en consultation. J*espère qu'il guérira; je le trouve fort habile homme , et plus que ne sont ordinairement les Provençaux , car ces gens-là pipent plus en esprit ou en fourberie qu'en science; ils sont trop glorieux pour apprendre avec peine et par étude; celui-ci passé tous ceux que j'ai connus. Je Tai un peu entretenu en secret et en particulier; je le trouve fort résolu et fort savant , c'est ce qui m'en a bien plu

(1) 11 aurail pu dire , comme Serenus Samnionicua ,

Visce siiain ex humili medicainine cumm.

et qui m'a fait refuser son argent , bien que sa femme m eu ait fort pressé , et qu'elle ait fait tout ce qu'elle a pu pour f m'en faire prendre; mais je lui ai dit que la vertu de son mari , que j'honore fort , m'enfpécheroit de faire cette faute. Cette dame provençale a fort bonne grâce , et parle fort agréablement , et en vérité elle est digne de louange pour le soin qu'elle a eu et pour la peine qu'elle a prise de solliciter la liberté de son mari , à présenter tant de requêtes au roi , et à lui parler si sagement et si pathétiquement , comme on dit qu'elle a fait. Vivent les gens de bien qui ont du courage et de l'esprit ! il y en a bien qui n'ont ni Tun ni l'autre.

On ne parle plus ici que de guerre ; on dit que les troupes marcheront le 15 de ce mois vei*s la Flandre ; mais on ne dit encore rien de la déclaration de cette guerre , etc. On dit que la reine demeurera à Compiègne ; que madame la duchesse d'Orléans demeurera avec la reine sa mère à Coulombe ; que M. le duc d'Orléans suivra le roi ; que M. le maréchal de Turenne sera le grand commandant , duquel les quatre lieutenants-généraux recevront les ordres; que M. le duc d'Orléans a reçu 200,000 livres pour son voyage ; que mademoiselle de la Vallière demeurera à Versailles. Je viens de recevoir avec beaucoup de joie une lettre de notre bon ami M. Spon : Dieu soit loué de ce qu'il se porte mieux; je vous reinercie du soin que vous avez pris de lui.

Messieurs du Parlement furent assemblés santedi dernier ; on dit qu'il y eut trois de ces messieurs qui parlèrent bien hardiment » savoir , MM. Miron , de la Grange et de Nointel ; ce qui n'a pas plu à M. Colbert J'ai peur pour M. Miron de quelque exil , qui d'ailleurs n'a pas de santé; les deux autres sont pareillement fort honnêtes gens : 0 mores I ô tempura ! Je vous baise très humblement les mains » et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 3 mai 1667.

A FALCONBT. 651

LETTRE DCCXLIX. — Au même.

Il y a aujourd'hui cinquante-sept ans que ce maudit Ravailiac avec son couteau trop fatal à la France fit un misérable assassinat sur le bon roi Henri IV ; mais laissons là ce malheureux coup , pax sit tatiti mgis manibus. Le roi Charles V et 1^ bon roi Louis XII , qui tous étoient des Valois , et qui ont fait grand bien à la France, chacun en leur temps, n*ont pas tant mérité de la postérité que le seul roi Henri IV. Ce matin a été légitimée à la chambre des comptes la fille de mademoiselle de la Vallière. La déclaration du roi pour la guerre de Flandre a été vérifiée en parlement. Le petit M. de Guise, encore fort jeune et qui n'a; à ce dit-on, guère que seize ans , est marié avec mademoiselle d'Alençon , fille de feu M. le duc d'Orléans (ce 15 mai). On ne voit dans Paris que compagnies de soldats partir, qui s'en vont en Picardie et de là en Flandre* On dit que le roi partira demain pour aller coucher à Champlâtreux , le lendemain à Liancourt , où il y a de si belles eaux, et ensuite à Amiens , de là à Arras. La reine et M. le Dauphin demeureront à Compiègne , où ils attendront les ordres du roi. Si le cardinal Roberti devient jamais pape » nous aurons un sot pape ; c'est un pauvre homme , étourdi d'avarice et d'ambition , non eqtddem invideo y miror magis. Je suis ravi que M. votre fils vous contente ; il faut qu'il lise bien la Pathologie de Fernel, la Pratique de Hollier, l'Anatomie de M. Riolan et L. Duret sur les Coaques d'Hippocrate, aussi bien que Hollier sur le^s Aphorismes, quoi faisant, la matière ne lui manquera jamais.

On voit ici un petit livre intitulé : Dialogue sur les droits de la reine très chrétienne ^ in-douze, 1667, qui n'est que l'abrégé du grand livre que le roi a fait faire sur ce sujet, et qui viendra bientôt tant en latin qu'en françois in-quarto. On dit ici que les Flamands et Valons se mettent en état de se bien défendre contre nos gens , ei qu'ils sonl résolus de perdre

0Ô2« LKTTtt£S D£ GUI PATIN

plutôt tout , de ruiner leurs places et d*y mettre le feu , avant que de nous laisser aucun avantage.

Aujourd'hui au matin , ce 16 mai , est mort à Saint-Germain M. Guenaut (1) d'une apoplexie; Dieu n'a pas permis que le vin émétique le sauvât , lui qui en a autrefois tant tué avec ce poison et avec le laudanum chyinisticum,

. Le roi est aujourd'hui parti de Saint-Germain, et a pris le chemin d'Amiens pour faire un grand voyage. Dieu le veuille bien conduire et le ramener chargé de lauriers et de triomphes : O utinatn ! Je vous kaise les mains , et suis de toute mon âme votre , etc. *

De Paris , le 17 mai 16d7.

LETTRE DCCL — Au tnéme .

Il y en a ici qui promettent quelque adoucissement à MM. les trois Fouquet; mais je n'en croirai que ce que je verrai; car tout ce qu'on dit est trop incertain , tant de la paix que de la guerre. Il est vrai que les troupes marchent toutes- à leur rendez- vous. Il y avoit tant de garnisons dans toutes les villes de Picardie, que l'on pouvoit en faire une armée de 20,000 hommes : on a tout enlevé. Jeudi dernier 2,000 hommes sortirent de Beauvals , qui s'en vont passer par Amiens, et après marcheront en corps d'armée, et camperont jusqu'à Arras, en attendant le courrier et la dernière résolution de la reine ou plutôt du conseil d'Espagne. On en a fait autant en toutes les villes au-delà de Beauvais, Clermont , Roye, Montdidier, Cérbie, Senlis, Compiègne, Noyon, Soissons, Saint-Quentin, Péronne, Ardres, Laon, Chauni, Vervins, Marie, Ham, Dourlens, etc. Je prie Dieu qu'il dirige et fasse réussir les desseins de notre bon roi. On dft bien qu'en ce grand apparat il y a eu du secret, peut-être qu'il est vrai ,

(I) Voyex la note looie H , page 344.

sedquis namt consilium Z^omiiti f Remettons-nous en la providence , et possideamus in paiientia animas nosti^ùB ^ danec transeat iniquiias. Le prince de Condé n'a pas d'emploi en cette guerre: mais son fils, duc d'Enghien» y va en qualité de chef des volontaires. Le père est fort maigre et cassé des gouttes : c'est le péché des princes, qui sont gens de chair et d'os, sujets et esclaves de leurs passions : cela s'appelle maladie méritée* Ce n'est point le même que Didon , cette bonne reine de Carthage, à la fin du quatrième livre de l'Enéide, Nam quia nec fato , mérita nec moirte peribat , sed misera ante diem. Je veux du mal à Virgile , qui a fait passer cette pudique reine pour une coureuse, et qui s'étoit laissée débaucher au prince troyen , qui avoit vécu avant elle plus de 300 ans; mais ex* cusez celte digression. Quand nous aurons des triomphes à vous mander pour les victoires du roi , des villes qu'il aura prises en Flandre , je ne manquerai point de vous en écrire la vérité de bon cœur.

On dit que mademoiselle de la Vallière se retire à Fontainebleau en attendant les ordres du roi; mais ce sera après qu'elle «aura vu la marche de l'armée du roi jusqu'à Arras; car de l'heure que je vous parle , elle est à Amiens en qualité de grande duchesse.

M. le maréchal deTurenne a dit au roi qu'il y avoit en son armée trop de chariots , trop de chevaux et trop de bagage , qu'il en falloit renvoyer la moitié , autrement que dans un défilé cela pouvolt faire perdre une bataille ou ruiner une armée. On dit que le roi et les Hollandois ont renouvelé leur alliance , et que cela fait mal de cœur aux Espagnols.

MM. les trois ministres, MM. deColbert, le Tellieretde Lionne , sont aujourd'hui partis pour Amiens. M. le chancelier partira samedi pour Compiègne.

Nos troupes, en Picardie, ont commis plusieurs insolences, et le mal eût été bien plus grand , si le roi ne s'en fût mêlé, et n'eût réprimé l'insolence des soldats qui prétendent que tout leur doit être permis.

M. le marquis de Vivonne est parti ce matin ; son train est de 80 chevaux.

Les trois trésoriers de l'épargne seront mis en liberté dans huit jours avec ordre pourtant de se retirer à Limoges. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

OePtfi8,le23iiiail667.

LETTRE DCCLL — Au même.

On dit ici tant de nouvelles et la plupart fausses, que je ne sais que vous écrire. Je vous mandai hier tout ce que je savois vrai ou non. M. d'Ârtagnan est entré dans le pays ennemi avec 2,000 chevaux. Le roi a envoyé ses maréchaux>de-logis à Valenciennes pour y marquer les logements , comme s'il n'y avoit qu'à y entrer; mais j'ai peur que quand on viendra à l'exécution , le droit civil n'y suffira point. Il faudra y aller avec le droit canon , et l'y employer de la bonne sorte. Pendant que le roi fait la guerre en Flandre, la mort ne laisse pas de faire la sienne à l'ordinaire. Voilà que j'apprends la mort d'un des plus savants hommes qui fut au monde dans les langues orientales : c'étoit M. Bochart ( i ) , ministre de Caen en Normandie , qu'une apoplexie a emporté en peu d'heures ; il n'avoit que soixante-dix ans. Il n'est mort que d'une trop grande contention d'esprit et débauche d'étude. Il étoit près de faire imprimer son livreduparadis terrestre. J'ai céans les deux beaux livres qu'il a faits de la géographie sacrée et des animaux de la Sainte-Ecriture, et je les lis quelquefois avec plaisir. Tels hommes ne devroient jamais mourir. Je l'ai connu en cette ville l'an 1648. Il m'a fait l'honneur de dîner avec mol deux fois avec mon bon ami M. Naudé , avec lequel il fit le voyage de Suède l'an 1652, et en partirent tous deux pouf revenir de deçà ; mais le pauvre M. Naudé fut attrapé

(1) Vo>ez ci-dessus la note t. III, pag. éM,

À FALCONST. 665

d*uae fièvre en chemin , dont il fut arrêté , et mourut dans Âbbeville le 29 juillet I6ô3 , et six semaines après mourut le brave M. Saumaise d'une colique bilieuse aux eaux de Spa» faute d'être saigné. Il faut encore mettre au rang des morts M. de Scuderi , qui a fait tant de beaux livres et de beaux romans, 11 est n^ort depuis peu ici d'une apoplexie.

J'entretins hier au soir M. le premier pr^ident , qui m'y avoit invité par lettre. Il me manda si les anciens avoient connu le sucre. Je lui dis que oui, que Théopbraste en a parlé dans son fragment du miel , où il en fait de trois sortes : l'une qui est des fleurs, et c'est le miel commun; l'autre de l'air, qui est la manne des Arabes , et la troisième des roseaux, iv To7<r xolapjutçy qui cst le sucrc, Pline l'a connu aussi, et en parle sous le nom de sel des Indes. Galien et Dioscoride l'ont nommé Sacchar , et c'étoit en ce temps* là une chose bien rare. M. Saumaise en a fait d'autres remarques dans ses Exercita* tions sur Solin, Je suis , etc.

De Paris , le 27 mai 1667.

LETTRE DCCLII. — Au même,

La terreur est si grande en Flandre, que les pauvres gens ne savent à quel saint se vouer. Quelques villes sont aban^ données; les autres se veulent rendre au roi. On dit ici que même ceux de Cambrai parlemeutent, principalement les bourgeois; mais que jusqu'ici le gouverneur l'a empêché, si bien que tout ce que n'a pu faire jusqu'ici la raison naturelle, la force l'emportera peut être, autorisée du canon, qui est, selon la devise de MH. les maréchaux de France et de la guerre , ratio ultima regum.

M. le duc d'Orléans est parti d'ici, ce 30 mai^ avec un beau train pour aller joindre le roi , qui est devers Arras. Les lettres de Dantzik d'aujourd'hui portent que la reine de Pologne est morte à Vai*sovie. On parle d'une nouvelle traduction du

ISrmcean Testament faite par les jansénistes du Port-Royal , imprimée en deux tomes in-douze, qui ne se vendent qu'en cachette, parce que M. le chancelier la fait chercher pour la saisir.

Le roi a donné la place de médecin de la reine que tenoît Guénaut au jeune Daquin, à la recommandation de M. Valot, . dont la femme est tante de la femme de ce H. Daquin : Sic Vara iequitur Vibiam. S1I y a quelqu'un de trompé en ce choix , je n'en dirai rien. On dit que H. Brayer s'y attendoit, que B. des Fougerais en a fait parler, et Le Vignon en avoit offert de l'argent Le premier est homme de grand mérite ; mais pour les deux autres , je n*en oserai dire du bien , car je n'aime point à mentir. Quoi qu'il en soit, du temps de Mazarin, les charges se donnoient au plus offrant et dernier enchérisseur; mais aujourd'hui c'est le roi qui les donne à la prière et à la recommandation de ceux qui ont l'honneur de rapprocher.

Jeudi prochain, M. de Harlai, fils de M. le procureur-général , sera reçu à la place de M. son père ; le roi lui en a accordé la démission. J'ai ce matin reçu la vôtre avec les deux feuilles de M. Ânisson, dont je vous remercie. Je vois bien comme il a commencé; mais je prie Dieu qu'il lui fasse la grâce de bien achever. M. Julien est un vrai bon homme , vrai israélite, in quo non est dolus. Je vous adresse ma lettre pour M. votre fils; je ne l'ai faite qu'à la hâte faute de loisir; mais j'ai cru qu'il falloit lui répondre, et le remercier de sa courtoisie. Je prie Dieu de bon cœur qu'il lui fasse ta grâce de lui ressembler , c'est-à-dire d'être bon médecin , fort homme de bien et bien savant, summœ p^obilatis , et profftndœ eruditionis, qui sont les qualités qui conviennent fort à un homme de notre profession , et in hoc voto desino. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 31 mai 1667.

A PALCOlfKT. 667

LETTRE DGCLIII. — Au même.

le vous ai mandé la reddition de Douay. Le roi viendra dans peu de jours à Compiègne y voir la reine, qui est un peu malade. On dit qu'il veut laisser un peu rafraîchir son armée, et ensuite assiéger quelque autre place. Je voudrois que nous tinssions Ostende et Namur. Ces deux extrémités nous donneroient bientôt le dedans du pays : Anvers, Bruxelles, Cambray, Lille, Mons, Yaleuciennes et Louvain ne tarderoient guère à venir au pouvoir de la France. 11 y a apparence que la maison d'Autriche est bien abattue. Je souhaite que Dieu donne de bons conseils à notre bon et grand roi , et mtttat ei auxilium de Sancto et Sion tueatur eum. Quelques uns disent que la première ville que le roi assiégera sera Cambray.

On chanta , ce 12 juillet, le Te Deum à Notre-Dame hier avec grande solennité et les cérémonies accoutumées pour la prise de Douay. Je suis bien aise que Ton imprime l'Hygiène de M. Goutier. Il vous a bien de l'obligation de lui avoir pro« curé un libraire: il n'en auroit jamais pu trouver h Paris,

tant les choses y sont misérables.

Le jeune M. Daquin n'est pas de notre faculté, mais il a épousé la nièce de la femme de M. Valot. Si fortima volet ^ fies de rketore consul , si volet hœc eadem , etc.

Le roi s'en retourne en Flandre, où bien des villes se rendent l'une après l'autre. On parle de quelques troupes que l'empereur doit envoyer, mais cela ne fait peur encore à per^ sonne. La paix est faite , dit- on , avec les Anglois et les HoUandois ; si cela est , Ostende ou Namur sauteront cette année.

Le maréchal de Grammont est parti pour Bayonne , et se retire de la cour, de regret qu'il ne peut obtenir du rot le rap« pel de son fils , comte de Guiche. Les Gantois ont demandé au roi la neutralité , qu'il leur a refusée. M. le Dauphin et le conseil reviennent à Paris. I^ reine va sur la frontière. La

668 I.KTTRIS DB GDI patin

tranchée est ouverte à Courtray. Je vous baise les mains, et suis de tout nion cœur votre , etc.

De Paris , le 15 juillet 1667.

LETTRE DCCLIV. — Au même.

On chante aujourd'hui le Te Deum à Notre-Dame pour la prise de Courtray. L'armée du roi marche (ce 26 juillet) avec de la provision pour huit jours , ce qui fait soupçonner un grand dessein.

M. le chancelier et le conseil retournent à Compiègne, parce que M. le Dauphin y est, et qu'il ne peut être sûi*enieiit ramené ni à Paris, ni à Saint-Gemiain , ni au bois de Vincennes , parce qu'il y a de la petite -vérole.

Les Anglois ont fait leur paix avec nous et les HoUandois ; elle est signée et ratifiée ; ils y ont été obligés par le mauvais état de leurs affaires , mais pourtant elle n'est point encore publiée.

On a publié, par toutes les paroisses de Paris, un monitoire très important, lequel contient plusieurs chefs d'accusation contre une certaine guidante , etc. C'est un monitoiils hardi, violent, médisant et diffamatoire; c'est une pièce dangereuse et diffamante pour les horribles choses qu'elle contient. On l'explique ici de madame de Fouquesolesi nièce de M. le président de Nesmes , fille et sœur de MM. Derbigny , maître des requêtes ; elle faisoit ici la dévote et la trésorière des pauvres ; elle a emprunté plus de 700,000 liv. à plus'eurs particuliers, et après elle a fait un trou à la lune, et s'en est allée, ou s'est si bien cachée que l'on ne sait où elle est aujourd'hui. On lit ce monitoire à toutes les portes (les églises, et dès que l'on en a arraché un, on y eu met un autre , adeo verum iltud Dornim Bmtdû\ popidus, /ex, grex ,

A PALCONET; b59

-mtaidm amnis facit histrionûain. Je vous baise les mains, el suis de toute mon âme votre » etc.

De Paris , le S9 JuiUet 1607.

UETTRE DCCLV. - Au même.

M. le premier président me retint hier à souper avec moii fils Carolus , après qu'on fut sorti de son académie de belle littérature. Il nous a mis tous deux dans ce nombre avec seize autres honnêtes gens , qui composent cette compagnie, qui se tiendra tous les lundis depuis cinq heures du soir jusqu'à sept. Hier, mon fils aîné, Robert Patin , prit possession de la charge de professeur royal , dont je lui ai obtenu la survivance. Cela est arrivé de bon augure , car il a célébré par sa harangue son jour natal , étant né le ir d'août 1629. Je prie Dieu qu*il en jouisse longtemps. J*ai fait élever mes enfants avec grand soin et grande dépense, j'espère qu'ils en cueilleront d'agréables fruits. Il est vrai que nous sommes dans des temps assez malheureux où la vertu , dénuée de l'appui de la fortune, ne promet rien d'assuré. Brotus crleroit encore aujourd'hui s'il yivoit (l).

Monseigneur le Dauphin est malade. On fait ici des prières publiques pour sa santé. Oh ! Seigneur, que le malheur de sa mort n'arrive jamais de nos jours ! j'aimerois mieux mourir que de voir mourir à Compiègue ce petit prince , qui est nécessaire à la France et même à toute l'Europe.

On tient ici pour assuré que les eaux lâchées des écluses par les habitants de Termonde en ont empêché le siège ,

(1) £t dans quelle époque ne crierail-il pas ? les conteuporaiiu soot ékroeliemeot les mêmes , le siècle où ils vivent est le pire de tous; à leurs yeux , il y a toujours des étables d^Augias à nettoyer. Mais on a beau dire et se plaindre , par la force même des choses , au-dessus du fait se trouve le droit, au-dessus du succès se place la Justice; s*tl eu était autrement, toute société périrait. (R. p.;

et que c'est Lille en Flandre qui est aujourd'hui assiégée. Je suis , etc.

DeParîfl,le12aoftt1067.

LETTRE DCCLVL — .4m mhne.

Nous avons ici un de nos collègues fort malade de diffé* rents symptômes qui le menacent de mort. Ce seroit pourtant grand dommage . car il est grand serviteur de Dieu , excepté le corps et Tàme. C*e$t notre maître le vénérable Elie Beda, autrement nommé» par son nom de guerre, le sieur des Fougerais.

On parle ici d*un certain Parisien , nommé Saint-Genis « jadis conseiller au Chfttelet, qui, après avoir mal fait ses affaires, a été surpris et pendu dans Collioure, au comté de Roussillon , atteint et convaincu d'avoir voulu solliciter à défectionet trahison, pour le roi d'Espagne, les principaux oilR* ciers de ladite ville. Oh I maudite nation , que tu es malheureuse de tant aimer l'argent I C'est ce que l'empereur Charles- Qnint^reprochoit à nos François (i).

On ne fait point de difficulté de croire ici que Lille se rendra bientôt au roi. C'est une grande ville , belle et riche, dans laquelle sont beaucoup de marchands à leur aise , qui aime^ rout mieux se rendre que de se laisser prendre et piller par nos soldats. Autre nouvelle : le tonnerre tomba avant-hier au marché aux chevaux , qui étoit plein de monde. Il y a tué un marchand , une femme, le mulet des cordeliers et celui qui le menoit vendre. Si bien que voilà saint François réduit à aller à pied , puisque le tonnerre a tué son mulet. Aujourd'hui nous avons encore eu un grand orage de tonnerre et de pluie qui a fait peur à bien du monde; mais. Dieu merci, personne n'en est mort. Je suis , etc.

De Paris, le 19 août 1067.

(i) Mais qu^aurait dit noire auteur s'il eût vécu en Tan de grice 164A ? encore une fois , tic olim nunc hoâie» ( R. p. )

A l'ALCOKËT. 661

LETTKE DCCLVII. — .1m mme.

Je vous mandai hier (ce 24 août ) la mort du ftieur des Fou«* gérais et de M. le président Viole ; nous avons une autre mort fort étrange , c'est de M. du Buisson, contrôleur de U maison de M. le duc d*Enghien , qui a été assommé à coups de maillet par ses domestiques , dont il y en a trois prisonniers et qui ont déjà 'confessé le fait ; cela est airivé en Flandre. On dit que c'est une chose surprenante de voir comment cet assassinat a été découvert ; mais je ne m'en étonne pas» car Dieu fait des miracles à toute heure et à toute occasion, tant sur les méchants que sur les bons.

Les nouvelles de Flandre portent que le roi presse fort le siège de Lille, et que les Espagnols s'eflforcent d'en empocher la prise, qu'on la prendra pourtant dans peu de jours. Notre armée va grossir de plusieurs côtés, tant par les six mille hommes de 1 armée navale que M. de Beaufort a envoyés à Dunkerque que par Parmée de M. le marquis de Créqui , qui ctoit dans le Luxembourg, comme aussi par quelques autres régiments qui viennent de Bourgogne et de Champagne ; si bien que voilà une grande crise qui s'apprête pour une semaine ou deux. Je serai ravi de voir ce qu'a écrit votre M. P. Barra sur les Abus de la thériaque et de la confection d'hya^ cifithe. On ramène M. le Dauphin de Gompiègne à Sauit-Ger* main ; on dit qu*il se porte bien et qu'il n'a guère été malade; Il est an peu trop mélancolique; je souhaiterois fort qu'il ressemblât au bon roi Henri IV, son bisaïeul , et non pas au roi Louis XI , qui étoit un homme d'esprit, mais dur, dange* reux et même cruel ; il n'avoit pitié de personne , et traitoit trop rudement son peuple, propter peccata popiUof'um Deus sinit regnare tyrannwn.

Ceux de Lille parlementent; je prie Dieu que nous l'ayons bientôt et qu'elle nous demeure à jamais avec tout le reste des Pays-Bas. Les Hollandois se défient de nous , et ont notre voisinage pour bien suspect; ils en ont écrit au roi d'Angleterre,

qui a envoyé leur lettre à notre roi, qui aussitôt Ta envoyée ici à M. de Lionne, pour en faire ses reproches à Tambassadeur d'Hollande, M. de Beuninghen.

La capitulation est faite pour Lille; le roi y doit entrer dans trois jours. Le prince de Condé est dans Douai avec son fils malade.

Le rot veut donner des ordres à son armée plus utiles qu'on n'a jamais fait ; et sachant qu'il mouroit un grand nombre de soldats, même d'officiers, faute d'être bien secourus, il a envoyé quérir trois habiles chirurgiens de cette ville, les sieurs Turbière , Gayant et Bienaise, gens très entendus en la gué* rison des plaies (1). On dit qu'il ira aussi quelque bon médecin, pour gouverner ceite barque médicinale, pour présider à l'hôpital de l'armée. Je vous baise très humblement les mains,, et suis de toute mon àme votre , etc.

4)ePari8,l(!26aoûtie(Rr.

LETTRE DCCLVIIL — Au mène.

Je vous mandai hier, ce 31 août, comment Lille s'étoit rendue au roi malgré les efibrts des Espagnols. On parle ici de 7e Deum et de la magnificence dont on recevra le roi à son retour de la campagne , après tant de villes prises. Dieu lui fasse la grÀce de continuer ses victoires , et enfin de soulager son pauvre peuple de la campagne , qui gémit si malheureusement.

On va recommencer l'impression de V Histoire du cardinal de Richelieu, faite par le révérend père Lemoine, jésuite, sur les mémoires dudit cardinal , qui lui ont été fournis par

(1) La chirurgie militaire existait à peine ; ce ne fut que longtemps après qu^un livre de quelque valeur parut sur cette brillante partie de Part de guérir : c'est le Parfait chirurgien d*arfnée,pur Soipion Abeille, Paris , 1696. C'est le même qui avait lait iiiq)rimer une ^ouvelU lUnoir^ dei 09 , ornée de vers. ( R. P. }

A rALCONBT. 863

madame d'Éguilion , nièce dudit cardinal ; c'est le premier tome que Ton commence , il y en aura deux in-folio. Dieu sait comment cette histoire sera plâtrée , tant de la part de récrivain , qui m*est fort suspect, que de celle du héros , qui véritablement a été un homme d'esprit , grand et relevé , mais emporté et passionné au dernier point , de la tbrtupe duquel la France se fût heureusement passée. Il y a apparence que cette histoire sera réfutée par celle que nous promet M. Mathieu de Morgues , sieur de Saint-Germain , qui commence à la naissance du roi Louis XIII jus(|u*à sa mort. Ce M. de Saint-Germain ne veut point que son histoire soit im« primée de son vivant , maie seulement tdt après sa mort , et m*a dit qu*il l'a mise entre les mains de gens qui ne lui man* queront point. Notez qu'il est âgé de quatre- vingt quatre ans ; je ne souhaite point sa mort, et j'en serois bien fâché , mais je voudrois bien avoir vu cette histoire, de laquelle je lui ai ouï dire de très belles particularités, et d'étranges vérités , tant aux dépens du cardinal de Richelieu que pour la défense de la reine-mère.

Nous avons ici un honnête homme qui travaille â un autre ouvrage fort différent : c'est la vie du bon Érasme , qui a été un grand et excellent personnage, qui mourut à Baie l'an 1Ô36, le 1*2 juillet. Il a eu le malheur de ne pas plaire aux moines ; mais cela lui est si commun avec tant d'honnêtes gens, que je n.e conseille à personne de s'en affliger. Id cine^ rem aut mmies créais curare sepultoê. Je ne serois point marri de voir tout cela avant que de mourir; mais quelqu'un dira que dans ces livres d'histoire il y aura bien des faussetés, peutêtre que oui; mais on répondra avec Sénèque : Qui9 unquam ab historico fidem exegit ? hoc /tabet vitium misera mortalitas , ut verts falsa multa intei*dum misceantur, Tertullien a nommé en doux endroits Corneille Tacite , mendaciorum loquacissiinum. Hélas! quediroit-il aujourd'hui de tant d'historiens qui ont écrit en France depuis tantôt cent ans ?

On a mis prisonnier un gentilhomme qui faisoit des demi-

écus d'or faux, il y a bien des gens en France qui font de la fausse monnoie en diverses façons. Le roi est attendu le 6 de ce mois à Saint-Germain. On a aujourd'hui chanté le Te Deum pour la prise de Lille en grande cérémonie. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 2 septembre JM7.

LETTRE DCCLIX. — Au mènie.

Ou parle ici d'une grande ligue faite entre François , Anglois et Portugois. Les Hollandois doivent aussi être de la partie ; mais ils ne parlent pas encore bon françois. Il y a encore quelque chose qui les retient da côté d'Espagne. Mais n'est-ce pas aussi quelque intérêt qui les touche par notre voisinage de Flandre. Il y a un vieux proverbe dans Aventin qui dit qu'il faut avoir leFrançois pour ami et non pour voisin . On dit que le pape se fait fort aimer à Rome en ôtant des impôts que son prédécesseur avoit mis sur la gabelle. Plût à Dieu que nous puissions bientôt voir ici la même chose, de tant d'impôts que nos deux bonnets rouges ont par ci-devant mis sur nos denrées.

M. le premier président a marié sa fille ataée , comme vous savez , à M. le comte deBroglio , jeune seigneur de vingt^trois ans. J'ai aujourd'hui appris que sa seconde fille est accordée à M. le procureur-général , dont le bisaïeul étoit un très illustre personnage, H. Achille deHarlay, premier président du parlenient sous Henri III , et qui fut le premier gendre de Christophe de Thou , père de Jacques-Auguste de Thou , qui fut président au mortier, et qui nous a laissé sa belle histoire. Ce M. le président de Thou, qui mourut Tan 1617, a été père de François-Auguste de Thou, qui eut la télc tranchée à Lyon Tan \6l9y et père aussi de M. le président de Thou d'aujourd'hui et de madame de Pontac , femme de M. le premier président de Bordeaux. Je suis , etc.

De l'aris, le 9 septembre 1667.

A PALCONET. 665

LETTRE DCCLX. — Au même.

On fit hier, ce 14 septembre, de grandes réjouissances dans toute la ville pour la publication de la paix d'Angleterre. Le chancelier de ce pays-là est accusé de plusieurs fautes, comme d'avoir été cause de ce que les HoUandois ont fait sur la Tamise, il y a environ deux mois, d'avoir, durant sou autorité , confii'mé plusieurs ventes que Cromwell avoit autrefois faites , et d'en avoir pris de l'argent, d'avoir fait vendre Dunkerque.

Le roi a fait régler l'affaire des contributions pour la Flandre , et en a donné l'intendance à quatre grands seigneurs, savoir : MM. de Duras , du Passage, de Belfonds et de Grandpré. Le roi a donné huit jours de vacances à MM. du conseil , Colbert, le Tellier et de Lionne. Lui-même vouloit aller à Villers-Cpterets , en Picardie , y passer quelques jours avec M. et madame la duchesse d^Orléans , mais il n'ira poiiit à cause de quelque petit démêlé intet' utramque junonem.

L'empereur lève das troupes en Allemagne |K)ur envoyer hiverner en Flandre ; mais on prendra encore quelque bonne ville avant qu'elles soient arrivées. Ce pourra bien être Valenciennes ou même Cambray; d'autres disent Aire» qui em« pêche le commerce de Saint-Omer.

On envoie des troupes en Catalogne pour y faire une armée de 10,000 hommes, afin d*empêcher les Espagnols de nous pouvoir nuire de ce côté-là.

U Abrégé de l'Histoire de France in-quarto en trois volumes de H. de Mézeray est en état d'être achevé bientôt ; il n'y a plus que deux feuilles qui avoient été laissées et réservées pour quelque raison particulière; il a fini en l'an 1610, à la mort de Henri IV, et n'a pas osé entrer dans le tempétueux règne de Louis Xlli. Je crois qu'il a suivi le conseil d'Ovide au premier livre des Fastes :

His dictiiy poitquam nostros pertenil ad anpws^ Subslitit in mcdio prteseia iingua sono»

Je VOUS baise très humblemdnt les mains , et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris , le 16 septembre 1667.

LETTRE DCCLXl. — Au même.

J*ai vu aujourd'hui trois quartanaires en divers endroits , dont le plus jeune a plus de soixante ans , mauvais manteau pour rhiver, senes chronicis morbis commortuntur^ quartavn juvenibm tormentum, senibiismors. Un de ces trois malades est taxé à la chambre de justice à un million, qui est un mal que le quinquina ne peut ôter, qui pareillement n*ôte guère la fièvre quarte. Les moines et les empiriques font trop valoir cette poudre , mais le monde veut être trompé (i). Nous avons aussi déjà plusieurs rhumatismes fort douloureux. Ce sera bien pis l'hiver prochain , quand le froid aura empêché Tinsensible transpiration , qui est si nécessaire , et quand on commencera à boire du vin nouveau. Il y a du bruit à Londres , où le prince Robert a donné un soufflet à un secrétaire d'État, nommé M. Hamilton. On dit que cette affaire sera cause qu*H y en aura de pendus, ce qui arrive souvent en ce pays-là par la félonie de ces insulaires , qui sont ordinairement gens cruels , méchants , poussés d'intérêt , et de diverse religion , Religio peperit scelerosa atque impia facta.

Nous avions en Pologne un de nos médecins, nommé M. Germain , homme d'honneur et savant. Il y étoit allé pour la défunte reine, et y a demeuré quelques années auprès d'elle; enfin , dès qu'elle est morte sf/ncope cardiaca, il est revenu à Paris. Il m'a aujourd'hui , ce 8 octobre , rendu visite, et m'a appris que tout ce pays-là est bien barbare pour

(1) Malgré les anathémes de Gui Patin « on voit que le quinquina nMtail nullemenl abandonné. Ce fut quelque temps après que Louis XJ V acheta vingt*quatre mille francs, du médecin an{;iai» Talbot, une irès bonne préparation de ce médicament. (ft. P.)

A PALGdNBT. 667

hi médecine. Heureux sont ceux qui vivent en France , el qui y demeurent dans les grandes villes , telles que sont Paris et Lyon; les autres même sont encore bien grossiers. • i

. Un des nôtres , nommé Raphaël Maurin , qui étoit ei^^ Flandre, médecin de ThApital de l'armée, y est mort de fièvre continue. En voilà six en dix mois ; si Dieu veut , il n'en mourra plus; au moins Je souhaite de bon cœur qu'il n'en meure aucun d'ici à dix ans. Ce Raphaël Maurin étoit fils de Jean Maurin , Provençal , qui mourut ici tout tabide, il y a quatre ans passés : c'étoient des Provençaux qui avoient bien plus d'esprit que d'argent. Mais, s'il vous plaît, apprenez-moi qu'est devenu M. de Lorme. J'avois oui dire qu'il avoit dessein de venir à Paris ; Dieu le veuille bien conserver et vous aussi, et tout ce qui vous appartient.

Les Espagnols ont attrapé le courrier Héron , et lui ont pris un mémorial important, que le roi, qui est à l'armée, envoyoit à M. dé Lionne, qui est à Paris. Ce mémorial étoit apostille de la main du roi sous tous les articles dont H. de Lionne étoit en peine, si bien qu'ils en ont découvert beaucoup de choses qui devroient être secrètes , et ils en sont tout glorieux. Le roi, de sa part, en est bien fâché et moi aussi. Je vous baise les mains , et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris, le 11 octobre 1667.

LETTRE DCCLXn. — Au même.

1. le prince de Condé ira bientôt vers la Franche-Comté , .faire revue des troupes que nous avons en ce pays -là, et après avoir fait ici un tour, il partira tôt «près pour faire la guerre en Allemagne, avec M. le duc d'Enghien, son fils unique. Les Suédois se sont déclarés pour nous , à la charge (jue , quand notre roi voudra , ils entreront dans les terres de l'empire. On dit aussi que les Anglois sont de notre parti , et nus amis. Nous aurons pareillement une armée on Catalogne, de sorte qu'on peut croire qu'il fera bien chaud l'été prochain

dans tout le voisinage de la Firance. L'impératrice est accou* cbée d'un fils : voilà la maison d'Autriche fortifiée d'une tète dont elle avoit besoin ; mais cet enrant est encore bien petit ; qui n'en a qu'un n'en a point, unus homo, nullus komo : les mâles , dans une grande famille , sunt fulcra et cotumnœ diu* tumitatiSy quamvis non œtemitatis : l'éternité n'appartient qu'à Dieu, c'est un privilège qui est fort au-dessus de la condition mortelle.

Vous avez sans doute ouï parler d'une nouvelle traduction que les jansénistes de Port-Royal ont faite du Ninweau Testament , qui a déjà été imprimé plusieurs fois : plusieurs geiis s'en louent fort; mais il y a ici , ce 16 octobre, un savant jésuite lorrain , père Maimbourg , qui tâche de la décrier, et qui prêche contre tous les dimanches dans Saint-Louis , avec beaucoup de chaleur, d'animosité , et peu d'avantage , car les rieurs ne sont point de son côté. Il attaque des gens qui sont très habiles et qui se défendront bien, outre qu'ils ont bien des partisans. Il court dqà quelques feuilles de critiques contre lui ; mais on dit que tout cela ne sera rien auprès d'un livre qui viendra ci-après contre lui , et contre toutes les escapades qu'il a faites en la chaire, depuis qu'il a entrepris de réfuter cette nouvelle version du Nouveau Testament ^ et tout au moins il a affaire à d'étranges gens , qui écrivent fort bien, et qui sont fort savants. Les jésuites ne manqueront pas toujours de reprendre ceux qui les haïront , comme les précepteurs du genre humain; mais je ne sais pas quand ils feront mieux que les autres, tout leur fait est lvï\M:communi cudunt carfnim triviale numeta. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon coeur votre, etc.

De Paris ,\tiS octobre 1667.

LETTRE DCCLXIII. — Au mène.

On parle ici de ta paix , mais on ne laisse pas de penser à la guerre ; il y a quelques mésintelligences entre nous et les

A FALCONKT. 669

Hollandois ; ils voudroient demeurer neutres dans notre guerre avec les Espagnols , mais le i*oi leur A mandé qu*il ne veut point de cette neutralité. M. de Belfonds a défait 700 hom« mes de la garnison de Cambray qui alloient à la picorée.

La peste est bien forte à Lille en Flandre r ils ont envoyé au roi des députes pour le prier de retirer de ladite ville la moitié de la garnison , qui est , disent-ils , si grosse , qu'elle y est superflue II est ici mort un conseiller de la grand*cham< bre, nommé M. Benoise; il n'a été que quatre jours malade, et est mort aux champs ; il étoit fils d'un mattre des comptes, qui en sa jeunesse avoit été petit secrétaire de la chambre de Henri ni. Ce conseiller étoit aux champs, il a été surpris ()'un rhumatisme interne dans la poitrine ; il n'a pas été assez tôt secouru et a été étouffé en quatre jours , sans avoir été saigné ce qui l'auroit pu guérir et empêcher la suffocation.

Madame la duchesse d'Engbien est accouchée aujourd'hui , ce 5 novembre, d'un garçon. Voilà grande réjouissance à la maison de Condé , et même à la maison royale par ce nouveau prince du sang ; le roi en a témoigné une grande joie, et en a aussitôt envoyé faire son compliment à M. le Prince, à M. le duc d'Enghien et k Taccouchée. Il n'est jamais trop de princes du sang quand ils sont sages ; mais de ces autres petits principions, tels qu'étoient ceux de Lorraine, il y a plus de cent ans et au-dessous, il n'y en a eu que trop, l'histoire de 1588 et les États de Blois en font ample foi, aussi bien que rhistoire de Charles VI , des deux ducs de Bourgogne , Jean et Charles , et de Louis , duc d'Orléans, traîtreusement massacré l'an 1 407, qui fut grand-père de Louis XII , père du peuple, qui a été un des meilleurs rois qui aient jamais été en France. Je vous baise les mains , et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, le 2t novembre 1667.

LETTRE DCCLXIV. - Au même.

Il y a ici de bonnes gens qui disent que Ton traite de U paix , et je prie Dieu qu'elle soit bientôt conclue au soulagement de tant d'honnêtes gens qui souffrent trop durant la guerre, à l'avantage de toute la France et môme de toute la chrétienté; mais il y en a d'autres qui veulent passer pour' bien plus uns, qui se moquent de cette prétention de paix; ils disent que le roi aura 8j,000 hommes le mois de mars prochain, et que quelque offre qu'on fasse au roi, comme il est le plus fort, l'Espagnol n'en aura point meilleur marché que d'abandonner les Pays-Bas.

11 y a ici des gens bien étonnés pour la taxe que le roi a nouvellement faite sur diverses charges, comme des huissiers de la cour, procureurs de la cour, procureurs du Châtelet et commissaires môme. Les conseillers du Châtelet sont taxés à j 5,000 livres , et néanmoins il y en a d'entre eux qui ont payé 22,000 écusde leur charge. Ce qui en fait encore crier d'autres en une autre manière, c'est qu'après cette Saint-Martin, le roi veut que les nouvelles ordonnances de son Code soient exac* tement observées , de quoi se plaignent fort hautement les procureurs utriusque furi. M. Tarchevêque de Paris a défendu (ce 20 novembre] la lecture de la nouvelle version du ?iouveau Testament^ faite par MM. les jansénistes de Port- Royal , et menace d excommunication ceux qui auront la hardiesse d'y contrevenir. On ne fait pas grand état de cette défense ; maître Gonin est mort , le monde n'est plus grue ; cette excommunication est briUwn fulmen , dont il n'y a plus guère que les sots qui en fassent état. Je pense que les jansénistes feront là-dessus de belles réflexions, et peut-être aussi de bonnes réponses.

J'ai été aujourd'hui (ce 18 novembre) chez M. le premier président à l'assemblée de cette Académie qu'il tient tous les lundis, où l'on dit de fort bonnes choses. Le P. Rapin, qui

À PALCONET. 6^1

est un jésuite très savant , y a discouru sur la préférende de Virgile à Homère, et a fait des merveilles. M. le premier président a demandé si personne ne s'opposoit à ce sentiment: voyant que tout le monde se taisoit , il a voulu que mon Capolus parlât, se souvenant qu'il l'avoit autrefois entretenu sur la gloire'd'Uomère. Je fus ravi de lui entendre dire que « se voyant forcé de répondre à un adversaire de la force dil père Rapin, il se trou voit bien embarrassé ; qu'animé pourtant du commandement qu'on lui en faisoit, et de Taudience dont on l'honoroit, il feroit souvenir la compagnie de quelques avantages d'Homère sur Virgile; qu'il n'y auroit jamais eu de Virgile s'il n'y avoit point eu d'Homère ; que celui-ci a fait le plan, que l'autre n'a que poli; qu'Homère a été universellement reconnu pour le père de la philosophie , de l'histoire , de la poésie et de la littérature ; ()ue tous les siècles lui ont décerné des honneurs qu'on n'attribuoit qu^aux rois ou aux dieux ; qu'on lui a élevé des statues par toutet la Grèce; qu'on s'y est servi des monnoies qui portoient son, nom et son portrait , et que les plus grandes villes du monde se sont toutes attribué la gloire de sa naissance ; qu'il avoit des médailles des Smyrniens et d autres peuples en sa faveur, et qu'enfin rien ne se trouvoit de pareil dans la fortune de Virgile , dont la faveur d'Auguste faisoit le plus bel endroit. Qu'en direz-vous , monsieur, pour un plaidoyer fait sur-lechamp ? M. le premier président lui en témoigna beaucoup de satisfaction , et même en soupant, il lui dit : Je ne sais comment votre père l'entend, il vous devoit laisser au barreau , nous vous aurions donné d'autres emplois que de soutenir la réputation d'Homère.

J'ai vu ce matin malade un capitaine qui prend intérêt à la guerre , et qui a peur de la paix ; mais il dit pour consolation que, si le roi fait la paix, il enverra des troupes en Pologne et jen Candie contre les Turcs; ainsi à quelque chose malheur est bon ; les grands États ressemblent à ces corps sanguins

l qui ont besoin d'être saignés souvent cl désemplis en diverses

\ façons pour empêcher qu'ils n'étouffent.

M. de Brousselle , conseiller aux requêtes du palais , est mort de la pierre qu'il avoit en la vessie ; il n'a point voulu être taillé, à quoi il étoit exhorté il y a longtemps. Il étoit neveu de celui pour qui on fit des barricades l'an 1648. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 24 novembre 1667.

LETTRE DCCLXV. — Au même.

Je suis bien aise d'apprendre qu'on achève l'édition de la Physiologie et Pathologie de Gaspard Hofroann , chez M. Anisson ; car j'ai encore de lui deux autres manuscrits très bons» qui pourront quelque jour paroltre quand j'aurai été assez heureux de trouver quelque libraire qui en voudra entreprenddro l'impression.

Dans peu de temps le roi , la reine et M. le Dauphin iront k Saint-Germain I d*où, après quelques jours , ils partiront pour aller plus loin, et ils ne reviendront que longtemps après. On dit qu'ils iront vers la Lorraine , et qu'on a arrêté tous les grands bateaux qui sont sur la rivière pour y envoyer du canon, et que* cela menace la Franche^^Comté. On dit aussi que l'électeur de Brandebourg donne au roi douze mille hommes.

On dit de mauvaises nouvelles de Candie , et qu'enfin les chrétiens la per^lront , puisque les Turcs s'y obstinent si fort, et que les Vénitiens ne la peuvent conserver. L'Europe est au* jourd'hui, ce 1 6 janvier, presque en pareil état qu'elle fut l'an 1453 , lorsque Mahomet prit Constantinople. 0 ddorl

Gomme le roi va bientôt sortir de Paris , il a mandé à mes** sieurs du parlement qu'ils vinssent le trouver au Louvre pour recevoir ses ordres avant que de partir ; ce sera pour demain à deux heures.

A FALCONBT. ^573

On a soupçon de la fidélité du duc de Lorraine, et on craint qu'il n'ait traité de nouveau avec la maison d'Autriche, et c'est ce qui fait aller le roi de ce côté-là. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 17 Janvier 1668.

LETTRE DCCLXVI. — Au même.

Je vous écrivis dernièrement touchant l'affaire de mon fils^ à laquelle je m'attendois que la connoissance de la vérité et le secours de nos bons ainis pourraient remédier; mais l'espérance, selon le sentiment de Sénèque, est le songe d'un homme qui veille. Néanmoins , puisqu'elle est une vertu , je ne la voulois pas abandonner quoi qu'il en dût arriver, car il est permis môme aux plus méchants de songer et de se tromper. Tout le monde le plaint, personne ne l'accuse, et hors de quelques libraires, il est aimé de tout le monde. Cependant il est absent et nous l'avons obligé de »'y résoudre malgré sa stoïcité. Il avoit toujours espéré que la justice du roi s'étendroit jusqu'à lui , mais nos ennemis ont eu trop de crédit. Cependant , pour adoucir notre plaie, on dit : l"* que c'est par contumace que son procès lui a été fait , comme à uu homme absent qui n'a pu se défendre; 2" que ça été par commission souveraine et particulière sans droit d'appel , ce qui est extraordinaire et marque d'autant plus le dessein qu'on avait de le perdre ; 3'' que la plupart des juges ont reçu des lettres de cachet et de recommandation sur ce qu'on avait besoin d'un exemple. Mais à quoi peut servir cet exemple? Est-ce que tandis que les Hollandois et autres impriment des livres d'histoire, et principalement de la nôtre, dont les auteurs sont à Paris, on pourra ôter aux particuliers l'envie et la curiosité de lire ces nouveautés ? 4° On allègue que c'est un homme de grand crédit, qui étoil noire partie secrèle, qui

flT4 LETTRM DR ftCJI PATIN

^H>iiss()ik *Hi la roue ei qui brtguoit contre nou3 (t), fmrce (411*011 a trouvé parmi ced livres quelques volumes du factom de M. Fouquet et de l'histoire de l'entreprise de Gîgéri. Que ne punissent-ils donc les auteurs de ces livres? Que n'en empéchent-ils l'impression en Hollande» ou que l'on n'en apporte en France? Tous ces livres et d'autres pareils ont été vendus à Paris par les libraires an Palais et à la rue Saint- Jacques. C'est faire venir Tenvi»' de voir ces livres que l'on veut supprimer et caoher avec tant de rigueur. Je m'en rapporte à ce qu'en dit Tacite dans ses Annales , livre quatre , chapitre 34 ^ en parlant de Cremutim Cordm. C'est donc à tN>n droit que tant de gens demandent ce que Juvénal a dit quelque part de Séjan : Sed qno cecidit mh crimine? où est ce grand crime? qu'a fait cet homme pour être si injustement traité? On a nommé trois livres, savoir, un plein d'impiété; ë'est un Uvi^ huguenot , Intitulé : i'Anrttomie de (a }fe9se, par Pierre Dumoulin , ministre de Charcnton ; comme si l'inqui^ Sition éloit en France ; c'est un livre de six sous. Paris psl plein de tels livres, et il n'y a guère de bibliothèques où l'on h'en trouve et même (îhez les moines; il y a liberté de conscience en France, et les libraires en vendent tous les joui's. Il est même permis à u!t homme de changer de religion et de se Taire huguenot , s'il veut, et il ne sera pas permis à un homme d'ctude d'avoir un livre de celte sorte, car il n'en avott qu'un seul exemplaire. Le second étoit un livre, à ce qu'ils disent, jcontre le service du roi ; c'est le Bouclier d'Etat qui s'est vendu dans le palais publicjuement, et auquel on imprime ici deux réponses. Le li-oisième est l'Histoire galante de la cùttr , qui sont de petits libelles plus dignes de mépris que de colère. Je peuse que ces trois livres ne sont qu'un prétexte , et qu'il y a quelque partie secrète qui en veut à mon fils et qui est la cause de notre malheur. J'espère que Dieu , le temps et la phi-

[i) Cet homme de grand crédit était Colbert, qui ne pardonna jamais à aucun des partisans de Kouquel. ; R. P. ^

losopUe noua détivrevont et nous «leHroirt ejk repos .; e( en attendant, Seigneur Dieu , dopne^-nous patience. Il faut ô^pf en ce monde enoluine eu marteau. Je ne me suis jfimais domté grand souci ; mais en voiei bien tout d'un coup à ioon &ge de aoiiante-sept ana. Il faut supportai patiemfp^n^ PC k quoi on ne peut apporta aucun remède. Enfin ,- Oien i'4 voulu ainsi.

On dit ici que les HoUandois iont bien empêchée à dQDP^r contentement au roi , qui leur a dit ep ps^^l^Dt à leur 4ll>b^r sadeur extraordinaire , M. Beuningllôn ; te fnt roi mon gruiidpèi'e WM a éievé$ , mwn père vous a c(mse9Dé$ , et moi je vq^j^ ruinerai quand je voudrai , $i vous n'êtes sages. Yoilà parler dignement et en grand prince tel qu'est le roi, et oomnie LiQtvgin le sophiste, en son livre du Sublime ^ loue Ifoïsa «ravoir dignement fait parler Dieu en la création , lorsqu'il l'intrpduit en disant : Que nui parole 8oi( faite. Dieu i)ous veuille , par sa sainte grâce conserver un si bon et si saga prince, Oi) dit que si la paix étoit faite nous verrions bientôt le siècle d'or. Je cousons de mourir dès que je l'aurai vu ; et cependant j'espère que le roi par sa bonté et sa justico me rendra un jour mon His Carolus, en qui je mets toute ma consolation (l). Je suis, etc.

De Paris , le 7 mars 1608. -

LETTRE DCCLXVII. -^ Au tnémê.

Hier moyrut ici un fameux avocat en pariemani nommé M. Langlois. MM. Brnyer, Pijart et Petit Tavoienfr traité, il leur dit , par une fantaisie de malade , qu'il ne vouloit plus rien faire. Il prit M. Daqiiîn le père qu'il a encore quitté , et se mit entièrement entre les mains de votre M. Picolé de Be-

(1 ) Ses vœux ue furent point réalisés et il en mourut de ctuigrin.

laistre , qui lui promit de le guérir bientôt : aussi lui a-t-ll tenu parole , car en peu de jours il Ta envoyé en Vautre monde : Ignanu et ignarus nebulo disertum patromum misit tn eœlum. Ce Belaistre est étourdi comme un hanneton ; il tâche de payer de mine el ne sait ce qu'il Fait. Il dit le mois passé chez un de mes malades, qui étoit apoplectique, que si les mé* decins de Paris vouloient consulter avec lui , il leur apprendroit à guérir toutes ces maladies de tète : toutefois ce malade mourut quatre heures après.

(Tn parle ici de finir la chambre de justice , de supprimer tous les greffiers , et de réformer la chambre des comptes en y faisant suppression de grande quantité d'officiers , et même tous les officiers des cours souveraines qui ont été créés depuis Tan 1635. On parle aussi d'une suppression de la plupart des officiers de la gabelle , dont le grand nombre est cause de la grande cherté du sel. Gela fera bien parler du monde ; Mais il y a ici bien des plaintes depuis trois jours contre un grand froid qui a gelé les vignes d'ici alentour, et qui s'est communiqué jusqu'en Champagne et en Bourgogne ; mais ce qui est bien fâcheux pour d'autres , c'est qu'on dit qu'il n'y aura aussi cette année guère de fruits, qui est une autre manne pour de pauvres gens (l). La paix est faite; on dit que c'est la paix de M. Colbert. Je suis , etc.

De Paris, le 12 mai 1608.

(1) LUnconatance du climat de Paris, oo le voit, fut de toutes les époques; le priateoips y est surtout la saison la plus daagereuse et la plus perfide. Les auciens ont yanté le mois de mai parce qu^il est magnifique dans les climats où ils écri? aient. 11 en est tout autrement dans notre pays , et Von connaît à ce sujet le mot de Voltaire. A Paris . on a conser? é la tradition que le 31 mai 1793 , le jour même où la Convention nationale condamna si odieusement les Girondins, il y eut une gelée si forte, que tous les fruits de la terre périrent en partie; les f ignés f urtout en éprouvèrent un dommage considérable. Voyei la note t. II , pag. 76 , 80». (R, p.;

LETIRË DGCLXVlll. ^ Au tnéme. .

J*ai reçu le livre de H. Goniier, qu*il voue a dédié, et dont je Huis bien aise. Mais, à propos de livre, qui est celui que M* Spon m'a mandé être achevé à Lyon , savoir, XUiiioire du ministère du cardinal Mazarxn , et un autre de Febritm^ in<« folio, imprimé depuis peu à Lyon, fait par un médecin italien? J'en écris un mot à M. Spon , et le prie de me les envoyer.

On voit ici force soldats congédiés qui ont une épée au côté, point d'argent et qui demandent l'aumône ; ils trouvent plus de charité dans la ville de Paris qu'ils n'en ont trouvé en Tarmée.

Le roi a reçu du pape un chapeau rouge pour faire un car* dinal, duquel il fera présent à qui il voudra ; plusieurs croient que ce sera pour M. l'archevêque de Paris. Le roi envoie au pape six mille hommes pour les employer où il voudra ; on croit qu'il les donnera aux Vénitiens pour les employer contre les Turcs en Candie; ils ne le sauroient être plus utilement.

Le carrousel, destiné pour les plaisirs de la cour, à Versailles» est remis au mois prochain, quelques uns disent jusqu'après les couches de la reine.

Nous avons ici un des* nôtres extrêmement malade, qui est H. Germain Préaux , Âgé de soixante-quatre ans , et qui pis est , c'est d'une rechute ; ce seroit dommage qu'il mourût » car c'est un savant homme, honnête et digne de vivre. M. votre fils le médecin, que je salue de tout mon cœur, le connaît, il a été son professeur en botanique. La maladie de Soissons cesse , mais il y en a bien autour d'Amiens ; c'est peut-être le passage des soldats qui en est cause. Bon Dieu! qu'il arrive bien des malheurs au monde , dont les gens de bien no sont point coupables I Je lis dans mes mauvaises heures, et à mon loisir, pour tÀcher de me consoler, le livre de Justus Lipsius , de Constant ia; mais tout cela m'étonne et presque me ren-

678 LETTRES DE r,V\ PATIN

verse l'esprit ^ sic me ipsum decipio , et rideo me , je n*ai besoin que de patienoe , car totH U nonde ast plain d'embûches , de malice et d'affliction.

' Stadamt^ àt Tilteqnier , filte d« M. te Tellter, âgée de vingtsix ans, est ici Fort malade ; je 90ttli«it« fort qQ*«ll«gtién6se. Je vous baise Irè6 humblement len muins , «t mm de toute mon àme votre, etc.

DerarL%1e22juîn1(je«.

LETTRE DCaXIX. - Au mène.

Quelque envie que j'aie de vous écrire et de vous donner de nos nouvelles , j'ai demeuré \à fiiiile de matîln*e. li y a quatre jours Kpxe mouret ici madame de Vitleq«iier, fille de M. le Tellfer, secrétaire d'Étal. Elle a été emportée de U petite vérolie et -étoit grosse -de trois m«is. Voi4à une grande affliction pour miette famille ,.et mei^méme j'en aI grafKi i^ret. Mais il fMil prendi^ piat^eMce , la mort n'épargne pemonne. L*tm dît qu'il y a eu sédition dans Dole par la populace contre MM. du p'aryement. Héhis! <fue le monde «est nwiheilrettx eous le ma^squed'nne faus^ p<4itique avec laquelle il est «iqeufd'bui gouverné! MM. du parlement, les tMis cbembresnasemblées, cfrà oondamné^ moit f^air contuwiaee M. Tilier> reeeveor des consignât ion6, K\m «''et) ialki i4 y a «antét tréis mb bons du royaume , ^was ô'we «dteu àpensomnc^ M emportant beaucoup d^avgertl h plost^ecrns à qui H étoit M, Cet ho«in»e étoit fils d^un a\"ocat. fl a éfrét^oirtefller à Matz^ fmis maître de$ reqti^s , pais intendant des finances ; enfin receveur des cour signi^frioYis, et puifi lMirM|ileiiMK;ier. dadis-uii^nriperew romain (^isdtt : Omku 9f% M" ï^nwL BXrtmiT. J'ai fidi iûuêe sorte 4e persnrfTtaff^s; t*f efhi vpw'nsie^^m do ri(m, M. Tilior fMrorroit ai>- Jounlinii en dire presqtie autant. On tient {XHir certain qu'il est à Venise , quoique la plupart le eroient en AoUande. Vale,

•DëPàrîs,îe271mnl0to.

A FALCONBT. 670

LETTRE DCGLXX. — Au mérne.

Vous aaree pour nouvelle de ce pays que ie lieutenafitcriminel travaille au procès d'un prêtre accusé de sorcellerie ; mais je oe crois point à ces bagatelles. Detrto n'en a que trop dit, de même que Bodin dans sa Démonomanie ^ quoiqu'il n'y crAt pas iui-méaie etqu'it soit mort juif (1).

Un savant HoUandois, nommé Martinus Schoockius , professeur à Groniiif ue en philoaophie , est mort cliez l'électeur ^de Brandebourg, où il avoit été appelé par ce prince pour y décrire Tliistoire du pays. (1 a fait beaucoup de livres et étoit fort savant en diverses sciences ; mais il étoii grand ennemi de M. GroDovius , qui est aujourd'hui le docteur de Leyde le piiis émiiieot. Ce Martrb Sehoockius est celui qui avoit écrit entre plusieurs traités un de l'aversion que plusieurs ont pour le fromage , un traité de J« bière qu'il m'avoit dédié, et un de la fermentation.

11 fait ici fort chaud, mais il y a peu de malades; la raison en est dans Hippocrate ; c'est que les saisons sont comme ^les doivent être quand il fait bon été ; car alors il n'y a pas de dérèglement des saisons qui cause bien des maladies.

Deux voleurs d'église et de saints^ciboires ont été ce matin condamnés att Chàtelet à avoir le poing coupé et être brélés .tout vifs , ce qui a été exécuté aujourd'hui, ie suis , etc.

0e Paris , le 87 JuiNei 1666.

(1) Cet oufnige-de Bodin e9t*en effet rempli de préjugés et de superstitions ridicules ; ce qai 4^st 4l'autaDt plm étoniMDt ^«e l*«uleur n'avait que des principes religieux très relâchés , Jbiien q«Ml ne soit pas mort juif ainsi que le dit notre auteur. Ce méuie Bodin est Tauleur d'un livre ii»titulé la République , oà l'en -prétend que Montesquieu a pris ce qu'il a dit des climats ; mais Bodin, lui-même, n'a fait que répéter, et souvent fort mal i les idées d'Hîppocrate sur ce sujet. Voyez le Traité de Vair^ des eaux et des lieux , dans les OEuvret complètes d' Hippocrate , par M. Litlré , Paris, 1840, t. Il , pag. t2. (R. P.)

680 i.KTTRKS DE Gt'I PATIN

LETTRE DCCLXXI. -^ Au mène.

Il y a ici bien d&s gens qui parlent d'une nouvelle guerre ; mais je crois que c est qu'ils la désirent, et qu'ils s'ennuient déjà de la paix ; car autrement il n'y a nulle apparence.

Il est ici mort ce matin un vieux marchand de grande reputalion, âgé de près de quatre-^viugts ans , nommé Robert Po^ queiin , et après-midi on a mis un tableau à la croix du Trahoir pour huit Normands qui ont fait un vol insigne de 28,000 livres entre Ck)ûtances et Caen ; ils sont condamnés comme insignes voleurs à être rompus tout vifs , mais ils ne l'ont été qu'en peinture.

On parle de M. le prince pour être roi de Pologne ; mais le grand-duc de Moscovie demande la couronne pour son fils aîné, qui sera quelque jour grand-*due, et en cas de cette élection , il offre de se faire catholique romain.

Il y a de la peste à Rouen en sept maisons , et en quatre à Reims; il n'y en a plus à Soissons. On parle aussi du duc de Meu bourg pour roi de Pologne ^ et du prince de Bade-Baden.

La querelle des jansénistes et des jésuites continue toujours ; mais ceux-ci ne peuvent venir à bout de faire condamner les quatre évèques. On dit que M. l'évéque de Beauvais , qui est comte et pair de France, ne peut être condamné à Rome. Il n'y a que MM. du parlement qui puissent lui faire son procès. Il y a un livre nouveau contre les jésuites intitulé : La théologie worale des jésuites , in-quarto; on l'imprime en divers endroits in-octavo et in-douze. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 4 août 1668.

LETTRE DCCLXXII. - Au inéme.

Il y a voit ici un médecin qui éluit venu d'Amiens tout exprès pour faire fortune ici , et qui avoit de grands secrets

\ IfALCUNKT. 681

de la belle chimie , à ce qu'il disoit , qui est luort ici en deux heures d'une fine et forte apoplexie. Le médecin s*appeloit du Moulin , grand charlatan et fort affamé. C'est dommage qu'il soit mort pour lui-môme et pour les siens. Il se vantoit d'avoir un certain sirop de mars , avec lequel il promettoit des merveilles et vendoit des pilules à qui il pou voit.

Un des nôtres, nommé Antoine Ruffin» s'est fait chartreux. Les chartreux et les capucins sont les deux espèces de moines que j'aime le mieux. lis ne se mêlent point des affaires du nionde. On ne les voit point au palais, et je n'entends per* sonne qui se plaigne d'eux. M. Seguin , médecin de la feue reine-mère Anne d'Autriche , s'est fait prêtre pour le salut de son àme. L*on dit qu'il s'en va aussi renoncer à la Faculté. 11 a les mains garnies ; il ne sort pas de là , comme Bélisaire, les mains vides. Il a de bons bénéfices et bien de l'argent Pnmnium tacitwmitatis et fidelitatis.

In hoc urbe îwstra poptUariternimc grasscutur effectm quidain malignus ^ sed nondum pestilens et contagiosus^ dysenteriaet mesenierica et hepatica , quœ venœ sectione , refrigeiwitiian et leniter astringentium tmi indiget et blandioribus catharticis : dieam vero , et dyserUeria^ intestinorum affectm febrilis^ frequeruibus indiget enematis , sed refrigerantibus ex plantagine , centinodia , etc. Vole,

De ParÎB, le 28 août 1666.

LETTRE DCCLXXIII. — Au même.

On parle d'une ambassade du grand-duc de Moscovie. Le roi partira le I5septembre pourChambord, qui est une maison

royale près de Blois. M. de Guénegaud , secrétaire d'Etat, a reçu ordre de se défaire de sa charge. On croit que c'est pour M. Golbert , qui est aujourd'hui , ce 2 septembre , le lopanda, et tout-à-fait dans le crédit. On dit que lui seul fait tout, et qu'il va faire trois nouveaux tréspriers de l'épargne , de nouveaux intendants de finances et de nouveaux greffiers du conseil.

Nous avons ici un fort savant homme , de condition et de probité, qui a presque achevé la vie d*Erasme , et par là vous voyez qull y a encore d'honnêtes gens au monde qui chérissent la vertu. Il y a 200 ans qu'il étoît en nourrice , car H naquit l'an 1467, et à mon gré , il a été dans le christianisme le plus bel esprit après Saint-Augustin et Saint-Thomas-d'Aquîn , n*en déplaise à quelques moines qui ne l'aiment point , parce qu'il les a trop décriés et trop bien dépeints.

Il n'y a point ici de malades , sinon quelques dysenteries. Pour de la peste , il n'y en a point du tout. Celles de Bruxelles et de Rouen ont fait grand bruit, mais, par la grâce de Dieu, guère de mrf. Je vous avertis que je n'ai point reçu le livre de M. Bonet, médecin de Genève, que M. Spon vous avoit délivré pour moi. On dit qu'il y a un certain abbé qui compose la vie du cardinal Mazarin. S'il découvre tous seslarcins et ses tromperies, il faudra plusieurs volumes.

l'ai eu de bonnes lettres d'Allemagne; j'y apprends que mon cher fils Carolus s'y divertit en voyageant et visitant les honnêtes gens. Il a depuis peu été % Francfort , où notre bon ami M. SchefFer l'a très bien reçu , ainsi que M. Lotichius , M. Horstius et autres gens de lettres. On m'écrit qu'il ne fait qu'étudier, et qu'il ne s'afflige point trop d'avoir quitté son pays. Securus sine crimine vivit. L'électeur Palatin luf veut beaucoup de bien , et l'invite deux fois la «eminne à dtoer avec lui, et le fait appeler^ tous les divertissements de la cour. il s'est môme offert d'écrire au roi en sa faveur; mais Carolus est un stoïqoe qui dit ne vouloir son retour à personne qu'au r^i : c'eat on priAoe sage ^ tUtnl ; oa m'a perséeuté en eon nom ; il me fena revenir quand il voudra. Si cela n'arrive pas , j^ dirai avec Cc^as^t quelfues aulnes: 0 inf/taU f^ria ^ mm habebis ossa mea. J'ai bien plus d'envie de le voir qu'il a'en a à^ retourner. Mon 3>ien , ^qiiâiid sera-oe ? Je vous liaisc les Daaîua, et suis de tout mon ooeur vcÉre^ etc.

A FALCONKT. 6S3

LETTRE DCCLXXIV. — Ah même.

Le roi est encore à Chambord , ce t% odoh», mais on dit qu'il sera de retour à Siiaiil^atmtijn le 21 de m noie. On dit que raAiîre des juieéMeteB est terminée malgré tout i« erédit des féiuMes s frâq^e 1*^ p^p^ et le roi Tont ainsi désiré, dont tes bons iières «ont feil en odère. il. Amaalda tu le non^e (Hi pafu^ qm lui a fait frund «ceueil , et lui a promis mer^ veiUek ; mais le ptee Annal «st fort mal content de cet acoerd, qui s'est fait sans conseil , et mêoae sans aon eonflèniemeat.

Madame la duchesse d'Ehghien est accouchée d'un second fils. Voilà la maison royale , et en particulier celle de M. le Prince fortifiée d'une tête.

M. Colbert a fait arrêter prtaomiier uu de 6es principaux commis, nommé M. Deschiens, et Ta fait mener à la Bastille, fMis ou n'en sait fm encore les raisons. Les grands sent sujets à être trompés , et d'être infidèlement serHs : iticri «nrfor ei mgri ceior mulias Âabeat iiiecebm$ ad fencandnm : il avoit autrefois déposé contre M. Foucfuet, qui avoîl ètà son raal^ tM. M. Aoiilier Le jeune, maître des requêtes, a {oe^toe» tobre ) la cammisaion de lui faire «on procès , et a dé^à <eom-^ menoéde l'inÉerroger.

M. le niarédhalde Turenne s'est «nln oosYerti; il abjuré son hérésie dans Natre-Aame , «alnre les «lains de H. Térdio* v'éque de Parîe. On dit qu'il deviendra oonnétable, et «qu'il se resMriara , car il est venf de la fille de M. le duc de 4a lî'ûiroe ;

c'est UA esodleiMt Itomme « et qui 4es4 aimé de Août le «raoïide. M. le duc de Vesneail , âge de soiieanle^ndit ans, rid» de pkiMMrs Isonnas abbayes, sera enfin marié à la fille de M. ie chMfoelier, ^x\ est ueuve de feu M. de&olly. En tout âge on fait des {flftites, mais ce a'eet fins à neusde Jes esamin^. Le niî a «iquurd^bui (<e %% octobre) rendu use mite écèatante à M. ikiNiept; il anmt teusnae gardes arec réfwe nue. On ditqHeM» ColkMtJi, oeâ< «ictnhne, iaigautteetmpett

684 LKTTHE2» DK (iti PATIN

de dysenterie; c'est que sa tête travaille Irop. Il y a plusieurs grosses dépositions contre ce H. Descbiens , qui le pourront accabler ; il est si riche qu'il a fait envie : cita divet vel est iniquuê , vel iniqui hceres.

M. le oardinal Antoine , grand aumônier de France , et archevêque de Reims , est ici attendu pour ces fêtes prochaines pour sacrer M. Tabbéle Tellier, qui est coadjuteurde Reims. On dit que le roi donnera au roi de Pologne, Casimir, les bénéfices de M. de Verneuil. Le roi sera ici le 7 novembre. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 2 nofembre 1666.

LETTRE DCCLXXV. — Au même.

Je vous remercie de la vôtre que je viens de recevoir. Di* manche prochain , H. le Tellier sera sacré en Sorbonne pour coadjuteur de l'archevêque de Reims , par M. le grand aumônier. Pour M. de Turenne, les huguenots, qui sont en peine du motif de sa conversion, demandent en riant, si , en qualité de catholique romain , il trouve le vin meilleur qu'auparavant Ils sont pourtant bien fâchés de ce changement. Je suis bien aise d'apprendre que M. de Lorme soit votre voisin à Lyon, et que H. votre fils le fréquente, car je me persuade qu'il lui aura fait part de quelques belles connoissancos , mais je le prie qu'il ne se laisse point emporter à ses hyperboles , quand il s'agira de l'antimoine. Je sais bien qu'il purge beaucoup, et même trop. Il purge souvent le corps et l'àme en même temps. Il doit y avoir grande dififérence entre un homme sage et un charlatan. Vous savez que l'on ne peut procéder et aller trop sûrement en besogne quand il est question de purger les corps malades , principalement à Paris » où les corps sont merveilleusement délicats. Nos remèdes doux y agissent tout autrement et bien plus sûrement que les chimi*

A FALGONKT. 685

ques. Je V0Q8 puis jurer qu*ils ont ici perdu leur crédit. Guénaut, des Fougerais, Raiussant sont en plomb; ceux qui restent de la cabale sont étourdis du bateau. Vole.

De Paris, le 10 noTembre 1668.

LETTRE DCCLXXVI. — Au même.

Les boulangers de petits pains ont ici un gros procès contre les cabaretiers et hôteliers. Ceux-ci accusent les boulangers de faire leur pain avec delà levure de bièro, et non avec du franc levain Les cabaretiers sont accusés de frelater et mixtionner leur vin. C'est M. du Laurens, conseiller de la grande chambre, qui est le rapporteur de ce procès, dans lequel sont aussi enveloppés plusieurs autres chefs; outre que les charcutiers y sont aussi mêlés, qui sont accusés pour leur salé. Voilà ti*ois métiers de Paris qui sont bien échauffés les uns contre les autres. MM. du parlement ont député six médecins de notre Faculté desquels je suis l'ancien*, MM. Brayer, Blondel, Feraut, Courtois et Rainssant; ce dernier est tout jeune, et n'est epcore guère capable de juger; mais c'est qu'il est médecin de la Conciergerie. Nous nous assemblerons un de ces jours là-dessus, et ferons le procès à cette levure de bière , qui n'est qu'une vilaine écume.

M. l'abbé le Tellier a été sacré en Sorbonne , pour coadjuteur de Reims, par M. le cardinal Antoine, grand aumônier de France. M. A. Arnauld , docteur de Sorbonne , fait ici plusieurs visites chez ses amis en toute liberté ; son livre contre le ministre Claude est sous la presse. Le roi ira bientôt au palais pour l'extinction de la chambre de justice, à la réserve de quelques particuliers pour la suppression de plusieurs of* fices, et entre autres de secrétaire du roi. M. Deschiens est hora de prison , et a payé sa taxe.

M. Colbert est au lit de la goutte : le roi et M. le duc d'Or-

086 LKTTE» N OCI rATIN

léans lai ont rendu vîtite. JeToos baiae Its maiBB, et àuisda toute mon âme Yotre , ele.

De Paris, ie 13 noTemfere iMft.

LETTRE DCCLXXVII, — Au même.

On dit que le roi viendra au parlement le 8 de février, et ce pour la polette , et que sur la fin du mdnie mois, il partira d'ici pour un voyage de Provence. On dit qu'il nous vient ici de la part du Grand-Seigneur un chiaoun. Je vous envoie avec la présente une thèse nouvelle qui n*est point mal faite , et que j'espère qui vous agréera.

Nous avons ici perdu depuis peu un honnête homme, nommé M. Cramoisy, âgé de quatre-vingt-quatre ans, qui étoit le roi des libraires. On parle fort ici des amourettes de la cour et des courtisans. Jadis un savant Anglois, nommé Joaiines Sarisberiensts ^ évéque de Chartres, fit un livre rf^ niigis Cnrialium ; s'il vivoit aujourd'hui , H auroit assez de matière pour en faire deux autres (I).

On dit qu^enfin nous perdrons Candie , tanta fuit ignama aique socordia eorum quoinim interest. Les Turcs se moqueront de nous, et nous pilleront ; et puis sera vrai ce qu'a dit Clau* dien in Ruffinwn , lih. 2. Mais n'ont ils pas raison, puisqu'on les laisse faire ? Geticis Europa ca/erois tudibrio prœdœque datur.

Enfin le roi accorde la polette à MM. du parlement et à plusieurs autres officiers, hormis à MM. les trésoriers de France, et aux deux parlements de Bretagne et de Metz; mais elle n'est accordée qu'avec beaucoup de restriction, etc., et pour trois ans seulement , après lesquels le roi ne veut plus qu'il y ait de polette. Je vous baise très humblement les mains , et suis de toute mon âme votre, etc.

l)c Paris , le 6 féfrier 1669.

[i) Voyez la noie ci-desaus, pag. 831.

A FALCONKT. 087

LETTRE DCCLXXVIII. Au mente.

Plusieurs officiers tremblent ici de peur, faute de la polette que Ton attend de la bonté du roi. On parle ici d'une nouvelle guerre entre Tempereiir d'Allemagne et le grand-duc de Hoscovié, contre les Turcs. L'épigramme latine que vous avez trouvée dans ma dernière, Amor Vesanus, a pour auteur Steph, Bachot f méd, de Paf'i8{i), sur un écuyer du comte de Cursol , qui , de regret de n*avoir pas été correspondu en amour, d'une demoiselle qu'.il aimoit, se poignarda devant elle; il n'est pourtant pas encore mort : s il en meurt, on le

(1) Cet £tienDe Baohot élail un médecin auMÎ célèbre par ton voir que iwr son esprit et ton mérite littéraire. Set épigrammet latines lui firent surtout une grande réputation. 11 était né à Sens et il mourut à Parb le 18 mai 1688 , âgé de quatre-vingts ans. H a publié beaucoup d^ouvrages et des thèses assez curieuses. Nous n'en citerons que les suivantes :

Eit ne medicus philosophui î^cOtoç ? Affirm. 1646.

An patrum in naios abeant semine mores ? Affirm. 1649.

An Vwïui hystericis? Affirm.

Cette dernière thèse fit scandale ; on n^osa la soutenir aux écoles. Elle fut imprimée en 1674.

Son outrage ayant pour litre : Apologie ou défénu pmit la êaignéê contre les calomniateurs, Paris, 1646, in-13, fit tentation dans le temps ; mais Pouvrage le plus remarquable de Hachot est celui qui porte ce titre : Parer y a seu horœ subscesivœ , Paris 1686, in- 12. G^est un recueil de poésies latines , aiyourd^hui très rare. L'auteur le dédia à Lonb fioucherat , chancelier et garde des sceaux. Bachot devint dès lors célèbre. Benserade loi adressa une épigramme qui commence par cet vert ••

Grasd poêie «t gnad méAHis , Qael génie eftt égal au vùtre ?

Charpentier va plot loin , i( s'écrie :

Fflix cui gèminas concesnt Délias artâs, literndquéf tlftlit eint^^rtf /ronée t^mMtn.

688 LBTTRRS DE Cn PATIN

mettra dans la confrérie de ces amoureux fous dont parle Virgile, 6 Ënéid. en ces beaux mots :

Prorima deinde Unent masii loea , qui iibi leikt4m , ImonUs peptrerc manu » lueemque peroii » Projecere animaê : quam vellent œthere in alto , Nunc et pauperiem et duros per ferre Ictbores,

Madame d*EguilIon , nièce du cardinal de Richelieu , faisoit travailler sur ses Mémoires un jésuite, nommé le père le Moine, pour prouver à la postérité le crédit que ce favori avoit eu sur Tesprit du roi. Le premier tome étoit sous la presse, qui eût été bientôt suivi du second, mais on a changé d*avis, et on a tout-à-fait quitté la besogne. Madame d'EguilIon payoit 1 ,500 livres par an pour la pension dudit père et de celui qui écrivoit sous lui. Est-ce qu'il falloit un jésuite pour écrire l'histoire d'un cardinal? ou plutôt n'est-ce point que les bons pères passefins ne se voient guère plus en crédit, et qu'ils ne pourroient honnêtement soutenir tant de mensonges et de flatteries qui seront là ?

Plusieurs François reviennent de Candie, et entre autres M. le comte de Saint-Paul et M. le duc de Rouennois. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 22 février 1609.

LETTRE DCCLXXIX. Au même.

La pauvreté et la polette font belle peur à bien du monde, et en empochent bien de dormir à leur aise. Jamais le monde ne fut si pauvre ni si misérable de mémoire d'homme, et néanmoins la ville est pleine de fous qui courent les rues comme des corybantes masqués et non mas({ués, tandis que les gens de bien prient Dieu dans les églises, ou sont cacht^

dans les maisons. On se plaint ici tout haut de la misère du temps ; mais il y en ^ bien plus qui ne savent comment s*en mettre à couvert. Pour moi , j'ai toute ma vie présenté à Dieu la requête de Salomon, qu'il ne me donnât ni pauvreté ni richesse, mais je tremble quand je vois tant de désordres.

Un honnête homme m'a dit aujourd'hui que monseigneur le dauphin apprend merveilleusement bien, qu'il est fort gentil , et qu'il sera quelque jour bien savant. Dieu lui fasse la grâce de passer Louis IX en sainteté, Louis XII en probité, et Henri IV, son bisaïeul, en vaillance, en bonté et en raison , pour ne pas dire son propre père , notre bon ro^ Louis XIV en tout. Les pères de la société sont ici fort humiliés : les jansénistes ont remonté sur leur bête Depuis un mois en çà , plusieurs ouvriers ont travaillé à relier le livre de M. A. Arnauld contre M. Claude, ministre de Cbarenton. Il en a présenté un au roi, et après aux grands de l'Etat. Aujourd'hui on en promet la vente dans peu de jours. On dit que le ministre Claude a promis de se rendre catholique, et d'aller à la messe comme M. de Turenne, si on peut lui répondre à deux abjections qu'il a faites dans son livre, et surtout il prétend qu'il y a eu changement de doctrine environ le X* siècle.

Enfin nous avons passé la fête des fous. Les jours gras sont passés, le carême est venu, et plût à Dieu qu'il s'en fût aussi allé. Le bruit court déjà qu'on a tàté le pouls au ministre Claude , et qu'il branle au manche. Vous savez bien qu'il y a divers moyens desquels Dieu se sert pour attirer à soi les hommes ; la vertu des ministres n'est pas plus à l'épreuve que celle des pères de la société, qui n'en refusent que le moins qu'ils peuvent, ni les capucins non plus. Le PliUus d'Aristophane est un Dieu qui est aujourd'hui fort invoqué dans ce siècle. Je suis, etc.

De Paris , le 8 mars 1069.

ni. 44

LETTRE DGCLXXX. - Au même.

Depuis le 9 mars , j'apprends que peu de gens espèrent la polette, bien que plusieurs la souhaitent.

J'ai va aujourd'hui, en consultation avec MM. Braver et Moreau, un jeune homme de Lyon, fils d'un riche marchand nommé M. Beli , laborat intempérie calida et sicca viseerum ewn imminente siccitate puimonis : timeo phthisim aiite œstatem , imo omnia mihi videntur metuenda.

La cour va prendre le deuil pour un mois à cause de la mort de la princesse d'Inspruck , parente du roi et de la reine; elle étoit dans l'âge de treize ans, de stemmate Amtriaco.

Nouvelle est arrivée d'Espagne que le petit roi s'y porte moins mal , il ne pisse plus de sang , il est pourtant bien foible, ac vitreœ val^ttidinis. Bon Dieu! que nous verrions de remuements et de changements en Europe , si ce petit prince mouroit ! il y en a déjà assez.

On ne parle ici que du livre de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, qui est un gros in-quarto bien imprimé, que l'on vend 10 livres tout relié; mais tant de gens en achètent que l'on ne peut fournir d'en relier ; ils disent qu'il en ont vendu 1,500 déjà , et que l'on fait une autre édition.

On dit aussi qu'on a tàté le pouls de la bonne sorte au ministre Claude, et qu'il branle dans le manche. Si nous pouvons voir une fois ce ministre converti, cela fera un horrible scandale au parti huguenot, et néanmoins cela peut arriver ; car il y a bien des gens au monde, qui fidem veyjfiiem hahent, et quilms numinis instar est 7iiwnnus ipse (1).

On dit que M. le duc de Chevreuse, gendre de M. Colbert, s'en va être grand maître de l'artillerie à la place de M. le duc Mazarin , qui lui vend sa charge. Vous ne vous étonnerez pas de tous ces changements qui arrivent dans le monde , fttrtimu

(1 Cela n'esl point arrivé. Mi, P.;

A PALCONBT. 691

in rebm mùrtalium tam nccepti quam expensi utramque facit paginam, ex Plinio. .

On dit que M. de Luynes, père de ce gendre de M« Colbert , s'en va être gouverneur de Guyenne.

Dana peu de jours nous aurons une nouvelle thèse de M. Blondel , à laquelle il présidera bientôt. Je vous l'enverrai avec celle de M. G. Préaux , de Somno.

Le roi s'en va passer l'été tout entier à Saint-Germain , où l'on fait bâtir quantité de belles maisons , afin que la cour, qui est fort grosse, y puisse commodément loger. Dom Jean est entré avec 400 chevaux dans Madrid , et a obligé la reine d'Espagne de chasser le P. Nitard, son confesseur, qui étoit jésuite , et de l'envoyer, in tenebras exteriores , hors de ses royaumes, en Italie ou en Allemagne.

Je vous baise très humblement les mains , et suis de tout mou cœur votre , etc.

De Paris , le 19 mars 1669.

LETTRE DCCLXXXL — Auniême.

Enfin la polette est arrivée pour plusieurs officiers , mais avec d'assez dures conditions. 11 y en a plusieurs autres qui n'y sont pas soumis ; c'est qu'il n'a pas plu au Saint-Esprit ni au roi. Plusieurs se plaignent ici , et les médecins aussi, vu qu'il n'y a ni malades ni argent. Il n'y a plus que les comédiens qui gagnent au Tartufe de Molière; grand monde souvent. Il ne s'en faut pas étonner , il n'y a rien qui semble tant à la vie humaine que la comédie (I).

(1) Cette pièce fut donoée en 1667 pour la première fois, et rien ne pouvait lasser la curiosité du public. On rem&rquera que Gui Patin , cet ennemi constant des faux dévols, ne dit point cependant qu'il a vu cette célèbre comédie , il nVu parle que d'après le bruit public ; les mœurs des médecins avaient alors une sorte d^austérité particulière.

RP

592 LETTRES DE til'l PATIN

La cour des moiinoies «Hoit excepUïe de la polelte ; mais aujourd'hui on dit qu'ils ont assurance de l'avoir. M. le comte de Saiut-Paul a écrit de Malte au roi qu'il y a été bien malade , et qu'il en est , Dieu merci , heureusement échappé avec l'aide de son métiecin , qui en a eu grand soin ; c'est M. Tuilier, médecin de Paris. M, le Comte se met en état de revenir à Rome , de voir toute litalie , et de s'en revenir en France par le pays des Suisses, où il passera à Neufchâtel , dont il est seigneur, et de là par la Bourgogne à Paris, où il est fort attendu de madame sa mère et autres. Ce prince est bien spi rituel et en bonne réputation ; il est le cadet de M. de Longueville, qui est tout-à-fait dans la dévotion , et qui ci-devant s'étoit fait jésuite, mais cette envie lui a changé. Un vieux médecin huguenot, nommé H. du Four, âgé de soixante-djxhuit ans , est mort depuis peu de jours. Il avoit été longtemps à feu M. de Vendôme; puis s'étoit retiré à Blois sa patrie; enfin, étant revenu à Paris, il y est mort avec une. prise de vin émétique qu'un badin lui donna fort mal à propos, car il n'y avoit aucune indication ; son mal étoit une excoriation de la vessie , dont il m'avoit autrefois demandé mon avis. Je vous prie de le dire à M. Spon ; je crois qu'ils ^ étoient amis. Je vous enverrai sur la fin du carême les thèses que je vous ai destinées et quelques autres nouveautés.

On parle ici d'une nouvelle réformation pour les rentes de rHôtel-de-Ville ; il court aussi un petit poëme français intitulé : V Arrière- Ban des moines. Adieu , monsieur, et consolez-vous-en : le monde est si fou, qu'ils ne seront jamais bannis. Je suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 29 mars 1669.

LETTRE DCCLXXXll. — An nnhne.

Je viens d'apprendre que M. de la Haye, ambassadeur de France à Constantinoplo, en est parti , et qu'il vient de là à

A FALCONKT. 693

Malte y prendre N. le comte de Saint-Paul pour s'en revenir en France.

Le roi n'est pas content des parlements , et outre la polette qui ne leur est guère avantageuse au prix qu'elle leur est accordée , on prend encore le chemin de les ruiner. Voilà qui fait belle peur à tous les officiers du parlement; mais outre ces messieurs , les officiers des cours souveraines , tous les marchands se plaignent fort ici de ce qu'il y a peu d'argent et de commerce. On ne parle plus que de manufactures nouvelles, de gros impôts que Ton met sur les marchandises étrangères, afin qu'on n'en amène plus.

On ()it que le duc de Savoie viendra à Paris l'été prochain , et que le roi lui fera une fort belle et somptueuse entrée, et qu'il viendra voir le camp et les revues que le roi fait dans la campagne devers Saint-Germain.

Nous avons ici un des nôtres , nommé Pierre Yvelin , premier médecin de madame la duchesse d'Orléans , qui est fort malade d'une inflammation de poumon. On dit que la reinemère d'Angleterre est fort malade , que le roi d'Angleterre et MM. les États de Hollande apprêtent une grande ambassade pour envoyer ici vers le roi , lui proposer qu'il rende aux Espagnols ce qu'il a pris en Flandre, en récompense de quoi on lui donnera Cambrai et tout ce qui en dépend.

On dit que le roi veut ôter les privilèges à MM. du parlement , chambre des comptes et cour des aides , en leur ôtant le franc-salé, le droit de noblesse, etc. La déclaration fut lue publiquement hier devant tout le monde en la chancellerie , et c'est ce qui fait bien parler du monde. Il y a aussi un arrêt du conseil pour le retranchement de tous les couvents de moineries qui ont été bâtis ici alentour depuis trente ans. Votre M. Yvelin se porte un peu mieux, ce 6 avril, et il y a bien de quoi espérer qu'il guérira ; mais il a le poumon bien foible , et en contre-change eh voici un, autre qui est tombé dans une atteinte d'apoplexie , in ictum sanguinis , d'où il est déjà paralytique de la moitié du corps. C'est Urbain Bodineau

LKTTKC;» m (^Ut PATIN

qui a filé mon compagnon de licence , et qui est aujourd'hui âgé de soixante-douze ans. M. Bodineau est mort de son apopleiie; on lui a trouvé du sang dans sa tète répandu en plusieurs endroits, vere fuit ictv» tanguinûy de quo Aurelita Vict09\ in Vero Imp. , etc.

Il nous viendra bientôt un jubilé de Rome pour obtenir la grâce de Dieu et victoire contre les Turcs par le moyen des troupes que l'on va embarquer en Provence la veille de Pâques prochaine Le père Nitard, jésuite allemand, qui est chassé d'Espagne, doit passer par Lyon pour retourner à Vienne. On dit que le roi va mettre les rentes au denier 24 , atin que Ton mette son argent au commerce. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris , le 9 avril 1609.

LETTRE DCGLXXXIU. ~ Au même.

Pour réponse à la vôtre du 8 avril que m'a envoyée M. Trois* dames , je vous dirai que c'est grand'pitié qu'un jeune médecin inhabile et inexpert, qui n'entend pas l'importance de la saignée dans toutes les maladies aiguës, et principalement celles du poumon. Je me souviens de ce jeune médecin dont vous me parlez, qui a péché si lourdement et si malheureusement. Qu'il liseHippocrate, Galien, Fernel, lib. 2, Methodi^ Botal et la belle thèse de M. de Gorris, An mediœrum parisiensium phlebotomiœ jure vel injuria accutantur ? Il y pourra apprendre ce qu'il ne sait pas encore. Celte savante thèse avec ses commentaires in-quarto contient plus de bonne et véritable médecine ot plus de doctrine pour guérir les mala* dies aiguës que tou3 les livres de pharmacie et de chimie , dans lescfucls il y a trop de forfanterie arabesque. Vivent les Grecs , et surtout le divin Galien ! Je suis ravi de ce que

A FALCONBT. 695

M. votre iils le médecin vous seconde et vous imite si bien ; il gagnera des combats, marchant ainsi à votre côté. II apprendra en vous écoutant et vous voyant faire plus en un mois qu'il n*en feroit à Montpellier en dix ans : c'est pourquoi je le prie de continuer, et le conjure de vous croire en tout. Je vous prie de lui dire que je le salue très cordialement. On recherche les maîtres des comptes, sur quoi on fait un parti , dont on offre dix millions.

Un conseiller de la grand'chambre , encore jeune , nommé M. Dorât , mourut hier ( ce 12 avril ) d*apoplexie , et M. Charon, oncle de madame Colbert

Le roi a fait son jubilé fort dévotement, et a donné fort bon exemple de ces dévotions , et a même visité l'Hôtel-Dieu; tout le monde est satisfait de tant de piété. Je prie Dieu qu'il lui prenne envie de soulager son peuple qui souffre trop il y a longtemps : DU meliora piisl

Mon Carolus est parti de Heidelberg et est allé voir le duc de Virtemberg, qui l'a mandé pour en avoir du secours médicinal ; il y avoit déjà fait un autre voyage, dont il étoit fort content, comme ce prince l'étoit aussi de lui , et il Ta renvoyé avec de beaux présents, à la charge qu'il le retourneroit bientôt voir. Il m'écrit que s'il aimoit l'argent, il auroit là occasion de se satisfaire , et qu'outre sa profession où on Thonore fort ( vous savez ce que c'est que Vhonorarium des médecins et des avocats ), ces princes aiment fort à jouer au trictrac avec lui , et qu'ils perdent volontiers. Il dit que ce sont les plus honnêtes joueurs et les meilleures gens du monde.

On dit que le roi d'Espagne a trois cautères , mais qu'il se porte bien , et que nonobstant sa santé délicate il pourra vivre encore longtemps. Les Vénitiens ont envoyé au roi de belles armes fort curieuses , et elles ont été fort bien reçues. Ils ont soin par ces marques d'affection de renouveler Tamitié sincère que tous les François ont pour eux , et particulièrement à la cour, depuis qu'ils prêtèrent de l'argent à Henri IV dans des conjouctures factieuses. Nos troupes de Provence s'em-

G% LbllKfc> UK un PATI.N

burqueixiiit bien lût avec grande espérance de clias&cr tes Turcs de Candie. Le pape a envoyé 1 étendard de l'Église à H. de Bcaufort, qui l'a envoyé au roi.

Je vis hier M. de Lorme, c'est un merveilleux homme, et toujours lui-même, plw^a alias. Je vous remercie de vos deux beaux livres que H. de la Fille me vient de rendre. Je vous baise les mains , et suis de toute mon àme votre , etc.

Dr Paris , le 26 avril 1669.

LETTRE DCCLXXXIV. — Au même.

Le roi a donné à M. de Cbaulnes , ci-devant ambassadeur à Rome, le gouvernement de Bretagne , il est oncle de M. le duc de Chevreuse , qui est très riche et gendre de H. Colbert. 1^ roi est toujours à Saint-Germain , à Versailles ou au camp de Saint-Sébastien.

Les Hollandois font ce qu'ils peuvent |)our s'opposer à nos desseins , nous les avons autrefois aidés dans leur révolte contre le roi d'Espagne; aujourd'hui ils s'entendent avec eux contre nous. Voilà la politique de ces nouveaux républicains , qui ne veulent pas se souvenir de leur obligation. I Nous avons ici quantité de rhumes qui étoufPent le poumon en quatre jours par un catarrhe suffoquant, si on n'en prévient le danger par la fré([uente saignée; j'en ai fait saigner un dix fois en deux jours, qui est heureusement guéri , et qui ne pouvoit guérir que par là. Tout ce qu'on lui tira n'étoit que du pus au lieu de sang , et une espèce d'huile fondue ( 1 ). Il nous est ici venu depuis peu de Genève un petit livre assez mal imprimé, Phajvs medicoruin^ auct. Theophili Honeti, qui sont des lieux communs de médecine tirés des œuvres de feu H. Baillou , qui mourut ici l'an 1616, l'ancien de notice compagnie. H. Spon sait bien ce que c'est que ce livre ; il est

{\) Véritable eiagération d'un phléboiomanc. (R. I\)

A KALCONET. 697

excellent pour tout médecin qui veut raisonner de son métier avec science et autorité ; je vous prie de l'indiquer à H. votre fils aîné , afin qu*il s'en serve et qu*il le lise soigneusement , et le porte dans sa poche comme un veni mecum , ou plutôt comme un petit trésor de belle science et de bonne méthode. Le bon Érasme qui , tout Batave qu'il étoit , étoit très aciit et très fin , a écrit quelque part: Suadeo ut sacerdotes et monacki habeant exemplar Divt Pauli pro concubina : faites-en l'application vous-même.

M. le cardinal Antoine , grand-aumônier de France , s'en veut retourner à Rome, d'autant que l'air de ce pays lui est fort contraire pour sa santé. Le roi a dit que notre secours doit être maintenant arrivé en Candie , où les Vénitiens ont perdu cet excellent général , nommé Gornaro. C'est le nom d'une de leurs meilleures familles, qu'ils font même descendre de la famille romaine Cornelia : s'il est vrai je m'en rapporte. Je vous baise les mains, et suis de toute mon àme votre, etc.

De Paru, le 7 Juillet 1069.

LETTRE DCCLXXXV. - Au même.

Enfin f Dieu a fait un roi en Pologne , qui est de la Pologne même. J'apprends que la France y a réussi , ne s'en étant mêlée que pour donner l'exclusion au duc de Lorraine, qui étoit porté par la maison d'Autriche. Ce prince qu'ils ont fait roi est de fort bonne maison; mais il n'étoit pas riche : la feue reine-mère lui falsoit présent tous les ans de 6,000 livres , parce que sa maison avoit été ruinée par les Cosaques. Il s'appelle Michel Caribon Mitznoviscki ; nous en saurons l'inclination avec le temps.

Plusieurs ont ici belle peur de ce que le roi ira bientôt au parlement pour plusieurs règlements , et entre autres de la chambre de justice, des procès, de grands et de petits commissaires qu'on veut leur ôter; du retrauchement des vacances » tant de l'automne que de Pâques, et de plusieurs

698 LETTRES DE GVi PATIN

suppressions en la chambre des comptes. On dit même que le roi veut faire le parlement de semestre , ce qui fut sous Henri II, l'an 1554» et tous nos conseillers en sont alarmés.

Un prisonnier d'état s'est empoisonné dans la Bastille, épouvanté du supplice qui ne lui pouvoit manquer, pour avoir parlé fort mal de Domino Priore.

On parle ici d'un chiaoux , capigi ou bâcha du grand sei* gneur , qui vient de la part de son grand seigneur saluer le roi , en tant qu'il est le plus grand et le plus puissant roi de la chrétienté. On s'enquiert déjà de l'entrée qu'on lui fera, an perportam Sacram , anper Campanam ? Ceux qui viennent de Saint-Germain disent que M. le Dauphin est malade. Je prie Dieu qu'il guérisse bientôt ; la France a grand besoin de ce petit prince , gui est colunma familiœ regiœ et firrnamenttmu On dit qu'il est fort gentil , qu'il a bon esprit et qu'il étudie bien : De nostris annis illi Jupiter augeat annos. C'est un vers d'un païen à un empereur, dont TertuUien a fait mention quelque part. Je prie Dieu que M. le Dauphin ait les vertus du bon roi Louis Xil et du grand Henri IV, et qu'il soit aussi heureux que Trajan.

Un jeune provençal , nommé M. de Blain, m'est ici venu consulter. Vous l'avez vu à Lyon , et M. Meyssonier, qui lui a donné son Almanach in-folio, n'y a-t-ilpas nioyen que j'en aie un pareil par votre moyen ? Je vous baise les maij:is , et suis de tout mon cœur votre , etc.

D« Parô, le 16 Juillet 1069.

LETTRE DCCLXXXrVI. - Au même.

Nous n'avons rien ici de nouveau depuis l'élection du roi de Pologne, sinon que M. le Dauphin est malade à Saint- Germain; il a été saigné trois fois. J'ai peur pour ce petit prince qui nous est tant nécessaire; car il est à craindre que ce ne soit la petite vérole. J'espère que Dieu le conservera pour le besoin que nous en avons.

J'apprends que quelqu'un a fait Thistoire de la régence; je ne doute point que ce ne soit quelque fin et rusé écrivain. Mais comme on alloit commencer Tédition de l'imprimerie du Louvre , l'on a changé de dessein , et cela est remis pour une autre fois. Peut-être que notre siècle n'est pas encore capable de tant de vérités qui doivent être révélées là-dedans. Toutes choses ont leur saison. V Histoire des guerre$ d'Italie de Guichardin est un fort beau livre; mais il ne le voulut pas faire imprimer de son vivant, et même ne le fut-elle que longtemps après. L'Histoire univenelle de M. le président de Thou est belle et plus que belle; mais elle déplut si fort au cardinal de Richelieu , qu'il en fît perdre la vie au fils atné de l'auteur, qui étoit un fort honnête homme , et cela pour un passage d'Antoine du Plessis de Richelieu , qui est dans le tome I, sous François II , l'an 1560, après qu'il a parlé de la conspiration d'Amboise, où fut tué la Renaudie qui en était le chef, et qui, par sa faute, fut lui-même la cause de son malheur et de plusieurs autres. Ce passage commence ainsi : Antonius Hichelim vuUjo dictus Monaekus^ etc. L'histoire de Guichardin a été écrite en italien ; mais la meilleure traduc* tion française est en deux tomes in-octavo de Genève. Vive Tite-Live et Corneille Tacite avec Suétone , et pour les modernes l'illustre M. de Thou , Guichardin et Buchanan. Faisons-y le septénaire entier, et y ajoutons V Histoire du concile de Trente de Fra-Paolo Sarpi (1). Je suis à son égard de l'avis

(1) Le célèbre Sarpi , plus connu sous le nom de fra Paolo , naquit à Venise en 1552. Son Histoire du Concile de Trente lui acquit une grande réputation, mais en même temps beaucoup d^ennenis. Les quereliea de la République avec le pape Paul V lui suscitèrent des affaires exirèaieineiit fâcheuses , car il élait le théologien et le coosell des Vénitiens. Le pape lui ordonna de venir à Rome en 1606, et, sur son refua , il Teicommunia ; mais fra Paolo ne s^cn émut pas autrement, chose extraordinaire pour Tépoque. 11 fut un joqr attaqué , sur le pont St-Maro , par cinq assassins , qui ne lui firent aucune blessure mortelle ; il dit à ce su]et , par altuMoa , qu'il rvoonnaissait \k le ftj^lo romano. Il mourut en 1693, âgé de soixante-ooie ans. Le cardinal PaUYicini, dont parle ici Gui Patin , écrivit aussi V Histoire du CùneiU de Trsntê ,

700 LETTRES DE tîUI PATIN

des Vénitiens , quoi qu'en disent les jésuites et le cardinal Palavicini.

L'on dit ici que M. le duc Mazarin n'est plus grand-maître de 1 artillerie , que le roi a revêtu de cette charge le comte de Lude , qui étoit grand-maitre de la garde-robe , en la place duquel a été mis M. le marquis de Gesvres , qui étoit premier capitaine des gardes. En sa place , le roi a établi M. de Péquelin. La cour est un pays où l'on joue tous les jours à boutehors (i) , et à prendre la place de son compagnon. On dit que la maladie de M. le Dauphin a rendu le roi fort chagrin , et même la diversité d'opinions de ses médecins les a rendus ridicules. Sidonius ÂpoUinaris a remarqué la même chose; car il a dit quelque part : Consenttentes et dissentientes medicos^ minutœ corttroversiœ quibtis œgri non indigent , ytpote quœ ni/til faciant ad depulsionem morborum. Il y en a un qui proposa au roi la saignée du pied , mais il la refusa et s'en moqua. Il se porte présentement un peu mieux. C'étoit une fièvre continue avec assoupissement , qui faisoit soupçonner quelque malignité. Il a été saigné quatre fois. Dieu lui donne les années de Nestor ! Vcde,

De Paris , le 31 juillet 1669.

LETTRE DCCXXXVII. — Au même,

J*ai reçu par M. Troisdames le livret que ra'envoicM. votre lils de M. Louis de Serres , que j'ai tout parcouru : c'est un homme qui se plaint , et il y en a bien d'autres que lui qui se plaindroient aussi bien que lui, et encore avec bien plus de raison que lui , si on gagnoit quelque chose à se plaindre ,

mais dans un tout autre esprit que fra Paolo Sarpi ; il trouve , en conséquence y plus de 360 erreurs dans Touvrage de ce dernier. Et puis cherchez la vérité dans les historiens. (IL P.)

(1) Ce mot se trouve souvent dans les anciens auteurs, et notamment dans Montaigne , mais il a subi des altérations d^orlhographe et de sens. Dans le xviii* siècle on disait un coup ie boutoir, ( R. P. )

W frusfrn. Qui est-ce qui fera droit à tant de gens qui se plaignent? Qui les jugera? Les juges qui sont la plupart HIs de m<irchands, et eux-mêmes mardiands de leurs offices, tant en fonds qu'en détail , qui n'ont étudié que pour acheter et pour revendre, comme ils font tous les jours, qui n'aiment (pour me servir du terme de M. Amyot) la chose publique que pour leur profit , qui sont la plupart ignorants, et ne sont pas même assez gens de bien pour régler tant de désordres qui sont par le monde; ces messieurs , dis-je, réforment-ils les abus du siècle? J'ai vu quelquefois M. le premier président déplorer son malheur de ne pouvoir empêcher tant d'abus qui sont dans le palais, et qui retombent tous les jours sur le public. Je vous dirai , en un mot, ce que j'en pense. Il ne faut parler de ce livre en aucune façon , ni en bien , ni en mal , ut hodie sunt res , et ut vivitw\ On lui dira tout à l'heure qu'il n'en parle que par envie. Il n'en faut donc rien dire du tout , ni même le censurer et le condamner ; car il n'en vaut pas la peine, joint que cela lui pourrait donner quelque crédit chez les sots. Que faire donc? Ne dites mot , ce livre ne se peut soutenir. Les médecins , dit Pétrone, assurent qu'un homme ne peut marcher sans nerf: aussi vous puis-je dire que ce livre n'ira jamais guère loin , faute de bonnes jambes. Hais si l'auteur est jeune , je veux bien espé* rer delui qu'il s'amendera à la charge qu'il fera quelque jour une douzième édition de son livre , dans laquelle il nous enseignera quels sont ces remèdes chimiques et spécifiques qu'il loue avec tant d'emportement. S'il me prouve cette proposition , je me soumets , et lui promets de passer de son parti et (le me faire de sa confrérie. Je vous remercie de la bonne affection que vous me témoignez pour mon Carolus , qui , en vérité, la mérite, et de tous les honnêtes gens. J'attends de ses nouvelles , et je ne sais s'il est encore à Vienne. Je ne sais point encore quand il reviendra , peut-être que vous le verrez à Lyon plus tôt que moi. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

DePariH Je4aoùM669.

702 LBTTRB8 Dl GUI PATIN

LETTRE DCCLXXXVIII. - Au même.

Je vous remercie de tout mon cœur de celle qu'il vous a plu m'écrire. Il est vrai que j'ai traité M. Remy avec joie et allégresse , et j'en suis fort content. Il m'a fait l'honneur de me croire et s'en est bien trouvé. La plupart des quarfanaires sont ordinairement mélancoliques, obstinés, et ne croient guère volontiers les médecins. C'est la cause qui fait souvent durer ce mal plusieurs mois et même plusieurs années. Ils sont contents de moi. Mademoiselle Remy est une brave dame, ses deux filles belles et bien sages , et M. Remy est un maître homme , de la classe de ces gens résolus , dont il n'y en a pas treize à la douzaine.

Il est des esprits des hommes comme des métaux. Il y en a de plus précieux les uns que les autres. Les uns sont d'or ou d'argent , les autres ne sont que de terre ou de cuivre doré. Parmi ces derniers , il y a bien des Tartufes et des hypocrites. Au reste , je vous remercie de votre bon souvenir. Je vous supplie de m'aimer toujours , et de croire que je veux être toute ma vie votre , etc.

De Paris , le 28 août 1669.

LETTRE DCCLXXXIX. — Au même.

Il y a ici beaucoup de monde affligé de la mort de M. d» Reaufort : on dit que les prélres y gagneront, d'autant que plusieurs font prier Dieu pour son âme : ainsi quand Tuii perd , Vautre y gagne; mais quoi qu'il en soit, $ancta et aalubris est coyitatio orare pro defumtîs , ut a peceatis solvantur^ cela ne sauroit manquer d'être bon pour un prince, pour on général d'armée , pour un courti»an , mais en avoi^il grand besoin . vu qu'il combattoit contre le Turc ,'et qu'il défendoit la chrétienté, hoc est dubiwn theologicum, que je laisserai à résoudre à messieurs de la Sorbonne.

Nous avons ici , ce 22 août , un médecin dangereusement

A FALC0N8T. 70^

malade êx fluxu dysenteiHco cunn àrwîoi fiepfifis^ outre qu'il est détenu d'une maladie incurable à cause des années passées, il a septante-deux ans, c'est M. Jacques Mentel, meilleur médecin qu'il n'est éloquent.

Nous allons avoir un nouveau cardinal , qui sera M. le duc d'Albret, neveu de H. deTurenne, et qui sera nommé le cardinal de Bouillon* Il est docteur de Sorbonne, savant, libéral, agréable, aimé et prisé de tous ceux qui le connoissent; Dieu lui fasse la grâce de faire autant de bien à la France que les deux derniers lui ont fait de mal !

H y a ici bien du monde qui veut que M. de Beanfort ne soit pas mort, mais seulement blessé et prisonnier à Candie; plût à Dieu que cela fût vrai.!

Le -25 de ce mois est mort un des nôtres, nommé M. Ph. Chartier, âgé d'environ trente-cinq ans ; il avoit heureusement vendu sa charge de médecin par quartier, il n'y a pas six mois; il restoit professeur du roi; la charge est aujour* d'hui perdue , au moins est-elle au pillage. Il étoit , à ce que j'entends, fort débauché, inciderat in fluxum dysentericum, ensuite la fièvre continue l'attrapa, dont il est mort le neuvième jour, tant faute de son appareil qu'autrement, il n'a été guère saigné; on dit qu'il a été purgé trop tôt , tant il y a que, malo, imo pessimo mo fato transiit ad plures^ tmo illarn regionem penetriwit , unde negant redire queinquam. J'ai vu le père, les deux fils, qui tous trois sont passés ; de ces trois on n'auroit su en faire la moitié d'un bon médecin , mais en ce monde , et les ânes et les chevaux meurent aussi bien que les muleta et les charretiers. Je vous baise les mains, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Par» , le 28 août 1M9.

LETTRE DCCXC. — Au même.

V\\ de nos médeiùus des plus étourdis conseilla a Philippe Chartier, autre jeune fou , de prendre un remède purgatif

dans sa fièvre qui étoit accompagnée d'un flux dysentérique, et ensuite il lui fit avaler du vin émétique, dont il mourut peu d'heures après , cito Slygias ebrius hausit aquas. Aujourd'hui sa charge est au pillage, plusieurs la demandent, il y a cinq compétiteurs pour lesquels des plus grands de la cour s'eniploient ; on a donné avis au roi que ce seroit le plus court de la mettre à la dispute, et la donner à celui qui y montreroit plus de mérite : nous ne sommes pas encore assez sages pour prendre de ces règles-là (I). Mademoiselle la princesse de Conti étoit ici près, à l'Isle-Adam, à Tintention d'y passer le reste de l'été; elle y est tombée malade, et a été ramenée à Paris : tout le monde plaint cette princesse , qui est la fleur des dames de la cou/, en sagesse , en piété , en probité, et dont la maison est réglée tout autrement mieux que toutes les autres : elle est nièce du feu cardinal Mazarin , mais elle vaut mille fois mieux que lui. Cette princesse est une autre sainte Catherine de Sienne. Il y en a qui disent qu'elle est sainte comme saint Charles Borromée , qui fuit serio christianus, bien qu'il fût neveu d'un méchant homme, savoir, du pape Pie IV, lequel eut pour successeur Pie V, duquel fut fait ce distique :

Papa Pius quintus morilur^ re$ mira lot inter Pontifices , tan(um quinque fuisse pios.

On parle ici fort diversement du malheur arrivé à M. de Beaufort , quelques uns disent que le roi en a eu grand regret, et qu'il en a écrit en colère à M. de Navailles, avec commandement de tout quitter et de venir de deçà incontinent; le roi envoie en sa place M. le maréchal de Belfondsavec 4,000 hommes.

(1) Si Gui Patin eûl vécu de nos jours, il aurait vu son désir accompli ; tout s^y mel à la dispute ou au concours. Il y a des avantages mais aussi bien des inconvén'ents dans Temploi de ce mode d'élection ; plus d'une fois ce fiil un véritable guel-apens i>our le mérite et le savoir.

A FALCONKT. 705

Jetraile, malnde, un do nos médecins, qui est M. Mentel, âgé de septante-deux ans; il est heureusement échappé d'une dangereuse et sotte dysenterie, et d'un dégoût étrange de toute sorte de liqueurs, mais il a bien de la peine à revenir, tant est vrai ce que Cicéron a dit , Senectus tpsa moràus est. Mais l'auteur françois a encore dit autrement : L'an prochain, vieillesse sera maladie incurable à cause des années passées. M. Mentel est ravi d'être saigné , et porte bien ce remède , mais il hait fort toutes sortes de médicaments ^ et particulièrement tous les purgatifs.

M. le Dauphin est encore malade , il a eu quelques frissons et de mauvaises nuits ; si cela continue, on croit que le roi n'ira point à Chambord. On dit que madame de Vendôme, mère de feu M. de Beaufort, vient de mourir; elle étoil Illle de feu M. le duc de Mercœur, qui mourut l'an 1601 , à Nuremberg, à son retour de Hongrie. Je vous baise les mains , et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris , \e 8 septembre 1669.

LETTRE DCCXCI. — Au fnême.

Enfin madame de Vendôme est morte, et les médecins ont bon temps , car il n'y a point ici de malades , si ce n'est quelques dysenteries. La reine d'Angleterre est aussi morte à Coulombe d'un médicament narcotique. Dieu nous veuille, par sa sainte grâce, préserver de l'opium et de l'antimoine ! Le roi est en colère contre Valot, de ce qu'il a donné une pilule de laudanum à la feue reine d'Angleterre. Lies charlatans tâchent, avec leurs remèdes chimiques , de passer pour habiles gens et plus savants que les autres ; mais ils s'y trompent bien souvent, et, au lieu d'être médecins, ils deviennent empoisonneurs. Ils se vantent de préparations, et ce n'est que de l'imposture. Thaïs étoit anciennement une belle putain qui ni. -ir)

706 LETTRES DK iiCîl PATIN

tâchoit de passer pour femme de bien , et qui se déguisoit laut qu'elle pouvoit.

Ainsi fait la chimie auprès de la médecioe. Il court îeî des vers sanglants contre Valot , et entre autres cette épigramme :

Le croirez-vous, race fulorc, Que la fille du grand Henri Rûten mourant môme aventure Que fea son p^re et son mari ?

Tons trofs sont morts par assassin , Ravaillac, GromwelU médecin.

Henri d'un coap de bayonnett^ .

Charles fioit sur un billot , Et maintenant meurt Henriette Par rîgoorance de Valot.

On me vient de dire que M. le Dauphin n'est pas encore bien , qu'il est fort maigre et a les jambes bien foibles. Dieu lui redonne bientôt la santé ! la France a grand besoin que cet enfant vive. François I" perdit son Dauphin à dix-huit ans, et en même temps sa bonne fortune. Cette déesse aveugle aime les jeunes gens et ne fait point de miracle pour les vieux. Adieu.

De Paris, le 18 septembre 1669.

LETTRE DCCXCII. — Au même.

Je vous ai mandé comme j 'a vois rencontré sur le Pont au Change votre M. de Belaistre, qui a prj^ la peine de s'arrêter et de me saluer de votre part , et de me faire beaucoup de compliments : après un peu de conversation nous nous en allâmes chacun de notre côté; nos chiens n*ont garda de chasser ensemble, Samaritcaii non coutuntur Judœis,

On dit ici que le roi a mandé à JA. de Navailles qu'il re-

A PALCONKT. 707

vienne de Candie , et qu'il ramène ses troupes , puisque les Vénitiens et le pape n*y font pas leur devoir pour en chasser le Turc. On dit pourtant que le pape avoit envoyé pour cet effet des pardons et des bulles : Quidquid Roma dabit , nngas dabit , accipit awism. Les Turcs ne sont-ils pas de méchantes gens, et bien incrédules, de ne rien déférer à ces bulles, inventions italiennes et papalijies?

On dit que le roi va faire du changement en la grand'cham • bre par le retranchement de quatre présidents au mortier , qui sont fort obérés, et qui ne paient point leurs dettes ; MM. de Bailleul et de Novion sont les deux premiers , les deux autres ne se nomment pas si haut; pourtant je n*en crois rien, et le prends pour un bruit de ville , et un son qui n'a pas d'efficace.

Le maréchal de Belfonds va commander en Candie , et il y mène quand et soi quinze cents hommes. Il y en a qui croient que l'accord est fait entre les Vénitiens et les Turcs. D'autres disent que nos troupes revenoient , mais que le roi les a cont remandées , et qu'ils ont ordre de s'y en re^purner. J'ai ce matin ( 23 septembre ) rencontré près de la porte Saint- Michel M. le cardinal de Bouillon, qui étoil seul dans son carrosse: il est ici en (grande estime d'érudition et d'intelligence.

Nous avons ici des dysenteries qui ne sont pourtant pas fort cruelles, et plusieurs fièvres quartes. Je pense que l'hiver sera fécond en maladies , à cause des grandes chaleurs de l'été qui ont bien échauffé les corps , et à cause du vin nouveau qui sera terrible , à ce que disent les bons biberons ; de là viendront les inflammations de poumon , les rhumatismes et les gouttes , sans oublier les doubles tierces et les quartes.

J'ai donné congé à mes auditeurs dès le 12 juillet , et ne recommencerai qu'à la fin de novembre selon la coutume. Nous avons en notre collège deux places vacantes , l'une de l philosophie , l'autre de médecine ; plusieurs les ont deman- l

708 LETTKES DE (UH PaTÏX

(lées, et ne par les plus grands du royaume; le roi nVn a voulu conférer aucune , il vent qu'elles soient mises à la dispute. On commencera par celle de philosophie., en exécution d'un arrêt du conseil donné sous Charles IX, l'an 1566, et qui pourtant n'a jamais été observé. Quoi qu'il en soit , nous obéirons au prince, qui est le grand maître, qui est le patron de ces chaires royales. Il y a un an que celle-ci vaque par la mort de M. des Auberies, professeur en philosophie au collège d'Harcourt. Celle de médecine vaque par la mort de Philippe Chartier. Un des nôtres, nommé Ruflfin, se rendit chartreux l'an passé; il'a Fait profession depuis quinze jours en Basse-Bretagne ; et voilà comment le nombre se diminue par la mort ou autrement Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le sSÔ septembre 1 669.

LETTRE DCCXCIII. — Au même.

La santé de M. le Dauphin va toujours en amendant.

On dit que la gazette de Hollande assure que les Turcs ont levé le siège de Candie ; je n'en lis jamais aucune, pas même des nôtres , mais je souhaite que celle-là ait dit vrai.

M. le chancelier étoit hifer si fort malade, que l'onpaHoil déjà de son successeur, et même on le nommoit , dics die tmditur , dies diem docel : juvenes mori possunt , senes diu vivere non possunt. On publie que M. de Beaufort n'est poijit mort , qu'il est prisonnier chez les Turcs , qu'il a écrit au roi sa déroute et son désastre ; on dit qu'il est aujourd'hui à Larisse , ville de Grèce , dans laquelle est jadis mort notre grand Hippocrate , idem ipse meminit Larisseœ cujusdam Virginis^ lib, 3. Epidern., aijus historia est admodum memorahilis^ utjxtte quœ judicata fuit sexto die y et tamen félicite^' evasit tripiiris evncuationis benefieio. Le fait est rare , et merveilleusement re-

A KALCONET. 700

marquable ; sur quoi luéritent d'être lus les coairneutaires de Galien , Foésius , Mercurial , Valesius et Phrygius ; je vous prie de les faire tire à M. votre fils Noël Falconet, que je salue de tout mon cœur. Cette histoire vient fort à propos , et souvent chez nos malades et eu consultation. Depuis huit jours est ici morte une bonne veuve de plus de quatre-vingt-trois ans, fille de M. Riolan, qui mourut l'an 1606, et sœur de madame Bouvard , comme aussi de feu M. Jean Riolan mon prédécesseur que vous avez connu. L'automne est appelée par Tertulien : teritator valeêudinttm.

On dit que le vin nouveau est fort bouillant ; cela fera tÀter le pouls aux quartanaires et aux dysentériques , et fera venir ici des rhumatismes et des péripneuraonies : le bon ami d'Agrippine a fort bien dit à ce propos , yravis annus medicis in qutestu est. Il y a de la peste en Flandres, ^t une méchante lièvre épidémique en Hollande qui emporte beaucoup de monde ; ils sont si sots en ce pays-là et si grossiers, qu'ils aiment mieux se laisser mourir que d'être saignés , vœ mi"

sens :

M. le maréchal de Belfonds est parti pour Candie. Il est allé par Chambord pour prendre congé du roi ; puisse-t-il être plus heureux que les autres ! Madame la duchesse d'Orléans a écrit au roi de grosses plaintes contre Valot de ce qu'il a tué la reine d'Angleterre sa mère avec sa pilule d'o^ pium , et demande qu'il soit chassé de la cour. M. le duc d'Orléans est dans le même sentiment , et l'a menacé pareille ment; je ne sais ce qui en arrivera, mais on dit que cela est remis au retour du roi. Voilà le bruit de la cour. Feu H. Herlet disoit que Topium et l'antimoine étoient deux méchantes drogues, qu'il ne vouloit ni de l'un ni de l'auti'e; il a vécu quatre-vingts ans , et n'en a jamais pris. Il eut en une même année deux grandes maladies, avec fièvre continue, en chacune desquelles il fut saigné dix-huit fois, c'est trente-six fois en un an , et purgé plusieurs fois avec casse et séné^ aàsque stibio , nwnna et scammanialis.

7(0 KKTTKES DE CiUl rATl.N

Eiitiii le roi a voulu (ce 5 octobre) que la chaire de philosophie vacante par la mort de M. des Auberies fût disputée. M. Tabbé de Bourzé en a été établi le Juge avec six hommes savants, et six professeurs du roi. La dispute a été publiée par affiches ; sept hommes se sont présentés , qui ont demandé à la disputer. Ces MM. les treize juges , établis par le roi , les ont voulu voir, et les ont entendus parler en leurs prétentions; trois d'iceux ont été congédiés doucement, en leur faisant connoître qu'ifs n'y^étoient pas propres , les quatre autres ont été retenus pour parler publiquement chacun une heure d*horloge ad clepst/dram , savoir, chacun sur un point différent, tiré de la doctrine d'Aristote, de immortalitate animœ^ de motu^ de j/j'wsiantta philosoplnœ peripateticœ. Le quatrième a été contre la prétendue nouvelle philosophie de M. Descartes , qui diclus est magis indulmse novitati , qiuxm veritnti (1). Je les ai entendus tous quatre fort attentivement, et tous quatre ont fort bien fait; néanmoins il y en a deux qui ont plus paiu que les deux autres, savoir, ceux qui ont agité les deux premiers points : mainttînant ils attendent le jugement qui en sera fait par MM. les treize juges députés du roi , mais nous ne savons pas quand ce sera ; peut-être que l'on attendra le retour du roi , qui sera , à ce qu'on dît , le 17 de ce mois.

Le roi de Pologne doit bientôt arriver ; il est depuis quel*^ ques jours à Chantilly, où M. le prince de Condé est allé le recevoir : Ton dit qu'il n'entrera pas dans Paris en grande cérémonie, d'autant qu'il a désiré que le roi lui donnât la droite , ce qui lui a été refusé ; ainsi il ne fera que passer, et à'en Ira passer l'hiver à Avignon.

On ne parle ici que de voleurs, de receleurs et de gens qui

(I) C'est aimi qoe bien des fens à cette épo«|ve JoceaîeDl le eraml t)eflcarle8. Plus lard même ce philoao^ et tes diiciplet les plus iUiMlres ne furent pas mieux appréciés. Sur un exemplaire de Maleforanclie , appartenant à Bossuet , ce grand homme avait écrit en note margiaale: Pulehra , nova , falsa. { R. P.)

A KALCONKT. 71 l

tuent; les exécutions publiques ne manquent point pour Texemple, et néanmoins il y a toujours quelqu'un qui y est attrapé ; les fréquents supplices m'étonnent et me font cottnottre la malice des hommes , et la yigilance des juges qui travaillent pour le bien public. Je vous baise très humblement les mains , et snisde tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 12 octobre 1009.

LETTRE DCCXCIV. — Au même.

Le bonhomme M. Nicolas Ëilain , l'ancien de notre école » qui mourut d'une pleurésie « Tan 1621 , âgé de quatre-vingtsept ans, avoit aussi été taillé deux années avant sa mort. Nous avons ici quelques petites véroles et quantité de rougeoles. A Tune et à l'autre , la saignée , faite dans le commencement , est d'un grand secours pour prévenir rinilammation érysipélateuse du poumon, qui est mortelle (1).

Pour ce qui est de l'usage de la glace dont vous me demandez

(i) G^est ane grande question qae la saignée dans les fièvres érup^ tives« Du temps de Gui Patin oo a'hésitait pas ; plus tard même , Chirac , le médeain du ré^sat^ s*éoriait : « Petite -vérole, Je Vaecouttmkerai à la saignée. » Et pourtant il n'en fut rieo. L'heareose décoaverle 4e \â vaccine a singulièrement diminué Piniérét de la question ^ sans pour* tant la résoudre eotièremeut. Pendant le règne de Louis XIV, celte question fut vivement controversée , même dans le public. Madame de Sévigné , plus tard victime elle-même de la petite-vérole , nous apprend que le chevalier de Grignan mourut des accidents de la variole et peoWétre de la saignée. « Il a été rudement saigné , dif-^lle ; il voulut réabter à la dernière « qui fut la onliéme y mû» les nédecîM remportèrent* Il leur dit quUl s'abandonnait donc et qv'ila vovlaient lé tuer par les formes. La mort de M. de Guide , qu'on a cru qui devait être saigné , a bien fait mourir da monde après hit. » ( du 10 féfirier iWÈ* ) Voyez note t. II , pag. 219 , et le remarquable rapport fsH stir cet impartant sujet k PAcadémie de médecine , par M. le docteur Boyw|iiM« (JMkiin éê V Académie rt^alé dé médecine, t. XI , pag. 809.)

; 12 LKTTKKS DK GUI PATIN

mon avis, je ne le blâme point, ni celui de l'eau rafraîchie , mais je n'en ai jamais approuvé l'excès , qui est dangereux à tous ceux qui n'y sont pas accoutumés. Cette fraîcheur subite est ennemie de Testomac (1), dont les tuniques doivent être conservées dans leur juste tempérament, qui est toujours accompagné d'une chaleur conbidérablc. Elles ne peuvent sans souffrir porter ce ùoid extrême. Tôt ou tard on s'en doit ressentir. Philippe Chartier étoit un gros garçon de trente-six ans , qui mangea force melons en un dîner, but rudement à la glace beaucoup de vin , tint table longtemps, mangea quantité de cerneaux, et tomba malade ensuite. Dès le lendemain son compagnon de débauche fut son médecin ; peu saigné , purgé mal à propos dans un flux dysentérique qu*il avoit , il ne tarda pas à mourir. Le père, qui faisoit l'entendu en chicane , est mort gueux avec son Galien grec et latin qu'il avoit commencé de faire imprimer. Le second fils ne valoit pas mieux que son frère, et est mort de faim; ainsi voilà trois Chartier renversés.

On voit ici une relation de Candie , où il est dit qu'il n'a pas tenu à nos gens que tout n'allât bien en ce pays-là contre les Turcs ; mais que quelques troupes n'ont pas voulu seconder de leur côté, comme elles avoient promis. Onloue néanmoins les Vénitiens deleur fermeté et de leur conduite. Feu M. Naudé m'a autrefois dit que Constantinople ne fut prise , l'an 1453, par les Turcs , que par la faute des prêtres et des moines de cette ville , qui ne voulurent rien contribuer pour la levée des soldats et pour la défense de la ville; que toute l'Europe étoit alors en fort mauvais état. L'Angleterre brouillée par les factions d'York et de Lancastre ; la France divisée par la foiblesse d'esprit de Charles VU , outi*e qu'elle étoit occupée à

(1) M. le docteur Alph. Guérard a démontré la vérité de ces préceptes dans un bon travail ayant pour titre : Mémoire sur les accidents qui peuvent succéder à i' ingestion des boissons froides, lorsque le corps est échauffé, [Annales d' hy y iène publique , Pari», i842, U XXVll, p. 43 clsuiy.) (R. P.)

A FAU:ONET. 7l3

repousser le reste des Anglois de France, depuis que la Pucelle d'Orléans eut si bravement réussi à lej chasser. L'Espagne étoit partagée en diverses principautés ; les princes d'Italie, ni le pape même, ne firent aucun effort pour repousser au delà du mont Imaûs cet ennemi commun de la chrétienté, Mahomet II , qui fut un vaillant prince et un grand conquérant, et qui avoit bien envie de venir jusqu'en Italie et de pousser sa bonne fortune plus loin. Mais ses débauches rempéchèrent de passer outre. Ce tyran mourut presque des mêmes causes que ce Philippe Chartier dont je vous ai parlé, de vin, de femmes, de melon et déglace. C'est lui qui' ordonna qu'on mit sur son tombeau . Mens erat auperare Rhodwn et debellnre superbam Italiam. Mais quoique toute l'Europe a^jourd'hui soit dans un état assez dissemblable, quelque effort qu'on ait fait à repousser les Turcs , ils n'ont pas laissé de s'avancer en leurs desseins, et de se rendre maîtres de toute l'île de Candie; Dieu veuille qu'ils eu puissent demeurer là , et qu'ils n'approchent pas davantage de la Sicile et de Rome, de peur qu'enfin on n'y dise, s'ils y viennent jamais, notre Saint'Phe le Turc , aussi bien que l'on dit aujourd'hui notre Saint-Père le pape. Tels progrès de nos ennemis nous doivent bien épouvanter, vu qu'ils ne se font que par punition divine. }al€.

De Paris , le 6 aoveinbre 1669.

LETTRE DCCXCV. — Au mmne.

Je vous envoyai hier, ce 7 novembre , une lettre de quatre pages , en récompense de ce que je ne vous avois écrit depuis longtemps. Je vis hier M. de Lorme, par visite chez lui ; il me fit grand accueil, nous causâmes ensemble une bonne heure, nous ne fumes muets ni Tun ni l'autre; il est admi'rable en son entretien , aussi bien qu'en toute autre chose ; il a une mémoire admirable pour son âge de quatie- vingt-

714 LETTRKS DE Gll PATI^

cinq ans. Je crois qu'il mourra en sa vieille peau, avec son antimoine dans le cœur et dans la tête ; et néanmoins ce qui me console, c'est que j'espère qu'il n'en prendra jamais, aussi n'en a-t-il pas besoin.

On parle fort ici de trois hommes qui sont en prison , savoir d'un marquis et de deux faux témoins qu'il avoit subornés pour perdre certain officier qui avoit une belle femme, et avec laquelle il avoit intelligence secrète ; on dit qu'ils sont condamnés au Châtelet , et qu'il y a appel au parlement. On parle d'un traité de grande importance qui détruiroit la triple alliance , c'est entre nous et le roi d'Espagne , auquel nous vendrions l'Alsace et le Roussillon , et qui nous quitteroit le reste des Pays-Bas. Si cela arrive jamais, Dieu puisse bien garder les bourgmestres de la riche cité d'Amsterdam ; car , comme nous serions en ce cas-là tes plus proches voisins des Hollandois , on leur feroit bientôt connoitre ce que vaut et ce que peut notre voisinage. Eginard en la vie de Charlemagne , et Aventinus in Annatibus Bajorum , ont rapporté un proverbe qui est pour le moins aussi vrai qu'il est commun : Gallum fiobeas amîcum, non vicinuîn ;mH\s la science est réservée pour ceux qui s'y trouveront alors : Vitœ summa brevts spem nos vetc^ inchoare longam : \\ n'y a que le temps qui nous puisse apprendre les secrets d'État et de telle conséquence ; et de plus je vous assure que je ne crois rien de tout cet échange, mais il faut laisser parler le monde.

Un HoUandois, fort honnête et savant, m'a aujourd'hui parlé de quelques livres françois imprimés en Hollande, qui tous sont contre la coUr romaine, du cardinalisme, du népotisme, et des éloges des cardinaux vivants, depuis M. François Barberini jusqu'à Maldacliini. On imprime présentement à Genève un livre nouveau de M. Daillé, ministre deCharenton , que les Huguenots disent être le plus grand homme qu'ils aient eu depuis Calvin ; pour moi , je croîs que M. A. Arnauld les surpasse de beaucoup.

Il y a ici un procès devant M. le lieutenant-criminel pour

A KALCONET. 715

un de ijus docteurs nommé Cressé , iils d'un chirurgien fameux. Il a dans son voisinage , vers la rue de la Vénerie, un barbier barbant^ nommé Griselle , qui avoit une femme fort jolie , à ce qu on dit. Le médecin a été appelé chez le barbier pour y voir quelqu'un malade ; dèâ qu'il fut entré dans la chambre où il faisoit sombre, quatre hommes se jetèrent sur lui , et lui mirent une corde à Tentour du cou, lui voulurent lier les mains et les pieds ; il se mit en défense et se remua si bien contre ces quatre hommes , qu'ils n'en pouvoient venir à bout. Le bruit et sa résistance vigoureuse firent que les voisins vinrent au secours et frappèrent à la porte ; cela obligea ces quatre hommes de le lâcher et de' s'enfuir. Le médecin alla aussitôt porter sa plainte chez le commissaire , après quoi le barbier a été mis en prison, où il est et sera jusqu'à la fin du procès. Quelques uns disent qu'il y a quelques amourettes cachées et quelque intelligence secrète entre le médecin et la femme du barbier, qui en est jaloux. Quoiqu'il en soit, on blâme le barbier de sa violence; il a tout loisir de s'en repentir. Charron, en sa Sagesse ( oh ! le beau livre ? il vaut mieux que des perles et des diamants}, a dit quelque part qu'un avare est plus malheureux qu'un pauvre, et un jaloux qu'un cocu. Il me semble que ce grand homme a dit vrai là aussi bien qu'ailleurs. Nota que ledit médecin est marié, et de plus qu'il est bien glorieux; mais quoiqu'il en soit, /iîc et alibi venditur piper ^ et habefit ataudœ (/fîmes suean cristmn. Quelques uns prétendent que le barbier sera pendu pour avoir voulu ainsi traiter une personne publique : dies diem docebit.

Depuis trois jours le plus ancien ministre de Charenton , nommé M. Drelincourt, qui avoit près de quatre-vingts ans (c'est lui qui avoit un fils médecin, qui est aujourd'hui professeur à Leyden, »la place de M. Van der Linden, mon bon ami), a été enterré. Notre bon ami, M. Spon, à qui je baise les mains , connoissoit bien ces deux MM. DrelincourL

11 y a encore ici un autre ministre de Charenton, nommé

716 LEITKES DK GLl PATIN

M. Daillé , qui est fort vieux , et fort savant, et de grande réputation , même chez ceux qui sont du parti contraire.

Au sujet de la Hollande, je vous dirai que ce pays-là est mal* heureux , et fort sujet à plusieurs calamités. Vive la France, vive Paris , vive Lyon ! En Hollande , la plupart des malades ne croient point à la médecine et ne se servent point de médecins , en vertu de quoi la plupart des malades meurent aussi. Les médecins n'y saignent que très rarement, parce qu'ils n'en savent pas l'importance: aussi les malades y sont si stupides , ne dicam adeo Batavia et si sots, qu'ils ne veulent point être saignés. Les médecins y purgent d'ordinaire avec des pilules et des poudres chimiques, avec l'antimoine et le vin émélique, dont ils sont fort mauvais marchands. C'est ce qui leur a fort aidé à les décrier; ils ne croient point à la méthode de Galien, à la place de laquelle ils cherchent des secrets de chimie qui les rendent ridicules et méprisables. Tout le pays est sujet aux écrouelles et au scorbut. Les chirurgiens n'entendent rien à la vérole. Il n'y a là ni bon pain , ni bon vin , et ce qui est encore bien pis , il n'y a pas même de bonne eau. Joseph Scaliger a dit quelque part de la Hollande à son bon ami Janus Douza , in epigrammate^ do admirandis HoUandiœ :

In mediis habilamus aquis , quis crederc possU ? Et tamen hic nuUa^ Douza , bibunlur aquœ.

Ce pays-là est exlrémcinent froid , exposé à de mauvais vents méridionaux qui y apportent la peste fort souvent. On n'y boit que de la bière, et on n'y mange que du bœuf salé. Vive le pain de Gonesse avec le bon vin de Paris , de Bourgogne , de Champagne , sans oublier celui de Condrieux et le muscat de Languedoc et de Provence , de la Cioutad , de Saint- Laurent , etc. Mais excusez mon babil , jam satis est nugarum ♦ ilaque lubeiis desino , lU meliora seguantur , si sors dederif.

A FALCONKT. 717

Le jVîlil François Colot a depuis peu taille ici M. le marquis fie Hauterîve, frère de M. le garde des sceaux de Chftteauneuf, qui s'en porte bien à Tàge de quatre-vingt cinq ans. Il est allé en Flandre y tailler un riche bourgeois (1).

On parle fort ici d'un officier turc qui est envoyé ici par son maître, on ne sait pour quelle affaire il vient en France ; il a été quelque temps à Fontainebleau et est maintenant à Issy, à deux lieues de Paris, chez M. de la Bazin ière /cidevant trésorier de l'épargne.

M. l'évéque de Béziers , qui étoit en Pologne, est ici, où il s'apprête pour s'en aller en Espagne y traiter de l'accord que le pape tâche de faire entre la France et la maison d'Autriche : je prie Dieu que cette affaire réussisse.

Le roi de Pologne, Casimir, est à Saint-Taurin d'Evreux, qui est une des huit abbayes que notre roi lui a données; on dit qu'il viendra demeurer à Saint-Germain des Fossés , qui en est une autre, dans Paris même et proche du Louvre.

L'illustre M. A. Arnauld , docteur deSorbonne, travaille à réfuter la Morale des rulvimstes^ et on m'a dit qu'elle seroit bientôt faite. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 21 novembre 1 69.

(1) La famille des Colot , nous Taions dit souvent , se rendit illustre pendant plus de deux siècles dans la spécialité de Popéralion de la taille parle grand appareil. Ce François Colot, qui mourut le 25 juin 1706 et dont parle ici Gui Patin, ne fut pas un des moins remarquables par son talent et par son désintéressement. Il a laissé un excellent ouvrage , publié après sa mort par Senac , qui Ta enrichi d^une longue et bonne préface. Ce livre est intitulé : Traité de l'opération de la tailU t avec des observationê $ur la formation de la pierre , et la euppreiitond*urlne,elc. Paris, 1727. (R. P.

7tS LETTRIS DE fîUI PATIN

LETTRE DCCXCVI. — Au même.

Les lettres de Hollande portent qu'il y a en tout ce pays-U une méchante fièvre qui emporte quantité de malades. Ces bons Bataves sont bien badauds de n'entendre pas la saignée des galénistes , et de s'amuser cependant à aller à la chasse des secrets chimiques. Les beaux et bons secrets de notre métier sont dans les Aphorismes et le Pronostic d'Hippocrate , et dans la méthode de Galien , avec le livre de la saignée ; que si cela ne suffît pas , qu'on y ajoute le Botal. Ils se piquent de vauité dans ce pays-là , quand on dit d'un homme qu'il est docteur en médecine , théoricien et non pas praticien , qui est k proprement parler ce que disoit Jules César de la république de Rome : yiomeii sine re , un nom sans effet , ou bien , comme Galien a dit dans la méthode de la débilité d'estomac , quec'étoit un simple nom qui nesignifloit rien , si on n'ajoutoit la cause de cette débilité.

Je consultai hier avec M. Fr. de la Chambre, notre collègue , fils du médecin de M. le chancelier et médecin ordinaire du roi, qui a acheté cette charge 70,000 liv., et qui est frère de Pierre (le la Chambre curé de St-Barthélemy en cette ville. Ce M. de la Chambre me dit tout affligé que son père se mouroiU C'est un grand homme mélancolique , qui a beaucup écrit , et principalement Les caractères des passiojis. J'ai peur qu'il n'aille guère loin à cause de son grand âge de soixante-seize ans. 11 est savant, tout ce qu'il a écrit est fort bon. Mais les honnêtes gens meurent comme les autres, et encore quelquefois plus t4)t. La mort n'épargna p6i*sonne , pas môme les savants , qui vivent touvent moins que les autres.

Il n'y a encore rien de Jugé touchant l'affaire de M. Crasse. Le procès est seulement sur le bureau , mais tout le monde en parle ici, et se raille du médecin qui se devoit contenter de ce qu'il avoit eu, sans s'en plaindre en justice ; et même on dit que M. Molière en veiit faire une comédie. Cela pourra

A FALGOMT. 719

bien arriver, car dorénavant )*on est las de pleurer, on ne cherche qu'à rire, à Texemple des dieux de la terre qui rient tant qu'ils peuvent du malheur d'au trui. Ceux qui ont bien pleuré en sont las , et ne savent plus quelle mine faire , quoiqu'on en eût encore assez de raison. Martial a dit fort à propos , sur ce sujet, une chose qui est aujourd'hui très véritable par toute la France :

Pan major lacrimas ridet, et intus habeU

Un maître ctiirurgien de Paris , nommé Pierre Cbeoard , sot et glorieux comme un barbier, et d'ailleurs mécliant, fripon et fort vicieux , tout marié qu'il étoit , a débauché une fille dévote, et la voyant près d'accoucher, il l'a tuée. 11 s'étoit sauvé , mais il a été trouvé , pris et mis en prison au Chàtelet, où son procès lui a été fait. Il y a été condajnné d'être pendu et étranglé pour l'expiation de son crime. Appel à la cour, où il n'a été condamné qu'aux galères perpétuelles. Les juges font leur métier en conscience quand ils veulent» et d'autres fois ils quittent la rigueur de la loi pour gratiQer qui il leur plait , et passer à uoe modération charitable que l«s anciens Crrees ont nonuaée MrictMiov.

On a fait le eenrtce de la feue reine d'Angleterre , dont le corps a été mis dans la cave des Bourbons , qui est dans te chœur de l'église de Saint-Denis. Hais la voilà maintenant toute pleine : où mettra-t-on tous les autres qui suivront, et qui par ci-après mourront comme les autres, aussi bien que. Cyrus et Àlexandre-le-Grand? On dit seulement qu'il y a une place retenue et destinéeà Saint-Denis, dans laquelle on bfttira une chapelle pour y mettre les Bourbons, à commencer par Henri IV, Marie de Médicis, le feu roi Louis XIII, Anne d'Autriche sa femme , le duc d'Orléans et cette reine d'Augleterre. Dieu pourvoira avec le temps d'une autre chapelle pour les autres princes qui viendront après (1). Je aoohaite

;i) On voit que celle remarqae a été faite un an avant le grand

ponrtant qu'on n'y joigne pas de longtemps notre bon roi , qui nous est nécessaire. Vale.

De Parb, le 23 novembre 1669.

LETTRE DCCXCVIl. — Au même.

Je vous ai ci-devant écrit d*un évêque de Vence; il y a en cet endroit de la faute, c'est Tévéque de Valence, en Dauphiné, qui étoit ci-devant abbé de Conac, et premier aumônier de M. le duc d'Orléans. Il fut disgracié il y a environ deux ans ; il avoit fait quelque brigue pour revenir à la cour, maïs ses efforts ne lui ont pas réussi pour ce coup. On dit que le roi l'a envoyé à l'tle Jourdain, en Languedoc.

Le procès de M. de Courboyer, gentilhomme normand , de 40,000 livres de rente, est sur te bureau. On dit qu'il est cousin de M. le maréchal de Grancé.

Bossaet , qui ne prononça son oraison fiinébre de Midame, duchesse d^Orléans , que le 21 août 1670. Qui ne se rappelle ce célèbre passage: « Elle va descendre à ces sombres lieui , à ces demeures souterraines,

pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre parmi

lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés , tant Ja mort est prompte à remplir ces places.» Il était d^ailleurs connu que les caveaux de Saint-Denis regorgeaient de cadavres de rois, de reines, de princes , etc. Mais sur la fin du siècle suivant, un vent de fureur populaire .s*élève sur la France ; bientôt ces sépulcres sont brisés , les ossements des rois sont mis au Jour, profimés , moqués , dispersés ; à peine sait-on aujourd'hui où existent ces tristes débris et cette poussière des srandt de la terre , pour qui la mort n^a pas été le dernier mot des choses humaines. Maintenant viennent de nouveaux cadavres de rois , de princes : les caveaux sont vides , les rangs n'y sont plus pre$$é$ , et la mort y trouvera de larges places. Qui sait encore si la foudre des révolutions ne viendra pas un jour briser ces tombeanx de nouvelle fabrique et fraîchement recrépits ? Di>ii %e\d ssf grand , mes frtreti (R. P.)

A FALCONBT. 72 I

L'envoyé du Turc est toujours ici près , à Issy, et le roi ne lui veut pas donner audience qu'on n'ait nouvelle de Constantinople, où l'on a envoyé un courrier.

M. l'abbé Bossuet est fait évéque deCondom ; c'est un digne personnage et très savant. Notre M. de Cressé a reçu malgré soi un ajournement personnel parnlevant M. le lieutenant criminel , sur quoi , par conseil d'avocats , il en a appelé, et a évoqué au parlement; nous verrons dans quelques jours quel train prendra cette affaire, qui fait ici bien parler du monde, qui veut que ce médecin ait été fouetté , velis, nolis^jure an injuria, et néanmoinson dit qu'il né l'a pas été, mais le bruit n'en vaut rien :

Fama malum quo non aliud velocius ullum , MobiiitcUe viget , viresque acquirit eundo.

Cela est capable de décrier et décréditer ici un médecin. On dit qu'il est riche, mais aussi est-il bien glorieux , et ainsi haï de bien du monde qui se moque de lui , tanti est sapere et absttneî'e.

Le bonhomme, M. de la Chambre, est mort âgé de soixanteseize ans (1); il étoit de l'Académie françoise, et un des premiers et des plus éminents, tant à raison de sa doctrine, qui n'étoit point commune, que pour le crédit qu'il avoit chez

(1) Marin Cureau de U Chambre naquît au Mans en 1594 ; médecin ordinaire de Louis XJII , membre de TAcadémie française et de PAcademie des sciences , il a publié : Nouvelles pen$ie$ sur la lumière et le débordement du Nil, Paris, 1634, in-4*. — Trailé de la connaissance des animaux, Paris, 1648, in-4'>. — Spécimen methodi pro explanandis Hippocrate et Arisiotele, Paris, 1665, in-4<*. ~ Nouvelle» conjectures sur la digestion , Paris , 1636 , in-4''. — Les caractères des pauionSy Paris , 1640, iu-4*. - Nouvelles observations sur l'iris , l'aris , 1662, in-4*. — Discours sur les principes de la chiromanc'e et de la miioscopie, Paris, 1653, iii-4". — Le système de Vdine, Paris, 1664 , in-4". — L'art de eonnuilre les iommes, Paris, i659, in-4*». - Sur Vamiiié et la haine qui se trouve dans les bétts . Paris, 1667, in*8<*.

in. 4^)

7ii l.t TTll tN DE Gl'l PATIN

M. I»' cliJWiroluM', en vi»rlii i!»' t\\U}\ il éloil ollioieux elbieiifaisiint il ceux à <|ui il poiiviul servir, et qui avoient affaire en vc pays (le chancellerie.

Je viens d'apprendre, d'un des nôtres, que le sieur Griselle, barbier, se défend fort bien contre M. Cressé, contre lequel il produit plusieurs pièees qui l'accusent d'incontinence, et de quelques mauvaises rencontres qu'il a eues ci-devant en divers lieux , pour même faute et de même nature, vetitura dies cœtef'a docebit , et furmn fjejora : au moins M. Cressé a cet avantage , que personne n'est de sou côté , et que par provision on s'en moque par tout Paris. Je ne sais pas ce qui en arrivera , mais plusieurs des nôtres sont déjà d'avis, par provision, qu'il faudroit le chasser de noire compagnie, ce qui pourtant ne doit être fait qu'après que le procès aura été jugé à son désavantage , fUiter eviin sunt ociUnti Judices qtunn vulgare* humines : ce n'est point notre métier de faire le procès aux hommes, nous ne sommes que l'avocat du malade, et la mort ou la nature en sont les juges.

Le roi se trouve si bien à Saint>Germain , et il S'y plaît tant, qu'il y veut passer l'hiver, et ne revenir à Paris qu'à la fin du carême.

Dès que les juges, après la Saint-Martin, ont recommencé leurs exercices ordinaires, on a aussi fait plusieurs exécutions criminelles , et entre autres de plusieurs malheureuses femmes receleuses et larronnesses , dont on a fait la dissection en plusieurs endroits ; il y en a eu une en nos écoles qui a duré jusqu'au 2 de ce mois, et dès le lendemain, qui fut hier (ce 3 décembre), j'ai recommencé mes leçons au collège royal, où j'eus près de trois cents auditeurs, et ce de diverses nations, Anglois , HoUandois, Allemands, Flamands, Suisses, el même j'en eus deux Moscovites.

L'envoyé du Grand-Turc n'est plus à Issy, il est aujourd'hui logé dans Paris , derrière la Place-Royale, à l'Hôtel-de Ville : il a été à Saint-Germain en cérémonie , mais on ne sait encore rien de particulier de ces affaires.

Je vis hier M. de Lornie, qui a encore l'esprit bien vert et une mémoire prodigieuse; ces deux facultés sont en lui fort vigoureuses, et ne sentent rien du vieillard, mais pour le reste je n'en réponds point, maximus est aretalogm. J'apprends qu'il n'a pas bonne main pour la pratique , nonobstant sa prétendue et assez mystique polypharmacie ; il est d'une puissante conversation ; il sait beaucoup de bonnes choses , et les débite merveilleusement bien, et, qui plus est, il est fort retenu , quand il est question de juger du mérite de plusieurs savants qui ont vécu en France depuis tantôt cent ans ; il y emploie heureusement son jugement et sa charité, neinini facit injuriam , nulli quidquani detrcJdt debitœ taudis : à tout prendre, c'est un grand homme, qui, pour ses perfections, u de grandes obligations à Dieu et à la nature. Je voudrois seulement qu'il fût moins hâbleur quand il est question de louer quelqu'un qui le mérite moins; mais il me semble qu'il fait cela tout exprès pour ne point passer pour glorieux et médisant , et à quelque chose cette retenue est fort bonne.

Hier samedi (ce 8 décembre) par tout Paris on ne parle que de ce qui devoit être jugé ce jour-là , le procès de ce gentilhomme de Normandie," nommé Courvoyé, avec les deux prétendus faux témoins, Tun desquels fut mis à la question ; on envoya des archers en deux maisons diflérentes pour y prendre quelques dames qui ne se trouvèrent point; le bruit courut tôt après qu'il étoit condamné à être décapité en iirève l'après-dîner, et ensuite toutes les rues d'autour du palais furent remplies de monde, tout le pont Notre-Dame jusqu'à la Grève. L'apparat d'une telle exécution y fut tout entièrement , et même on vit passer et aller au palais deux. troupes d'archers qui dévoient assister à ce ministère de mort ; mais il ) en eut bien de trompés , car l'heure qu'on le devoit tirer de la Conciergerie pour être mené en Grève un peu devant cinq heures du soir, il survint une nouvelle que le roi vouloit prendre connoissance de cette affaire , et qu'il y avoit surséance, el ainsi chacun s'en retourna chez soi sans avoir vu

que quelques archers passer et repasser. On dit que c'est une affaire qui est remise à la semaine qui vient, d'autant qu'il faut délibérer de nouveau sur diverses choses que cet homme a répondues à la question.

M. Olier, grand audiencier de France, est ici mort subitement ; on dit aussi que le pape est mort , et on ajoute à ce conte que les moines l'ont fait empoisonner parce qu'il vouloit les réformer.

M. le président de Champlâtreux est ici fort malade. Vous savez bien qu'il est fils de défunf M. le premier président et garde des sceaux, M. Matthieu Mole. Ensuite de la mort du pape, on dit ici que le roi a aussitôt mandé à M. le cardinal de Retz de revenir en cour, pour être envoyé à Rome avec M. le cardinal de Bouillon à l'élection d'un nouveau pape. Nous avons là aussi M. le cardinal Antoine, grand aumônier de France , qui est arrivé il n'y a pas longtemps , si bien que voilà de nouvelles brigues dans Rome qui s'en vont nous donner un nouveau pape , et ensuite pro jucundo adventu (ui jmi^ patum , un nouveau jubilé. Le vin nouveau de l'an présent , qui est un jus tiré de la vigne, produira de plus sensibles effets dans la tête des hommes, que cette nouvelle dévotion qui, en son espèce, ne revient que trop souvent , a6 assuetis nofi afficimur ; il n'en faut pas tant pour être trouvé bon , mais le monde est fait ainsi , populus vult decipi. Feu l'évèque de Bellay, messire Jean Camus, digne et savant prélat s'il eu fut jamais, disoit que : Ptditicn ars est non tam regendi^ quant fallendi liomines. Je lui ai ouï dire une fois cela dans sa cham* bre, en 1632, mais je m'en suis plusieurs fois souvenu depuis (l).

(1) Gui Patin cite souvent cette espèce d*aiiome qui n'en est pas pluft vrai , pris dans un sens absolu. Il y a la politique étroite , vulgaire , vivant d'expédienU, s*appuyant de la nécessité, cette Gorgone des parti» et des mauvais gouvernements ; il y a la politique élevée, généreuse , prévoyante , émanant des principes, qui saisit roocasion ou qui sait attendre. A dire vrai ceperulani , oeffe dernière est la plus rare :

\ FALCOiXET. 7i5

Un abbé me vient de dire que M. le duc de Chaulnes avoit reçu commandement du roi de partir au plus tôt en poste , pour arriver de bonne heure à Rome , pour travailler à Télection d'un nouveau pape.

Dimanche et lundi , qui furent deux fêtes , on ne fit rien au palais ; le mardi 10 décembre on remit sur le bureau le procès de ce faux témoin , qui avoit failli d'être exécuté samedi dernier; Téchafaud fut encore remis dans la Grève, et le peuple encore en grand nombre assemblé jusqu'au palais, et avant les cinq heures du soir il y eut encore une surséance à cause de plusieurs papiers trouvés dans un coffre, qui ne peuvent être visités qu'avec grand soin et beaucoup de temps. Ce coffre appartient au marquis de Courvoyé; cela empêcha encore une fois l'exécution , et les badauds qui s'attcadoient à voir passer ce criminel sur le pont Notre-Dame, n'eurent que la peine de s'en retourner. Dicuntur in istis foiiis conttrieri mtdta hoîTibilia et cmenta , si bien que ce malheureux faux témoin est encore en prison : on dit qu'il avoue qu'il a bien mérité la mort , vivit tamen , et fruitur etiam Dits iratis , interea victrix provincia plorat ; toutefois on dit ici que bientôt s'ensuivra l'exécution criminelle.

Le pape, avant que de tomber malade, a fait sept cardinaux nouveaux, dont il y en a un Feuillant , nommé le père Bona , les autres sont officiers delà Rote; on dit que ce Feuil< lant est honnête homme , qu'il est Janséniste , quelques uns

elle passe même pour duperie , et on la reiiYoie au pays d^utopie , terre forlunée qui n'appartient qu'il Timagination. N'est-ce pas là le monde comme il est et comme il Ta ? Cest alors qu'on lrou?e ?raîe la définilion de Pévéque de Bellay, messire Jean Camus. On a dit : Il n'y a pas de droit contre le droit ; sans doute, mais la violence , l'audace , la ruse , l'intrigue , la corruption , en sont les terribles ennemis , et leur triomphe n'est que trop assuré. C'est au point qu'on peut dire , et qu'on dira longtemps : Mettez-vous toujours du côté du droit contre la force , mais pariez toujours pour la force contre le droit. (R. F.)

726 LKTTKES DE (iLl PATIN

disent ([u'il n'est pas Feuillant, mais de Tordre de Citeaux , duquel sont sortis les Feuillants sous Henri III.

Le jeudi 12 décembre un des faux témoins a été décapité en Grève, en présence de 200 archers et d'une effroyable quantité de monde : il étoit Normand , aussi bien que les deux autres.

On parle ici de la mort de la reine d'Espagne et du réta* blissement du commerce en Angleterre, et même que l'Anglois renonce à la triple alliance; quod utiruan esset ventm^ car les Suédois seroient bientôt de notre parti ; si cela est vrai , caveant sihi Bataoi^ de peur que cette nouvelle République, qui s'est ci-devant et avec notre moyen si heureusement élevée contre son souverain , ne périsse et ne s'en aille à vau l'eau avec ses barques de pécheurs.

Le marquis de Courvoyé, gentilhomme normand, de 40,000 livres de rente, pour plusieurs crimes a eu en Grève la tête coupée, âgé de cinquante-quatre ans. Il est mort Huguenot ; trois docteurs de Sorbonne y ont perdu leur latin. A considérer la vie et la mort de ce malheureux homme, je crois qu'il étoit enragé : plura alias. Je vous baise très humblement les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paru , le 13 décembre 1669.

LETTRE DCCXCVni. — Au même.

Les lettres de Leyde et d'Amsterdam portent qu'il y a une étrange mortalité en ce pays-là par la fièvre continue maligne, qui est d'autant plus dangereuse, qu'ils n'ont pas assez d'esprit pour se servir de la saignée qui les préserveroit.

On parle aussi de quelques banqueroutes de Londres et d'Amsterdam, dont quelque portion pénétrera jusqu'ici, à cause du rapport qui est entre les marchands d'Angleterre et

A FALCONKT. 727

de Hollande avec ceux de Paris; les banqueroutes sont contagieuses comme la peste , le mal s*en communique aisément. Nos cardinaux sont partis d'ici pour se rendre à Lyon , et de là s'en aller à Rome , pour y être assez tôt à Télection du nouveau pape , qui doit succéder à Clément IX , en cas qu'il soit véritablement mort, dont on ne parle point encore assurément; M. le duc de Chaulnes est aussi parti.

L'affaire de M. Cressé est à la Tournelle, où en attendant qu'elle soit jugée on en parle fort à Paris , et même fort désavantageusement aux dépens du médecin et même de la médecine. Vous savez que les actions et les fautes sont personnelles, et néanmoins plusieurs des nôtres sont d'avis qu'on le chasse de la compagnie et qu'on le prive des honneurs et des émoluments ; ceux qui ne le plaignent point, disent que c'est bien employé , qu'il est trop glorieux comrpe fils de barbier.. Son père a été un fort habile chirurgien , et ce fils est savant, mais en vérité il a trop de présomption , unde sibi bellus videtur ; inde mcdi labes , ïnde irœ et Incnjffnœ.

Le député du Grand Turc s'en retourne raalcontent. Des deux faux témoins que le marquis de Courvoyé avoit gagnés, Tun est mort en Grève et l'autre en est échappé ; il a eu sa grâce , d'autant que par son aide , son moyen et sa révélation , toute la calomnie a été découverte ; i/le crucem prvtium sreleris tulit, hic diadema ^ nempe vitam et liberiatem, qui sont deux choses de prix inestimable. Je vous baise les mains, et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris , le 18 décembre 1669.

LETTRE DCCXCIX. - Au même.

M. révêque de Béziers est archevêque de Toulouse; il étoit Tannée passée en Pologne, et on dit qu'il ira bientôt en Espagne. M. Golbert, qui étoit capitaine des mousquetaires, est

'*2H LETIKK.s DK (ill l'ATI.N

.aujfiunl hiii premier capitaine des gardes, à la place de M. le comte deCharost, qui est devenu premier gentilliorame de la Chambre. On dit que l'archevêque de Rouen se meurt, pour une artère qui lui a été ouverte au lieu d'une veine.

Je voudrois bien savoir si le père de Bussières , de Lyon , a fait imprimer quelque tome in-folio de V Histoire de France^ c'est un de mes amis qui en est en peine , et à qui j'ai promis de m'en informer, et j'en attends réponse de votre bonté; je sais bien que ce père a écrit un abrégé de notre histoire en beau latin, en trois tomes in-douze, mais je voudrois savoir s'il a fait quelque chose in-folio.

Il y a ici un charlatan prisonnier, se disant médecin du pays de Languedoc , qui a fait une fausse obligation ; de plus , il est accusé de fausse monnoieet même d'avoir mis le feu en une maison : voilà un méchant coquin, il en a fait assez pour être pendu ; mais si on pendoit tous les charlatans , il me semble que la corde seroit bien chère , car il est bien de ces gens- là par le monde, lex, grex, mundus ^mnis facit histrioniain : les barbiers et apothicaires font tout ce qu'ils peuvent de notre métier pour s'enrichir et pour tromper le monde; le magistrat les laisse faire, peut-être d'autant qu'il ne les pourroit pas empêcher.

Le procès de M. Cressé est sur le bureau , mais je n'entends point dire qu'il avance : on m'a dit que M. de Molière prétend en faire une comédie ridicule , sous le titre du Médecin fouetté et du barbier cocu (1).

Nous voilà aux plus courts jours de l'année, c'est pourquoi j'ai donné congé à mes écoliers (dont le nombre est près de trois cents) jusqu'après les rois; alors je recommencerai de bon cœur, si Dieu m'en donne la force et le loisir, car je n'en ai guère. Le roi a donné le gouvernement de Guyenne à H. de Créqui , ci -devant ambassadeur à Rome. Enfin le pape

(1) Celte comédie n'a point été faite ; on a cru Tavoir retrouvée dans ces derniers temps , mais ce n'était qu'un pastiche. ( R. P. )

A fALCOMîT. 729

est tout-à- Fait mort , voila un grand bien pour les bons cooipagnons qui ont trop bu de vin nouveau , puisqu'ils en auront un jubilé tout neuf. H. le Maître de Bellejame, président à la quatrième des enquêtes, est ici mort en peu de jours de la petite vérole. C'étoit un excellent homme; voilà une grande perte pour le parlement. Je salue de tout mon cœur M. Noël Falconet, auquel vous direz, s'il vous plaît, que le 23 décembre nous avons ici enterré M. Bourdon , mon beau-frère , procureur de la cour, qui ai toujours été malade depuis trois ans ; il est mort ex corrupiela substantiœ pulmonîs , a mppres$a ai^thritide j qua taboravit 20 annis; erat nafus parente artkri^ tico , et fuit ille morbus gentilitius. Qui viret in foiiis, venit a rndicibus humoi\ sic patrum in natos abeunt cum semine tnorbi. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

I>e Paris, le 25 décembre 1669.

LETTRE DCCC. — Au même.

Il y a ici un certain jésuite , natif de Bourges en Berri, fils du doyen des conseillers de ce présidial , nommé Bourdaloue, qui prêche aux jésuites de la rue Saint-Antoine, avec tant d'élo(iuence et une si grande afiluence de peuple, que leur église est plus que pleine. Son père étoit parti de Bourges, pour le yeuir entendre prêcher à Paris , mais il est mort en chemin. Ces bons pères de la société le prêchent à Paris comme un ange descendu du ciel. Scaliger le père, en ses Exercitations contre Cardan, a dit : Ces prêcheurs ont un grand avantage, de ce qu'avec leur esprit échauffé et leur babil prétendu évangélique, ils mènent le monde où ils veulent» si grand est l'amour qu'on a pour la vie éternelle.

Nous perdîmes , il y a deux jours, un de nos collègues nommé Antoine de Sarte, qui buvoit son vin tout pur, quoiqu'il fût atrabilaire et assez infirme. En voilà six des nôtres qui ont

730 LETTRES DE isV\ PATIS

passé la barque de Caron depuis un an. Notre doyen vient de me dire que M. Séguin, médecin de la feue reine mère, la averti qu'il nous quittoit et se retiroit de notre compagnie , et voilà le septième de notre catalogue depuis un an. C'est qu'il va prier Dieu et compter ses écus qu'il aime tant.

Je vis dernièrement M. de Lorme , qui étoit un peu indisposé, mais avec la même vigueur d'esprit qu'en parfaite santé. Tout âgé qu'il est , on dit qu'il veut se remarier, et quelqu'un pousse à lui mettre cette folie dans la tête pour l'amener au triumvirat , qui sera un dangereux joug pour lui et peut-être fatal. Je souhaite que ce soit pour le salut de son àme et pour la chaleur de ses pieds. Vous souvenez - vous des quatre vers que fit Estienne Pasquier sur les trois mariages de Théodore de Bèze , ministre à Genève , qui y mourut l'an 1605?

IJxores ego 1res varia sum tempore naciu^; Cum jHvenis , tum vir^ factus et inde seneoc. Propter opus prima e$t validis mihi juncta sub annis^ Altéra propter opes^ terda propter apem.

On dit que M. de Vivonne a par commission la charge de vice-amiral de France pour vingt ans ; mais il y en a encore qui veulent que M. de Beaufort n'est point mort, et qu'il est seulehient prisonnier dans une île de Tur({uie. Le croie qui voudra, pour moi je le tiens mort, et ne voudrois point l'être aussi certainement que lui, quoique je ne voulusse pas dire comme cet ancien : Jr ne voudrois [ms mourir^ mais je ne nip soucierais paint d'être mort. Un autre dit que c'est quelque chose que d'être mort , et que la mort ne finit pas tout. Et en tout cela , je suis de l'avis de notre curé. Vive , vote , et me amn.

De Pari», le 14 Janvier 1670.

A KALCONET. 73l

LETTRE DCCCI. - Au niénie.

Je vous envoyai , avec ma dernière du 28 février, une excellente thèse, De Balneo aquœ tepidœ in vuriolis œgre erumpeiUibus, M. votre fils ne sauroit mieux faire que de la lire et d'en profiter , il y a longtemps qu'on n'en a fait de meilleure ; la savante famille des Piètre est finie avec tout son mérite, et leurs belles thèses aussi. Pei^ me sit eorum memoria in benedictiwie.

Le cinquième tome de Y Histoire de rUnii^ersité de Paris ^ fait par M. du Boulay, étoitsous la presse, quelques docteurs de Sorbonne, mal contents de cet ouvrage, ont présenté requête au conseil du roi, et lui en ont fait défendre la continuation, jusqu'à ce que sa majesté en ait autrement ordonné. Je ne voudrois pas dire que ces docteurs de Sorbonne aient tort , mais j'en connois quelques uns qui se persuadent que tout ce (ju'ils veulent est juste, et qui seroierit fâchés de rien déférer au sentiment d'autrui ; les prêtres n'aiment pas assez le bien public , j'en suis persuadé, eh ils sont plus attachés à leur particulier que nous autres gens du monde et mariés.

Le roi a ordonné que le chevalier de Lorraine n'aille pas plus loin que Marseille, et qu'il ait la ville pour prison. On se loue fort des libéralités que le roi a faites depuis peu à Monsieur et à Madame , d'autant plus qu'elles sont des marques certaines de la bonne intelligence de la maison royale , et qu'elles confondent certain gazetier napolitain qui avoit injurieusement écrit que le roi étoit Bourbon , et par conséquent avare.

Je viens d'apprendre la mort de M. Tubeuf , président à la chambre des comptes.

J'ai aujourd'hui parlé à notre médecin Cressé , il m'a dit qu'il étoit satisfait entièrement de son barbier Griselle , qu'il lui avoit pardonné , et qu'il avoit quitté toutes les procédures judiciaires. Oh ! le bon chrétien !

732 LEirUES DE iiVl v\v\s

Je consultai hier puur la seconde fois avec MM. Brayer et Bourgaud pour un jeune homme de Lyon nommé Hervîeux. : il est fort mal , son poumon souffre cruellement , enfin il est en grand danger ; nous y ferons ce que nous pourrons.

Le père Annat quitte la cour, les jésuites ont mis en sa place le père Ferrier de Toulouse. Les jésuites de ce pays y eussent bien voulu mettre le P. Deschamps, mais ils n'ont pas eu assez de crédit.

Notre cornes Ârchiatron est mal, on me vient de dire qu'il n'ira pas loin et qu'il mourra bientôt; sa charge regarde M. Brayer ; le Saint-Esprit l'a dit , habeiiti dabitur. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur

De Paris, le 8 mars 1670.

LETTRE DCCCn. — Aunmne.

Par ordonnance de M. le premier président et de messieurs les administrateurs de THôtel-Dieu de Paris, les six médecins de cet hôpital furent assemblés il y a quelques jours che^ un des administrateurs, afin d'aviser ensemble ce qui se pourra faire pour empêcher le progrès du scorbut , qui devient si commun dans les hôpitaux. Â ces messieurs on y a ajouté les deux médecins de l'Hôpital Général , Florimoud Langlois et Robert Patin , et deux autres de notre faculté, M. Brayer et moi. La difficulté n'a été qu'effleurée, bien qu'il y en ait deux qui aiment à pleurer, qui aient bien tenu le tapis. Enfin , il a été résolu que l'on nous mènera visiter les lieux et entre autres le château de Bicétre, où il y en a grand nombre, et que là nous examinerons les causes de cette propagation du mal , et ferons réflexion sur la nature des eaux qu'on y boit , des 'vents qui y soufflent et des aliments dont on y est nourri. Pour moi , il me semble que ce mal est morbtts toiius substmi-

A PALCONET. 733

tiœ , maladie de pauvres gens et mal nourris, une lèpre septentrionale et marine, qui vient d'une corruption particulière du sang et des parties internes, qui bouleverse l'économie na- ^ turelle. Le bon pain» un peu de vin, du linge blanc , un bon air, et au commencement de cette maladie une purgation médiocrement forte, y feroient grand bien , de même que de ne boire jamais de mauvaises eaux. Strabon appelle cette maladie Stomacace. Elle est commune sur la mer , aussi bien qu'en Hollande , Danemark , Suède et Pologne. Les Allemands en ont beaucoup écrit. Je pense en avoir vu eu ma vie plus de deux cents thèses ; mais ce mal ne se guérit ni par paroles latines , ni par secrets de chimie. Qui guériroit la pauvreté du " peuple guériroit bien le scorbut (l). Il y en a qui disent qu*il y faut trouver un spécifique ; mais c'est comme parlent les charlatans et les chimistes qui se vantent d'avoir des spécifiques contre Tépi^epsie , la fièvre quarte, la vérole, la lèpre, la goutte , etc. Quand j'entends ces contes qui sont pires que les Fables d' Esope /\\ me semble que je vois un homme qui me veut faire voir la quadrature du cercle , la pierre philosophale, la république de Platon, ou la matière première dans le globe de ce pédant dont a parlé Régnier dans ses Satires. Vole.

De Paris , le 13 mars 1670.

LETTRE DCCCIIL — An mhne.

Le testament de M. Tarchevéque de Langres ordonne qu'il lui sera fait une épitaphe d'honneur, et trente pistoles pour celui qui en sera l'auteur. Les exécuteurs du testament en ont

(1) Ainsi que beaucoup d'autres maladies; il est remarquable, en effet, que le peuple de noire époque étant moins misérable que du temps de (iui l^atin , le scorbut y est devenu très rare. * (R. P/

fait prier H. François Ogier, qui ,. ayant lu l'article du testament , a aussitôt répondu qu'il ne vouloit point accepter les trente pistoles léguées; mais plutôt qu*il en offroit trente autres , à la charge que Tépitaphe seroit sans rien changer ni ajouter, c'est-à-dire qu'il se moque de faire une épitaphe à un tel homme, qui avoit laissé 10,000 francs aux Chartreux pour être enterré chez eux, ce qu'ils ont sagement refusé, disant qu'ils ne vouloîent ni de l'argent ni du corps d'un tel tiomme, qui dicitur Misse ex veteri syphilide. Je vous envoie un sonnet que M. Ogler a fait sur son refus de faire une épitaphe à ce M. révéque de Langres. Tout le monde l'approuve fort. M. le premier président l'a fortement loué, et le roi même l'a vu et l'a trouvé bon.

M. Arnauld écrit un livre de la Justification y qui sera tout contre la morale des calvinistes On le metWa bientôt sous la presse , et d'un autre côté les huguenots font grand bruit et se promettent mervedies du livre que fait leur M. Claude, ministre de Charenton , pour servir de réponse au gros livre de notre M. Ârnauld. M. Ferri , ministre de Metz, y est mort depuis un mois. Il étoit un des plus savants de sa volée. Si le cardinal de Richelieu ne fût pas mort sitôt , il alloit faire accorder les deux religions. Il y avoit plusieurs ministres gagnés pour cela. Ce M. Ferri étoit de la bande, et en avoit une pension de 500 écus tous les ans : voilà comment les huguenots en parlent ici. J'aurois peine à comprendre comment se fussent accordés les ministres et les moines sur le point du purgatoire. C'est un feu tout miraculeux, un article d'importance, et qui, par son mystère midtiplié de beaucoup de finesse^ fait aujourd'hui bouillir tant de marmites qui servent H nourrir tant de ventres oiseux et tant de fainéants, qui, par son moyen , font bonne chère à l'ombre d'un cruciiix. Valère MHxime, qui ne connoissoit point encore de ces gens-là, car il vivoit sous Tibère, a dit quelque part de fort bonne grâce (lue U ville de Marseille jadis étoit si bien policée, qu'elle n'admettoit point dans l'enceinte de ses murailles telles gens

A FALCONKT. 735

oiseux : lis cUtusas portas habet qui pp7* niiguam religiotiis si' tnnlntionem alimenta ineiHiœ quœrunf. Permettez-moi que je vous décrive par un seul vers de Virgile cet animal encapuchonné qui s'en va de porte en porte chercher des bribes , mendier des miches pour emplir sa besace , et en nourrir des frères frelons, qui, comme des mouches guêpes, sans Faire aucun miel , font trop bonne chère de Taumône , de la chanté et de la simplicité de tant de bons chrétiens qui leur donnent. Le voici :

îgnavum fucos pecus a prœsepibus arcent.

Buchanan , dans son Franciscanus , ou Fratres Fraterrirai , n'a pas mieux rencontré quand il a si naïvement dépeint ces bonnes gens, que ce brave évéque H. de Bellay appeloit ordinairement les gens de l'autre monde. Hais c'est assez sur ce ton ; laissons là ces gens avec leur capuchon de peur qu*ils n'aient froid à la tête, et qu'ils ne nous supposent quelque miracle qui nous donneroit de la confusion (l). Vale,

De Paris , le 14 mars 1670.

(1) Celte haine contre les ordres monastiques n'a iait que s'accroître jusqu à l'eiplosion de la révolution française. Dans le xviir siècle , on n^employa pas contre eui des persécutions , mais ils furent Pobjet des railleries perpétuelles des philosophes , des auleurs comiques el des poêles. Une des plus singulières dans ce genre est le petit ouvrage du comte de ik>rn , savant naturaliste qui vivait à la cour de Joseph 11. Cet ouvrage parut en 1782, et depuis il a été souvent réimprimé. Le comte de Born compare les moines des difTerenls Etais à des insectes, quUl examine, quUl classe, qu'il étudie d'après leurs caractères extérieurs et spéciaux. Voici le titre de son ouvrage:

MoNACUoLOGiA , figuriê ligno incisii illuêtrata.

On lit dans la préface :

Inopinatum genus novum detexi, quod hotninem entium creatorum perfectiiêimum , cum simia , Hultiuimo animait , connectât arctiui ; tantumque hiatum hominem inter et iimiam repleat. Mona-

Page 1