‹ Lettres de Gui Patin (volume 3)Chapitre 24 sur 49 · I.KTTRE DCLXXXVII. -^ \/^ m/;»r · texte numérisé non relu

I.KTTRE DCLXXXVII. -^ \/^ m/;»r

M. Anisson est-il encore en procès pour celte maison des champs qu'il a achetée , pour haquelle il a fait déjà deux voyages à Paris? Je prie Dieu qu'il en sorte à son profit , et qu'il me tienne sa parole pour des manuscrits de Gaspar Hofman qu'il m'a promis d'imprimer : c'est un livre très bon et précieux comme de l'or

M. le cardinal Antoine, grand aumônier de France , est à Home ; le pape y est fort mal et tout caduc. Le chevalier Bernin s'en est retourné à Rome chai'gé des libéralités et des bonnes grâces du roi.

On parle encore bien fort de la peste de Londres , qui ne s'apaise point.

J'ai aujourd'liui consulté pour un gentilhomme normand , <pii est accablé de quati'e terribles accidents , lièvre quarte, liydropisie, épilepsie et phthisie. Je me souviens d'avoir vu

leur à rL'iliversité <1<* Paris. (?est le célèbre Wiiislow qui lui décerna ce litre glorieux: Primus anatomiœ in Academld Parisiens! , reslaiiralor, Gtiinlerius Andernacus (thèses 1717). An ex analome siibliliori , Ars medica cerlior ? Alfirm. On sait quel magnifique essor ces progrès de Tanaloniie donnèrent à la chirurgie. (lonthier.d'Andernach , comble <ie gloire et d'honneurs, mourut le 'i octobre lo74 . âgé de (|ualri'-\iii",l-vc|i| .in.. H. P.

A KAi,(;t»M;r, ;,(ji

nitMiie cIkiso aiili'crois en une antre consiillatidii inu' je lis avec M. Moreau, Tan 1641, ponr un Provençal elievalier de -Malte. Hippncrato a fait niention d'une rencontre pres(|ue paieille en ses Coaque^^, où Louis Dnret n'a point manqué, suivant sa coutume, d'en taire un bon commentaire. Vous, l'admirable M. de Lormeet moi, nous en ferions aisément le pronostic, lih firridibiis itiirad reqitii'iii si^iiiiiiteniiiiii. Je vous baise 1(!S mains , et suis de tout mon cœui- votre , etc. De l'iiiis, le 2'K»rlol>ro Kid.^.

LKTTHK UCL.XXW III. - \v ,„>'„„:

■le vous ai envoyé hier une lettre pour vous, une pour le révértmd père Compain , et ime autre pour M. S|)on. Notre M. Piètre se porte mieux et commence à sortir ; mais vous savez que ce mal est périodique et qu'il revient aisément , même lorsqu'on ne l'attend point , vd iijj'erlus (icntilitins m fdiiùliaris: il n'est pas le premier de sa i-ace qui en a été attaqué. C'est ce mal pour leiiuel Jean Craton faisoit v(eu a Dieu, afin den pouvoir apprendre la vraie cause, et le remède pareillement, avant que de mourir (l). Hippocrate en a fait un livre (ju'il a intitulé : de Morho sacro.

Vn capitaine du régiment royal m'a dit aujourd'hui qu'ils ji'attendent que l'heure du commandement pour partir et s'en aller en Hollande y trouver les autres troupes, mais qu'ils ne savent si on ne les embanjucra pas pour aller à lem* rendez-vous destiné. On ne sait point ici quel dessein a cet évé- (pje de Munster; mais on dit que le roi d'Espagne d'aujour-

(I) Ce Jean Craton dont le nom de fainilK' était Cralft, tut un médecin célèbre dn ]6' siècle. Il a écrit un grand nombre d'onvrages. Il mourut très âgé en 1385. Il faut le dire , .>-on dernier vœu n'a pas été exaucé ; l'épilepsie est encore une maiatlie inconnue dans «a t.'a\i»e et ilan» M»n remède. K. P.

56*2 LETTRES DE (.11 l'ATI.S

d'iiiii est un pelil iJi'iiice tluet et Itini (li-liciil . (Iii(|iipl on n'osêi-ùit espéi'er une longue vie

On dit (jne des niarchaiids anglois se sont plaints à leur roi contre nous, mais qu'il leur a répondu qu'il ne vouloit en aucune façon entrer en querelle ni en guerre avec le nôtre.

Le père Labbe, jésuite, fait ici imprimer un beau recueil d'épitaphes choisies, latin, in-octavo; et M. R. Arnauld d'Andilly, frère de l'évèque d'Angers, comme aussi de ce très savant docteur de Sorbonne que les jésuites haïssent tant , fait ici imprimer sa traduction de Flavius Josèphe, Histoire des Juifs , ou des Antiquités J ndaiquis . Nous verrons , si Dieu veut , comment il expliquera le passage de Ckrisfo , qui se lit au chapitre IV du dix-huitième livre, que tous les savants et vrais critiques assurent y avoir été ajouté , et tanquam ineptum glossemo, irrepsisse in textuin ; mais il y a longtemps, il faut que c'ait été avant le temps de saint Jérôme, par quelque cafard, ceritasnon eget m^'wrfacio. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc. De Paris, le 17 novembre 1663.

LETTRE DCLXXXIX. — Au même.

Voici une nouvelle nouveauté : un honnête homme m'a ce malin apporté un présent de la part de l'auteur, qu'il ne m'a pas encore osé nommer, 2 demi-feuilles de papier imprimé sous le titre: .\ouvelles sur les sciences pour meixredi 18 novembre 16G6 ,par D. E. D. Avec privilège du roi. Il n'a parlé la-dedans que des comètes et du lait. Je crois qu'il a envie de prendre la place du Journal des Savants , qui a été arrêté dès le troisième mois , tant sur les plaintes du nonce du pape et des jésuites que par les conséquences que queUpies uns tiroient, de ce qu'ils prenoient le chemin de juger avec trop

A FAI.CONET. ÔO'i

(l(? supt'il)»' (le tout ce qui paioissoil en lumière. C'éloii M. de Sallu , conseiller au paileineul , qui en avoil le privilège , el qui , a ce qu'on dit , espère d y revenir el de taire lever les dél'enses de continuer, (jui lui lurent signiliées dès le mois de mars dernier. En ce cas , nous ne manquerons pouit de gazette de t(jute l'açon. Voila la lécondité des esprits lie France; plût à Dieu que l'on aimât autant la probité et l'équité, et que l'on lit autant d'état de l'innocence des mœuis que de cette nouveauté , de laquelle tant de gens sont friands. Un ne parle plus tantôt ici que de nouveautés et tïaryent , \oila les deux charbons c^ui échau lient aujourd'hui les esprits de la plupart des hommes , awca vere nunc sunt scculu. Dieu soit loue de tout !

Les Anglois, comme les plus loibles, (ju'il soit viai ou non, semblent s'être retirés dans leurs ports ; et les HoUandois , comme les plus i'orls , t'ont mine de ne rien craindre , el sont tort près de la Tamise; et néanmoins on croit qu ils traitent ensemble des moyens de s'accorder , et je pense que ceseroil bien t'ait pour l'un et pour l'autre , stniper enim fuit unceps et dubius belli eventus.

Je viens d'une consultation avec un médecin qui m'a dit savoir de bonne part que la reine-mère empire fort , et que M. AUiot est un elfronté charlatan, bien ignorant et bien impudent. M. Séguin n'y a guère de crédit ; Valol et Guénaut n'y en ont guère davantage , mule uudiunt aijud feyeui uulici isti o(jyrtœ et versipelles luedicastri. Les princes sont bien malheureux d'être en de si mauvaises mains , vie tibi terra , in qua principes tout facile decipiuntur, et in qua uiedict tain facile desipiunt , atque decipiuut et iam principes viras.

Le parti de cent dix millions est tout a-fait réglé et arrêté, il coinmence à s'exécuter : on a signifié plusieurs taxes a quelques particuliers depuis trois jours, et on ira dorénavant en continuant jusqu'au bout, à ce que me vient de dire un honnête homme , et un de ceuî; qui ont entrepris ce paili , el qui .

.Î64 I FITRFS l)K (Il P\TIN

parle de traiter l'udemeiit tous ceii\ rjui seront taxés , et nu\~ (juelson fera bien trouver de l'argent s'ils n'en donnent.

M. de Marillac , gendre de M. de Champigny, qui est aujourd'hui votre intendant , n'est point aux grands jours d'Auvergne ; il est ici , où il fait sa charge an grand conseil , même durant l'absence de M. Bailli, soji compagnon d'office, qui a été envoyé en Champagne, à son abbaye de Saint-Thierry, pour disgrâce lorsque M. Fouquet fut jugé.

Je vous supplie d'assurer M. de Lornie que je lui souhaite une belle vieillesse , avec une entière privation de tous les symptômes qui suivent ordinairement ce grand âge , et qui ont fait dire à Salomon, dies isfi non placent , et au bonhomme Plaate, vwlo marx , mnla iffas. Dieu le veuille bien conserver longtemps.

En continuant les taxes sur les gens d'affaires , ou leuj-s héritiers, on a signifié à madame de la Gour-des-'Bois une taxe de 6,000,000 ; son mari est un maître des requêtes , qui a pour surnom Gérard, homme fort riche, fils du procureurgénéral de la chambre des comptes. Mais ce n'est point de là que vient la taxe, c'est de feu M. Girardin, Normand , grand partisan , qui étoit son premier mari ; on en a pareillement signifié une à Catelan de 6,000,000 , et une de 22,000,000 pour les trois trésoriers de l'épargne ; à la veuve Boneau 3,500,000 livres. Je crois que l'on en imprimera la liste. Je vous envoie un catalogue nouveau de nos médecins , qui est à la nouvelle jnode. Vole nsque ad octidunai , et ntinani meiiora. Je suis de toute mon âme votre , etc.

De t'aris , \e 13 novembre 1663.

LETTRE 1H:XC. — Aa n,Pa,c.

Je contiime de vous écrire, ce 14 novendjre, en attendant 'qu'il nous vieinie (]uelque boime nouvelle après tant dernau-

\ rvi.io.NKi. 5)().i

\aisfs. l'ii htMiflici»!!' iiiilaiiois, (|ui a (|iiaiitil(' dr ifiiH'd.cs en son esprit, s'est présenté pour guérir la rcitio-mère , et pour |)reridre s'il peut la place de M. AUiot , (jui n'a guère de crédit à la cour ; je ne sais ce (jui en arrivera. On parle de trois ducs et pairs nouveaux, savoir, de MM. les maréchaux dt» la Ferto Senneterre , du Pltissis Prasiin et d'Auniont. On dit que \c roi viendra bient(H au parlement pour faire vt'i'ifier les taxes que l'on signifie en grande (juantité à plusieurs particuliers, partisans ou héritiers de partisans , et aussi pour la polette. On a signifié une taxe de 1,G00,(]()0 livres à M. du Plessis Guénégaut. 11 est secrétaire d'Etat ; il a répondu qu'il abandonneroit sa charge pour sa taxe. M. Nicolaij Lambert , njaitre des comptes (et frère aussi bien qu'héritier de feu M. Jean-Bapliste Lambert , commis à l'épargne sous M. Fieubet), a reçu deux taxes, une de 200,000 livres , et l'autre de 1,000, 000. Il a hérité de 4,000,000 de son frère ; il est fils de la sœur aînée de feu M. (iuillemeau le médecin. M. Longuer, aujourd'hui grand audiencier, est taxé à 400,000 livres ; la veuve Girardm à 4,000,000. Une dame m'a dit ce matin, 18 novembre, que l'on comptoit hier pour 89,000,000 de taxes signifiées. Dans l'île Notre-Dame seule, on y en compte pour 8,000,000. Il y a un quatrième duc et pair, qui est M. de Montauzier. M. du FMessis Guénégaut a été menacé. S'il ne fait ce qu'on désire de lui , on veut qu'il prenne une abolition , ce que son conseil ne trouve pointa propos (|u'il fasse.

Voi(;i une autre nouvelle de même nature. On dit que ce n'est point la chambre de justice seulement qui fait les taxes, (pie le roi même el la chand)re d'en haut en font aussi , et (pie le roi en fait signifier à IM. delà Ferté Senneterre une de 180,000 livres, et une pareille à M. de Mondejeu, gouverneur d'Arras, autrement dit le maréchal de Schulemberg. On parle aussi de mademoiselle de Chavigny et de sa fille, (pii est veuve du maréchal de CIcn'embaul. On parle d<^ M le niart'chal (TLstrécs. On dit ((u'il y aina plusieurs (;ons(Mllers de la eour ta\<'s tpii ont tieni])p dans le> pai'lis, <pie les tmis Ire-

■'ifiB r.ETïKES DE (.{ [ PATIN

soriers rie l'épargne sont taxés à 22,000,000 , et que c'est (l'une réserve qui n'entre point dans les 110,000,000. Il y a un autre prétendu traitant qui s'offre de prendre ce parti de 1 10,000,000 , et le faire monter encore une fois aussi haut, pourvu que le roi lui veuille donner la permission d'exécuter son dessein. J'ai peur que celui-là ne cherche que le moyen de s'ériger en bourreau ou le dernier écorcheur des chrétiens.

Il me semble que M. Boissat ne fait point bien de s'engager pour la nouvelle édition des œuvres de M. Meyssonier, qui est aussi fou à Lyon que notre Cl. Tardy l'est à Paris. S'il le fait, j'ai peur qu'il n'en soit mauvais marchand. Pour les œuvres du P. Théophile Raynaud, on n'en voit point ici. Quelqu'un m'a dit que les pères ne veulent point qu'il soit mis en vente, si premièrement on n'en refait beaucoup de feuilles (jui leur déplaisent. Voilà une tyrannie bien grande sur les esprits des savants et sur les écrits des hommes morts. Je n'en ai du regret que pour M Boissat, qui manque à gagner et à distribuer son grand ouvrage par tout le monde où il y a des curieux. Jamais je ne l'achèterai que l'on'ne me fournisse les feuilles retranchées : c'est peut-être le meilleur de tout l'ouvrage, et j'en ai bonne opinion , puisqu'il déplaît à ces bons pères passefins , nigni cohors

Nos troupes sont passées au-delà de la Flandre, et ont déjà fait peur à l'évèque de Munster, qui recule et qui aime mieux s'accorder. L'hiver prochain couvera des œufs de quelque autre guerre. Qu'est devenu le traité du père de saint Rigaud, de utroque cometn? Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 20 novembre 1663.

LETTRE DCXCI. — Au uiÀme.

Je vous dirai (pie depuis ma dernière du H) novembre , les trois trésoriers de l'épargne, qui sont dans la Bastille, ont un

A FALCOiNET. 567

pou plus (le relâche et de liberté, ei (pi'ils sdiit visités de leurs parents et amis. Ncanuioins on dit (pi'ils sont taxés a 2-2,000,000, M. Jaquier à 18, et les deux Monerot à 13. Mais ce n'est pas tout de les taxer, il faut trouver le moyen de les faire payer.

Nous avions ici un certain Provençal , nommé Jean Mauriii . jtussi méchant (ju'un Maure. Il fut reçu dans notre Faculté lari 1646, et est mort il n'y a (|ue deux ans. Il nous a laissé un fils nonnué Raphaël, (|ui fut reçu docteur il y acjuatreans. Ce fils avoit des bénéfices qu'il a vendus plusiem's fois, et tant (ju'il a pu. Il s'est marié à la fille d'un procureur (jui n'avoit guère de bien. Elle est morte de misère et de regret d'avoir épousé un homme fjui étoit un étrange compagnon. Cet homme s'est fortement endetté et s'est fourré au bureau des Indes orientales pour y avoir(juel(|ue emploi 11 a iHé reçu en qualité de médecin avec espérance de (juelques gages; t comme l'on disoit qu'il partiroit bientôt, un marchand l'a fait arrêter prisonnier, et il est aujourd'hui au (juartiei' du Temple. On lui demande environ 1 ',00n francs. Ne vous semble-t-il pas (pi'il faut être Provençal pour savoir jouer tant de sortes de personnages? Ulysse, dans Homère, se déguisoit et n'osoit dire son nom à celui qui le lui demandoit ; l'autre , de dé[)it , lui dit : Va, coquin, , Je te. comiois , je vois bien de. quel paijs tu es ; tu riens de cette ferre noire qui nourrit tant de charlatans et d'imposteurs. Ne pensez-vous pas que ce soit le pays (Vudieusias? Je le croirois volontiers. Je suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 24 novembre 1665.

LETTRE DCXCIl. — Au même

\ous n'eûtes hi(;r, ce 2 décembre, de moi (piiuie page de nouvelles, encore n'étoient-elles pas trop bonnes ; car elles par-

ioieiil lies taxes, de la guerre . et que le loi ii'(jit au |)alais, et (le t'ait, il y a été ce matin, où il a fait recevoir cinq ducs et paii's, savoir, MM. de Bouillon, du Plessis-Praslin, d'Aumont , de la Ferté Seinietei re et de Moittauzier.

Ce même jour, la ciiamhie de justice a envoyé garnison dans vingt-cinij maisons de ceux qui avoienteu des taxes, et le lendemain , M. le Tilier, ci-devant conseiller à Metz, puis niailre des requêtes, par après intendant des finances, enfin receveur des consignations de MM. du parlement, a fait une grosse banqueroute. Il y avoit une taxe sur lui de 900,000 liv. Ou a ce matin scellé chez lui par ordre de MM. du parlement; jeu ai regret pour lui , car il m'aimoit; il avoit été un de mes juges lorsijue je défendis notre Faculté, l'an 1642, avant la uiort du cardinal de Richelieu , fn plaidant moi-même, et répondant à deux avocats contrel'infàme menteur et imposteur Tlipùpliroste , ou plutôt Cocophro^tp Renaudot, ce vilain nez ))ourri de gazetier. (Quand le savant philosophe et bon médecin Thomas F^rastus. parle contre le roi des charlatans, il l'appelle f^acophra^tas. Voyez ce (|u"en dit Sennert, lib. de consensu cliimicoruut , etc. Il y a là de belles choses et bien curieuses de Pnracelso , (dji. iv.) La banijueroute de M. le Tilier est de 8 millions.

M. Leclerc de Lesseville, evè(|ue de (J,uutances depuis peu d'années, est mort subitement ; il avoit régenté en philosophie dans rUniversité de Paris; il étoit docteur de Sorbonne. abbé de quelques bonnes abbayes, mais débauché. Il avoit été conseiller de la cour, de la cinquième des enquêtes, qui est la chambre de M. le président Miroti.

La cour a donné un arrêt qui défend commerce avec ceux de Calais, à cause de la peste qui y est, avec injonction aux autres \illes d'ai'rèter tout ce qui en pourroit venir 1 ;. Je

(I; Oïl roii.<!iiltcra siii ceUe grande question de la peste le remarqualilo Hajiporl fait n l' Aradéinip royale de médecine . sur la pesle et les ijuaranlaines 'Bulletin de l Académie roi/ule de médecine . Pari». 184(5. I. XI. pas- oVô el -m\.,. (R. I'.

^()ll^ l>iiist' les maiii> . fl la iMltliDtlicijuc \i\,iiili' . M. dr Loniie. .A[. Morisset-est en liberté, mais Hapliacl >laiiriii ii v est pas. Clarissiinuin S/iunita/i iiosfruiu s^dlula. Je vous prir dr lui dire que j'ai reçu sa lettre , et c^u'eii attendant (jue je lui fasse réponse, je lui lecouiuiande If [»etit pacpiet pour M. Volcamer, médecin de Nuremberg. H y a aujourd'hui vingt-troi^ ans que mourut le cardinal de Kichelieu , qui nous laissa un très méchant successeur. On peut dire de ces deux hommes :

Sardi cenalri: , aller altrro ticquiar.

M. de Bussy-Kabntin . (pii a t'ait VHistairr anioi/reuse dps Gaulf's, pour laquelle il a été, par commandement du roi, mis dans la Bastille, en sortira demain. Notre maître des Fougerais est canonisé dans son livre en deux endroits, en vertu du serment de ce (|u'Hippocrate a dit : Malien' pnrffuniJi rcineduiii a/jurtirin/i non daha. A bon eiitendeui' salut. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

)>e Paris, le 4 décembre KKi.ï.

LETTRE DCXCili. — .1'/ mèmr.

Ma dernière tut du li de ce mois, jour remarcjuable par la mort du cardinal de Richelieu. On parle ici de la peste de Calais et aussi qu'elle augmente en Angleterre. On dit (pie nous n'aurons point de guerre , si ce nest là.

Les grands jours d'Auvergne ont l'ait couper la télé a une certaine madanie de la Calprenède. qui avoit eu en sa vie divers maris, mais accusée d'avoir empoisonné le dernier, (pii étoit un gentilhouime gascon , (pii parloit bien et (pii avojl l'ail {\k'<. romans . et entre autres /'/inrnniiuid .

M. le président de Novion est l'urt malade ;i (îlerniuiil . On ;< f'n\f»vi' \er> le loi savoir (|ni [ni'sidi'ra en sa [ilaee. (M1 Ir

570 LETTRES DE GLl PAT1>

|j1us ancien conseiller de la chambre, ou un niaitre des requêtes. Dieu veuille reiivoyer la santé à M. de Novion , c'est un fort honnête homme ; il n'est pas encore temps de mourir pour lui , car j'ai bonne opinion de sa fortune. M. Blondel est ici sou médecin , peut-être qu'on l'y mènera.

On parle ici fie quelques taxes nouvelles sur quelques grands seigneurs qui ont pailicipé, durant le désordre du royaume, a des levées de deniers; on les poursuivra octione rfpctun(hiruin. On dit que l'été prochain le roi aura 500,000 hommes , savoir, 300,000 piétons et 200,000 cavaliers. J'aimerois mieux qu'il n'y eût point de guerre, et que tout le monde fût en repos, Les trois ambassadeurs que nous avions en Angleterre en sont sortis , et sont à Saint-Valery, où ils font leur quarantaine. On dit que le roi va rabaisser le prix de l'or, que les pistoles reviendront à 10 livres, et le reste en proportion.

Le père Labbe fait ici imprimer un livre qui sera bien curieux ; c'est le rkroindocjiste fronçais, abrégé rhronolofjique de l'histoire sacrée et piufane, 5 vol. in-douze, dont les deux premiei's sont a/j An'/m/n ad C/rrisfum , et les deux autres à t'hrisfo ad iiosfra teinjjora ; nous verrons là comment il aura accommodé Joseph Scaliger et le père Petau, et concilié les difiicultés de l'histoire sacrée avec la profane. Un jésuite m'a dit autrefois qu'il en avoit voulu écrire en latin contre tons deux, mais que ses supérieurs l'en avoient empêché. C'est peut-être qu'il favorisoit Joseph Scaliger plus que le père Petau , comme il me l'a témoigné fort ouvertement. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris , le 8 décembre 1665.

LETTRE DCXCIV. —Auméaie.

On [)arlc fort ici d'un certain père le Clerc, procureur-général des jésuites, qui leur a joué un étrange tour, et après

\ FALCONET. oTI

avoir aiiiass<' beaucoup d'argent s'est eiitiii. Mais il n'a |)as été bien loin , il a été reconnu et arrêté. Je pense que ce bonluanme avoit le diable au corps de vouloir troniiier les jésuites.

Je salue l'inconiparable M. de Lorme de tout mon cœur. J'ai reçu deux de ses lettres, auxquelles je ferai réponse. Je ne manquerai pas de parler de son affaire à M. le premier président , de la bien recommander en temps et lieu , et , en attendant , je vous prie de l'avertir qu'en sa douzième lettre il appelle M. le premier président nmii Mécmas, qui est un titre dont mondit seigneur ne se picpie pas, quoiqu'il soit fort savant et fort généreux. Pour moi , je n'en eus jamais aucun que vous, après le bon Dieu et feu mon père , qui étoit un fort bon bonnne, et à la mémoire du(iuel j'ai toutes les obligations du monde pour les soins extraordinaires (lu'il a pris de mon éducation , quoique chargé de neuf enfants. A propos de ce grand favori d'Auguste, ce grand patron des Muses, de Virgile et d'Horace, laissa-t-il en mourant (|uelques enfants , je n'en ai jamais ouï parler. Néanmoins je pense être un peu obligé de croire (pie François I", qui futl<' père des savants dans un siècle plein d'ignorance, et (jui a fondé les professeurs du roi, et aussi que le bon Henri IV, qui nous a donnés des augmentations de gage , étoient descendus de cet illustre chevalier toscan , qui étoit de la race des rois d'Etrurie ; car c'est de lui-même que Martial a dit dans la plus belle de toutes ses épigrammes :

Risit Tliuscus eques, paiipertateiiique malignant ReppuUt et céleri jussil abire via.

Je ne veux pas oublier de vous dire que mon Carolus est fort dans les bonnes grâces de ce Mécénas du palais. Il m'a dit plusieurs fois qu'il aimoit bien le fils , mais qu'il aimoit bien aussi le père. Je suis toujours le bien-venu chez lui. On y fait toujours bonne chère, mais il faut se dépêcher ;i la mode

.K 2 r,K.riHE> DE i.l i PATIN

(les coiii'tisaiis. Je ne suis pas accoutume a ces soupers qup Renaud de Baume, archevêque de Bourges, appelle des soupers de promenade, cœnas om/jN/aforias.

De Paris , le 18 décembre 16(io.

LETTRE DCXCV. — Au wpw.

Quand je pense au malheur du pauvre M. de Champigny, je le vois et ne le comprends pas ; je perds pied dans l'abîme de la Providence, (|ui est toute pleine d'obscurités pour nous , tant i)our les choses humaines que pour les divines: Dieu gouverne le monde , mais c'est à sa mode. La prédestination est un étrange mystère , jjcne sunt cummoti pedes uiei , pocem /)eccotoruiJi videns. Voyez à votre loisir la Métuphijsique de Grassot , page 1573 , et les Onûsons de Muret sur le livre de Sénèque, de la Providence, fnr bonis mole sit , anv sif l'rorifhidia , etc. Quand je pense à ce malheureux naufrage , je dirois volontiers après le poète ancien :

('um rapianl mala f'ala bonus, ignoacile falo, SolUcilor nuUos esse putare Deos.

Mais pourtant je ne le dis pas, ma l'aison retient ma passion, autrement je demaiiderois pourquoi (^aligula, Néron, Domilien et tant d'autres tyrans et monstres du genre humain ne sont point morts au berceau , non plus (jue Philippe 11 , roi d'Espagne , le cardinal de Richelieu , /•/ d/ii mactafores (l).

(1) Quoique la niison le retienne, on voit pourtant Gni l'alin se heurter ici à une terrible question , celle du bien et du mal , la plus grande , la plus profonde , la plus insoluble de toutes les questions philosophique». A l'élude depuis les temps les plus reculés, elle le sera encore fbuis li's .sièi'Ic>i à venir, l, incompétence et l'imiJuissaiicc de Te^pril hiHiiaiii -onl une dé-'ulaiili- vérité. l>sl il vrai cependant (pfiiii ciron

A KAl.dÙNF.T. 57/.

On lit' dit rien (Uî nouveau de la rciiie-iiiere , //"/// sNijcfn/ ^ lU'c odimc rilalihtis itcvnhut iinihi'is ; je prie Dieu ([u'elle j;iierisse , et (jue le roi diiniiiue la taille et tous les impôts en laveur de son pauvre |)euple ; il y a inèine bien de la pauvreté dans les villes , et il la peut empêcher; je ne le dis pas pour moi . je ne suis ni riche ni pauvre , f/ivifics un- ijaiipprlnli'in (Icderis milii. Le vieux Joninnl des, Sarants ne revient point, et son rétablissement est fort incertain; pour l'autre, je n'en ai point ouï parler depuis, je m'en inlbrmerai. Je n'ai point vu la harangue funèbre île M. Gâches, faite par M. ÏMorus ; mais je l'aurai, si elle est imprimée ; en ce cas-là , je la lirai et je vous en écrirai mon sentiment. Je vous baise les mains, el suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 22 (léceiiibie KiOo.

LETTIU: DCXCVl. — .l/o/<r///r.

Le roi a été au palais: on dit que tout ce qu'il y lit sera imprimé après ces fêtes. Tous les articles en sont considérables, el font crier bien des particuliers ; mais entre autres ce sont les hypothèques et les taxes, car on dit qu'il y en a jusiju'au nombre de vingt-cinq mille sur Paris seul ; il y en a aussi d'autres fort fâchés de ce que nul ne pourra être reçu con- .seiller de la cour qu'il n'ait vingt-sept ans accomplis ; voila le moyen de remédier aux Jurenattis d'aujourd'hui, alin «pi'ils deviennent bientôt sciuihis.

J'ai aujourd'hui rencontré un de nos libraires de la reli-

qui pàlil accuse la di\iiiilé el aiiéaiilil sa providence ? Saint Thomas a dit: Veiis est auctor mali . (juodi.stpœna ; nonautein jnali , qnod eut culpa. {Summ. Thés, pars prima, quesl. 49.) Disliiiclion où il y a beaucoup plus de subtilité que de vérité. Avouons plutôt notre ignorance , avouons plutôt noire faiblesse, noire in-uitisance , et puis ajouti)ns que la volonté de Dieu soit laite. R. !*• ^

gion, à qui j'ai demandé des nouvelles de l'oraison funèbre de t'eu M. GacUes, faite par 31. Morus ; il m'a repondu que l'on en imprime un tome entier in-quarto, lequel contiendra douze harangues funèbres de diverses personnes ; mais nos libraires vont bien lentement a tout ce qu'ils entreprennent, je crois qu ils n'ont pas plus d'argent que de vertu.

M. Ogier ma dit ce raaiin qu'il va fau'e imprimer in-quarto son oraison pour le ièu roi d'Espagne, Philippe IV, dernier mort, père et frère de nos deux reines, et qu'il la dédiera au roi, pour le remercier de la pension de 500 écus qu'il lui fait payer tous les ans. Je pense que celle-là vaudra bien celle du ministre, car i\l. Ogier est un des plus savants hommes de Paris , sans en excepter même les pères passelins. J Les jésuites ont fait arrêter lenr^re le Clerc dans Orléans, ou il est peut-être encore ; il avoit fait un voyage à Rome, et a son retour avoit séjourné quelque temps à Turin, en qualité de cijnfesseur de la duchesse , et comme il revenoit à Paris , ils l'ont lait arrêter à Orléans. lOn a su ses fredaines , entre autres qu'il entretenoit une certaine femme," nommée madame de Saint-Martin, dans la rue des Écoutfes, près de la rue des Kosiers. [Elle faisoit la dévote et la dame de grande consé- <|uence ; elle avoit carrosse et beau train,)elle hantoit les dames du quartier , avec grand appareil et bonne mine; dès qu'elle a su ({u'il avoit été arrêté a Orléans , elle s'est éclipsée , et a disparu finement et fort a propos. Les bons pères la font chercher ; on a saisi tous ses nieubles, qu'ils ont fait vendre. Voila un terrible coup de massue sur la tète des loyolites. Oh ! que j'aime ce beau vers de M. de Lorme :

Nigra cohors , (/uoriim quidquid non dicitur, ar$ est.

M. de Bussy-Rabutin , par commandement du roi , s'est défait de sa charge ; et de la Bastille, où il étoit , a été conduit dans les Petites-iAIaisons , où on met les fous, et il y a deu\ chambres.

A KAI.CONET. .')7.)

Il y a ici des lettres, l(îs(jiielU's portent «jiie la mer a déli()i'(l<'; en Hollande, et qnil y a eu plusieurs villages submergés.

M. le duc d'Orléans apprend les niathématifpies ; il commandera notre armée la campagne prochaine.

Le décri des monuoies fait bien remuer de l'argent et parler du monde; mais la dernière déclaration du roi fait encore bien pis. L'ambassadeur d'xVuglelerre prit hier congé du loi; il s'en retourne à Londres, ce (pii fait soupçonner qu'il y u du malheur. MM. du parlement s'apprêtent de faire au i-oi des remontrances par écrit sur leurs offices et les hypofliè- (pies , etc.

La reine-mère a eu cinq mauvaises nuits toutes de suite ; il ne faut pas s'étonner (pie ses forces diminuent, et suis fàclié ([u'elles ne reviendront jamais. Je vous bai.se très humblement les mains, et suis de tout mon ((eur votre, etc.

De Paris, le 28 décembre l()(»o.

LETTRE DCXGVIL — .4^^ mnnp.

Hier, M. Gon , qui est un gros garçon , glorieux , âgé de près de soixante ans, natif de Tours , et par ci-devant marchand et insigne bancjueroutier, qui a marié deux iilles, l'une a M. de Hauterive , partisan, et l'autre a un conseiller du parlement de Kouen , fut arrêté par trente archers et mis aussitôt en prison, d'où il ne sortira point qu'il n'ait payé sa taxe de cent mille écus , à laquelle il est condamné. Nous voilà arrivés au nouvel an 1G6G , que je vous souliaite heureux lie tout mon ca'ur. Tout le palais est morfondu et extraordhiairement mortifié de la dernière déclaration du roi. Ces messieurs ont résolu de faire des remontrances au roi pai' écrit ; mais je ne sais si elles en amenderont leur marché. Un dit que dans leurs chambres ils ne font rien et sentre-regar-

o76 l.F.TTItES [)K (.11 l'VTIN

(ieiit l'un raiihe , tant ils sont rtnnnés t-t t-toindis du l»aleau. Quelques mousquetaires et dauphins (|ue le loi avoit envoyés contre l'évèque de Munster ont ét<'' attrapés en une enibuscatie. Il y en a eu plusieurs de tués, dont les ennemis ont les casaques, et dont ils se glorifient fort à notre désavantage. Le roi en est, dit-on, tort taché ; je le suis aussi. Voir. De Paris, le l" janvier 1(i(iti.

LKTTKK DC.XCVIII. — .1// nnunf^.

Vous avez vu, par ma dernièi'e, le peu de nouvelles que nous avons Après ces fêtes on pressera fort le paiement des taxes , autrement il y aura bien des emprisonnements. Le mois prochain, le roi ira à (^ompiègne, à Soissons, à Amiens, à Arras ; de là il visitera sa frontière; chacun devine la suite à sa fantaisie ; notre paix s'en va .se faire avec les Anglois.

U Histoire de /7 iiirersifé de Prn'i.< se vend rue Saint-Jacques . chez M. le IV'tit ; j'entends les deux premiers tomes du grand ouvrage. Le troisième est sous presse, les autres suivront immédiatement sans aucune discontinuation , a ce que m'en a dit l'auteur même, M. du Boulay (1).

On dit ici que nos affaires ne vont pas bien du côté du commerce des Indes occidentales, à cause du trop grand ménage qu'on a voulu apporter.

La reine-mère est beaucou[) |)tus mal , etextrémementexténuée ; de grasse (pi'elle étoit, elle n'est plus (pi'un squelette. On est fort mal content de ce M. Alliot , et même on dit qu'il n'y fait |)lus rien ; on n'a j)as ti'ouvé contre ses douleurs de meilleur remède (pu- les petits grains de ces messieurs les archiàtres , qui ne sont faits, à ce que disent nos secret istes , (|ue d'opium préparé avec la rosée de mai. Knfin , notre

.i) N Oyez la noie I. Ml, |)a!ie 277.

A PALCONET. 5/7

M. BoLijoDiiiei' (lils aillé (lu honlioniiiK! ([ui vit encortî , à^t'do soixante-dix-sept ans) est mort chez sa belle-iiirro , à C'icmsur-Loire , à son retour de Bourbon-Lancy ; il n'avoit que trente-trois ans ; il laisse cinq petits garçons. C'est grande pitié de mourir si jeune et laisser tant d'enfants qui sont encore si petits. Si la mère leur vient à manquer . Dieu et les lois y pourvoiront..

J'ai vu ce matin passer le roi dans son petit carrosse , accompagné de cavaliers fort lestes. J'c-tois dans la rue de la Vénerie, et j'ai crié de bon cœur : Vive le roi. On disoit qu'il alloit à Grosbois ; mais il est revenu dès après midi , et de bonne heure : c'est que l'on est allé le chercher à cause d'un vomissement qui a pris à la reine-mère : Foxif Deus ut ad rnajorem sui gloriam , totiusque Galliœ nmltlplici modo oppressœ et gravatœ levamentum optima mater integrœ valetudini restituatur. et in hoc voto desino.

Le Journal des Savants recommence ici de paroitre. Un honnête homme m'est aujourd'hui venu dire que j'étois prié de prendre ma part de la satisfaction qui m'étoit due dans la préface de la semaine présente , et que donhiavant personne n'auroit occasion de s'en plaindre. Je l'ai prié d'aller faire ce compliment à mon fds Charles, qui avoit été l'offensé, et qui pourtant, par mon conseil , s'en étoit moqué et l'avoit méprisé, voyant le peu de raison que cet impertinent gazetier avoit de reprendre ce qu'il n'entendoit point, et même avec calomnie et double fausseté. Le même m'a dit que l'on travailloit pour y mettre le grand recueil du père Théophile Raynaud, dont j'avois présenté moi-même le mémoire l'an passé, dès la fin du mois de janvier, il y a bien près d'un au. Je serai bien aise de voir le jugement que feront ces SIM. les critiques réformés de ce grand ouvrage. Le père Briet , jésuite, <iui l'a vu dans leur bibliothèque , en est tout glorieux et le loue fort. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 8 janvier 1668.

in. 37

578 " l.LTTRES DE lill PATIN

LETTRE DCXCIX. - Aumhnc.

M. Piètre est toujours fort mal. On en dit autant delà reinemère; on dit que ses plaies sont sèches, et qu'il y a un grand danger de la gangrène prochaine. Le roi étoit prêt à |)artir ; mais son voyage est encore différé , et néanmoins les troupes marchent toujours jusque sur la frontière de Picardie ; on dit qu'elles vont vers Calais et Gravelines. On parle ici d'une Irève entre le roi d'Espagne et les Portugais pour vingt ans; mais cela me semble encore bien incertain , et si elle se fait, c'est marque de grande foiblesse au roi d'Espagne. On a ici de nouveau fait commander aux paroisses de recommencer les prières pour la reine-mère , mais vaille que vaille : Deus est immutabilis, manet voluntas Domini in œternum. Ce qui doit arriver, ce que Dieu a ordonné, ne manquera point d'arriver. Lucrèce a dit du dieu des Épicuriens : JSec bene pro meritis copltur nec tangitur ira. Mais moi pourtant je prie Dieu qu'elle en échappe, et que le roi diminue la taille des pauvres gens des champs et les impôts des villes.

Nous avons encore ici un médecin dangereusement malade : c'est M. Puylon , savant homme , qui sait bien son Galien et son Hippocrate. Je m'en fieiois bien plutôt à lui qu'à tant d'autres qui font les suffisants avec leurs prétendus remèdes nouveaux, le laudanum réduit en petits grains, et préparé avec la rosée de mai , le vin émétique , le Gillu Theophrusti, et autres tels venins. La reine-mère est fort empirée; elle ^ reçu la nuit passée Notre-Seigneur. Après M. AUiot et le Piémontois ouïe Milanois , il y en a encore un autre qui se présente ; il dit qu'il la guérira; Dieu lui en fasse la grâce, mais j'ai peur que cela n'arrive point. Dieu communique-t-il sa grâce de faire des miracles à des charlatans et ignorants? Je ne le saurois croire : ainsi je me défie toujours d'eux ; je pense que telles grâces ne se prodiguent pas si aisément.

M. Piètre vient de mourir âgé de cinquante-sept ans; il est

A l'ALCONKT. 579

le (leniier d'iiiK; grande t'amille , savante et linnoralile , <ini a bien eu plus de vertu, de science et de piiibite que de fortune, qu'elle a toujours méritée et toujours méprisée. Nous en avons encore trois bien malades. M. Piètre est mort le 18 janvier, à quatre heures du matin (I) , d'un catarrhe suffocant, ensuite d'un rude accès épileptique. La substance du poumon étoit toute pourrie, avec beaucoup de sérosité dans la poitrine. Il a été porté de sa maison à Saint-Méderic , sa paroisse , où on lui a fait un grand service ; puis a été porté à Saint-Nicolasdes-Cbamps- où il a été mis auprès des os de son père Nicolas, mon cher maître. Je n'ai pu mempèclier de pleurer en leur jetant de l'eau bénite. Ce tombeau contient les corps de deux hommes qui ont été bien savants, et le fils bien plus que le père : i ter que requiescat in poce.

L'ambassadeur d'Espagne a dit à un des nôtres que la reine-mère n'en avoit plus que pour huit jours.

M. le président Lelièvre a reçu commandement de sortir de Paris pour avoir dit quelque chose contre les taxes. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 19 janvier 1660.

LETTRE DGC. — Au nu' me.

Je vous écrivis hier la mort et l'enterrement du pauvre M. Piètre. Aujourd'hui, ce 20 janvier, je vous écris la mort de la reine-mère, qui est arrivée cette nuit du 20 janvier. Mais je ne sais quel chemin elle peut avoir pris; trouvera-t-elle en l'autre monde le cardinal Mazarin ? c'étoit un mécliant homme. J'aimerois mieux qu'elle rencontrât M. Piètre , car il est mort en grande dévotion. Il pourroit lui dire, en chemui faisant, de bonnes choses pour mieux gouverner son État en l'autre monde , si elle y devient reine , comme en celui-ci.

^1) Voyez la note I. L page i29.

Elle est morte aujourd'hui ;i six heures et demie du matin ; • on travaille à l'embaumement de sou corps; on voit déjà sa représentation dans le Louvre pour tous ceux qui sont poussés de curiosité de la voir ; le peuple est friand de telle cérémonie. Dès qu'elle a été morte, le roi est allé à Versailles : c'est pratiquer le précepte du Seiyneur : Sinite sepelire inortuos. 11 a emmené quand et soi la jeune reine sa femme; et M. le duc d'Orléans et sa femme s'en sont allés à Saint-Gloud.

M. Blondel m'a envoyé sa réponse contre M. AUiot, et j'en ai céans aussi deux exemplaires pour envoyer à Lyon pour vous et pour M. Spon , de quoi je m'acquitterai à la première commodité. On parle toujours delà guerre des Anglois, ce qui fait peur à nos marchands ; mais elle est encore fort incertaine. Aujourd'hui, 21 janvier, est mort à Paris un des plus savants hommes qui fût au monde; c'est M. Jean Tarin , jadis professeur en rhétorique et recteur de l'Université, puis professeur du roi en éloquence grecque et latine. Il étoit devenu fâcheux et bourru , peut-être à cause de son grand âge , car il avoit quatre-vingts ans ; plût à Dieu que je susse autant de grec et de latin qu'il a su. Il savoit tout ; il étoit vraiment Panepistemon , aussi bien qu'Angélus Politianus.

Le roi et la reine seront demain à Saint-Germain-eu-Laye , et le corps de la reine-mère sera porté sans cérémonie k Saint- Denis.

Le roi a remandé M. le marquis de Vardes; mais la comtesse de Soissons n'est point remandée. Il n'y aura cette aimée ni foire de Saint-Germain , ni bal, ni comédie ; tout cela est défendu à cause de la mort do la reine-mère. On dit que M. Séguin, son médecin, s'en va tout quitter, qu'il va se retirer dans son abbaye, qu'il ne veut plus voir de malades, pour prier Dieu , etc.

Je fais réponse à M. Meyssonier en peu de mots pour celle qu'il m'a écrite ; je vous supplie de la lui envoyer; je voudrois bien qu'il gardât ses paperasses et qu'il ne m'envoyât rien du tout : il est plus fou qu'il ne pense.

A FALCONLT. 08 l

Uii |)uile aiijoiud liui en cérémonie \e cœur de la reinemère au Val-de-Gràce, et demain son corps à Saint-Denis sans cœm-. On dit que le prince de Mecklembourg , qui avoit ici épousé madame de Chàlillon , a renvoyé trois choses au roi, savoir, sa femme , son collier de l'ordre et sa religion ])apistique, et s'est refait luthérien : je le tiens un conte pour rire. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris , le 21 janvier 1666.

LETTRE DCCI. — Au même.

On fait des services dans toutes les églises de Paris pour le repos de l'àme de la reine-mère, à la mémoire de laquelle beaucoup de particuliers sont obligés. On dit qu'elle a fait de belles remontrances au roi , son lils , en particulier, peu avant que de mourir, et qu'il n'y avoit qu'eux deux. Je crois qu'elle n'a pas manqué de lui donner de bons préceptes pour régner sûrement et longtemps , et je prie Dieu que cela lui réussisse; et d'autant que le monde nese gouverne guère plus que par des finesses. Je ne doute pas qu'elle ne lui ait marqué ceux à qui il se peut fier, et ceux desquels il se doit défier ; c'est le temps où l'on emploie la plus fine politique, qui n'est pas toujours si chrétienne que les préceptes que le bon Louis IX (je veux dire le bon saint Louis) dicta aVant que de mourir à son fils aîné, Philippe-le- Hardi. Majores ilU nostri^ ahavi et atavi quainvis copm et alliuia edebant , beiie tnmen animât i vivehant ; ils étoient grossiers en leurs habits , mais ils avoient l'esprit bien tourné; l'esprit de fourberie étoit encore bien jeune , et quasi en maillot, leurs actions sentoient les préceptes de l'Evangile; mais depuis ce temps là Machiavel et Pomponace sont venus, qui ontrévélé aux ministres des rois et des princes souverains d'étranges maximes, qui sont la plupart réfutées par le père Nie. Caussin , en son ouvrage la Cour sainte ; si bien qu'aujour-

§ê% LETTRES DE (ill PATIN

d'hui la plus belle politique, et la plus clirétieiiiie, est devenue, nrs non tant retjendi , quam fallendi homines : et voilà OÙ malheureusement nous en sommes venus. 0 mores! o tempora !

M. Colbert, maître des requêtes, frère du grand Colbert, vient d'être envoyé par le roi en Hollande , pour traiter avec MM. les États-généraux, tant de l'aflaire des Anglois que des Suédois, et pour empêcher que ces messieurs ne fassent ensemble quelque accord sans notre consentement , et à notre préjudice.

On parle ici de la mort de M. le prince deConti, qui laisse deux petits princes du sang de la nièce du cardinal Mazarin. Voilà un beau gouvernement vacant, qui est celui du Languedoc; celui de Bretagne vaquoit par la mort de la reinemère; on dit que le roi l'a donné au duc Mazarin, auquel il retire la charge de grand-maître de l'artillerie.

Le roi a fait présent au roi d'Angleterre de deux cents muids de très bons vins , savoir : de Champagne , de Bourgogne et de l'Hermitage. Je prie Dieu qu'il le boive en santé et en joie, à la charge qu'on nous laissera aussi en repos boire le nôtre.

La trêve n'est point faite de l'Espagne avec le Portugal. L'on parle d'une nouvelle élection d'un roi des Bomains.

M. Annibal Sesteed, ambassadeur extraordinaire du Danemark, est ici arrivé depuis trois jours incognito. M. l'électeur de Brandebourg traite avec les HoUandois, pour leur donner du secours contre les Anglois. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le o iévrier 1666.

LETTRE DCCIL — Au même.

Le service de la reine-mère fut hier fait à Saint-Denis ; le sermon y fut fait par le révérend père Faure, Jadis cordelier

, A FAI.CCINF.r. 583

limousin ; y. nie troin[)(' , ]e clovrois dire; [ilus vraiiiioiit aiiyoïimoisiii , du pays de Uavaillac. Ce moine a gagné cet évêché par des sermons comi(iues et baladins, ou au moins l'a attrapé par les bonnes grâces de la feue reine-mère , aux louanges de laquelle il employa bier fort mal deux grandes lieures de bon temps dans un lieu sacré et en belle compagnie, à telles enseignes qu'il y fit fort mal, et qu'il n'y a plu à personne. On dit que toute la cérémonie de l'église ne fut aclievée qu'à six heures du soir, d'où tous n'étoient point encore revenus à minuit.

MM. les grands jours d'xVuvergne sont ici de retour. M. Talon arriva hier, M. le président de Novion étoit arrivé devant. Beaucoup de gens parlent ici conmie s'ils étoient fâchés de la paix avec les Anglois, et moi je voudrois qu'elle fût par tout le monde; mais c'est qu'il y a des gens qui n'aiment que le trouble et le désordre. Je suis en peine de la santé du grand M. de Lorme; je vous prie de lui écrire que je suis son très humble serviteur. Plût à Dieu que riiiver fïit déjà passé, tant pour lui que pour moi, et que nous pussions dire avec Horace : iJilfiujfrc nivcii , redemU jaiu (jramina cainpis , arbovibusque comœ.

Feu M. Piètre n'a laissé qu'une hlle ; la veuve désire vendre ses livres , et me les ht voir hier pour en avoir mon avis ; il y en a de fort bons, et environ pour l.COOécus. J'aimerois bien mieux avoir sa science que ses livres, et son bon esprit que tout son bien; il étoit his d'un des plus habiles hommes de son siècle dans son métier ; mais ce dernier avoit quelque chose dans sa tète , qui étoit trop violent , et qui lui a produit morbum Hercidmm , dont enfin il est mort. C'est un malheur à un homme d'avoir tant d'esprit : est hcroicum nâBo; : Jules- César et Charles-Quint en ont eu ieur bonne part, et plusieurs autres illustres tyrans, comme aussi Armand-Jean, cardinal de Piichelieu.

Il y a ici du bruit contre la cour des monnoies; on a menacé de les interdire ; on dit qu'on veut mettre tous les quarts

ÔS4 (.ETTKhS DE (,ri TATIN

d'écus en billoii , et (|ue l'on s'en va faire une nouvelle monnoie. Tout cela fera bien crier du monde , qui est déjà assez affligé; il y a dans les adages d'Éiiasnie un beau proverbe: Aut fatuum , aut regcm , nasci oportet. 0 que le bonhomme ilÉrasme étoit un excellent personnage (l j ! On dit que le comte de Saint-Paul esta Rome, et que M. de Longueville, son frère aîné, se meurt en Languedoc, où il est auprès de M. le prince de Conti, son oncle. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 16 février 1666.

LETTRE DCCIIJ. — Au même.

Ma dernière fut du 16 février, avec une de mon Carolus. On ne parle ici que de vaisseaux et que de galères que l'on apprête, et que l'on fait avancer contre les Anglois, s'ils osent entreprendre quelque chose contre nous. On parle aussi du duc Charles de Lorraine, qui s'est remarié depuis quelques mois avec une jeune belle dame, madame d'Aspremont, et qu'elle est déjà grosse. Si cela est vrai, et que cet enfant vive âge d'homme, il pourra terminer les guerres et les misères de son pays ; mais ce sera quelque jour que je n'y serai plus. Pour

(1) Ce trait de satire politique se trouve, je crois, dans l'£ncommm moriœ , éloge de la folie , par Era«nie. On était alors dans cette période de dij^cu.ssion, d'examen, d'indépendance, résultat du proteslanlisme naissant, et qui se continua jusqu'au supplice de Charles I" en Angleterre. Il est évident que ce sarcasme peut s'appliquer à tous les hommes à la lêle des gouvernements quelles qu'en soient d'ailleurs les formes. Au fond , il s'agit toujours de l'ordre et de la liberté , dont l'intime, la profonde union , Taclion énergique et régulière, sans empiélement de l'un sur l'autre , est un problème dont les honunes cherchent en vain la solution il y a nombre de siècles. En France, nous sommes en marche vers cette terre promise depuis près de soixante ans. (R. r.)

\ F.VLCONIiT. f,S5

voiLs, luoiiMcur, ju prie Dieu que vous y soyez encore sain cl joyeux.

Toute ia IVoutière de Normandie, qui, coinnie vous savez , est de grande étendue, est pleine de soldatesque qui veille sur l'eunenii, afin qu'il ne nous surprenne rien. Les Anglois ne sont pas puissants aujourd'hui comme ils étoient jadis quand ils nous donnoient des batailles, et quand ils avoient la Guyenne, le Poitou et la Normandie; les tenq» ont bien changé. Ils ne feront jamais rien de pareil aux batailles de Crécy en 1346, et d'Azincourt en I4l4, ni à celle de Poitiers, oi!i notre roi Jean fut fait prisonnier et mené en Angleterre .

On fait ici un grand préparatif à Notre-Dame pour le service de la feue reine-mère; mais on dit que M. l'archevêque de Paris est malade , et que ce ne sera pas lui (|ui y officiera. On dit que c'est de regret de quelque écrit que MM. les jansénistes ont fait courir contre lui, joint qu'on a mis dans la Bastille un imprimeur qui a été surpris imprimant sa vie, cpii étoit un libelle scandaleux. On dit que les Anglois sont fort adoucis, et qu'il y a grande apparence aussi bien qu'espérance de paix entre eux et nous. J'ai vu ce matin, 23 lévrier, le roi passer au bout du Pont-Neuf, en carrosse, avec le duc d'Orléans, son frère, suivi des Cent-Suisses, et de plusieurs autres carrosses ; il alloit à Notre-Dame pour y assister au service , et prier Dieu pour le repos de l'àme de la reine , à qu i il doit la vie et la royauté. Elle n'a pu nous laisser en re])os durant sa vie; je prie Dieu qu'elle y soit en l'autre monde. Le père Faure, évè(iue d'Ainiens, fera imprimer son sermon funèbre, (|u'il a récité à Saint-Denis en l'honneur de la reinemère, nionachus facfus cpiscnpus est animât niendrfx , adxlalo riwn , (nsi(t/'osu)/i, etc. Dieu conserve le roi et monseigneur le dauphin; je prie Dieu tous les jours pour eux, et qu'il les illumine pour le bien [)ublic.

Personne n'a mieux entendu ni expllcjné le secret de l'apoplexie que Duret sur tes Cocques et in Holleriurn ; c'est une

586 , LETTRES DE (il I PATIN

maladie du sang contenu dans les vaisseaux du cerveau , quoi qu'en disent les charlatans. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc. De Paris , le 26 février 1666.

LETTRE DCCIV. — Au même.

Les saturnales sont enfin passées , et voici le carême veiui , lequel peut-être nous produira plus de nouvelles que je ne vous en écrivis par ma dernière. Il est mort un maître des comptes nommé M. Mendat. Un de nos compagnons est échappé d'une inflammation de poumon après seize bonnes saignées, âgé de plusde soixante-dix ans. Je ne m'étonne point de la mort de M. le prince de Conti. Il avoit la taille fort gâtée. Tous les bossus ont le poumon mauvais. Hippocrate a dit quelque part que c'étoit un grand déshonneur à un médecin, si le malade mouroit le même jour qu'il avoit pris médecine. Dans toutes les entreprises de notre métier, la prudence y est toujours requise. M. Nie. Morin , son médecin , est un bon garçon , savant et compagnon de licence de mon fils Carolus. Il aime le bon vin , et j'ai peur que cela ne l'empêche de vieillir.

L'Hippocrate de van der Linden n'est guère propre à étudier. Il est en deux gros volumes in-octavo et de petite lettre. Van der Linden étoit un bon homme et riche, mais qui étoit féru de la chimie et de la pierre philosophais. N'est-ce pas là pour faire un bon médecin ? aussi haïssoit-il notre bon Galien. Il louoit Hippocrate , Paracelse et Vanhelmont , en quoi il imitoit cet empereur qui avoit dans son cabinet les portraits de J.-C. , de Vénus , de Priape et de Flora ; n'étoient-ce pas là des tableaux bien assortis? Il voyoit peu de malades et ne faisoit jamais saigner. Il faisoit profession d'un métier qu'il n'entendoit guère. Enfin il tomba malade d'une fluxion sur le poumon, pour laquelle il ne voulut pas être saigné. Mais le

sixième jour, cet homme qui entenchjit si bien llippocrateprit deux onces de vinémétique dans une médecine , avec huiuelle ce même jour il passa en l'autre monde, âgé de cinquantequatre ans. Et faire ainsi , n'est-ce pas taire triompher Hippocrate et être homicide de soi-même eu dépit de Galien ? Il est mort deux jours avant que son livre eût paru ; et sans l'antimoine, son llippocrate eût été beaucoup meilleur. J'en suis pourtant lâché , le reconnoissant plus honnête homme (ju'il n'étoit éclairé. Il y a de ces HoUandois qui sont rudes et qui Jie se polissent qu'en voyageant. Yan der Linden auroit bien fait de prendre un peu à Paris de notre bonne méthode , qui l'auroit tiré de beaucoup d'erreurs (1).

Un des nôtres m'a dit aujourd'hui que M. Nie. Morin a été fort blâmé d'avoir laissé mourir le prince de Gonti sans avoir reçu Notre-Seigneur, disant que son mal n'étoit rien , comme aussi de ce qu'il lui avoit fait boire de l'eau de Sainte-Reine (2). On presse ici le paiement des taxes, et l'on met plusieurs garnisons en diverses maisons. MM. les prélats du clergé de France ici assemblés ont fait aujourd'hui grand service pour le défunt aux Grands-Augustins du Pont-Neuf, où il y aura bien des cérémonies et des cierges. On dit qu'il coûte 10,000 fr. Il me semble qu'il vaudroit mieux employer cela en aumônes à des pauvres gens de la campagne , qui ont tant de peine à gagner leur vie, et à ([ui l'on fait si lourdement payer la taille. Je suis, etc.

De Paris, le 12 mars 1666.

(1) Ce jugement est sévère , et cependant ne manque pas de vérité. Haller l'avait en partie adopté , car il dit de van der Linden : VIr (jrœce dodus et latine; in praxis ad cliemicatn sectam inclinans et parinn dinicus , ex judicio Guidonis Palini , amici Lindeniani , acuti ccpterum inijenii scriptor. Voyez la noie t. H , page 497. ( R. P. )

(2) Voyez, sur ces eaux, Mérat et Delens. Lhldionnaire de matière médicale . Paris , 1834, t. VI , pap;, 31.

oSS LETTRES DE GLU PAT[X

LETTRE DCGV. — Au mène.

On ne parle ici , ce 13 mars, que de services pour la feue reine-mère et de plusieurs harangues funèbres pour honorer sa mémoire , mais on n'en a encore imprimé aucune. Néanmoins , on espère d'avoir bientôt celle du père Senaut, qui est le général des pères de l'Oratoire , et celle que le père Faure, évêque d'Amiens, a prêchée à Saint-Denis. Toutes les paroisses , les monastères et les chapitres ont t'ait faire de somptueux services à leurs dépens , et entre autres , les bénédictins, les chartreux, les feuillants et autres moineries, excepté toutefois les jésuites, qui n'ont point branlé. Je crois néanmoins qu'ils n'ont point laissé de bien prier Dieu pour son àme, pour tant d'aftéction qu'elle a eue pour eux, en les défendant comme elle a fait de son autorité contre les jansénistes, qui autrement les auroient maltraités sur leur morale et autres livres de théologie avec lesquels ils s'en vouloient faire accroire.

J'ai rencontré ce matin notre M. Blondel à la messe dans les Blancs-Manteaux , et nous en sommes sortis ensemble. Il m'a dit que le mois prochain il commencera à faire imprimer quelque chose contre l'abus de l'antimoine.

Il fait ici froid comme en hiver, et il y a quantité de rhumatismes et de gouttes, et plusieurs femmes en couche fort malades pour avoir négligé de se faire saigner dans le temps de la grossesse. Galien a eu raison de dire que le fœtus est souvent étouffé par l'abondance du sang; mais nos sottes femmes n'entendent pas ce secret, et pourtant elles veulent toujours faire bonne chère, faire beaucoup de sang, et ne songent guère à leur santé.

M. Fouquet , le surintendant de jadis, a eu soin de se faire plusieurs amis particuliers, qui voudroient bien encore le servir, et en attendant l'occasion, ils travaillent à faire un grand recueil de diverses pièces qui peuvent servir à sa jus-

A F.U.CONET. 589

tilicatioii. En ce recueil, il y aura quatre volumes in-folio, dans lesquels sans doute le cardinal Mazarin ne trouvera pas de quoi être canonisé.

On tient ici pour certain que l'or et l'argent ne diminuei'ont point , et , dit-on , que c'est que l'on a appris qu'on avoit emporté hors du royaume , et principalement en Angleterre , beaucoup d'or d'ici , et que l'or valoit là davantage. Je vous baise les mains, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Taris, le IG mars IGGG.

LETTRE DCCVl. —Au même.

On continue de pendre des faux monoyeurs , ensuite de M. Delcampe, qui est prisonnier dans la Bastille.

Je parlerai de votre procès à M. le premier président en son temps, quand il aura été distribué à M. le Bouts , qui est un fort bon juge. Je le lui ferai aussi recommander par son médecin , qui est M. Mathieu. Les charlatans ont trop de crédit au monde, et les bons juges n'en savent pas assez l'importance.

L'Œconomia de Foésius est pour IHippocrate seulement : mais c'est un excellent livre, aussi bien que celui de Marinellus.

Feu M. Nicolas Piètre avoit peu de livres ; mais ce dernier mort en avoit encore moins de la moitié. Je crois que la bibliothèque fut divisée et partagée entre les enfants de M. Nicolas Piètre; les savants comme lui n'aiment guère les livres nouveaux. Nicolas Piètre avoit l'esprit doux et mansuet ; mais Jean son tils l'avoit dur, âpre et trop échautfé : aussi n'a-t-il guère vécu après s'être donné beaucoup de peine, cita roptusest, nemalifia mntoret intellectum. C'est une mauvaise et malheureuse constitution que l'atrabilaire ; elle fait tro]) de peine à son sujet.

Le roi ira au parlement lundi prochain pour faire passer une déclaration qui lui apportera plus de seize millions ; on n'en sait pas encore le détail , quoique les intéressés s'en doutent.

J'ai appris aujourd'hui que la bibliothèque de feu M. Piètre n'avoit point été vendue 4,000 écus. Feu M. son père ne lisoit, après Hippocrate et Galien , que Gicéron , Plutarque, Pline et Sénèque , Virgile et Horace , et de tous les modernes , que Scaliger et Turnèbe.

La cour des monnoies se trémousse fort à faire pendre des faux monoyeurs. Le sieur Delcampe est toujours en prison ; son affaire est bien dangereuse , et il n'y a pas d'apparence qu'il en échappe. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 9 avril 166G.

LETTRE DCCVIL - Au môme.

Comment se porte l'incomparable M. de Lorme ? est-il vrai que sa jeune femme est morte d'une mort subite? Si cela est, je le plains bien fort. Quand un homme est jeune , il a besoin d'une femme; quand il est vieux, il en a besoin de deux. J. Ces. Scaliger a dit en ses Exercitationcs de subtilitate contre Cardan : Rapientes coeiint ne coeant; mais il n'est plus temps quand un homme est si vieux.

On parle d'une revue que le roi veut faire de nouveau ; les uns disent que ce sera à Troyes , d'autres disent sur la frontière de Picardie.

La reine de Portugal partira bientôt ; et l'on parle de faire M. le duc d'Enghien roi de Pologne ; on dit que le roi d'Espagne veut prendre notre roi pour arbitre de la controverse qu'il a avec les Portugais.

On a pendu douze faux monnoyeurs depuis quinze jours.

A FALCUNET. 69 i

qui en ont acciisô plusieurs autres , et entre autres le sieur Delcampe , qui est dans la Bastille. On dit que les quarts d'écus, les testons et les pièces de vingt sous s'en vont être décriés, que l'on ne touchera ni aux écus blancs , ni aux louis d'or (1).

On nous promet après Piuiues une déclaration du roi pour la réforme des abus du palais et de la chicane , que les procès par écrit iront tous aux enquêtes , que la grand'chambre en jugera plus qu'aux audiences , et qu'ils n'auront plus d'épices.

Un maître apothicaire de Paris vient de sortir de céans, qui m'a dit que dans trois jours le comte de Kœnigsmarck arrivera ici , et qu'il me prie de le faire son apothicaire ; j'ai fait l'étonné , et lui ai dit que je ne savois pas si je serois son médecin, et il m'a répondu qu'il savoitbien (juej'étois déjà retenu: je lui ai promis de le servir dans Toccasion. Voilà comment on a introduit la coutume d'aller briguer des pratiques. C'est un ambassadeur de Suède qui est ici attendu pour les affaires publiques. On dit ici que la reine-mère de Portugal est morte. La nuit passée la maréchale de Turenne est morte ; on dit qu'elle étoit furieusement huguenote , et que dorénavent son

(1) Le lésion élail une ancienne monnaie qu'on a commencé à fabriquer sous le règne de Louis XIÎ, et qui lut abolie, au moins pour sa fabrication, en 1373, par Henri ÎIL Elle valait environ quinze sous , et était appelée lésion parce quelle représentait au revers la tète du roi. Le teston était la valeur d'une visite ordinaire de médecin à cette époque, si Ton en juge par les vers de Mathurin Régnier (Sat. IV) :

Si j'eusse étudie ,

Jeuue , laborieux , sur iin banc à l'école , Galien , Hippocrate , ou Jason , ou Bariole, Une cornette au col , debout dans un parquet , A tort et à travers, je vcndrois mon caquet : Ou bien tastant le poulx , le ventre ou la poitrine . J'aurois nu beau titsloii pour jui;cr d'une urine.

0i9^ LETTRES DE CUI PATIN

mari pourra bien se faire catholique; il a l'esprit doux et est fort raisonnable. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon àme votre, etc. . De Paris, le 13 avril 1666.

LETTRE DCCVIII. — Au même.

On dit que le roi veut faire sa revue générale devers Arras; toutes les villes de Picardie regorgent de soldats qui mangent le peuple , qui n'a plus que la peau et les os , pellis et ossa sunt pro misera macritudine. Tout est ruiné en notre pays de Beauvais, Boue Deus , usquequo, Domine! Nous avons ici le temps fort beau, mais les maladies s'accroissent : crachements de sang, fièvres continues, indammations du poumon, rougeoles ; quand l'été sera venu, les petites-véroles ne manqueront pas de venir ; ainsi le monde ne manquera pas de maux et d'afflictions de diverses sortes.

Hier mourut ici un des nôtres , âgé de cinciuante-quatre ans, nommé Pierre Moriau , qui étoit malade il y a fort longtemps ; il y a plus de vingt ans qu'il étoit tout languissant et ne bougeoit presque du lit. Il mourut ici hier quatre personnes différentes de mort sul)ite et imprévue, sive ex apoplexie., sice ex syncopje cardiaea ; ista contingiint ex motu sanguinis , qui verna tempestate liquahir ac se diffimdit. Le sieur Delcampe a eu la tète coupée à la croix du Trahoir, à sept heures du soir, en très grande compagnie: il y avoit bien trois cents archers à l'entour de l'échafaud ; mais il y avoit tant de peuple , cju'il y a eu plusieurs hommes tués et de blessés, hommes , femmes , soldats et autres ; à la presse vont les fous. Ses amis n'ont pu obtenir sa grâce : aussi un faux monnoyeur en est fort indigne; je le trouve plus criminel qu'un homicide, le mal qu'il fait étant plus universel. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc. De Paris, le 10 avril 1660.

A FAI.CONET. ÔOM

LETTRE DCCIX. — An mômo.

J'ai vu aujourd'hui M. le comte de Kœnigsn)arck , ambassadeur de Suède, qui n'est que médiocrement malade. Ces messieurs du Nord ne sont pas sujets à de si grandes clialeurs que nous en avons eu depuis un mois, mais ils ne sont pas si réglés que des capucins. Il sont souvent malades de la maladie polaire , qui est de trop boire.

On fait ici en deux tomes le recueil de toutes les comédies de 3Iolière. Enfin , M. de Mézeray approche de la fin de son Abrégé de l'Histoire de France. Il est à Henri IV, et finira à l'an 1635, quand le cardinal de Richelieu fit déclarer la guerre au roi d'Espagne, rompant la paix de Vervins, que MM. de Bellièvre et de Sillery avoient si bien faite ; mais il faut qu'il y ait des fous et des méchants par le monde, comme il est des singes, des limaçoîis et des grei.ouilles ; autiement le monde finiroit. Adieu. Je suis, etc.

De Paris, le 24 avril 1606.

LETTRE DCCX. — Av même.

Nous sommes ici en afrliclion domestique pour mon collègue, M, Hommets, qui est le beau-père de mon Carolus : Laborot ille morbo immedicabili , nentpe febre nssidua cinn insigni et rnanifeata corruptela subslantiœ pulinoms. Il n'a point manqué de médecin, mais le mal est incurable, ;y?/i7«rttum est arte medendi , exitiina siijicrovit opeiii , qucp vicia jacebat. Nous l'avons vu à toute heure, et néanm.oins il en mourra, contra vim mortis non est inedicanicn in hortis ; son poumon est alfecté dans sa i)ropre substance, et la médecine ne le peut secourir. Ferncl en sa pathologie a fort bien déci'it ce malheureux mal . sur lequel je puis vuus dire : h'ju>: est

594 l.ETTHES DE t.Ul PATIN

recrcare ifut creavit ; citiiim eniin positiriK in substantia partium emendare , non esl /non/nur virtutis. Le temps des miracles est passé et ne reviendra peut-être plus.

Depuis la mort de la reine-mère de Portugal , on dit ici que les Portugais ont résolu de se bien défendre contre le roi d'Espagne , et que les Espagnols se trouvent bien empêchés, joint que l'on parle de la santé de leur roi comme d'une chose bien frêle.

On dit que le chevalier d'Hocquincourt a été noyé sur la mer Méditerranée , et que c'est dommage. Je viens de voir une dame de vingt-deux ans , qui avoit hier pris du sirop de roses pâles, et qui a vidé un ver de la grosseur d'une bonne plume et long d'une demi-aune ; les corps humides et pleins font des vers aisément , mais la longueur et la grosseur de celui-ci m'étonne. J'ai peur que cette année nous n'ayons bien des fièvres et autres maladies de cette sorte de pourriture ; néanmoins j'espère qu'il n'en mourra que les plus malades.

Le bon M. Hommets est mort le sixième jour de sa maladie; nous l'avons fait ouvrir, et nous lui avons trouvé le poumon adhérent aux côtes, tout purulent et presque creux; ce sont les effets de la lièvre et de la chaleur contre nature. J'ai aujourd'hui salué l'ambassadeur de Suède , M. le comte de Kœnigsmarck , qui m'a fait grand accueil ; il n'a pas trente ans. On m'a dit qu'il me veut prendre pour son médecin ; il a la réputation d'un fort adroit et habile négociateur, quoique Aristote ait écrit : Ad res politicas gerendas minus idoneos esse juvenes; mais il y a des gens pour qui Dieu fait des miracles, joint qu'il y a ordinairement quelque exception pour ces règles générales. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 4 mai 1666.

A FAIX.ONET. ' 595

LETTRE DCCXI. - An même.

Les pères de la société ont eu le crtklit de faire arrêter prisonnier un savant janséniste, frère de feu M. Lemaître, ce célèbre avocat qui nous a donné de si beaux plaidoyers. Il y a longtemps que j'ai ouï dire à feu mon père un beau mot qui est dans les épîtres de Lipse : Viris bonis dolendum est quod tammidta niinis liccant iinprohis. J'ai céans le même tome que feu mon père avoit de ces épîtres dont il avoit connu l'auteur. Il disoit que Lipse lui avoit conseillé de me faire étudier. Dieu soit loué de tout. Il avoit grande amitié pour Lipse , et certes il le méritoit. Tout ce qu'il a écrit est bon , ;/' mais son style ne l'est guère. Pour les méchants, ils ont trop (le crédit , et les moines trop d'ambition et d'envie de se venger de ceux qui ne sont pas leurs amis, et qui n'ont point fait le pain bénit dans leur cabale.

On a ici publié quelques oraisons funèbres pour la reinemère , Anne d'Autriche. L'évêque d'Amiens fit fort mal à Saint-Denis et déplut à tout le monde ; et néanmoms il l'a fait imprimer : aussi dit-on qu'il l'a fort changée, et elle déplaît encore. Voici ce qu'en a dit un de nos poètes :

(> cordelier niitré qui promettoit Jiiervcilles, Des hauts faits do lu reine orateur ennuyeux, Ne s'esi point contenté de lasser nos meilles, Il veut aussi lasser nos yeux.

L'ambassadeur de Suède a fait ici son entrée le 16 de ce mois. J'ai été invité de la fête , mais je n'y ai point été. J'aurois eu peur qu'il ne m'eût fallu boire là en Allemand. Je ne bois plus qu'en philosophe, qui a tantôt soixante-cinq ans. J'ai cette obligation à la vieillesse et à un peu de philosophie. Adieu. Je suis, etc.

De Paris, le 18 mai 1666.

LETTRE DCCXTI. — Au mêmp.

J'ai vu ici quelques jours l'ambassadeur d'Angleterre , à qui j'ai dit aujourd'hui adieu , d'autant qu'il doit partir dans deux jours pour s'en retourner à Londres. Son mal étoit la goutte aux pieds.

On dit qu'il faut se résoudre à la guerre, puisqu'il faut dompter par les armes la fierté de cette nation angloise. Mais il fera beau voir sur l'Océan tant de princes armés ; le roi de France , d'Angleterre et de Danemark , les Hollandois avec l'électeur de Brandebourg.

Notre M. Blondel est un homme fort savant, mais qui écrit d'un style obscur et embarrassé ; il est plaideur et chicaneur, et aime les procès ; il aime mieux plaider qu'accorder et terminer les querelles. Il a un procès contre Thevart le Camus, qui est un autre méchant chicaneur; il a fait un grand factum pour sa défense, mais il n'y en a encore que deux feuilles imprimées ; il m'a dit qu'il y en aura huit; il se plaint, fort de M. le premier président, qu'il croyoit, à ce qu'il dit , être son ami. Je ne sais ce que c'est que tout ce galimatias de gens chicaneurs. Dès que le factum sera achevé, je vous le ferai tenir, comme aussi un livre qu'il promet, de Vomitu stibioque veneno, par lequel il veut prouver que l'antimoine est poison , puisqu'il fait vomir.

J'ai grand regret du pauvre M. Hommets; il étoit bon et savant homme, mais il n'étoit pas besoin déjeuner le carême et de se tuer pour aller en paradis, cœlum stultitiapetimus. Un médecin , quand même il ne seroit que médiocrement savant , doit être guéri de cette dévotion meurtrière ; la vie de l'homme est assez courte , sans se couper la gorge par dévotion : tôt ou lard nous devons tous mourir. Quand est-ce que viendront les Voyages de M. de Monconis? En viendra-t-il encore quelques volumes? car le Journal des Sa ont s en a dit quelque chose.

Je ne sais qui est ce M. Rat, duquel vous m'éci'ivez, mais

A KALCUMiT. 597

je ferai très volontiers tout ce (|ue je pourrai pour lui a cause de vous.

J'ai bonne opinion de votre Abrrcj'- de l'Histoire d'E^KHjne^ par M. du Verdier ; il y a de belles choses à dire. Mariana , le jésuite, qui a été un grand personnage, a dit en son Histoire d'E'sp(((jne qu'il y a deux Avicenne, etc.

Vous m'aviez ci -devant promis de m'envoyer le livre nouveau de 31. J. Daillé, de Dionysio Areopaçjifa , et fgnafio Antiocliio ; je vous en remercie de tout mon cœur, j'en ai un. Un honnête homme de ce parti m'a dit que, depuis Calvin, ils n'ont point eu de si grand homme que 31. Daillé, et je le connois. Les juifs disent de leur rabbin, Moses Maimonides, que a Mose cmtiquo ad Mosem nostrum mm surrexit major Mose : je le veux donc bien.

On dit ici que le mois prochain le roi ira àlaKochelle, et que dès demain il quitte Saint-Germain; qu'il s'en va à Versailles [>our quelques jours , de là à Fontainebleau , à Blois , à Chambord et à la Rochelle. Tout cela est encore incertain.

31. le marquis deVardes est bien malade en sa prison ; ce seroit biendommagequ'il y mourût, carc'estunbrave seigneur. Nous avons ici force crachements de sang avec fièvres continues; je vois pourtant bien que nos médecins se plaignent (le l'avarice de nos malades : c'est tpîe la gueuserie s'inti'oduit merveilleusement partout, en vertu du testament du cardinal 31azarin et de sa suite.

La reine de Portugal, ci-devant inademoiselle d'Aunjale , doit partir d'ici demain, le roi même l'a commandé; elle s'en va d'ici à la Rochelle; tout s'apprête de deçà pour un vova'>e à Fontainebleau.

Je viens de rencontrer 3Î. Blondel , lequel m'a dit (pi'il avoit sursis l'impression de son factum , dont il n'y en a que deux feuilles imprimées; (pi'il y a un grand procès, dont il sera demain communiqué au paniuet. Cet homme aime trop à plaider; c'est pourtant grand dommage, car c'est un très savant homme.

$9S LETThES DK (il I PATIN

/' On me vient de dire que le débauclié M. des Barreaux est mort , belle àme devant Dieu , s'il y croyoit! au moins il parloit bien comme un homme qui n'avoit guère de foi pour les affaires de l'autre monde; mais il a bien infecté de pauvres jeunes gens de son libertinage ; sa conversation étoit bien dangereuse et fort pestilente au public. On dit qu'il en avoit quelque grain avant qu'il fût en Italie, mais à son retour il étoit achevé. Un rieur disoit que la trop grande conversation

es moines l'avoit gâté, non pas de ces anachorètes de la Thébaide, ou de nos bonnes gens qui s'emploient à la dévotion et à l'étude, mais de ceux qui sont en si grand nombre dans les villes d'Italie, qui ne songent a rien moins qu'à Dieu. Je vous baise les mains, et suis de toute mon àme votre, etc.

De Paris, Ie28 mailHHfi.

LETTRE DCCXIII. — Au même.

. En attendant des nouvelles qui soient bonnes et agréables, et qui soient fondées sur le soulagement public de toute la France , je ne laisse pas de vous écrire. On s'en va vendre la grande bibliothèque de M. Fouquet, les affiches en sont publiques par les rues. La mauvaise fortune de cet homme me déplait. Si je voyois céans de ses livres, cela me feroit mal au cœur. Il en a pourtant de très beaux, dont je ferois peut-être mieux mon profit que personne. .l'ai d'ailleurs si peu de loisir d'étudier, que je m'en console plus aisément.

On dit que le pape n'est pas en bonne intelligence avec le roi, que cela est cause que nous n'avons pas de jubilé. Voilà un grand malheur pour la chrétienté et pour tant de pécheurs qui ont besoin de rémission.

L'accord du mariage de l'empereur avec l'infante d'Espagne est fait. Cette princesse partira bientôt pour Vienne, cil l'on dit que l'empereur l'attend avec beaucoup d'impa-

A I Al.CO.NEI 599

tieiice. On parle aussi d'un yraiid débat ([iii est en Es[)agne entre don Juan d'Autriclie d'une part, qui a la reine de son côté, et le duc de Medina-Sidonia de l'autre. Ce dernier est un grand seigneur d'Espagne qui a bon appétit , et que l'on dit être descendu des anciens rois d'Espagne avant que la maison d'Autriche y fût entrée [jer lo.nceam cornis, c'est-à-dire par alliances et mariages. Un certain poëte, faisant réflexion sur cette pensée , a dit sur cette maison d'Autriche, qui est venue à un si haut degré de puissance :

Ke'.la gérant aîii , lu . fi-lir Austria , nube (1).

Vous savez que le commencement de leur grandeur est venu de ce que Maximilien I", hls de Frédéric III, épousa Marie de Bourgogne, fille unique de Charles, duc de Bourgogne, qui fut tué l'an 1477 devant Nancy. C'étoit à elle que les dix-sept provinces du Pays-Bas api)artenoient, et ainsi elle nous les a emportées par la faute de notre roi Louis XI, duquel

(1) Voici le célèbre (lislique :

Bel/a gnranl alii ; tu , J'elix Austria , nube : \ain qiiw Murs aliis , dat tibi régna l^enus.

(Juiiu autre suive le» combats , L'Hvmen te sert mieux que Bellooe; Bellone dompte les Etals , Sans combat A émis te les donue,

( Faible tradiicliun d'imbcrt; )

Du reste, si on doutait de la >érité énoncée dans ces vers, il faudrait «se rappeler l'histoire de noire temps. Deux fois les Français s'emparent de Vienne , deux fois la puissante maison de Hapsbourg est abaissée, humiliée; elle perd une jurande partie de ses possessions; l'empereur d'Allemagne n'est plus que l'empereur d'Autriche. Mais Napoléon s'avise de vouloir mêler son sang à celui des Césars germaniques, dès lors tout change de face ; la maison d'Autriche se relève , devient plus puissante que jamais. Oh! oui •■ Tu. fellx Austria , nube.

COO li:thu;> iie gi:i i>aii.n

Philippe (!e Coiiiniiiies a dit trop de bien. Ce Maxiiiiilieii , duc d'Autriche , eut de Marie de Bourgogne Phihppe-le-Beau, qui épousa Jeanne deCastille, Jeanne la Loque, autrement la Folle. Ce Philippe mourut jeune, et laissa Charles-Quint, qui l'ut archiduc d'Autriche, empereur et roi d'Espagne, lequel, assez jeune encore, lit arrêter prisonnière sa propre mère, de peur qu'elle ne se remariât, et ce par le conseil du plus rusé prince de son temps, Henri VII d'Angleterre. 3Iais l'Espagne lui vint par la mort de son oncle, infant de Castille , qui tomba de cheval à la chasse et se rompit le cou , comme avoit pareillement fait Marie de Bourgogne l'an 1482, et voilà le destin de ceux qui gouvernent le monde. Mais, me direz-vous, pourquoi cette histoire? C'est que je vous en écris de vieilles, puisque les nouvelles nous manquent , tandis que nous en attendons de bonnes touchant la paix des Anglois et des Suédois, avec lesHollandois, les Danois et les François. Amen. De Paris , le 4 juin 1666.

LETTRE DCCXIV. — Au même.

Je viens de recevoir la votre , du 8 juin, et les deux livres de M. Dailléque vous m'avez envoyés. Quand vous avez dit à M. de Lorme que M. Blondel vouloit prouver que l'antimoine est poison , vous dites qu'il a fait un grand saut. Il n'est point mal, si à son âge il saute encore si bien, et Dieu soit loué qu'il saute encore ; mais l'antimoine en a bien fait tomber qui ne se relèveront jamais et ne sauteront plus. Dieu le veuille bien conserver et ramener de Bourbon en bonne santé; et puisqu'il pense à se remarier, je lui souhaite une belle femme telle qu'il la voudra choisir. Il n'est rien tel que de mourir d'une belle épée. Il faut entrer avec honneur dans la sainte synagogue. Je l'honore fort, mais mon bon génie m'empêche d'être de son sentiment touchant l'antimoine. Je n'en ai jamais donné à personne , parce que je ne hasarde rien , et sur

A lAl.CH.Nti. (j(Jl

les iiijUiictioiis ({Lie m'en a (ioiiiiées, il y a jjIus île quarante ans, feu M. Nicolas Piètre, qui ni'étoit comme un autre Galieii ou Hippocrate, les mains ne m'ont jamais démangé pour en donner à qui que ce soit, et, en vérité, je crois avoir raison : c'est une méchante drogue, et le peu qui en a pris et n'en est pas mort n'en avoit que faire. Il n'y a rien de si aisé que de dire que l'antimoine n'est pas un poison; mais il n'est pas si aisé d'en guérir toute sorte de malades , comme disent nos faux prophètes. Quand il ne sera question que d'aller vite , et faire tout ce que fait l'antimoine , voire encore mieux, nous ne manquons point de remèdes. Les apothicaires se mêlent de la partie, et enragent contre le Médecin charitable^ et contre les médecins qui, pour empêcher leur tyrannie, ordonnent en françois et font faire les remèdes à la maison; ce que j'en fais n'est que pour le soulagement des familles. La casse, le séné, le sirop de Heurs de pêcher, de roses pâles et de chicorée, composé avec rhubarbe, suftisent presque à tout. Je n'ai jamais vu de maladie guérissable qui ne pût guérir sans antimoine, quoiqu'à la vérité je me serve aussi, pour les plus sots , tels que sont quelquefois les étrangers, de nos confections scammonées, comme du diapliénic, diaprun solutif, diacarthame, dipsyllium, de citro et de succo rosarum; mais il faut regarder de près, et ne pas prendre martre pour renard. Les corps bilieux et atrabilaires dont notre ville est pleine n'ont pas besoin de ces remèdes beaucoup acres, moins de colo(|uinte, ellébore, antimoine ou autres venins semblables. Ces messieurs m'ont quelquefois demandépourquoi jene mevoulois point servir de ce vinémétique, qui est un si bon remède. A quoi j'ai souvent répondu que je ne mettois point la vie de mes malades dans des risques si dangereux, ou bien je les paie decet apologue du bon Horace, et de la réponse du renard, à qui le lion malade demandoit pourquoi il ne le venoit pas voir. C'est, dit-il, ô mon roi ! que je vois les vestiges des pas de ceux qui le sont allés voir, qui sont tous tournés du côté de ta tanière, et je n'eji vois

602 LEllKES DK (iLI PATIN

point de ceux qui sont revenus. Mais Dieu soit loué de tout en attendant le factum et le livre de M. Blondel. Nous verrons tout ce qu'il dira, s'il vient bientôt, car s'il tarde tant à venir je n'y serai peut-être plus; je pourrai être parti pour ce gîte, dont M. de Lorme, non plus que les courtisans, ne savent pas mieux la carte que moi.

On ne dit plus rien de M. des Barreaux ; je ne sais oi^i il est à présent. Il a vécu de la secte de Grémonin. Point de soin de leur àme et guère de leur corps, si ce n'est trois pieds en terre. Il n'a pas laissé de corrompre les esprits de beaucoup de jeunes gens qui se sont laissé infatuer à ce libertin (1 .

M. Morisset , qui étoit en prison pour ses dettes, n'y est plus. Il fait toujours bonne mine. Il a du temps que lui a fait donner le président de Bailleul. La rétlexion que vous m'en ' faites qu'il faut avoir du bien en la vieillesse me fait souvenir de ce que dit Juvénal en pareil cas, lui-même ayant peur de mourir de faim en sa vieillesse. C'étoit un honnête homme de grand esprit , et qui connaissoit le monde, aussi bien qu'Homère , Aristote , Cicéron , Tacite et Sénèque. Ajoutez-y les deux Pline. Je mets en parallèle pour la force d'esprit Lucien et Juvénal, qui étoit en son temps le Socrate de Rome, et à la vertu duquel la tyrannie même deDomitien portoit honneur et respect. Ce siècle ne valoit pas grand argent, excepté la

(1) Cremonin!, et non Crémonin, était un philosophe péripatéticien. Il naquit à Cento , duché de Modéne , en looO , et mourut de la peste à Padoue en 1631 , à l'âge de quatre-vingts ans. Comme il soutenait qu'on ne peut, par la raison .seule, démontrer Timmortalité de l'âme , on le soupçonna d'irréligion et d'athéisme. « Ce Crémonin , dit G. Naudé , était un grand personnage , un esprit vif et capable de tout , un homme déniaisé et guéri du sot , qui savait bien la vérité , mais qu'on n'ose pas dire en Italie.... Crémonin cachait finement son jeu en Italie : Nihil habebat pietatis , et tamen pius haben volebat. Une de ses maximes était : Intus ut libet , foris ut moris est. Il y en a bien en ItaHe qui n'en croient pas plus que Crémonin. » Comme Naudé avait séjourné douze ans dans ce pays , son opinion n'est pas sans vraisemblance. (R- P. )

A FALCUNIiT. HO-'i

lumière de l'Evangile : néaiinioins il valoit encore mieux que le nôtre , quoique nous ayons bien des bigots. Vole ef me amu. De Paris, le 18 juin 1666.

LETTRE DCCXV. — Au même.

La nouvelle est ici tort grande de la bataille gagnée sur mer par les HoUandois contre les Anglois. On dit qu'elle a duré quatre jours, et que les Anglois y ont perdu plusieurs vaisseaux , outre ceux (jui ont été emmenés en Hollande avec 3,000 prisonniers. Ou attend de jour à autre un détail plus certain; mais néanmoins ou est ici tort réjoui de ce c[ue les HoUandois ont eu gain de bataille; car on espère (jue les Anglois feront plus aisément la paix. J'ai vu ce matin M. le comte de Seested , ambassadeur extraordinaire de Danemark , lequel m'a dit qu'il ne croira rien de tout ce qu'on en dit qu'il n'ait reçu ses lettres de Calais , lesquelles il attend aujourd'hui. Il y a pourtant des relations k Paris qui sont venues depuis trois jours, lesquelles assurent que les Anglois y ont perdu 25 grands vaisseaux , et qu'on leur a emmené en Hollande plus de 3,000 prisonniers ; mais, quoi que l'on en dise , je suis d'avis de n'en croire que ce que les Anglois , naturellement glorieux , avoueront en être vrai.

La reine est grosse , et je le souhaite fort pour le bien de toute la France. Il n'y aura jamais trop de fds d'un si bon roi que le nôtre.

Ceux qui veulent excuser la perte des Anglois disent que leur malheur est arrivé de ce qu'ils ont divisé leur armée , et qu'ils en avoient tiré 25 frégates qu'ils avoient envoyées contre M. de Beaul'ort ; mais j'ai oui dire à d'autres ([ue cela n'est pas vrai. Notre M. Brayer a aujourd'hui marié sa fille à un conseiller delà cour, nommé M. Leschassier, neveu de M. le président Miron, à laquelle il a donné 80,000 écus argent comptant. Il en a bien de reste, et encore deux autres enfants

(04 LEllKtS DL GLl l'.UI.N

qui en auront pareilleiiieut beaucoup. Ce M. Leschassier est iils d'un maître des comptes, excellent homme qui aimoit notre Carolus comme son propre lîls. Ils ont souvent étudié ensemble, et ce jeune marié est très savant. Outre la belle jurisprudence, il sait l'antiquité, le grec et les belles-lettres, au-delà de sa condition.

Le roi a donné à M. de Ruvigni 15 vaisseaux pour conduire mademoiselle d'Âumale en Portugal, et après il a charge de s'aller joindre à l'armée de 31. de Beaulbrt , afin qu'il soit si fort , que les Anglois ne le puissent attaquer. MM. les États de Hollande ont pareillement envoyé plusieurs vaisseaux vers le Danemark , afin d'empêcher que les Anglois n'aillent de ce côté-la faire quelque surprise.

On dit que les Anglois ont fait faire des feux de joie sur ce (ju'ils ont gagné la bataille sur mer contre les HoUandois; mais il fait bon battre un glorieux. Ils ont perdu 2') grands vaisseaux , et les HoUandois n'y en ont perdu que 4. Cependant on amuse le peuple, et on donne ainsi le courage à des misérables soldats de s'embarquer, comme s'ils étoient sûrs d'en revenir. Jamais les Espagnols ne perdent de batailles que leurs fuyards n'aillent dans leurs villages crier : Victoire contre ces yavoches de François (l).

On dit que le roi s'en va faire faire une grande revue à l'entour de Fontainebleau avec tout l'apparat d'un siège, ce qui coûtera beaucoup; mais c'est pour réjouir les dames de la cour. On dit que nous verrons bientôt cette grande réformation de la justice , et qu'elle sera publiée le mois prochain , et que les procès en seront bien abrégés avec grand retranchement de tant de chicane qui est aujourd'hui dans les parlements et dans les présidiaux de France : fio.t , fuit; mais cela ne se fera jamais qu'au grand regret de tant de gens qui en vivent, et que cette chicane entretient avec tant de luxe.

(1) Gavachos , expression injurieuse très usitée en Espagne contre les Français. (R. P.)

A FAI.CONET. 605

L'infante d'Espagne est encore en Espagiir. Quand ell(^ sortira de là , elle viendra à Milan, on seront les céivmonie.s , et de là elle sera conduite en Allemagne jus((u'a Vienne.

La ratification du traité que le roi a fait avec ceux d'Alger et de Tunis a été reçue avec grande joie à Fontainebleau. Ils nous rendront nos esclaves; nous y aurons toute la liberté du commerce; mais il ne se faut guère fier à ces gens-là, qui n'ont d'autre religion que celle du profit , quorum Deus venter esf. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 22 juin 1666.

LETTRE DCCXVL — Au même.

M. l'ambassadeur de Suède m'a dit ce matin qu'il n'y a nulle apparence de paix entre les Angloiset les HoUandois , que les uns et les autres n'aient encore mis une fois en mer, et qu'ils ne se soient derechef battus après la victoire qne les HoUandois ont remportée sur mer. Les Anglois firent aussitôt courir le bruit qu'ils avoient gagné de beaucoup ; mais ce fut un stratagème qui leur a réussi. Ce ne fut que pour empêcher une sédition que cette mauvaise nouvelle eût causée dans Londres.

Ceux qui viennent de Fontainebleau , ce 6 juillet, disent que la goutte est venue à M. Colbert , et qu'il se porte mieux. Il est vrai que la goutte est quelquefois critique, rêvera enim a magnis morbis libérât, nihilominus tamen nulritiorum viscerum pravam diathesim eawque tandem lethalem iiulicat (I).

(1) Le commencement de ce passage prouve que Gui Patin regardait la goutte comme une maladie critique. C'est aussi Topinion de beaucoup de médecins modernes ; de là cette i'ameuse question: Doilon (juérir la goultc ? qu'on doit poser avaiit celle-ci : Peut-on guérir la août le? (R. P.)

Meministine apltorisiiti Dvretiani? Quand vous avez la goutte, vous êtes à plaindre ; quand vous ne l'avez pas, vous êtes à craintlre , vimirum reflait scrimi virulentum et innlignum a visceribus inteniperatis et maie moratis ad pulmonem , qui inde inficitar et inemendahile vithnn coïKipit. Enfin c'est chose certaine que les Anglois ont perdu 28 grands vaisseaux le mois passé , dont sept ont été emmenés en Hollande, et tous les autres ont été enfoncés et sont allés au fond de la mer. Les HoUandois sont aujourd'hui les plus forts , et dominanfur mari, mais la paix ne se fait point, et n'est pas en état d'être faite. Il faut qu'ils se tiennent sur leurs gardes, car les Anglois disent bien qu'ils en veulent avoir leur revanche. Quand les loups sont enragés, ils mordent bien serré, durique venenum dentis, et admorso signata in stirpe cicatrix , même il y en a ici qui tiennent qu'ils sont déjà aux mains.

On avoit parlé du retour du roi à Vincennes et à Versailles ; mais cela est changé , le roi s'en va à Ghambord, et peut-être de là bien plus loin , jusqu'à la Rochelle , où l'on dit que doit aborder dans quinze jours M. de Beaufort avec son armée. J'attendrai le plus patiemment qu'il me sera possible les voyages de M. de Monconis avec l'antre livre que vous m'avez destiné par M. de Taix ; puissent-ils bientôt venir à bon port ! Je suis ravi de ce que M. votre fils est tout-à-fait reçu et agrégé dans votre collège; Dieu lui fasse la grâce de n'y acquérir que du bien et de l'honneur, et de n'en mourir que l'ancien maître. Il a de l'esprit et de fort bonnes qualités ; le temps lui en acquerra d'autres , et j'espère qu'il réussira bien dans sa profession.

Je ne sais quand le roi ira au parlement pour sa déclaration contre la chicane et la réformation de tant d'abus qui sont au palais ; mais on en menace ici fort tous les procureurs et les greffiers ; les conseillers mêmes , et les avocats en sont épouvantés; les marchands disent que cela servira à rabattre l'orgueil et la braveriedes femmes des procureurs.

L'ambassadeur de Suède commence fort à faire diminuer

A FALCÛNKT. 60"'

son ti-aiii; il en partit encore hier -Il olliciers (lui s'en vont ;i Bruxelles , en Hollande , et de là à Brème. Huit jours auparavant on avoit décliai'gé la maison de pareil nombre de domestiques; mais, pour l'ambassadeur même, on dit (ju'il n'est pas encore près de s'en aller. Hier après-midi, tandis quej'étois en ville, et peut-être au Collège Royal , un crocheteur m'apporta un paquet , qui est sans doute de votre part , dans lequel j'ai trouvé cet Abrégô de l'Histoire d'Fspaf/ne de du Verdier , et les Voyages de M. de Monconis , et pour le tout, je vous en rends gràoes très humbles.

M. Blondel me dit hier que son factum viendroit bientôt. Comment se porte M. de Lorme? est-il remarié? tiirpe senex miles, turpe senilis amor. Je vis hier, chez M. Craraoisy, deux tomes in-folio d'un médecin espagnol , nommé de Heredia , imprimés chez 3IM. Arnaud et Bordes ; mais dans ce peu de temps qu'ils furent entre mes mains, j y vis tant de fautes de la part de l'imprimeur, que j'en fus bientôt dégoûté; cela pourtant n'empêche point que je n'en désire un exemplaire ; il y a là-dedans un traité qui me les fait désirer, malgré les fautes typographiques : c'est un commentaire sur les Histoires épidémiques d'Hippocrate. Je vous en ferai rendi'e le prix par le commis de M. Troisdames , qui, Dieu merci, est en bonne santé.

On ne parle plus il'aucun voyage du roi , mais seulement que la cour sera encore trois mois à Fontainebleau , que l'ambassadeur de Suède a fait son accord avec nous , et qu'il a touché ^00,000 livres. Je vous baise très humblement les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 16 juillet 166fi.

LETTRE DCCXVn. — Au même.

Pour satisfaire à ce que vous souhaitez de moi, je vous dirai que Julius César Bidengerus étoil natif de Loudun , fils

508 LETTRES DE (.l'I l'ATfN

d'un médecin nalif de Troyes. Il se fit ici jésuite assez jeune; et comme il étoit savant, il y faisoit leçon le matin, et le père Jacques Sirmoiid , ce grand homme qui mourut en 1G51 , âgé de cinquante-quatre ans, y enseignoit l'après-dîné. L'habit de Bulenger étoit tanné et non pas noir, et parce qu'il n'étoit pas encore prêtre , il n'étoit nommé que maître Jules. J'ai céans un petit livre écrit de la main de feu mon père, qui sont des leçons qu'il lui a dictées l'an l586. Il sortit des jésuites et enseigna dans Paris en divers collèges, et entre autres à Harcourt et aux Grassins; puis il devint aumônier du roi, puis alchimiste, fripon et débauché, et enfin allant à confesse à un jésuite en un certain jubilé , il fut reconquis et regagné après une parenthèse de vingt-deux ans; et il se remit aux jésuites, chez lesquels il est mort environ l'an 1628 , à Tournon ou là auprès. Il étoit savant , mais tout ce qu'il a écrit n'a pas réussi. Les jésuites le vouloient obliger d'écrire contre l'histoire de M. le président de Thou et contre Casaubon.

Je connois fort ce M. Colladon , dont vous me parlez ; il se dit médecin de la reine-mère d'Angleterre. Il m'a dit qu'il a un fils qu'il veut faire médecin , et qu'il me recommandera pour être mon auditeur, qu'il étoit plusieurs fois venu^au Collège Royal y entendre mes explications , et qu'il aimoit bien ma méthode simple et facile ; mais je sais de bonne part qu'ils n'observent pas de méthode en Angleterre. Les apothicaires y sont grands coupeurs de bourses , et les médecins les y aident, hic et alibi venditur piper. Pour M. deMayerne, qui étoit médecin du roi , c'étoit un grand charlatan. Mais qu'est devenu ce Provençal chimiste nommé Arnaud ? A-t-il été pendu pour fausse monnoie"? car on nous l'a dit ici. Je ne sais pas qui est celui des nôtres qui a écrit à Lyon que ce n'est pas sans mystère que l'antimoine a prévalu. Doiuiez vous un peu de patience , il en sera parlé. Il viendra un factum , un arrêt et un livre latin. Il est ici peu de malades, mais le vin émétique y est fort décrié. La cabale de cette dernière assemblée a

A FALMiXET. 600

f.iit tort à sa réputation (i). Ces messieurs (liscii! (in'iiii [»(»is(iii n'est point poison dans la main du bon médecin. Ils parlent contre leur propre expérience ; car la plupart d'entre eux ont tué leur femme , leurs enfants et leurs amis. Quoi qu'il en

(1) L'aïUiinoine, proscrit il y avait cent ans par deux décrets (Voyez Ces décrets, t. I, note page 191 ), lut autorisé dans l'assemblée de la Faculté de médecine du 16 avril 1666. L'arrêt du parlement est transcrit sur les registres de la Faculté , où nous le copions en marge de celui du 3 août 1366.

Extrait des registres de parlement.

lleçu par la cour le procès-verbal de MM. Henri de Refuge et Jean duTillet, conseillers d'icelle, du 2'.» mars dernier, en exécution des arrcsts rendus le 16 février et le 6 dudit mois de mars, entre M. Jacques 'J'Iievart, docteur-régent de la Faculté de médecine de fLiiiversité de Paris, professeur ès-escholles de ladite Faculté ; et François leVignon , doyen de ladite Faculté, d'une part; et M. I^ançois Hlondel , aussi doclcur-régent de ladite Faculté, contenant les comparitions, dires, réquisitions, oppositions et contestations desdils fiievart, le Vignon et IMondel, et réquisition de M" Nicolas Doe, substitut du procureurgénéral, avec lequel Icsdits conseillers se seraient transportés etescholles de ladite Faculté; ensemble les advis et suffrages de cent deux médecins, assemblés en ladite Faculté, sur le vin émétique, dont il s'en est trouvé quatre-vingt-douze, lesquels ont esté d'advis de mettre le vin émélique entre les remèdes purgatifs ; et ks huit autres , au contraire, que c'esloit un venin. Va le décret de ladite Faculté , (ail de suite , avec leur permission, par ledit le Vignon, doyen d'icelle, dont Icsdits conseillers auraient donné acte et ordonné (lu'ils en feroient rapport. Ouy ledict rapport, le tout considéré, ladite cour a entliérinié et enlhérime ledicl advis et décret : ce faisant, permet à tous docteursnié 'ecins de ladite Faculté de se servir dudit vin émélique pour les cures des maladies , d'en escrire et disputer, fait néanmoins inhibitions et deffences à toutes personnes de s'en servir que par leurs advis. Ordonne que le présent arrest sera lu en la Faculté de médecine , et inscrit dans leur registre à costc du décret de lo66 , qui delfend et prohibe de se servir dudit vin émélique; et seront, les oppositions de ïhevart et llureau, ensemble Tarrcst de Chartier, remis dans lesdits registres à la diligence du doyen. Fait en parlement, le 10 avril IG'Hi. Siqné : duTillel, d coUal-'onvé . le Vignon, doyen. ( [{. V.)

m. :vj

ÔrO LETTRES nE Gl 1 PATIN

soit, pour t'avoriseï" les ai)Othu;aires ils disent du bien d'une drogue dont eux-mêmes n'oseroient goûter. Je me console parce qu'il faut qu'il y ait des hérésies, afin que les bons soient éprouvés , mais je n'ai jamais été d'humeur à adorer le veau d'or, ni à considérer la fortune comme une déesse, Dieu m'en préserve à l'avenir. Je suis content de la médiocrité de la mienne. Paix et peu. Dès que le vent aura changé , tous ces champions de l'antimoine se dissiperont comme la fumée de leur fourneau. Ipsi peribunt : cUl rndurrapiis. Ycde. De Paris, le 30 juillet 1666.

LETTRE DCCXVm. — Au même.

M. Defita , procureur du roi aux requêtes de l'hôtel, et qui

étoit naguère à Lyon , a été reçu lieutenant criminel à la place de M. Tardieu , qui fut si misérablement assassiné l'année passée dans sa maison. M. le lieutenant civil est ici fort malade , comme aussi M. de Noailles, premier capitaine des gardes.

On fait avancer M. de Beaufort , et les Hollandois le viennent joindre avec cent cinq voiles , que les vaisseaux du roi de Danemark viendront joindre tôt après.

Hier mourut ici un président des comptes, nommé Girard du Tilly ; il étoit gendre de feu M. le président de Bailleul ; c'est lui qui avoit chassé sa femme , et chez laquelle fut trouvé l'année passée le père Faveroles , jésuite, qui fait aujourd'hui chez ces bons pères rude pénitence , à ce qu'on dit , dans une cave , les fers aux pieds avec les limaçons.

Il y en a qui croient que M. de Beaufort est ici à la cour , et qu'il est venu voir le roi incognito.

On commence ici à voir plusieurs maux extraordinaires , tels que sont dysenteries , fièvres quartes , hydi-opisies ; je crois que c'est le malheur du temps qui fait tant de mélancoliques , car tout le monde se plaint.

Comme j'étois anjourd'luii , sur les onze lieiuvs , avec JM. le premier président dans son cabinet, qni mavoit envoyé (pierir pour dîner avec lui, on est venu lui dire (|ue l'on avoit donné l'extrème-onction àlM. le lieutenant civil ; tôt après il est venu une grande troupe de ses parents qui lecherchoient pour l'emmener, ego vero clam me suùdaxi , comme dit (pielque part Erasme, et m'en suis venu dîner avec ma famille. Il y aura eu quelque afl'aire secrète. Nous avons ici un des nôtres fort malade, qui est M. Charpentier , qui est un des plus habiles , mais la science n'y fait rien , tmn docti , qumn hKhicti ^ œque veniimt in rationem libitinœ. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 9 septembre 1666.

LETTRE DCCXIX. — Au même.

Notre M. Morisset étoit allé en Flandre pour la princesse d'Espinay, et je ne sais ce que ce voyage lui causera de bien, car on dit qu'elle est morte. Il mourut aussi hier un célèbre avocat , nommé M. Gauthier, qui s'est autrefois fait bien entendre dans le palais avec grande attention ; il avoit soixanteseize ans (1).

Le roi d'Espagne et celui de Portugal sont enfin d'accord ensemble, et on dit que la paix est faite avec un notable avantage pour le Portugal. On prétend que la paix se fera aussi entre ces mêmes Espagnols et les Anglois, qui auront pour

(1) Serait-ce le même avocat Gauthier dont Nigneul-IMar ville , ou plutôt dom Bonaventure d'Argone a tracé le singulier portrait dans ses Mélanges, etc.? «L'avocat Gauthier, célèbre par ses plaidoyers satiriques, avait des qualités singulières. Sa tête chauve, les rides de son large front, ses yeux élincelants , son nez d'aigle , une grande bouche armée de dents canines , avec la voix d'un corbeau qui croasse sur une proie qu'il a ensanglantée de ses ongles, composait un tout assez parfait avec sa véhémence naturelle , son humeur aigre et bilieuse. »> v^^- 1^)

{)l-2 I.ETTIIF.S DE r.n TATIN

t;iiiieiuis les François, HoUandois , Danois, Suédois, avec l'électeur de Brandebourg et autres princes de l'Allemagne ; Dieu nous préserve de cette guerre qui ruineroit toute l'Europe, ut bello pax , sicpaci bellum sibi invicem mcceJunt, car après que les princes se sont bien tourmentés , Dieu fait aussi sa guerre , où il fait paroître son pouvoir à son tour. On parle de grands jours nouveaux. On parle aussi du frère Annet, récollet, et d'un Buis , qui sont morts à Lyon en belle compagnie, de cette angine que fait le bourreau. Mais que deviendra Buaton? Je sais toute l'affaire ; apparemment vous la savez aussi bien que nous ; c'est aux dépens de M. le marquis deChàteauneuf , frère aîné de M. le maréchal de Senneterre. Je vous recommande la lettre de mon Carolus ici incluse.

On vient de publier à cris publics par les trompettes jurés que le roi rétablit les louis d'or à 1 1 livres , les écus blancs à 60 sous , et le reste à proportion ; plusieurs s'en réjouissent de deçà; les médecins n'y perdront rien. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De l'aris, le 17 septembre 1666.

LETTRE DCGXX. - An même.

Je vous remercie de tant de peine que vous prenez pour mes petites affaires. J'attendrai votre nouvelle édition , et après je satisferai M. Ravaud , à qui cependant je me recommande. Tanaquillus Faber s'en est retourné à Saumur (l). C'est un excellent homme et de la première classe des savants d'aujourd'hui. Nous dînâmes ensemble à Saint-Victor avec

1^1 1 Tanneguy Lefèvre, en latin Tanaquillus Faber, philologue français , né à Caen en ifilo , professeur de l'Académie de Sauimu", mort dans ceUe ville en 1072. Madame Daeier (Anne Lcfèvrc) sa fille, née à Saumur en 1631 , morte le 17 août 1720, a mérité, par ses ouvrages cl ses uaduotions, d'être placée parmi les savants de la l'rance.

\ FAI.fXtM'T. G\?,

quehjuos bons religieux cl des [)lus savants. Nous nous cntrelinnies trois heures entières dans leur jardin. Notre conversation tut fort mêlée, mais comme a dit i*étrone : cruddo luxa. Il sait les poètes anciens (jui, comme vous, cntendoient bien la raillerie. Les moines qui nous écoutoient furent fort contents de nous, et nous à peu près d'eux. Mais ils ont fait à M. Mentel, nutre collègue, un jugement sur notre entrelien, dont je me plains; car ils me préfèrent audit Faber, en (juoi on voit assez qu'ils ne s'y connoissent pas. Vous savez bien que dans les adages d'Érasme il y a : indoctus ut Monachus , et voilà mon écot payé. Je ne voudrois pas pourtant citer ce passage en leur présence ; on diroit (jue je me veux défendre d'un compliment par une espèce d'injure.

Nous avons ici M. Charpentier , notre collègue , fort malade. J'en ai regret, parce qu'il est habile homme et qu'il n'y en a plus guère de sa trempe. Nous en avons perdu depuis huit mois des meilleurs, savoir, MM. Piètre, Lecomle et Hommets. Ces trois-là en savoient plus que cinquante autres. Le duc d'Albe disoit que cent grenouilles ne valoient pas une tète de saumon. Nous avons aussi perdu M. d'Aubrai , lieutenant civil. C'étoit un honnête homme , qui étoit merveilleusement intelligent pour l'exercice de cette grande charge. On n'a pas bien connu sa maladie, et de plus un charlatan lui a donné deux prises de vin émélique avec lesquelles il a bientôt passé au pays d'où personne ne revient ; mais il n'y a pas de quoi s'étonner de cela. Il est mort de la main d'un charlatan , lui-même dont la charge étoit de chasser cette sorte de gens qui se disent impudemment et faussement médecins de Montpellier. Ce ne sont que de misérables gredins , gens sans lieu et sans aveu , moines défroqués , fraters , apothicaires et barbiers gascons, qui promettent des secrets contre toutes sortes de maladies , et plusieurs autres : témoin notre abbé J. d'Aubry, natif de Montpellier, qu'on prend pour un grand docteur.

Nous n'avons rien ici de nouveau ni de certain de la guerre de la part des Angloisni des Hollandois. Je ne lis aucune ga-

614 LETTRES DE (ÎUI PATIX

zette étrangère, ni même de manuscrits; mais j'apprends que ceux qui les font mentent aussi hardiment qu'à Paris, pour complaire à ceux qui les mettent en besogne. Adieu. Je suis , etc.

De Paris, le 2i septembre 1666.

LETTRE DCGXXI. — An même.

•le ne vous écrivis hier, ce 25 septembre, que par occasioTi (le la mort de notre bon ami Hannibal Seested. L'ambassadeur de Danemark a été embaumé et remporté en son pays , oîi il avoit bien envie de retourner sur la fin de cet automne. Plusieurs lettres portent que le téu s'est pris dans Londres, qui a brûlé la moitié de la ville : voilà une horrible affliction pour un pays agité de guerre , de pestes, de tempêtes , de peu d'argent et de peu de commerce ; je crois qu'enfin ils se trouveront réduits à faire la paix avec les Hollandois, ce que je souhaite pour le bien public.

^ M. de Beaufort est revenu avec sa flotte, de Bretagne à Dieppe; aujourd'hui l'on dit qu'il est à Dunkerque ; le voilà donc avec de bons et grands vaisseaux , joint aux Hollandois , qui ne peuvent manquer dorénavant d'être les plus forts , avec tant de secours, tant François que Danois: Mais d'une autre part, il me semble que voilà l'Angleterre dans une grande affliction , où il est à craindre qu'après tant de pertes signalées il ne lui arrive encore quelque chose de pis, savoir, la famine, qui feroit son accablement. Il y a de quoi craindre une sédition dans tant de mauvais esprits > et tant de dispositions de révolte en un pays où il y a tant de gens enragés et tant de diversité de religion. Je pense que tout cela est bien capable de donner du martel en tête au roi d'Angleterre , car ce peuple est bien méchant. Je vous remercie des œuvres de Hérédia, médecin espagnol ; M. Spon vient de me l'apprendre, et on vient de m'en envayer le ballot. On ne doute plus ici de

riioirible incendie de Loiulres; il y a bien des niarcliaiids à Paris qui en ont des lettres. On dit que c'est une horrible perte. La flotte des Anglois s'est retirée vers leurs Dunes; et il semble, à la contenance des deux armées, que les uns et les autres n'ont guère envie de se battre ; peut-être sont-ils las de la guerre; qu'ils s'accordent donc.

On ne parle ici que de morts subites. On a enterré ce matin un riche marchand de la rue Saint-Denis, nommé Bellavoine , qui , étant à deux lieues d'ici en sa maison des champs, ne fat que quatre heures malade; l'apoplexie le prit par un ràlement dont il est mort. Cette mort est à craindre à un chrétien.

Plusieurs curieux ont remarqué que les révérends pères de la société n'avoient point , comme d'autres , fait des harangues funèbres à l'honneur de la feue reine-mère Anne d'Autriche ; mais je viens d'apprendre , ce 8 septembre , que dimanche, 3 octobre, un de leurs professeurs en rhétorique fera une harangue latine en son honneur ; peut-être qu'on l'imprimera.

Notre M. Charpentier est toujours en mauvais état, étourdi et assoupi comme en enfance; n'est-ce pas grande pitié que la vieillesse?

Notre M. Blondel a fait achever son factum ; mais il ne le publie pas à cause de quelque chose qu'il y A'eut ajouter; l'on verra de fortes pièces contre l'antimoine, et entre autres un arrêt de la cour, donné il y a cent ans, confirmatif du décret donné sous le décannat du grand Simon Piètre, et vous le pouvez lire dans Hofmann en son livre de Medicantentis ofjîcinalibus, page 693 (1 ). Il se trouve aussi imprimé en plusieuis autres livres. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, le 1" octobre 4(5(56. ' .1

(1) Voyez ce décret, t. I, note i>age 191. ■

616 LETIUES DE GUI l'ATlN

LETTRE DCCXXII. — Au même.

Dieu soit loué que vous êtes en meilleur état, car je viens d'apprendre que vous avez été bien malade. Donnez-vous loisir de guérir parfaitement avant que de vous remettre à travailler et à endosser le harnois de misère de notre profession , qui est capable d'accabler les plus robustes ; et puisque vous n'êtes pas de ce nombre , prenez la peine de vous bien cliojer, en conservant et ménageant prudemment le peu (jui vous reste de forces. Souffrons et résistons , et en nous défendant , pratiquons le précepte de Virgile :

Durate et vosmel rcbus servate secundis.

Peut-être qu'après la pluie viendra le beau temps, et ceux qui seront morts ne pourront jouir du bénéfice de la paix.

M. le lieutenant criminel travaille ici à faire justice par de très fréquentes exécutions, à pendre et à rompre des voleurs et des faux monnoyeurs. Depuis huit jours il a fait aussi mettre en prison force garces tirées de divers endroits de Paris et surtout des Marais du Temple, qui est un lieu devenu désert au prix de ce qu'il éloit autrefois , par le mauvais temps auquel Dieu nous a réservés et par les taxes que la chambre de justice a mises sur les partisans et leurs héritiers. Je suis , etc.

De Paris , le 1^' octobre 1666.

LETTRE DCCXXIIL ~ Au mémo.

J'ai fort bonne opinion du livre que vous avez sous la presse, Index lihrorum prohibitorimi et expurgatorum , en deux tomes iii-fulio; c'est un ouvrage bien curieux. Des livres de droit, je

A lAixuNtr. 617

n'en ai que laire ; mais pour ceux qui regardent votre religion, je les aime; car il y a à savoir, principalement quand ils sont du mérite de ceux de M. Daillé.Tous ces bons livres-là tiennent bien leur place dans une bibliothèque ; un honnête homme a toujours bonne grâce d'apprendre la vérité et de se détromper, et même délivrer de la bigoterie du siècle, et de se garantir des impostures , des fraudes et de la cabale des cafards.

On déplore fort ici l'horrible perte qu'a faite l'Angleterre dans l'incendie de Londres, qui cause une perte inestimable. Je suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris, le 8 octobre 1666.

LETTRE DCCXXIV. — .1^^ môme.

Permettez-moi de vous témoigner la joie que j'ai de votre convalescence ; je prie Dieu qu'il vous rende bientôt une santé parfaite.

On parle ici d'une chose qui me semble bien étrange : c'est de remettre sus le procès de M. Fouquet, et de le faire revenir de deçà pour le juger de nouveau sur des lettres que l'on a recouvrées; je ne sais si cela s'est jamais fait. Il est vrai qu'un huguenot a autrefois fait un livre intitulé: Révision du concile de Trente.

On dit que le roi va demeurer à Saint-Germain-en-Laye pour un mois, c'est-à-dire jusqu'à ce que le gros pavillon des Tuileries soit achevé, auquel on travaille jour et nuit, fêtes et dimanches.

On parle ici d'une forêt qui briîle depuis trois semaines près de Belesme au Perche , et personne ne peut deviner d'où vient ce feu.

' Le roi n'a pas encore pourvu à la charge de lieutenant civil ; il y apparence que ce sera M. d'Offremont , maître des

1-equétes , fils du défunt ; d'autres la donnent k un parent de M. Colbert; mais qui que ce soit qui l'ait, je crois qu'on ne la donnera jamais avec tant d'autorité qu'elle en a eu jusqu'à présent; car on parle d'établir une chambre de police , à laquelle présideront plusieurs maîtres des requêtes.

On parle aussi d'ôter toutes les fontaines des particuliers et de faire établir une si bonne garde toute la nuit par toutes les rues , qu'il ne s'y fasse plus de vols ni de massacres. J'ai vu aujourd'hui une maladie qui est assez commune dans les hôpitaux , mais qui est bien rare chez les bourgeois : c'est le scorbut, duquel tant d'Allemands ont écrit, 'Eugalenus , Ronsseus , Horstius , Sennertus ,\Salomon Albertus , etc. Celle-ci n'en échappera non plus que les autres , morbiis est a tota substanfia, et cere inimedicabiiis propter vitium impressum variis pnrtibus; mais tous les scorbutiques ne sont pas si malades; quand ils sont confirmés par beaucoup de temps, et (jue le corps en est abattu , je les tiens incurables. Je vous supplie que l'incluse soit au plus tôt et sûrement rendue à M. Anisson. J'attends impatiemment des nouvelles de votre santé et parfaite convalescence , utinam hoc ipsum optatissimiaii, cita et per te^propriuque tua ntanurecipiam. Je salue toute votre famille et tous nos amis, principalement M. Spon, notre bon ami, et M. Garnier, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 18 octobre 1666.

LETTRE DCCXXV. — Au même.

Je suis fort en peine de votre santé, n'en apprenant rien de certain, ni par vous ni par les vôtres; au moins donnezm'en quelque assurance par M. votre fils : six lignes me suffiront , mais plutôt six mots, tels que ceux de Cicéron : Si voles , bene est , ego quidem, voleo.ie suis inquiet de votre santé ;

]a perte d'un vieux ami est irréparable ; il n'en est pas de même de l'argent ; il en peut venir tous les jours; le soleil s'en va et revient, mais l'ami ne revient point.

On commence ici à exécuter la police préméditée sur les revendeuses , receleuses , ravaudeuses , et savetiers qui occupent des lieux qui incommodent le passage public ; on veut voir les rues de Paris fort nettes. Le roi a dit qu'il veut faire (le Paris ce qu'Auguste fit de Rome , Luterdium reperi , moriitoream relinqno. On viendra ensuite aux bouchers, boulangers, cabaretiers et autres. Après la Saint-Martin, on publiera au parlement l'abréviation des procès , dont se sentiront les greffiers , les procureurs , les avocats et même les conseillers, mais surtout ceux de la grand'chambre.

On s'en va aussi donner ordre pour les voleurs de nuit , en quoi on imitera, à ce qu'on dit , la police de votre ville de Lyon. On parle aussi de lustrandu universa civltute, de visiter toutes les maisons, d'en chasser toutes sortes de vagabonds et gens inutiles, et même le nombre superflu des garçons barbiers, chirurgiens, apothicaires. Plùi à Dieu que cela réussit pour le bien du public , en y comprenant tant de charlatans, se disant la plupart et le plus souvent médecins de Montpellier, qui néanmoins ne sont le plus souvent que des ignorants empiriques, chimistes effrontés, moines défroqués, urhimn suarum purgameato ., suœ gentis dehonestaifienta , pauvres malotrus, qui sont gueux et qui n'ont que bon appétit : qui civium nostrorum periadis discurit, et expérimenta quotidie per mortes agunt, fraudibus, imposturis, varietate , rnultiplicita.te et novitate remediorum , stibio , elaterio , Ijulcere Peruviano , scammonio , radiée indien ^ etc.

Enfin , je viens d'apprendre, par la vôtre du 11 octobre, que vous êtes en meilleur état ; Dieu soit loué de tout ; purgezvous bien, mangez peu, et ne vous remettez pas sitôt à travailler, aururn dutn quœrimus, œvwn perdimus. Je suis ravi du contentement que vous donne M. votre fils aîné, et je ne doute pas que cela n'aille toujours en continuant et en aug-

620 * LETTUES DE GUI PATl.N

mentant. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

Ue Paris, le 19 octobre 1G66.

LETTRE DCCXXVI. — Au même.

J'ai rendu votre lettre à M. Moreau. M. Courtois est un homme fort sage et fort habile , doux et accort , adroit et savant , qui entend bien Hippocratc et Galien , et sait fort bien la médecine. Il est âgé de quarante-huit ans , et n'est point marié , vivit sine impedimento. Je le trouve trop fin pour se charger d'une femme, cum omnibus suis armamentis , comme dit Lipse en pareil cas.

La mort de votre horloger, arrivée à Genève, est fort étrange. La vie Ijumaine n'est qu'un bureau de rencontre et un théâtre sur lesquels domine la fortune. J'ai connu un hommequidisoit que la sagesse de Dieu et la folie des hommes gouvernoient le monde (1).

On parle ici d'un livre qui s'imprimera bientôt, touchant les droits de la reine sur le Brabant ; cela a été fait par l'avis des meilleurs jurisconsultes et avocats qui soient ici ; mais nos raisons seront bien trouvées meilleures quand on les publiera en Flandre à coups de canon , et avec une armée de trente ou quarante mille hommes du côté de deçà , et une autre du côté de l'Allemagne pour empêcher le secours que pourroit envoyer contre nous l'empereur, qui est l'autre beaufrère.

(1) Heureusement qu'il n'en est rien , au moins pour la seconde , autrement on arriverait à ecV^c absurde et honteuse aberration de l'esprit humain , le matérialisme. Voici qui est plus vrai : « Toutes les fois qu'il m'arrive de penser à uu être premier et souverain , et de tirer pour ainsi dire son idée du trésor de mon esprit, il est nécessaire que je lui attribue toutes sortes de perfections. (Descartes, médilation iS\) (R. P.)

A FALr.ONF.T 0-21

J'appris hier par la vôtre la ?iiort de M. Piavaud. Dieu veuille avoir son âme, s'il en avoit une: crut eniin bihliopola; et de ces gens-là tout est à craindre. Je nie réjouis de l'avancement de M. votre fils à Montpellier. Dieu lui fasse la grâce de bien continuer, tant pour son profit que pour votre contentement. Il ne sauroit manquer de bien faire, tandis qu'il vous croira. Ah ! qu'heureux sont les enfants qui ont de tels pères que vous! J'espère que la postérité ne nous accusera ni l'un ni l'autre de charlatanerie.

Un médecin de Nuremberg m'a écrit que M. Rolfink étoit fort en peine d'une chose, c'est qu'il a oui dire qu'on vouloit imprimer à Lyon un iiiîcueil de toutes ses œuvres. Je vous prie pour lui de l'empêcher tant que vous pourrez , parce qu'il y veut mettre la dernière main. Il mérite d'être obligé, car il est savant et très galant homme, quoiqu il n'entende pas bien ni la saignée ni l'antimoine.

J'apprends que M. de Lorme est parti de Lyon et qu'il s'en retourne à Bourbon ou à Moulins, oîi il a dessein de se remarier. Il fait bien , si c'est pour le salut de son âme; car pour son corps je crois qu'il n'a plus guère besoin de ce meuble de ménage. Adieu , je suis, etc.

De Paris, le 20 oolobre 16G6.

LETTRE DCCXXVII. — Au même.

Mon cher Carolus vous baise les mains ; il est ravi de votre convalescence ; dans peu de jours vous recevrez un paquet qu'il vous envoie par le coche d'eau , et là-dedans vous trouverez un très petit paquet pour M. Spon , que je vous prie de lui envoyer dès que vous l'aurez reçu.

On parle ici d'une grande dame encore jeune , laquelle il a fallu étouffer entre deux matelas parce qu'elle étoit enragée; le peuple dit qu'elle avoit été mordue d'un petit chien, mais

cela se dit à crédit et sans démonstration de témoins : aussi ne le crois- je pas : ad populum phnleroft : œqiie nascitur hydrophobia , sive rohics a caiim interna , qaam ah externa , pravus enim hwnor facile dégénérât , et per corruptionem induit naturam veneni : je l'ai vu plusieurs fois en ma vie, et entre autres il y a dix ans en notre M. Guillemeau, qui étoit vieux et usé, malsain et délicat , et de plus très fàclié dune banqueroute qu'un de ses alliés lui avoit faite de 40,000 écus , sans mettre en ligne de compte les grains d'opium qu'il prit fort mal à propos , et contre notre consentement : et ainsi les plus fins y sont pris avec leur tinesse.

Hier au soir mourut M. deVertamon, conseiller d'État. M. l'ambassadeur de Suède , le comte de Kœnigsmarck , a eu son audience de congé ; il fut hier dire adieu à MM. les secrétaires d'Etat , et dès qu'il aura fait ses autres adieux il s'en retournera.

On commence ici à faire des taxes, que l'on fait signifier à des gens qui ne s'y attendoient point , ou plus : undique calamitas, undique naufragium. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 22 octobre 1 666.

LETTRE DCCXXVIII. — Au même.

Je suis tout joyeux de vous écrire de votre convalescence, et je prie Dieu qu'elle aille toujours en augmentant ; mais j'ai bien du regret que je n'aie quelques bonnes nouvelles à vous mander qui pussent vous réjouir comme bon chrétien, bon philosophe et bon François tel que vous êtes. On ne parle ici que de taxes, d'impôts et de réformation. Les pauvres gens se consolent de ce que le pain n'est pas fort cher. Les bons compagnons se réjouissent que le vin est excellent cette année ; mais toutes les autres dein'ées sont dans une grande cherté,

• - A l'AI.CONKT. &2.<

peut-êlre qn'eiilin le Luii temps ruvifiidi'a. Kt eu atleiulaiit il faut quo je vous dise le retranchement de dix-sept têtes que M. notre arclievèque a médité de faire par une ordonnance expresse en tout son archevêché pour l'année prochaine et les autres qui suivront. Il y a longtemps qu'on avoit parlé de ce retranchement. M. delliou en a parlé quelque part, comme aussi le cardinal d'Ossat dans ses lettres; et il me semble que cela est fort raisonnable , car le petit peuple et les artisans abusent de ces fêtes et ne font que se débaucher en jouant à la boule et allant au cabaret , au lieu de prier Dieu et aller au sermon , à la messe de paroisse , à vêpres et au salut. Ne direz-vous point que je suis bien savant en matière ecclésiastique ?

Je viens de recevoir la vôtre, du 19 octobre, dont je vous en rends grâces. Je vous prie de ne point précipiter votre santé ; laissez-la revenir tout à loisir ; dormez beaucoup , mangez peu , et rien que fort bon ; tenez votre esprit en repos, cherchez-lui une tranquillité entière ; tenez pour maxime très certaine que tout l'or, l'argent et la fortune du monde ne vaudront jamais une santé médiocre ; ne vous étonnez pas si la vôtre revient fort lentement, car c'est ainsi qu'elle doit revenir pour être ferme et assurée. Je me tiens bien obligé à MM. G. et S. du grand soin qu'ils ont de vous en votre maladie. Ils doivent souhaiter que vous ne leur rendiez jamais pareil office en telle rencontre. Au reste , Dieu soit loué (jue vous êtes en bon état , mais tâchez de vous y tenir. Vc/r.

De Pari.s , le ^2^^ octobre 1666.

' LETTRE DCCXXlX.— Aîo^cW.

Un dit ici que M. le cardinal de Retz revient à Paris, et que c'est M. le Tellierqui en est cause.

Un voleur qui tiioit et massacroit dans la forêt île Saint-

624 LETTRES DE OUI PATl\

Germain, habillé en capucin, fut liier rompu tout vif, et brûlé, par sentence de M. le lieutenant criminel.

On continue de signifier des taxes à quelques particuliers qui se sont mêlés autrefois d'affaires; on dit que c'est un nouveau parti de sept millions.

M. l'ambassadeur de Suède, le comte de Kœnigsmarck, enfin s'en est allé ; j'eus l'honneur de lui dire adieu hier au matin, et le vis partir ; le roi lui a fait présent d'un bijou de 2000 pistoles.

On traite de la paix entre les François, les Anglois, les Hollandois et leurs alliés, et les gens de bien espèrent qu'elle se fera cet hiver, mais on a peur qu'après cela nous n'ayons la guerre en Flandre le printemps prochain. Madame Fouquet la mère est fort malade, et le pape à Rome. Il est survenu à Londres un grand ravage d'eau , qui a achevé de ruiner ce que l'on avoit sauvé de l'embrasement. Il y a ici un jeune conseiller de la cour, qui se meurt, nommé M. Tudert, qui a été ci-devant chanoine de Notre-Dame.

On travaille diligemment à nettoyer les rues de Paris, qui ne furent jamais si belles; on parle aussi d'établir un grand ordre contre les filous et voleurs de nuit pour l'hiver prochain. Pour la suppression des fêtes, on la tient pour certaine au nombre de dix-huit. On ne néglige rien au pavillon du Louvre pour en avancer le bcàtiment; on dit qu'il y a 2,000 maçons et 600 menuisiers; ce n'est pourtant point encore là le temple de Salomon , où les rabbins disent qu'il y avoit tous les jours plus de 20,000 ouvriers : il me semble pourtant que notre roi est en meilleure condition que ne fut Salomon , bien qu'il eût l'esprit de Dieu et qu'il fût rempli de grande sagesse, Malo esse quam fuisse, ceux qui sont morts ne voient plus goutte , qui corent aliquo sensu , eurent aliqua sontentio. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Taris , le 30 octobre 16C6.

A lAl.CoNET. ()-2')

LKTÏKF. DCCX.W. — Au unhnr.

.le vous salue au nom de tous les saints dont on célébra hier la fête avec grande dévotion. Brème est assiégé par les Suédois; mais divers princes interviennent, (pii veulent empêcher (pi'on ne la prenne ; l'empereur d'une part , et l'électfin- de Brandebourg d'une autre. Les Holiandois ont envovi'" trente vaisseaux sur l'Elbe, pour occuper d'ailleurs les Suédois. Je pense que vous aurez bieniôt le (actum de M. Blondel ; je lai adressé à 31 Spon , qui vous le déliviera, en attendant autre chose de cette nature que je vous prépare.

J'apprends que vous êtes aux chaiiq)S , dont je suis fort aise, vos forces en reviendront plus tôt ; tandis que vous mangez peu , votre ventre est paresseux; mais l'un et l'autre est propre pour un convalescent; que seroit-ce si vous aviez un tlux de ventre? vous vous referiez encore moins; dormez beaucoup, ne mangez rien que de bon, et peu souvent, et prenez un lavement de deux jours l'un, mais gardez-vous de vin nouveau, et ne mangez guère le soir; un bouillon, un œuf frais suflisent, avec un verre de peu de vin vieux et beaucoup d'eau.

On réforme ici les auvents des boutiques qui étoient trop grands, à quoi les commissaires du Chàtelet sont foi-t occupés; il y en a même deux d'interdits de leurs charges pour n'y avoir pas vaqué avec assez d'exactitude, mais on ne diminue pas la taille, ni les impôts du Mazaiin. \ ide Mnrfifih'm Epifjr. 60, />'//. vn.

Tomor, caupo , coquiii^ , laniiis sua liinina sercant , Nu ne Roma est , nuper magna labirna fuit.

Oh qu'il eût (ht vrai, //lof/iu/m hipaïKir : comme dit Buchanan le siècle passé, dans son épigramme in /}o)/iai/i! ie vous jjaise m. 40

(î-tt LETTRES OE <;ill PATIN

très liunil»leni(Mit les mains, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris . oe 2 novembre 1C66.

LETTRE DGCXXXl— .4?( même.

On a envoyé deux grosses taxes à deux présidents au mortier : 5/ s/r in riridi , quid in sicco? J'apprends une nouvelle qui m'attriste, et néanmoins j'ai bien peur qu'elle ne soit vraie : c'est de M. de Lorme, que l'on dit être fort malade à Moulins, qu'il a reçu ses sacrements, et qu'il a quatre-vingttrois ans passés ; peu de maladie avec beaucoup d'âge est un très grand poids. (Juam totm Itrmmncio nil est! Les savants meurent comme les bêtes , tnm ef eadem est ronditio hominis et jumentorwii (l).

A propos des morts , en voici deux illustres : la première, de M. le maréchal d'Estrées, âgé de quatre-vingt-neuf ans ; la seconde, de M. de Brienne , le bonhomme , aussi fort vieux , jadis secrétaire d'Etat, dont le fils, qui lui avoit succédé en sa charge, s'est fait père de l'Oratoire après avoir perdu sa femme, qui était fille de M. de Chavigny, secrétaire et ministre d'État du cardinal de Richelieu.

Votre santé est un trésor, ayez-en soin ; dépêchez-vous de 70US fortifier, car voici le froid qui approche.

Notre archevêque est eniin venu à bout de son dessein; il a réformé les fêies , et en ôte jusqu'à dix-sept pour l'année prochaine. On vient d'imprimer à Genève un livre françois inoctavo , intitulé Scalif/ericma , que j'ai vu ce matin entre les mains de M. Ogier mon bon ami. Je sais fort bien ce que

(1) Charles Delorme, né à Moulins en 1584 , était fils de Jean Delorme, qui exerçait sa profession avec tant de désintéressement, que Henri IV disait qu''il (jentilhommait la médecine. Voyez, la noie t. Il, pag. 398.

c'est que cet ouvrage , et j'ai connu celui qui l'a transcrit sous le premier auteur, qui est Joseph Scaliger, à Leyden , en Hollande, l'an 1603 et 1604. J'en ai céans une copie manuscrite que j'ai tirée de l'original que me prêtèrent, l'anlOSô, MM. du Puy, qui étoient de fort honnêtes gens de la vieille trempe , de bons François , ultimi liontanoi'inti , comme Brutus et Cassius dans les Anna/es rie Tacite. Ce livre sera infailliblement défendu ; c'est pourquoi je vous prie d'en faire de bonne heure provision de quelques exemplaires pour vous et vos amis. Je serai ravi qu'il y en ait deux pour moi, reatituto pvetio. Je vous prie d'en dire autant à M. Spon, qui sera bien aise d'en avoir l'avis s'il ne l'a déjà. J'ai vu aujourd'hui M. Rat, qui vous baise les mains, comme aussi M. Colot , qui venoit de tailler un petit enfant de trois ans. Je traite ici un jeune homme fort spirituel, marchand de Lyon , nommé M. Sibus; j'espère qu'il guérira bientôt. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc. De Paris, le 6 novembre 1666.

LETTRE DCCXXXIL — Au mnne.

Je suis ravi de m'entretenir avec vous; mais j'ai regret que je n'aie quelques bonnes nouvelles à vous mander. Je vous envoyai hier, ce 13 novembre, une lettre pour vous et une de mon CarDlus. La maladie la plus commune aujourd'hui de Paris est la fièvre ([uarte avec la petite-vérole. On parle d»retrancher l'excessif nombre des carrosses de Paris. Notre M. Charpentier se porte un peu mieux; la mémoire lui est revenue; mais il a soixante onze ans passés , qui est un grand âge pour un homme tel que lui. La nature fait quelquefois de ces efforts-là , et tôt après elle ne laisse point d'y succomber, et même notre Hippocrate l'a remarqué dans ses Coaques.

Vous trouverez ici des vers sur l'embrasement de Londres,

G'23 I.F.TTKKs DE fill PATIN

quo l'on mo donna hier, f.e françois est de M. de Bcns(!rad<- ; pour le latin, on l'attribue au père Vavasseur, jésuite.

On dit que les Anglois ne veulent point entendre à aucun traité de paix que tout le commerce ne soit rétabli , comme il étoit ci-devant; qu'une seule province d'Angleterre offre au roi d'Angleterre dix-huit millions pour continuer la guerre; que les Anglois ne veulent plus s'habiller à la françoise, mais à l'espagnole et à la moscovite, lupus pilurn mutât, non mentem. N'est-ce point qu'ils nous feront grand dépit de s'habiller autrement que nous? Ah !- qu'ils seroient heureux de pouvoir s'amender ! mais (juoi qu'ils fassent, quamcliu liomincs, tamdiu e/Tùves. Je salue toute votre famille, et particulièrement M. votre fils le médecin, et suis de toute mon àme votre, etc.

De Paris, le Ui novembre 1660.

LETTRE DCCXXXIII. — Au même.

Je vous avois mandé par ci-devant la mort de M. le maréchal d'Estrées , qui est fausse , car il vit encore ; mais il est si vieux que l'on croit qu'il n'ira plus guère loin. Nous avons tout proche quatre mois de mauvais temps aussi dangereux aux vieillards qu'aux convalescents.

Il y a ici un Italien qui dit avoir été mandé exprès pour un certain secret, qui est d'une terre composée qui échauffe incontinent une chambre sans odeur et sans fumée. Plusieurs ont été nommés pour en voir l'épreuve, dont il y a eu deux médecins, savoir, M. 3Iathieu et moi. M. Blondel, Guénaut, Brayer et Morisset s'y sont aussi trouvés. Nous avons signé que ces boules de terre faisoient un feu beau et clair sans fumée et sans aucune mauvaise odeur. Il nous dit (]u'il en donnera un cent pour dix sois. Chaque boule est ]iliis grosse qu'une balle de tripot. On a ordoniK^ (ju'on en rhaufferoit le

A l'Al.cn.NEï. 629

loiM', cl (|uc i on Jioiis donnera àcliiicun un des petits pains qui s'y cuiront, pour en tàter (I ) . J'y ai salué M. le premier président et rien davantage , car il y avoit plus de 300 personnes. Je suis, etc.

De Paris, le 22 novembre 1600.

LETTRE DCCXXXIV. — Au même.

Je ne me mets plus en peine du Scaliyen'on.a , je m'attendrai à votre promesse. J'en ai céans un manuscrit. C'est un livre fort curieux, mais un peu dangereux. Je le fis transcrire il y a trente ans sur l'original que m'en prêtèrent MM. Dupuy, qui étoient mes bons amis et de fort honnêtes gens. Voici de la manière que le livre a été fait. Un jeune homme qui n'avoit pas vingt ans , nommé Jean de Vassan , de Champagne , huguenot , qui avoit étudié à Genève , prit à Paris des lettres de recommandation du grand Casaubon pour Joseph Scaliger, et s'en alla en Hollande. Ce Jean de Vassan étoit neveu de MM. Pitliou, grands amis de Scaliger, qui étoit visité toutes les semaines par toute sorte de gens savants. Jean de Vassan écoutoit tout ce que disoit Scaliger et l'écrivoit; de là vint ce livre qui est aujourd'hui dans la bibliothèque du roi. Jean de Vassan , étant de retour de son voyage , fut fait ministre ; puis, par le moyeu du cardinal Duperron et d'une bomie pension, il se fit catholique; mais la pension n'allant pas bien , il se fit moine feuillant, et avant d'y aller, fit présent de ce manuscrit à M. Dupuy. Je l'ai comm et visité hix feuillants , où il est mort environ en 1617, fort vieux et presque dans un délire de vieillesse. C'étoit un homme très fin , bien rusé et prudemment dissimulé : aussi avoit-il bien joué de différents personnages en sa vie. Je ne veux pas ou-

(1; Il y a six ans environ que la même iiivenlion fut annoncée avec tracas dans Paris et avec tout aussi peu de succès que du temps de Gui Palin. (U. p.)

blier à vous dire que si vous avez , en l'état de convalescence où , Dieu merci , vous êtes présentement , le Scaligeriana , c'est un livre fort propre k vous divertir. Il y a bien làdedans des mouvements d'esprit d'un gascon échauffé et évaporé, dont vous ne ferez que rire. 11 y en a d'autres qui sont fort hardis, et qui donneront de Tétonnement. 11 y a aussi quelques articles et quelques points d'érudition qui ne sont point communs ; car ce démon d'iiomme-là savoit tout , et plût à Dieu que je susse ce qu'il avoit oublié ; mais il est mort en l'an 1609. Je n'avois que sept ans (1). Scaliger a été par ses bonnes parties un des plus grands hommes qui aient vécu depuis les apôtres. Mais de même que les autres hommes il a eu ses défauts, qu'on ne peut haïr sans haïr les hommes qui en sont composés. Je suis, etc.

De Paris , le 27 novembre 1666.

LETTRE DCCXXXV.— .4/< même.

Je vous écrivis hier, ce 27 de novembre , l'histoire de dom Jean de Vassan , qui avoit compilé de la bouche même de Scaliger les fameux Scaligeriana. Dieu les veuille bien amener par sûre voie.

Les Suédois continuent le siège de Brème , mais on croit que c'est pour obliger l'empereur d'entrer dans quelque traité de paix.

Le roi est à Saint-Germain , et on croit qu'il y sera encore tout le mois prochain, pour obliger d'autant plus la reine à garder le lit encore longtemps que pour empêcher ainsi l'accouchement avant terme. M. le premier président et le parlement ont revu la prétendue réformation de la chicane ; ils ont pourtant renvoyé le cahier à Saint-Germain avec très

(i) Il en avait huit, étant né en 1601. R. P."

A KALCONKT, 631

humble piicrc au roi tic vouloii' bien levoir (|iiel(|ues observations qu'ils y ont faites.

On travaille à un livre poui' les droits de la reine sur le pays du Brabant et le comté de Hainaut ; il sera imprimé en latin et en françois.

Le résident de Danemark m'a dit céans aujourd'hui (pie les Suédois ont enfin levé le siège de Brème jiar accord tait avec les habitants, et qu'il y a grande (lis|iositioii pour voir une paix générale en l'Klurope le mois d'avril prochain ; mais s'il arrive que les Anglois ne s'accordent pas, ils doivent attendre une rude guerre des Danois , HoUandois et François , qui tous sont bien puissants sur la mer.

11 y a quelque temps que mourut ici M. Hincelin , maitre de la chambre aux deniers; le bruit court que lui et un architecte, maître Bourgeois, nommé de Verdun, étoient morts en trois jours, pour avoir trop mangé de cerneaux; cela fut aisément cru. Mais depuis peu un certain prêtre a déposé que le valet de chambre dudit Hincelin au lit de la mort lui avoit confessé, et donné charge de révéler, mais seulement un an expiré après son trépas, (pie c'étoit lui qui avoit empoisonné son maitre dans des cerneaux, pour avoir 15,000 livres qu'il lui avoit promises par testament. Le vénérable valet de chambre s'appeloit, dans l'ile Notre-Dame, M. de Gennesson. Ne voilà pas un cas bien étrange, et bien capable de nous persuader l'immortalité de l'àme? Quoi qu'il en soit, tous trois sont morts, et quelque jour nous mourrons aussi, mais Dieu nous préserve de telle mort! Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris . le 30 novembre 1666.

LETTRE DCCXXXVL — A«

t/teme.

Le roi a dit à M. le premier président que dès le mois de mars il ira faire un voyage en Bretagne. On dit aussi que

032 LtHUt.> DE tjll TATIN

M. le chasicelier y ira, et qu'il partira avant le roi. On dit (juil y a eu du bruit en Angleterre entre la noblesse et la cliambre basse; du en dit autant du Portugal et même de l'Espagne aussi. Tout ce ([u'on a dit de la maladie du pape étoit une tiction.

Oii a ouvert le côté à niaitrc Klie Beda des Fougerais, honnne d'hoinieur, si jamais il en fut, à ce qu'il dit; on lui a tiré bien de la boue, il s'en porte mieux. Voilà comment Dieu envoie du secours aux gens de bien, non vult mortcm peccoforis , sed magis ut convertutur et vicot.

11 y a ici des plaintes contre notre nouveau lieutenant criminel, 31. Detîta, et au Cliàtelet et à la cour; on dit qu'il a l'ait donner le fouet à un marcluin l de blé sans autre forme de procès, sur le simple rapport d'un commissaire, et pour ce fait il en est appelé au parlement, comme aussi pour avoir fait sortir de prison une certaine femme dont le procès étoit distribué à un conseiller du Cliàtelet, nommé M. Duret, sans (jue le rapporteur ait été oui : le dernier fait est jugé tant plus liardi et violent que cette femme méritoit une rude punition, et plus que la corde, quoiqu'on ne soit pas informé de son crime.

On parle ici d'un nouveau mariage à la cour, savoir, delà lille de M. Colbert, qui est aujourd'hui le Ta panto Cœsoris , avec M. le duc deChevreuse, qui est tils de M. de Luynes, et petit lils du connétable, qui mourut l'an 1621. M. Albert de Luynes étoit un petit gentillionnne provençal, de noblesse fort mince, qui fit fortune auprès du roi Louis XÏII, par le débris du marquis d'Ancre, l'an 1617, et pour avoir aidé à apprendre à de petits moineaux à voler après, et à attraper des mouches.

M. Colbert , fds de marchand , est devena grand seigneur, et gouverne sous main toute l'Europe, au moins est-il comme le maître de la France. Voilà deux favoris qui font de leur côté chacun un grand pas, et (jui cherchent à se rencontrer, fpiii'l nfliitnn fii.if-redaf iitriqu.c porli , crte nihil >'sf quod

A lAi.Cd.M-:!. 633

crcdcrc de w tioa pussi/ , quain hnidiitiir Ih'innm d'qud polcsfas.

Je viens d ;i|)[)rendre tiiie vous êtes (■'chftvin do l.yoïi ; j'en suis ravi, et j'en loue Dieu, le [)riant d'augmenter vos honneurs et votre prospérité , mais surtout de vous faire vivre longtemps en bonne santé, Générât io Juslorum henedicetur. La nièce du cardinal Mazarin , mariée au lils de 31. de la Meilleraye, a quitté son mari, et a écrit au roi les causes de son divorce. Je ne sais si cette famille fera bonne fin, aussi bien que celle du cardinal de Richelieu ; car enfin Dieu est juste et hait l'inhumanité et la cruelle philargyrie. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 21) décembre 1666.

LETTRE DCCXXXVll. - \a même.

Je dois réponse à vos deux dernières lettres. Je rendrai les services qu'il me sera possible à votre M, Vollebuis, qui est un jeune homme fort aimable, comme aussi à tous ceu.x. qui me viendront de votre part.

J'ai reçu de Heredia (Jpeva onmia medica ; ils sont plus que barbares dans la doctrine et dans l'élocution. S'il n'a quelque chose de fort bon et de nouveau à nous dire sur la doctrine des fièvres, qui ne soit ni dans (lalieii ni dans Fernel , c'est bien perdre son temps; mais on ne se lassera jamais de faire des livres. Les fous en font plus que les sages. Ce que vous me mandez du Traiu'' des fièvres de Guttièrez , qui est aussi un médecin Espagnol , me dégoûte déjà. Je ne sais comment les écrivains de cette nation écrivent si mal ; ils en devroient être honteux et se taire. Il y a eu des temps qu'ils écrivoient bien mieux.

J'ai su qu'on méditoit à Lyon une nouvelle édition des œuvres de G. Rondelet , qui a été, à mon avis , le plus habile de son temps à Montpellier. Il a été bon praticien et a passé plu-

634 LETTRES DE (,Li PATIN

sieurs autres qui sont venus depuis lui. J'ai dans ma bibliothèque le Petrus Castellanus qui a écrit 1 itœ Ulustriwn medicorum; mais je n'ai pas le Volfgangus Justus. Je l'ai une fois vu , aux enseignes il y a bien des fautes de chronologie , il ne s'y faut pas lier. La querelle de M. Menjot et d'Hadrianus Scaurus n'est pas encore finie. Je pense que ce Scaurus est Pierre Petit, docteur de Montpellier et bachelier de Paris, que j'ai vu ci-devant précepteur des enfants de M. le premier président. C'est lui qui a fait de Motu animalium, de Lacnjmis et de Lucc adversus Vossiuni. 11 est fort savant et a quitté la médecine pour se donner tout entier aux belles- lettres. Vcde. De Paris, le 21 janvier 16G7.

LETTRE DCCXXXVIIL — Au même.

En continuant notre petit commerce de lettres , qui est fort innocent , je vous dirai que le roi n'ira point au parlement pour la réforme des abus de la chicane , et qu'il a remis cette affaire à M. le premier président , aux conseillers de la grande chambre, et à messieurs les présidents des enquêtes; aussi bien la chicane ne mérite-t-elle pas un tel réformateur que le roi , qui a bien d'autres affaires : Non vacaf exigvis rébus adesse Jovi : Aqriila non capit muscas. Tu regere imperio popidos, Romane, mémento, jKircere subjectis ac debellare superbos . c'est là véritablement son emploi , et je prie Dieu qu'il y réussisse.

J'ai aujourd'hui parlé à M. de Marolles, abbé de Villeloin, qui a traduit presque tous les poètes latins, qui m'a dit que l'on imprime de sa traduction les six petits historiens latins, qu'on appelle ordinairement Ilistoriœ August(i> Scriptores , qui sera un gros in-octavo, et Grégoire de Tours, qui sera in-quarto.

On ne parle ici que de voleries , massacres et autres crimes. Il y a ici un notaire de Paris qui sera pendu pour fausseté.

On parle de trois moines (jui sont dans la Conciergerie pour des crimes abominables. Un jeune homme natif de Limoges, nommé Deschamps , a été rompu ( ce 27 janvier^ aujourd'hui dans la rue Saint- Denis pour un assassinat de guetapens qu'il a commis hier. Nous avons un lieutenant criminel qui fait merveille d'exécution. On parle encore d'un autre méchant et enragé garnement , nommé Trainel , lils d'un papetier, qui est par appel à la cour; il a été condamné de faire amende honorable devant Notre-Dame , d'avoir la langue percée d'un fer chaud, puis d'être pendu et brûlé. Ne pourroit-on pas dire que le diable est déchaîné?

On parle ici d'une grande revue de cinquante mille hommes que le roi a dessein de faire le mois prochain en Champagne; ne seroit-ce point pour passer de là dans la Flandre ou en Allemagne?

On parle encore douteusement de la santé de la petite Madame, tille du roi , d'autant qu'elle a eu quelque mouvement convulsif. On dit que le roi a sur pied aujourd'hui quatrevingt mille hommes: mais on ne sait pas ce qu'il veut en faire.

Ce qui fait le plus parler le monde , est l'infâme banfjueroute de madame de Fouquesolle. Elle emporte beaucoup de bien à plusieurs particuliers avec beaucoup d'infamie, sans que l'on ait encore pu découvrir où elle est allée ; plusieurs croient qu'elle est cachée dans quelque monastère ; n'est-ce pas le moyen d'être bien cachée ?

Hier fut tirée de la Conciergerie une jeune fille de Tours , et de là menée à la Crève, où elle fut pendue et étranglée, pour avoir, à ce qu'on dit, défait son enfant. Mais aussitôt un carrosse arriva dans la Grève , dans lequel fut mis ce corps et emporté dans le Louvre, où quelque grand en veut avoir la démonstration. On dit que le roi ne veut plus voir tant de gens qui portent des épées , et que pour en ôter la mode, il veut que les gentilshommes, pour marque de leur

636 LETTKKS DE Gll l'AilN

noblesse , portent pendue à leur coup une médaille d'or où sera son portrait.

J'ai céans des portraits de mon Carolus en taille-douce pour vous envoyer; ils sont très bien faits; on lui en demande de toutes parts , tant à cause de lui , qu'on aime, qu'à cause de celui qui l'a gravé, qui est excellent en son art, nommé Masson. Quinze soldats de la compagnie dite des royaux ont été noyés au lac de Gontlans , près de Saint-Germain et Andrezy, qui venoient pour la revue que le roi a fait faire près de Saint Germain , dans la plaine de Houille. Le vaisseau , qui étoit trop chargé, s'est entr'ouvert par le milieu; ils en sont tous morts, et ont été repêchés le lendemain. Le roi est fort fâché de cette perte. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De l'aris. le 4 février 1667.

LETTRE nCCXXXlX. - .1^/ Tiirmc.

Ou dit ici une chose qui me fâche fort , bien que je n'y aie aucun intérêt : c'est que la Pologne est toute en feu d'une guerre civile, et par-dessus, est menacée de deux puissants voisins, savoir, du Moscovite, qui est déjà entré de son côté, et qui y fait de grands ravages, sans compter plus de 30,0C0 âmes qu'il a déjà enlevées ; l'autre est le Turc , qui les attaque par un autre endroit. Si Dieu n'y met la main, voilà un boulevard de la chrétienté en grand danger d'être ruiné par des nations barbares ; je ne sais si cela ne réveillera pas tous nos princes chrétiens , pour y envoyer quelques armées qui fassent retirer ces infidèles.

On attend de Londres le milord Germain, grand seigneur angtois, où la reine d'Angleterre la mère l'a envoyé pour le traité de paix qu'on croit être en bon état. On dit (pie nous

A rAl.C.oNF.T. (j'i^

n'aurons guerre ni avec les Aiif^lois ni avec les Esi^agnols, que M. (le Golbert ne veut jwint entrer en cette dépense, et qu'il est bon ménager.

Le cardinal de Retz est présentement à Saint-Cermain auprès du roi ; on n'en sait pas davantage.

Il court ici de certains vers satiri(iues, dont les auteurs sont très malcontents de l'état présent de nos affaires : ces plaintes ne servent de rien, quoi que l'on dise et quoi que l'on fasse : temporel sunt semper fempom, nul changement n'en arrive. 11 y a un principe d'en haut qui fait aller les affaires selon leur train : sic kurnana, sic sapis , pricdentia. Entre autres articles qu'on réforme dans la police, en voici un qui a été fort contesté , qui est que l'on ne recevra plus personne dorénavant à faire profession de moinerie si jeune. Les garçons ne pourront faire profession qu'à vingt-cinq ans , et les filles qu'à vingt ans ; quelques uns disent que cet article ne passera jamais. M. le nonce du pape avoit tâché de l'empêcher, mais le roi l'a voulu ainsi, et l'a fait conclure. Si cette ordonnance est gardée, il ne se fera plus tant de moines ni de moinesses; le nombre des soldats du pape diminuera, et il n'y aura plus dorénavant tant de corps et d'àmes dévoués à la papiniaole.; les monastères féminins ne s'enrichiront plus si aisément ni si tôt, comme ils faisoient; mais l'autorité du pape me fait encore douter de la vérité de cet article.

On parle ici de la mort du prince de Guémené, et du mariage de M. de la Feuillade avec mademoiselle la fille du duc de Houannois.

On m'a dit ce matin qu'avant un an on imprimera à Paris une Histoire du cardinal de Richelieu, in-folio, faite par le père Lemoine, jésuite, natif de Chaumont en Bassigny, sur les mémoires qui lui ont été fournis par madame d'Eguillon et autres gens qui ont été intéressés dans la fortune de ce ministre, dont la France se fût heureusement passée, aussi bien que de son successeur. Je ne sais si le père Lemoine sera l)ien pav«' de son travail : mais cette dame-là rpii le mt^t en l)e-

sogne est étrangement avare ' d'ailleurs je ne sais si ce père dira vrai , car toute l'histoire de ce temps-là est fort diverse, et il me semble que ces bons pères sont plutôt portés à flatter, à mentir ou à déguiser la vérité , qu'à nous enseigner rondement ce qu'il faut croire des princes.

Il est ici mort depuis peu un savant homme qui parloit bien : c'est le bon M. de Silhon , qui a fait le Minisire d'Etat et un gros in-quarto de Vlinmortalité de l'âme (l). Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 21 février 1667.

LETTRE DCCXL. — Au même.

Trainel , fils d'un papetier devant le Palais , âgé d'environ vingt-huit ans , après avoir été condamné au Chàtelet , a été transféré à la Conciergerie. Enfin, après environ un mois de temps, son appel a été jugé à la Tournelle, et la sentence confirmée ; tôt après on a apporté au président de la Tournelle, qui est M. le Coigneux, une lettre de cachet , par laquelle le roi veut que l'exécution soit sursise. Dès le lendemain (ce 25 février ) messieurs de la Tournelle ont envoyé des députés au roi pour lui faire entendre la justice de leur arrêt. M. le président le Coigneux a donc été à Saint-Germain , où il a été bien reçu du roi et bien écouté. M. Renard , conseiller de la grand'chambre et rapporteur du procès, y étoit aussi. Ce rapporteur est un des plus hommes de bien du palais , et fort bon juge. Comme l'on faisoit au roi une énumération des crimes de ce malheureux , le roi les interrompit et dit : En voilà beaucoup trop, faites justice. Ensuite de la volonté du roi, il a été ce matin ( samedi 26 février ) enlevé de la Concier-

(1) Ouvrage qui eut dans son temps une sorte de succès , mais aujourd'hui totalement oublié , et qui le mérite bien. C'est un gros livre et une petite œuvre. ( R. P. )

A lALCO.NET. G39

gerie , et ramené dans une eliaise au yianil Chàtelet , et mis dans la chapelle où il est présentement, il n'a plus qu'à songer à sa conscience, pour être pendu aujourd'hui après midi au bout du pont Saint-Mi(;hel, et il le vient tl'étre après avoir lait amende honorable devant Notre-Dame ; il y avoit deux cents archers , tant à pied qu'à cheval , mais il y avoit une horrible quantité de monde. Ce malheureux a encore son père et sa mère vivants : Beatus qui focit juatAtlam in umni (empore. Feu M. l'abbé de Saint- Cyran , qui a été le vrai Pptrus Aurelius , duquel il est parlé dans les épilres de Lipse, sous le nom de Jocoines Veryerius Auro.nus , qui avoit été un des adorateurs de Lipse et son pensionnaire les trois dernières années de sa vie, ulerque fuit cat/iolicissimus , bien que Lipse soit mort entre les mains du père Lessius , jésuite , et que l'autre haïsse bien cette société; M. de Saint-Cyran,dis-je, m'a dit autrefois , en parlant de ces exécutions criminelles, (^u'il mouroit à Paris plus de monde de la main du bourreau (jue presque en tout le reste de la France , ce qui n'est pas absolument vrai; mais il parlait avec horreur et extrême doléance de tant de meurtres et assassinats qui se l'aisoient a Paris, et il approuvoit fort les punitions exemplaires que les juges en font faire : aussi Paris en a bien besoin , car il y a trop de larrons , de vauriens , et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu'à faire bonne chère et à être braves aux dépens d'autrui (l).

(1) Il est probable que Tabbé de Sainl-Cyraii , Jean Duvergier de Hauranne , le célèbre ami de Corneille Jansénius, el qui n'ouvrait le livre d'un hérétique qu'après avoir fait le signe de la croix sur la couverture , eût été de l'avis de M. de Maistre , faisant du bourreau la clef de voûte de l'édilice social. Reste à savoir si ces supplices multipliés ont jamais corrigé les mœurs et arrêté les crimes. L'expérience a prouvé le contraire à toutes les époques. Peut-être vaudrait-il mieux que les prolétaires, ces crucifiés de toutes les civilisations, fussent éclairés , guidés , soulagés , qu'ils eussent aussi leur part des biens de ce monde en lumières comme en besoins matériels, pour diminuer cette masse de crimes qui accusent notre état social actuel comme celui des âges précédents. Voyez, les notes I. I, pag. H7 et 300. R. V.^

040 LETTRES DE (Ul PATIN

Enfin \o, roi d'Angleterre est d'accord avec le nôtre du lieu où les députés s'assembleront pour traiter de la paix ensemble , y joints les Danois et les Hollandois ; ce ne sera point, comme l'on disoit, àDinan, au pays de Liège, mais à la Haye en Hollande. Nos députés seront M. Colbeit, le maître des requêtes, et M. Gourtin; je prie Dieu qu'ils s'accordent.

On dit ici que le pape a une liydrocèle, et qu'il a grand'peur de se soumettre à l'opération qui y est nécessaire. Je l'ai vu souvent faire à Paris sans aucun mauvais accident; s'il a peur, c'est qu'il est vieux et qu'il voudroit bien ne pas sitôt quitter sa place , en laquelle huurit a/juas in ynuc/io de fonlibds Soivatoris.

W y a ici une grande banqueroute d'un nommé Jacques Héron , par le malheur d'un certain marchand d'Amsterdam, nommé Belot, Lyonnois. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 1" mars 1667.

LETTRE DCCXLI. - Au même.

J'ai une nouvelle à vous dire qui me réjouit : c'est que , quelques semaines après le jugement de M. Fouquet , un des juges de la chambre de justice , nommé M. de Roquesante , conseiller au parlement de Provence , fut exilé et envoyé en Basse Bretagne, où il a demeuré jusqu'cà présent. Sa femme est venue solliciter sa délivrance, et l'a enfin obtenue, si bien qu'il a permission de s'en retourner en sa maison. C'est une grâce que le roi lui a faite , dont je suis bien aise ; car quoique je ne l'aie jamais vu , je l'honore , sur ce que j'apprends qu'il est fort homme de bien , grand esprit et très savant , mais, comme beaucoup d'autres, malheureux. On dit qu'il n'est pas riche, ce qu'il a de Cfjmmun avec quantité d'honnêtes gens. Abdolonimus , roi des Tvriens, éfoit fort

homme df hieii , mais il ('■loiL |)auvi'e , et la cause de sa pauvreté ('toit sa i^raiide probité. Ou parle ici de dix mille hommes (pie le roi veut ejivoyer au duc de Savoie; mais on ne sait pas encore si c'est contre Genève ou (iènes. Je me tiens au dernier pour plusieurs raisons. Depuis quatre jours il est mort ici un grand sei'viteur de Dieu , c'est l'abbé Lenormand , grand hâbleur, et à ce qu'on dit, grand fripon. Il faisoit le philosophe Lulliste et se mêloit de prêcher, mais on n'alloit point à ses sermons, parce qu'on le oonnoissoit pour un grand hypocrite. Il dit un jour en chaire que tous les jansénistes seroieiit danniés et qu'ils mériteroient d'être pendus. Enfin il est mort après avoir bien fourbe du monde et s'être fait connaître il tout Paris. Je suis , etc.

LETTRE DCCXLIl. — .1» u»';,,,-.

Le roi adonm'' l'évéclK' de ?s'anîçsii .AL l'ahljéde l;i Vallière, frère de la dauîequi est en cn-dil. Ou parle aussi de la mort de l'évêque de Gondom , et l'on dit que le roi s'en ira en Champagne vers la tin du mois pour y faire une grande revue devers Ghàlons, et que de la il s'en ira en Bretagne voir son armée navale.

Il y a ici bien des marchands malcontents, tant à cause du commerce interrompu par la guerre étrangère et la pauvreté publi(iue , i[ue par les banqueroutes arrivées et qui peuvent arriver le mois prochain. ÎMon lils Garolus vous salue; il me vient de dire qu'il a reçu une lettre de Pologue, par laquelle on lui mande que les Gosa(iues ont enlevé en un coin de la Pologne plus de trente mille âmes qu'ils ont envoyé vendre à Gonstantinople.

M. de Vardes est remis en liberté. Le roi viendra au parlement sur la tin du mois, avec sa déclaration poiu' la ré- \\\. il

642 lETTUES l)K liUI FATIN

fornialion de l;i chicane , en dépit des |)n)cureui's et des grefïiers.

iM. Jean Chicot, ci-devaut inédecni du roi, et qui traita Louis Xlli, l'an 1642, avec MM. Bouvard et Baralis, au voyage de Perpignan, qui demeure à Senlis, et fort vieux, fait imprimer son WweFjjistolœ et dissertât iones meclicœ, que je vous enverrai quand il sera achevé. Il est là-dedans de l'opinion commune, que l'antimoine peut être bon, pourvu qu'il soit bien préparé et bien donné, tx/nseat major; mais il n'ôte pas la difficulté et n'enseigne pas cette préparation innocente , ni les précautions pour le bien doimer. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

LETTRE DCCXLIIL — Au même.

On ne parle que de plaintes, de taxes et de grande cherté. M. Colbert, interrogé sur le déprix des monnoies , a répondu qu il le falioit demander au roi, et qu'il n'y avoitque lui qui le sût. Tout le monde est ici merveilleusement consterné et abattu. Nous aurons bientôt besoin de dire comme cet ancien : /lefudio Antiyonwn ; mais pourtant Dieu nous préserve et garde d'un autre Mazarin. Vide Lipsiwn Centuria 1 . Epistola 4.

On dit ici que la paix est faite entre nous, les Angloiset les Hollandois. Si cette nouvelle est vraie, les partisans et leurs héritiers en seront plus rudement traités ; car on exécute bien du monde pour les taxes, et l'argent en est extréuienienl pressé par les poursuites qu'on en fait. Des archers dans Rouen ont voulu prendre un receveur du Domaine par ordre île la chambre de justice. Lui et les siens se sont défendus, quatre desdits archers y sont demeurés sur la place, et le receveur n'a pas éié pris ; plainte en a été faite au roi

comme d'une rébellion à justice, sur quoi on a tenu conseil à Saint-Germain.

Le roi s'en va pour six jours à Versailles. M. le duc d'Or léans a demandé le gouvernement de Languedoc , vacant par la mort du prince de Gonti. Le roi le lui a refusé, lui a augmenté son apanage en récompense , et l'a donné à M. le duc de Verneuil. On dit que le voyage de M. le duc de Ghaunes à Rome est encore différé pour trois mois. Cela fait soupçonner que le roi et le pape ne sont pas en bonne intelligence en semble. J'irai voir M. le président de Blancmesnil pour votre procès, lorsqu'il sera temps , et quelques autres juges aussi le mois prochain.

Le comte de Kœnigsmarck, ambassadeur de Suède, viendra ici pour offrir au roi, de la part de son maître, une médiation entre les François, les Anglois et les Hollandois. Les Danois sont de nouveau entrés en une nouvelle alliance avec les Hollandois. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

LETTRE DCCXLIV. — Au même.

On parle fort delà banqueroute des deux MM. de Varannes, j'entends le vôtre et le nôtre.

Ce matin, 30 mars , on a fait le service en nos écoles pour feu M. Charpentier, notre collègue. Sa famille y a assisté ; il y avoit grand nombre de docteurs ; il n'a laissé qu'une fille, qui est fort riche, et laquelle a fait amener ses petits enfants. Tout ce spectacle de deuil m'a fait pitié , et m'a fait verser des larmes : c'est grand'pitié que tout notre fait. Toute la vie huuiaine est pleine de vanité, de misères, de malice

OU de sottises , et, qui pis est, l'on n'en est pas quitte poiu' cela ; car enfin Pallida mors intervenit (I).

MM. de l'Académie de la langue Françoise ont donné à M. Colbertla place vacante par le décès de M. de Sillion , si bien que les voilà honorés du premier ministre d'Etat. Je viens d'apprendre que le voyage du roi au parlement est remis pour après Pà(|ues.

Tout le monde parle ici du procès de l'Université contre un certain iNormand , nommé Lisot , tjui , en vertu des provisions de Rome contre les droits prétendus de l'Université , veut être curé de Saint-Côme. Le procès a déjà occupé sept belles audiences : c'est demain que M. Bignon , l'avocat-générat , parlera, et que le procès se jugera. Le recteur et les deux prétendus curés ont tous trois ce matin harangué dans la grande chambre. Je souhaite qu'il soit adjugé à celui qui en fera mieux son devoir.

Qu'est devenu M. de Lorme? Est-il à Moulins ou à Lyon? Songe-t-il à se remarier pour la troisième fois? Veut-il tout de bon être Trhniicir? Théoûove, de Bèze le fut comme cela à Genève , où il est mort l'an l6û5. Voici les quatre vers qu'Etienne Pasquier Ht sm- ce sujet :

Uxores ego 1res curio sain temporc naclus, Cum juvcnis , Uttn vir, fuctus dinde seneœ.

Propter opes prima cul ralidis mihijuncta suh ainus , Altéra propitr opus , Urtia prvpter opem.

Solce obuUuii,, Imbiiifiti fnh}iluiii. Je VOUS baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 3t inar-* IfiOT.

( 1) On aime à voir ce cœur si haut , ce caractère si roide et si ferme , verser des larmes aux funérailles d'un de ses confrères ; c'est qu'il y avait dans Gui Patin un grand fond de sensibilité uni à celte force d'âme qui fait lei, hommes hors de lip;ne. ;R, P.»

A FALCONKT. 645

LETTRE DCCXLV. — Au môme.

Tout le monde est ici en dévotion à cause de la boinie tète ; mais il y a bien des malades à cause de la saison du printemps qui fond et agite le sang. Voilà le temps venu pour les estatiers de Saint-Côme. Nous avons déjà des fièvres tierces printanières et des lièvres continues. Le monde étoit assez mal sans cela; car on ne parle ici que des banqueroutes,, malheurs, désordres et pauvreté. Je n'ai vu le vrai tetan (1 (jue trois t'ois en ma vie, et une quatrième fois depuis huit jours, qui venoit d'une plénitude de vaisseaux et intempérie chaude des entrailles avec un danger évident de cette sulibcation que les anciens ont appelée ictus sanguine, qui est la vraie et proprement nommée apoplexie. Le malade en est heureusement échappé ; mais il a été saigné dix fois en quatre jours. sans quoi il serait mort avant ce temps-là. L'expérience nous tait voir à Paris tous les jours combien est vrai tout ce que Galien a écrit de la saignée et de ses admirables vertus , principalement dans les trois livres qu'il en a faits exprès. Le malade est un homme de quarante ans , qui est fort content de notre procédé et de notre méthode.

J'ai vu ici l'enfant à deux tètes de M. Girardet (2) , et lui ai donné l'attestation qu'il m'a demandée pour avoir la permission de notre nouveau juge de police de le montrer en public.

On parle ici de la maladie du roi et de l.i reine de Pologne , et de la grossesse de la reine de Portugal. Je ne sais rien du pape. Adieu.

De Paris , le lo avril 1667.

(1) Tétanos , liorrible maladie que nous connaissons mieux que du temps de Gui Patin et que nous ne guérissons pas da>anlage. R. P.)

(2) Voyez sur ce sujet : Serres , Recherches d'anatomie transcendanle et pathologique , appliquée à lanatomie de la duplicité monstrueuse . Paris , 1832, in-4°, atlas. — Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire des (inoinalies de l'organisation. Paris, 1836, t. III. pag. 190.

646 LETTRE» DB Cil PATIN

LETTRE DCCXLVI. — Mi mène.

Madame Talon , mère de Kavocat-général , est morte. On dit qu'elle a laissé dans sa maison un grand procès pour avoir fait un insigne avantage par son testament à une de ses filles aux dépens des autres enfants , et ainsi est vrai ce qu'a dit Alciat en ses emblèmes. Quod ncm capit f'hristus, rapit fiscus. •M. Talon , son fils aîné, qui est vraiment un illustre personnage , et avocat-général au parlement , est , à ce qu'on dit , fort mal content de ce testament , et prétend le faire casser par un arrêt solemiel qu'il en veut obtenir.

Le roi veut faire faire la revue à ses 10,000 hommes quatre ou cinq jours durant dans la plaine de Houille entre Saint- Germain , Sartrouville et Argenteuil, où il fera voir une belle représentation de la guerre aux dames de la cour, qui aiment de tels combats, où l'on s'échauffe jusqu'à la sueur même, mais où l'on ne tue personne. Après cette revue faite , on dit que les troupes auront ordre de marcher au rendez-vous qui leur sera assigné. Mais où sera-ce? Personne ne le sait que ceux qui commandent , et je ne puis encore me persuader que ce soit en Flandre , et plût à Dieu que ce fût plutôt contre le Turc.

Nous avons ici un de nos jeunes médecins très malade , nommé Jacques Boujonnier. Il avoit un frère aîné qui mourut il y a tantôt deux ans. Leur père est encore vivant, âgé de septante-six ans, à qui la tête branle bien fort sans tomber. J'ai ici un médecin de Laon , nommé M. Cotin , qui a la pierre, et que je ferai tailler demain matin ; Dieu lui en donne bonne délivrance. Deux frères laquais ont ici fait un grand vol depuis peu chez leur maître , secrétaire du roi : l'un des deux a été attrapé avec 700 pistoles , dont il étoit chargé ; l'autre en a davantage. Celui qui est pris sera pendu bientôt apparemment; l'autre fera bien de se sauver en Amérique et

A FAI.C.o.NKT. '^47

d'v devenir roi, de peur d'être ici [juni coiMine sou IVèi-e. Le vers de Juvénal n'a-t-il pas parlé d'eux :

lUe crucem prelium sreieris tuiit , hic diadema ?

Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc. De Paris, le 19 avril 1667.

LETTRE DCCXLVII. —Au uteme.

Le roi a été au parlement, où il a fait passer une ample déclaration pour plusieurs édits , et entre autres pour le code, pour son domaine, etc., dont vous aurez le détail ci-après.

Nous avons perdu , ce -12 avril , un de nos jeunes docteurs, Jacques Boujonnier, dont le frère aîné mourut il n'y a(|aedeux ans. Ce petit dernier n'avoit que vingt-huit ans; mais il étoit bien savant, eût été l'honneur de sa famille; il en avoit l'obligation aux soins de son père. Le roi est en son camp de Houille, où il fait sa revue. Il est aujourd'hui venu céans un fort honnête homme , et qui sait bien des choses : c'est M. Th. Bonet, médecin de Genève , qui est ici venu pour un procès qu'il a pour une terre qu'on lui dispute. Hier il étoit venu à ma leçon au collège de Cambrai. Il a un fils médecin quand à soi. Il y a bien des médecins en France et dans la Champagne et dans Paris qui n'en savent pas tant que lui. Il est fort savant et fort spirituel , il ne tient guère du Suisse ni de l'Allemand ; mais il a bien de l'esprit ; il vaut mieux qu'un Italien. On dit qu'ai)rès la revue qui se fait présentement le roi fera un voyage à Fontainebleau. Outre l'édit vérifié au domaine , qui fera bien du bruit, on parle fort ici de toutes les douanes et df mettre d'autres .officiers aux Gabelles. M. Courtin , notre député , est parti pour Breda; mais il me semble qu'il n'y a point apparence d'espérer (|ue nous ayons de cette année la i)aix avec l'Angleterre , vu les diverses

()i8 LETlRtS DE lill PATIN

prétt'iiliuijs que les Auglois y apportent. <Jii dit qu'ils y l'avorisent fort l'Espagnol, qui leur offre tous les ans cinq millions, s'ils veulent continuer la guerre contre nous et les Hollandois. Oh ! que le monde est malheureux par l'ambition et l'avarice des princes! Les princes qui font l'amour traitent plus doucement leurs sujets; car l'amour est un péché de l'humanité au lieu que les deux autres sont diaboliques (l). Juvénal a dit quelque part , mais avec bonne grâce, en parlant de Domitien , qui étoit un méchant coquin, atque utinam lus nurjis potins tota illa dedisset temporo, neqiiiiiœ, etc.

Le 23 de ce mois est mort ici M. de Sainte- Hélène, conseiller de Rouen à la chambre de justice ; il étoit un des rapporteurs de M. Fouquet , et le condamna à mort ; mais l'autre rapporteur, M. d'Ormesson , l'avoit absous : ipse reus ad/utc vivit : et celui qui l'a condamné est mort : mperstes aliqnis fuit suo carnifwi , c'est Sénèque qui l'a dit.

Il y a aujourd'hui cent neuf ans (jue mourut à Paris, l'an 1558, Jean Fernel , l'ornement de la France et de la médecine; j'ai même aujourd'hui parlé de lui en ma leçon au collège royal , mais il est au-dessus des louanges que je lui puis donner, et comme on dit : supra omnes titulos

Le roi a nommé quatre lieutenants -généraux , savoir, MM. de Belfonds, de Duras, d'Humières et dePradelle, pour la guerre qu'on va faire , quoiqu'on ne sache encore où. M. le chevalier de Créqui, qui est rentré en grâce, sera employé dans l'armée navale. M. Piaffin est ici , qui a pris la peine de venir céans pour m'assurer que M. Spon a reçu les 100 livres que je lui ai envoyées pour Genève.

J'apprends que M. votre tils , Noël Falconet, commence à voir des malades , et qu'il y réussit ; j'en suis ravi , et je prie Dieu qu'il continue toujours en augmentant, et (ju'il fasse bonne guerre aux imposteurs de notre profession et a tant

l Di^liiiclioii eiiUerainour ol rauibilion . tjai n'a\ail poinl encore été laile. et qui merile d'èUe romai(|iiée. K. I'.

A KAI.CO.M' r H 19

fie (îliarlataiis (|iii se l'ciicoiiticiit parlutil , ifm vnnn nij)i cuii.i> nhuiidal fr/s(//jus ahscamis.

Nous avons ici ([uantité de lièvres tierces , et même des continues de même nature , qu<n uno aul (Utero die tertiaiuo febris typum oc indoleni rctliicnf , pendent istœc ah inqmritnte primce regionis , quo' in cavis hepatis circd pitucrem et incsenterimn sfabfdfdar. '^ous sa\Quons pour la coiitiimité, et pour l'intermissioii nous purgeons avec casse , séné et sirop de roses pâles , et cette méthode nous réussit fort bien (l).

On dit que nos troupes marcheront le 20 mai. On soupçonne que ce sera quelque chose comme on lit à Marsal il y a (juatre ans. Je vous baise très humblement les mains , et suis de tou te mon âme , etc.

De Paris le 29 avril 1667.

LETTRE DCCXLVIU. — Au même.

Sij'étoisà Lyon auprès de vous tête à tête , je pourrois bien vous dire plusieurs choses particulières que l'on dit ici , et que je ne puis vous écrire : aussi ne le faut-il pas.

M. de Roquesante, conseiller au parlement de Provence et à la chambre de justice, ([ui parla si fortement et si heureusement pour M. Fouquet , est ici de retour de Rretagne , où il a été exilé quelque temps ; il est malade , j'y ai été appelé en consultation. J'espère qu'il guérira; je le trouve fort habile homme , et plus que ne sont ordinairement les Provençaux , car ces gens-là pipent plus en esprit ou en fourberie qu'en science ; ils sont trop glorieux pour apprendre avec peine et par étude; celui-ci passe tous ceux que j'ai connus. Je l'ai un peu entretenu en secret et en particulier; je le trouve foit résolu et fort savant , c'est ce tjui m'en a bien plu

r II amail |)u dire , comme Scienus Samiiioiiicu^ .

Jliict' ^liu/n c.f liuinili mcdictiinnif ciinoii.

et qui m'a fait l'efuser son argent , bien que sa femme m en ait fort pressé , et qu'elle ait fait tout ce qu'elle a pu pour m'en faire prendre; mais je lui ai dit que la vertu de son mari, que j'honore fort , m'empêcheroit de faire cette faute. Cette dame provençale a fort bonne grâce , et parle fort agréablement , et en vérité elle est digne de louange pour le soin qu'elle a eu et pour la peine qu'elle a prise de solliciter la liberté de son mari , à présenter tant de requêtes au roi , et à lui parler si sagement et si pathétiquement, comme on dit qu'elle a fait. Vivent les gens de bien qui ont du courage et de l'esprit ! il y en a bien qui n'ont ni l'un ni l'autre.

On ne parle plus ici que de guerre ; on dit que les troupes marcheront le 15 de ce mois vers la Flandre ; mais on ne dit encore rien de la déclaration de cette guerre , etc. On dit que la reine demeurera à Compiègne; que madame la duchesse d'Orléans demeurera avec la reine sa mère à Coulombe ; que M. le duc d'Orléans suivra le roi ; que M. le maréchal de Turenne sera le grand commandant , duquel les quatre lieutenants-généraux recevront les ordres; que M. le duc d'Orléans a reçu 200,0(iO livres pour son voyage ; que mademoiselle de la Vallière demeurera à Versailles. Je viens de recevoir avec beaucoup de joie une lettre de notre bon ami M. Spon : Dieu soit loué de ce cju'il se porte mieux; je vous remercie du soin que vous avez pris de lui.

Messieurs du Parlement furent assemblés samedi dernier ; on dit qu'il y eut trois de ces messieurs qui parlèrent bien hardiment , savoir , MM. Miron , de la Grange et de Nointel ; ce qui n'a pas plu à M. Golbert. J'ai peur pour M. Miron de quelque exil , qui d'ailleurs n'a pas de santé; les deux autres sont pareillement fort honnêtes gens : 0 mores! à tempora '. Je vous baise très humblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 3 mai 1667.

LETTRE DCGXLIX. — Au même.

Il y a aujourd'hui cinquante-sept ans que ce maudit Kavaillac avec son couteau trop fatal à la France fit un misérable assassinat sur le bon roi Henri IV ; mais laissons là ce malheureux coup , fiux sit tanti régis manihus. Le roi Charles V et le bon roi Louis XII, qui tous étoient des Valois, et (jui ont fait grand bien à la France, chacun en leur temps, n'ont pas tant mérité de la postérité que le seul roi Henri IV. Ce matin a été légitimée à la chambre des comptes la tille de mademoiselle de la Vallière. La déclaration du roi pour la guerre de Flandre a été vérifiée en parlement. Le petit M. de Guise, encore fort jeune et qui n'a, à ce dit-on, guère que seize ans , est marié avec mademoiselle d'Alençon , fille de feu M. le duc d'Orléans (ce 15 mai). On ne voit dans Paris que compagnies de soldats partir, qui s'en vont en Picardie et de là en Flandre. On dit que le roi partira demain pour aller coucher à Champlàtreux , le lendemain à Liancourt , où il y a de si belles eaux , et ensuite à Amiens , de là à Arras. La reine et M. le Dauphin demeureront à Compiègne , où ils attendront les ordres du roi. Si le cardinal Roberti devient jamais pape , nous aurons un sot pape ; c'est un pauvre homme , étourdi d'avarice et d'ambition , non e(juidt;m invideo, miror magis. Je suis ravi que M. votre fils vous contente ; il faut qu'il lise bien la Pathologie de Fernel, la Prati(iue de Hollier, l'Anatomie de iM. Riolan et L. Duret sur les Coaques d'Hippocrate, aussi bien que Hollier sur les Aphorismes, quoi faisant, la matière ne lui manquera jamais.

On voit ici un petit livre intitulé : Dialogue .sw les droits de In reine très chrétienne , in-douze, 1667, qui n'est (|ue l'abrégé du grand livre ([ue le roi a fait faire sur ce sujet, et (|ui viendra bientôt tant en latin ({u'en françois in-<iuarto. On dit ici que les Flamands et Valons se mettent en état de se bien défendre contre nos gens , et qu'ils sont résolus de perdre

t3o2 i-ti iKii> iJt IjII patin

plutôt tout , de ruiner leurs plates et d'y mettre le l'eu . avant

que de nous laisser aucun avantage.

Aujourd'hui au matin , ce 16 mai , est mort à Saint-Germain M. Guénaut (I) d'une apoplexie; Dieu n'a pas permis que le vin émétique le sauvât , lui qui en a autrefois tant tué avec ce poison et avec \e landnnuin rhyinistlcion.

Le roi est aujourd'hui parti de Saint-Germain, et a pris le chemin d'Amiens pour faire un grand voyage. Dieu le veuille bien conduire et le ramener chargé de lauriers et de triomphes : 0 utinuiu! Je vous baise les mains, etsuis de toute mon àme votre, etc.

De Paris , le 17 mai 1667.

LETTRE DCCL. — Au mèwe .

II y en a ici qui promettent quelque adoucissement à MM. les trois Fouquet; mais je n'en croirai que ce que je verrai; car tout ce qu'on dit est trop incertain , tant de la paix que de la guerre. Il est vrai que les troupes marchent toutes à leur rendez-vous. Il y avoit tant de garnisons dans toutes les villes de Picardie, que l'on pouvoit en faire une armée de 20,000 hommes : on a tout enlevé. Jeudi dernier 2,000 hommes sortirent de Beauvais, qui s'en vont passer par Amiens, et après marcheront en corps d'armée, et camperont jusqu'à Arras, en attendant le courrier et la dernière résolution de la reine ou plutôt du conseil d'Espagne. On en a fait autant en toutes les villes au-delà de Beauvais, Clermont , Roye, Montdidier, Corbie , Senlis, Compiègne, Noyon , Soissons , Saint-Quentin, Péronne , Ardres,Laon, Chauni , Yervins. Marie, Ham, Dourlens, etc. Je prie Dieu qu'il dirige et fasse réussir les desseins de notre bon roi. On dit bien qu'en ce grand apparat il y a eu du secret, peut-être ipi'il est vrai,

(I) N'oyt'z la iiole loiiie 11 . pajje '3'»i.

A FALCONET. (Jôlî

sed (juis iidi'if roits/liinn Ihnnhii? Remeltons-nous en la provi- (leiict! , cl jj(jss/<l('<niiiis in jjatinttia anii/ias nostras , r/oner tronaeof i/u'(/u/t(fs. Ltï prince de Condé n';i pas d'emploi en cette j^iiei-re: mais son lils, duc d'Enghien, y va en (pialitc de chef des volontaires. Le père est fort maigre et cassé des gouttes: c'est le péché des princes, (jui sont gens de chair et d'os, sujets et esclaves de leurs passions : cela s'appelle maladie méritée. Ce n'est point le mêuie ([ne Didon , cette boime reine de Cartilage, à la lin du (luatrième livre de rtlnéide, Xrnn quia nec f'dfii , mérita, nef inoiii- //rrihaf , scd misera anfe (lieai. Je veux du mal à Viigile , cpii a fait passer cette pudique reine pour une counnise, et (jui s'étoit laissée débaucher au prince ti'oyen , (pii avoit vécu avant elle plus de 300 ans; mais exeiisez cette digression. Quand nous aurons des triomphes à vous mandei' pour les victoires du roi, des villes qu'il aura prises en Flandre, je ne manijuerai point de vous en écrire la vérité de bon cœur.

On dit (jue mademoiselle de la Vallière se retire à Fontainebleau en attendant les ordres du roi; mais ce sera api'ès qu'elle aura vu la marche de l'armée du roi jusqu'à Arras; car de l'heure que je vous parle , elle est à Amiens en qualité de grande duchesse.

M. le maréchal deTurenne a dit au roi qu'il y avoit en son armée trop de chariots, trop de chevaux et trop de bagage, (^u'il en falloit renvoyer la moitié , autrement que dans un défilé cela pouvoit faire perdre une bataille ou ruiner une armée. On dit que le roi et les Hollandois ont renouvelé leur alliance , et (jue cela fait mal de cœur aux Espagnols.

MM. les trois ministres, MM. de Colbert , le Tellieretde Lionne , sont aujourd'hui partis pour Amiens. M. le chancelier partira samedi pour Coinj)iègne.

Nos troupes, en Picardie, ont commis plusieurs insolences, et le mal eût ét<'' bien plus grand , si le roi ne s'en fût mêlé, et n'eût réprimé l'in.solence des soldats qui prétendent que tout lein' doit ^tre permis.

M. le marquis de Vivoniie est parti ce matin ; son train est (le 80 chevaux.

Les trois trésoriers de l'épargne seront mis en liberté dans huit jours avec ordre pourtant de se retirer à Limoges. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris , le 23 mai 1667.

LETTRE DCCLL — Au mène.

On dit ici tant de nouvelles et la plupart Causses, que je ne sais que vous écrire. Je vous mandai hier tout ce que je savois vrai ou non. M. d'Artagnan est entré dans le pays eimemi avec 2,000 chevaux. Le l'oi a envoyé ses maréchaux-de-logis à Valenciennes pour y marquer les logements , comme s'il n'y avoit qu'à y entrer; mais j'ai peur que quand on viendra à l'exécution , le droit civil n'y suffira point. Il faudra y aller avec le droit canon , et l'y employer de la bonne sorte. Pendant que le roi fait la guerre en Flandre , la mort ne laisse pas de faire la sienne à l'ordinaire. Voilà que j'apprends la mort d'un des plus savants hommes qui fut au monde dans les langues orientales : c'étoit M. Bochart ( i ) , ministre de Caen en Normandie , qu'une apoplexie a emporté en peu d'heures ; il n'avoit que soixante-dix ans. Il n'est mort que d'une trop grande contention d'esprit et débauche d'étude. Il étoit près de faire imprimer son livre du paradis terrestre. J'ai céans les deux beaux livres qu'il a faits de la géographie sacrée et des animaux de la Sainte-Ecriture, et je les lis quelquefois avec plaisir. Tels hommes ne devroient jamais mourir. Je l'ai connu en cette ville l'an 1648. Il m'a fait l'honneur de dîner avec moi deux fuis avec mon bon ami M. Naudé , avec lequel il fit le voyage de Suède l'an 1652, et en partirent tous deux pour revenir de deçà; mais le pauvre M. Naudé fut attrapé

Xj Vosez ci-dessus la note t. III, pag. 434.

A KALCoNEi. 6;')5

(l'une fièvre en chemin, dont il l'ut airèté , et luoiiiut dans Abbeville le -29 juillet 1653 , et six semaines après mourut le brave M. Saumaise d'une colicjue bilieuse aux eaux de Spa, faute d'être saigné. Il faut encore mettre au rang des morts M. de Scuderi , qui a fait tant de beaux livres et de beaux romans. 11 est mort depuis peu ici d'une apoplexie.

J'entretins hier au soir M. le premier président, qui m'y avoit invité par lettre. Il me manda si les anciens avoient connu le sucre. Je lui dis (jue oui, que Théophraste en a parlé dans son fragment du miel , où il en fait de trois sortes : l'une qui est des fleurs, et c'est le miel commun; l'autre de l'air, qui est la manne des Arabes , et la troisième des roseaux, Èv -oï: x'i.XâtxQiç, qui est le sucre. Pline l'a connu aussi, et en parle sous le nom de sel des Indes. Galien et Dioscoride l'ont nommé Sacchnr , et c'étoit en ce temps- la une chose bien rare. M. Saumaise en a fait d'autres remarques dans ses Exerritations sur Solin. Je suis , etc.

De Paris , le 27 mai 1667.

LETTRE DCCLIl. — Au même.

La terreur est si grande en Flandre, que les pauvres gens ne savent k quel saint se vouer. Quelques villes sont abandonnées; les autres se veulent rendre au roi. On dit ici que même ceux de Cambrai parlementent , principalement les bourgeois; mais que jusqu'ici le gouverneur l'a empêché, si bien que tout ce que n'a pu faire jusqu'ici la raison naturelle, la force l'emportera peut être, autorisée du canon, qui est, selon la devise de MM. les maréchaux de France et de la guerre, ratio ultimn reyum.

M. le ducd'Orléans est parti d'ici, ce .30 mai, avec un beau train pour aller' joindre le roi, qui est devers Arras. Les lettres de Dantzik d'aujourd'hui portent que la reine de Pologne est morte a Varsovie. On parle d'une nouvelle traduction du

yourcfot Testoiiiciit faite par les jansénistes du Port-Royal, imprimée en deux tomes in-douze, (jui ne se vendent qu'en cacliette, parce (jue M. le clianceliei' la t'ait chercher pour la saisir.

Le roi adonné la place de médecin de la reine que tenoit Guénaut au jeune Daquin, à la recommandation de M. Valot, dont la femme est tante de la femme de ce M. Daquin : Sic Vara sequitur Vibimn. S'il y a quelqu'un de trompé en ce choix , je n'en dirai rien. On dit que M. Brayer s'y attendoit, que B. des Fougerais en a fait parler, et Le Vignon en avoit offert de l'argent. Le premier est homme de grand mérite ; mais pour les deux autres , je n'en oserai dire du bien , car je n'aime point à mentir. Quoi qu'il en soit , du temps de Mazarin, les charges se donnoient au plus offrant et dernier enchérisseur; mais aujourd'hui c'est le roi qui les donne à la prière et à la recommandation de ceux qui ont l'honneur de l'approcher.

Jeudi prochain, M. de Harlai , lils de 3L le procureur-général , sera reçu à la place de 3L son père ; le roi lui en a accordé la démission. J'ai ce matin reçu la vôtre avec les deux feuilles de M. Anisson, dont je vous remercie. Je vois bien comme il a commencé; mais je prie Dieu qu'il lui fasse la grâce de bien achever. M. Julien est un vrai bon homme , vrai Israélite, in quo non est dolas. Je vous adresse ma lettre pour M. V(^tre fils ; je ne l'ai faite qu'à la hâte faute de loisir; mais j'ai cru qu'il falloit lui répondre, et le remercier de sa courtoisie. Je prie Dieu de bon cœur qu'il lui fasse la grâce de lui ressembler, c'est-à-dire d'être bon médecin , fort homme de bien et bien savant, summœ prohilatis , ei profimdœ eruditionis, qui sont les qualités qui conviennent fort à un homme de notre profession , et in hor vota desino. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc. De Paris, le 31 mai 1667.

. A PAI.CONKT. Gj7

LETTRK IHXLIII. — l// méim-.

hi VOUS ai niaïuié la reddition de Douay. Le roi viendra dans peu de jours à Conipiègne y voir la reine, qui est un peu malade. On dit ipiil veut laisser un peu rafraîchir son armée, et ensuite assiéger quelque autre place. Je voudrois que nous tinssions Ostende et Namur. Ces deux extrémités nous donneroient bientôt le dedans du pays : Anvers, Bruxelles, Gambray, Lille, Mons , Valenciennes et Louvain ne tarderoient guère avenir au pouvoir de la France. Il y a apparence que la maison d'Autriche est bien abattue. Je souhaite que Dieu donne de bons conseils à notre bon et grand roi , cl inittal ci ini.riUiau de Sunclo et Siuu tueatur ewii. Quelques uns disent ([ue la première ville que le roi assiégera sera Cambray.

On chanta, ce 12 juillet, le Te Demn à Notre-Dame hier avec grande solennité et les cérémonies accoutumées pour la prise de Douay. Je suis bien aise que l'on imprime l'Hygiène de M. Gontier. Il vous a bien de l'obligation de lui avoir procuré un libraire: il n'en auroit jamais pu trouver à F*aris, tant les choses y sont misérables.

Le jeune M. Daquin n'est pas de notre faculté, mais il a épousé la nièce de la femme de 3L Valot. Si fiiiiima volet , fies de rlietore consul ^ si volet hœc eadeui , etc.

Le roi s'en retourne en Flandre, oi^t bien des villes se rendent l'une après l'autre. On parle de quelques troupes que l'empereur doit envoyer, mais cela ne fait peur encore à personne. La paix est faite, dit- on, avec les Anglois et les Hollandois ; si cela est , Ostende ou Namur sauteront celte année.

Le maréchal de Grammont est parti pour Bayonne, et se retire de la cour, de regret qu'il ne peut obtenir du roi le rappel de son lils, comte de Guiche. Les Gantois ont demandé au roi la neutralité, (ju'il leur a refusée. M. le Dauphin et le conseil reviennent ù F^aris. La reine va sur la fiMiitièn;. La m. 42

6f)8 LETTRES DE GUI PATIN

tranchée est ouverte à Courtray. Je vous baise les mains, et suis (le tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 15 juillet 1667.

LETTRE DCCLIV. — Au même.

0)1 chante aujourd'hui le Te Deian à Notre-Dame pour la prise de Courtray. L'armée du roi marche ( ce 26 juillet ) avec de la provision pour huit jours , ce qui fait soupçonner un grand dessein.

M. le chancelier et le conseil retournent à Compiègne, parce que M. le Dauphin y est, et qu'il ne peut être sûrement ramené ni à Paris, ni à Saint-Germain, ni au bois de Vincennes, parce qu'il y a de la petite -vérole.

Les Anglois ont fait leur paix avec nous et les HoUandois ; elle est signée et ratifiée ; ils y ont été obligés par le mauvais état de leurs afliaires , mais pourtant elle n'est point encore publiée.

On a publié, par toutes les paroisses de Paris, un monitoire très important, lequel contient plusieurs chefs d'accusation contre une certaine quiclante , etc. C'est un monitoire hardi , violent , médisant et ditfamatoire ; c'est une pièce dangereuse et diffamante pour les horribles choses qu'elle contient. On l'explique ici de madame de Fouquesoles , nièce de M. le président de Nesmes , fille et sœur de MM. Derbigny , maître des requêtes; elle faisoit ici la dévote et la trésorière des pauvres ; elle a emprunté plus de 700,000 liv. à plus'eurs particuliers, et après elle a fait un trou à la lune, et s'en est allée , ou s'est si bien cachée que l'on ne sait où elle est aujourd'hui. On lit ce monitoire à toutes les portes des églises, et dès que l'on en a arraché un, on y en met un auli'e , odeo veruin illud Domint Bmidii , popidus . lex, yrex ,

A FALCONET. b59

mundus ortmis fucit /lisfrioniam. Je vous baise les mains , et suis de toute mon àme votre , etc.

De Paris, le 29 juillet 1667.

LETTRE DCCLV. - Au même.

M. le premier président me retint hier à souper avec mon lils Carolus , après qu'on l'ut sorti de son académie de belle littérature. 11 nous a mis tous deux dans ce nombre avec seize autres honnêtes gens , qui composent cette compagnie, qui se tiendra tous les lundis depuis cinq heures du soir jusqu'à sept. Hier, mon fils aine, Robert Patin , prit possession lie la charge de professeur royal , dont je lui ai obtenu la survivance. Cela est arrivé de bon augure , car il a célébré par sa harangue son jour natal , étant né le 11*= d'août 1629. Je prie Dieu qu'il en jouisse longtemps. J ai tait élever mes entants avec grand soin et grande dépense , j'espère qu'ils en cueilleront d'agréables fruits. Il est vrai que nous sommes dans des temps assez malheureux où la vertu , dénuée de l'appui de la fortune, ne promet rien d'assuré. Brutus crieroit encore aujourd'hui s'il vivoit (l).

Monseigneur le Dauphin est malade. On fait ici des prières publiques pour sa santé. Oh ! Seigneur, que le malheur de sa mort n'arrive jamais de nos jours ! j'aimerois mieux mourir que de voir mourir à Gompiègne ce petit prince , qui est nécessaire à la France et même à toute l'Europe.

On tient ici pour assuré que les eaux lâchées des écluses par les habitants de Termonde en ont empêché le siège ,

(1) El dans quelle époque ne crierail-il pas ? les couleuiporains sont éternellemenl les mêmes , le siècle où ils vivent est le pire de tous; à leurs yeux , il y a toujours des étables d'Augias à nettoyer. Alais ou a beau dire et se plaindre , par la force même des choses , au-dessus du litit se trouve le droit, au-dessus du succès se place la justice; s'il en était autrement, toute société périrait. ^K. P.

GtiO I.F.TTIIES 1)F. (.11 P\TI\

et (|iie c'esl Lille en Flaiulre qui e>t aiijuui'iriiui a.ssiegt-e Je Sijis , ete.

De Paris . le 12 août KifiT.

LETTRE DCCLVl. — An nm,u'.

Aous avons ici un de nos collègues fort malade de différents symptômes <|ui le menacent de mort. Ce seroit pourtant grand dommage . car il est grand serviteur de Dieu , excepté le corps et l'àme. C'est notre maître le vénérable Elie Beda, autrement nommé, par son nom de guerre, le sienr des Fougerais.

On parle ici d lUi certain Parisien , nommé Saint-«ienis , jadis conseiller au Chàtelet , (pii, après avoir mal fait ses affaires, a été surpris et pendu dans Collioure, au comté de Roussillon , atteint et convaincu d'avoir voulu solliciter à défection et trahison, pour le roi d'Espagne, les principaux officiers de ladite ville. Oh! maudite nation, que tu es maliieureuse de tant aimer l'argent! C'est ce que l'empereur Charles- Ouint reprochoit à nos François (i).

On ne fait point de difficulté de croire ici que Lille se rendra bientôt au roi. C'est une grande ville , belle et riche, dans laquelle sont beaucoup de marchands à leur aise , qui aimeront mieux se rendre que de se laisser prendre et piller par nos soldats. Autre nouvelle : le tonnerre tomba avant-hiel* au marché aux chevaux , qui étoit plein de monde. Il y a tué un marchand , une femme, le mulet des cordeliers et celui qui le menoit vendre. Si bien que voilà saint François réduit à aller à pied , puisque le tonnerre a tué son mulet. Aujourd'hui nous avons encore eu un grand orage de tonnerre et de pluie qui a fait pem- à bien du monde; mais, Dieu nierci , personne n'en est mort. Je suis , etc.

De Paris, le 19 août K507.

;1) Mais qu'aurait dit noire auteur s'il eût vécu en l'an de grâce 1846 ? encore une fois, sir ol'nn nnnr lindii'. ' R. P. '

U:i TliK DCCI.Ml. — A" )nnnr:

Je vous iiiiuiclai hier (ce 24 août ) la mort du sieui' des Kougerais et de M. le président Viole; nous avons ujie autre mort tort étrange , c'est de M. <lu Buisson, contrôleur de la maison de M. le duc d'Enghien , (\m a éttî assommt'; ;i coups de maillet par ses domesticpies , dont il yen a trois prisonniers et (jui ont déjà confessé le t'ait ; cela est arrivé en Flandre. On dit (jue c'est une chose surprenante de voir conmient cet assassinat a été découvert; mais je ne m'en étonne pas, car Dieu fait des miracles à toute heure et à toute occasion, tant sur les méchants (jue sur les l)ons.

Les nouvelles de Flandre portent que le roi presse fort le siège de Lille, et que les Espagnols s'etibrcent d'en empêcher la prise, (pi'on la pi'endra pourtant dans peu de j(jurs. Notre armée va grossir de plusieurs côtés, tant par les six mille hommes de l'armée navale que M. de Beaufort a envoyés à Dunkerque que j)ar l'armée de M. le marquis de Créqui, (}ui étoit dans le Luxembourg, comme aussi par quelques autres légiments qui viennent de Bourgogne et de Champagne ; si bien que voilà une grande crise qui s'apprête pour une semaine ou deux. Je serai ravi de voir ce qu'a écrit votre M. P. Bari'a sur ies AOus de lu thérinqiic et de lu roiifertion d'hijor cint.he. On ramène M. le Dauphin de Compiègne à Saint-Germain ; on dit ([u'il se porte bien et qu'il n'a guère été malade; il est un peu trop mélancolique; je souhaitei'ois fort qu'il ressemblât au bon roi Henri IV, son bisaïeul , et non pas au roi Louis XI , qui étoit un homme d'esprit, mais dur, dangereux et même cruel ; il n'avoit pitié de personne , et traitoit trop rudement son peuple , propter peccafa popnlonan Deus sinit re<jn(jre tyraunwn.

Ceux de Lille parlementent; je prie Dieu que nous l'ayons bientôt et qu'elle nous demeure à jamais avec tout le reste des Pays-Bas. Les Hollaiidois se détient de nous, etontnolie voi- "^iiiage [)our bien suspect; ils en ont écrit au roi d'Angleterre.

6bi LETTRES DE CCI PATIN

qui a envoyé leur lettre k notre roi, qui aussitôt l'a envoyée ici à M. de Lionne, pour en faire ses reproches à l'ambassadeur d'Hollande, M. de Beuninghen,

j La capitulation est faite pour Lille; le roi y doit entrer dans trois jours. Le prince de Condé est dans Douai avec son fils malade.

Le roi veut donner des ordres à son armée plus utiles qu'on n'a jamais fait ; et sachant qu'il mouroit un grand nombre de soldats, même d'officiers, faute d'être bien secourus, il a envoyé quérir trois habiles chirurgiens de cette ville , les sieurs Turbière , Gavant et Bienaise , gens très entendus en la guérison des plaies (1). On dit qu'il ira aussi quelque bon médecin, pour gouverner cette barque médicinale, pour présider à l'hôpital de l'armée. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon àme votre , etc.

De Paris, le 26 août 1667.

LETTRE DCCLVIIL — Au même.

Je vous mandai hier, ce 31 août, comment Lille s'étoit rendue au roi malgré les efforts des Espagnols. On parle ici de le Deuin et de la magnilicence dont on recevra le roi à son retour de la campagne, après tant de villes prises. Dieu lui fasse la grâce de continuer ses victoires , et enfin de soulager son pauvre peuple de la campagne , qui gémit si malheureusement.

On va recommencer l'impression de V Histoire du cardinal de Richelieu , faite par le révérend père Lemoine, jésuite, sur les mémoires dudit cardinal, qui lui ont été fournis par

(1) La chirurgie militaire existait à peine; ce ne fut que longtemps après qu'un livre de quelque valeur parut sur cette brillante partie de l'art de guérir : c'est le Parfait cliirurgien d'armée , par Scipion Abeille, Paris, 1696. C'est le même qui avait fait imprimer une ISouvelle hiitoire des os. ornée de vers. (R. P.}

A KALCCXNEÏ. 663

madame d'Éguilloii , nièce diulit cardinal ; c'est le premier tome que l'on commence, il y en aura deux in-folio. Dieu sait comment cette histoire sera plâtrée , tant de la part de l'écrivain, , qui m'est fort suspect, que de celle du héros , qui véritablement a été un homme d'esprit , grand et relevé , mais emporté et passionné au dernier point , de la fortune duquel la France se fût heureusement passée. Il y a apparence que cette histoire sera réfutée par celle que nous promet M. ]\[athieu de Morgues , sieur de Saint-Germain , qui commence à la naissance du roi Louis Xlll jusqu'à sa mort. Ce M. de Saint-Germain ne veut point que son histoire soit imprimée de son vivant , mais seulement tôt après sa mort , et m'a dit qu'il l'a mise entre les mains de gens qui ne lui manqueront point. Notez qu'il est âgé de quatre-vingt quatre ans ; je ne souhaite point sa mort, et j'en serois bien fâché , mais je voudrois bien avoir vu cette histoire, de laquelle je lui ai ouï dire de très belles particularités, et d'étranges vérités, tant aux dépens du cardinal de Richelieu que pour la défense delà reine-mère.

Nous avons ici un honnête homme (|ui travaille à un autre ouvrage fort différent : c'est la vie du-bûiL-Erasme., qui ajété un srand et excellent personnage, qui mourut à Bàle l'an 1536, le 1-2 juillet. Il a eu le malheur de ne pas plaire aux moines ; mais cela lui est si commun avec tant d'honnêtes gens, que je ne conseille à personne de s'en affliger. Id cinerem aut mânes credis curare sepultos. Je ne serois point marri de voir tout cela avant que de mourir; mais quelqu'un dira que dans ces livres d'histoire il y aura bien des faussetés, peutêtre que oui; mais on répondra avec Sénèque : Quis unquam (ib historico fidem exeyit? hoc Imbet vitiwn misera mort alitas , ut veris fa/sa multa interdum misceantur. Tei'tullien a nommé en deux endroits Corneille Tacite, mendacionnn loquaclssimum. Hélas! quediroit-il aujourd'hui de tant d'historiens qui ont écrit en France depuis tantôt cent ans ?

On a mis prisonnier un gentilhomme qui faisoit des demi-

064 I.ETIKES DE cri TATIX

éciis d ui l'ciii^. il Vil bien des gens en Fiance qni l'ont delà fausse monnoie en diverses façons. Le roi est attendu le 6 de ce mois à Saint-Germain. On a aujourd'hui chanté le Te Deum pour la prise de Lille en grande cérémonie. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc. De Paris, le 2 seplembre 1667.

LETTHK DCCLLX. — Au même.

On parle ici d'une grande ligue faite entre François , Anglois et Portugois. Les HoUandois doivent aussi être de la partie ; mais ils ne parlent pas encore bon françois. Il y a encore quelque chose (pti les retient du tôté d'Espagne. Mais n'est-ce pas aussi quelque intérêt qui les touche par notre voisinage de Flandre. Il y a un vieux proverbe dans Aventin qui dit qu'il faut avoir le François pour ami et non pour voisin. On dit que le pape se fait fort aimer à Rome en ôtant des impôts que son prédécesseur avoit mis sur la gabelle. Plût à Dieu que nous puissions bientôt voir ici la même chose, de tant d'impôts que nos deux bonncta rouges ont par ci-devant mis sur nos denrées.

M. le premier président a marié sa lille aînée, comme vous savez , à M. le comte deBroglio , jeune seigneur de vingt-trois ans. J'ai aujourd'hui appris que sa seconde tille est accordée à M. le procureur-général , dont le bisaïeul étoit un très illustre personnage, M. Achille deHarlay, premier président du parlement sous Henri III , et qui fut le premier gendre de Christophe de Thou , père de Jacques-Auguste de Thou , (jui fut président au mortier, et qui nous a laissé sa l)elle histoire. Ce M. le président de Thou, (pu mourut l'an iGI7, a été père deFi'ançois-Auguste de Thou, qui eut la tète tranchée à Lyon l'an I6i2, et père aussi de M. le président de Tliou d'aujourd'hui et de madame de Pontac , femme do M. h' premier président de Bordeaux. Je suis, etc.

!)o Taris, le 9sepleail)re 1G67.

\ KALCnNHI. 665

LETTUL: DCCIA. — .\u mime.

On lit hier, ce 1 i septembre, de grandes réjouissiinces dans toute la ville pour la publication de la paix d'Angleterre. Le chancelier de ce pays-là est accusé de plusieurs fautes, comme d'avoir été cause de ce que les Hullanduis ont fait sur la Tamise, il y a environ deux mois, d'avoir, durant son autorité , confirmé plusieurs ventes que Cromwell avoit autrefois faites , et d'en avoir pris de l'argent, d'avoir fait vendre lUnjkerque.

Le roi a fait régler lalfaire des contributions pour la riandre, et en a donné l'intendance à quatre grands seigneurs, savoir: i>L>l. de Duras, du Passage, de Bel fonds et de (irandpré. Le roi a donné huit jours de vacances à MM. du conseil , Colbert, le Tellier et de Lionne. Lui-même vouloit aller à Villers-Coterets , en Picardie , y passer quelques jours avec M. et madame la duchesse d'Orléans , mais il n'ira point à cause de quelque petit démêlé inter idrmique junoaem.

L'empereur lève des troupes en Allemagne pour envoyer hiverner en Flandre ; mais on prendra encore quelque bonne ville avant qu'elles soient arrivées. Ce pourra bien être Valenciennes ou même Cambray; d'autres disent Aire, qui empêche le commerce de Saint-Onier.

On envoie des troupes en Catalogne pour y faire une armée de 10,000 hommes, afin d'empêcher les Espagnols de nous pouvoir imire de ce côté-là.

LWbrégé de l'Histoire de France in-quarto en trois volumes de M. de Mézeray est en état d'être achevé bientôt ; il n'y a plus que deux feuilles qui avoient été laissées et réservées pour (juelque raison particulière; il a fini en l'an 1610, à la mort de Henri IV, et n'a {)as osé entrer dans le tempétueux règne de Louis XllI. Je crois qu'il a suivi le conseil dOvide au premier livic des Fastes :

Hin (liciis, poslquani nosilros pcivenif ad aiuiu^ . Siibflitit iii nt'dio pra'!<ria liiiguo sono.

Je VOUS baise très humblement les mains , et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris , le 16 septembre 1667.

LETTRE DCCLXI. — Au même.

J'ai vu aujourd'hui trois quarfanaires en divers endroits , dont le plus jeune a plus de soixante ans , mauvais manteau pour l'hiver, senes chronicis morbis commoriuntur , quartann Jiwenibus formenfum, senibusmors. Un de ces trois malades est taxé à la chambre de justice à un million, qui est un mal que le quinquina ne peut ôter, qui pareillement n'ôte guère la fièvre quarte. Les moines et les empiriques font trop valoir cette poudre , mais le monde veut être trompé fl). Nous avons aussi déjà plusieurs rhumatismes fort douloureux. Ce sera bien pis l'hiver prochain , quand le froid aura empêché l'insensible transpiration , qui est si nécessaire , et quand on commencera à boire du vin nouveau. Il y a du bruit à Londres , où le prince Robert a donné un soufflet à un secrétaire d'Etat, nommé M. Hamilton. On dit que cette affaire sera cause qu'il y en aura de pendus, ce qui arrive souvent en ce pays-là par la félonie de ces insulaires , qui sont ordinairement gens cruels , méchants , poussés d'intérêt , et de diverse religion , Religio peperit scelerosa atque impio focta.

Nous avions en Pologne un de nos médecins , nommé M. Germain , homme d'hoimeur et savant. Il y étoit allé pour la défiiiite reine , et y a demeuré quelques années auprès d'elle; enfin, dès qu'elle est moi'te .sy//co//^' cflrf/?V/cr<, il est revenu à Paris. Il m'a aujourd'hui, ce 8 octobre, rendu visite, et m'a appris que tout ce pays-là est bien barbare pour

1; Malgré le* aFiathènies de (iiii Paliii . on voit que le quinquina n'était nullement abandonné. Ce fut quelque temps après que Louis XI V acheta vingt-quatre mille francs, du médecin anglais Talbot, une 1res bonne préparation de ce médicament. (R. P.^

:■., A FAIXONET. 667

la médecine. Heureux sont ceux (jui vivent en France, et qui y demeurent dans les grandes villes , telles que sont Paris et Lyon ; les autres même sont encore bien grossiers.

Un des nôtres , nommé Raphaël Maurin, qui étoit en Flandre , médecin de l'hôpital de l'armée , y est mort de lièvre continue. En voilà six en dix mois; si Dieu veut, il n'en mourra plus; au moins je souhaite de bon cœur qu'il n'en meure aucun d'ici à dix ans. Ce Raphaël Maurin étoit tilsde Jean Maurin , Provençal, qui mourut ici tout tabide, il y a quatre ans passés : c'étoient des Provençaux (jui avoient bien plus d'esprit que d'argent. Mais, s'il vous plaît, apprenez-moi qu'est devenu M. de Lorme. J'avois ouï dire qu'il avoit dessein de venir à Paris; Dieu le veuille bien conserver et vous aussi, et tout ce qui vous appartient.

Les Espagnols ont attrapé le courrier Héron , et lui ont pris un mémorial important, que le roi, qui est à l'armée, envoyoit à M. de Lionne, qui est à Paris. Ce mémorial étoit apostille de la main du roi sous tous les articles dont M. de Lionne étoit en peine, si bien qu'ils en ont découvert beaucoup de choses qui devroient être secrètes , et ils en sont tout glorieux. Le roi, de sa part, en est bien fâché et moi aussi. Je vous baise les mains , et suis de toute mon àme votre , etc.

De Paris, le 11 octobre 1667,

LETTRE DCCLXIL — Au même.

M. le prince de Condé ira bientôt vers la Franche-Comté , faire revue des troupes que nous avons en ce pays -là, et après avoir fait ici un tour, il partira tôt après pour faire la guerre en Allemagne, avec M. le duc d'Enghien, son tils unique. Les Suédois se sont déclarés pour nous , à la charge <|ue , quand notre roi voudra , ils entreront dans les terres de l'empire. On dit aussi que les Anglois sont de notre parti , et nos amis. Nous aurons pareillement une armée en Catalogne, de sorte qu'on peut croire qu'il fera bien chaud l'été prochain

668 LETTRES DE (ill PATIN

dans tout le voisinage tie la France. L'impératrice est accouchée d'un fils: voilà la maison d'Autriche l'ortifiée d'une tête dont elle avoit besoin ; mais cet enfant est encore bien petit ; qui n'en a qu'un n'en a point, wms homo, nullus liomo : les mâles , dans une grande famille , sunt fulcra et cohinmœ diufio-ii/tafis, (fMunt'is non //'(emitafis : l'éternité n'appartient qu'à Dieu, c'est un privilège ([ui est fort au-dessus de la condition mortelle.

Vous avez sans doute ouï parler d'une nouvelle traduction que les jansénistes de Port-Roval ont faite du Nouveau TestaiiiniU , (jui a déjà été inq^riiné plusieurs fois : plusieurs gens s'en louent l'ort; mais il y a ici , ce 16 octobre, un savant jésuite lorrain , père Maimbourg , qui tâche de la décrier, et (jui prêche contre tous les dimanches dans Saint-Louis, avec beaucoup de chaleur, d'animosité, et peu d'avantage, car les rieurs ne sont point de son côté. H attaque des gens (|ui sont très habiles et (jui se défendront bien, outre qu'ils ont bien des partisans. 11 court déjà quehjues feuilles de critiques contre lui ; mais on dit que tout cela ne sera rien auprès d'un livre qui viendra ci-après contre lui , et contre toutes les escapades qu'il a faites en la chaire, depuis qu il a entrepris de réfuter cette nouvelle version du youreau J'eskane/d, et tout au moins il a affaire à d'étranges gens, qui écrivent fort bien, et qui sont fort savants. Les jésuites ne manqueront pas toujours de reprendre ceux qui les haïront, comme les précepteurs du genre humain; mais je ne sais pas quand ils feront mieux que les autres, tout leur fait est h'\\\i\\ :cnmi/tuni cudunf (■iiri)u;n trivhdi; maiicfa. Je vous baise très hundjlement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris , le 18 octobre 1067.

LETTRE DCCLXlll. — Au même.

On paile ici de la paix , mais on ne lais^rc pas de penser à la guerre; il y a (pielipies mésintelligences entre nuu.s et les

llolliiii(l()is ; ils voiidroit'iil dtMiicuit'i' iiciilrcs dans notre liiicric avec les Espagnols , mais le roi leur ;1 inan<l('M|n'il ne vent point de cette neuti'alit(''. M. de lielt'onds a défait 700 lionimes de la garnison de Cambray qui alloieiit à la picor(''e.

La peste est bien Ibrte à Lille en Flandre; ils ont envoyé au roi des députés pour le prier de retirer de ladite ville la moitié de la garnison , fini est , disent-ils, si grosse, qu'elle y est superflue. Il est ici mort un conseiller de la grand'chambre, nommé M. Benoise; il n'a été que quatre jours malade, et est mort aux champs ; il étoit tlls d'un maître des comptes, qui en sa jeunesse avoit été petit secrétaire de la chambre de Hem-illL Ce conseiller étoit aux champs, il a été surpris d'un rhumaiisme interne dans la poitrine; il n'a pas été assez tôt secouru et a été étouliéen quatre jours , sans avoir été saigné, ce qui l'auroit pu guérir et empêcher la suffocation.

Madame la duchesse d'Eiighien est accouchée aujourd'hui , ce 5 novembre, d'un garçon. Voilà grande réjouissance à la maison de Condé , et même à la maison royale par ce nouveau prince du sang ; le l'oi en a témoigné une grande joie, et en a aussitôt envoyé faire son compliment à M. le Prince, à M. le duc d'Enghien et à l'accouchée. Il n'est jamais trop de princes du sang quand ils sont sages; mais de ces autres petits principions, tels qu'étoient ceux de Lorraine, il y a plus de cent ans et au-dessous, il n'y en a eu que trop, l'histoire de 1588 et les États de Blois en font ample foi, aussi bien que l'histoire de Charles YI , des deux ducs de Bourgogne , Jean et Charles , et de Louis , duc d'Orléans, traîtreusement massacré l'an 1^07, qui fut grand-père de Louis XII , père du peuple, qui a été un des meilleurs rois qui aient jamais été en France. Je vous baise les mains , et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, le 21 novembre 1667.

LETTRE DCCLXIV. — Au

Il y a ici de bonnes gens qui disent que l'on traite de la paix, et je prie Dieu qu'elle soit bientôt conclue au soulagement de tant d'honnêtes gens qui souifrent trop durant la guerre, à l'avantage de toute la France et même de toute la chrétienté; mais il y en a d'autres qui veulent passer pour bien plus fins, qui se moquent de cette prétention de paix; ils disent que le roi aura 8 ,000 hommes le mois de mars prochain , et que quelque offre qu'on tasse au roi , comme il est le plus tort, l'Espagnol n'en aura point medleur marché que d'abandonner les Pays-Bas.

11 y a ici des gens bien étonnés pour la taxe que le roi a nouvellement laite sur diverses charges, comme des huissiers de la cour, procureurs de la cour, procureurs du Chàtelet et commissaires même. Les conseillers du Chàtelet sont taxés à 15,000 livres , et néanmoins il y en a d'entre eux qui ont payé 22,000 écus de leur charge. Ce qui en fait encore crier d'autres en une autre manière, c'est qu'après cette Saint-Martin, le roi veut que les nouvelles ordonnances de son Code soient exactement observées, de quoi se plaignent fort hautement les procureurs utriusque fori. M. l'archevêque de Paris a défendu (ce 20 novembre] la lecture de la nouvelle version du Aouveau Testament, faite par 31M. les jansénistes de Port- Hoyal , et menace d'excommunication ceux qui auront la hardiesse d'y contrevenir. On ne lait pas grand état de celte défense ; maître Gonin est mort , le monde n'est plus grue ; cette excommunication est brutum julmeii, dont il n'y a plus guère que les sots qui en fassent état. Je pense que les jansénistes feront là-dessus de belles réflexions, et peut-être aussi de bonnes réponses.

J'ai été aujourd'hui (ce 18 novembre) chez M. le premier président à l'assemblée de cette Académie qu'il tient tous les lundis, où l'on dit de Jort bonnes choses. Le P. Rapin, qui

A FALCUNET. 671

est un jésuite très savant , y a discouru sur la préférence de Virgile à Homère, et a fait des merveilles. M. le premier président a demandé si personne ne s'opposoit à ce sentiment: voyant que tout le monde se taisoit , il a voulu que mon Carolus parlât, se souvenant (juil lavoit autrefois entretemi sur la gloire d'Homère. Je fus ravi de lui entendre dire que , se voyant forcé de répondre à un adversaire de la force du père Rapin, il se trouvoit bien embarrassé; qu'animé pourtant du commandement qu'on lui en faisoit, et de l'audience dont on l'iionoroit , il feroit souvenir la compagnie de quelques avantages d'Homère sur Virgile; qu'il n'y auroit jamais eu de Virgile s'il n'y avoit point eu d'Homère ; que celui-ci a fait le plan, que l'autre n'a que poli; qu'Homère a été universellement reconnu pour le père de la philosophie , de riiistoiie, de la poésie et de la littérature ; que tous les siècles lui ont décerné des honneurs qu'on n'attribuoit qu'aux rois ou aux dieux; qu'on lui a élevé des statues par toute la Grèce; qu'on s'y est servi des monnoies qui portoient son nom et son portrait , et que les plus grandes villes du monde se sont toutes attribué la gloire de sa naissance ; qu'il avoit des médailles des Smyrniens et d'autres peuples en sa faveur, et qu'enfin rien ne se trouvoit de pareil dans la fortune de Virgile , dont la faveur d'Auguste faisoit le plus bel endroit. Uu'en direz-vous , monsieur, pour un plaidoyer fait sur-lechamp ? M. le preujier firésident lui en témoigna beaucoup de satisfaction , et même en soupant , il lui dit : Je ne sais comment votre père l'entend, il vous devoit laisser au barreau , nous vous aurions ilonné d'autres emplois que de soutenir la réputation d'Homère.

J'ai vu ce matni malade un capitaine qui prend intérêt à la guerre , et qui a peur de la paix ; mais il dit pour consolation que, si le roi fait la paix , il enverra des troupes en Pologne et en Candie contre les Turcs; ainsi à (juelque chose malheur est bon ; les grands États ressemblent à ces corps sanguins

(t/-2 LETTItKS DR liTI CVTIN

qui ont besoin d'être saignés souvent et désemplis en diverses façons pour empêcher qu'ils n'étoiîffent.

M. de Brousselle , conseiller aux requêtes du palais, est moit de la pierre qu'il avoit en la vessie ; il n'a point voulu être taillé, à quoi il étoit exhorté il y a longtemps. Il étoit neveu de celui pour qui on lit des barricades l'an 1648. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 24 novembre 1667.

LETTRE DCCIAV. — Au mm,p.

Je suis bien aise d'apprendre qu'on achève l'édition de la Pliysiolngie et Pntlto/ogie âe Gaspard Hofmann, chez M. Anisson ; car j'ai encore de lui deux autres manuscrits très bons, qui pourront (|uel(iue jour paroitre quand j'aurai été assez heureux de trouver quelque libraire qui en voudra entreprendre l'impression.

Dans peu de temps le roi. la reine et M. le Dauphin iront à Saint-Germain, d'où, après quelques jours , ils partiront pour aller plus loin, et ils ne reviendront que longtemps après. On dit qu'ils iront vers la Lorraine , et qu'on a arrêté tous les grands bateaux qui sont sur la rivière pour y envoyer du canon, et que cela menace la Franche-Comté. On dit aussi que l'électeur de Brandebourg donne au roi douze mille hommes

On dit de mauvaises nouvelles de Candie , et qu'enfin les chrétiens la perdront , puisque les Turcs s'y obstinent si fort, et que les Vénitiens ne la peuvent conserver. L'Europe est aujourd'hui, ce '6 janvier, presque en pareil état qu'elle fut l'an 1453 , lorsque Mahomet prit Constantinople. 0 do/or I

Comme le roi va bientôt sortir de Paris , il a mandé à messieurs du parlement qu'ils vinssent le trouver au Louvre pour recevoir ses ordres avant que de partir ; ce sera pour demain à deux heures.

A FAI.r.ONET. p,*3

On a soupçon de la (idélitô du duc d(! Lorraine, et on craint (|u'il n'ait traité de nouveau avec la maison d'Autriche, et c'est ce qui lait aller le roi de ce coté-là. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 17 janvier 1668.

LETTRE DCGLXVI. — An mémo.

Je vous écrivis dernièrement touchant l'affaire de mon fds, à laquelle je m'attendois que la connoissance de la vérité et le secours de nos bons amis pourraient remédier; mais '.'espérance, selon le sentiment de Sénèque , est ir songe d'un /loiiitue qui ceille. Néanmoins, puisqu'elle est une vertu, je ne la vùulois pas abandonner quoi qu'il en dût arriver, car il est permis même aux plus méchants de songer et de se tromper. Tout le monde le plaint, personne ne l'accuse, et hors de quelques libraires, il est aimé de tout le monde. Cependant ilest absent et nous l'avons obligé de s'y résoudre malgré sa stoïcité. Il avoit toujours espéré (jue la justice du roi s'étendroit jusqu'à lui, mais nos eimemis ont eu trop de crédit. Cependant , pour adoucir notre plaie, on dit : r que c'est par contumace que son procès lui a été fait, comme à un honmie absent qui n'a pu se défendre; 2" que ça été par commission souveraine et particulière sans droit d'appel, ce qui est extraordinaire et marque d'autant plus le dessein qu'on avait de le perdre ; 3° que la plupart des juges ont reçu des lettres de cachet et de recommandation sur ce qu'on avait besoin d'un exemple. Mais h. quoi peut servir cet exemple? Est-ce (jue tandis que les Hollandois et autres impriment des livres d'histoire, et principalement de la nôtre, dont les auteur» sont à Paris, on pourra ôter aux particuliers l'envie et la curiosité de lire ces nouveautés? 4° On allègue que c'est un liitmme de grand crédit, (jui étoit luilre })artie secrète, qui m. 43

(>74 LETTRES DE (.l( PATIN

puussoit à la roue et (|ui brigiioit contre noiL> (l), parce (liron a trouvé parmi ces livres quelques volumes du factum de M. Fouquet et de l'histoire de l'entreprise de Gigéri. Que ne punissent-ils donc les auteurs de ces livres? Que n'en empèclient-ils l'impression en Hollande, ou que l'on n'en apporte en France? Tous ces livres et d'autres pareils ont été vendus à Paris par les libraires au Palais et à la rue Saint- Jacques. C'est faire venir l'envi»' de voir ces livres que l'on veut supprimer et cacher avec tant de rigueur. Je m'en rapporte à ce qu'en dit Tacite dans ses Annales , livre quatre , chapitre 34 , en parlant de Cremutius Cordas. C'est donc à bon droit que tant de gens demandent ce que Juvénal a dit quelque part de Séjan : Sed quo cecidit suh crim/ne? où est ce grand crime? qu'a t'ait cet homme pour être si injustement traité? On a nommé trois livres, savoir, un plein d'impiété; c'est un livre huguenot, intitulé : l'Anatomie de la Messe, par Pierre Dumoulin , ministre de Charenton ; comme si l'inquisition étoit en France ; c'est un livre de six sous. Paris est plein de tels livres, et il n'y a guère de bibliothèques où l'on n'en trouve et même chez les moines; il y a liberté de conscience en France, et les libraires en vendent tous les jours. 11 est même permis à un homme de changer de religion et de se l'aire huguenot , s'il veut, et il ne sera pas permis à un homme d'étude d'avoir un livre de cette sorte, car il n'en avoit qu'un seul exemplaire. Le second étoit un livre, à ce qu'ils disent, contre le service du roi; c'est le Bouclier d'Etat qui s'eet vendu dans le palais publiquement, et auquel on imprime ici deux réponses. Le troisième est V Histoire galante de la conr , qui sont de petits libelles plus dignes de mépris que de colère. Je pense que ces trois livres ne sont qu'un prétexte, et qu'il y a quelque partie secrète qui en veut à mon fds et qui est la cause de notre malheur. J'espère que Dieu , le temps et la phi-

'1) Cet homme de grand crédit était Colbert, qui ne pardonna jamais à aucun des parlisans de Fouquet. R. P. }

losopliie nous délivreront et nous mettront en repos ; et en îiltentlant, Seigneur Dieu, donnez-nous patience. 11 faut être en ce monde enclume ou marteau. Je ne me suis jamais donné grand souci ; mais en voici bien tout d'un coup à mon âge de soixante-sept ans. 11 faut supporter patiemment ce à (|uoi on ne peut apporter aucun remède. Enfin , Dieu l'a voulu ainsi.

On dit ici que les Hollandois sont bien empêchés à donner contentement au roi , qui leur a dit en parlant à leur ambassadeur extraordinaire , M. Beuninglien : Le jeu roi mon gmnd- /jère volts a élevés , mon père vous a conservés , et moi Je vous ruinerai quand je voudrai , si vous n'êtes sages. Voilà parler dignement et en grand prince tel qu'est le roi, et comme Longin le sophiste, en son livre du Snbliuie , loue Moïse d'avoir dignement fait parler Dieu en la création , loiisqu'il l'introduit en disant : Que ma parole soit faite. Dieu nous veuille, par sa sainte grâce conserver un si bon et si sage prince. On dit que si la paix étoit faite nous verrions bientôt le siècle d'or, .le consens de mourir dès que je l'aurai vu ; et cependant j'espère que le roi par sa bonté et sa -justice me rendra un jour mon tiis Carolus, en qui je mets toute ma consolation (l). Je suis, etc.

De Paris , le 7 mars 166S.

LETTRE DCCLXVII. — Au même.

Hier mourut ici un fameux avocat en parlement nommé M. Langlois. MM. Braver, Pijart et Petit l'avoient traité. Il leur dit , par une fantaisie de malade , qu'il ne vouloit plus rien faire. Il prit 31. Daquin le père qu'il a encore quitté , et se mit entièrement entre les mains de voti'e M. Picoté de Be-

^1) Ses vœux ue furent point ré.ilisé.s et il en mourui de chagrin.

iK. P.;

()/6 LETTRES DE OtU PATIN

laistre , qui lui promit de le guérir bientôt : aussi lui a-t-il tenu parole , car en peu de jours il l'a envoyé en l'autre monde : Igncwus et ignants nebul.o disertum patronum i/tisit in cœlum. Ce Belaistre est étourdi comme un hanneton ; il tâche de payer de mine et ne sait ce qu'il fait. Il dit le mois passé chez un de mes malades, qui étoit apoplectique, que si les médecins de Paris vouloient consulter avec lui, il leur apprendroit à guérir toutes ces maladies de tète : toutefois ce malade mourut quatre heures après.

On parle ici de finir la chambre de justice , de supprimer tous les greffiers , et de réformer la chambre des comptes en y faisant suppression de grande quantité d'officiers , et mihne tous les officiers des cours souveraines qui ont été créés de^ puis l'an 1635. On parle aussi d'une suppression de la plupart des officiers de la gabelle , dont le grand nombre est cause de la grande cherté du sel. Cela fera bien parler du monde ; Mais il y a ici bien des plaintes depuis trois jours contre un grand froid qui a gelé les vignes d'ici alentour, et qui s'est communiqué jusqu'en Champagne et en Bourgogne ; mais ce qui est bien fâcheux pour d'autres , c'est qu'on dit qu'il n'y aura aussi cette année guère de fruits, qui est une autre manne pour de pauvres gens (l). La paix est faite; on dit (jue c'est la paix de M. Colbert. Je suis , etc.

De Paris , le 12 mai 1668.

(1) L'iiiconslance du climat de Paris, on le voit, fut de toutes les époques ; le printemps y est surtout la saison la plus dangereuse et la plus j)ertide. Les anciens ont vanté le moi» de mai parce qu'il est magnifique dans les climats où ils écrivaient. 11 en est tout autrement dans notre pays , et l'on connaît à ce sujet le mot de V^ollaire. A Paris , on a conservé la tradition que le 31 mai 1793 , le jour même où la Convention nationale condamna si odieusement les Girondins, il y eut une gelée si forte, que tous les fruits de la terre périrent en parlie; les vignes surtout en éprouvèrent un dommage considérable. Voyez la note t. 1[, pag. 76, 305. (R. I'.;

A lALCONtT. 677

LH:TTKE DCCLXVUl. — Au whne.

J'ai reçu le livre de M. Goiitier, qu'il vous a déclic, et dont j(! suis bien aise. Mais, à propos de livre, qui est celui que M. Spon m'a mandé être achevé à Lyon , savoir, V Histoire du ministère du cnrdinul Mazariu . et un autre de FeOriOus , infolio, imprimé depuis peu à Lyon, fait par un médecin italien? J'en écris un mot à M. Spon , et le prie de me les envoyer.

On voit ici force soldats congédiés qui ont une épée au côté, point d'argent et qui demandent l'aumône; ils trouvent plus de charité dans la ville de Paris qu'ils n'en ont trouvé en l'armée.

Le roi a reçu du pape un chapeau rouge pour faire un cardinal, duquel il fera présent à qui il voudra ; plusieurs croient (jue ce sera pour M. l'archevêque de Paris. Le roi envoie au pape six mille hommes pour les employer où il voudra; on croit qu'il les donnera aux Vénitiens pour les employer contre les Turcs en Candie; ils ne le sauroient être plus utilement.

Le carrousel, destiné pour les plaisirs de la cour, à Versailles, est remis au mois prochain, quelques uns disent jusqu'après les couches de la reine.

Nous avons ici un des nôtres extrêmement malade , qui est M. Germain Préaux, âgé de soixante-quatre ans, et qui pis est, c'est d'une rechute; ce seroit dommage qu'il mourût, car c'est un savant homme, honnête et digne de vivre. M. votre lils le médecin, que je salue de tout mon cœur, le connaît, il a été son professeur en botanique. La maladie de Soissons cesse , mais il y en a bien autour d'Amiens ; c'est peut-être le passage des soldats qui en est cause. Bon Dieu ! qu'il arrive bien des malheurs au monde , dont les gens de bien ne sont point coupables! Je lis dans mes mauvaises heures, et à mon loisir, pour tâcher de me consoler, le livre de Justus Lipsius , de Comtantia; mais tout cela m'étonne et presque me ren-

678 LETTRES DE GlU PATIN

verse l'esprit , sic me i/jsum decipio , et rideo me , je n'ai besoin que de patience , car tout le monde est plein d'embûches, de malice et d'affliction.

Madame de Villequier , fille de M. le Tellier, âgée de vingtsix ans, est ici fort malade; je souhaite fort qu'elle guérisse. Je vous baise très humblement les mains , et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris, le 22 juin 1668.

LETTRE DCGLXIX. — Au même.

Quelque envie que j'aie de vous écrire et de vous donner de nos nouvelles , j'ai demeuré là faute de matière. Il y a quatre jours que mourut ici madame de Villequier, fille de M. le Tellier, secrétaire d'Etat. Elle a été emportée de la petite vérole et étoit grosse de trois mois. Voilà une grande affliction pour cette famille , et moi-même j'en ai grand regret. Mais il faut prendre patience, la mort n'épargne personne. L'on dit qu'il Y a eu sédition dans Dole par la populace contre MM. du parlement. Hélas! que le monde est malheureux sous le masque d'une fausse politique avec laquelle il est aujourd'hui gouverné! MM. du parlement, les trois chambres assemblées, ont condamné à mort par contumace M. Tilier, receveur des consignations, qui s'en alla il y a tantôt trois ans hors du royaume , sans dire adieu à personne , en emportant beaucoup d'argent à plusieurs à qui il étoit dû. Cet homme étoit fils d'un avocat. Il a été conseiller à Metz, puis maître des requêtes , puis intendant des finances ; enfin receveur des consignations, et puis banqueroutier. Jadis un empereur romain disoit : Omnia foi et nihil expedit. J'ai fait toute sorte de personnages, et cela ne m'a servi de rien. M. Tilier pourroit aujourd'hui en dire presque autant. On tient pour certain qu'il est à Venise , quoique la plupart le croient en Hollande. Vale.

De Paris, le 27 juin 1668,

LETTRE DCCLXX. — Au mrhne.

Vous aurez pour nouvelle de ce pays que le lieutenantcriminel travaille au procès d'un prêtre accusé de sorcellerie ; mais je ne crois point à ces bagatelles. Delrio n'en a (juo trop dit , de même que Bodin dans sa Démonomanie , quoicpi'il n'y crût pas lui-même et qu'il soit mort juif (i;.

L'n savant HoUandois, nommé Martinus Schoockius , professeur à (Ironingue en philosophie , est mort chez l'électeur de Brandebourg, où il avoit été appelé par ce prince pour y décrire l'histoire du pays. Il a fait beaucoup de livres et étoit fort savant en diverses sciences ; mais il étoit grand ennemi de M. (îronovius , qui est aujourd'hui le docteur de Leyde le plus émineut. Ce Martin Schoockius est celui qui avoit écrit entre plusieurs traités un de l'aversion que plusieurs ont pour le fromage , un traité de la bière qu'il m'avoit dédié, et un de la fermentation.

Il fait ici fort chaud, mais il y a peu de malades; la raison en est dans Hippocrate ; c'est que les saisons sont comme elles doivent être quand il fait bon été ; car alors il n'y a pas de dérèglement des saisons qui cause bien des maladies.

Deux voleurs d'église et de saints-ciboires ont été ce iuatin condamnés au Chàtelet à avoir le poing coupé et être brûlés tout vifs , ce qui a été exécuté aujourd'hui. Je suis , etc.

De Paris, le 27 juillet 1668.

(1) Cet ouvrage de Bodin est en effet rempli de préjugés et de superstitions ridicules ; ce qui est d'autant plus étonnant que l'auteur n'avait que des principes relii;ieux très relâchés , bien qu'il ne soit pas mort juif ainsi que le dit notre auteur. Ce même Bodin est l'auteur d'un livre intitulé la République, où l'on prétend que Montesquieu a pris ce qu'il a dit des climats ; mai< Bodin, lui-même, n'a fait que répéter, et souvent fort mal, les idées d'Hippocrate sur ce sujet. N'oyez le Traité de l'air, des eaux et des lieux, dans les OEuvres complètes d'Hippocrate , par .M. Littré , Paris , 1840, t. II , pag. 12. (R. P.)

680 LEilUES DL (AI l'AIIN

LETTRE DCCLXXl. - Au même.

Il y a ici bien des gens qui parlent d'une nouvelle guerre; mais je crois que c'est qu'ils la désirent, et qu'ils s'ennuient déjà de la paix; car autrement il n'y a nulle apparence.

Il est ici mort ce malin un vieux marchand de grande réputation, âgé de près de quatre-vingts ans , nommé Robert Poquelin, et après-midi on a mis un tableau à la croix du Trahoir pour huit Normands qui ont fait un vol insigne de 28,000 livres entre Coùtances et Caen ; ils sont condamnés comme insignes voleurs à être rompus tout vifs , mais ils ne l'ont été qu'en peinture.

On parle de M. le prince pour être roi de Pologne ; mais le grand-duc de Moscovie demande la couronne pour son fils aîné, qui sera quelque jour grand-duc, et en cas de cette élection , il offre de se faire catholique romain.

Il y a de la peste à Rouen en sept maisons , et en quatre à Reims; il n'y en a plus à Soissons. On parle aussi du duc de Neubourg pour roi de Pologne , et du prince de Bade-Baden.

La querelle des jansénistes et des jésuites continue toujours; mais ceux-ci ne peuvent venir à bout de faire condamner les (]uatre évêques. On dit que M. l'évèfjue de Beauvais, (jui est comte et pair de France, ne peut être condamné à Rome. Il n'y a que MM. du parlement qui puissent lui faire son procès. Il y a un livre nouveau contre les jésuites intitulé : La tltéologic morale des jésuites , in-quarto; on l'imprime en divei's endroits in-octavo et in-douze. Je vous baise très huniblement les mains, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 4 août 1668.

LETTRE DGCLXXII. - Au même.

Il y avoit ici un médecin qui étoit venu d'Amiens tout e.vprès pour faire fortune ici, et ([ui avoit de grands secrets

A lAlXiINli 1 . 681

de la belle chimie, à ce (lu'il disoit , (|ui est mort ici en deux heures d'une fine et forte apoplexie. Le médecin s'appeloit du 3Ioulin, grand charlatan et fort alfamé. C'est dommage (|u'il soit mort pour lui-même et pour les siens. Il se vantoit d'avoir un certain sirop de mars, avec lecpjel il |)romettoit des merveilles et vendoit des pilules à (|ui il jiouvoit.

Un des nôtres, nommé Antoine Uul'lin, s'est tait cliartieux. Les chartreux et les capucins sont les deux espèces de moines que j'aime le mieux. Ils ne se mêlent point des atiaires du monde. On ne les voit point au palais, et je n'entends personne qui se plaigne d'eux. 31. Seguin, médecin de la feue reine-mère Anne d'Autriche, s'est fait prêtre pour le salut de son àme. L'on dit qu'il s'en va aussi renoncer à la Faculté. Il a les mains garnies ; il ne sort pas de là , comme Bélisaire, les mains vides. Il a de bons bénéfices et bien de l'argent. Pru'inium faciturnitatis et /idelifafis.

In Imc urbe nostixi popidoritL'r mine (jraxsntnr elfcrtii» quiddin mol i y nus , sed nonduni pestilens et contacjiusus ^ dijsentei'in et mesenterica et Itepatica , quœ venœ sectione , refri gérant i uni et Icniter astringentium usu indiget et blandiorihus rotliartieis : dicmn vero , et dysenteria , intest inor uni affeetus febrilis , frequentibus indiget enematis, sed refrigenmtibus ex planiagine, centinodia , etc. Vale.

De Paris, le 28 août 1668.

LETTRE DCGLXXIII. — Au même.

On parle d'une ambassade du grand -duc de Moscovie. Le roi partira le ISseptembre pourChambord, qui est une maison royale près de Blois. M. de Guénegaud , secrétaire d'État, a reçu ordre de se défaire de sa charge. On croit que c'est pour 31. Colbert, qui est aujourd'hui , ce 2 septembre , le Topanda, et tout-à-fait dans le ci'édit. On dit que lui seul fait tout, etqu'd va faire trois nouveaux trésoriers de l'épargne , de nouveaux intendants de finances et de nouveaux grefliers du conseil.

Nous avons ici un fort savant homme , de condition et de probité , qui a presque achevé la vie d'Erasme , et par là vous voyez qu'il y a encore d'honnêtes gens au monde qui chérissent la vertu. Il y a 200 ans qu'il étoit en nourrice , car il naquit l'an 1467, et à mon gré , il a été dans le christianisme le plus bel esprit après Saint-Augustin et Saint-Thomas-d'Aquin , n'en déplaise à quelques moines qui ne l'aiment point , parce qu'il les a trop décriés et trop bien dépeints.

Il n'y a point ici de malades , sinon quelques dysenteries. Pour de la peste , il n'y en a point du tout. Celles de Bruxelles et de Rouen ont fait grand bruit, mais, par la grâce de Dieu, guère de mal. Je vous avertis que je n'ai point reçu le livre de M. Bonet, médecin de Genève , que M. Spon vous avoit délivré pour moi. On dit qu'il y a un certain abbé qui compose la vie du cardinal Mazarin. S'il découvre tous seslarcins et ses tromperies, il faudra plusieurs volumes.

J'ai eu de bonnes lettres d'Allemagne; j'y apprends qui; mon cher fils Carolus s'y divertit en voyageant et visitant les honnêtes gens. Il a depuis peu été a Francfort , où notre bon ami M. Schefïer l'a très bien reçu , ainsi que M. Lotichius , M. Horstius et autres gens de lettres. On m'écrit qu'il ne fait qu'étudier, et qu'il ne s'afflige point trop d'avoir quitté son pays. SecK/'us sine crimine vicit. L'électeur Palatin lui veut beaucoup de bien , et l'invite deux fois la semaine à dîner avec lui, et le fait appeler à tous les divertissements de la cour. Il s'est même offert d'écrire au roi en sa faveur; mais Carolus est un stoique qui dit ne vouloir son retour à personne qu'au roi : c'est un prince sage , dit-il ; on m'a persécuté en son nom ; il me fera revenir quand il voudra. Si cela n'arrive pas, je dirai avec Cujas et quelques autres: 0 inijrata patria , non habebis ossn lam. J'ai bien plus d'envie de le voir qu'il n'en a de retourner. Mon Dieu , quand sera-ce ? Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, le 13 septembre 1668.

A FALCUNET. 683

LETTRE DCCLXXIV. — Au même.

Le roi est encore à Clianibord , ce 18 octobre, mais on dit qu'il sera de retour à Saint-Germain le 23 de ce mois. On dit que l'affaire des jansénistes est terminée malgré tout le crédit des jésuites , puisque le pape et le roi l'ont ainsi désiré, dont les bons pères sont fort en colère. M. Arnauld a vu le nonce du pape, qui lui a fait grand accueil , et lui a promis merveilles ; mais le père Annat est fort mal content de cet accord, qui s'est fait sans conseil , et même sans son consentement.

Madame la duchesse d'Engliien est accouchée d'un second fils. Voilà la maison royale , et en particulier celle de M. le Prince fortifiée d'une tête.

M. Colbert a fait arrêter prisonnier un de ses principaux commis, nommé M. Deschiens, et l'a fait mener à la Bastille, mais on n'en sait pas encore les raisons. Les grands sont sujets à être trompés, et d'être infidèlement servis : lurri ndor ft auri color multo.s habenf Ulfcebros ad peccamlam : il avoit autrefois déposé contre M. Fouquet, qui avoit été son maître. M. Roulier le jeune, maître des requêtes, a (ce 20 octobre) la commission de lui faire son procès, et a déjà commencé de l'interroger.

M. le maréchal de Turenne s'est enfin converti; il a abjuré son hérésie dans Notre-Dame, entre les mains de M. l'archevêque de Paris. On dit qu'il deviendra connétable , et qu'il se remariera , car il est veuf de la fille de M. le duc de la Force ; c'est un excellent homme, et qui est aimé de tout le monde. M. le duc de Verneuil , âgé de soixante-huit ans, riche de plusieurs bonnes abbayes, sera enfin marié à la fille de M. le chancelier, qui est veuve de feu M. de Sully. En tout âge on fait des fautes, mais ce n'est pas à nous de les examiner. Le roi a aujourd'hui (ce 23 octobre) rendu une visite éclatante à M. Colbert ; il avoit tous ses gardes avec l'épée ime. On dit que M. Colbert a , ce 24 octobre, la goutte et un peu

684 LtTlKLr^ DE Gl I l'AIl.N

do dysenterie; c'est (|ue sa tète travaille trop. Il y a plusieurs grosses dépositions contre ce M. Deschiens , qui le pourront accabler; il est si riche qu'il a fait envie : cito dives vel est iniquus , vel iniqui Itœres.

M. le cardinal Antoine, grand aumônier de France, et archevêque de Reims , est ici attendu pour ces fêtes prochaines pour sacrer M. Tabbé le Tellier, qui est coadjuteur de Reims. On dit que le roi donnei'a au roi de Pologne, Casimir, les bénéfices de M. de Verneuil. Le roi sera ici le 7 novembre. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 2 novembre 1668.

LETTRE DCCLXXV. — Au même.

Je vous remercie de la vôtre que je viens de recevoir. Dimanche prochain , M. le Tellier sera sacré en Sorbonne pour coadjuteur de l'archevêque de Reims , par M. le grand aumônier. Pour M. de Turenne, les huguenots, qui sont en peine du motif de sa conversion, demandent en riant, si , en qualité de catholique romain , il trouve le vin meilleur qu'auparavant. Ils sont pourtant bien fâchés de ce changement. Je suis bien aise d'apprendre que M. de Lorme soit votre voisin à Lyon, et que M. votre fils le fréquente, car je me persuade qu'il lui aura fait part de quelques belles connoissances, mais je le prie qu'il ne se laisse point emporter à ses hyperboles, quand il s'agira de l'antimoine. Je sais bien qu'il purge beaucoup, et même trop. Il purge souvent le corps et l'àme en même temps. Il doit y avoir grande différence entre un homme sage et un charlatan. Vous savez que l'on ne peut procéder et aller trop sûrement en besogne quand il est question de purger les corps malades , principalement à Paris , où les corps sont merveilleusemejit délicats. Nos remèdes doux y agissent tout autrement et bien plus sûrement que les chimi-

A FAI.CONET. 6R5

(jiios. ,Itî VOUS j)iiis juror (|u"ils ont ici perdu Ifui'ciu'dil, V.uOiiatil , (les Fougerais, Rainssant sont en ploinlj ; ceux (jiii ii\sti'iit (le la cabale sont étourdis du bateau. \ "/e. IJe Paris, le 10 novembre 1008.

LETTRE DCCLXXM. — Au même.

Les boulangers de petits pains ont ici un gros procès contre les cabaretiers et hcjteliers. Ceux-ci accusent les boulangers de faire leur pain avec delà levure de bi('ri', et non avec du franc levain Les cabaretiers sont accusés de frelater et mixtionner leur vin. C'est M. du Laurens, conseiller de la grande chambre, (jui est le rapporteur de ce procès, dans lequel sont aussi enveloppés plusieurs autres chefs ; outre que les ciiarcutiers y sont aussi mêlés, qui sont accusés pour leur salé. Voilà trois métiers de Paris qui sont bien échauffés les uns contre les autres. MM. du parlement ont député six mi';decinsde notre Faculté desquels je suis l'ancien ; MM. Brayer, Blondel, Feraut , Courtois et Rainssant; ce dernier est tout jeune, et n'est encore guère capable de juger; mais c'est qu'il est médecin de la Conciergerie. Nous nous assemblerons un de ces jours là-dessus, et ferons le procès à cette levure de bière, qui n'est qu'une vilaine écume.

M. l'abbé le Tellier a été sacré en Sorbonne , pour coadjuteur de Reims, par M. le cardinal Antoine, grand aunituiier de France. M. A. Arnauld , docteur de Sorbonne , fait ici plusieurs visites chez ses amis en toute liberté; son livre contre le ministre Claude est sous la presse Le roi ira bient(H au palais pour l'extinction de la chambre de justice, à la réserve de quelcpies particuliers pour la suppression de plusieurs oflices , et entre autres de secrétaire du roi. M. Descliiens est hors de prison , et a payé sa taxe.

,M. Cnibert est au lit de la -outlc : le roi et M. le duc d(h'-

léans lui ont rendu visite. Je vous baise les mains, et suis de toute mon âme votre , etc.

De Paris, le 13 novembre 1668.

LETTRE DCCLXXVII. —Au même.

On dit que le roi viendra au parlement le 8 de février, et ce pour la polette, et que sur la fin du même mois, il partira d'ici pour un voyage de Provence. On dit qu'il nous vient ici de la part du Grand-Seigneur un chiaoux. Je vous envoie avec la présente une thèse nouvelle qui n'est point mal faite , et que j'espère qui vous agréera.

Nous avons ici perdu depuis peu un honnête homme , nommé M. Cramoisy, âgé de quatre-vingt-quatre ans, qui étoit le roi des libraires. On parle fort ici des amourettes de la cour et des courtisans. Jadis un savant Anglois, nommé Joannes Sarisberiensis , évêque de Chartres, fit un livre f/e niigis Curiaiiuni; s'il vivoit aujourd'hui , il auroit assez de matière pour en faire deux autres (I).

On dit qu'enfin nous perdrons Candie , fanfa fait ignavia ntque socordia eorum quorum interest. Les Turcs se moqueront de nous , et nous pilleront ; et puis sera vrai ce qu'a dit Claudien in Bnffiman , lib. 2. Mais n'ont ils pas raison, puisqu'on les laisse faire? (n-ficis /ù(ro/xr rofervis ludihrio pra'dœqiw datur.

Enfin le roi accorde la polette à MM. du parlement et à plusieurs autres officiers, hormis à MM. les trésoriers de France, et aux deux parlements de Bretagne et de Metz; mais elle n'est accordée qu'avec beaucoup de restriction, etc., et pour trois ans seulement , après lesquels le roi ne veut plus qu'il y ait de polette. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris , le 6 février 1669.

1) Voyez la note ci-dessus, pag. 321.

A KALCONET. G87

LETTRE DCCLXXVIll. An même.

Plusieurs officiers tremblent ici de peur, faute de la polette (jue l'on attend de la bonté du roi. On parle ici d'une nouvelle guerre entre l'empereur d'Allemagne et le grand-duc de Moscovie, contre les Turcs. L'épigramme latine que vous avez trouvée dans ma dernière, AinorVescams, a pour auteur Steph. Bachot, méd. de Paris [ï], sur un écuyer du comte de Cursol , qui , de regret de n'avoir pas été correspondu en amour, d'une demoiselle qu'il aimoit, se poignarda devant elle; il n'est pourtant pas encore mort : s'il en meurt, on le

(1) Cet Etienne Bachot était un médecin aussi célèbre par son savoir que par son esprit et son mérite littéraire. Ses épigrammcs latines lui firent surtout une grande réputation. Il était né à Sens et il mourut à Paris le 18 mai 1688 , âgé de qualr6-\ingls ans. II a publié beaucoup d'ouvrages et des thèses assez curieuse.-. Nous n'en citerons que les suivantes :

Est ne medlcus pJiilosopJius biOio: .'' Atfirm. 1646.

An pair util in natos abeant semine morea P Affirm. 1649.

An Venus hystericis? Affirm.

Cette dernière thèse fit scandale ; on n'osa la soutenir aux écoles. Elle fut imprimée en 1674.

Son ouvrage ayant pour titre : Apologie ou défense pour lu saignée contre les calomniateurs, Paris, 1646, in-12, fit sensation dans le temps ; mais l'ouvrage le plus remarquable de Bachot est celui qui porte ce litre : Parerga seu horœ subscesicœ , Paris 1686, in-12. C'est un recueil de poésies latines , aujourd'hui très rare. L'auteur le dédia à Louis lioucherat , chancelier et garde des sceaux. Bachot devint dés lors célèbre. Benserade lui adressa une épigramme qui commence par ces

vers •

Grand poêle et grand inédeciu , Quel géiiie e^t égal au vôtre ?

Charpentier va plus loin , il s'écrie :

Fflix ciii geminas cojtcessit Delius artes, .^ternâqiif deilii cingere fronde comam.

688 LETTRES DE GlM PATIN

mettra dans la confrérie de ces amoureux fous dont parle Virgile, 6 Énéid. en ces beaux mots :

Pro.rima deinde tcnent mœsli loca , qui sibi Icthum, Insontes peptrere manu, lucemque perosi , Projeccre animas : quam relient œthere in alto . Nunc et pauperiem et duros per ferre labores.

Madame d'Eguillon , nièce du cardinal de Richelieu , faisoit travailler sur ses Mémoires un jésuite, nommé le père le Moine, pour prouver à la postérité le crédit que ce favori avoit eu sur l'esprit du roi. Le premier tome étoit sous la presse, qui eût été bientôt suivi du second, mais on a changé d'avis, et on a tout-à-fait quitté la besogne. Madame d'Eguillon payoit 1 ,500 livres par an pour la pension dudit père et de celui qui écrivoit sous lui. Est-ce qu'il falloit un jésuite pour écrire l'histoire d'un cardinal? ou plutôt n'est-ce point que les bons pères passetîns ne se voient guère plus en crédit, et qu'ils ne pourroient honnêtement soutenir tant de mensonges et de flatteries qui seront là ?

Plusieurs François reviennent de Candie , et entre autres M. le comte de Saint-Paul et M. le duc de Rouennois. Je vous baise les mains , et suis de tout mon cœur votre , etc.

De Paris, le 22 lévrier 1669.

LETTRE DCCLXXLN.. Au m>hnp.

La pauvreté et la polette font belle peur à bien du monde, et en empêchent bien de dormir à leur aise. Jamais le monde ne fut si pauvre ni si misérable de mémoire d'homme, et néanmoins la ville est pleine de fous qui courent les rues comme des corybantes mas(iués et non masqués, tandis que les gens de bien prient Dieu dans les églises, ou sont cachet

A I- ALr.ONET. nSO

dans les maisons. On st; plaint ici tout haut de la misère dn temps ; mais il y en a bien plus qui ne savent comment s'en mettre à couvert. Pour moi , j'ai toute ma vie présenté à Dieu la requête de Salonion , (|u'il ne me donnât ni pauvreté ni richesse , mais je tremble quand je vois tant de désordres.

Vn lionnète homme m'a dit aujourd'hui que monseigneur le dauphin apprend merveilleusement bien, qu'il est fort gentil , et qu'il sera quelque jour bien savant. Dieu lui fasse la grâce de passer Louis IX en sainteté, Louis XII en probité, et Henri \\, son bisaïeul, en vaillance, en bonté et en raison, pour ne pas dire son propre père, notre bon ro' Louis XIY en tout. Les pères de la société sont ici fort humiliés : les jansénistes ont remonté sur leur bête Dejuiis un mois en çà , plusieurs ouvriers ont travaillé à relier le livre de M. A. Arnauld contre M. Claude, ministre de Charenton. Il en a présenté un au roi, et après aux grands de l'État. Aujourd'hui on en promet la vente dans peu de jours. On dit que le ministre Claude a promis de se rendre catholi(jue, et d'aller à la messe comme M. de ïureime, si on peut lui répondre à deux objections qu'il a faites dans son livre, et surtout il prétend (luil y a eu changement de doctrine environ le x*" siècle.

Enfin nous avons passé la fête des fous. Les joui's gras sont passés, le carême est venu, et plût ii Dieu qu'il s'en fût aussi allé. Le bruit court déjà qu'on a tàté le pouls au ministre Claude, et qu'il branle au manche. Vous savez bien qu'il y a divers moyens desquels Dieu se sert pour attirer à soi les hommes ; la vertu des ministres n'est pas plus à l'épreuve que celle des pères de la société, qui n'en refusent que le moins ([u'ils peuvent, ni les capucins non plus. Le Plufus d'Aristophane est un Dieu <[ui est aujoui'd'lmi f(»it iii\oqné dans ce siècle. Je suis, etc.

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