KL NOTICE SUR GUI PATIN
peu élevés, La noblesse, le clergé, étaient exempts d'impôts ; le scandale de la vénalité des charges était porté au plus haut degré ; les corvées, les exactions de tout genre ne laissaient aucun répit au peuple ; puis venaient les luttes des grands corps, les déchirements, les révoltes, les partis de soldats répandus dans les campagnes, les duels, les assassinats fréquents, les disettes répétées. Le pain était très cher et le reste à proportion, en sorte que les souffrances du peuple étaient extrêmes. Partout un manque absolu d'ordre et de législation intelligente, ou bien des règlements génants, absurdes, contradictoires. Louis XIV régnait, mais il ne gouvernait pas encore, et Colbert n’était qu'un commis. Qui s'étonnera maintenant de voir un homme de la hauteur d'esprit et de cœur de Gui Patin s’indigner contre un semblable état de la société, dire crument la vérité, déchirer le masque de certains hommes, et s’écrier que son temps est la lie des siècles, venimus ad fecem sæculorum ?
Quelques personnes, ne jugeant Gui Patin que d’après sa réputation de causticité, n’ont vu en lui qu'un narrateur indiscret et menteur, un écrivain sans gravité aucune, ou même, il faut le dire, un railleur impie, une espèce de satan-bouffon, indigne de toute créance. Mais les critiques qui ont proféré de pareils jugements ou n’avaient pas lu les lettres dont il s’agit, ou n'avaient pas réfléchi aux événements et aux mœurs du temps de la Fronde, à l’état de cette société encore barbare sous bien des rapports. F2 geritur res, la force décide de tout, dit souvent Gui Patin. Toujours
NOTICE SUR GU4 PATIN. x£i est-il qu’à part quelques préjugés de robe ou de position, avec le ton rude et acerbe de son style, il proclame la vérité ; il ne sait pas plus la farder que la cacher. Ajoutons encore une remarque importante, c'est que ces lettres n'étaient point destinées à la publicité. Le lecteur ne doit jamais l'oublier, il s’agit d’une correspondance intime ; ce sont des confidences faites pour ainsi dire de cœur à cœur, d’un ami à un ami; il est aisé de s’en convaincre en les lisant. Or, personne n'ignore cette liberté de pensée, d'expression, qui a lieu dans de pareilles correspondances. D'un côté, le style manque de cette pureté, de cet apprêt que prend tout auteur destinant son œuvre à l'impression; puis la forme épistolaire permet de dire ce qu’on tairait devant le public. C'est dans l'intimité, c’est dans le huis-clos de l’amitié, pour ainsi dire, qu'on trouve cette arrièreboutique de la conscience dont parle Montaigne. Eh bien, l’on doit se féliciter qu’il en ait été ainsi pour Gui latin: ses lettres sont peut-être moins ornées, moins bien écrites dans le sens académique; mais la force, la verve, la spontanéité passionnée, auraient probablement disparu, précisément ce qui en fait la valeur et le charme, ce qui excite l'intérêt et soutient l'attention du lecteur. En général , trop de purisme énerve et rend timide. Cette réflexion n’a point échappé à Bayle : « Si, dit-il, les lettres de Gui Patin eussent été destinées à la publicité, nous trouverions moins de faussetés dans son ouvrage (1), mais aussi nous n’y verrions pas au na-
(1) Faussetés qui n'ont jamais été démontrées au moins pour le plus grand nombre, quoi qu'en dise le célèbre critique.