‹ Lettres de Gui Patin (volume 3)Chapitre 13 sur 49 · I.K'iTUK l).\L. — .1// iiiniH · texte numérisé non relu

I.K'iTUK l).\L. — .1// iiiniH

Je vous dii'ai pour nouvelles que I evèque de .Meuile iiiouiut, cl le même jour, madame la douairièie de Koliai), jadis mère (le Tanci'ède. Klle éloit tille de feu M. de Sully, suriiiteiulaul (les tiiiances du temps du bon roi Henri IV.

Le cardinal Mazarin n'est pas bien; il a des syncopes et un refroidissement des extrémités. Il gronde ses médecins, et leui' rt-proclie ijuils nont point de secrets pour l'enipèclier de moui'ir. Voilà encore un évèclié à distribuer, à donner ou à changer contre le prieuré de Sainte-Croix, tant il y a que le cardinal Mazarin se maintient fort dans le beau et fructueux titre d'héritier anicersel du yeitre Iiauiain. 0 le bon temps, s'il dure! Quehjues uns disent ici que, si le cardinal mouroit, la place seroit occupée par M. le Tellier, secrétaire d'État, ou [)ar le milord Montaigu, Anglois, jadis huguenot, aujourd'hui abbé de Saint-Martin de Pontoise, poiu' le grand crédit (pi'il a chez la reine-mère, ce (jue je ne puis croire de ce derniei', cpiand ce ne seroit qu'a cause qu'il est étranger. Quelle pitié seroit-ce, après un Italien, qu'il nous vînt un Anglois , comme si la France étoit dépourvue de grands hommes capables d'être premiers ministres ! Pour M. le Tellier, je l'aimerois mieux qu'un autre, car il est bon François et a l'âme bonne. Il n'est pas de ces courtisans em-agés et athées. 11 croit en Dieu de bonne sorte , je le sais de bonne part. Il est homme fort sage et fort réglé, bon ménager, et fort entendu dans les grandes affaires.

Il est mort ce inatin un de nos médecins, nonmié Jouvin , âgé de sûixanttï-cinq ans. Il n'étoit pas de ces grands arbalétriers ({ui en tuent tant, car il ne voyoit guère de malades. Il étoit riche , tils d'un marchand et receveur provincidl des décimes en la généralité de Lyon. Il m'avance d'un point, il n'y en a plus que vingt avant moi. Ayez soin de votre santé, et ne nous écrivez (juc pour nous en donner des assurances. Je suis, etc.

284 l.tl THES DE l.l I r.uiN

LETTRE DXEl. — Ao m<m,:.

On dit ici que la reine d'Angleterre partira demain pour s'en aller à Londres avec la reine, sa fille; on dit qu'elle est fort affligée de ce que le duc d'York , son lils , a eu un enfant , et qu'il a épousé la fille du chancelier d'Angleterre. Cette douleur est survenue par-dessus les regrets (ju'elle avoit delà mort de son troisième fils , le duc de Glocester,

La reine-mère a été saignée, le cardinal Mazarin a été purgé, et commence d'user des eaux de Saint-Myon; dans quelques jours il les quittera faute de soulagement, et en prendra d'autres, (uhmcta fabo ; on le mettra au lait d'ànesse ou de chèvre, et puis enfin au lait de vache , a quo forsau snffocabifirr ; et \oi\k comment traitent ici leurs malad(;s ceux qui disent qu'il faut attraper leur argent, rarietate, novitate ^ multiplicitote remediorum. Mazarin a empli la cour de charlatans , il y en aura assez pour abréger ses jours. Les grands sont malheureux en médecins; ils n'ont que des fourbes de cour , des charlatans et des flatteurs étoffés d'ignorance.

Guudeo phirimum quod nadatio loci tihi profuerlt : vous trouverez quelque chose de bon in opusculis Gorrei , dans le commentaire des deux thèses. Sur les plaintes du recteur de l'université de Reims en Champagne, que pas une des Facultés n'y faisoit son devoir, la cour a donné arrêt par lequel elle ordonne une entière rétbrmation d'icelle, et a nommé divers députés pour cet effet, desquels je suis un Le cardinal Mazarin a fort gourmande Valot , l'a chassé de sa chambre, et lui a défendu d'y rentrer; il dit qu'il a remis toute son espérance sur Guénaut et Esprit; il leur en dira autant qu'à Valot dans quinze jours, car tous deux ne valent pas mieux. On dit que M. Colbert, son intendant, n'est allé cà Rome que pour traiter avec le pape du rétablissement du cardinal de Retz. Je vous envoie l'arrêt ilu recteur de Reims; je pense que cette réformation en attirera d'auties, d'Angers, de Valence , etc. Le cardinal a quitté ses eaux, d /""/"s linhi'*. M. de Vertaniont , mailre des requêtes, est mort ; c'est celui tpii avoit

A KAl.rONET. ÛHÎ)

donne l'an'èl tit^ snrséanrc pour les eliiriirgiens. (les gens-là portent niallieur à tout It^ monde ; leur avocat, M. Pueelle, est mort aussi; le chirurgien Cressé mourut liier. Je vous baise très Jmmblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc. De P.iris , le 29 octobre 1660.

LETTRE DXUI. — Au mAme.

Je vous remercie du catalogue des livres du père Théopliile Haynaud, cela me fera connoitre ce qui me manque de ses œuvres. J'aime tout ce qui vient de lui; c'est un homme d'un savoir prodigieux ; il sait tout. Je n'ouvre jamais aucun de ses livres que je n'y apprenne quelque chose , ou que je ne reconnoisse sa belle, riche et féconde polymathie. Plût à Dieu qu'il 'n'eût que trente-cinq ans, et qu'il fit bientôt imprimer tout •oe qu'il a de reste de manuscrits et de livres composés, pour ipoKvoir jouir de son travail! J'ai acheté tout ce que j'ai pu itroH^wr de ce qu'il a mis au jour. J'ai autrefois appris quel- 'que^chose dans sa Morale ; mais surtout j'ai profité avec grand ipllaish\<et une récréation d'esprit extraordinaire dans sa Théologie riMurelle. Tous ces petits traités qu'il a faits sont beaux •et admir^ibles.

Je niP prépare à ma harangue pour l'acte de M. de Laval. M\y chapitrerai comme il faut MM. les pharmaciens et fai-

■ seurs de */»«" pro quo , les glorieux barbiers et estafiers de Saint-Côme, les chimistes, paracelsistes , van helmontisteset autres emiemis du genre humain. M. Racine, conseiller de la

■ cour, voyant que les charges sont bien chères , a vendu la sienne 69,000 écus. Il a beaucoup d'enfants; il est fils d'un

-confiturier. On parle de deux parlements nouveaux, l'un à Perpignan, l'autre à Arras : c'est peut-être pour faire- ])eur aux autres.

Les exécutions criminelles d'Angleterre ont été faites en trois jours différents. Le ministre passa le |»as tout seul et de

•28G I.ETTI'.F.s'nt': CCI PaTIN

sens fort rassis. Il déclama liaiilemeiil el riidcrnenl contre le fea i'oi Charles 1" et contre toute sa famille, particulièrement contre le roi Charles II , disant (ju'il en méritoif autant que feu son père; que tous ne valoient rie?); que la famille des Stuarts méritoit d'être exterminée, il mourut ensuite courageusement. Le colonel Harrisoii en lit autant à son tour, .le suis, etc.

De Paris, le o novembre KJfiO.

LETTRE DXLIIL — .U mômo.

Je vous ai écrit par la voie de M. Langlois; vous y ti cuverez deux chapitres de ma vesperie, de la main de Noél Falconel , qui assiste soigneusement à la dissection d'un corps tué dans les marais du Temple. On dit que c'est d'un de ceux qui tuèrent le pau\Te chevalier de Maurennes il y a trois ans , et qui étoit un des domestiques de feu M. de Candale, qui mourut à Lyon.

Enfin , M. Blondel est encore doyen , non seulement malgré lui et ses ennemis, mais ses amis aussi. Nous avons été assemblés ce matin ; il a remercié la compagnie , et a demandé qu'on lui donnât un successeur. Cint} électeurs ont été ïiommés, qui, après avoir prêté serment , se sont assemblés, et ont convenu qu'il failoit, pour le bien de nos affaires, le continuer. Leur rapport étant fait , la plupart , voire même toute la compagnie a été de cet avis ; nous étions environ (juatrevingts. NéamBoins il s'<ea est trouvé quatre qui s'y sont opposés , qui sont des plus chétils de la troupe, savoir, Hardouin Saint-Jacques. Mauvillain et les deux Denyau. Ola a njis la division dans toute l'affaire, et re infecta disrcss/i/ins. Ainsi il demeurera doyen pui.squ'il a les mains garnies, ju-scjUii ce(|ue le parlement en ait autrement ordonne.

I..a reine d'Angleterre arrive aujouid hui à (ialais , oii son fils le duc (l'York vient an devant d'elle. La penderie eonli-

A i\(.(.(.\K(. -iST

DUO à l.oiidros , il y on a dt'ja (Mi dix (l'exécutés ; les deux derniers ont été les deux colonels qui avoient eu charge du parlement de faire faire l'exécution du feu roi. Tous ces criminels sont d'étranges gens, qyos /ion /jinnid'/ qui/fr/i/dni ncc forti m'c riiorfis. Ce sont des martyrs d'Etat et du temps ; il me semble (|u'il faut être bien infatué. Je pense que cela n'appartient qu'à cette nation, qui a quelque chose de particulier plus que les antres , s/tn/ scrri , fprnrcii of fcrùri , idcotpio pciw fatui.

M. Ménage m'a dit aujourd'hui (jue le cardinal Mazarin se porte mieux. Le roi a été saigné trois fois cette semaine pour une diarrhée bilieuse. On dit que le roi d'Angleterre veut bien donner sa sœur en mariage à iM. le duc d'Anjou, mais qu'il y a déjà bien de la jalousie.

Le cardinal Mazarin se porte mieux, et le roi pareillement. Sa majesté a fait défense que personne n'ait à faire aucun bâtiment d'ici à dix lieues à la ronde. On dit (|ue c'est pour faire quatre grands ateliers d'ouvriers aux maisons royales qu'il veut faire rebâtir ou achever , telles que sont le Louvre , Saint-Germain-en-Laye, le bois de Vincennes, etc. La reine Christine deSuède est enfin entrée dans Stockholm, la capitale du royaume, et y a été bien reçue. On dit qu'elle y brigue la (jualité de tutrice du petit roi, qui n'est que fils de son petit-cousin.

Je ne sais rien des nouvelles de notre doyen, sinon ([u'il >ry a rien d'avancé ni pour ni contre, à cause de l'absence de MM. le premier jirésident et l'avocat-général Talon. J'apprends seulement que vers la fin de la semaine il y aura uni^ a.ssemblée de notie Faculté |)our cette affaire , sur ce cpie M. Pdondel uième ne veut point être continué, appréhendant d'avoir encore une fois autant de peine qu'il a eu depuis deux ans. Et en attendant, voila ma vesperie reculi'fi pour (pielques semaines. Voilà le scandale {\\U' font les fous dans les compagnies.

Je viens (reinpninifr le livi'c des miracles du l>;Mipliin('', de

■288 LETTRES DE (iUl F'ATIN

M. Mentel , notre collègue, ù qui l'auteur même l'a envoyé ; en voici le vrai titre : Sept cm hiirocula iJclphinatas, ad C/iristinain Alexandrain , screnissimam Suecorum , etc. Gratianopoll apud PhiUppum Chorvys biblio/xj/roit et tijpograplium regium in foro mali consilii 1656. Ce n'est qu'un petit livre in-octavo. Je vous supplie de m'en faire avoir quatre exemplaires. Aimez-moi toujours, s'il vous plaît, et croyez que je suis toute ma vie votre, etc.

De Paris , le 9 novembre 1660 , la veille et surveille des pith(i>gia veterum paganorum (1).

LETTRE DXLIV. — Au même.

Par la lettre que je vous écrivis hier, ce 10 novembre, je vous priois de m'acheter un livre de Grenoble , Septeni miracula Delphinatus , fait par M. S. Boissieu , premier président de la chambre des comptes. Il est gendre de M. Dageaut (-2) , qui fut le premier auteur de la ruine du marquis d'Ancre , qui le rendit odieux au roi, et après le fit tuer, afin d'obtenir sa confiscation et devenir riche tout d'un coup : hœ siint partes aidira\ f/uifms, tanqnaiu vino sanvisnimo, inebrianfur Jiornines.

(1) Fêtes qui se célébraient en l'honneur de Bacchus, après les vendanges. (R. P.)

(2) Ce nom, écrit ainsi dans toutes les éditions de Gui Patin , nC peut être que celui de Cliailes-Albert de Luyncs, favori de Louis XIIL Ce triste et faible roi , toujours destiné à être gouverne et à détester ses tyrans , ne pouvant plus supporter Concino Concini ( le maréchal d'Ancre), le fit tuer, au mois d'avril 1617, par Vitry, capitaine de ses gardes , Duhallier et Parray. Aussitôt qu'on apprit au roi la mort de son ministre , il se montra aux fenêtres de son palais et cria aux conjurés : « Messieurs, grand merci à vous, à cette heure je suis roi. » Néanmoins , il n'osa jamais employer ce moyen contre le cardinal de Richelieu , qu'il abhorrait et craignait plus encore que le maréchal d'Anne. Kl oYiail là le lils de IL-iui I\' ] ;i'.. P.

\ FU.CONKT. -JSil

Mais telles finesses ne se trcutveiil point daîis l'Kvanjiile, aussi sont-ce (les coups extraordinaires qui sont tout-à-fait des coups de maître. Je vous prie d'excuser les i)eines (pic vous donnent mes petites curiosités.

Le cardinal Mazarin a dit au roi que les médecins ne sont que des charlatans. Le roi s'est dépité contre Valot , et au lieu de prendre sa médecine, la jetée par terre.

Les six corps des marchands sont ici Fort en t'nKMiîe poui' un épicier nommé Niceron, (pie Ton a mis dans la Bastille. Ces messieurs ne veulent point laisser passer un monopole que messieurs du conseil veulent l'aire sur les huiles de baleine. Ce n'est que de 1 arfient (pi'on cherche pour faire des ballets, et en envoyer en Italie. On en apprête un cet hiver qui coûtera , à ce qu'on dit, un million. Ces gens-là ne veulent que notre hien , et nous ne le pouvons souffrir. Le roi aime assez à jouer, mais il ne joue pas trop bien , et perd beaucoup; passe pour lui , il est le maître , il a de quoi jouer, de (pioi perdre el de quoi enrichir. Il y a deux femmes à la coin- avec lesquelles il n'a pas regret de s'entretenir et de jouer: ce sont la comtesse de Soissons, nièce de son Eminence, et madaiiic Fouquet, femme de AL le procureur-général et surintendant des tînances.

On parle ici de faire une nouvelle création de cent procureurs au parlement, où il y en a déjà près de cinq cciits, dont il n'y en ii pas deux cents qui gagnent leur vie. Ils s'en vont faire une rude batterie et bien du bruit au Palais contre le partisan qui a entrepris de faire valoir ce parti. On dit que le cardinal s'est vanté qu'avant qu'il soit peu de temps il veut rendre le roi le plus absolu de l'Europe; il l'est, ce mesem ble, déjà assez: idenUxidu potc^tutlH, plfiutiidotempestatis.

Ce matin a été dite la messe en musique dans le Palais, on le parlement a été en robes rouges à l'olbande. On appelle cela la ?y/rs>v' fh-!^ ri''rr'ii'nccf. . f|uelques uns l'appellent le hdlh't (If's t'rn'i'isscs. Il y avoit i»eu de monde, pas même un président au mortier, d n'y avoit guère ipie vingt conseillers. On dit ui. l'J

2^ i.filTKFS DR (il I PATIN

que cela se fait par mépi'is du preniiei' président , qui n'est pas aimé, dont je suis bien marri, car c'est un excellent personnage. Je ne sais quelle peut être la cause de cette haine , si ce n'est qu'il est trop bon : nequidem Jupiter omnibus unquam jjlncuit. Les gens de bien sont toujours en grand danger de déplaire et d'avoir beaucoup d'ennemis , dum iniqui dominantur. J'entends tandis qu'il est grand nombre de méchants , comme il est aujourd'liui : his nostris temporibus viget impietas , urgef iniquifas , miscent , turbant mores mal i. Néanmoins, j'avoue qu'il y a encore bien du monde aux champs, que peu de conseillers en sont revenus , à cause que le froid ne les en a point encore chassés.

• Le cardinal 3Iazarin se porte mieux; Valot a dit a mademoiselle la duchesse d'Orléans que les eaux minérales d'Encausse (l) lui avoient un peu fortifié et raccommodé l'estomac, mais qu'il ne savoit pas combien durera ce soulagement.

On dit que le pape est en colère contre les ducs de Parme et de Modène , qu'il ne veut pas tenir l'accord qui est dans le traité de paix, et qu'il veut que ces princes lui fassent raison, et même a donné des commissions pour lever des soldats: plura non habeo quod scribam. Je vous baise très humblement les mains, à mademoiselle Falconet et à notre bon ami M. Spon, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 12 novembre 1660.

LETTRE DXLV. — Au même.

Ecce iterum Crispinvs, et est milii sœpe vocandvs ad partes^ c'est-à-dire que je vous écris derechef, sans compter ce que je ferai à l'avenir, si la matière ne me manque pas. Martial a

(1) Voyez, sur ces eaux. Dictionnaire universel de matière médi- Ci.le . var MM. Méral et Deleiis; Paris . 18:51 , i. III, p. 113,

A F.VI.CONET. 291

dit quelque part qu'il auroit dt; la peine à s'cnipèelier df taire des vers et à brouiller du papier : ainsi aurois-je de la peine à me retenir de vous écrire, ear j'y ai double satisfaction : l'une en vous écrivant, et l'autre de ce que je crois que vous ii'éles point marri d'apprendre nos petites nouvelles. Et pour commencer, en voici un qui a perdu plus (jue vous et moi. C'est M. Châtelain , docteur de Sorbonne et vieux chanoine de Notre-Dame , qui mourut hier dans un âge fort décrépit, il étoit bien ten]ps(pi'il mourût. Il avoit autrefois bien cberché la pierre philosopbale sans la trouver. Enfin il l'a trouvée sans la chercher dans uue bière de plomb où il est gisant. Croiriez-vûus bien qu'il y eût encore fie ces fous-là? Oui, rertes, pour en jurer à la huguenote; il n'y e^ a que trop qui n'ont point fait leur profit du colloque d'Érasme contre les alchimistes , et qui n'ont point lu le chapitre de la pierre philosopbale dans les discours politiques et militaires du sieur de la Noue, .le ne vous dis pas que lui et ses souffleurs ont fait de la fausse miinnoie , car ce seroit médisance, et néanmoins on fait quelfjuefois l'un sous ombre de faire l'autre.

Je viensderecevoir votre lettre. Ace <|ue je vois votre M.Guillemin résiste à la mort qui le chicane. Dieu veuille que les eaux de Saint-Myon lui profitent , mais j'en doute. Il y a trois remèdesdont le succès se connoîtpar la preuve qu'on en fait, le lait, le bain et les eaux minérales. Nous avons aussi vu de nos médecins malades, c'est le bonhomme M. Perreau , le contrelenant de de Goiris et grand anti-antimonial , dont même il a écrit; il a soixante et seize ans, ce (\u\ est une mauvaise marchandise. Je suis toujours votre . etc.

De Paris, le 23 novembre KWiO.

'191 LETTRES DE liil PATIN

.ETTRE DXLVI— Au wpiw.

Le jour de ma vesperie est venu ; j'ai récité ma iiaraugue. (jui a duré une lieure tout entière , non sans l'impatience de quelques particuliers qui avoient regret de s'y voir maltraités, tels que nos vendeurs de remèdes spécituiues , poudres liydragogues , pilules et autres secrets , lesquels pou voient pourtant s'en aller, puisque les portes étoienl ouvertes : c'est la coutume des méchants de n'écouter qu'impatiemment qu'on leur fasse leur procès; mais mon exhortation a plu à tout le reste de la compagnie.

M. Blondel continue à faire le doyen ; je crois que ses opposants n'osent poursuivre , quoique Guénaut en soit un , qui s'est déclaré des premiers contre lui , et a fait ensuite signer quelques autres de sa cabale. M. Blondel me dit hier qu'il avoit en main une pièce pour faire perdre le procès à de Gorris , et qu'il ne jouiroit jamais du revenu , et ne tiendroit jamais la place d'ancien maître. C'est qu'autrefois il passa maître ès-arts en l'Université de Paris, et fit serment d'être catholique, et n'eût point autrement été reçu. Or, est-il qu'il ne fut jamais que huguenot, étant né à Châteaudun de parents huguenots, et MM. de la grand'chambre seront bien aises d'avoir ce prétexte pour le condamner.

MM. de l'Université de Paris ont fait travailler un habile homme, nommé M. du Boulay, Angevin, qui a fait, par plusieurs années, la ])remière dans le collège de Navarre, à l'histoire de leur corps, Studii /jorisicnsis (1).

Enfin le bonhomme M. Perreau est enterré dans Saint- Paul , sa paroisse ; je n'ai pu y assister, d'autant qu'd m'a fallu aller à quatre grandes lieues d'ici. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc. De Paris , le 26 novembre KîoU.

^1) Vn\ei ci-dessus la note pa}>,e 2To.

A FAl.CdNKT. 29-'^

LKTTHK hXLVII. — Ai> môiur.

Le cardinal Mazarin , ce 1" décembre, est au lit, tort tourmenté de la goutte ; on dit (|u'il deviendroit pape , s'il avoit bien de la santé. Après la goutte, la [)ierre viendra, et puis enfin aliquid Iniiiutindts rontiiu/ef, qui l'empècliera de devenir pape: sic honiines nioriimiio'.

Nous avons eu aujourd'hui, 2 décembre, un acte dans nos écoles, auquel le premier médecin de la reine a assisté près de trois heures. Après qu'an de nos docteurs a eu achevé de disputer, il s'est levé, le chapeau au poing, et a prié la Vacuité qu'on le laissât disputer, et a disputé fort bien , mais il a été un peu long; il est bon philosophe. Il vouloit prouver que facultus vitalis non est naturnlis , ex autoritutc. divi l'homœ Aquinatis , etc. (1). Vous savez que tous les Espagnols parlent mal latin, néanmoins ils aiment à ergotiser. Notre savant jeune docteur , M. Dodart, présidera jeudi prochain, c'est-à-dire qu'il paiera sa bienvenue (car nous y aurons tous chacun quatre livres pour notre assistance ; autrefois il y avoit un diner pour tous, qui fut converti en argent l'an 1633, pour un petit désordre qui arriva et qui fut cause d'un plus grand bien) , et après il jouira des droits de l'école comme les autres docteurs.

Hier, par arrêt de la grand'chauibre, M. de Thoré, président ci-devant en la troisièuie des enquêtes, et tils de feu M. d'Emery (2), surintendant des finances (il étoit de Lyon , et se nommoit en son nom Particelli , fut déclaré fou et tout-

(1) On subtilisait élraiigeinciil à celte époque dans les écoles, et le sujet de celte thèse en est un exemple. La scolaslique du nioyen-à^e avait encore de l'influence. C était le teni[)s des fiypothèses anlhropologiques les plus Inzarres : aussi, avec un peu d'esprit , de sublililé, d'obscurité, les hâbleurs de philosopfiie acquéraient-ils une réputation bientôt dissipée au souffle de la vérité. (R. P.'

(2) N'oyez les noies lonie I , page 49o ; tome 11 . page 19.

W^4 . LETTRES DE (.11 PaTI\

à-fait ruiné et perdu d'esprit, et ensuite l'ut approuvée la vente que ses parents avoieut faite de son office de président au profit de M. de Fourci, qui étoit l'aclieteur et gendre de 3i. de Boucherat , maître des requêtes.

Les politiques spéculatifs parlent ici de plusieurs mariages, entre autres de celui ou de ceux d'Angleterre, pour le roi et son frère le duc d'York. On dit que le roi d'Espagne fait tout ce qu'il peut afin de retirer Dunkerque des mains des Anglois, et de garantir la Flandre de leur invasion; et comme nous en sommes en quelque façon les médiateurs, ils nous offrent Saint-Omer, Aire et Cambrai, si nous voulons leur rendre Gravelines et Dunkerque. Tout cela n'est peut-être pas vrai, mais on en parle fort ici; il n'en sera que ce qu'il plaira à Dieu.

Il y aura demain dix-huit ans que le diable, à ce qu'on dit, emporta le cardinal de Richelieu. £Jus reliquiœ nunc nos exercent, comme Cicéron disoit d'Antoine après la mort de Jules-César.

On dit qu'il y a un grand ravage d'eaux à Rome, bien du peuple noyé, avec perte de plus d'un million de biens. Dieu soit loué que le pape et le général des jésuites n'ont pas été noyés! On dit que M. le cardinal Mazarin veut devenir pape, et que pour cet effet il va se faire prêtre. Cela me fait souvenir par antithèse d'un distique assez grossier, que je sais il y a plus de quarante-cinq ans :

Dœmon languebat , monachus tune esxe volebat , Ast ubi convaluit , mansit ni ante fuit.

Dieu nous envoie sa paix et du pain, qui est ici bien cher, et qui fait bien crier les pauvres gens, sed nuUa cura Hippoclidi .

Il y a, ce -3 décembre, au parquet du parlement, un édit du roi pour la réformation des habits. Il y a ici trois morts de remarque, savoir : m.adame de Ventadour, la bonne femme.

âgée de plus de quatre-vingts ans; elleétoit tante du prince de (jondé, et fille du connétable Henri de Montmorency, qui mourut l'an 1614. La seconde mort est du chevalier de Roquelaure , qui était un bon compagnon. La troisième est de M. d'Hozier, grand et savant généalogiste de France (t) , que M. Barbier, votre imprimeur, connoissoit et qui étoit de ses amis. On attend ici dans peu de jours le comte de Soissons , qui revient d'Angleterre; on croit que, bientôt après, la reine d'Angleterre le suivra et viendra ici pour traiter du mariage qui est sur le bureau. Je vous baise très humblement les mains, et suis de. tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 3 décembre 1660.

LETTRE DXLVin. — Au même.

M. Moreau est fils de feu M. René Moreau, et a sa charge de professeur du roi : c'étoit un grand personnage. Il fera à quatre heures, et moi à cinq ; il dictera de morbis mulierum^ de quibus tam muld scripserunt , Mercurialis, Mercatus, Rod. a Castro, Primerose, et le VarandadeM. Gras et tant d'autres. Cid non dictus Hylas? Toutes ces leçons des écoles ne sont que des rapsodies tirées des bons auteurs, par des gens qui n'en savent pas tant qu'eux. Fabr. de Hilden n'étoit qu'un chiruigien bene anhnofus , sed parum doctus; mais il est facile, et bon pour quelques observations (2). Sa meilleure

(1) P. d'Hozier, né à Marseille en 1592. Indépendamnienl de plusieurs généalogies particulières imprimées , il a composé V Histoire généalogique des principales maisons de France ; ou\Ta^e considérable en 130 volumes in-lolio , resté manuscrit et conservé à la IJibliolhcque royale. Voyez la note t. I, p. 201. (R. V.)

2) Guillaume Fabrice, dit de Hilden, du nom d'un village voisin de Cologne, oOi il naquit le 2o juin 1360, fut, au contraire, un des chirurgiens les plus remarquables de son temps. (R. P.)

^%% LEITKES DE i.l I l'AIIN

tVIitioil est iii-lolio de Fratictorl, depuis l'édition in-quarto de M. Huguetan , qui n'est pas si ample ni si bonne. Votre M. Guilleinin ne vivra plus longtemps, les archers de la mort le tiennent, tandis ([u'on lui fait son procès, àTrortria et sitis inexjjlicabilis, vel inextinguibilis : breci venturus e!<t in rationem libitinœ.

,1e viens de voir M. le premier président, qui m'a t'ait grand accueil ; il y avoit longtemps que je ne l'avois vu; il m'a fait promettre que dimanche prochain j'irois souper avec lui, à quoi je ne manquerai pas. Dieu aidant. On parle fort ici de redit de réformation des rubans et des dentelles, que l'on dit ((ui sera publié lundi prochain , sur quoi les marchands crient bien fort; mais on m'a dit de bonne part que le roi ne fei'a aucun autre édit pour impôt ni vexation quelconque, ni de nouveaux procureurs, ni aucune autre création d'officiers. On dit que M. le maréchal de Fabert va être fait surintendant avec M. Fouquet ; d'autres disent que celui-ci est haï, et qu'il sera disgracié et dépouillé (1).

Un conseiller de la cour, nommé de Perrigni, fut hier reçu second président en la troisième des enquêtes à la place de M. Guénegaud , frère de MM. les trésoriers de l'épargne et le secrétaire d'État, de (juoi plusieurs de la cour sont fâchés , à cause qu'il est gendre d'un partisan nommé Margonne. On dit qu'ils ont changé leur nom en cette famille; que sou grand-père étoit un tailleur, nommé Peau de Loup, et celuici a une belle charge dans le parlement de 'i 12,000 livres , et porte le nom d'une ancienne famille de Paris, qui est fort honorable, savoir, de MM. de Perigni-Picard. 0 uioynwn fortunœ numen !

Le cardinal Mazarin est au lit de la goutte et d'un mal de côté ; il se plaint fort de Valot , Esprit et Guéuaut ; il dit que les médecins n'ont (pie des paroles, point d'effet; qu'il est

(1) On voit que l'orage contre le fa.'^lueux suriulendant était déjà pres.<enli- 'J^' ^'*

V I \i.t;n.\hi. -i'.iT

bien niiséi'al)l(! , de ce (|u'oii lui a toujours promis d'apaiseï ses douleurs , et qu'il en a toujours qui le pei'sécutent. Voila nu temps qui lui est encore fort contraire, savoir, fort humide, et après sa goutte, la néphrétique viendra. On dit que l'on a semé dans son antichambre des billets , et chez la reine, qui disent : Qui nous délivrera de lu ijulx mazarlne ?

MM. du clergé ont ici tout nouvellement censuré la traduction du Missel romain, faite par M. Voisin, prêtre, jadis conseiller au parlement de Bordeaux , qu'il avoit dédiée au prince de Conti , qui est dans une grande dévotion , jus(jue là qu'il en déplaît au cardinal Mazarin, oncle de sa femme. La reine-mère a dit au cercle que la reine d'Angleterre ne viendra point sitôt; elle veut encore quelque temps demeurer en Angleterre pour y faire régler tous ses droits et prétentions par le parlement, après elle viendra à Paris pour y achever ses jours, sans avoir aucun dessein de retourner jamais en Angleterre.

On a aujourd'hui reçu conseiller de la cour 31. de Cocq, jeune homme , par survivance, à la place de M. Magdelaine, son grand-père. On prépare ici un grand ballet, qui ne peut être prêt que pour Pâques.

M. du Tronchet, conseiller de la grand'chambre , a vendu sa charge 72,i)0O écus au fils de M. de Pontchartrain , président des comptes. Des deux grands vicaires du cardinal de Retz, l'un vouloit que l'on conférât ici les ordres de prêtrise la semaine prochaine , l'autre n'en étoit point d'avis. Le cardinal de Retz paroit en avoir été averti; mais il leur a mandé qu'il leur défendoit expressément. 11 y en a qui croient qu'il n'est point loin d'ici , et au guet de ce qui peut arriver, si qv.id humanituscontin(jat illi homini, pcrquem stut quoiuiiius hic fruafur et sniiimu ditjnitute et intégra liberto.te. On dit (ju'il y a un fils d'un maître des comptes qui ofl're 73,000 écus d'une charge de conseiller à la cour, mais qu'il n'en trouve point : voila bien d<' l'argent pour de la fumée et 400 livrer de rente. J'ai ici un beau livre que j'ai depuis peu reçu de

29S 1 liliKE.^ DE i.Ll PATIN

Francfort : Thomœ Beinesii , Casp. Hofmcmni et Adami Rupcrfi Episfolœ : G étaient trois savants hommes (le premier des trois est encore vivant) qui s'entr'écri voient des lettres les uns aux autres avec beaucoup de bonté , d'humanité et de littérature. Les carabins du P. Ignace ne font pas des livres de telle trempe. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 10 décembre 1660.

LETTRE DXLIX. — Aumêmp

En quelque état que soit le Mazarin , on ne laisse point de chercher de l'argent ; car on envoie des billets portant taxes de certaines sommes à tous ceux qui ont tenu des fermes du roi, tant grandes que petites. Il a la goutte à la main et ne peut signer; mais il fait jouer devant lui pour se récréer et se divertir à gagner. Il y en a bien d'autres que lui qui feroient volontiers de môme. On dit ici que M. le maréchal Fabert va être surintendant des finances , ce qui fait trembler beaucoup de partisans ; c'est un fort homme de bien et fort entendu ; mais néanmoins peut-être qu'il fera comme les autres quand il y sera parvenu.

Je soupai hier, ce lundi 13 décembre au soir, avec M. le premier président. Comme je l'entretenois seul dans son cabinet, l'écuyerde mademoiselle la duchesse d'Orléans y vint, et depuis nous fûmes souper ; et comme nous commencions à parler après souper, il vint un évêque de Vannes, qui nous empêcha si bien que je ne lui dis presque rien de ce que j'avois à lui dire. Je viens d'apprendre que M. Fouquet, intendant des finances, a reçu ordre de ne traiter avec qui que ce soit, ni de faire aucun état pour l'an l662 : cela augmente le soupçon de ceux qui désirent ou qui espèrent qu'il y aura du changement en cette grande charge.

Notre M. Blondel se veut démettre de sa charge , et m'a dit

V KAi.r,oM:r. 299

que samedi prochain ik)us aurons une assemblée pour lui faii'e un successeur ; ce (ju'il t'ait de son plein gré, sans y être forcé par ses ennemis , qui n'ont rien pu obtenir contre lui par les requêtes (|u'ils ont présentées au parlement. Samedi dernier, on donna des arrêts au conseil d'en haut : l'un pour ùter la solidité de la taille, et l'autre pour empêcher quantité de petits droits qui se levoient sur le vin en divers ponts et passages depuis (pielque temps.

Je vous sais bon gréd'avoir eu pitié de ce pauvre M. Bouge, puisqu'il a femme et enfants. Vous avez bien fait de lui défendre de faire de la médecine; il n'en tuera pas tant et en apprendra davantage ; il est de Provence , qui est la petite Barbarie. Ils sont en ce pays-là , à ce que dit M. H. d'Urfé dans son Âstrée , riches de peu de biens , (jlorien.r de feu d'honneur et savants de peu de scieneo; et dans notre métier, ils sont volontiers charlatans, pourvu qu'il y ait à gagner.

L'ancien maître de la compagnie et le doyen de la Faculté ont chacun double de tout; si bien que lorsque nous recevons de chacun , en particuher, 60 livres par an , ils en ont chacun six-vingts; mais le doyen de charge a de plus, par pure grâce de la Faculté , environ 600 francs pour les peines extraordinaires (|u'on a pendant les années du décanat, et encore davantage s'il veut dérober, comme on dit que quelques uns ont fait autrefois , entre autres le Vignon et le petit Hardouin Saint-Jacques, qui tous deux sont morts. Ce dernier étoit fou et tenoit de race , natio comœda est ; il avoit autrefois représenté Guillot Gorju à l'hôtel de Bourgogne.

Puisque M. Guillemin est parti , il nous faut résoudre d'aller après. On me vient de dire que le cardinal Mazarin ne prend point de lait de vache , et qu'il en a été détourné par un vieux médecin qu'un évêque lui a mené. Je crois que le nK'decin est M. Merlet, et que M. 1 evêque est celui de Coulances; car cet évêque est ami de tous les deux, et même domestique du cardinal , diuiuel il a été maître de chambre, et à (jiii il doit son ('piscopat. Quoi qu'il en soit, le cardinal

^0; i.i;nuE> uk (.ri tatin

Mazariii est runr textune et L'itn'iv ctlciKcliin^ ; il est accablé d'affaires, et a le corps bien délicat.

On mit hier dans la Bastille un greffier du conseil , nonnné Massa , qui avoit fait des remontrances au surintendant des finances, afin qu'ils ne payassent rien des 600 mille livres qu'on leur demandoit sur leurs offices à quatre qu'ils sont.

L'intendant de justice, qui est à Sens , demande aux bourgeois de cette ville, pour leur don gratuit, 12 mille livres (autrement on l'appelle don forcé), et pour la subsistance de la gendarmerie 32 mille livres. Ils lui ont répondu que, pour de l'argent, ils n'en avoient point , mais ([ue s'il vouloit leur donner (juittance , ils lui livreroient mille muids de bon vin. Vous pouvez juger de leiu- abondance, et en même temps de leur pauvreté. Le cardinal Mazarin a dit au loi que tous les médecins n'étoient que des charlatans, qu'il ue vouloit plus s'en servir, et qu'il ne se vouloit réduire qu'à de petits remèdes. Néanmoins on m'a dit qu'un certain chirurgien de la cour lui avoit conseillé de prendre du lait de vache, et qu'il y étoit résolu, et en ce cas-là il faut dire : et erit tiovissirrius error pejor priore. Le lait de vache ne vaut rien , et ne fera (jue de l'ordure dans un corps échauffé et atrabilaire, tel que celui du cardinal Mazarin. Mais quoi qu'il fasse, je ne pense point qu'il guérisse parfaitement avant le mois de mai , cl hue posito , quod tandem contingat.

On dit que M. le comte de Soissons a vu en Angleterre le cardinal de Retz, où il est fort aimé du roi. Mais tela est-il vrai? Aussi bien que ce qu'on dit que le roi d'Angleterre n'épousera point la demoiselle Hortensia , nièce de son Eminence, et qu'il n'en veut point, sur les remontrances que lui en ont faites les députés du parlement. Je vous baise les mains, et à madame Falconet, et à notre bon ami, M. Spon , et suis de tout mon co'ur votre, etc.

/'. .V. Le roi a cassé dix conqtagnies du régiment des gard*>s , et va casser tous ses petits mouscpietaires , qui étoienl ceux du cardinal Maz;u-in , lors(|u'il lit la paix. Hier fut veu-

A KALCONËT. 301

di\e. uiip cliarge de conseiller de la cour, 74 mille éciis. Gela t'ait |jailei' tout le monde, et dire que tons les fous ne sont pas anx petites-maisons. Eh ! (|ue feroient ces gens-là, si 'e monde étoit sage et n'étoit pas chicaneur ? De Paris, le 19 décembre 1060.

LETTRE DL. — An même.

Nous avons eu aujourd'hui , ce 22 décembre, le plus court jour de l'année, hi-innii vetcridn , le jour du solstice d'hiver, brwna quasi.

Aujourd'hui a été vespérisé en nos écoles un nouveau licencié , nommé Decaen, par M. A. Hubaut , mon proche voi sin et immédiat successeur; mon rang étoit d'y faire du latin, comme j'y en ai fait p7'o laudahili scliolœ cvnsuetndine, et la (jnestion étoit : .4?/ vimj )nadi(/is decactum cepnriini? de la soupe à l'ognon aux ivrognes, ({ue j'ai proposée audit sieui' Decaen, qui va satisfait (l). J'ai encore à faire du latin deux fois, l'une pour la pastillaire de M. Ch. de Laval, et l'autre pour le doctorat de M. Decaen, et après je serai quitte de toutes ces corvées, et je travaillerai un peu plus à mon aise à mes leçons, de pnrgantiian medicomeiitonimviribus etnatura.

On imprime à Leyden un bel ouvrage : de Vif/s iUustrium incdlrornin^ Jo. Hcirr. Mei/xmiii. Cet auteur est un médecin de

M) J'ai déjà remarqué que la docte et grave faculté de médecine de Paris, qui avait pris l'orgueilleuse devise urbi et orbi salits , n'était pas toujours très difficile sur le choix des tliéses. S'il y en eut d'importantes, il y en avait aussi de frivoles, de ridicules et même d'absurdes. On a cité avec raison les suivantes : An ex heroibui lieroes ? - An par incanlationes fil curalio ? — An qui mel et butyrum comedit , sciât reprobare malum et eligere bonum ? 1670. An Tobiœ ex piscis (elle curalio naturalis ? 1668. — Ex qua parte manaverit aqua quw proftuil e mortui Cliristi latere , perforato lancew (iciilo miicrone ? iQ92, etc. La scienre était déjà assez vaste, assez cultivée pour choisir des questions plus dignes d'intérêt. Voyez la noli" t.l, p. 133 (R. P.^

LETTRES DE (iV\ PATIN

Liibeck, fort savant homme, qui est mort depuis trois ans ; c'est de lui que nous avons un commentaire fort exact, i» jmjurandum Hipp. Plût à Dieu que personne ne fit pis dans un si grand nombre d'écrivains qui barbouillent le papier. Il a écrit sagement, poliment et doctement.

Le cardinal se porte un peu mieux. Il avoit chassé ses i\wdecins avec indignité, mais M. le Tellier les a un peu réconciliés, sur ce que Guénaut lui a dit, lui promettant l'été prochain d'aller à Bourbon lui-même, de l'y mener et de le guérir. Sunt verba et voces : non aie evellitur neque aboletur contunuu intempéries tôt offectuum podagricoruni causa : aliœ artes quant GuenoJdicœ rcquiruntur, et il faut à cela d'autres remèdes que des eaux minérales. Un grand et exact régime de vivre; une grande tranquillité d'esprit, que le Mazarin n'a point et n'aura jamais, frequens lactis usinini potus , postquain fuerit corpus repurgatissimum, me semblent les remèdes matériels qui lui seroient les meilleurs : alia formalia requirimtur, etc. Mais comme disent les faiseurs d'almanachs. Dieu par-dessus tout (!].

Puisque les livres ne s'achèvent pas a Lyon , non plus qu'à Paris, patience, je ne vous en dis mot; j'attendrai ceux-là et les autres, tant qu'il plaira à Dieu : iapatientiapossidehoanirnam meam, et expectabo donec immutatio veniat .

M. Ravaud m'a promis un P. Zacchias, ce sera pour moi; il m'en faut un autre pour M. van der Linden , de Leyde, en Hollande, mon bon ami , qui me le demande, et à qui j'en veux faire présent à quelque prix que ce soit. Je vous prie de m'en acheter un et de me l'adresser.

^1) Que dirions-nous, que terions-nous de plus aujourd'hui que la science a , dil-on, fait d'immenses progrés ? Ne reconnaît-on pas dans ces sages conseils le savanl profond, le praticien exercé, ce bon sens de cœur^l d'instinct qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de sy.stéme, qui , loin de sen tenir à la médicasserie des praticiens vulgaires, routiniers et drogueurs , voit et saisit l'enseinble des meilleurs moyens de guérir ou du moins d'alléger 1;» maladie ? R. P.)

A FAF.CONET. ' 'MïA

Je crois en vérité que peu de gens savent la vérité du mal du cardinal Mazarin, mais néanmoins plusieurs en parlent, et tous disent qu'il ne peut pas vivre longtemps ; de là vient qu'à la cour on dit (ju'il y a plusieurs partis pour lui succéder en la faveur qu'il a auprès du roi et en sa place, savoir, de M. le maréchal de Vdleroi, de M. le Tellier et l'abbé Fou- (|uet, de M. deGuénaut, secrétaire d'Etat, et autres, sans que l'on ose parler du cardinal de Retz, que quelques uns veulent qu'il soit en Angleterre, ce que je ne crois pas; d'autres disent qu'il est à Paris , ou qu'au moins il y a été: il y seroit sans doute en grand danger.

On imprime ici V Histoire de Henri IV\ïa\tep-AV M. H. de Pérétixe, évèquede Rhodes, précepteur du roi, à qui elle sera dédiée, et que l'on dit n'avoir été écrite que pour son instruction ; elle sera in-quarto de belle lettre.

On parle ici de quelques bateaux de marchaiidises qui ont été perdus sur la rivière en-deçà de Rouen , entre autres on dit qu'il y a beaucoup de sucre. Je souhaiterois fort (juun gros paquet de livres, que M. van der Linden m'envoie, ne fût point perdu. Il y a cinq mois qu'il les a délivrés pour moi ; mais la rivière est très grosse, et par conséquent point marchande II n'y a pas ici beaucoup de malades, mais il y a bien des ivrognes ; ce vin nouveau donne dans la tète rudement, et fait la goutte, le rhumatisme et des thixions sur la poitrine , avec toux et difficulté de respirer.

Je viens d'un endroit oi^i j'ai appris que la reine d'Angleterre partira le 10 de janvier prochain pour revenir eu France ; que le cardinal Mazarin n'étoit pas bien, et qu'il a eu une fort mauvaise nuit; c'est pourquoi le roi même y est allé de grand matin, et que des sept hommes qui faisoient la gazette manuscrite, il y en a eu un qui a eu le fouet par les carrefours. On a dit aussi que les dix compagnies du régiment des gardes ne seront point cassées, et que le comte de Schomberg s'en va avec (pielques troupes en Portugal. Mais il faut que vous sachiez cjue ces sept faiseurs de gazette à lu

304 LETTRES DE (iltl PATIN

main éloient prisonniers dans la Bastille , et que Renaudot les a fort poursuivis , afin de les taire pendre , d'autant ([u'ils sont cause qu'il ne vend guère de sa Gazette imprimée, de laquelle on se moque ici.

Les courtisans disent que notre jeune reine devient grasse , mais non pas grosse , quoiqu'elle mange bien. Si M. le chancelier moufoit demain , M. le Tellier seroit en un instant son successeur, et chancelier de France : c'est un seigneur très habile et très digne de l'être.

P. S. Je viens d'un lieu d'honneur où l'on tient pour certain que le cardinal Mazarin est mal , qu'il aura bien de la peine à passer le mois de mars. Il y a un honnête homme qui a dit que le Mazarin êtoit dur et cruel , qu'il n'avoit pitit^ de personne, qu'il ne rabattoit ni tailles ni impôts depuis la paix faite, mais que la mort n'auroit point pitié de lui. On dit que le roi d'Angleterre n'a pas trop rejeté la proposition (pion lui a faite d'épouser la nièce du cardinal Mazarin , ni même , ceux de son conseil que l'on croit être gagnés ; mais (jue le peuple d'Angleterre est cause de ce refus , qui ne veut point de cette alliance , vu qu'elle n'est point de bonne maison, qu'elle est Italienne et de différente religion. Elle a un oncle puissant véritablement, mais apparemment il ne peut plus guère vivre. On dit que le chancelier et le parlement (l'Angleterre ont été de ce même avis ; mais que le roi ne l'ei^it point refusée , se sentant ébloui de la somme immense d'argent qu'on lui proposoit s'il y vouloit consentir.

Anica nunc vere stiitt secula : plnrimus auro Venit honos, auro conciliatiir amor.

Je vous baise très humblement les mains, à mademoiselle Falconet, et à notre bon ami M. Spon , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 29 décembre 1660.

A FM.r.ONET. .10.')

LETTRE [)L\. — Au mi-m

Comme les eaux de la livière s'écoulent par-dessons les ponts, ainsi s'écoule pareillement tout le latin (|ue j'avois à faire, ex offîcio l'f scJiol(r ronxiiffvrlino. J'en ai fait comme je vous l'avois dit.

Quelques uns disent que le cardinal Mazariu n'est point si malade que l'on pense, et (|u'il le fait exprès ; je ne le crois ])oint, mais plutôt (piil a (piel(|ues bons intervalles; sa poitrine a été plusieurs fois attaquée d'une fluxion , i-st n^thma jh'riodicum , quofi rocatur apud Senecam in Epis(nll!< mciUtnlii^ iiiortis. Quiid qttidcm ^ipnptitina .</ odaygpatur, si fcrrui/pscaf , si [/'('(fiicntius rccnrrat , et jxjdagra desinnt, , tandem eradet cJxOçtyj. On dit que M. de la Hivière, évèque de Eangres , jadis chef du conseil du feu duc d'Orléans, court après le ministère vacant, si telle mort arrive; d'autres parlent du milord Montaigu , Anglois, (jui pourroit élre préféré parce qu'il est étrangm- ; d'autres parlent de M. Letellier, de M. le maréchal de Viileroi, et même du prince de Condé, ce que je ne crois pas qui jiuisse ai'river. Quoiqu'il en soit, on tient encore que la reine-mère y )uettra celui en qui elle se liera le plus, et qu'elle prendra plutôt un étranger qu'un autre. Mais c'est se débattre de la peau du renard qui n'est point encore pris ; et qui fait tout cela ? c'est un vers de Juvénal :

SumiitHS ncinpc locus nuUa non aile pcliliis.

Votre M. Gras m'a adressé un marchand de Lyon, nommé Guy de Gampaigni , atin que je recommande son procès à M. le premier président et à M. Benoise son i-apporteur , ce que j'ai fait. 11 est depuis venu céans m'en i-emerciei'. Il a gagné son procès tout du long.

Les courtisans se [)laignent de ce que rien ne s'expédie à la cour, et que M. le cardinal ne signe l'ien ù cause de sa maladie, 11 est vr;ii (pi d t\st plus mal ; il a la goutte bien fort , et m. -20

3CG LETTRES DE C.Vl PATIN

ses l'urces diminuent. On dit hardiment à la cuni' qu'il ne passera point le mois de mars, et même on dit qu'il a fort entretenu le roi sur le gouvernement do 1 Etat, et lui a donné pour max'mie de ne se lier à aucun particulier pour ses grandes alïaires ; qu'il fasse plutôt un conseil éternel comme en Espagne , de ilix ou douze bons lionunes conseillers d'Etat. On dit que la reine-mère en est fort émue ; il y a pourtant des gens qui Ji'en seront guère fâchés , et (pii espèrent quelque chose de mieux dans le changement. >

Hier fut vendue une charge de conseiller de la cour 75,000 écus. C'est un avocat, fils d'un procureur de la cour , qui en est l'acheteur. 11 faut avoir bien volé pour avoir tant d'argent à mettre en fumée. Je vous baise les mains, et suis de tout mim cœur votre, etc.

De Paris, ce 31 décembre 16G0.

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