‹ Lettres de Gui Patin (volume 2)Chapitre 15 sur 48 · I.ETTRE DCCCIV. - Au mfhne · texte numérisé non relu

I.ETTRE DCCCIV. - Au mfhne

Ma dernière n*a été qu'un pot-pourri de plusieurs nouvelles mal agencées ; j'espère que celle-ci sera un peu plus régulière. On me vient d'apprendre les deux vers qui suivent sur la fortune du roi de Pologne , qui de jésuite est devenu roi , et de roi abbé de Saint-Germain des-Prés, où il vit aujourd'hui avec les moines qui sont bien plus fins que lui.

De monacho regem, monachum de rege, Polone. Hœc mni Casimirœ fortia gesla domua.

Je traite ici un honnête homme de Lyon nommé M. Remy , qui est dangereusement malade de la double maladie que quelques anatomistes et médecins italiens ont fort proprement \ appelée Pleuroperipneumonin , inflammation de la plèvre et du poumon. On lui a déjà ouvert la veine plusieurs fois; mais on ne lui a pas tiré une goutte de sang, mais seulement de la pourriture et de la boue. J'y ai fait encore appeler H. Blondel, qui n'en a pas bonne opinion non plus que moi. Néanmoins Dieu est sur tout. Les prédictions des médecins ne sont pas des arrêts d'un prévât. Le malade est un homme chaud et

cAtim putOy gentu , humanam fortnam mentiem , quamvii dheriiêtimum ab kamine ( Joannei physiophylut hctori ialutêm, )

DEFiifiTio. Animal anthropomorpkum ; cucullatum; noetu ejuhna; titient»

Descriptio. Corpus monachi bipei , ertcium , dourto ineurvoio , capitê depretto , $emper cucullatum et uhdequdque vettitum , ii in ipeclêbuf quibutdam eaput , pedu^ ahum, manuique nudas exdpiat, Cœterum : animal avarum, fœtidum , immundum, titieuloiumj inerê, inédiam potiut toleram quam labarem , etc.

Viennent ensuite les difTérences , les espèces , les variétés , etc.

Cet ouvrage , d'ailleurs curieux , porte évidemment le cachet de l'époque où il fut publié. (R. P.^

violent , qui a encore de la vigueur, sur quoi je fonde ce que j'en espère de reste.

Ou dit que quelques cardinaux se sont battus dans le conclave. Si cela est vrai , ne peut-on pas appeler cela faire un pape à coups de poing? Vole,

De Paris , le 90 mars 1670.

LETTRE DCCCV. — Au mêrne.

Nous avons ici des malades que Thiver a fort incommodés, et qui s'attendent au lait d'ânesse , duquel je n'ai pas encore osé me servir qu'il n*ait fait un peu plus chaud , et que le soleil n'ait amendé par sa chaleur la crudité du suc des herbes qui sont sur la terre.

On fait ici diverses loteries, tant riches que médiocres; enfin elles ont été défendues , sous ombre qu'il y a trop peu à dire entre loterie et filouterie.

Je viens d'apprendre que l'empereur veut chasser tous les juifs de ses provinces et dominations , et que cela se fera avant la Saint-Jean. Le parlement de Metz en a fait brûler un tout vif depuis trois mois , dont les juifs en ont fait de grandes plaintes au roi pas des députés qu'ils ont tout exprès envoyés ici. On parle ici d'un certain M. de Yariilas qui sait beaucoup de choses, qui écrit fort bien, et qui s'en va nous donner l'histoire de quelques uns de nos rois. On dit qu'il commencera par Henri II , François II , Charles IX et Henri III ; mais qu'il en demeurera là sans toucher à Henri IV ni aux deux suivants, Louis XIII et Louis XIV, durum enim est ac periculosœ plénum opus aieœ historiam mi temporis conscribere. Feu H. le président de Thou , qui a si bien fait , n'y a réussi qu'aux dépens de la vie de son pauvre fils afné. Il fait fort dangereux (le tomber entre les mains d'un tyran irrité. Après que le premier tome aura été produit, il donnera les autres rois, ni. 47

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dont il commencera l*histoire à Gharted V, et ensuite il donnera Charles VU, Louis XI, Charles VIH, Louis XII, Fntnçois I". Oh ! que l'histoire de ces sii rois sera belle , s'il en dit ce qui est vrai , et qui n'est pas commun , comme de la maladie de Charles VI, qui fut si longtemps fou, que la France en pensa passer à Henri V , roi d'Angleterre , et des amours de Charles VU , qui tenoit bien de son père du côté de l'esprit , mais qui fut bien plus heureux que lui à chasser les Anglois de son royaume par le n^oyçn d'un bâtard d'Orléans , comte de Dunois, et de cette brave pucelle d'Orléans , dans l'histoire de laquelle il y a. bien du roman ! Tout y est incertain ; je m'en rapporte à ce qu'en ont dit Est Pasquier, M. du Belley, Jttenis Lan^bin , Du Haillan, G. Naudé et plusieurs autres qui disent qu'elle ite fui point brûlée à Rouen , et que l'on jeta dans le feu un billot de bois au lieu d'elle, et qu'elle fut renvoyée en son pay^de Barrois. Après Charles VII viendra Louis XI , qui fut un étrtuige compagnon , habile , mais rude et méchant , qui fit empoisonner son frère , qui supposa un enfant qui régna après lui aous le nom de Charles VIII. Ce Louis XI fut un dangereux maître, qui fit bien des fautes , et surtout qui nousi laissa perdre les dix-sept provinces du Pays-Bas , qui éloient le patrimoine de Marie, fille unique de Charles, ce malheureux duc de Bourgogne qui fut tué devant Nanci l'an 1477 (il la falloit marier à qn prince du sang), qui fut l'aïeul de François I"*. Après Louis XI parut sur le théâtre Charles VIII , jeune homme sans science et expérience, qui S0 laissa trop gouverner, el qui mourut bientôt après. Louis XIl suivit , qui fut le père du peuple , optimus bofQorum : je l'appelle ainsi , quia optimua ille qui minimm urgetur^ duo duntuxai vitia illi obJiciuniui\ quod fuerit muliero9u$ ei avaruê , dont l'un suit de près l'humanité et l'autre la néoessité. Pour François P% nous lui devons ceci, qu'il a rendu la France savante , et qu'il a fait et fondé les professeurs du roi. Dieu veuille leur pardonner è tous tant

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qa'ils sont ( I ). Toutes les villes frontières de notre Picardie sont pleines de gendarmerie, sans en savoir le pourquoi, non plus que quand le roi partira pour aller en Flandre. Prudem futuri iempari» exitum caliginosa nocte premit Dem, Il vient de sortir de céans un honnête homme , qui dit que le dessein du roi est si fort caché que personne n*y peut rien oonnottre.

On s'étonne ici de ce que les cardinaux sont si longtemps dans le conclave sans faire un pape. Je pense que les brigues de ces gens-là , et les finesses politiques les plus rusées ne manquent pas d'être mises en œuvre pour une aiFaire de telle importance, et que la malice des hommes y est autant employée, et aussi bien occupée , que le Saint-Esprit duquel ils se targuent ; et même je crois que ce bon seigneur fera bien sagement de ne s'y rencontrer de peur de tomber en mauvaises mains (2).

Le roi vint hier, ce 0 avril , à Paris de Saint^Germain-en- Laye, et le même jour y retourne; il y fait quelques visites, et entre autres, il fut au Louvre , où il prononça sur le dessin du bâtiment et sur Tordre qu'il veut être gardé pour en achever le bâtiment, à quoi on va travailler tout de bon. On dit partout que le voyage est certain , bien que la cause en soit inconnue; car de dire que c'est une promenade pour le roi et tonte la cour, on répond que ce n'est point encore là un temps propre pour s'aller promener si loin, il vaut mieux dire

(1) Ce tableau d'une partie de Phistoire de France, fait U gemei^t et à grands traits , ne manque pourtant ni de Justesse ni de vérité. (R. P/

(2) Ces réflexions de notre auteur, habituellement grondeur, frondeur, querelleur, ne sont pourtant ici que Texpression de ce qui est. Personne n'ignore qoe souvent dans iVlection des papes , la lutte des factions opposées, Tintrigoe , les ruses, les contre- ruses de la politique la plus déliée, font un triste contraste avec l'objet néme de ces assemblées de cardinaux. Duclos , dans son Vo^faq^ d* Italie , prétend néanmoins que toutes ces ruses sont souvent inutiles , et que les augustes conclaves terminent et se séparent quelquefois par l'ennui , U chaleur et les punaises : « Car, ajoute-t>il , le Saint-Esprit se sert de tout. »

que personne ne sait ce grand secret que le roi , et tous ceux à qui il l'a révélé : c'est un mystère et une énigme, duquel le temps nous apprendra la vérité.

Je vous prie de dire à M. Spon qu'il y a bien deux mois que je lui mandai que M. Sorbière, son ancien ami , étoit hydropique et asthmatique. Je ne l'ai vu qu' une fois depuis ce tempslà. Aujourd'hui je puis vous dire qu'il est mort ; je viens de recevoir son billet d'enterrement , et demain on fera son convoi à Saint-Eustache (1).

Je viens d'apprendre que le voyage du roi est remis au 5 mai à cause du mauvais temps.

M. de la Hoguette, neveu de M. l'archevêque de Paris, a tué de guet-apens un gentilhomme , parent de M. le chancelier. Ce meurtrier est en prison ; son oncle n'en a pu obtenir la grâce.

Il est ici mort depuis peu de jours un grand serviteur de Dieu , nommé M. de Saint-Pavin , grand camarade de Desbarreaux , qui est un autre fort illustre Israélite , si credere fas est.

On parie fort ici d'un sermon que le père Bourdalouea fait ces dernières fêtes touchant un curé d'Angleterre , et un certain adultère à qui on donna absolution. On dit que le sieur Valotest hydropique et asthmatique, et de plus, qu'il a une maladie que Rabelais dit être incurable, à cause des années passées, qui est la vieillesse.

Le curé de Saint-Nicolas n'a pas voulu donner l'absolution h M. de Saint-Pavin , qu'il n'ait auparavant jeté dans le feu son testament, à cause de la vie scandaleuse qu'il a menée, et qu'il n'ait fait des legs pieux du bien qui lui restoit.

Hier mourut ici le commandeur de Jars , âgé de soixanteseize ans. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 11 avriliÔTO.

vi) Voyez ta noie t. Il, page 24.

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LETTRE DCCCVI. — Au tnérne.

J'ai enfin reçu la vôtre et des nouvelles de votre santé. Dieu soit loué que la goutte soit passée. Le roi a bien ri des vers de M. Ogier, qui me semble bien vieillir. Il n'a pourtant que soixante-douze ans ; il a toute sa vie étudié , il est devenu fort savant et fort vieux , et puis pour satisfaire la nature il faut mourir. Le cardinal de Richelieu lui avoit promis un évéché , mais il mourut quinze jours après. La reine-mère , Anne d'Autriche , lui en avoit prorois autant , Tan 1 643 , pour la harangue funèbre du feu roi Louis XIII , qu'il avoit récitée dans Saint-Benoit, avec l'applaudissement et l'admiration de tout Paris, et néanmoins elle ne lui a rien donné ; mais il a été quelquefois payé d'une pension que le roi , par gratiiication , fait tous les Ans payer à quelques savants. Il fit, il y a quelque temps , une oraison funèbre sur la mort de Philippe IV, roi d'Espagne , qui fut fort bien reçue. Ses panégyriques sont imprimés en deux tomes. Bref, il est fort usé, grâce à l'étude et aux veilles qui ruinent ordinairement la santé.

Je vous remercie de voti*e livre du scorbut, dont plusieurs Allemands ont écrit. On ne voit point ici cette maladie chez les bourgeois , mais seulement chez quelques pauvres gens et dans les hôpitaux, comme dans le chÀteau de Bicétre et dans la Savonnerie , où les pauvres gens ne buvoient que de mauvaises eaux ; mais M. le premier président et les autres administrateurs y ont donné ordre , et en ont retranché beaucoup d'abus.

Ce médecin Michar, dont vous me parlez , est celui que je ne vis jamais. J'apprends qu'il est du pays d'Adîousias , du Dauphiné ou de Provence, bon vivant, qui boit et mange comme un autre , et qui est peu savant , si ce n'est du côté de la bouteille. Le vin pur n'a jamais guéri personne. Ce sont des contes et des chansons des ivrognes. Martial a dit d'un Phrygien : Vinum Phryx oculus bibit veneiium. Eu un hydropique,

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je dirois hepar et lien. Enfin le roi est parti, Dieu le veuille bien conduire et rameuer triomphant et en bonne santé ! Pour le conclave , c'est chose étrange que ces MM. les cardinaux ne puissent s'accorder de faire un pape; pourtant, qu'ils en fassent un s'ils veulent ; je ne m'en soucie guère, et ne suis pas des plus pressés. Vole.

De Paris, le 30 avril lero.

LETTRE DCCCVII. — Au même.

Il y a ici quantité de fièvres intermittentes et doubles tierces, mais je vois bien souvent , et presque tous les jours , de la vérole, dans la curation de laquelle nos chirurgiens sont peu intelligents, bien qu'il n'y en ait pas deux qui n'aient envie de s'y faire appeler maftre Jean. On pourroit accuser ces hallebardiers de Saint-Côrae d'être cause de la fréquence de ce mal , propier maie cunUas tam multas gtmorrhœa» et bubones venereos , qui hic gtmsmntur.

Il m'est aujourd'hui tombé entre les mains un livre imprimé à Lyon, \ni\i\ï\é JacobiPrimerosii^ de tmlgi erroribfa in medieina (t). Il y a là*dedans de fort bonnes choses et bien curieuses , et fort peu de mauvaises , sinon qu'il est trop hardi fdans l'usage ou plutôt dans Tabus des remèdes chimiques, ^comme antimoine, laudanum, etc. Cet auteur étoit natif de Bordeaux, fils d'un ministre écossois, et qui avoit étudiée Paris sous M. Séguin , avec une pension que lui donnoit le roi d'Angleterre Jacques, le roi du savoir.

Il y a du bruit entre l'électeur et les bourgeois de Cologne, qui pourra bien allumer la guerre entre eux , dont le roi se pourroit bien mêler en se déclarant pour un parti ; mais il y a apparence que les ennemis de la France, et entre autres les

(1) Voyet 1. 1 , p. 140.

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Holiandois, preiidroul l'autre. Si 1 mien vient jusque là, l'évoque de Munster, les Âuglois et quelques princes d'Allemagne ne manqueront point de se déclarer et de s'intéresser pour la raison d'État qui gouverne aujourd'hui le inonde, qui est tou< jours l'intérêt de chaque particulier, et la chemise de Tàme du genre humain. Pour un pape , ce sera quand il plaira à Dieu ; j'attendrai celte élection le plus patiemment qu'il me sera possible. M. le Maréchal est mort le ô mai , âgé de quatre-vingt-dix-sept ans , d'autres disent cent deux. On tient faux le bruit que le cardinal Fachinetti éloit pape, d'autres nomment le cardinal Altieri , à quoi il y a plus d'apparence. Vole.

De Paris, le ta nai 1070.

LETTRE DCCCVIII. — Au même.

Je vous mandai tout ce que je savois par ma lettre du Id. Madame la duchesse d'Orléans n'est point encore partie pour aller en Angleterre , et il n'y a encore rien de certain sur l'élection d'un nouveau pape. Pour le roi, il est constant que son voyage ne du^era pas si longtemps qne l'on disoit il y a un mois. Ils ont trouvé en ce pays-là beaucoup d'empêchements en leur passage à cause des eaux. Sa Majesté a aujourd'hui couché dans Arras.

Enfin le bonhomme cardinal Altieri est pape, âgé de 82 ans. On dit qu'il est romain, de flumine magno, et que celui qui le suivra est marqué sous l'épithète de bellua vorax. Oh ! que ce titre conviendra au Grand Turc! s'il vient en Italie pour y faire la guerre, comme elle en est bien menacée ; et si cela arrive , que deviendront tant de colonies de gens oiseux , de ventres paresseux , tant de troupes de moines qui sont en ce pays-là, et qui vivent sans rien faire à l'ombre d'un crucifix, quiper aliquam religi&nis simulationem aitmenta inetiiœ quœruni?

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On parle ici d'uue nouvelle assemblée du clergé qui sera composée de plusieurs archevêques, évéques, députés du second ordre et des agents qui sont déjà retenus. Les lettres de la cour portent que le roi sera de retour de son grand voyage de Flandre le 16 juin prochain à Saint-Germain. Dieu veuille bien les ramener tous en bonne santé; mais nous ne savons pas encore si madame la duchesse d'Orléans est en état d'aller à Douvres pour y voir le roi d'Angleterre son frère.

Je vous remercie de votre dernière lettre du 9 mai. Depuis que le roi est parti , je n'ai rien entendu dire de comité orchiatron , ni de l'autre qui est ici » sub prœtextu calculi; ad cujus extracttotiem si deveniatur , je m sais lequel des deux Colot sera choisi , il ne m'importe ; mais ce gascon est bien atrabilaire et me semble de mauvaise chair. Je vous trouve bien heureux d'être aux bonnes grâces de M. Denyau le fils, puisqu'il vous a envoyé sa harangue. N'est-ce pas un chef-d'œuvre de l'art oratoire? Notre Collège Royal voudroit pourtant bien qu'il ne l'eût jamais fait imprimer ; plusieurs autres ont été faites à même dessein, qui n'ont pas vu le jour. Ces impressions appartiennent àTurnèbe, à Lambin, à Passerat, à Criton ^ à M. Bourbon , à MM. Valens et Granger, à MM. Duval et Moreau , du Chevreuil , Padet et autres illustres , avec lesquels ce petit mirmidon n'entrera jamais en parallèle , si ce n'est comme un petit lumignon de chandelle , aut tanquam titio ftmigans , avec le soleil ; mais que faire? Les aveugles enragent de voir clair, les boiteux veulent courir; il n'y a point de corps qui n'ait sa partie honteuse. Il nous faut prendre patience, peut-être qu'il s'amendera et qu'il deviendra plus sage. Il est encore bien ignorant , bien sottelet et bien innocent : aussi est-il encore jeune et bien badin.

J'ai 'entre mes mains deux de nos compagnons bien malades qui languissent en attendant que le beau temps vienne. Les rhumatismes de l'hiver passé ont de la peine à s'en aller, eorum reliquiœ adhuc nos exercent ^ mais il n'y a point d'hydro-

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pisie , ni aucun dangereux reste; pour le scorbut, il n'y en a tantôt plus, il n'a point été malin cette année.

Quelques uns parlent du roi d'Angleterre qui a épousé la princesse de Portugal , il la veut répudier à cause de sa stérilité, comme eût fait Henri II à sa femme Catherine de Médicis , si Fernel ne s'en fût heureusement mêlé, de laquelle, par une insigne libéralité , il recevoit chaque fois qu'elle accouchoit 40,000 écus , à ce que dit Louis d'Orléans , en sa Plante humaine , et qu'il m'a dit autrefois lui-même ; je l'ai connu l'an 1626 , et je me souviens bien de diverses choses qu'il m'a dites (l). L'année suivante il tomba en une pleurésie, l pour laquelle il fut saigné deui fois et en guérit, âgé de qua- ( tre-vingt-cinq ans , et ne mourut que deux ans après. H. le commandeur de Souvré, qui est aujourd'hui grand-prieur de France , est mort ftgé de soixante-dix ans.

On me vient d'assurer que M. Colbert, le capitaine des mousquetaires, a été disgracié du roi pour quelque plainte faite contre lui, et que M. de Louvois n'est plus général des postes, et alla quoque dicuntuVy et clam circumferuntur per vtUgu$ , quœ tuto non possunt nec debent chai'tœ committi (2).

On dit qu'il y a un code criminel nouveau que le roi a envoyé chez M. le premier président , et qui sera envoyé au parlement après le retour du roi. Mon fils aîné étoit allé à Lagny , où il a quelque bien du côté de sa femme, à la fin du carême, pour y prendre du lait d'ànesse ; ce qu'il a fait et n'a guère servi; la saison a été contraire jusqu'à présent, cela l'a obligé de revenir à Paris , où je le trouve bien mal fait, avec une fièvre lente et de mauvais crachats qui me font grand'peur. Nous n'avons encore eu depuis Pâques de beau temps que deux beaux jours , interea imgetur moi^bus gliscitque medendo ,

(1) C'est le seul auteur qui «flirme ce (ail , que i'oo peut regarder comme apocryphe. (R. P.)

(2) Celte réflexion prouverait-elle que le cabinel noir où Ton décachetait les lettres , existât déjà ? Cet infâme abus de confiance semble avoir existé de tout temps et sous tous les gouvernements. (R. P.)

dnm vires infirtnarUw. 0 tne miserum in fUiis mets! Si Dieu veut, il aura pitié de nous. Je vous baise très humblement les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paru , le 23 mai 1670.

LETTRE DGCCnL --Au même.

Je suis toujours en peine de l'issue de la maladie de mon fils aine , Robert Patin; nos remèdes font merveille partout, mais il n'en reçoit guère de soulagement. Mon Dieu ! que de malheurs en la vie[l) ! On dit que le roi paroît tout réformé, et qu'il s'en va vivre dans une grande sainteté ; cela sera fort bon pour les paysans, si, en même temps, il diminue la taille et les impôts. Dieu lui en fasse la grâce , et de vivre encore quatre-vingts ans en ce bon état ! Depuis Hugues Capet , qui a été le chef de la troisième race de nos rois , il n'y en a qu'un qui ait atteint l'an soixante de son âge , qui véritablement étoit un liabile liomme , mais dangereux et méchant prince : c'étoit Louis XI , par la faute de qui nous avons perdu les Pays-Bas; s'il n'eût fait par son maudit caprice cette signalée faute , il auroit épargné la vie à plusieurs millions d'hommes . , et la maison d'Autriche ne seroit pas si élevée. Tous les au> très rois ont été malheureux ou débauchés. Louis XII et François I*' ont mérité d'être loués par la postérité ; mais Henri IV a sauvé la France et l'a retirée des mains des huguenots et des ligueurs, qui étoient devenus furieux, inebnati ]joctUo et zeio crueuta reliyiofiis; à quoi ils étoient portés par l'ambition du pape et les pistoles d'Espagne , a qua duplici causa tam multi fatui fuerunt misère deceyti, La famille des oiseaux niais étoit alors très grande; il n'y en a plus tant aujourd'hui, le monde est bien débété. Dieu merci, et les moines qui ont raffiné bien des gens.

(1) Voyex la lettre siiÎTante.

A KALCUNET. 747

I Ou dit que Charles, duc de Lorraine, est mort. Voilà un

prince qui a bien fait du mal à sds pitlpres sujets, et qui a bien ruiné du monde par sa faute, et même son pays et sa maison ; personne ne perd à la mort tant que lui. H. le cardinal de Retz est parti de Rome » après la ci^éation du pape , pour reveoir à Commercy , où dans trois jours il est attendu; mais la mort du duc de Lorraine ne causera-t-elle point quelques troubles ? il y a longtemps que ce pauvre pays*là est affligé par le mauvais conseil de ce dernier duc , qui n'a pas été plus sage que Charles, dernier duc de Bourgogne , qui fut tué Tan 1477, à Nancy, soOs Louis XL

Mon âls aitié vient de partir, ce mercredi 28 mai , à six heures du matin , avec sa femme et sa mère, dans deux carrosses , pour s'en aller en notre maison à Gormeilles y prendre du lait d^ânesse tant qu'il voudra. L'air y est fort bon et rien ne lui manquera, mais néanmoins j'ai bien peur du reste; plût à Dieu que j'en fusse mauvais prophète : nos anciens n'ont point trouvé de meilleur remède que celui-là , je prie Dieu qu'il lui profite» Il est embarrassé d'un pernicieux mal qui a trop fortement attaqué son poumon par sa faute. Son obstination et le grand hiver passé, qui a duré trop longtemps , en ont augmenté le danger et retardé sa guérison.

\ Nos docteurs qui l'ont vu à ma prière, ne peuvent espérer

i son salut que par ce remède, Galenus nostfr lib, ô, taies œgros

fitimo vere amandabod ad montem Stabiammi , unde postea sani

\ revertebaniur ttomœn , quod lUinœn sic nobis cuniingat. ie le re-

commande aux bonnes grâces et aux prières de madame Falconet. Je vous baise les mains, et suis de tout mon oœur

, votre • etc.

De Paris , le 30 mai 1670.

748 LfcTTKfib DE GUI PATIN

LETTRE DCCCX. — Au fnéme.

Je vous ai écrit , le 30 mai , le mauvais état où étoit réduit mon fils aine , il est chez nous à Gormeilles avec sa femme et sa mère. Il y prend du lait d'ànesse quatre fois le jour et dans un grand repos, sipergama dextra defendi passent ^ etiam hac defensa fuissetii» L'air y est fort bon, bien pur, frais et sec, au pied d'une belle montagne ; mais le mal est grand et dangereux , puisqu'il est dans le poumon , partie nécessaire à chaque moment de notre vie. Je prie Dieu qu'il nous assiste de ses grâces , et qu'il veuille enfin avoir pitié de nous. C*est un méchant métier que d'être père.

On parle fort ici de la langueur dans laquelle se trouve M. le chancelier ; mais senectus ipsa tnarbus est. Si cette belle place vient à vaquer, il y en a qui la désignent à M. le grand Ck)lbert, à M. Pussortson oncle, à MM. d'Aligreou leTellier; pour moi, je la souhaite à celui des quatre qui la méritera le mieux ; c'est le solstice d'honneur de nos hommes d'Etat, de nos politiques et savants jurisconsultes.

Madame la duchesse d'Orléans a passé la mer , et elle est présentement en Angleterre.

Le Code criminel est entre les mains de quelques messieurs de la grand'chambre , qui le doivent examiner avant que de le vérifier en parlement. Les avocats et les procureurs en grondent déjà , car il diminuera leur gain. L'intérêt est aujourd'hui le premier mobile qui entraîne avec soi tous les hommes. Je dirai avec Tertulien : Ad hoc scomma Deus nos produxit. Il n'y a que bonheur et malheur en ce monde.

Les Hollaudois ont empêché quelque dessein que le roi a voit en son voyage ; peut-être qu'enfin ils s'en repentiront : ces nouveaux républicains fout les entendus pour avoir heureusement secoué le joug de la sourcilleuse , superbe et presque marâtre maison d'Autriche, sed sequitur a iergo Deus in tjorum vicinia. Dieu a fait d'autres miracles et plus grands que

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oeiuNà. Dans les histoires de Tacite on décrie les Bataves , pi'opter innaJtcon genti gloriam ; ce sont les mêmes qu'aujour- « d'hui , les HoUandois.

Les marchands se plaignent fort ici , disant que te négoce ne va point et que l'argent ne roule point , sed ejtamodi domines Mercurio dediti semper canqueruntur. On dit qu'il y a eu cette semaine trois banqueroutes dans la rue Saint-Denis , d'un nommé Boileau , Neveu , etc.

Enfin, monsieur, je suis désolé, o me miserum! mon fils aîné est mort le premier juin (1) , Dieu veuille avoir son âme ! il est mort bon chrétien avec grand regret de ses fautes, et cum maxima m ChristwH fiducia. Je prie Dieu de bon cœur qu'il vous conserve et tous ceux qui vous appartiennent ; il ne faut point aller si vite , on meurt assez tôt : Immodicu brevis est œtas et rara senectus. Le poumon se gâte trop aisément par \ trop de sang. Il est mort à Cormeilles où il avoit été mené pour I y avoir un air plus pur qu'à Paris. Il est enterré auprès de sa grand'mère maternelle et son frère François dans la chapelle de Notre-Dame près du chœur. Quiescat in pace. Je suis si fort abattu de douleur de cette mort, et si fort fatigué des voyages que cette maladie m'a fait faire, que je ne suis capable de rien ; je vous prie d'en témoigner ma douleur à notre bon ami H. Spon, auquel je n'écris rien de ce malheur tant que je suis affligé, et dont même je ne demande point de consolation ; il faut que je pleure toute ma vie un fils si savant , et que je puisse dire après cet ancien qui ne pouvoit plus pleurer , ploratulo fessus erani. Il laisse trois garçons et une petite fille , dont l'alné passe neuf ans et duquel j'espère quelque consolation , d'autant qu'il a bien de l'esprit , qu'il ap^ prend bien , et qu'il est fort gentil ; nous en ferons ce qu'il plaira à Dieu , qui tient en sa main la t)onne et la mauvaise fortune des hommes.

On dit que le roi sera de retour à Saint-Germain le 8 juin ;

(1) RobfH Patin, né k Parin le 11 août 11129.

750 LSTTIIBS ra 01)1 PATIN

que IdgrandHluc de Toscane est mori asthinatN|ue, âgé de soixAnte-un ans, et que M. de Gliaulnea revient avec H le cardinal de Bouillon. On parle aussi d'un ambassadeur extraordinaire de Hollande qui doit bientôt arriver. Le roi sera le 5 juin dans Beau vais , où il célébrera la Féle-Dieu. Je voua baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 4 Juin 1670.

LETTRE DGCGXL ^ Au même.

On dit que le roi ira prendre Tair au boii de Vineennes, et qu'il enverra son Code criminel nouveau , qui est aujourd'hui ebezM. le premier président, en la grand'chambre, pour être vérifié avec diverses suppressions , a quibus alii multi $iU metuuni.

On dit aussi que M, le ohan<^1ier est si vieux, qu'il n'en peut plus, et que la mémoire lui manque.

On dit que tout va à la guerre pour Tan prodiaip m Flandre ou en Holiiinde, et que ces nouveaux républicains sont inenai^^ pour leur superbe et leur vanité batavique. Beaucoup de gens veulent me consoler de la mort de mon aîné , mais cela n'apaise pas ma douleur qui ne se peut guérir par de tels liniments ; sunt lyerba et vocei , prœtet^enque nihil : rien ne me guérira que la mort ; ou si elle n'arrive, comme je n*en ai point h&te, si pM foin venit gloria , twn fi^'up^ro , j'attendrai de la consolation et du secours des trois grands juges dont a fait mention Apollonius dans Philostrate , qui sont rfes dmix , du temps et de la philoM)p/iie ; ces trois-là ont bien apaisé de U douleur depuis le commencement du monde; ce sont trois puissants anodins, tout autrement plus certains que la pilule (le la reine d'Angleterre.

Christine, reine de Suètie. quitte Rome , à ce qu'on dit ,

A PALGONBT. 75 1

parce que le pape ne veut plus lui continuer la pension que le feu pape lui donnoit.

M. Esprit a tous les signes de la pierre en la vessie , et en est enfin convaincu ; il songe à se la faire tii^ ; c'est une résolution qui ne se doit pas prendre légèrement.

Le roi a envoyé au Chàtelet un acte pour séparer de corps et de biens M. et madame de Montespan , et aita multa de génère hoc dicuntur , quœ scriàet-e non est animui. Enfin , après avoir bien marchandé, le père Lemoine, jésuite, a mis sou^ la presse Y Histoire du cardinal de fticheiieu: on dit qu'il y en aura trois tomes in-folio ; voilà bien du papier mal employé si cet Acignius n'a pas écrit la vérité. Je vous baise les mains» et suis de toute mon àme votre , etc.

0# Paris, le il JuUtet 1670.

LETTRE DCCCXn. - Au même.

Eqfin le père Annat , jésuite et confesseur du roi, est mort ici le H-d6 juiu(l). Il avoit quatre-vingt-trois ana. M. le chauoelier,qui est de cet àge-là,est aussi dangereusement ma* lade d'uue maladie incurable à cause des années. Nous avons aussi M. le lieutenant civil d'Aubrai fort malade de vomissements et dégoûts, qui se plaint fort d'un médecin qu'il a eu par ci-devant; c'est Eusèbe Renaudot, qui ne valut jamais rien. Ce qui est encore pis, on dit que MM. Esprit et Brayer lui veulent donner du vin émétique ou énétique , c'est ainsi qu'il le faut nommer ab eaecando. C'est pour aller encore plus tdt en paradis, où Dieu le conduise par sa sainte grftce 1 Enfin , il est mort accablé de symptômes et de charlatans. Il est tombé dans la fosse qu'il avoit creusée. C'étoit de sa charge de chasser les charlatans de la ville , et néanmoins il leur a commis

(1) Veyei tome II, pag^ 8tS.

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A PALCONST. 76.'<

terre pour gagner te ciel. 0 heureux échange, pourvu que Ton ' y arrive au gîte et qu'il n'y ait point de fausse monnoie dans

le paiement !

Vous savez que notre ville est pleine de gens curieux et

affamés de nouvelles. On y parle fort du roi d'Espagne sur

une lettre qui portoit que ce prince étoit malade d'une fièvre

double tierce continue. Il est vrai que s'il mouroit , ce seroit

une étrange pomme de discorde dans l'Europe. Pour tout ce

qui s'en dit , je ne m'en étonne pas ; car tout le monde enrage

^ de mentir quand il parle de ces grandes nouvelles. Je crois

i que vous savez mieux que nous s'il est vrai d'une espèce de

! petite vérole que l'on dit ici être arrivée en Vivarais par les

I marchands de vin, à cause d'un impôt qu'on vouloit mettre

sur les cabarets de huit livres par an, et dont quelques mal-

i tôtiers ont été maltraités. Mundtis omnis exercet histrioniam.

Voie.

De Paris , le 20 juin 1670.

LETTRE DCCCXIV. — Au inènie.

La fille de Valot est retournée aux i^rmélites delà rue du Bouloi. Il a quatre fils , dont l'aîné est conseiller au grand conseil sans enfants ; le second est évéque de Nevers ; le troisième , chanoine de Notre-Dame ; le quatrième , capitaine aux gardes , sans enfants ; trois filles en religion , sic transit gloria mundi. Mais à qui passera tant d'argent acquis Dieu sait comment? Que deviendront tant de secrets chimiques et végétaux , tant de tartre vitriolé , tant de préparations de laudanum et de vin émétique ? Que deviendra la fortune de ce géant? omnia pxdvis erunt.

Le roi se va baigner durant quinze jours à Versailles avec une agréable compagnie. Madame la duchesse d'Orléans est revenue de près du roi son frère.

75 f LETTRSft JD^ <*L'I PATIN

On iJil qufi Uf- 1^ châmcelLei' empire , oix o^vit profàter mmuunn viriwn mberilli/aiau f( nitrenmvalpiudwew. M. Pelletier est homme de grand mérite , et ([ui est dans l'approlHttiOA de toutes les boonétes geas ; il (^ même cousin d^ M. la Tellier, secrétaire d'EUal.

J'ai eu aujourd'hui dç$ oou velles de mon Carolas ; il e$i bien, Dieu m,erci , <3t en bouae sauté à Strasbourg , où i^ voit eou-^ vent le fils de M. Spon , suferanda omtds fartutia fet^enio est.

Un examine chez H. le chancelier les articles du code criminel, où M. Pussort, qui Ta dressé, se défend fortement contre les objections que ces MM. les députés ne veuleot point* approuver. Ou croit qu'il est bien assuré de la faveur, et que nititur jure suo : aussi veut-il que tout passe comme il est écrit.

M le lieutenant civil n'avoit que trente-sept ans, iuUus parente podftgrico , et ipse jcon pociagricus. Il avait été débauché ; il est mort, ox vomitu abominahUi coiiipo&ito ct^n febre lenlu, et d'une extrême avarice par laquelle il vouloit tout faire dans le Châtelet. Il étoit fort riche ; il pouvoit ne se point tuer, tain deest iwaro quod habet quatn quod non habet, et hoc facit (unestum pecuniœ desiderium ejusmodi hominibus , et minus liane optât qui non luxbet. Dieu soit loué de ce qu'il y a encore au monde d*hoiinètes gens, qui ne sont pas affamés , et qui supportent plus facilement une douce pauvreté, et rnémequi soit fort éloignée de celle de Sénèquç, qui avoit plus de revenu que rélecteur de Saxe, qui est le plus riche prince de l'Ailemague , ille parum in philosophia profecit , qui mm audct fiaiiperttUem p^ofiteri.

Je traite malade un des ndtres âgé de soixaute-treize ans , c'est M. Uentel , fort malade. Il a de l'eau dans la poiliinf) ; il faillit à mourir l'an passé d'une cruelle dysenterie atrabilaire ; il est fort mélancolique et abattu. Le cardinal Mazarin mourut de cette môme maladie; M. Blondel et moi sommes les deux consultants ordinaires de M- Mentel. Il y vieiK |)ourtant d'autres médecins comme ses amjs.

A PALCONBT. 755

On dit que madame Colbert a un frère conseiller (ie la cour , nommé M. Charon de Menard , qui pourroit bien venir lieutenant-civil , mais je ne le crois pas. La fortune de M. Colbert va bien par-dessus toutes ces dignités populaires.

M. le chancelier a eu depuis peu des douleurs néphrétiques , et a vidé de petites pierres. On dit aujourd'hui qu'il est mieux, sed conUca^e de calculo latente in vesica , quod miki videtur esiepessimwn, M. le Chancelier a été sondé ; on a senti la pierre , qui n'est pas aisée à tirer ; à tel âge tout y est à craindre, niultu» ubiquepavar^ et plurima mortis imago.

M. le duc d'Enghien a eu deux hls qui sont deux princes du sang, deux beaux et précieux rejetons de saint Louis, dont l'aîné , qui est M . le duc de Bourbon , est ici tort malade , m^denttbus votis exopto ut féliciter convalescat ; mais je le tiens en danger, duplici nomine, nempe ratione morbi, qui estprava dicUliesis viscemin cum fekre , et ratione medici , qui non sapit quantum satis e^»/. J'entends M. Bourbelot, qui est extravagantel grand hâbleur. Ces gens-là sotitordinaireiiient trop bien reçus chez les princes , et bien souvent non sans regret, inw non sine pœnitetitia, pour me servir ici d'un terme que Cicéron n*a jamais employé ni prononcé , et cui née nomen Tullius ipse dédit ^ à ce qu'en a dit un des beaux esprits du siècle passé, qui a été Alciat , in Emblemata, qui méritoitbi^ un chapeau de cardinal , mais un vieux renard le trompa. Nous n'avons ici pour toutes maladies que quelques lièvres tierces et des fluxions sur la poitrine , qui sont de deçà en usage dès le mois de décembre passé, exquo morbi génère mu(ti perieimnt ; mais la plupart de nos malades ont les jambes enflées et les pieds œdémateux , ce qui me fait appréhender i'hydropisie, ex pnwa diathesi viscerum , pour l'automne prochaine et Thiver suivant les doubles tierces , et les quartes ne manqueront pas aussi , car tout le monde est ici fort mélancolique.

Je viens de voir, ce 24 juin , notre M. Mentel ; son mal le presse et le menace trop souvent , outre les mauvaises nuits qui lui sont trop ordinaires, il a toujours les jambes et les

756 LETTRES DE (îUl PATIN

pieds enflés, ei sœpe tpntatvr voniitu . pnesertim irritato t^niriculo a tnediearnentis pw^gantibuHt quoi^um i«« etioin frequenti tamen levaiur.

Il est ici mort un vieux médecin nommé H. Dupuy , âgé de quatre-vingt-six ans; il Tétoit de madame la princesse Palatine. Il n'étoit point de notre faculté. Il avoit autrefois demeuré à Nevers ; c*étoit un homme sage , fin , déniaisé , fort savant et bon philosophe. Il raisonnoit bien en notre métier en bon françois , ai'tem vitœ inteilexit , et pourtant il est mort aussi bien que Patrocle. J'ai vu quelque chose du manuscrit qu'il avoit fait qui partoit du bon endroit; il pouvoitavec l'aison dire après Martial : Hotninem pagina nostra sapit.

On ne parle ici que de H. le chancelier, qui fait souvent des pierres. Lapis templum JJomini destruit, lapis adstruit ; sit nomen Domini henedictum. Le roi fait bâtir à Versailles , où il y a quantité de bons ouvriers en toutes sortes de bâtiments et d'ornements de maisons royales.

On purge, ce 25 juin , M. le chancelier avec soulagement , calo7* nativus infirmions in senibus magnum focit excrementorum prov^Uum^ inde major fréquent is pwgatiofnis nécessitas. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 25 juin 1 ara.'

LETTRE DCCCXV. — Au mène.

M. le premier président est de retour de Gompiègne, où il étoit allé saluer le roi avec quelques députés de ce corps, pour se réjouir avec lui de ses victoires , et le prier de ne plus hasarder sa personne, comme il a fait ci-devant en tliverses occasions en Flandre. Courtrai est rendu. On dit que les Espagnols y avoient voulu envoyer du secours^, mais il a été repoussé par nos gens, qui en ont mis l,r>00 en déroule. Une

A KALCONET. 767

autre nouvelle porte que Marsin y a attaqué nos gens , et que nous y avons perdu quelques hommes. On dit que le roi est venu à Saint-Cloud dire adieu à madame la duchesse d'Orléans, et qu'il s'en retourne bientôt à Arras, où il emmènera la reine pour lui faire faire par après son entrée dans Douai et dans Tournai.

Le rhume a ici tué depuis peu quelques honnêtes gens, tels que sont M. de Banquemarre « président en la seconde des enquêtes ; M. de Samson le géographe , M. de Brosses Guenégaud, maître des requêtes, M. Doublet Tainé, jadis partisan, et autres.

Ou dit ici que le roi a pardonné au comte de Guiche , j'en suis bien aise, et que l'on va faire partir des troupes pour faire la guerre en Catalogne.

Nous avons ici une espèce de fièvre continue, maligne et mortelle, et qui emporte nos malades en sept ou huit jours , kabet sttam OraoÇiv in corruptela siésfantiœ pnlmonis , et tous leurs crachats , sunt ometUa purtdenta , tabum et tiecrosim redolent.

On a fait commandement de faire aujourd'hui dans tous les quartiers de la ville des feux de joie pour la création du pape. On dit qu'il est ennemi des jansénistes , je crois pourtant qu'il ne nous fera pas grand mal.

On me vient de dire que le roi a fait assiéger Lille en Flandre. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 19 Juillet 1670.

LETTRE DCCCXVL - Au néme.

La disgrâce de M. Foucaut fait ici parler le monde , mais iiéanmoinson croit (fu'il sera rétabli, et qu'il rentrera dans

758 LETTHES DE lil'l PATIN

les bonnes grâces du roi par le moyen de M. Colbert. Oui , tout est fait , M. le chancelier lui a fait grâce.

Hier (ce 4 aoiiFt), il arriva une chose bien étrange dans Notre-Dame. Un prêtre disoit la messe dans la nef à un autel célèbre, un homme s^en approcha pour lui aider; mais quand il vint à rélévation de la sainte hostie , ce malheureux se leva, mit la main àTépée, et voulut en escrimer. On dit qu'il vouloit percer cette hostie que le prêtre tenoit ; il blessa le prêtre , qui étoit encore jeune, de deux coups. Ce malheureux assassin a été aussitôt mené en prison dans Tarchevéché, puis fut emmené dans le grand Châtelet. Il est huguenot, natif de Caen en Normandie, et s'appelle Pierre Sarrazin; il a été quelquefois huguenot et quelquefois catholique; il étoit fou, ce me semble. G. Naudé disoit qu'il falloit demeurer comme l'on étoit, et que c'étoit la marque d'un esprit mal tourné de changer si souvent de religion, que le tout n'en valoit pas la peine ; nota , qu'il avoit demeuré treize ans en Italie auprès du cardinal Bagni , et qu'il avoit été intime ami de Cremonin , qui n'étoit point meilleur chrétien que Pomponace . que Machiavel , que Cardan et telles autres âmes moutonnières dont le pays abonde, j'entends l'Italie, où il y a bien plus de rusés et fms politiques que de bons chrétiens, excepté les jésuites et les moines, qui sont fort gens de bien, gens d'honneur et de probité , grands serviteurs de Dieu , gens de charité et de conscience, qui aiment et servent Dieu, et ne veulent que votre bien (1). Ce misérable Normand a été jugé ce matin par

(1) On reconnaîtra facilement dans ce passage les idées de Tami tant regreUé de Gui Patin , G. Naudé , qui , en effet , habita F Italie prés de douze ans. Ce dernier se plaistftl ^ citer des anecdotes prouvant tantôt le scepticisme des gens instruits, tantôt la superstition des habitants d'audelà des Alpes. « Les uns, dit-il , n^y croient pas assez , les autres y croient trop ; à toute heure , sans raison et sans vérité , on y suppose des miracles. » Il assure qu^un pauvre homme ayant manqué de se noyer, on attribua son salut è une médaille de saint Philippe de Néri qv'on tronta s«r lui. Naudé prétend qu^il dh à la foule que si saint

M. le lieateiiant criminel à faire amende honorable devant Notre-Dame de Paris , ptiis d'être mené en Grève, où il aura le poing coupée et sera brûlé tout vif; mais il y aura appel au parlement , où peut-être dès demain le procès sera jugé. Les juges ont envoyé à Caen faire saisir les livres et les papiers de ce misérable Pierre Sarrazin , et prendre ses deux frères, desquels il a parlé en son interrogatoire. Il n'a pas encore vingt-deux ans : c'est un fou calviniste , percé du divin trait d'une sotte superstition ou folle opinion : cimenta têlifftone imbu^us animm non est sut juris , ncÊCÎf quiescere. Ces gens-là sont bien dangereux ; tel étoHRavaîllac, qui tua si malheureusement notre bon grand roi Henri lY^I'an 1610 ; il avoit été maître d'école et moine feuillant , d'où 11 étoit sorti depuis quelque temps; il avoit la nuit des visions qui lui faisoient faire du bruit dans le couvent, et réveilloient les autres moines; 5>es méditations étoient trop noires et trop criminelles. Ces genslà devroient être mis en bonne garde , et étroitement enfermés au pain et à l'eau ; les fous se promènent par le monde avec trop de liberté , nimis multn licent improbls e( insanis. Enfin la sentence du Chàtelet a été confirmée au parlement (ce 5 août), et ce misérable fou a été tiré de la Conciergerie , et mené à

Philippe eût touIu faire un miracle , il eût trouvé roccasion beaucoup plus belle , il y a trois mois , quaod sa propre église s'écroula à Trapaoi , eo Sicile, et écrasa plus de douze cents personnes qui y priaient Dieu. C^étail bien \k Te cas i ce saint de prouver sa vertu miraculeuse , dés lors attestée par une multitude de témoins. Voici ce que Naudé raconte encore : « tJn certain Hieronymus Bozko , professeur de philosophie à Pîse , était fbtt chéri du grand-duc. C^éfait un athée parfait ; il n'a pas été btûlé , mab II le méritait bien. Il avait dît un Jour que iU" praoetavam tphiBram nikil est. L'inqubition le vovhit oUi^ de se dé^ dire. 11 monta en chaire le lendemain et dit à ses auditeurs : Mes»ieur»i je vous ai maintenu et prouvé que iupra octavam sphœram nihil est ; on veut que je me dédise. Je vous assure que s'il y a autre chose , ce ne peut être qu'un plat de mcusaroni pour M. l'inquisiteur. Quo dicto,$e fuga praripi9n$ , saluti eomuluit. Il eût été brûlé plusieurs fols .sans le gtÊod-êatc qiÉ l'aimait, fl «M fnèurtant mort en ftiite. » (R. P.)

760 LKITHES U£ GUI PATIN

Notre-Dame , où il a fait amende honorable , et de là meué à la Grève en belle compagnie, où il a été brûlé sans qu'il ait jamais témoigné aucun sentiment de piété^ ni de religion, ni de regret de mourir. Tout le monde est d'accord que ce jeune homme étoit un esprit perdu , enragé et désespéré. On dit que quand on lui demanda de quelle religion II étoit, il dit qu'il étoit Israélite ; mais les Israélites suivent le Décalogue de Moïse , par lequel il est précisément défendu de tuer qui que ce soit , et beaucoup moins un prêtre qui dit la messe dans Notre-Dame ; d où je conclus que ce misérable fou avoit jperdu l'esprit , et qu'il méritoit d'être mis dans les Petites- Maisons, huit jours avant qu'entrer dans l'église de Notre- Dame de Paris, où il a fait ce misérable assassinat.

M. de Louvois est allé à Pignerol, par ordre du roi, en poste. Pour M. Foucaut, secrétaire du conseil, qui est réta<bli dans les bonnes grâces de H. le chancelier et en ses charges , c'est une affaire cachée , que l'on soupçonne avoir été préméditée, et qui a seulement failli de réussir au gré de ceux qui fuerant artifices fabtdœ. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 6 aoùl 1670.

. LETTRE DCCCXVII. — Au tnême.

Nous n'avons riea de nouveau ni de certain des affaires du Vivarais. Les Espagnols ne disent mot, non plus que les Hollandois ; mais l'on parle ici d'un certain duc de Buckingham , ambassadeur d'Angleterre , qui est venu pour traiter d'une affaire de grande importance , et faire une belle alliance pour l'avantage des deux couronnes. Oh! que je serois ravi de voir cela bien achevé et bien entretenu ! Peut-être que les Bataves n'en seroient pas si fiers ni si orgueilleux.

Hier, sur les six heures du matin , est mort M. le président

A FALCOMtT. 761

Miron , consommé d une iièvre lente et d'une mauvaise disposition des viscères , qu'un vieux et opiniâtre rhumatisme lui avoit laissé , et qui n'a pas pu être corrigé par le régime de vivre, les purgations , ni les eaux minérales. Encore faut-il que je vous dise que depuis son retour des eaux que je n'ai jamais approuvées , je ne l'ai point vu comme médecin ; mais f il a été visité par M. Brayer, et après parRenaudot, qui l'a achevé. Ce pauvre homme , atténué et desséché dedans et dehors, n'avoit pas besoin de vinémétique, qui lui a coupé la gorge sans épée. Il n'avoit que quarante^six ans. Il ne laisse que deux fils fort délicats avec peu de bien , hormis de sa femme, qui est riche ; car de son côté il prend beaucoup sur ses deux charges de conseiller de la cour et de président au mortier. Mais si vous voulez savoir pourquoi M. Brayer l'a vu, c'est que sa fille, avec 100,000 écus, a été mariée à M. rÉchassier, conseiller de la cour, fils de Marguerite Miron , sœur du défunt président, laquelle mourut pulmonique l'an 1G63. Leur père a été M. Robert Miron , ambassadeur en Suisse, frère de M. François Miron , lieutenant civil , qui mourut ici l'an 1609. La mémoire de ces messieurs est ici en fort bonne odeur pour leur vertu et intégrité. Ces deux derniers frères étoient de fort habiles gens, qui tous deux avoient passé par les belles charges avec grande réputation. Ils étoient sortis d'un vieux médecin de Paris , nommé François Miron , médecin de Charles VIII , et qui avoit eu le premier lieu de sa licence l'an 1514 , sous le bon roi Louis XII , père du peuple. Mais voilà toute cette bonne famille presque éteinte, hormis ces deux petits qui restent aujourd'hui. Dieu les veuille bien conserver. Vale,

De Paris, le 19 août 1670.

7Gf^ LETTKB!» UB UUt PATIN

LETTRE DCOCXVni. — Au tnênie.

Depuis ma dernière , je vous dirai que les Holiandois sont sur le bureau , et que Ton parle d'eux comme s'ils éioient tout-à-fait déclarés nos ennemis : même il y en a qui supposent que le roi d'Angleterre sera de notre côté. I Le premier médecin , M. Valot, est toujours bien malade* Je viens d'apprendre qu'il a été saigné trois fois depuis huit jours, pour des redoublements, des frissons et des oppressions. C'est une hydropisie de poumon, selon mon sentiment, qui l'étouffera. Il a vendu tout ce qu'il a pu pour faire de l'argent, et ii est en danger de voir bientôt le moment dé sa vie auquel son argent ne lui servira plus de rien. Sttdie, hoc notte repeCmt animam tuam , et qum parasti , cujus erunt f Le cardinal Mazarin étoit sujet à des douleurs néphrétiques et podagri* ques qui raffoiblirent fort, mais son dernier mal fut cette hydropisie de poumon. L'eau qu'il avoit dans la poitrine l'étouifa à la fin , par un grand bonheur pour la France , et l'emporta en l'autre monde , d'où personne ne revient : aussi n'est-il pas revenu ; inais son esprit a régné et règne encore en quelque façon. Les soldats d'Alexandre-le-€rand disoient de lui après sa mort , en voyant son portrait, qu'il comman* doit encore quoiqu'il fût mort. Je ne veux pas les mettre en comparaison l'un avec l'autre, car toutes les comparaisons sont odieuses. Ils étoient tous deux grands larrons et néanmoins fort dissemblables. Sénèque appeloit Alexandre un jeune éventé et un voleur de tout le monde, Vesarms adoiescens ^ infclix prc&do orôis tetrarum , etc. . ; pour le Mazarhfi , il n'a fait que ce qu'il devoit , puisqu'on le laissoit faire.

Nous avons ici un médecin fort malade , âgé de soixantedouze ans , c'est M. Jaccfues Thévart , dit le Camus. Il est un des médecins qui servent à l'Hôtel-Dieu, et a un choléra morbut, autrement troussegalant , dont il manqua hier de mourir; et (|Uoi qu'il en arrive, il est fort aisé de croire qu'il n'ira pas

A ^ALai.NtT 763

loin. De notre iiceiiee, il u'j a plus que lui, Mof istot et moi. Je suis, etc.

De P«rn, le iO M^iembre 1670.

LETTRE DCCCXIX. - Au mène.

Le roi a ordonné la dissolution de son camp ; ou en prend 15,000 hommes que Ton envoie à Saint-Quentin en Vermandois , d'où ils seront commandés pour le rendez-vous qu'on tient encore secret. Il y a toute apparence que ce sera contre les Hollandois; ils sont devenus si glorieux depuis leur commerce des Indes, que ceux qui traitent avec eux disent qu'ils sont insupportables. Le roi s'en est cru méprisé, et on croit qu'il en garde son ressentiment jusqu'à l'occasion de les en faire repentir. On a envoyé encore 6,000 hommes vers Soissons et d'autres ailleurs. Vous voyez que tout cela va du même côté.

La triple alliance va être rompue. Les rois d'Angleterre et de Danemark soM d'accord avec notre roi. Vœ hostibus.

M. Yvelin, médecin de la duchesse d'Orléans, est ici fort malade; il a soixante ans, et n'a jamais vécu sobrement. Il buvoit son vin tout pur; il est fort rougeaud. Galien appelle ces gens-là ccv9&ov; , et dit qu'ils ont tous les entrailles trop échauffées.

Je vous prie de me mander si MM. de Tournes ont achevé d'imprimer la seconde partie du livre de M. Datllé, De objecto culius reliyiosi. Un conseiller de la cour huguenot m'a dit (|ue dans leur réformation ils n'ont point eu de plus grtfnrf homnie que lui depuis Calvin ; il est mort depuis peu. Ces gens là font bien autrement étudier leurs proposants que les moines; c'est presque assez pour ceux-ci quand ils savent lire la messe : cela est honteux. On en fait passer d'autres pour savants quand ils ont fait quelque mécliant livre, mais appuyés du crédit de 50,000 hommes qui sont tous encapu-

cliouiiés de la même sorte. Oh I le bel argument de la plupart d'entre eux; c'est le panégyrique de quelque confrère ou (juelque commentaire, de animabus languentibus in purgatorio. Cependant cela fait bien bouillir leur marmite, et qui en diroit du mal seroit à peu près excommunié. Laissons ce discours , SttUtus est labor inepfiarum.

Il est certain que le roi d'Angleterre a écrit au roi en faveur de H. Fouquet ; mais il n'y a pas d'apparence que M. Ck>lbert consente à cette liberté, contre laquelle il a fait tant de ma^ chines. Jiiterea patilur justus.

Madame de Guise « fille de (^aston , duc d'Orléans , est accouchée d'un fils , dont la naissance réjouit fort la famille. Elle alloit en décadence faute de mâles , qui sont , comme vous savez, fvdcra et columnœ fomiliarum.

M. de Périgny, président aux enquêtes, précepteur de monseigneur le Dauphin , est mort à Saint-Germain d'une apoplexie , et aussi l'aînée des deux filles de H. de Chevreuse , gendre du grand Colbert. La charge de précepteur se donne ici suivant les passions d'un chacun. Les uns veulent le père Mascaron , prêtre de l'Oratoire ; d'autres M. de Bassompierre , évêque de Xaintes , et d'autres l'abbé Bossuet, qui est présentement évêquede Condom. Tous trois sont fort habiles; mais je crois que ce dernier sera préféré , cet emploi est de grande importance (1).

On parle ici foVt d'un jeune homme de Lyon , nommé Guinaut , qui a été misérablement tué par des voleurs , dont on ne sait pas encore les particularités. On a trouvé beaucoup d'argent chez lui , maison croit que l'or a été dérobé , Honv» homini lupus aut Saifijm.

Il y a bien à dire que ce qu'on écrit de la rage ne soit vrai. H. Piètre s'en moquoit et moi aussi ; on n'en guérit point

(1) Bossuet fut en effet préféré, pour Thouoeur de la religion, de la France et des lettres. Un an après , il se démit de Tévéché de Condom , « ne croyant pas iH>uvoir garder une épouse avec laquelle il ne vivait pas. *» (R. p.^

A FALCONBT. 765

pour aller à la mer. Cette maladie, que les Grecs ont nommée Hydrophobia^ est une espèce de délire causé par une atrabile très pernicieuse qui renverse les fonctions du cerveau. Fernel étoit un très grand homme , mais il a trop donné dans les qualités occultes.

Ou avoit fait venir à la cour un capucin qui devoit guérir tout le monde , c'étoit un demi-faiseur de miracles ; il a vu le roi par le crédit d'un grand. Vous savez que les moines eu ont toujours quelqu'un, même plus que d'honnêtes gens. On dit qu'il est fort impudent , belle qualité pour un capucin , et qu*il est fort ignorant, passe pour celle-ci,

H. Valot est plus mal que jamais, sa maison est en larmes. On l'a rapporté en litière au jardin royal , et il veut être traité par trois médecins de Paris. N'ayez pas peur qu'il prenne de l'antimoine, quoiqu'il en ait tant donné. 11 diroit qu'il n'en a pas besoin , et je le crois ; mais trois ou quatre mille personnes qu'il a tuées en diroient bien autant, si elles pouvoient parler. Ondit qu'il est en colère contre M. Brayer , qu'il pré- ^ voit être son successeur. Celui-ci en est très digne, mais fîn et rusé ; il a déjà 80,000 livres de rente; il n*est pourtant pas encore content. Tria insatiabiiia ^ mare, muiier, (warm. Les moines'diroient infemus. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De ^Krïa , le 17 septembre 1670.

LETTRE DCCCXX. — Au même.

M. le maréchal de Créqùi se rend maître de toute la Lorraine sous l'autorité du roi , et la puissance de ses armes. Épinal est rendu , et enfin tout nous viendra , puisque nous sommes les plus forts, et que personne ne se déclare pour ce ' malheureux duc. Un officier du roi m'a dit aujourd'hui , ce 4 octobre, que le roi fait lever 18,000 hommes de pied et 6,000 chevaux, et que les Hollandois lèvent 30,000 hommes.

766 LETTRBS Dfi GIM PATIN

Notre M. Mathieu est mort, ayant passé soixanitvHii-sept aDs. H avoit été le plus fort et le plus robuste de son temps ; mais la goutte Ta miné , et enfin faute de venir Ta tué. Vous savez , monsieur, mieux que moi , ce qu'a dit Duret sur Hollier, est très vrai : Quand vous avez la goutte , vous êtes à plaituire : qiuaid vous ne l'avez pas , vous êtes a craindre , et néanmoins contre toute fortune bon cœur. Je voudrois être obligé d'avoir la goutte à tel à^, je tàcherois de m*en consoler ; je vous la souhaite aussi en ce temps-là.

M. le Blanc, professeur en droit canon , est ici mort d'une dysenterie atrabilaire , âgé de soixan^reize ^ns. Je l'ai vi^ une fois daus le cours de sa maladie , en consultation avec M. Blondel ; il étoit de la coniioi^sancedelf . votre fils atné, à qui je me recommande. .

M. Vaiot , quoique fort foible et déjà vieux , est allé à Chambord à la suite du roi pour y prendre l'air de la cour, ce 9 octobre.

N. le clievalier de Bouillon s'est battu en duel à Bellisle , et il y a été blessé.

MM. du clergé, assemblés à Ponloise, ont envoyé à M. de Sainte-Beuve, jadis docteur et professeur en Sorbonne, que les carabins du père Ignace ont déshonoré , une pension au* nuelle de 1,000 livres, quoiqu'il n'en ait jamais demandé.

M. Morus, ministre deCliarenU>n , est p^'t, et il p*y a ^core personne en sa place.

M. Pellisson , qui a fait V Histoire de l' Académie françoise , in-octavo, livre gentil et fort curieux, étoit né huguenot, et il s'est fait catholique. Ce fht 4ui qui fut arrêté prisonnier avec .M. Fouqqet, et qui ^ éf^ qii^qaes animées en prison; c'est un digne homme, très savant et qui a de grandes qualités ; c'est (le lui que Lach^pelle a dit : £Y Pellisson un Adonis (1). UM. du clergé ont demandé au roi le rétablissement des

(1) ËM effet y Pellisson éliik d'uoe Ui4(cur |)hy#ique remar%uêble , niaîj; il avait l'âme aussi belle, le coeur aussi nobje que son esprit était

A rALCONET. 7^

(ItACteurs j^nséimtes, qui étoient sortis île Sorbonne. Le roi les u renvoyés à M. rarchevôque de Paris , qui a été son pré* cepteur, aiarque du bon naturel eldeTéquitédu roi. Je crois pourtant qu'ils y rentreront, pourvu que les jésuites ne Tem* pèchent point , qui n'oot pas aujourd'hui tant de crédit qu'autrefois. Ils n'en ont pourtant encore que trop; car le. monde est plein de sots , qui prennent pour hommes apostoliques ces moutons d'Ethiopie.

M. le chancdier vit en grand honneur, mais il est bien vieux ; on parle déjà de sa mort , de sa dépouille , de sa <^rge , d^ son successeur et du changement qui arrivera en diverses charges; sur quoi on parle de M. le premier président , (le M. Pussort, de M. Boudierat, de H. le Tellier et autres.

Charles Patin a fait deux difiërentes relations , l'une de son voyage de Vienne , et l'iiutre de Tyroi , et vous me dites que vous n'en avez vu qu*une ; il y a moyen d'y remikiiar. Tout le monde aime ce fils, et il ne fait quo du bien ; cependant au nom du roi on l'a persécuté et on lui a fait quitter son pays, et j'espèi'e toujours que le roi conuoitra son innocenp^ et son mérite.

M. Brayer m'a dk ca matin que M. le Dauphiu s'est pas guéri , qu'il craint la récidive de son mal ; c'est de quoi je suis bien qmrri . car ce petit prince doit être bien cher à toute la France ; aussi est^il bien à craindre que le feu ne s'allume dans les bypochondres, dans quelqu'un d^ ses viscères, foie, raie , ou «utiles ; et ce ^ui am touetie fort, c'est que l'on dit qu'il est tort aimable et gentil de soii «sprit , mais qu'il est fort délicai d^ corps , et d'une sanXé bien frêle. Ceux qui l'ont approché monll <lit qu'ils out remarqué eu lui une très bpDue volonté d'apprendre ce qu'on lui propose , et que rien ne le r^ute.

distingué ; il en donna des preuves dans le célèbre procès de Fouqtief . ( Voyez le feuilleton du Comtitutionnel , 20 septembre 1846. ) Le dur, 'aiii|>ilieux> le haiaeax Colbefrt m loi pardaana jantis saa «ourageux

dévouement. ( R. P. )

768 LBTTRBS DE Gll PATIN

Voici un reste de lune qui est tout pluvieux , et qui nous amène une constitution tont-à-fait amtrine , chaude et humide , telle que nous l'a décrite en ses Aphorisme^ le bon Hippocrate 1). Aussi avons-nous déjà des rhumes, des catarrhes, des toux, des rhumatismes, des gouttes, des fièvres quartes; mais si . la saison devient pire , comme il y a grande apparence, nous aurons des doubles tierces, des dysenteries, des hydropisies.

Il y a des gens qui prétendent qu'on a dessein sur la Franche-Comté , sur Dôle et Besançon , et que les électeurs envoient au roi un député sur ces affaires. Ce sont des pensées de gens qui devinent et qui veulent s'ériger en politiques spéculatifs sur les affaires publiques , gonm hominum quod in civitnte nostra semper vetabitui\ et seinper retinebitw* , qui est ce qu'a dit Cornélius Tacite des astrologues judiciaires de son temps, quoiqu'il leur fasse l'honneur de les appeler mathématiciens.

Il court un bruit que l'on a découvert eu Béam un homme de ceux qui ont assassiné le pauvre Grimod , mais je doute de tout ce qu'on en dit; car les uns disent aussi en Savoie, les autres en Suisse, les autres près d'Avignon , et en ce caslà il n'y a rien d'assuré.

Je rends grâces à M. Falconet d'un livre qu'il m'a envoyé par M. Troisdames, qui est de M. Hôn. Bicaise, médecin d'Aix en Provence. Quand je serai guéri de mon rhume , je le parcourrai , et après j'en écrirai pour les remercier tous deux.

Tout ce qu'on dit de .ceux qui ont contribué au massacre du pauvre banquier de Lyon , Jean Grimod , se trouve aujourd'hui faux. On parle d'un certain Florin et d'un autre nommé Lebeau , mais qui ne sont point pris , et d'un abbé qu'on dit avoir été premier inventeur de la tragédie. Quoi quQ c'en soit, on dit qu'ils sont quatre Lyonnois débauchés »

{i)OEw)rés d^Hippocraiê, Irad. par LiUré, Paris, 1844, t. IV, pag. 458 i*t Biiiv.

A FALGONET. 769

fripons el très dangereux garnements ; c'est à eux d'y prendre garde; car, comme le diable a commencé Taifaire, le bourreau pourra bien l'achever. Dieu ne permettra pas qu'une telle méchanceté demeure impunie; car je n'ai garde de dire avec ce poète ancien ce misérable mot :

Cutn rapiant mala fata banos , ignoseile fasio , SoUicitor nuUos esse pulare Deos,

J'aime mieux dire avec un autre :

O bone Romule , ista videbis et feres !

On dit que le roi a donné des gardes au duc de Mazarin , qui n'a guère d'esprit et qui devient fou de bigotise (l). Cela n'est-il point honteux, et même de voir ce que deviennent aujourd'hui les deux familles de ces deux cardinaux qui ont si misérablement pillé la France?

On m'écrit d'Allemagne que le duc de Lorraine a cherché

contre nous du secours en divers endroits, et même à la diète

de Ratisbonne , et qu'il n'en a pu attraper nulle part. Je vous

baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur

votre, etc.

De Paris, le 30 octobre 1670.

LETTRE DCCCXXL — Au même,

H. le Dauphin se porte bien , et H. Valot aussi , hormis que celui-ci est fort mélancolique ; maisb on dit qu'il Va toujours été depuis qu'il donna de l'opium à la reine d'Angleterre dès l'an passé, joint qu'il est vieux , et a pour le moins soixantequatorze ans.

Jérôme Colot vous salue; il vient de sortir de céans , en me parlant d'un enfant qu'il doit tailler un de ces jours pour la pierre qu'il a en la vessie.

(1) Voye» la noie précédente, page 346.

770 LBTTRBi» DB QVi PATIN

M. de Louvois va en Flandre , y visiter nos villes , et peut* être aussi pour leur demander de Targent. On dit que depuis deux ans nous y avons perdu deux mille hommes de maladie,

Ide pauvreté» de mauvaise nourriture, et surtout de mé* chante bière , qui a fait crever nos roldats, qui ne sont pas , accoutumés à ce maudit breuvage ; j'aimerois mieux de Teau bien pure et bien nette de la rivière de Seine que toute la bière du Septentrion. Je suis de Tavis de Buchanan , lorsqu'il a dit : Salve beata Gcdlia^ etc. LuâitoHim, voleté lorïffumy etc,^ eideJoannes Bautivillensis in Archithrenib ^ lorsque, parlant de Paris dans cette belle épigramme , il a dit :

Divti agris, fecunda mero , mansueta colonie, etc.

Un gi*and personnage , qui a été Hugo Grotios , HoUandois , avoit fait des vers en Thonnenrdela bière; M. Gujet, natif d'Angers , en fit contre par une ^igramme latine qui oom* mence ainsi :

TriticH tcUices mensis borealibus apta.

Munira, $ed Ceitis teira venena mei$, ete.

Je suis très volontiers de son avis, car je n'aime point la bière, ni le vin émétique des chimistes , ni même le vin de cabaret ; et même de celui qui est fort bon, j'en bois peu ; je m'en tiens à notre Fernel, qui a dit que vinum facit vitani jucundiorem, sed bf^evioretn, et cela est tort bien et très véritablement dit. Un autre savant du siècle passé a fait un petit traité latin de Vino, qui vaut mieux que tous les livres de chimie et astrologie.

Le gouvernement de Guyenne étoit vacant depuis la mort de M. d'Ëperuon ; enfin, le roi l'a donné àM. le marédial d'Albrel.

L'hiver nous touche de près , mais il est fort humide y je souhaite qu'il ne soit pas si froid et si rigoureux que nous en eûmes un l'année passée. Paris se remplit de beaucoup de monde ; mais, Dieu merci , il n'y a pas de maladie considérable ; jamais les médecins n'eurent tant de loisir, et même ils s'en étonnent tous tant qu'ils sont : quoniam mitis annvs

A FALCONIT. /7l

non €9t in quœttu. Le bon Ovide , ce gentil chevalier romain , a dit bien à propos:

Si vaitanl homineif an tua^ Phœbe^ Jaeet.

Je viens d'apprendre une nouvelle qui me console» que Ton a pris un des voleurs qui ontmassacré le pauvre Jean Grimod. On dit qu'il s'appelle Lebeau; je dirois volontiers après saint Louis, principalement en tel oas, fiât justitia , vel pereat mundus. Cette nouvelle a aujourd'hui couru dans le Chàtelet , et vient de M. le lieutenant-criminel , qui n'est point homme à dire faux. Quoi qu'il en soit, omnes boni lœtantur ^ et uiinam êit verum , ut adimpleantur Scripturcs , que Dieu ne laisse rien d'impuni.

On m'a dit aujourd'hui que le roi fait ôter à MM. de Guénégaut et Janin, jadis trésoriers de l'épargne , les deux charges d'officiers de l'ordre des chevaliers du Saint-Esprit, et qu'il les donne à MM. le premier président et de Louvois, avec le cordon bleu , avec les cérémonies accoutumées. Le bonhomme Mathieu de Morgues , abbé de Saint-Germain , jadis aumônier de la reine-mère , Marie de Médicis , et qui fut le chaud ennemi du cardinal de Richelieu , est si vieux qu'il n'en peut plus ; on dit qu'il passe quatre-vingt-sept ans. Cet homme sait une infinité de particularités de la cour depuis soixante ans , et en a vu une partie , y étant auprès de la reine-mère ; Vhistoire qu'il a écrite sera fort belle, il y aura divers mémoires qui ont été cachés jusqu'ici qui seront révélés ; il y aura des vérités fort sanglantes du gouvernement de ce. cardinal qui a régenté la France trop cruellement, cum virga ferrea ; mais Dieu soit loué , je crois que je n'y serai plus. II y a encore en notre histoire beaucoup de choses que l'on ne sait pas bien : comme le fait de la pucelle d'Orléans ; la mort du roi d'Angleterre , Henri V, dans le bois de Vincennes ; la mort de Charles, duc de Guyenne, frère du roi Louis XI; le règne de celui qui lui succéda, Charles YIII , que l'on dit avoir été

un entant supposé; la mort du grand roi François l*** ; la prise et puis la levée du siège de Metz ; la mort d*Anne du Bourg, conseiller de la grand'charabre, qui fut pendu et brûlé en Grève; la conspiration d'Amboise; le massacre de la Saint- Barthélémy; la mort du roi Charles IX ; la mort des deux Guisars dans Blois ; la mort du marquis d'Ancre et de sa femme ; la mort du connétable de Luynes, celle de M. de Cha* lais , de MM. de Montmorency et de Cinq-Mars , etc.

Madame la duchesse de Saint-Simon est ici morte de la petite vérole , âgée de quarante-deux ans.

Enfin, M. le lieutenant - criminel vengera la mort du pauvre Grimod , puisque par sa vigilance il a découvert et attrapé un des principaux et des plus méchants assassins qui ont commis un si horrible homicide. H s'appelle Florin , on dit qu'il ^t Lyonnois ; il a été pris le 9 décembre bien tard en soupant, dans le faubourg Saint-Germain où il étoil caché dans ime quatrième chambre. On travaille à son procès. Dieu soit loué que les méchants soient punis, et la mort des pauvres innocents exemplairement vengée , ce qui en peut re-tenir d'autres.

On parle aujourd'hui , ce 12 décembre, d'un ambassadeur des Indes, qui vient saluer notre roi comme le premier et le plus grand roi de l'Europe ; on croit que c'est pour, établir quelque commerce en ce pays-là , malgré les Hollandois , qui ont tâché de l'empêcher et de le prendre pour eux-mêmes.

On parle à la cour d'un mariage de mademoiselle de Thian* ge , qui est encore fort jeune , et nièce de madame de Montespan , avec M. le duc de Nevers , qui est neveu du jadis cardinal Hazarin.

On parle ici d'une tragédie célèbre et nouvelle, que les comédiens représentent sur le théâtre : c'est la Bérénice , de laquelle Suétone , in Tito^ a fait mention , qui invitus invitam dimisit^ et n'osa l'épouser de peur de déplaire au peuple romain à cause de la diversité de religion. Elle étoii judaicis ritilni» nddiûtfi , si bien qu'elle ne fut pas impératrice, et qu*il

A FALCONKT. 773

lui fallut magré soi retourner eu la Judée. Deux divers pointes y ont travaillé; on verra ceux qui y auront mieux réussi (1).

Nous aurons un livre nouveau en latin , fait par M. Joseph Labarde , cinlevant ambassadeur en Suisse , dont le titre est de Rébus Gdlicis historia. On dit que c'est l'histoire de la ré* gence de notre défunte reine Anne d'Autricha

M. Amelot, premier président de la cour des aides, est mort d'une pilule que lui a donnée un charlatan nommé Rivière; l'apothicaire qui l'a préparée s'appelle Beaurains, et est en fuite; on le poursuit criminellement. Je suis fâché de la mort de M. Amelot, mais pourquoi des juges commettent* ils leur vie à des fripons et à des ignorants? c'est à eux à les chasser et à les punir.

Le père Ménétrier parla hier dans l'Académie de H. le premier président, et fit fort bien en parlant de l'éloquence. L'évéque de Gondom , M. Bossuet , harangua fortement de l'éloquence divine, qui est la Bible, surtout dans la Genèse et dans les Prophètes ; il loua fort David , Salomon et l'éloquence des patriarches, surtout celle de Moïse. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 15 décembre 1070.

(1) On sait que celte belle tragédie de Rtoine fut admirée et rudement critiquée à son apparition. Cependant le grand Condé, auquel on en demandait son avis, répondit par ces deux vers où Titus parle de sa maîtresse:

Depuis cioq ans entiers, chaque jour je la vois , Kt crois toujours la voir pour la première fois.

Ce Jugement est bien différent de celui qu^on lai attribue. Un écrivain assure que Racine ayant deouindé à ce prince ce qu^il pensait de Bérénice, il se mit à chanter ce refrain de chanson :

Manon pleure , Marion crie , Manon veut qu*on la marie.

Il passe i>our i^jréré aujourd'hui que cette réponse est de Chapelle.

LETTRE DCCCXXII. — Au inhne.

Je vous envoyai hier une page de nos nouvelles , avec deux de mes thèses , dont voua en ferez part d'une , s'il vous plaît, à M. S., notre bon ami Nous avons ici M. son fils, qui est un jeune homme très sage , multai^wn mores Aomman qui vidit et

urbes.

Hier fut enterré un de nos médecins nommé Claude Tardy. Si j*étois aussi savant que celui*là pensoit Vôtre , je passerois Galîen, Aristote et Fernel. Notre Faculté lui donnoit tous les ans cent écus pour l'aider à vivre. Il étoit fait comme un gueux , et se consommoit en procès à chicaner tout le monde. Mais il n'avoit obtenu cette somme qu'à la charge qu'il ne feroit plus de livre, et na feroit plus rien imprimer sans la permission de notre Faculté. Un chiinirgien de ses voisins m'a dit aujourd'hui qu'on lui avoit bien trouvé de l'argent dans son coffi*e. Il passoit soixante-douze ans; il avoit été marié et sans enfants , qu'il eût laissés mourir de faim , s*il en eût eu. Il se vantoit un jour dans nos écoles, mais en colère, parce qu'on se moquoit de lui , qu'il étoit plus savant que Simon Piètre, Nicolas Piètre et H. Riolan. C'étoit enfin un atrabilaire qu'il eût fallu lier, s'il n'eût été assez fou de se laisser mourir de faim et de froid comme il a fait

M. Mathieu de Morgues , sieur de Saint-Germain , jadis aumônier de la reine-mère Marie de Médicis , et qui a tant écrit pour elle contre le cardinal de Richelieu , est mort aux Incurables dans le faubourg Saint-Germain , âgé de quatre-vingthuit ans. Il a fait une histoire de Louis XIII qui pourra dorénavant être imprimée , car il ne Ta jamais voulu p^mettre de son vivant.

On fait voir ici au sot peuple de Paris le cadavre de feu M. l'archevêque, qui y court comme au feu, ou comme s'il y avoit des pardons à gagner d'avoir vu le visage fort bouffi d'un archevêque mort pour avoir pris trois fois du vin émétique. Le roi a donné sa place à H. de Chanvalon , archevêque de

A FALGONKT. 775

Rouen. Pour M. le cardinal de Bouillon, qui a toqtes les belles qualités requises en un honnête homme , on dit qu'il est assez riche, et de plus jeune prince, cardinal , neveu de M. de Turenne; avec tout ce qu'il lui viendra, il peut devenir grand aumônier de France et archevêque de quelque bon revenu , et obtenir aussi quelques bonnes et belles abbayes , qui fassent bouillir la marmite en vertu du saint et sacré feu du purgatoire. Les huguenots disent que Léon X , qui mourut Tan 1521 , disoit ordinairement avec une exclamation admirative: OM combien nous a fait de bien cette fable du purgatoire 1 Mais n'en pleurez point, s'il vous plaît; il n*est peut-être pas vrai qu'il Tait dit de la sorte ; c'est peut-être quelque charité que ces méchants huguenots lui prêtent , eux qui ont toujours haï les papes.

Le ô janvier, veille des Rois, la conférence ordinaire fut tenue chez M. le premier président. Ce fut M. Pelisson qui y parla de l'histoire et des historiens, sans faire le procès à aucun d'eux en particulier, ce que j'eusse pourtant bien souhaité. H. le premier président, qui est fort savant, y parla aussi environ demi-heure. Enfin nous nous levâmes pour aller crier le roi boit chacun chez soi; mais avant que de nous séparer, j'y saluai deux savants jésuites qui me parlèrent de vous, savoir, le père Bertet et le père Henetrier. [L'un d'eux me dit que vous lui aviez montré quelques unes de mes lettres , ce qui me fit rougir, vu qu'elles ne sont écrites que très familièrement, car j'y mets tout ce qui me vient en pensée, sans choisir ou affecter des termes. C'est pourquoi je vous prie de m'épargner une autre fois (1).

Noos avons perdu depuis un mois l'ancien de notre Fa** culte, M. Pierre deBeaorains, âgé de quatre-vingts ans. Il n'y en a plus que six devant moi , ft la fin il fkudra |MHlr. Soi diu si Sût bene (2).

(1) Voyez ce que nous ayons dit à cet égard, et la réflexion de Bayle mr le style de Gû Patin , IfoUeê bio$rt^kifuê, p« 41 • (R. P.) (3) Le tableau des aiédMas de la FâMlté , oà leur âfe, la dal« àê

II y a trois semaines qu'un homme, qui a été valet de pied do M. le Prince, donna , dans Thôtel de Condé, à mademot^ selle la Princesse, qu'il trouva à son avantage , un coup d'é* pée qui n'est pas mortel. On croit qu'il avoit envie de la voler, mais il se sauva et n'est pas pris. Tous les diables ne sont pas en enfer, ni tous les fous dans les Petites-Maisons. Il y a bien des gens las de vivre sur la terre. Enfin il est pris et s'appelle Du val. Il lui demandoit de l'argent qu'il prétendoit lui être dû Son procès est sur le bureau. On parle ici de cette affaire à l'oreille et fort diversement. Vale.

De Piris, le 14 Janvier 1671.

LETTRE DCCCXXIIl. ^Aumêtne.

Madame la Vallière s'étoit retirée dans une religion de filles à Chaillot , mais le roi l'a envoyé quérir par trois fois ; enfin elle en est sortie, et c'est M. Colbert qui l'a été quérir de la part du roi qui Ta ramenée à la cour : avant lui , c'étoit M. le marquis de Belfonds et M. de Créqui , qui n'avoient pas eu le crédit de la tirer et faire sortir du monastère de la Visitation, elle est donc maintenant à la cour (1).

On m'a dit aujourd'hui que la reine d'Espagne a commandé que l'on rende ce prisonnier, nommé le Beau , Lyonnois , qui

leur réception , leurs thèses , leur degré d*ancienneté , étaient soigneusement relatés , se consultait à chaque instant. Gui Patin a souvent la pensée de la mort, et quand il écrivait cette lettre, la fin de sa carrière approchait ; mais comme il eut toujours Tesprit trempé de bonne et forte philosophie , la vie fut pour lui un enseignement continuel dont il acceptait à propos les conseils et les leçons ; il faisait récolle de tout, il aurait pu dire aussi comme le poëte Martial, hominem pagina nosira tapit. (R. P.)

(t) On sait que cette anecdote a fourni le sujet du beau roman de madame de Genlis , HadenuMêlU de la VaiUère. (R. P.)

étoii arrêté dans Luxembourg. On a envoyé ici des archers ayec un exempt , qui le doivent amener à Paris , et l'y rendre dans dix jours , ou environ , pour lui faire son procès , et à Florin , et à deux autres qui sont prisonniers dans le Ghàtelet , dont Tun s'appelle Seguin.

Le valet de pied , nommé Duval , qui avoit blessé mademoiselle la Princesse , a été condamné aux galères , et mis à la chaîne avec les autres , mais ils ne sont point encore partis, car il est encore à Paris; Inais pour elle, on dit qu'elle partira bientôt pour être menée à Chàteauroux en Berry, par commandement du roi , et ordre du mari ; on n'en sait pas le secret.

M. Yalot est au- lit bien malade, à ce qu'on dit, d'une fièvre [ continue avec arachement de sang et assoupissement. Je n^ose vous assurer de rien , mais on dit qu'il prit hier (ce 29 février ) un grain d'opium ; cette drogue pourtant va plutôt à \ la vie qui est étemelle qu'au salut du corps. Pour son successeur, on parle de M. Brayer, M. de la Chambre , et encore d'un autre tiers : sed quis futurus ille sit gdlinœ fUius alhcBy nullus adhuc novtt tant grande secretum.

Enfin le prisonnier de Luxembourg, nommé le Beau , à été amené à Paris , et est dans le Chàtelet ; ils sont quatre présumés coupables de la mort du pauvre Grimod. H. le lieutenant criminel travaille à leur procès. De ces quatre, il y en a eu trois d'expédiés en Grève , et rompus tout vifs le 12 mars, savoir, le Beau , Florin et son valet , en belle et nombreuse compagnie : pour le quatrième , je ne sais ce qu'il deviendra, mais quelques uns disent qu'il aura sa grâce , d'autant qu'il n'a pas tué, et que même il a aidé à découvrir les autres; il s'appelle Seguin.

M. Valot prend quelquefois des grains narcotiques , c'est ce que Guénaut appeloit des petits grains ex opio prœparato casH^ goto , mais le mieux préparé n'est guère bon , simia semper simia, etc. 11 a encore été saigné depuis deux jours pour un | étoufiement qui l'a plusieurs fois repris la nuit , ce n'est que [

7TS LETTIIKS DI GUI PATlff

la huitième fois. Vous voyes, monsieur, comme ces gens qui se vantent chez les grands de savoir tant de secrets de chimie, sont enfin obligés • et bien souvent trop tard , de recourir h la saignée , quand ils sont pressés. Le grand M. Golbert s'en va en carrosse de relais faire un voyage de quinte jours à la Rochelle , pour y visiter un nouveau port que l'on y a fait, et que Ton dit avoir coûté une horrible somme d'argoit, quelques uns disent quarante millions. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 18 mars 1671.

LETTRE DCCCXXIV. — Au mêmp.

Je présiderai , Dieu aidant, bientôt à une thèse cardinale , laquelle conclura ainsi : Ergo febri peêtiienti Theriaea oene» num pour réfuter l'erreur commune et populaire d'nn tas de barbiers ignorants et autres charlatans qui entendent mal le mot de peste pour amasser de l'argent , promettent sa guérison par la thériaque qu'ils ne connoissent ni n'entendent La thériaque des anciens ne fut jamais inventée pour la peste, seulement pour les morsures des animaux venimeui. Encore ne voudrois-je point m'y fier. Andromachus , médecin de Néron, n'étoit qu'un charlatan et fort ignorant, par conséquent digue opérateur de ce tyran , qui fit tant de mal avant que de mourir, et qui entre autres fit empoisonner son frère Britannieus et assommer sa mère Agrippine , qui étoit une méchante chenille, indigne de si bons père et mèra Elle étoit fille de Germanicus, le merlleur de tous les bons princes, et de cette Agrippine , qui étoit si femme de bien qu'elle en étoit glorieuse , au dire de Tacite, qui en a si illustrement parlé dans ses Annales. Je ne veux pas oublier d'ajouter à Téloge de Néron qu'entre autres crimes, il fit brûler la ville de Rome « qu'il fit empoisonner son brave gouverneur Burrhus et mourir son précepteur Sénèqae , et qu'il fut le premier penécoteor

A FALGONBT. 779

des chréliens , comme assure Tertulien dans son Apologétique, que Soaliger a nommé quelque part le Bouclier de l'ancien chri8iiani$me. Mais laissons lace tyran.

M. Boucberat, doyen de la chambre des comptes , est ici mort âgé de quatre-vingt^seÎEe ans. Il savoit par cœur son Homère grec , et étoit père du conseiller d'État Vole.

De Ptrit , le 17 mars 1071.

LETTRE DCCCXXV. — Au même.

Il n*y a rien de nouveau à Paris ni morts ni malades ; c'est une espèce de proverbe. Jamais le peuple ne fut si sain par le moyen de la sobriété que la chambre de justice y a introduite. On dit qu*il y a du bruit entre le pape et la république de Gènes. Il menace cette république d'excommunication; mais c'est une marchandise qui n'a plus de crédit. Terriculamen^ lion puerorum y brutum fïUmen , qui ne fait du mal que lorsqu'on s'en épouvante mal à propos. Si j'en étois en peine, je m'en rapporterois à ce qu'en pense lu république de Venise.

Ses sentiments, durant la guerre de sou interdit en l'an 1605 , ont ouvert les yeux à bien du monde, et cet exemple devroit bien retenir la cour romaine de semblables attentats.

H. Yalot n'est guère bien ; mais il craint si fort que le roi ne fasse prendre sa place à un autre, qu'il a mieux aimé hasarder et entreprendre le voyage de Flandre avec lui, comme il a fait depuis huit jours. Dieu soit loué de tout. Je souhaite cette place à celui qui l'aura , mais à la charge qu'il s'en acquittera en homme de bien et au profit du maître , à qui je souhaite les années de Nestor.

Jamais Paris ne fut si sec ni si avare. Le désordre va jusqu'à la gueuserie. Les marchands se plaignent du commerce ei des manufactures; les officiers» du peu d'argent et de la polette. Le peuple se plaint toujours , tant il est béte. Omne querulum naiura infirmum e$t*

780 LETTRK5 DK GUI PATIN

Une colique bilieuse a retenu pour quelques jours M. Colbert, comme il étoit en chemin d'aller trouvede roi à Dunkerque. On en a demandé ici quelques consultes à divers médecins , mais il n'a pas été nommé. Chaque médecin a- eu un louis d'or (I). On dit que si M. €oibert vient à mourir, il faut dire adieu à toutes les manufactures qu'il a fait établir en France, tant pour les tapisseries et bas de soie que pour ceux d'estame qui se font en plusieurs lieux de France , ce qui fait travailler beaucoup de petit peuple en diverses provinces. Pour moi, j'ai un intérêt particulier à sa convalescence: outre qu'il a souvent dit du bien de moi , et qu*il a augmenté mes gages de professeur royal , c'est que j'en attends la liberté de mon fils Carolus ; car parce que beaucoup de gens ont cru que c'étoit lui qui l'a fait persécuter, il a dit quelquefois , même de son propre mouvement , que ce n'étoit pas lui. Ainsi nous sommes réduits à n'en savoir ni l'accusation ni l'accusateur. Mais, comme je vous ai dit, j ai bonne espérance que ce grand ministre contribuera à notre bonheur, malgré les sollicitations contraires de nos ennemis (3). Vole.

De Paris, le 2 Juin leri.

LETTRE DCCCXXVI. — Au même.

Je vous ai écrit environ le 12 de juin, et je vous mandois comme j'avois vu M. Meyssonier, qui est venu ici pour un procès qu'il a à la grande chambre à cause d'un bénéfice qu'il poursuit, sur quoi je vous dirai que l'auteur François a dit à propos sur ce sujet : Chance pour le demandeur ^ chance aussi pour le défendeur,

H. de Harlay, ancien procureur général du parlement, est

(1) Le prix de cette consultation peut être estimé relativement i cent francs de notre époque. (R. P.)

(3) Voyez la note tome 111 , page 419.

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mort le 7 juin, âgé de soixante-quatre ans, d'un abcès dans le mésentère. Il avoit un mois auparavant été taillé pour la pierre dans la vessie. Il laisse son fils à sa place, qui est gendre de M. le premier président, habile homme, de grand sens , fort exact, sévère , mais un peu trop mélancolique.

Les Hollandois ont tâché d'obtenir du roi, papleur ambassadeur, qui est fils de M. Grotius , le premier homme de son siècle, la liberté et le rétablissement du commerce ; mais ils n'ont pas pu encore en venir à bout , et je crois qu'à la fin ils se repentiront de ne s'êti*e pas tenus aux bonnes grâces du roi. Hais qui dit Hollandois dit glorieux , et puis ils sont huguenots et républicains. Ils ont réussi en leur révolte contre le roi d'Espagne et sont gens de mer, qui sont des causes de leur superbe : aussi dit-on qu'ils sont extrêmement riches et très puissants sur mer, et non sur la terre.

La diversité des études de Charles Patin me conscde en quelque façon de son absence; mais les malices de son frère aîné Robert Patin me confondent Cet ingrat m'a trompé méchamment et même en mourant , ce que je n'eusse jamais pensé d'un fils aine à qui je me fiois entièrement (1). Sa veuve en tire ses avantages, et fait tout ce qu'elle peut pour ruiner notre famille à son profit Le fils de M. Spon parle de son retour bientôt ; c'est un honnête homme, il vous portera de nos thèses.

M. le premier médecin est à Saint-Germain près de M. le duc d'Anjou , qui est malade d'une fièvre hectique et en danger de devenir tabide par une trop grande sécheresse des entrailles , et particulièrement du poumon : c'est la phthoë des anciens Athéniens , une phthisie sèche et la maladie de consomption des Anglois , que quelqu'un a appelée fort à propos le fléau de l'ÂngleteiTa H. le chancelier, âgé de quatre-vingt-quatre ans , est encore en vie et se porte bien ;

(1) Qaoi (lu'on en 'lit dit, on n*a Jamais su avec cerlilode en qnoi (lui Patiu af ait à se plaindre de son iils aîné ; lui-même ne s'explique sur ce sujet qu'avec beaucoup de réserve. (R. ^.]

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mais je pense que ce n'est qu'un beau jour d'hiver qui n'a plus guère d'assurance ni de force.

On parle à la oour de rappeler mon Garolus. Il y a beaacoup de gens de bien qui l'aiment; mais un ou deux qui le haïssent, sans mènie qu'on sache pourquoi , lui ont fait plus de mal que ses amis ne lui peuvent faire de bien. Je sais de bonne part que M. de C a voulu avoir ses manuscrits ; mais il aime mieux demeurer dans son exil que de donner la gloire de sou travail à un autre. U a trouvé moyen d'achever T/mperatorum Romamrum NumimuUa (f ). Le livre est beau; mais ne doutez pas que ses ennemis n'en disent du mal. Il l'a dédié à l'empereur, auquel il m'écrit qu'il a des obligations insignes pour les honneurs et le bien qu'il lui a faits.

On parle ici d'un grand embrasement de l'Escurial, en £»• pagne , ou l'on dit qu'il y a bien de la perte, et même une grande bibliothèque où il y avoit quantité de manuscrits grecs, hébreux, arabes, et autres orientaux. On dit que c'est un moine qui a été cause de tout ce malheur. Cela pourroit bien être, car les moines ne sont que des animaux mal* encontreux , comme le dit Rabelais. Le duc d'Anjou est mort à Saint-Germain le 3 juillet. Dieu conserve son frère monseigneur le dauphin , puisse-t-il devenir aussi vaillant que le bon roi Henri IV, son grand-père , et plus heureux que lui 1 Adieu.

De Paris, le 23 Juillet 1671.

LETTRE DGCCXXVIL — Au même.

On parle beaucoup ici de M. de Lionne, qui, avec la permîj^sion du roi , a fait enlever sa femme , et t*a fait mettre dans un monastère ; on dît que c'est à cause de son jeu et (le SCS profusions. La cour est en tristesse pour M. le duc d'Anjou , et de ce que M. le Dauphin ne se porte guère bien.

M. de Guise, ftgé de vingt-deux ans , est mort d'une HèvrQ

3) Ârgentorali, 1071 , in-ibl.

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continue, avec une petite vérole et une oppression de poitrine sans avoir été saigné, et sans médecin ; il n'a eu pour se-» ooarsta/nyiie, qu'un grand charlatan d'apothicaire, nommé Baurains» qui est , à ce qu'il dit , plus savant que tous les mé« decins , qui lui a donné des remèdes cordiaux et des poudres de perles» et un nommé du Freane, soi-disant médecin , qui étoit ci -devant valet de chambre de feue madame de Guise; his ffradibus tr^meunt principes in ierram Àtutralem , nulU nwrialium odkuc cognitam. Les sages ne savent rien de cette géographie que par la gr&ce des jansénistes , ou par la voie de révélatiOD.

On me vient de dire que Valot est fort malade , et qu'il s'est fait ramener de Saint-Germain à Paris, où il est présentement. 11 est devenu si gros et si pesant, qu'il ne sauroit se soutenir, s'il n'est aidé par deux hommes; enfin il est fortement asthmatique.

Deuxévéques sont morts depuis peu, savoir, celui d'Auxerre et celui du Mans. Un de nos médecins, nommé Fabien Perreau , mourut pareillement hier ici (ce 4 août) âgé de trentetrois ans; il est mort d'une fièvre continue maligne qui lui est venue du mauvais air de THôtel-Dieu , ou il étoit un des médecins. Il a été saigné douze lois , mais ce qui lui a bien aidé \k mourir, ont été trois jeunes médecins de ses amis, qui lui ont fait prendre plusieurs verres d'eau de casse , dans les- f quels, par une finesse ridicule et même punissable, on faisoit mettre quelque once de vin émétique , pur poison en cette conjoncture, car il étoit fort assoupi, et même avoit (les mouvements convulsifs ; mais erat in fatis ut misère periret ingratissimus discipiUus D, Francisci BlcmdeL

Voici un autre malheur d'une autre nature. Un de nos médecins, M. de Launay, âgé de soixante-quatorze ans, est tombé w enfance; son fils unique, avocat célèbre, a été conseillé de faire une assemblée de parents, et par autorité des juges il l'a fait mener à Saint-Lazare, où on a accoutumé (le^ mettre de telles gens ; il y a été gardé quelque temps , et

enfin , le mal augmentant , on Ta mis où on met les fous , savoir, dans les Petites-Maisons du faubourg Saint- Germain. Vaiot est au lit fort pressé de son asthme ; peu s'en fallut qu'il n'étoufiàt avant-hier au soir, mais il fut délivré par une eopieuse saignée ; il a reçu Textrème-onction , c'est pour lui rendre les genoux plus souples pour le grand voyage qui lui reste à faire. Il n'a été qu'un charlatan en ce monde, mais je ne sais ce qu'il fera en l'autre , s'il n'y vient crieur de noir à noircir , ou de quelque autre métier où on puisse gagner bei^ucoup d'argent , qu'il a toujoura extrêmement aimé. Pour son honneur, il est mort au Jardin-Royal, le 9 août, à six heures après midi ; on ne l'a point vu mourir, et on l'a trouvé mort en son lit. Je vous baise les mains , et suis de tout mon coeur votre , etc.

De Ptrb , le 10 tout 1071.

LETTRE DCCCXXVIII. — Au même.

On dit que le roi a toujours été fort triste depuis la mort de M. le duc d'Anjou , et si fort mélancolique du rencontre de diverses affaires qui sont aujourd'hui à la cour, qu'on ne Va pu voir rire depuis ce temps-là; je crois que cela se doit un peu entendre de la querelle qui est entre MM. Colbert et de Louvoîs.

Un de nos médecins me vient de dire qu'il y a une grande brigue à la cour pour mettre H. Daquin le fils à la place de M. Valot, et que cette brigue est si puissante, qu'elle fait peur à celui qui la désire très ardemment , et même on dit que la reine est le chef de cette brigue. Toute la cour n'est guère gouvernée que par intrigues où les dames se mêlent bien avant; mais quand je fais réflexion sur cette brigue, je ne puis croire que la reine donne son médecin au roi , ni même quand elle le voudroit , que le roi s'y laissât emporter, pour des raisons que je pourrois alléguer, et qu'il vaut mieux taire; elles sont de deux sortes, physiques et politiques, mais

il faut voir ce qui arrivera ; je crois pourtant que M. Brayer y sera 1c plus puissant , tant parce qu'il es^ connu du roi connme habile homme et savant médecin, que d*autant qu'il est très riche, ce qui fait un beau visage .à la cour. Je vous dirai en passant qu'il a plus de 30,000 écus de rentes; devinez d'où viennent tant de biens? an ex Mammona ? J'ai vu aujour* d'hui (ce l4 août) , un homme qui dit que M. Brayer espère si fort devenir premier médecin du roi, qu'il en mourra si cela n'an'ive ; mais je n'en crois rien , car il est si riche qu'il peut bien se passer de rien désirer. Il a environ soixante-cinq ans et bien de l'esprit ; il est merveilleusement adroit et bien propre à la cour, omnis Aristippum dccuit color^ et status^ et res (i). On dit que cette place est merveilleusement briguée , et qu'une grande dame en a parlé au roi en faveur d'un médecin qui n'est point à Paris, et qui est huguenot: on parle d'un autre qui a offert 10,000 écus à une grande dame si elle la pouvoit obtenir pour lui ; mais je crois que ni l'un ni l'autre ne l'auront point; mais pour qui sera-ce donc? ccuididi pectoris verbum ex Julio Cœsare Scaligero profera))} , certe nescio : je crois qu'il n'y a que le roi qui le sache , et le futur de ce pays-là est toujours fort incertain.

On parle ici d'une autre affaire bien plus grande, qui est que le roi fait lever des troupes en plusieurs pays pour faire 10,000 hommes pour la fin de l'hiver prochain, qui seront employés sur mer et sur terre ; on dit aussi 25,000 hommes de cavalerie , et que M. le duc d'Orléans s'en va épouser la fille de M. l'électeur Palatin, qui est huguenote, à la charge qu'elle se fera catholique, et qu'elle ira bien dévotement à la

(1) Ce médecin Brayer n'éUil cependant ni un plat i;ourtisan , nî un ftot adorateur du veau d^or. On assure qu'après sa mort on découvrîl que pendant plus de vingt- cinq ans , il avait fait remettre chaque mois , et secrètement, au curé de Saint-Euslache , une somme de mille francs destinée aux pauvres de la paroisse. Faire le bien et le bien faire , est une chose si rare , si diflicile , que la postérité doit toujours signaler les noms de ceux qui ont trouvé co beau secret. ( R. P. )

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