NOTICE SUR QUI PATIN. XXIV
au-dessus de ces puérilités pédantesques qu'on a honorées du nom de rhétorique, il converse uniquement avec son lecteur. Loin d’être un artiste en phrases, occupé de ce fard de style d’un auteur de profession, on trouve en lui un homme à libres allures, disant fièrement et hautement ce qu’il pense. La promptitude du trait, le tour et la vivacité de l'expression, énergique ou adoutie, mêlée de sel ou de miel, la hardiesse du mot, la saillie imprévue, la familiarité charmante et naturelle, prouvent l'étendue et la flexibilité d'esprit de cet illustre savant, Peu d'écrivains ont mieux su, comme on l’a dit, darder sa pensée et l’enfoncer dans l’attention. On sent qu’il y a toujours en lui un excédant de sève et de fougue juvénile. Gui Patin a surtout une supériorité incontestable dans l’art difficile et délicat des portraits en peu de mots, et la faculté précieuse de donner à scs idées souvent justes une expression toujours heureuse, Quoi qu'on en ait dit, ces Lettres sont l’œuvre d’un bon esprit et d'un homme de cœur qui sait allier la hardiesse, ou si l’on veut la ténacité de la pensée aux exigences de l’honnête et du juste.
Ce qui précède doit faire aisément présumer que le style est parfois bizarre et incorrect, Gui Patin, nous l'avons dit, n'était pas rhéteur et n'avait nul souci de le paraître : aussi la phrase coule de sa plume comme elle jaillissait de sa pensée, vive, animée, sérieuse, familière, marquée d’une forte empreinte, mais souvent peu châtiée; et pourtant, il est rare que la raison ait été mieux armée de force et de logique; jamais l’épigramme n’a été lancée avec plus de justesse, de sans-gène et de
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belle humeur. Soit qu’il donne carrière à la mobilité de ses inspirations, à l’entrain de ses idées, à la pétulante vivacité de son esprit ; soit qu’il jette des aperçus profonds sur notre destin, sur les sciences, sur les événements politiques, sur les mœurs, car, ainsi qu’il le dit, ses Lettres sont de la marchandise mélée, on peut étre sûr qu'il plaira et qu'il instruira. On se représente toujours, depuis Molière, un médecin de cette époque comme un pédant roide et gourmé, écrivant en style Purgon, toujours prêt à cracher du grec et du latin : eh bien, qu’on lise ces Lettres, et l’on sera pleinement détrompé. Certes, le lieu commun, ce signe évident de servitude intellectuelle, en est sévèrement banni; tout est facile, spontané , fécond et varié. Madame de Sévigné dit du père Bouhours : L'esprit lui sortait de tous les côtés. Jamais l'application de cette réflexion ne fut peut-être plus juste que pour Gui Patin. Il ne s'agit pourtant pas seulement dans ces Lettres d’un feu d'artifice de mots piquants et de plaisanteries ; on y trouve encore un savoir réel et substantiel, on vit constamment sous le charme d’une causerie tout à la fois instructive, sans cesser d’être spirituelle et agréable, L'auteur prend aisément tous les tons, depuis le plus grave jusqu’au plus enjoué, depuis le rire amer et sardonique du philosophe chagrin jusqu’à la cynique jovialité de Rabelais.
Une chose qu'on ne saurait contester, c’est que, quand on a lu ces Lettres, la société où vivait Gui Patin est parfaitement connue. Il semble qu'on voit agir, parler, vivre l’auteur, ainsi que tout ce qui l'entoure, sa famille; ses anis, ses confrères, ses contemporains; on est cum-
NOTICE SUR UUI PATIN. XxXxVH plétement au fait de leurs passions, de leurs intérêts, de leurs affaires ; on s’identifie en quelque sorte à cette société active , remuante, passionnée , à ses mœurs, à ses usages, aux troubles qui l’ont agitée. C'est le point de vue le plus vrai, le plus sûr, parce qu'il est plein de faits, de mouvement, et comme palpitant de réalités. Assurément on ne se douterait guère que ces Lettres aient été écrites à l’époque où l'hôtel de Rambouillet exerçait son empire sur la littérature, que c'était le temps des précieuses, des raffinés d'amour, car on n'y trouve absolument rien des finesses de ce petit bel-esprit alors en pleine faveur. C’est une plume vigoureuse, spirituelle, qui, sans platitude rectiligne et ennuyeuse de style, discourt à l'aise sur une infinité de sujets ; on y reconnaît un de ces libres penseurs qu’enfanta le protestantisme , ayant quelque chose de la sévérité des sectaires du moyen-âge. L'érudition, les sciences, les belles-lettres, les événements, les querelles politiques et scientifiques , les peintures de mœurs en sont le fond et la substance; en un mot, on y vit du siècle même de Gui Patin. « Les recueils épistolaires, dit M. de Chateaubriand, quand ils sont longs, offrent les vicissitudes des âges ; il n'y a peut-être rien de plus attachant que la correspondance de Voltaire, qui voit passer autour de lui un siècle presque tout entier. » Sans prétendre établir de comparaison entre le patriarche de Ferney et notre auteur, on peut néanmoins dire qu’ils ont quelques rapports en effet, avec la différence des temps, du moins de la position. Gui Patin est souvent, comme Voltaire, fécond et pittoresque, conteur amusant, journa-