CHARLES ET JACQUES SPON
Le nombre des-éditions qui ont paru des £Leftres de Gui Patin est une marque si certaine du goût que le public y a trouvé, qu'il est inutile de prévenir le lecteur sur le mérite de celles-ci. Elles ont été écrites à Charles Spon, aussi célèbre par la profondeur de son érudition que par son habileté dans la pratique de la médecine qu'il exerçoit à Lyon. Une conformité d'inclinations , de sentiments, de profession et de génie pour la critique, avoit uni ces deux savants , et leur commerce littéraire n’a été interrompu que par la mort du premier (2).
Ces sujets de liaison étroite entre deux hommes de ce carac-
(4) Nous réimprimons cette notice de la première édition, à cause des éclaircissements qu'elle renferme. Cctte édition fut publiée en Hollande par le docteur Nicolas Mahudel, en 1718. (R. P.)
(2) La famille Spon était originaire d'Ulm, en Bavière : Charles Spon , l'ami de Gui Patin , naquit à Lyon, le 95 décembre 1609; il y
tère ne pouvoient produire que des ouvertures de cœur très sincères dans les lettres qu'ils s’écrivoient : aussi remarquera-t-on dans celles-ci plus de sel, plus d'ingénuité, des jugements historiques plus libres sur la vie, sur les mœurs et sur les ouvrages de quantité d'auteurs; plus de faits anecdotes (sir), touchant les événements d’une minorité, touchant les familles et les personnes qui se sont distinguées par quelque endroit, et pour le moins autant de bons mots que dans celles qu'on a déjà vues.
Jacques Spon , si connu par ses recherches sur l'antiquité, fils de Charles, auquel elles sont écrites, en faisoit tant de cas, qu'il les conservoit soigneusement ; et c’est immédiatement de lui qu’un homme du pays de Vaud, où il est mort, les a eueset a permis qu'on les imprimât, les regardant comme nécessaires pour remplir les vides qui paroissent dans le recueil de celles qui ont été mises en dernier lieu en trois tomes. Il eût été à souhaiter qu'on eût pu joindre à celles-ci les réponses de M. Spon. Il faut espérer que quelque occasion favorable nous en procurera la découverte {1).
cxerça la médecine avec distinction. Son fils dit que quand on le venait chercher pour deux malades, l’un pauvre ct l’autre riche, il n’hésitait Jamais à aller voir le premier, attendu que le riche avait autant de médecins qu’ilen voulait. Îl publia divers vuvrages, et notamment les À phorismes et les Pronostics d'Hippocrate , sous le nom heurcux de Sibylla medica, livre qui fut dédié à Gui Patin. Îl mourut le 21 février 1684, douze ans après son illustre ami. (R. P.)
(1) Ce Jacques Spon dont il est question ici, fils de Charles, naquit à Lyon en 1647. Quoiqu'il fat docteur en médecine, il s’adonna à la science de l'antiquité. S’étant réuni à un gentilhomme anglais, nommé Vehler, il parcourut la Dalmatie, la Grèce, une partie de la Turquie, elc., et la Relation de son voyage est encorc très estimée, Comme il était protestant , on le persécuta en France, et il se retira en Suisse; mais dénué de tout, accablé par la misère, il entra à l'hôpital de Vevay, où il mourut le 25 septembre 168$, Pannéc même de la révocation de l'édit de Nantes.
Les vœux de l’auteur de cette notice n'ont point été exaucés. Les ré: ponses de Charles Spon , ainsi que celles des autres correspondants de
LETTRE CELX. — À M. Ch. Spon.
J'ai reçu la vôtre du sieur Columbanus, qui est un honnète homme : vous m'avez obligé de m'en donner la connoissance. Je me repose sur votre parole touchant M. Dechamp. Je vous garde des thèses, et ai mis avec icelles un nouveau catalogue des docteurs de notre école qui s’imprime de deux en deux ans, aussitôt qu'il y a un nouveau doyen. J'ai pensé l'être tout de bon ; car on a coutume d’en nommer trois, que l'on met dans un chapeau, unde qui primus a veteri decano depromitur, ille est decanus. MM. Perreau , de la Vigue et Patin ont dansé ensemble dans le chapeau. Le sort, qui m'est toujours contraire, et qui jamais ne m'a été favorable, tomba sur M. de la Vigne, qui est un excellent homme et très digne de cet honneur, qui est accompagné d’une très lourde et très pénible charge. Dieu vous fasse la grâce de pouvoir recouvrer vos manuscrits d'Allemagne! Je m'étonne fort comment on n'envoie point ici le premier tome de Zacutus, duquel pas un de nos libraires n’a encore rien reçu. Pour la Framboisière | 1), je puis bien vous donner un bon avis , c'est que j'ai céans la copie toute revue et corrigée, que l'auteur même, qui étoit fort mon ami, m'a laissée avant que de mourir, le tout écrit de sa propre main. Si celui qui le fait réimprimer y veut penser, je la lui enverrai : il pourra en obtenir un privilége, et le tout ne lui coûtera que quelques copies, qu’il me donnera , et une couple pour vous, pour votre peine. Prenez la peine de voir s’il est encore assez temps. Pour le Commentaire sur les épidémies d’Hippocrate , j'ai grande envie de le voir. Vos libraires de Lyon, qui cherchent à imprimer quelque chose qui se débite aisément, devroient imprimer la Sagesse de Charron ou les Cul-
Gui Patin, sont décidément perdues, ce qu’on doit à jamais regretter.
L'indifférence et l’incurie des héritiers de l'illustre auteur des lettres
sont véritablement inconcevables ct impârdonnables. (R. P.) 4) OEuvres de N. Abr. Delaframhoisière , Lyon, 4644. in-fol. (R. P.\
doques d'Érasme , in-octavo, comme autrefois a fait Gryphe : ou bien plutôt ses épitres, qui sont un bon in-folio, très bon, mais très rare, et en récompense très nécessaire, corruptissimis hisce temporibus. Mais je ne suis s'ils ne craindroient pas les loyolites, qui voient plus clair qu'Argus, qui totus oculeus fuësse perhibetur. M. G. Duval, notre ancien doyen, fait ici im primer quelque chose, de Scriptis Medicis, qui est une bagatelle de l'autre monde, cui subjunget orationem publice habitam de numero quaternario, à cause des quatre licenciés de notre dernière licence. Cette harangue ne sera pas mauvaise. Dabo ‘peram ne careas, comme de toute autre chose qui viendra à ma connoissance.
Je vous prie de me mander qui est M. Meyssonier (1), médecin de Lyon, qui a été ici quelque temps : je n'ai qu’un petit in-quarto de lui de Doctrina febrium. J'apprends qu'il a fait quelque autre chose ; s’il se peut recouvrer facilement, je vous en prie, combien que je n'ai pas fort bonne opinion et des livres et de l'auteur. Je vous prie de vous souvenir de l’an de la mort de Dalechamp. On attend que M. Dupleix soit venu de Gascogne pour mettre én vente’ son troisième tome de l'Histoire romaine, in-folio, lequel ira depuis la bataille de Pharsale jusqu’à Charlemagne. M. l’évêque de Belley est tout de nouveau piqué, particulièrement contre les loyolites. Cette nouvelle querelle fera naître de nouveaux livres, j'en attends de bons de sa part; car il fait tout autrement mieux que de coutume quand il est en colère. On dit qu'on a imprimé à Lyon quelque chose sur la mort de Cinq-Mars et de Thou, cujus manibus bene precor. Je vous prie de me faire la faveur que j'en aie deux exemplaires, s’il ya moyen, et m'obligerez d'être toute ma vie, monsieur, votre très humble , etc.
De Paris, le 24 novembre 1642.
(1) Lazare Meyssonier, né à Mâcon en 1602, mort à Lyon en 1672. R. P.
LETTRE CLXI. — Au même.
fl y a longtemps que je dois réponse à votre dernière, laquelle est datée du 30 décembre de l'an passé, et qui m'a été apportée céans en mon absence, parce que vous y faites mention d'un paquet que vous m'envoyez. Pour l'exécution de M. de Thou, je l'ai céans de Lyon, et a été aussi imprimée à Paris. J'ai aussi un traité de votre M. Meyssonier, qui est inquarto, de l'an 1641 : Vova et arcana doctrina febrium, etc., s'ilest en votre paquet, il n'importe; j'aime mieux l'avoir deux fois que point du tout. Je vous remercie de la description que vous m'avez faite du persunnage. Comme vous êtes bon, vous n’en dites pas encore tout le mal que vous en savez, et que je devine aisément de ce que j'ai vu de lui. Pour l'avenir, je souhaite qu'il ne fasse rien imprimer autre chose , s'il n'est mieux que par ci-devant : il s'est déjà assez acquis d’honneur , je lui conseillerois volontiers d'en demeurer là. Je vous prie de vous souvenir de tout ce qu'a fait le Père Labbe, et particulièrement de celle qui est à l'honneur du feu cardinal, intitulé Mysterium, comme aussi du Zabulæ historiæ trium- " phalis, etc. Le cordelier de Buchanan est une rare pièce ; je vous prie de ne la pas négliger, si jamais vous la rencontrez; elle est bonne pour vous et pour moi. Buchanan, qui a été un homme incomparable , a bien accommodé en son latin le prétendu patriarche des capucins, et Florent Chrétien lui a bien rendu son change en français. Le franciscanus est commun eu latin ; je l’ai bien en françois, mais il n’est pas à moi : c'est uue rare pièce, ef opyusculum auro contra charum (1). J'ai vu en cette ville deux feuilles du Sennertus , que Huguetan imprime à Lyon, in-octavo. On m'a dit qu'il aura environ trente feuilles : je pense que l'édition en est achevée à l'heure que j'écris ceci. Ne vous donnez pas la peine de m'en envoyer,
(1) Voyez la note tome [ , page 231, en rectifiant le mot charus mis pour charum,
j espère que nous n'en manquerons pas : je pense que ce sera un bon livre. Nos libraires n’ont aucun droit sur ce livre. Pour nos thèses, bonnes ou mauvaises, il n'en échappe point : j'en ai céans un paquet pour vous. La première année du cours sera achevée à Pâques, et alors je les délivrerai à qui vous voudrez. Pour les deux traités de Gaspard Hofmannus, je les ai vus ici : ils sont en un petit volumein-douze, avecle portrait de l’auteur, qui est septuagenarius. Ce livre seroit bon à être imprimé. Pour le livre Beverovicius intitulé £xercitatio in Hipp. aph. de Calculo, ad cl. Salmasium, etc. , je l'ai céans il y a longtemps : c'est une réponse à M. Saumaise, in cujus fine leguntur aliquot epistolæ , entre lesquelles il y en a une de votre M. Meyssonier et une aussi de moi. L'auteur est bien de mes amis, qui a mis Jà-dedans une de mes épiîtres sans que j'en susse rien. Il m’en avoit aussi envoyé une copie de Hollande que je n'ai pas reçue ; si néanmoins vous en désirez, il y aura moyen de vous en faire tenir, comme aussi du livre du savant M. Saumaise Interpretat. Hippocrat. aphorism. de Calculo.
Pour tous les autres livres qui sont sur le catalogue de la foire de Francfort, je les ai. J’ai fait vos recommandations à MM. Moreau et Bourdelot. Ici est en vente le troisième tome de l'Histoire romaine de M. Dupleix depuis huit jours. Le troisième tome est depuis Jules César jusqu’à Charlemagne; deux autres restent qu'il fera. Maintenant il travaille à l'Histoire de M. d'Épernon : c'est l’auteur même qui me l'a dit. On imprime en Hollande un livre de M. Saumaise : de Lingua Hellenisticu, adversus Dan. Heinsium. Samuel Maresius, ministre françois à Bolduc, a fait tout fraîchement deux livres in-octavo : Concordia discors et Antichristus revelatus contra Hugonem Grotium. W\ écrit fort bien; je les ai vus chez un ami à qui ils ont été envoyés; mais je pense qu'il nous en viendra pour notre argent. Je vous baise très humblement les mains, et suis, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris , ce D février 1643.
LETTRE CLXIIL — Au même.
Je vous donne avis que j'ai reçu votre paquet tant attendu, et votre lettre aussi responsive de celle que je vous avois écrite. J'ai présenté vos deux livrets à M. Moreau, qui vous en remerciera ; il m’a dit que vous lui aviez écrit depuis peu. La Présence des absents ne vaut pas le diable, et encore moins que son auteur même; il ne vaut pas le papier bleu dont il est couvert : c’est un petit in-octavo que le bureau d'adresse vend cinq sols; dès que vous l'aurez vu, vous en: serez dégoüûté. Le gazetier est logé chez Guillot le Songeur depuis la mort de son protocole, qui le portoit contre nous; mais, Dieu merci, il a plié bagage :
il est en plomb l'excellent personnage, Qui de nos maux a ri plus de vingt ans, eic.
Pour le portrait de M. de Thou dernier mort, je n'en ai pas oui parler. S'il se fait, dabo operam ne careas. Pour celui du père qui a fait cette belle histoire, et qui est mort ici l'an 1617, j'en ai un à votre service in-folio fort approchant du naturel; j'en recouvrerai bien aisément de son logis. Mais à propos du dernier mort, je vous veux indiquer une chose de lui, laquelle si vous ne savez, VOUS Sera Sans doute agréable. Inter Hugonis Grotii Poëmata, il y en a un sur la fin intitulé : Sylva ad Fr. Aug. Thuanum. C'est un poëme très excellent , plein de très bons avis et de beaux mots fort bien choisis, et entre autres y parlant de la religion, et disant qu'autrefois on n’en faisoit ni métier ni marchandise (1), comme on fait aujourd'hui. Il ÿ a dit ces mots qui valent de l'or : Cum rudis el simplez, nondum se fecerat artem religio. Si vous prenez la peine de lire toute la pièce, j'espère qu'elle vous plaira, et que si ce pauvre malheureux eût cru M Grotius, qu'il seroit encore en vie (on a fait
(1) Gui Patin n’a certainement pas pris ces expressions à Molière.
ve
ici en une petite taille-douce le portrait de M. de Cinq -Mars ). M. de Bourdelot se gardera bien d'écrire de la digestion. Il fait comme font les évèques de France, à ce que dit du Moulin : il quitte et quittera toujours hardiment la lettre dominicale pour s'arrêter au nombre d'or. Il a un maître à servir duquel il apprendra mieux que d'aucun autre l’économie de sa fortune.
Entre autres choses qu’on a faites sur M. le cardinal, on a fait une bonne rencontre sur M. de Thou. On dit que quand madame de Pontac, sœur du défunt, alla en la chapelle de Sorbonne jeter de l’eau bénite à son Éminence, qu’elle lui dit ce que dit la sœur du Lazare à Jésus-Christ : Domine, si fuisses hic, frater meus non fuisset mortuus. Et avant que de quitter le pauvre M. de Thou, quem l'ugeo nimium arerb& morte extinctum, je vous dirai que la vraie cause de sa mort est dans l'histoire de M. son père, sub. Francisco 2, tom. I, pag. 743, de l'édition de Genève, le cardinal qui func regnabat, ayant résolu et dit en son esprit : on père a mis mon grand-oncle dans son histoire , tu seras dans la mienne. On a fait de beaux vers latins dont je vous ferai part si vous ne les avez. Le dernier finit par là :
Vera loqui si vis, discilo sæva pati.
Le roi a été mal il y a quelques jours; mais il est Dieu merci mieux, hormis que le bon prince amaigrit fort. Il est à souhaiter qu’il nous dure longtemps, car nous n'eûmes jamais tant affaire de lui. On dit ici que la révocation du sol pour livre est arrêtée; je ne sais pourtant pas quand elle s’effectuera. Madame de Saint-Georges, gouvernante de Mademoiselle, fille de Monsieur, frère du roi, est ici morte il y a trois jours. Le roi a fait mener aux Carmélites de Saint-Denis sa n'èce pour y demeurer jusqu'à ce qu'on l’ait pourvue d'une autre gouvernante. Le roi est en colère contre le comte d'Harcourt à cause qu'il ne veut pas aller commander une armée cet été en Italie, et aussi à cause de quelque brouillerie qu'il a eue avec le cardinal Mazarin.
Si jamais vous écrivez à Augsbourg ou en quelque autre lieu, faites-moi la faveur d'y chercher un petit in-quarto imprimé à Augsbourg l'an 1607, intitulé : Vita Joannis Vincentii Pinelli, etc., qui a été un excellent homme, et duquel il est souvent parlé dans la vie de M. Peiresc, conseiller de Provence, qui a été faite par M. Gassendi, et qui fut ici imprimée chez Cramoisy il y a trois ans. Cette dernière est bien plus ample que celle de Joan. Vinc. Pinellus, et contient de belles particularités dignes de vous. Je vous baise très humblement les mains, et suis, monsieur, votre très humble, etc.
Le Paris, ce 3 do mars 1643.
LETTRE CLXIIL. — Au même.
Pour réponse à votre dernière, datée du 10 de mars, je vous remercie premièrement du nouveau paquet qu'avez fait pour moi, que j'attendrai avec toute sorte de patience. Vous m'avez bien obligé pour les trois livres que vous m’envoyez. Me voità dorénavant bien avant in œre tuo. Il faut chercher les moyens d'en sortir. Pour nos thèses, voilà la première année de notre cours achevée, et ne se fera aucune thèse en nos écoles qu'au mois de novembre, qui est à dire dans huit mois d'ici. Vous . ne trouverez pas grand goût à celles de cet hiver dernier; mais l'hiver prochain elles récompenseront, elles seront toutes de pratique et de pathologie. Néanmoins je vous dirai, tandis que nous sommes sur les thèses, que si vous êtes curieux de cetle marchandise, je pourrois bien vous en donner plusieurs, vu que je les ai toujours conservées tant qu'il m'a été possible, et que j'en ai céans plus de sept cents en bon ordre, et outre ce un grand nombre de doubles: et pour ce faire, vous n'auriez qu'à me mander qui sont celles que vous avez par un catalogue daus lequel vous n’auries qu'à me marquer le nom du bachelier sous un tel président, et aussitôt accingam me ad opus, ul amico meo satisfeciam. J'en ai une fois donné un cent
de toutes différentes à un mien ami qui m'en fit démonstration de grand contentement. Je serai encore bien plus aise de pouvoir vous en donner davantage. J'ai vu ici depuis quatre jours M. Gassendi et avons tous deux bien parlé de vous. Pour les huit vers sur la mort du pauvre feu M. de Thou, les voici :
Hicloriam quisquis vult scribere , scribere veram, Hunc velal exitium , magne Thuane , luum :
Richeliæ slirpis proceres læsisse palerni Crimen erat calami, quo libi vila perit :
Sanguine delentur nali monumenta parentis, Quæ nomen dederant scripta, dedere necem :
Ingeniis lanto est sancila cruore lyrannis; Vera loqui si vis, discilo sæta pati.
Pour les épitres d'Erasme, le vendre à ce prix-là, ce n’est pas marchandise, c'est pure tyrannie : sed ejus modi lucrionibus bibliopolis nostris quis ponet modum ? J'avoue bien, et le dis en conscience, que les épitres d'Erasme sont le meilleur livre de mon étude, mais néanmoins c'est trop cher. On ne dit rien ici du portrait de feu M. de Thon, si on en fait, je donnerai ordre que vous n'en manquiez pas. Il est vrai que les loyolites sont après à se faire incorporer en l’Université de Paris, et combien qu'il y ait beaucoup d'opposition, ils espèrent néaumoins d'en venir à bout par le moyen de M. de Noyers ; mais quand ils seront garnis de bons arrêts, il y aura encore de grandes difficultés en l'exécution. On dit pourtant ici qu'il n'y a encore rien d'assuré pour eux. il court ici un livret plein de grandes et bonnes raisons, pour lesquelles il montre que cela ne leur doit pas être permis; ils n'y ont pas répondu, aussi ne le peuvent-ils faire. Si vous n'en avez vu à Lyon, je m'offre de vous en mettre un dans le paquet des thèses ; il est intitulé : Apoloyie pour l'Université de Paris, contre le discours d'un jésuite, par une personne affectionnée au publie, *1643. Pour l'autre, intitulé : A{ph. de Vargas, de Stratagemat., etc., je l'ai céans, et l'ai vu de deux éditions différentes, savoir, de Hollande et de Genève. On m'a dit que le vrai au-
teur de ce livre est Gaspar Scioppius (1) : nosti hominem. Le vatéchisme des jésuites est dorénavant rare. Joseph Scaliger le prisoit fort, et désiroit souvent qu’un homme savant en droit prit la peine de le bien traduire. Pour les observations de Fernel, c'est une pièce-pour laquelle je me suis autrefois bien mis en peine. ÂVeque tamen in tllius investigatione quidquam profeci. Fernel en mourant laissa tous ses papiers et ses livres à Julian Paulmier, qui avoit été son valet douze ans, et lequel, deux ans avant sa mort, il avoit fait recevoir de notre compagnie. Ce Paulmier mourut à Caen en Normandie, l'année 1588, et laissa tous ses papiers à un sien neveu, nommé Pierre Paulmier, qui fut aussi des nôtres , et qui mourut l’an 1610, chassé de notre école pour avoir fait le livre intitulé : Zapis . philosophicus dogmaticorum, etc., et pour s'être vanté de savoir une préparation chimique de l'or, avec laquelle on pourroit guérir des ladres, et que même il en avoit guéri une ladresse (2). Dans les plaidoyers de Sernin, il en est parlé en un chapitre exprès. 1] vouloit secouer notre joug à la juridiction de notre école, touchant sa doctrine, disant que nous étions ses parties, et par conséquent que nous ne pouvions pas être ses juges. C'est pour cela que M. Sernin plaida pour nous, et Paulmier fut condamné d’obéir au décret de notre école, de laquelle étant chassé, il continua en sa chimie , laquelle l’étouffa, ayant été surpris d’une apoplexie près d'un fourneau, l’an 1610. M. de Mayerne Turquet, demeurant lors . à Paris, qui est aujourd’hui en Angleterre, acheta ses livres et ses papiers, et c’est à ce Turquet que nous avons l'obligation d'un livre intitulé : Ænchiridion chirurgico-practicum , qui fut imprimé, pour la première fois, il y a plus de vingt ans, à Genève, et ce manuscrit venait de chez Paulmier. Et ne
(1) Alpb. de Vargas, Relatio ad reges et principes christianos, de stratagemat : Jesuitarum ad monarchiam orbis terrarum sibi confciendam (auctore Gasp. Scioppii), Amst., 1641, in-16. (R. P.)
(2) Le véritable motif, que ne dit point ici Gui Patin, c’est que le médecin Paulmier avait employé l’antimoine , crime alors irrémissible.
(KR. P.)
doute point que ce livre ne soit un commencement du dessein que Fernel avoit de nous faire une méthode particulière. Pour les observations, je n'en ai rien pu découvrir, et crois qu'il n’y a guère d’autres moyens d’en savoir que par M. de Mayerne; et voilà ce peu que j'en sais. Pardonnez cette digression à un homrine qui vous honore, et qui a voulu vous déclarer tout ce qu'il en savoit. L’ÆEnchiridion practicum est infailliblement de Fernel. Pour le chirurgicum il est d’un chirurgien savoyard, nommé Chalumeau, qui a autrefois été imprimé à part, et qui n'approche en rien de la dignité du premier. Nous avons ici un livre tout nouveau venu de Hollande, , de M. A.Rivet : Apologet. contra Hugonis Grotii votum. Ce Grotius est malade d'une plaisante maladie. 1] prétend avoir des moyens d'accorder les deux religions contraires qui sont en France ; mais cela est impossible : ante gryphœi jungentur equis, etc. M. des Roches, âgé d'environ septante ans, qui étoit un des grands intendants du défunt cardinal de Richelieu, qui est chantre de Notre-Dame, et abbé de plusieurs bonnes abbayes, se servoit autrefois du gazetier pour médecin, lequel en fut ignominieusement chassé pour lui avoir donné un purgatif trop violent, in mediis doloribus arthriticts, qui en augmentèrent fort : au lieu du gazetier il prit un de nos médecins, dont il s’est toujours servi depuis. Enfin, en ayant été heureusement assisté, avec le conseil de quelques uns de nos anciens, il s’est résolu, avant que de mourir, de faire un coup d’un habile homme, et qui fera parler de lui, qui est de donner à la Faculté de médecine la somme de dix mille écus comptant pour la faire rétablir, sans nous demander ni nous obliger à chose aucune. Nous avons accepté la donation ; elle est passée et ratifiée ; je pense qu'à ce mois de mai nous y ferons travailler. Je vous prie de me conserver
toujours en vos bonnes grâces, et de croire que je serai toute .
ma vie, monsieur, votre, etc.
De Paris, ce 8 mars 1643.
US — -n
. LETTRE CLXIV. — Au méme.
Si j'étois aussi éloquent que vous, je vous donnerois en cette réponse de belles paroles; mais faute d'avoir autrefois fait provision de ces fleurs de réthorique, je me contente de vous dire, en mon patois de Picardie, que je vous ai très grande obligation, et de votre belle lettre, et de votre paquet. J'ai connu en cette ville un prêtre qui est mort fort vieux depuis quatre ans, qui étoit fils de Gul. Plantius. ]] m'a juré que son père n’avoit rien de Fernel, et que Julian Paulmier avoit tout eu. Ce Paulmier étoit un Normand qui avoit servi F'ernel douze ans, et qui en récompense le fit passer docteur. Pour M. Lamy, il ne peut avoir rien eu, vu qu'il est mort fort jeune, l'an 1583, et n'ayant été médecin qu'environ dix ans Pour celui-là duquel G. Plantius se plaint en cette épître, qui pour avoir ici de l'emploi se faisoit appeler le petit Fernel, c'étoit le même Julian Paulmier qui étoit un Normand dessalé, et qui avoit bon appétit, qui se vantoit ici que Fernel en mourant lui avoit commis force secrets, sed hoc est de patria;
” car vous savez mieux que moi qu’un homme qui est Normand de nation et médecin de profession a deux puissants degrés pour devenir charlatan. On m’a raconté de lui une plaisante fourberie , entre autres le cidre , vulgo Pomaceum , n'étoit pas une chose fort connue à Paris de son temps, où tout le monde buvoit du vin à fort grand marché, præter abstemios , qui solis
| aquis gaudebant ; mème du temps de Henri IH, on croyoit à | Paris que c'étoit une espèce de malédiction aux Normands, ou plutôt de punition de ce qu'ils ne buvoient que du cidre. Ce Normand raffiné, voyant que le peuple ne connoïssoit pas cette liqueur, en faisoit venir par bouteilles en cette ville, dans lequel il faisoit tremper du séné; et ainsi en faisoit des
. apozèmes laxatifs , et de petites médecines, qu'il vendoit an écu pièce, comme un grand secret ; et par ce moyen devint riche en peu de temps, sur l'opinion que le peuple avoit conçu que tout son fait ne consistoit qu'en secrets que Fernel lui
- avoit laissés; sur quoi vous remarquerez aussi que le séné n'étoit pas encore en commun usage, comme il est devenu depuis vingt ans. Le peuple connoissoit alors moins le séné qu'il ne fait aujourd'hui l'agaric.
Pour le jeune J. Pons, qui est ici, il est vrai qu’il me vient voir quelquefois; s’il veut se donner la peine d'étudier, il peut réussir. J'ai vu , entre les opuscules de son grand-père, un traité contre Ja saignée (1), nunc alia est œtas, nunc mens. S'il étoit aujourd'hui parmi nous, il changeroit d'avis, et pour faire mieux il feroit autrement. C'est un excellent homme que M. Grotius pour les bonnes lettres; nous aurons dans trois mois deux volumes de lui in-folio, qui seront Annofationes in Vetus Testamentum , approuvées par des docteurs de Sorbonne, et puis après il nous donnera un autre volume in Epistolas Pauli, etc. Dieu lui en fasse la grace ! Il est grand humaniste, grand poëte grec et latin, grand jurisconsulte, grand politique, mais peut-être mauvais théologien, aussi bien que Théophile Brachet, sieur de la Milletière, qui avoit entrepris avec lui d'accorder les deux religions, que j'estime chose impossible. Saniorem mentem illis exopto. Je ne voudrois pas être M Grotius, car il est trop vieux; mais je voudrois bien être aussi savant que lui, je tâcherois de ne pas me mettre de ces chimères dans la tête. L'auteur des huit vers sur M. de Thou m'est inconnu; M. Holmau, maitre des comptes, me les a donnés, qui est un honnète homme fort savant et qui vaut bien un auteur, avec plus de soixante mille écus qu'il a de bien. Il lit tous les jours Platon et Aristote, et aime les bonnes lettres et les lettrés. M. de Noyers, secrétaire d'État, un des
grands ministres de l'État, et le grand fauteur des loyolites,
fut disgracié le vendredi 10 avril. Le roi, par la bouche du cardinal Mazarin, lui envoya dire qu'il eût à se retirer, dont le bon seigneur fut fort étonné, quelque bonne mine qu'il en ait faite au contraire, car il méditoit de chasser les autres mi-
(t) Be nimis licentiosa sanguinis missions qua hodie plerique abvtuntur, breœvis (ractatio, auct. J. Pons, Lugduni, 4806, ia-8-. (R. P.)
nistres et de gouverner le roi lui tout seul. Je vous remercie de ce que vous m'avez envoyé du père Labbe. Il y a bien du galimatias dans la tête de cet auteur ; peut-être qu'on ramassera toutes ces pièces volantes quelque jour pour en faire un méchant recueil. Un de nos médecins a fait ici imprimer un petit traité de Epicrasi, qu’il m'a fait l'honneur de me dédier à cause de notre ancienne connoiïissance. Je vous l’enverrai comme une pièce nouvelle, mais non pas fort bonne ni fort nécessaire. :
Je vous prie de me faire savoir qui est M. Falconet qui a écrit du scorbut (1). On nous a apporté ici de Dijon un infolio gros comme un Fernel, intitulé Maritimi orbis, etc. C'est une description de la mer, de ses détroits et passages et des navigations célèbres qui ont été faites detemps en temps, avec plusieurs petites cartes en taille-douce. L’auteùr est un avocat de Dijon fort savant, nommé C{. B. Morisot, qui est le vrai auteur du Verifafis lacrymæ, qui se met derrière l'Æwphormion de Barclay.
Le dimanche 19 de ce mois, trois de nos médecins ont été appelés à Saint-Germain pour y voir le roi, savoir : MM. de la Vigne, notre doyen, M. Guénaut l'aîné, et M.R. Moreau, notre bon ami. À vous dire le vrai, je crois que le pauvre prince se meurt, et si cela arrive, je souhaite que Dieu lui fasse paix. Je vous baise très humblement les mains, et suis, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 21 avril 1643.
LETTRE CLXV. — Au même.
J'ai peur de me rendre enfin ridicule en votre endroit, et importun tout ensemble par mes mauvaises lettres, desquelles néaumoins vous me fuites trop de fête par votre dernière lettre, ce qui me fait prendre courage de continuer et de vous
(1) Moyens préservatifs pour la guérison du scorbut , etc., par André Falconet; Lyon, 1642, in-8. (R. P.)
dire pour réponse à la vôtre. Je vous trouverai, Dieu aidant, le traité de J. Paulmier, de Pomaceo, qui est le nom d’une liqueur avec laquelle ce Normand a gagné 50,000 écus à Paris, d'où il sortit et s'en alla mourir à Caen l'an 1588, ayant pensé être pris dans son étude le jour des barricades, jour qui fit de grandes émotions à Paris. Pour vos médecins qui savent leurrer le peuple, vous n'avez qu'à dire ce que j'ai oui dire autrefois à un de nos anciens, in pari casu : c'étoit un chevalier de Malte qui avoit la petite vérole. Il désiroit surtout de ne pas perdre ce peu qu'il avoit de barbe par ce vilain mal. Un des nôtres, qui est le jeune Cornuty, pour le consoler, lui promit d'un opiat qui lui conserveroit sa barbe, ou, en cas de nécessité, qui lui en feroit venir d'autre. M. Riolan, l’anatomiste, voyant cet opiat, me dit: hic et alibi venditur piper. Ce Cornuty se mêle de leurrer aussi bien que beaucoup d’autres. Son père étoit de Lyon et a encore un frère jésuite. 11 y a ici un minime, frère Fredon, qui promet de guérir toute sorte de maladies, et surtout aime à traiter ‘ des femmes ; mais il ne réussit ni à l’un ni à l’autre, car il est assez vieux et fort ignorant. « Regis morbus est febris maras- » modes, ex abscessu prægrandi in mesenterium cum diarrhæa » serosa, biliosa, saniosa et puris excretione assidua ; quibus » accedunt vomitus et alimenti et puris interdum. Lumbricos » etiam non exiguos per os ejecit : subsultus febriles et ri- » gores inordinati sæpe recurrunt ; adeo ut nihil non metuen- » dum putem infortunatissimo principi. Ideoque tibi sint sus- » peclae quæso, quæcumque veri nescia fama , de ejus salute » xœt Ecpt rev faicuou, ad aures vestras deferet. eâ ipsä horà, quâ » scribo, pessimè habet ipsà morbi magnitudine et multorum » symptomatum syndro, penè cæcus et & tovos factus facile » mihi in animum induco viscera ejus nutritiæ, præsertim » ventriculum et hepar immedicabili &roux detineri, et quæ » vix ac ne vix quidem ullo artis nostræ præsidio potest pro- » curari. » Il y a près de sa majesté six de nos médecins, savoir : M. Bouvard, premier médecin; M. Seguin, qui est à la
reine : M. Cousinot, qui est à M. le dauphin; M. Baralis, médecin par quartier; MM. de la Vigne et Moreau, notre bon ami, qui y sont tous bien empéchés, outre deux autres médecins de cour. Je souhaiterois fort que Dieu leur inspirât de si bons remèdes qu'ils pussent le remettre en parfaite santé, tant à cause de luiet le bien de son royaume que pour l'honneur même de notre profession. Quod tamen pene aftsxro, esse censeo, vel humanœ virtutis. Si Dièu faisoit quelque fois miracle pour les princes, je voudrois qu'il en fit un pour le roi, qui nous est tant nécessaire; mais c’est folie de souhaiter, il sait bien ce qu’il nous faut, combien que le plus souvent il ne nous l'envoie point. C'est pourquoi, pratiquant ce précepte de Virgile, je dirai avec la Sibylle :
Desine fala deüm flecti sperare precando.
Pour les deux traités de Prévotius, j'en ai seul:ment oui
* parler, et ne puis vous dire autre chose d'eux, sinon que leur auteur s'est acquis de la réputation, dum viveret. le pense que ces deux pièces ne seront pas mal ensemble. Je voudrois bien que vous tinssiez déjà les Institutions de G. Hofmannus : j'ai fort bonne opiniou de ce livre, et encore meilleure opipinion de l'auteur même, «quem colo tanquam magnum » sidus Germaniæ, imo forte unicum Phenicem , vel saltem » principem omnium eruditorum quotquot sunt in Europa. » Omnia legi et perlegi quæ scripsit, præclara sane et laude » digna: inGaleni, de Usu partium ; deOssibus ; de Thorace ; de » Generatione hominis; de Formarum origine : de Ichorib. ; de » Usu cercbriet lienis; Varias lectiones : Adversus Erastum'et » comitem Montanum de morbis; de Locis affectis, etc. Sola » est Pathologia quam non vidi. Est quidem vir magnus, sed » ninio laborat contradicendi studio, Galeno præsertim , viro » incomparabili, et supra omnem laudem posito, nimia quo- » que cacoethia et maligno quodam livore, nimium invehitur » in nostrum Fernelium, cujus umbram non assequitur,
» quamvis omnes pene recentiores supercilio quodam peda- » gico valde despiciat. Fernelium ipsum magni facio, ut par » est, non quod fuerit popularis meus aut medicus parisien- » sis, sed eum veneror iisdem de causis, propter quas etiam » ab ipso Hofmanno coleretur, nisi ægro animo esset ipse Hof- » mannus in Fernelium : quem ideo monitore puto indigere » ut in posterum sapiat, quem ante hæc sæpius delirasse » constat, nullo meo unquam indigebit patrocinio immortalis » futura Fernelii gloria adversus similes obtrectatores. Si qui » tamen sint in posterum, imo si Hofmannus ipse monitus » perseveret, nec a convilio abstineat in Fernelianos manes, » non deerunt ex schola nostra eximii et egregii patroni Fer- » neliana doctrina, non solum rivales, sed etiam vindices » acerrimi, qui, omnium bonorum plausu , Hofmanno suam » lepram et pervicacem scabiem pulchre defricabunt. Si » quid peccavit Fernelius, homo fuit; ubi tamen peccavit, » ibi quoque amplissima venia dignissimum sese exhi- » buit; hoc ultro fatentibus omnibus etiam optimis et ele- » gantissimis medicis, quibus matellam præstare nunquam », dignus erit iste Hofmannus ; quem tamen amo ex animo, » semperque colam, quamdiu intra pellem suam manebit, et » à Galeno, Fernelio, aliisque eruditis scriptoribus, quorum » Jaboribus feliciter fruimur , acutos ungues abstinebit. » J'ai céans, il y a-plus de six mois, le nouveau livre de J.-Z. Nierenbergius, que vous m'indiquez : uf et alia omnia que seripsit : c'est un Espagnol qui a fait mal à propos renchérir le papier aussi bien que beaucoup d'autres ; tantôt il écrit superficiellement, comme quand il parle funum fit exemplum pro multis), in Historia sua nature, page 389, de la poule et des œufs; tantôt fort obscurément, comme il a fait partout : ejusmodi laboribus facile semper carebit respublica litteraria. X| faut dire de lui ce qu’un ancien père de l'Église a dit autrefois de Perse, tenebricoso scripture. Si non vis intelligi, debes negligi. I\ semble avoir affecté cette obscurité, particulièrement en trois volumes in-octavo que j'ai de lui, savoir : 1° de Adoratione in
spiritu et verilale, 2 de Arte, et 3° en son Theopoliticus. J'ai pareillement céans le Bibliotheca ponti fica. Il est de grand travail, mais il y a là-dedans horriblement de fautes, que je n'ai remarquées qu’en passant, comme quand il dit que le cardinal d'Ossat a été maître des requêtes ; quand il confond Philippe Mornay avec Philippe de Sainte-Aldegonde, et plusieurs autres ; Magnus erit quos numerare labor. Je vous baise les mains, et suis, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 9 mai 1643.
LETTRE CLXVI. — Au même.
Après vous avoir très humblement remercié de votre belle lettre, datée du 2 de ce mois, je commencerai à vous faire réponse par l’action de grâces que je vous dois pour votre Phrygius, que j'attendrai en toute dévotion et patience. J'ai fait ici imprimer depuis peu un livre françois intitulé Considérations sur la Sagesse de Charron. L'auteur en est inconnu, aut saltem non vult nominari; un temps viendra qu'il parlera. C'est un in-octavo de trente feuilles : j’en ai mis un dans votre paquet ; je vous prie de l'avoir pour agréable.
Le roi défunt (1) mourut à Saint-Germain le jeudi , jour de l’Ascension, à deux heures trois quarts après midi. Il fut ouvert le lendemain sur les dix heures du matin : on lui trouva le foie tout desséché, comme aussi étoit toute l'habitude du
l , e corps; un abcès crevé dans le mésentère de la largeur d’un
fond de chapeau, avec quantité de pus épandu dans le cecum , colon et rectum , qui en étoient tous gangrenés. Le pus en étoit un peu verdâtre et fort puant. Il avoit vidé quelques vers durant sa maladie; on en trouva encore un grand dans son ventricule (2), avec cinq petits qui s'y étaient engendrés
(4) Louis XHII.
(2) L'estomac.
depuis peu par le lait, avec horrible quantité de sucre qu'il a pris durant sa maladie, reclamantibus licet ac repugnantibus medicis, auxquels il n'a presque point cru en toute cette dernière maladie. Il avoit aussi les deux poumons adhérents aux côtes, et un abcès dans le gauche, avec beaucoup de sérosité dans la poitrine. Voilà tout ce qui s’en est dit, et dont tout habile homme peut mourir. M. Bouvard n’est plus rien :ila de réserve une bonne pension, et est retiré chez lui avec soixante-dix ans qu'il a sur la tête. M. Cousinot, son gendre, est premier médecin du roi, et a suivi la fortune de son maître, M. le Dauphin. J'ai grand désir de voir les Institutions du G. Hofmannus ; tâchez de les faire mettre sur la presse bientôt après que vous les aurez reçues. Pour le Pa/marius (1), de Pomaces, je ne l'oublierai point quand il se trouvera : il n’est pas mauvais. Le P. À. Canonherius, de admirabilibus vint virtutibus, un chétif ouvrage , aussi bien que tout ce qu'il a fait sur les Aphorismes d'Hippocrate, en deux volumes in-quarto fort gros. Il semble que ces méchants et misérables écrivains ne brouil-
lent du papier que pour fournir les beurrières, et comme dit Martial : |
Netoga cordylis, ne penula desit olivis.
Un chanoine de Limoges, nommé M. de Cordes , qui avoit une fort grande bibliothèque, et qui se counoissoit fort bien en livres, est ici mort depuis six mois. Il a ordonné par testament que sa bibliothèque fût vendue tout à un : quelques marchands se sont présentés, et entre autres le cardinal Mazarin, qui en offre 19,000 livres. On en imprime le catalogue, in quo sunt pauci libri medicri. Un président de Toulouse, nommé M. B. de Gramond, est ici; il a fait Historia Galliæ, ab excessu Henrici Quarti, imprimée à Toulouse , qui
(4) De vino et pomaceo, libri II, Paris, 1588. Ïl y a une traduction par l’auteur même, Caen, 1599, in-8°. (R. P.)
me me,
ne va que depuis l’an 1610 jusqu'en l'an 1628; mais on n'en fait point ici d'état et n’a aucun débit. Il a dit au commencement, en parlant de l’histoire de feu M. le président de Thou, eten s'y comparant en quelque façon : Tfuanus plura, ego majora. Mais le bon seigneur n’a que faire de craindre le coup, il ne viendra pas jusqu'à lui : il n'approche en rien de M. de Thou ; sou latin n’est guère bon, il flatte fort les jésuites. Il n’y a pas un éloge qui vaille ; il y a peu de particularités, et n’est guère autre chose que le Mercure françois assez mal tourné. « Cum primum animum ad scribendum appulit, id » sibi negotii credidit solum dari, Richelio ut placerent, quas » fecisset {abulas; » car il a loué ce tyran mort partout où il a pu. Mais il n’est plus temps, la mort les a trompés tous deux : l’un est passé, l'autre est venu trop tard. Madame de Biassac eut son congé de la reine il y a environ dix jours, et madame de Lansac eut le sien il n’y en a que trois. On a ôt&é le gouvernement de la Bastille à M. du Tremblay, frère du père Joseph, capucin, et a été donné à M. de Saint-Ange, maitre d'hôtel de la reine. On a ôté la charge de surintendaut des finances à M. Bouthilier, et a été donnée à MM. de Bailleul et d'Avaux. Ce premier étoit chancelier de la reine président au mortier (sic). Ce second est frère du président de. Mesmes ; il a été par ci-devant ambassadeur à Venise, en Pologne et en Suède, depuis à Hambourg, et qui est même un des députés que la reine envoie pour traiter de la paix générale : c’est un excellent homme, plein d'honneur et de mérite. Tout le moude croyoit ici que la reine donneroit les sceaux à M. le président de Bailleul, qu'elle aime fort il y longtemps ; mais il y a apparence qu'il n'est pas réservé pour cela , puisqu’elle l’a fait être surintendant ; à cause de quoi on croit ici que le chancelier, qui branle bieñ fort, sera un de ces premiers jours désappointé, et que les sceaux seront rendus à M. de Châteauneuf , qu'elle a tiré de prison d'Angoulême, où il étoit il y a dix ans passés. C’estun homme d'exécution, qui n'épargnera pas toute la séquelleet la troupe cardinalesque, à
laquelle les gens de bien espèrent que l'on fera bientôt rendre gorge de tant d'or et d'argent qu'ils ont pillé et volé per fas et nefas, sous le gouvernement de cet homme, dont les poëtes de ce temps faisoient rimer le nom à demi-dieu. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est de ces flatteurs poétàstres et rimailleurs qui, par leurs flatteries, gâtent et corrompent les esprits de nos princes et de ceux qui les gouvernent (1). Vous en verrez une très belle remarque dans l'histoire de M. le président de Thou, sur la fin de Henri II, en ces mots : « Nec inter postrema cor- » rupti sæculi testimonia recerisebantur poetæ Galli, quorum » proventu regnum Henrici abundavit , qui ingenio suo abusi » per fædas adulationes ambitiosæ fæmina blandiebantur, ju- » ventute interim corrupta, etc. »
On dit que tous les princes sont en état de traiter de la paix universelle, hormis l'Espagnol, qui ne veut pas admettre les : ambassadeurs du roi de Portugal , de qua contentione Deus ipse viderit. Nous avons une reine régente très libérale et qui ne refuse rien. On dit ici que depuis un mois elle a donné la valeur de six millions. Je souhaite qu'il lui en prenne mieux
(4) Gui Patin a raison , ce n’est pas d'aujourd'hui qu’on voit de pareilles bassesses. Mais ce ne sont pas toujours des poéfastres, des rimailleurs qui s’en rendent coupables à beaucoup près. Martial n’a-t-il pas loué Domitien ? Horace et Virgile n’ont-ils pas exalté les vertus d’Auguste, qui abandonna si [âchement Cicéron à son assassin ? Corneille n’a-t-il pas dédié une de ses pièces à Montauron, véritable Turcaret, etc.? Quel est le roi, le prince, le doininateur, le puissant, le riche, le savant , l'homme tant soit peu élevé sur l'échelle sociale, qui n’a ses flatteurs, ses dévoués, ses admirateurs, courbés, génuflexibles et l’encensoir à la main ? Ceci est dans le cœur humain, dans notre faiblesse, dans nos préoccupations besoigneuscs. Quelques hommes d’une nature privilégiée font seuls exception, mais rari nantes, et cela doit êtie, in gurgite vasto des intérêts et des passions. Napoléon, qui sut si habilement se servir des hommes, ne s’y trompait pas. J'ai cité ailleurs un mot de lui prouvant le cas qu’il en faisait : « Les hommes sont des pourceaux » qui se nourrissent d’or ; eh bien ! je leur jette de l’or pour les attirer et » les mener où je veux. » (R,P.)
qu'à la feue reine-mère , laquelle, au commencement de sa régence, donna prodigieusement à tous les grands, la plupart desquels l'abandonnèrent quand elle n'eut plus rien à leur fourrer. Elle a affaire à d'étranges gens, qui sont des courtisans. Utinam bene illi cadat , et omnia ejus consilia sènt fortunatissima, el ex voto bonorum ! |
La reine, en continuant son dessein, a pratiqué un proverbe grec, qui enseigne qu'il faut tuer les louveteaux après qu'on a tué les loups : Sfultus qui, occiso patre , sinit vivere liberos. Elle a ôté la charge de surintendant des finances à M. Bouthilier, il y a plusieurs jours, et depuis deux jours elle a ôté la charge de secrétaire d’État à M. de Chavigny, son fils. On a aussi mandé au sieur de la Meilleraye, grand maître de l’artillerie, qu'il ait à venir en cour. Je pense que c’est pour lui ôter le gouvernement de Bretagne ; il a outre cela de belles charges , et encore bien de l'argent caché, selon la doctrine de son cher prototype, qui ne faisoit la guerre et ne brouilloit tout que pour avoir de l'argent. Mais à propos de ce docteur à bonnet rouge, je veux vous faire part des vers latins qui me furent hier donnés sur sa mort :
Qui patribus populoque, et carnem rosit el ossa, Quam merild carnem rosus et ossa perit!
Je pense aussi que vous vous souvenez bien comme il revint de Tarascon à Paris dans une machine, avec laquelle, comme par le moyen d’uu pont, il se faisoit entrer dans des maisons, et comme on disoit aussi que son dessein étoit de devenir pape, ou au moins patriarche en France, voici d'assez bons vers sur sa machine et sur son pontificat :
Cum foribus sprelis, media in tabulata domorum Richelio placuitl scundere ponte novo:
Aut hœc in nostros fabricata est machina muros, Aul aliquül, dirit Gallia, triste latct.
An ego, venit ad hoc pos! tot muolimina, dixi Quo sese nossel dicere pontificem.
Le garde des sceaux, de Châteauneuf, est à une lieue d'ici en sa belle maison de Montrouge, où on croit qu'il n'attend que l'heure d’être rappelé pour reprendre les sceaux. Le chancelier d'aujourd'hui est toujours en branle , et on ne croit pas qu'il dure longtemps, combien qu'on dise qu'il ait reçu quelques bonnes paroles de la reine qui semblent le confirmer. Excusez ma prolixité, c'est qu’il ne m'ennuie pas de parler avec vous, adeo suave est tanto amico rolloqui. Je vous baise les mains très humblement, et suis, monsieur, votre, etc.
De Paris, ce 19 juin 1643.
LETTRE CLXVIT. — Au méme.
Je vous envoie deux livres pour l'Université, eu suite de l'Apolugie, que vous m'avez mandé avoir autrefois vue à Lyon; ces deux derniers sont excellents, et de la mème main que le premier, qui est deM. G. Hermant, etc., âgé de vingt-six ans, quem hic omnes mirantur el suspiciunt (1). Les plus savants de deçà admirent l'esprit de ce personnage, et même l'évêque de Belley, qui est mihi amicissimus, ne le peut assez louer: j'espère que vous y prendrez plus de plaisir qu'aux kyrielles de M. Duval. Il n'y a rien de nouveau à la cour, que M. de Nemours, âgé de dix-neuf ans, a épousé mademoiselle de Vendôme, qui en a plus de vingt-cinq; que Thionville est assiégée et pressée par le duc d'Enghien; et que M. de Guise est ici arrivé depuis trois jours, que l’on dit être marié; qu'il y a bien du trouble en Angleterre, et que tous les princes d'Italie ont fait des protestations contre le pape, etc. Sœvit toto Mars impius orbe. C'est le levain et la graine du cardinal de Richelieu. On n'a pas encore Ôté les sceaux à M. le chancelier : adhuc pendet dubius, sed nescio quamdiu pendebit. M. de Bassompierre dit
(1) Godefroi Hermant , né à Beauvais Île 6 février 1617, recteur de l’université de Paris, chanoine de l’église cathédrale de Reauvais. 11 mourut dans cette ville le 11 juillet 1690. (R. P.)
que madame la chancelière est une femme bienheureuse, qu’il y a plus de six semaines que son mari branle, qui néanmoins ne s'en lasse pas.
Depuis ce que dessus, j'ai reçu votre belle lettre du 7 de ce mois, de quä in universum gratias ago. C'est donc un chirurgien à qui j'ai donné votre petit paquet , qui n'est guère gros ; je tâcherai d'en faire un meilleur une autre fois.
Nunc te marmoreum pro tempore fecimus : at tu Si fœtura gregem suppleverit aureus eslo.
Pour le livre du chanoine de Montpellier, il est bien chez celui qui l'a imprimé. Cet auteur s’est tard avisé ; il ressemble au président Gramond de Toulouse. Ces gascons orientaux pe sont pas assez fins : ils font provision de marée le vendredisaint. Si ce Gariel s'appelle Pierre, il peut être chanoine de Saint-Pierre à Montpellier, qui fait espérer aux curieux, il y a longtemps, un livre des évêques de Montpellier, où il promet d’instruire le public d’un excellent évêque qui y vivoit il y a huitante ans, nommé Guillelmus Pelicerius, qui a été un homme incomparable en savoir, qui résigna son évêché à son neveu, quique, purivrum religionem amplerus, fit un petit mariage de conscience avec une femnæ, de laquelle il eut plusieurs enfants, auxquels tous il avoit soin de faire donner de beaux et illustres noms, comme Phæbus, Hyacinthe, Diane, Minerve, etc. Vous verrez son éloge in illustribus sancti Marthani. C'est lui que M. de Thou, Hist., tome premier, fait auteur du livre : Aistoire des Poissons , auquel Rondelet n'a prêté que son nom (1). Il avoit été ambassadeur pour le roi à
(4) Le livre dont il s’agit, de Piscibus marinis , libri XVIII, in quibus vivæ p.scium imagines expresse sunt. Lugduni,15%4, in-fol., est bien de Rondelet, L'auteur reconnait, dans sa préface, devoir beaucoup aux encouragements de G. Pelicier, mais rien ne justifie l’assertion de M. de Thou. L'Histoire entière des poissons, de G. Rondelet, Lyon 158, in-4v, aurait été traduite, suivant certains biographes, par L. Joubert , et suivant d'autres par J. Desmoulins, (R. P.)
Venise, du temps de François E. Si un malheureux apothi caire ne l'eùt tué d’un quiproquo, il nous eût donné un beau Pline, in quo elucidando, il avoit travaillé longtemps avec de bons manuscrits qu'il avoit apportés de Venise. Tous ses livres et ses écrits étoient dans la bibliothèque du cardinal de Joyeuse, qui à peine sut-il jamais lire et écrire. Depuis sa mort tout a été dévolu aux jésuites, qui en feront leur profit quelque jour , et qui sont trop fins pour s’en vanter. Il y avoit entre autres six grands Plines, tous annotés. Ce M. Chanoine feroit bien mieux de louer dignement ce grand homme, que de s'amuser à louer le cardinal ; mais, Dieu soit loué, il est en plomb. On dit ici que M. de Noyers revient en grâce et à la cour, mudtis prœstantior unus, tel qu'étoit le médecin d’Homère. Je vous baise les mains, etc.
De Paris, ce 14 juillet 1643.
LETTRE CLXVIIL — Au même.
Le petit paquet qu'avez reçu ne mérite pas vos remerciements, je suis bien marri qu'il ne vaut mieux. Des Considérations sur la Sagesse de Charron, le vraï auteur, qui n'aime pas d’être connu, est M. P. Chanet, médecin de La Rochelle. J'ai eu le livre manuscrit entre mes mains fort longtemps pour en avoir le privilége. Les imprimeurs, au lieu de P.C., qui seroit Pierre Chanet, ont failli en mettant P. G. Il est âgé d'environ quarante aus; il est fort savant, sanguin, mélancolique, qui a fort voyagé; il est fils d’un ministre de Marans, qui est encore vivant. Îl est de la religion de son père, qui médite autre chose ; il est ici fort loué; on dit qu'il écrit presque aussi bien que Balzac.
On a mis ici au jour deux petits livrets qui sont rares et précieux en leur sorte, dont l’un est {a Rome ridicule, du sieur de Saint-Amant, et l'autre est Clarissimorum virorun Antonii,
et Loisellorum patris ac filit vita. Le cardinal de Richelieu est étrangement sanglé dans ce petit livre : l’un étoit avocat en parlement, et l’autre étoit conseiller de la grande chambre. On fait ici plusieurs harangues funèbres, mais tout cela est indigne de vous. Quand je vois ce galimatias si laudatif de diverses personnes mortes, je me souviens de ce beau passage de saint Augustin : Cruciantur ubi sunt, laudantur ubi non sunt (1). Les livres qui furent faits l’an 1606 et l'an 1607 contre le pape Paul V pour la défense des Vénitiens ont fait plus de tort à la papauté que les armes des Vénitiens n’eussent pu y faire, si notre grand roi Henri IV ne s’en fût heureusement mêlé et n’en eût fait faire l'accord par son autorité. Voyez ce qu’en a dit Barclay en son £ughormion, parte 92.
Je ne puis attendre de nos imprimeurs rien de bon. Sunt enim mera aucupia crumenarum, et impuri lucrivnes, solo reipublice literariæ incommodo nati. Les bons Estiennes, Plantins, Vincens et Gryphes sont morts : Vrizque superest alius qui tantorum heroun semen suscitare dignus sit. Je vous prie de pardouner à ma liberté. Je vous baise très humblement Îles mains, et, après vous avoir derechef remercié de tous vos beaux présents, je vous prie de croire que je suis et serai toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 17 août 1643.
LETTRE CLXIX. — Au même.
Vous m'avez fort obligé de m'envoyer celle en l'attente de laquelle j'étois bien fort, pour tout ce que vous m’y avez appris. Le Rappel des Juifs m’a été donné depuis huit jours; je vous en fais un transport et vous le donne de bon cœur. Il n’y
(1) « Ballons poussés aveuglément par la main du sort, nous faisons deux ou trois bonds : les uns sur du marbre, les autres sur du fumier; puis nous sommes anéantis pour jamais. » (Voltaire.)
a nom d'imprimeur ni d'auteur; c'est néanmoins Morel qui l’a imprimé. L'auteur, à ce que j'apprends, est un gentilhomme gascon de la religion, nommé Is. de la Peyrere, qui a encore un autre livre à faire imprimer, par lequel il veut prouver qu’Adam
n’a pas été le premier homme du monde, même par autorité: de saint Paul. Paracelse même a fait un traité, de Hominibus non Adamicis (1). Mais il me semble que toutes ces matières sont bien difficiles et bien conjecturales. J'ai vu en cette ville un homme qui disoit qu'au-dessus de la lune il y avoit un
nouveau monde où étoient de nouveaux hommes , nouvelles forêts et de nouvelles mers aussi bien qu’en celui-ci. J'en ai vu un autre qui disoit que l'Amérique, ef tofa illa terra Aus-
tralis nobis incognita, étoit un nouveau monde qui n'étoit pas de la création d'Adam, et que Jésus-Christ n’étoit pas venu
pour le salut de ceux-là. Voilà d'étrangers gens, des gazetiers
de l’autre monde fort semblables à nos prédicateurs, qui s'échappent souvent et nous disent merveilles d’un pays où jamais ils ne furent et où ils n'iront jamais. Toutes ces pensées extravagantes sont vraiment ideæ Platonis imaginartis suffultæ chimeris, et qui n'ont guère d'autre fondement que la légèreté du cerveau de leurs auteurs. La Peyrere hante ici chez M. le Prince, et est, à ce que j'apprends, grand ami de M. Bourdelot. M. Saumaise est ici. Je ne puis m'empêcher d'admirer la grandeur de l'esprit de ce grand personnage, qui sait tout et qui entend tout, et auquel j'ai grandissime obligation en particulier pour l'affection qu'il m'a témoignée. J'ai
mis dans votre paquet, que j'ai commencé, quelques petites curiosités de ce pays qui ne sont rien au prix de ce que je vous dois : aussi ne sont-elles qu’une marque de ma reconnoissance, et non pas des moyens de m'acquitter de ce que je vous dois. Je n’y mets aucunes harangues funèbres qui se sont ici
imprimées; je ne vous tiens pas curieux de ces pièces, qui sont
(4) Dans la longue liste des ouvrages et des opuscules de Paracelse, je n’ai point trouvé celui dont parle ici Gui Patin. (R. P.)
purement mnendacia officiosa pour la plupart. Je vous remercie du rapport que m'avez envoyé fort beau de la damoiselle phthisique ; la pauvre femme n'avoit garde d'en échapper ; elle a fait son purgatoire en ce monde, comme font ceux qui y ont de mauvaises femmes. En tout son fait, omnia erant sunma putredinis, et tabis, quæ sunt viæ ad mortem. Je n'ai jamais plus grand plaisir que de lire vos lettres et de vous écrire; c'est pourquoi je vous prie de ne pas trouver mauvais si j'ai bien de la peine de cesser , et follere manum de tabula, quand je suis en train de vous écrire : adeo suave est cum absenti amico suavissimu agere, et ænicé colloqui.
Pour les affaires de deçà , je vous dirai que la reine est ici reconnue tellement souveraine que tout tremble ad ejus nutum. Le cardinal Mazarin supremum potentiæ locum occupat , et par,la jalousie qu'il a eue d’un compagnon qui le voulut coutrôler, il a fait chasser du couseil de la reine et de Paris l'évêque de Beauvais, et l’a fait renvoyer en son évêché, huit jours après avoir eu le crédit de faire arrêter et envoyer prisonnier daus le bois de Vincennes le duc de Beaufort, second fils de M. de Vendôme. Il y en a quantité d'autres qui tremblent et qui n’attendent que l'heure d’un commandement, auquel il faudra obéir sur-le-champ.
Le sieur de Saint-Germain, aumônier de la reine-mère, qui avoit autrefois tant écrit contre la feue émminence, est ici. Il a une belle histoire à faire imprimer , que j'aimerois mieux qui fùt imprimée à Anvers qu'à Paris, vu qu'il y auroiten ce pays-là plus de liberté et de vérité. Il n’y a ici que poltronuerie, flatterie, vanité et mensonge. La reine lui avoit donné toute assurance de venir ici pour y solliciter quelques affaires qu'ily avoit; mais j'ai peur que les ennemis qu'il y a n'aient assez «le pouvoir de l'empêcher de retourner eu Flandres en son bénéfice de six mille livres de rente, que le feu cardinal infant lui avoit donné, et qu'ils ne le fassent retenir ici malgré lui.
Le cardinal et M. le Prince vut tout le crédit du conseil. Le
pauvre Gaston y est nudum et inane numen sine vi et potentid. La reine a fait commandement à tous les évêques qui sont ici qu'ils eussent à se retirer chacun en son évêché.
M. Servien, secrétaire d'État, autrefois étoit estimé pour s'en aller être ambassadeur à Rome ; on l'envoie à la paix générale d'Allemagne avec M. d’Avaux, et M. de Saint-Chaumont est envoyé en sa place à Rome. Tous les évêques se sont retirés d'ici au nombre de soixante-deux. J'ai ce matin acheté dans la rue Saint-Jacques un in-folio tout nouvellement imprimé à Lyon, chez Prost: c'est le commentaire d'un jésuite nommé Fr. Matihœeus Fernandez in quatuor libros Meteororum Aristotelis. C'est un chétif et misérable livre. L'auteur traite là- dedans de beaucoup de matières où il n'entend rien du tout. Je vous baise les mains, et suis de tout mon cœur, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 14 septembre 1643.
LETTRE CLXX. — Au même.
Le titre du livre intitulé : Du rappel des Juifs, qui vous semble scandaleux , n'est pas ce que vous pensez; il entend par là le rappel des Juifs à l'Église, etc., et y conte de fort belles chansons qui vous feront pitié quand vous les verrez. Il y a néanmoins aussi quelque chose de bon. Sunt bona, sunt guædam mediocria, sunt mala multa, etc.
M. Saumaise est encore ici; on parle de l'y arrêter et retenir tout-à-fait, moyennant quelque grosse pension, à quoi lui peut servir extrêmement la faveur de M. le président Bailleul, surintendant des finances, qui est son grand et intime ami ; il n’y a pourtant encore rien d'arrêté. Il ne m'importe où il aille, pourvu qu'il soit bien et que ses œuvres soient imprimées. Les pensions ne sont jamais guère saignensement payées de deçà, à qui que ce soit ; le savant Casaubon
pensa en mourir de faim à Paris, sous Henri IV, sur quoi vous voyez une si belle épître contre les financiers, in Eyistolis Josephi Scaligeri, viri incomparabilis. C’est l'épitre cinquante-huit : elle est de l’an 1601. D'un autre côté, il est haï en Hollande par les amis de Daniel Heinsius, auquel il a été préféré, publico decreto; joint que mademoiselle sa femme voudroit bien n’y pas retourner, et aimeroit tout autrement demeurer ici. Pour moi, ubinam sit, nihil moror, modo ei bené sit, modo vivat et valeat. Je ne sais ce que c'est puluis nabathinus ad albuginem oculorum. Nabathæa est une province de l'Afrique. M. Grotius, en louant Scaliger, a dit :
Saœva tenet chartas Nabathæi munera cæli, etc.
par où il entend le papier. Fr. Feyneus étoit un professeur de Montpellier qui a eu grande réputation, qui vivoit vers l'an 1564. Vous m'en direz davantage quand il vous plaira.
Le duc d'Enghien étoit ici revenu quelques jours après la prise de Thionville; mais il a été obligé de s’y en retourner, pour contenir son armée dans le devoir et aider à M. de Guebrian contre l'armée havaroise qui le menaçoit. L'armée du parlement d'Angleterre a eu de l'avantage sur le roi, qui a perdu quatre mille hommes, et les troupes du pape ont été mal menées par le duc de Parme. M. l'abbé de Saint-Cyran, très docte et trèsexcellent personnage, mourut ici d’apoplexie, dimanche 11 de ce mois, âgé de soixante six ans. Il a toujours été cru ètre le vrai Petrus Aurelius (1). Il étoit aimé et révéré de tous les gens de bien de deçà, et surtout de la Sorbonne. Le père Caussin, que la feue éminence avoit fait exiler, est ici qui fait imprimer sa Cour sainte, en cinq tomes in-8°, et un volume in-folio, avec beaucoup de changements de ce qui a été par ci-devant.
J'ai autrefois oui dire que les jésuites de Lyon vendoient en
(4) Il était, en effet, le véritable auteur de ce livre dirigé contre les jésuites. Voyez ce qui en a été dit pag. 117, à la note. (KR. P.)
leur maison, à tous venants, une certaine confection purgative, comme une espèce de lénitif des boutiques, huit sols l’once; qu'ils en vendoient si grande quantité que les apothicaires de Lyon en étoient mal contents, en tant que cela les empêchoit de débiter leur lénitif et leur catholicon, et que quelques médecins s’en plaignoient aussi, sur ce que divers malades prenoient et usoient de ce remède à contre-temps et fort mal à propos. Je vous prie de me mander ce que vous savez de cela; si ces bons pères continuent ce trafic, ce que c'est que cette drogue, combien ils la vendent, et savoir si les apothicaires ou médecins de Lyon n’ont jamais fait aucune . plainte contre eux là-dessus. J'ai vu aujourd'hui M. Saumaise. O l'excellent et incomparable personnage! Il m'a dit que pulvis nabathinus est une poudre faite er saccharo nabeth , qui est une espèce de sucre duquel il est souvent parlé dans les Arabes, et que ce mot de Nabeth peut venir de Nabathœæa, qui est en l'Arabie pétreuse, et qu’il en a parlé dans son livre de Hanna et saccharo. 1] m'a aussi appris que #. Samuel Petit, professeur à Nîmes, étoit mort de trop étudier. Cette mort m'a fort touché; j’ai céans quelques bons livres de lui. Il y a longtemps qu’il travaille sur le Josèphe grec et latin à y faire des notes, et m'a dit que l'ouvrage en étoit tout achevé, qu'il seroit imprimé. Pulvis nabathinus sera quelque poudre détersive ad albuginem, comme quelques médecins se servent aujourd'hui du sucre candi en telle maladie des yeux. ic laboremus penuria novitatis. C'est pourquoi je finis en vous suppliant très humblement de croire que je suis et serai de tout mon cœur, et toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc. | De Paris, ce 26 d’octobre 1643.
LETTRE CLNXI — Au méne.
Le bon M. Saumaise est parti le 4 de ce mois pour Hollande : ufinam felici cursu naviget ! C'est le graud bien de la république littéraire qu'il soit là, afin qu'il nous y fasse imprimer tant de beaux livres qu'il a tout prêts. Tandis qu'il est en chemin, je l'accompagne de mes vœux, comme fit Horace le bon Virgile, qui s'en alloit d'Italie à Athènes : Vavis que tibi creditum debes Salmasium, finibus Afticis reddas incolumem, precor, et sérves animæ dimidium meæ. On lui a offert ici des pensions, mais je pense quil a fort bien fait de ne pas s’y attendre : si Casaubon s'en est autrefois plaint, ce seroit bien pis maintenant. Les financiers étoient des saints en ce tempslà au prix de ceux d'aujourd'hui, quoi qu'en dise Joseph Scaliger en ses épitres, £pistola 58, que je pense vous avoir indiquée par ci-devant. Je pense que le Zuccharum Nabeth des Arabes est quelque espèce de sucre qui ne se voit point dedeçà. Nous verrons ce qu'en dira M. Saumaise en son traité. J'eus le bonheur de consulter ici pour votre ancien ministre, et presque le pape de toute la réformation , M. du Moulin : je fus tout réjoui de voir ce bonhomme encore gai à son âge. Ce fut M. Guénaut le jeune qui m'y mena : il est fort âgé, sed cruda viro, viridisque senectus. M. du Moulin revient des eaux de Saint-Myon, où il s'est gouverné, à ce que j'apprends, par le conseil d’un médecin de Lyon, nommé M. le Gras. Dieu le conserve, puisque, par son bon conseil , il nous a conservé un si digne personnage.
Je ne. croirai ni homme ni femme démoniaque, si je ne les vois, mais je me doute qu'il n’en est guère. La démonomanie de Loudun a été une des fourberies du cardinal (et plût à Dieu qu'il n'eût fait quecelle-là!) pour faire brûler un pauvre prétre qui valoit mieux que lui, nommé Urb Grandier, qui avoit autrefois écrit un libelle diffamatoire , intitulé /a Cordonnière , duquel ce prélat se trouva fort offensé , et qui est le premier qui fut jamais fait contre lui. Pour celle de Louviers, je tiens
pour certain que c’est encore quelque autre sottise : 44 nondum liquet de spectie, quamvis certo mihi constet de genere. Vous ne voyez que prêtres et moines s’en méler sous ombre de l'Évangile; mais tout ce qu'ils en font est à cause de lu fillette qui est au bout, et qui les fait enrager. Ce qui me fait soupçonner que toute cette prétendue diablerie ne provient que de l'artifice des moines, c'est que ce diable ne se montre ou ne se fait entendre qu'aux pays où il est trop de moines. Ïl ne se voit rien de pareil en Angleterre, en Hollande ni en Allemagne. Il a fait autrefois quelque bruit à Rome; mais le pape d'aujourd'hui, qui est un fin et rusé politique, y a tant apporté de précaution et tant de règles, que si le diable d’enfer a peur de ses exorcismes et de son eau bénite, ce diable supposé n’a pas moins peur du barisel et du bourreau de Rome. Pour les auteurs qui en ont traité, il me semble que le mieux de tous ç’a été Joannes Wierus, libri de prœæstiqiis dœmonum. I est en latin eten françois(1); mais la meilleure édition est latine, in-quarto. Voyez ce que dit M. de Thou, de Marthe Brossier, l’an 1599 , et le cardinal d'Ossat en ses belles lettres. Il me semble qu'entre les dialogues de Vanini , il y en a de Dœmoniacis ; au moins en est-il parlé quelque part, et y en a de fort bonnes choses. II s'est antrefois ici fait un petit traité touchant cette Marthe Brossier, par un de nos médecins (c'étoit le grand Piètre Maître Simon (2), qui mourut l’an 1618). Votre célèbre ministre de quo supra, M. du Moulin, a dit que nos moines ne savoient faire que ce miracle, de chasser ces prétendus diables ; c’est en son livre de l’accomplissement des prophéties. La Démonomonie des sorciers, de J. Bodin, ne vaut rien du tout: il n’y croyoit point lui-même ; il ne fit ce livre qu'afin qu'on crût qu’il y croyoit, d'autant que pour quelques opinions un
(1) Cing l'ures de l'imposture et tromperie des diables , des enchantements ot sorcelleries, pris du latin de J. Wier, par J. Grevin, l'aris, 1567, in-8°. (R. P.)
(2) Discours véritable sur le fait de Martl.e Brotssier , de Romorantin , prétendue démoniaque; par P. M., docteur en médecine ( Simon Piètre, sous le nom de Michel Marescot), Paris . 1509, (R. P.)
peu libres, il fut soupçonné d'athéisme , puisqu'il favorisa les huguenots. Depuis il se fit ligueur de peur de perdre son office, et enfin mourut de la peste à Laon, où il étoit procureur du roi, juif et non chrétien. Îl croyoit que celui qui avoit passé soixante ans ne pouvoit mourir de ce mal , et lui-même en mourut l'an 1596. Pline avoit eu la même opinion. Il y a aussi quelque chose de gaillard de cette démonomanie dans le baron de Fenæste, I" ou Il: partie, où se lisent des vers qui commencent ainsi :
Notre curé la baille belle Aux huguenots de la Rochelle, etc.
Et néanmoins il y a encore de bonnes choses à dire sur cette matière qui n'ont pas été dites. Voyez le Iϰ tome des Ziverses leçons de Louis Guyon, sieur de la Nauche, où il parle de certaines filles de Rome en grand nombre, qui furent rudement fessées par commandement du pape Paul IV, et cætera quæ mnemoriæ non succurunt.
Pour le docteur Meyssonier, longtemps il y a que je le connois, et son mérite particulier pour la reconnoissance duquel je lui souhaite de bon cœur une place aux petites maisons, qu’il mérite fort bien; ou bien, comme disoit cet avocat de Nimes d’un mineur débauché qui plaidoit contre son tuteur: Je demande qu'il soit fait moine, vu qu'il s’'amendera làdedans ou qu'il n'amendera jamais ailleurs. Il y eut autrefois uu pendard d’Italien qui osa bien faire des vers contre Marc Antoine Muret ; mais, parce qu'il y avoit des fautes, ce grand homme ne daigna lui faire réponse; il envoya seulement ce distique à ce Bressan pour lui faire peur :
Brixia , testrates quæ condunt carmina vates, Non sunt nostrates tergere digna nales.
J'en dis de même des écrits de Meyssonier. Quand il tomboit entre les mains de Joseph Scaliger quelque ridicule pièce, il la déchiroit et disoit ces mots de mépris : Charta ad spurros
wsus asservanda. Je souhaite au père Fabry meliorem mentem. Mais encore pourquoi lui en vouloit tant le père Fabry? que lui a-t-il fait? Scaliger ne peut-il pas dire à ces gens ce que dit Catulle aux poëtes de son temps qui faisoient de mauvais vers contre lui :
Quid feci ego, quidre sum locutus ?
Cur me tot malis perderent libellis.
Il faut maintenant que je vous dise quelque chose du pays de deçà. La reine continue d’être libérale et de prier Dieu, ut moris est devoto fiemineo sexui ; le cardinal Mazarin est summus nostrarum rerum præfectus.
On dit ici qu'il court un procès-verbal de l'exécution faite à Lyon le 12 de septembre l'an passé ; que c'est une pièce latine, bien faite, intitulée : Litis Lugdunensis interpunctio. J'en ai seulement oui parler, mais je n'ai encore vu personne qui l'ai vue. Si vous en savez quelque chose, faites-moi le bien de m'en avertir. On m'a dit que le rouge ministre y est dépeint de vives couleurs. J'oubliois à vous dire que, touchant les démoniaques, vous pouvez voir un livre in-4‘ imprimé à Genève l'an .1612 , intitulé : Jac. Fontani Aquensis professoris regti opera omnia, in quatuor partes distincta. | y en a làdedans un petit traité pag. 532: ZLenius Lenucius in Lib. de occultis naturæ miraculis. Il sera encore meilleur de voir ce qu’en a écrit et dit M. Riolan le père en son commentaire in Libros Fernelii, de abdifs rerum causis, et principalement en ce beau chapitrequi est intitulé : de Spiritibus, quorum gubernaculis tradunt mundum administrari. Aussi prendrez-vous grand plaisir de lire le petit livret que M. Duncan, médecin de Saumur, écrivit il y a sept ou huit ans sur le fait des religieuses de Loudun (4). Ce livret a toujours été fort rare et ne
(4) Traité de la mélancolie, savoir si elle est la cause des effets que l’on remarque dans les possédées de Loudun, tiré des réflexions de M. de la Mesnardière, sur le discours de M. Duncan, La Flèche, 1638, in-4.
s’est jamais vendu. J'en ai pourtant un céans, lequel je vous offre, comme aussi tout ce que dessus. Jacobus Carpentarius, qui fut autrefois recteur de l'Université et professeur du roi, puis docteur et doyen de notre compagnie, et qui mourut l’an 1574, a fait aussi un commentaire in Alcinorum Platonis; in quo multa habentur de dæmonibus. I] y suit particulièrement la piste et les opinions de Fernel, qui, en ce cas-là, a été grand platonicien, et qui a bien plus fort cru que moi en la démonomanie. Un certain P. Thyrœus, Allemand, a beaucoup écrit sur cette marchandise (1); mais il n’y a rien qui vaille sur tout ce qu'il a fait. Mart. Delrio en a fait aussi un volume tout plein, jn-folio, intitulé: Disquisitiones magicæ, qui est un livre tout plein de sottises. Je pense qu’il n’a écrit ce livre que pour faire savoir à la postérité qu'il étoit fort savant en diablerie. Andræas Cesalpinus a fait aussi un traité intitulé: /nvestigatio dæmonum peripatetica, qui est un petit in-quarto, de Venise (1593); mais il y a de bonnes choses dans un in-octavo intitulé : Raguse jus de divinatione , pour un certain miracle prétendu par quelques moines d'Italie , et le tout de la diablerie. Je vous prie de m'’excuser de ma longueur et de mon importunité, et vous baise très humblement les mains, avec dessein d’être toute ma vie, monsieur, votre très humble, ete.
De Paris, ce 16 novembre 1643.
LETTRE CLXXIL — Au même.
J'ai reçu votre belle et bonne lettre, datée du 25 novembre, par laquelle vous m'avez extrêmement obligé, sur le fait principalement de M. Dalechamps, duquel j’honore fort la mémoire. Je confesse lui avoir grande obligation : il m'a aidé au-
trefois en la lecture dePline, et ai appris quelque chose en son Histoire des Plantes. Vous me mandez qu'il est mort l'an 1588,
(4) De obsessis a spiritibus hominibus liber, Coloniæ, 1598, 2 vol. in-4, (R. P.)
et ainsi l'ai-je trouvé marqué en mes mémoires: je ne sais dè qui je l'avois, car M. de Cahaignes, médecin de Caen, qui a fait Elogia illustrium C'adomensium ,. n'a pas remarqué ladite année, combien qu'il lui âit donné un éloge, mais assez stérile ; j'espère de lui en donner quelque jour un plus ample, et de bon cœur, où je ferai mention de l'obligation que je vous ai pour la peine que vous avez prise de m'envoyer son * épitaphe , afin que la postérité vous en sache gré. Pour la relation de M. de Thou, on m'a dit qu'il y en a deux différentes, toutes deux imprimées à Lyon. Si cela est, je recommande le tout à votre diligence. J'aurai soin, en récompense , de tout ce qui se fera de deçà. J'amasse toutes les thèses , et rien ne m'échappera. Pour le sieur Meyssonier, vous m'obligerez fort de m'envoyer ses opuscules, et encore plus de me mander, en ami et en secret, ce que vous pensez du personnage, quem puto non admodum sapere. J'ai vu ici un placard de lui, contenant quelques règles prétendues de santé, quo nikil vid: Miserabilius , cujus auctorem hic serio egisse , non puto si sapto. Je ne le tiens pas plus sage que ce fanfaron dans Plaute , qui crus fractum obligaverat Esculapio. Et depuis ma dernière, par laquelle je vous avois mandé que j'ai vu le sieur le Columbanus , rien n’est ici arrivé que la mort de M. le cardinal de Richelieu, le jeudi à midi, 4 de décembre. /n dissecto cada-
vere, deprehensus est abscessus insignis in parte infima thoracis, ”
a quo mirum in modum premebatur diaphragma. Il n'a été que six jours malade durant lesquels il a eu beaucoup de foiblesse : argumentum puris intus latentis certissimum, præsertim in corpore extenuatissimo et emaciatissimo. Tout le sang qu'on lui a tiré étoit très pourri, sans aucune fibre, avec une sérosité laiteuse. Æjusmodi serum yoaxludes sanguini supernatans, indicium est in febribus certissimæ malignitatis(1). Le qua-
(4) Ces détails, malheureusement peu étendus, sur la maladie, sur la mort et l'autopsie cadavérique du cardinal de Richelieu sont d'autant
plus dignes d'intérêt qu’on ne les trouve nulle part que dans cette lettre de (sui Patio. (R. P.)
trième jour de sa maladie, desperantibus medicis, on lui amena une femme qui lui fit avaler de la fiente de cheval dans du vin blanc, et trois heures après, un charlatan, qui lui donna une pilule de laudanum : et hœc ‘omnia frustra : contra vim mortis non est medicamen in hortis. Il étoit revenu de Ruel à Paris en intention de n’en sortir de tout l'hiver; car il avoit cela de commun avec les grands princes, il ne faisoit qu'aller et venir, sfare loco nesciebat; mais la mort qu'il portoit en son sein l’a empêché d'aller plus loin, et a vérifié ce distique de Martial en mourant ici :
Nullo fala loco possis excludere, cüm mors Venerit, in medio Tibure Sardinia est.
Le roi a laissé toutes les affaires en l’état qu’elles étoient , et les mêmes officiers ; mais je crois que cela ne durera pss : ubi nova adfuerint, plura tibi scribam, comme aussi de ce qui se fera sur sa mort. IL sera enterré en Sorbonne. On m'a dit aujourd'hui que M. Citois, son médecin, se meurt aussi d'une fièvre continue. Vous avez à Lyon un certain père Labbe qui a fait plusieurs épitaphes et inscriptions, et même quelquefois avec beaucoup de flatteries. Si tout ce qu'il a fait se pouvoit trouver, je le déstincrois volontiers, mais principalement celle qu'il a faite à feu M. le cardinal, où il l'appelle un grand mystère, mysferium es, etc. Je vous prie de vous en souvenir, et de vous charger encore de cette commission, pour laquelle je vous aurai très grande obligation. Je voudrois bien pouvoir recouvrer un livre que je n’ai jamais pu voir, que cite M À. Duchesne dans son ouvrage : Historiæ Francorum scriptores, pag. 112, sous ce titre : Zœbulæ historice, triomphales et funerales Henrici IV, cognomento magni, Galliarum ef Navare regis. Auctore Petro Cornu in suprema Curie Delphinatus regio senatore, Lugduni sumptibus Horatii Carferon , 1615, in-folio.
Vous m 'obligerez fort si j'en puis avoir quelque nouvelle.
L'an 1567, il a été imprimé à Genève, in-quarto, le Cor-
LETTRES DE GUI PATIN. 309 delier, ou Franciscanus, de Buchanan, en vers françois, dont J'auteur est Florent Chrétien. Si jamais vous en découvrez une copie , je vous prie de ne la pas laisser aller ; je voudrois l'avoir et qu'il m'eût coûté grand'chose. Quand vous vous souviendrez de la mort du cardinal de Richelieu , lisez attentivement le chapitre quatorze d'isaie, et repassez en votre mémoire les belles choses qu'il a faites en sa vie. Adieu , mopsieur, etc. |
A Paris, le 12 décembre 1643,
. LETTRE CLXXIN. — Au méme.
Vendredi, 11 de ce mois, j'ai donné au coche de Lyon un petit paquet de livres pour vous, port payé, dans lequel vous trouverez le traité de Marthe Brossier, qui est proprement de maître Simon Piètre; mais il passa sous le nom de M, Marescot, le bonhomme, qui étoit son beau-père.
J'ai vu pareillement le livre de Plantis, à Sanctis, etc., duquel s'est servi notre maître Guillaume Duval, en sa Fourbcrie des saints médecins, que je vous envoyai in-quarto il ya quelques mois (1). IL y a ici du bruit à la cour pour une querelle qui a été gntre M. de Guise et M. de Coligny, qui est fils de M. le maréchal de Châtillon : ils se sont battus en duel, dans la place Royale, et se sont blessés l’un l'autre, mais pas un d'eux n’en mourra; chacun d'eux est blessé en trois endroits, mais légèrement et sans danger de mort. Un intendant des finances, chez lequel j'ai aujourd'hui diné, m'a dit que M. le surintendant, qui est le président de Bailleul, veut obliger M. Saumaise en ami (je sais bien qu'il l’aime fort ), et qu'il veut trouver les moyens de le faire revenir en France et
(4) Historia monogramma , sive p'ctura linearis sanctorum medicorum et medicarum in expeditum redacla breviardium ; adjecta est series nova, sive auclarium de sanclis, præserlim Galliæ, qui ægris opitulaniur certosque percurant morbos, Ll'arisiis, 1643, in-4. (R.P.)
de l'arrêter à Paris à bonne enseigne : quod ufinam fat ! et c'est pourquoi beaucoup de gens disent à Paris qué M. $aumaise reviendra ici l’été prochain. Je souhaiterois volontiers qu'il ne revint pas de deçà qu'il n’eût fait imprimer à Leyde tout ce qu'il a de prêt, en ce qui regarde la religion; d'autant qu'il n'en aura jamais ici guère de liberté, vu que nous sommes ici tous obsédés et entourés de moines et de moineaux de tout plumage, qui per fas et nefas veritatem in injustitia detinent. Le sieur Dupleix , qui est en sa maison, à Condom en Gascogne, el qui travaille à achever l'histoire du dernier roi depuis dix ans, a ici envoyé son fils’ pour recevoir des mémoires du duc d'Orléans, de M. le Prince, et du cardinal Mazarin , et quelques uns de moi aussi, touchant la mort du cardinal de Richelieu etdu roi Louis XIII. J'ai peur que sur cette grande diversité de mémoires qui partent de mains et d'intentions différentes, il ne fasse rien qui vaille, et qu'il ne se fasse autant d'ennemis. à cette seconde partie qu'il a fait à la première. Il aura Jui-même bien de la peine à accorder tous les mémoires, tant faux que vrais, qui lui seront délivrés de la part de ces princes, qui voudront tous être crus et être mis dans l'histoire selon leur caprice ou le degré du crédit qu'ils auront, et ainsi ce sera une belle pièce que cette histoire écrite ad libidinem dominantium. Si vous prenez la peine de lire ma thèse, je vous prie de considérer lé nez et les mœurs du gazetier, ubi actum est de morbis nasi. Je vous baise bien humblement les mains, et suis, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, le 24 de décembre 1643.
LETTRE CLXXIV..— Au même.
Le paquet que je vous ai envoyé ne mérite pas vos remerciements ; il ne peut être en votre endroit qu'une marque de ma reconnoissance ; et comme j'ai grande envie de m'acquit-
LETTABS D£ GUIL PATIN. 411
ter de tout ce que je vous dois, voilà pourquoi, non est quod . mthi gratias agas, quam longe plura tibi debeam. À mesure que j'aurai le moyen et l'occasion de faire mieux et davantage, toto animo totisque viribus perficiam. Pour ma thèse, à ce que je reconnois par la vôtre, elle a bien été aussi reçue à Lyon qu'à Paris. Les douze cents de mon bachelier ont été distri. buées ici en quinse jours, de sorte qu’il m'en a fallu faire une nouvelle édition, à laquelle j'ai changé et ajouté simplement quelques mots sans grand dessein ; j'eusse bien pu y en ajouter d’autres, Mais je garde de ces poussées pour quelque autre fois, de peur que cela ne paroisse trop affecté. On en a fait ici beaucoup plus d'état que je ne mérite, Il est vrai que Pline et Sénèque m'ont bien servi; mais je n’en ai pris que le moius que j'ai pu , de peur de trop moraliser. J'ai dessein de faire et de rédiger par ordre toutes les preuves et les autorités de chaque mot de ma thèse, ce que je ferai dès que j'en aurai le loisir ; mais ce ne peut être qu'après Pâques, à cause des empèchements que notre école nous fournit de jour en jour , et nous fournira jusqu’en ce temps-là ; et néanmoins je tâcherai de vous répondre en bref en l’attendant, sur ce que vous m'en avez proposé. L'opinion de nos anciens que j'ai vue et pratiquée, et le commun sentiment de nos écoles, est que la fièvre de la petite-vérole , nil est aliud quam synochus summi putris a multa materiä crasst et sordidä, in qua et ex qua papulæ emergunt tamquam symptomata morbi magnitudinem et cacoethiam adagentia , et qu'il ne faut traiter comme une fièvre continue. Habita semper ratione excellentis et sordidæ illius putredinis, a qua pendet morbi malitia et tol symptomalum que ab ea emergunt. Sans nous arrêter à l'opinion des Arabes, de Fernel, ni de Mercurialis, de chacune desquelles j'ai dit un mot, c’est chose certaine qu'Hippocrate et Galien n’ont jamais vu cette maladie. Il y a bien dans iceux quelques papules et quelques taches ; mais il n'y en a en aucun endroit talis congeries symptomatum qualis est in nostris variolis. Bref, là comme ailleurs, multa sunt similia, paucissima sunt eadem,
imô nulle. Je tiens l'opinion des Arabes fausse : quud sit à sanguine menstruo, parce qu'en ce cas-là nul n'en seroit exempt, Or, est-il que plusieurs ne l'ont jamais eue; et j’en ai vu en ma vie une infinité, et ceux qui n'ont jamais mangé de bouillie en sont beaucoup plus exempts. Je crois que c'est une des raisons qui m'en a exempté, feu ma mère ne m'ayant jamais nourri que de ses mamelles; la bouillie étant un aliment grossier qui fait beaucoup de colle et d'obstruction dans l'estomac et dans le.ventre, et qui fournit beaucoup de disposition à une maladie de pourriture. Mes enfants n’y ont point été sujets aussi , quia eos a pulticulæ usu subiractos volui etiam invifis nutricibus, et interdum reclamantibus ; maïs j'en ai été le maître, 2dque prospero successu (1).
Balneum aquæ egelidæ est bain d'eau tiède, duquel je me suis quelquefois servi. M. Bouvard m'a dit, il y a plus de dixhuit ans, qu'il s’en étoit heureusement servi autrefois, en plusieurs et mème en sa fille, laquelle est aujourd'hui femme de M. Cousinot, premier médecin du roi. Pline a dit quelque part : fontes egelidos pour tepidos. Je ne sais si ce mot est équivoque, mais je lai toujours vu prendre pro tepido: en ce sens il est usurpé par Suétone, par À. Cornélius Celsus et autres. « Catullus ver vocavit egelidum propter tepiditatem ; nunc » ver egelidum, nune est mollissimus annus. — Lapidem be- » zoard , pauci habeo, est figmentum pharmacopolorum cre- » dulos' ægros ludentium. » Il ne faut être ni chrétien , ni philosophe, ni médecin pour ordonner cette bagatelle, quæ nulla fulcitur autoritate, nulla ratione, nullo experimento. Pour les deux eaux distillées, « si retineant naturam suæ herbæ, sunt » calidæ , ideoque noxia in variolis, in quibus saumma semper » adest intemperies , et profunda putredo; saltem habent in
(1) On voit que depuis longtemps la bouillie, si prodiguée pour nourriture aux pelits enfants , était regardée comme un aliment indigeste et grossier. Tout ce qui a élé dit depuis à cet égard dans le xvnr° siècle n’a été que la paraphrase plus ou moins diffuse de l'opinion de Gui Patin. - (KR.P.)
» se quoddam empyreuma, agris et nativo calori inimicum. » Becoctum lentium est astringens , tantum abest ut possit ju- » vare eruptionem variolarum , quæ solis evacuantibus perdi- » citur, verbi gratia vena sectione et catharsi tempore et loco » celebratis. Adde quod nullum esse puto in rerum natura » præsidium, quod proprie et per se variolas intro foris » expellat. Confect, alkermes et de hyacintho plurimum ca- » lent alïeno calore et extraneo, quo jam abundant corpora » eorum qui variolis laborant, et a quo calore extraneo suf- » focatur, atque strangulatur calor nativus tunc infirmus » propter putredinem , et naturæ conatum. Sunt arabica re- » media; arabum inventa neutiquam cardiaca; ea sola sunt » cardiaca quæ sanguinem et spiritus cordi subministrant : » sola alimenta illud præstant, ergo sola alimenta sunt car- » diaca. Imo ex balneorum. In Hippocratis de ratione victus in » acutis ; aqua non roborat, quia non nutrit (1), etc. Genversa » est tumor pedum, quiolim Romæ apparuit, et postea eva- » nuit. » Ce que vous appelez le fourchon à Lyon est pAlegmone carbunculosa, qu'on appelle ici le fourchet, qui vient assez souvent aux mains, mais je ne l'ai jamais vu aux pieds. « Pedes puimonei tumidi, frequentissimum symptoma in hy- » drope pulmonis. Plautus pulmoneos pedes, dixit tumidos; » sicut Plinius pulmonea quadam poma vocata ait, I. Polide » tumentio. Vide Jos. Scalig. Expior., p. 44, édit. Leyden. Cor » lienosum, » est de Plaute, «et de melancholicis qui pal- » pitatione cordis sunt obnoxii. Per uretram intelligimus » ductum urinæ , quem inepti quidam magicis artibus frustra » alligant atque subjiciunt ; cum sit merum vitium læsæ ima- » ginationis. » Montaigne en a parlé en ses Essais , ets'en est moqué sagement. Le peuple, qui est sot et impertinent, croit des merveilles sur ce qu’on dit de cheviller, de nouer l’aiguillette, etc. Que omnia rideo. Per dracunculos intelligo vermi-
culos pedibus præditos, qui nasruntur in venis, auctore Galeno;
(4) 1l est impossible de raisonner avec plus de savoir et d'expérience sur la vraie méthode de guérir la varivle. | (R. P,)
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” cujus locum alias indicabo. M. de Baillou a fort parlé en ses épidémies d’une cértaine toux à laquelle sont sujets les petits enfants, que les Parisiens appellent une quinte, quod quinta quaque hora fere videatur recurrere. Un de mes petits garçons, Agé de trois mois, ayant été mal à propos porté dans la rue durant le grand froid par sa nourrice, en prit un tel rhume et une telle toux, que cinq semaines durant il en pensa étouffer. Quand la toux lui prenoit, c'était un accès à supporter de demi-heure ou de trois quarts d'heure, en toussant perpétuellement sans aucun relâche : il me sembloit à toute heure qu'il s'en alloit étouffer. Deux saignées et force lavements le garantirent : il est aujourd'hui un des plus forts de mes cinq petits garçons, sine ulla noxa pulmonis. Ce mal est ici assez commun , je l'ai vu mille fois : stf a decubitu serosi tenuis et crudi humoris in pulmonem defluentis atque depluentis tum a cerebro, tum a venis thoraciis, queæ feruntur ad X diem. La saignée, les lavements, la bonne mamelle, l'abstinence de la bouillie, et les tenir chaudement en sont les grands remèdes. Peut-être que ce mal (1) n’est pas commun à Lyon. Dieu en préserve vos petits, quand il yous en aura donné : c’est un cruel mal pour les enfants et pour les parents qui les siment. Le mot de #avanpa est du bon Érasme en ses épitres, où il se plaint que la goutte ne le tient plus seulement aux pieds et aux mains , mais aussi par tout le corps. Artes Dardanie sunt artes magicæ, Cette façon de parler est tirée de Columella, qui a dit ces mots : « Quod si nulla valet medicine repellere » pestem Dardaniæ, veniant artes.» Joint que « Dardanias » inter artes magiæ principes annumerabatur, ab apulejo » in apologia pro 86, »
Voilà ce que je sais sur vos questions, je souhaite que ces miennes réponses vous puissent contenter. Pour ma thèse, je ne la tiens pas si bonne que vous la faites, c’est que vous me voulez flatter ; mais au moins elle est divertissante. En l'édi- . tion qui est in-quarto j'y ai ajouté, page 3, paulo post me-
4) Cosinu aujourd'hui sous le nom de coqueluche. (R. P.;
dim, un petit mot du scorbut, de quo multi scripserunt. A la quatrième page j'y ai transposé une ligne, en parlant du nez du gazetier ; page Bb, paulo post medium , après ce mot heroes, j'y ai ajouté une ligne et demie , laquelle est tirée d’Aristote , problème premier, section trentième, où il est parlé de Lysander, général d'armée des Lacédémoniens, qui étoit un grand esprit d'homme, mais un grand fourbe, et duquel on pourroit tirer de beaux parallèles avec le cardinal de Richelieu : « Qui » fuit empiricus in arte regnandi, hoc unum satagebat, ut » nimirum posset per fas et nefas ditescere , nec tam exercebat » artem regendi, quam fallendi homines. » Page 6, paulo post medium , j'y ai ajouté un mot de la fièvre quarte, qui est d'Aulu-Galle, in noctib. Atticis lib. 17, cap. 19, j'y ai cité le mot de Phavorin exprès, qui étoit un brave Gaulois en la cour de l’empereur Adrien : « De quo multa leguntur apud » Diog. Laertium passim et apud Philistratum, de vitis sophis- » tarum, plura scripserat, quam Plutarchus , eaque optima. » Page 7, paulo ante finem, j'y ai ajouté un passage de la mort, qui est tiré de Sénèque : « In Consol. ad Marcian. Multa alia » succurrebant, quæ facilè potuissent subjungi, à quibus ta- » men data operâ abstinui, ne nimius viderer , et ut cum » Julio Scaligero Cæsare dicam , merè intempestus. »
J'ai su, au bout de huit jours, la nouvelle de la mort de M. Petit, dont je suis fort dolent : ces gens-là ne devroient jamais mourir. Vous me mandez qu’il est mort le 12 de décembre , et on m'a mandé de Montpellier le 22; auquel doisje croire ? est-ce qu'il y a distinction in éfilo novo et veteri ? Si placet, solve nodum. Habeo jamdudum exemplar obscurorum virorum , quorum auctor est Joannes Reuchlinus dictus Capnio, qui a été un excellent homme, et grand ami d'Erasme, et duquel il a fait un chapitre exprès dans ses colloques. Mais mon livre est d'impression d'Allemagne , de Bâle ou de Strasbourg : « Ante annos 60 Levinum Warmerum nunquam vidi
.» neque Stokeri praxim auream : cætera habeo. Populari » vestro Meyssonier meliorem mentem exopto : ne tandem » fiat Consors ad Vincula divi Petri, aut saltem indigeat vin-
» culis Hippocratis et veratro ad saniorem mentem recupe- » randam. »
Notre nombreest diminué d’un Pierre Richer, qui est ici mort de la même maladie que le dernier roi, le 24 de janvier. Vous trouverez son nom dans la quatrième page du catalogue de M. G. Duval. M. Richer étoit un habile homme, savant et bon médecin, combien qu'il n’eût que vingt-quatre ans. Le livre des Professeurs du roi, par M. Duval , n’est pas encore achevé. Il sera curieux, sed eris opus veré pedagogicum. On ne fait ici que des livres de forfanterie et de dévotion monacale. Le pape a augmenté son collége de deux suppôts, savoir d'un jésuite qui s'appelle Lugo, et d'un chevalier de Malte, qui est le commandeur de Valencey, qui est frère aîné de celui qui est aujourd'hui archevèque de Reims. Les Suédois et le Dannemark sont ensemble en grosse guerre. On a mis aujourd'hui dans la Bastille deux prisonniers qui ont, à ce que porte le bruit commun, conspiré quelque chose contre le cardinal Mazarin. Je vous souhaite bonne et heureuse année et à toute votre famille, et vous prie de croire que je suis de cœur et d'affection, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 18 de janvier 1644.
LETTRE CLXXV. — Au méme.
J'ai peur que vous ne vous moquiez de moi, quand vous me dites que mes lettres sont pleines de termes obligeants. l'est vrai que je ne manque pas de bonne volonté, j'en suis tout plein; mais en récompense, je n'ai guère de rhétorique, je dis les choses grossièrement et comme je les entends, à la mode des soldats de Pompée, qui scapham vocabant scapham (1). Pour ma thèse, elle ne mérite pas toutes vos louanges, lesquelles j'attribue à votre bonne volonté, ef amori in me tue.
… (4) Len donne même de fréquentes preuves. (R. P.)
Pour les points éclaircis, Dieu soit loué si vous en êtes content ; mais je veux croire que vous les saviez mieux que moi. « De papulis, modo criticè, modo symptomaticè erumpen- » tibus, idem tecum sentio , dum pravum..…. victum variola- » ru Causis annumero, nec ipsum aerem excludo, sed longè » minus potentem agnosco. » Je tiens la bouillie pour mauvais aliment, tant à cause de la farine, qui n’est pas souvent assez bonne, qu'à cause du lait de vache, qui n’approche que de loin de la bonté de celui de la mamelle, qui est tiré tout frais, tout nouveau, tout chaud et tout spiritueux par l'enfant, au lieu qut celui de vache est extrêmement foible en comparaison ; joint que c'est un aliment visqueux, grossier, qui fait de la colle dans l'estomac d’un enfant, et force obstructions dans son ventre. Les anciens Grecs n'ont point connu la petite-vérole. Æoc babeo indubitatum atque certissimum. Aussi les enfants ne mangeaient-ils pas de bouillie de leur temps : Et sula mamma utebantur. Jacobus de Partibus, qui vivoit il ya
cent quatre-vingts ans, a écrit que les femmes de son temps
péchoient fort en l'éducation de leurs enfants, pour la bouillie qu'elles leùr faisoient prendre , faite de lait de vache et de farine , et reprend cette erreur comme toute nouvelle, et qui n'étoit pas en vogue du temps des anciens qui ne l'eussent jamais approuvée. Galien a véritablement parlé de la bouillie; mais il ne pataît pas que les enfants en aient usé de son temps.
« Ipsa quoque pulticula constituit dumtaxat partem victus » legis ipsorum infantulorum. Cum qua licet interduin suffi- » cientissima et alia pleraque errata interdum concurrunt. » Tous les bons auteurs qui n'ont pas été médecins, et qui ont parlé de la nourriture des enfants , tels qu'ont été Aristote, Platon, Plutarque, Sénèque, Aulu-Gelle, Erasme et tant d’autres, nusquäm pulticulæ meminerunt , quasi novissent aut attigissent , aut damnassent.
Il vaudroit beaucoup mieux accoutumer les enfants à prendre du bouillon avec la cuiller ou humer petit à petit, y ajoutant quelque mie de pain à mesure qu'ils croîtroient,
que de les réduire à ce grossier et visqueux aliment dont les nourrices de deçà crèvent leurs enfants, et durant qu'ils sont à la mamelle et après qu'ils sontsevrés. Mes cinq petits garçons n'ont point mangé de bouillie et n'ont été que peu on point du tout attaqués de ce mal, et je n'en’vois point de plus mal traités en cela que ceux qu'on rapporte ici qui ont été nourris aux champs, où les nourrices leur en fourrent jusqu'à la gorge : aussi leurs véroles sont-elles cruelles et horribles, et la plupart mortelles. Pour ceux qui n'ont pas mangé de bouillie et qui ont beaucoup de petite-vérole, elle leur est venue de quelque autre cause, comme il y en a dfx mille. Il y a de malheureuses femmes qui donnent du vin à leurs enfants encore tout petits ou de la soupe au vin : in quo mi peccare videntur gravissimè ; joint que vir ullus est hkominum in eujus educatione, multis etiom modis non deliquerint ipsæ matres et ancillæ diversis etiam infantiæ momentis atque temporibus. Les nourrices ne font jamais la bouillie assez claire, et ‘ne la peuvent faire à cause de la farine : fanfillum salis nil quidem oberit neque tantillum sacchari, sed ad saporem tantim. Le sel ne peut ni doit y être mis qu’en petite quantité; pour le sucre, si on y en met trop, il tire quant et soi merveilleuse conséquence, et toujours mauvaise à cause d'une chaleur fixe tant fort bien faite elle nuit moins; mais à tout prendre, omnia reducta ratione, elle n’est pas assez pour la tendresse d'un enfant, auquel un tétin doit suffire jusqu'à ce qu'il soit capable de bouillons «t d'œufs frais. Quod spectat ad Avicen-
__ nam, parvi fucio hominem. 11 n'a guère rien dit de bon qu'il ‘n'ait pris des Grecs, mais il a bien dit des choses frivoles et . vous a gâté la médecine par ses fatras de remèdes. Quand on
* me parle de lui, idem ferè sentio cum quodam Italo, qui scripsit
" Avicennam pofius esse carnificem quam medicum. Son opinion de ne saignerles malades que quand les signes de coction ap-
paroissent seroit un bel échantillon de sa preuve, que J. Fernel a réfutée /t0. 9, meth. med. cap, 15. Nous ne savons ee que
c'est que cet auteur ni son livre, si la traduction en est bonne ou non, s’il a été médecin consommé dans la pratique (ce qui ne paroît pas), ou plutôt s’il a été jeune homme savant qui ait traduit cette médecine en arabe du latin d’/sidorus Hispalensis, comme l'ont écrit les Espagnols; uf ut sit, il y a des plus de vingt ans qu'un des grands hommes que j'aie connu jamais m'a détrompé de cet Arabe, in quo non nego esse quæ- | dam bona, sed pauca. Je n’ai pas de temps à lire un si mauvais livre; je crois que l’ébullition de la masse du sang est un pur effet de la pourriture qui y est sans s'amuser à la qualité de la cause d'icelle. Voilà ce que je vous puis dire sur tous ces sujets : quod spero œæqui bonique consules, si vous daignez prendre la peine d'aider un peu à la lettre et à ma foiblessa, et peut-être aussi à la difficulté qui m'est naturelle comme à beaucoup d’autres de pénétrer jusque dans Île dernier poiut de la vérité en toutes ces choses, où les apparences et les conjectures tiennent bien souvent lieu de vérité et de preuves certaines. Pour le mot d'Ægelidam, non nego esse æquivocum, et interdum, quamvis rarius, significare frigidum, sæpius tamen tepidum significat.
Quant aux cardiaques : « ea sola propriè roborant cor, » quæ ad illud perveniunt; atqui soli spiritus et sanguis ad » cor perveniunt; ergo, quid enim confectioni decocto ba- » phico cum corde? Habet illud medicamentum vaporem et » odorem ; prætereà calorem insigniter devorantem : nullam » prorsus vim adversus malignitatem ; quid ergo præstabit ut » et alia falsd dicta cardiaca in tanto putredine. Aspersio fri- » gida roborat quidem per accidens, dum cohibet effluxum » spirituum ; » en quoi elle fait mieux que toutes les confec- ‘tions chaudes , quæ caloris nativi robur et substantiam dissolvunt intensa sua caliditate. Les eaux nouvelles cordiales, combien que mal à propos, ne peuvent être nommées diaphorétiques, ne faisant rien qui en approche. « Cum nil tale » præstent, habentempyreuma a distillatione, prætereà nihil » nisi calorem nocivum. Præsentis malignitatis in morbis ha-
- — CEE
» beri velim rationem per remedia quæ evacuant et educunt, » quæ refrigerant, quæ partes liberant ab humore putri in » eorum substantiam penetrante atque se se impingente :
‘» qualia sunt enemata quæ alvum deplent ; venæ sectio, quæ
>» putredinem coercet dum putrem humorem e venis educit, » per quas tamquam per tubulos in singulas cooporis partes » effertur, in quibus sæpe labem imprimit atque inurit insu- » perabilem atque ullis artis nostræ præsidiis indelebilem. » Præsertim in pulmone et tenuibus intestinis, quæ nihil acci- » piunt nisi per venas, quæque ambæ sola sanguinis missione » possunt depleri atque Jevari. Enemata non perveniunt ad » tenuia intestina, neque inflictam malitiam possent delere; » qui dicuntur bechici syrupi omnes calent nec perveniunt ad » pulmonem, nec juvarent si pervenirent. Hæc omnia medi- » camenta sunt arabum nugæ, quas pharmacopolæ callidis- » simum et versutissimum hominum genus foverunt, ac re- » tinucrunt ad emungendos ægrorum loculos, indeque sanc- » tissimam artem nostram natura sua saluberrimam atque » salvatricem nefandis suis artibus prædatricem effecerunt, » et l'ont rendue telle qu'elle n’est plus que pour les riches, et que les pauvres n’y peuvent plus atteindre, « Neque aquæ » illæ, neque confectiones istæ possunt juvare motum naturæ » coeffundendo ; quin potius, naturæ conatum impediunt » atque cohibent sua intemperie, nec possunt a centro ad cir- » cumferentiam quidquam depellere. » Vous me dites : « Ur- » gentioris malignitatis indicatio præpollet febrili incendio : » transeat ; sed hoc præstat venæ sectio, non ista cardiaca ; » venas deplet, naturam levat, partes vindicat, putredinem » emendat, copiam humorum minuit qui naturam gravant, » atque lacessunt, ægros denique mille meat : commodis tem- » pore et loco celebrata : et quod in rebus mortalium præstat » fortuna, illud idem præstat venæ sectio in variolarum cu- » ratione, utramque faciendo paginam accepti et expensi. » Voilà ce que j'en ai appris autrefois de mes bons maitres (quorum manibus bene preror), et que j'ai pratiqué depuis
vingt sur une iofinité, « nec pœnitet frementibus etiam et » frondentibus pharmacopolis, quorum triscurria ne quidem » pilifacio, veris tamen cedam, si meliora docere volueris, » neque tamen omissum velim victus legem exquisitissimam » esse servandam ex jusculis optimis carnibus saporatis, » herbis refrigerantibus medicatis, ovis aliquot sorbilibus, » gelativà, aquæ vel ptisanæ vél limonacii malo citrio potu : » plus enim tribuo, in hoc morbo, quàm toti Arabiæ, cum » ejus depulsio pendeat ab unica putredinis expugnatione (1). » Je vous prie de prendre en bonne part tout ce que dessus, et d’excuser ma foiblesse, ou plutôt mon ignorance; et finissantlà ce discours, que vous trouverez trop importun, je vous dirai ici avec le bon Virgile sur cette matière :
Hic tandem cestus artemque repono. Lib. V Æneïdos.
Passons à d’autres matières plus divertissantes , avec votre permission.
M. Merlet, huit jours avant la mort de M. Richer, fit un faux pas sur une montée, dont il pensoit s'être rompu la jembe , mais il n’y avoit que le péroné un peu luxé. Les rieurs disent qu'il eût mieux fait de se rompre le col; ce sera pour une autre fois, quand il plaira à Dieu de déliver notre école d'un terrible patelin, qui vere est mala merx, malus animus. Je vous remercie de tous les livres que vous m’adressez; j'aurai soin de les retirer selon votre enseignement. J'ai céans,
(4) On a fait honneur à Pillustre Sydenham d’avoir indiqué un traitement méthodique de la petite-vérole par les adoucissantset les antiphlogistiques ; on voit ici que Gui Patin, avec son tact, son expérience habi tuels, avait découvert et pratiqué cette méthodg bien avant le médecin anglais ; encore, dit-il, qu’il l’a vait apprise lui-même de ses bons maîtres. Tant il est vrai que le jugement, la pénétration , et ce je ne sais quoi qui fait les grands praticiens, contribuent singuliérement aux progrès de la médecine. Le véritable créateur d’une bonne méthode est celui qui en a fécondé l'idée quand elle étaiten germe. (R. P.)
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il y a déjà longtemps, le livre de P. Servius : Juveniles feriæ, c’est fort peu de chose, mera sunf mapalia ; il a mieux fait in suis institutionibus Medicinæ , in-douze. IL a fait aassi depuis deux ans un autre livre fort impertinent, de Unguento Armario : je ne l'ai que vu, et jugé par là du personnage. Il est si sot et si crédule, qu’il ajoute foi à ces bagatelles paracelsiques et galéniennes. J'ignore la mémoire de M. Ranchin, mais j'ai bien de la passion pour Gaspard Hofmannus et ses écrits , de quibus magnifice sentio. Hélas ! quand plaira-til à M. Huguetan que nous voyons ses belles institutions : quid moratur ? Jamais livre de médecine n’eut un si bon et si beau débit. J'ai peur de mourir avant que de le voir achevé, tant je le souhaite. Il n’y a rien ici de nouveau , hormis le livre de M. A. Arnauld : De Ja fréquente communion, duquel on a fait quatre éditions depuis la Saint-Jean. Plusieurs ont éclaté contre lui, entre autre le père Petau , qui n'y a rien fait qui vaille; mais je ne vous en dirai pas davantage, M. Moreau s'étant chargé de vous mander toute cette controverse. M. d'Angoulême, vieux pécheur de soixante-douze ans, a épousé une fort belle demoiselle de dix-huit ans , et le tout pour le salut de son âme: encore est-ce quelque chose quand un prince en vient là.
Depuis tout ce que dessus écrit, il y a déjà plusieurs jours, je vous dirai qu’enfin le gazetier, après avoir été condamné au Châtelet, l’a été aussi à la cour , mais fort solennellement, par un arrêt d'audience publique prononcé par M. le premier président. Cinq avocats ont été ouis, savoir celui du gazetier, celui de ses enfants, celui qui a plaidé pour les médecins de Montpellier, qui étoient ici ses adhérents, celui qui plaidoit pour notre Faculté, et celai qui est intervenu en notre cause, de la part du recteur de l'Université. Notre doyen a aussi harangué en latin, en présence du plus beau monde de Paris. Enfin , M. l'avocat général Talon donna ses conclusions par un plaidoyer de trois quarts d'heure, plein d'éloquence, de beaux passages bien triés, et de bonnes raisons, et conclut
que le gasetier ni ses adhérents n'avoient nul droit de faire la médecine à Paris , de quelque université qu'ils fussent docteurs, s'ils n'étoient approuvés de notre Faculté, ou des médecin du roi, ou de quelque prince du sang setvant actuellement. Puis après il demanda justice à la cour pour les usures du gazetier, et pour tant d'autres métiers dont il se mêle, qui sont défendus (1). La cour, suivant ses conciusions, confirma la sentence du Châtelet, ordonna que le gazetier cesseroit toutes ses conférences et consultations charitables, tous ses prêts sur guges et autres vilains négoces, et même sa chimie, de peur, ce dit M. Talon, que cet homme qui a tant d’envie d'en avoir par droit et sans droit, n’ait enfin envie d’y faire la fausse monnoie. L'arrêt sera imprimé avec les plaidoyers : dès aussitôt je vous en ferai tenir quelques exemplaires; j'espère que cela sera beau à voir.
IL y avoit ici quelques médecins étrangers des diverses universités, mais de Montpellier moins que de nulle part, qui eussent volontiers espéré que le gazetier eût gagné son procès (à quoi néanmoins il n’y avoit nulle appurence), et ce qui ne se pourroit faire jamais sans un horrible’ désordre; mais voyantqu'il l’a perdu, et qu'il est tout à plat déchu de toutes ses prétentions, et même que M. le procureur général entreprend d'en faire lui-même l'exécution, tant envers le gazetier qu’iceux siens adhérents, quelques uns co/ligunt vasa atque sarcinulas , et de mutando solo cogitant ; quelques autres disent qu'ils tâcheront de se mettre au premier examen , que nous allons faire incontinent, qui sera chose assez mal aisée à À plusieurs d’entre eux. Les apothicaires eussent pareïllement bien désire que ce gazetier eût gagné, pour tâcher de remettre en crédit leur bézoard et les autres forfanteries de leurs boutiques ; mais ils sont aussi connus que le gazetier même. Son avocat parla fort contre nos fréquentes saignées, selon les mémoires qui lui en avoient été fournis; mais, outre qu'il
(4) Voyes la note sur Théophraste Renaudot, tom. FE, pag. 201.
en fut sifflé et moqué de tout l'auditoire, il en fut aussi tancé et rudement repris par M. l'avocat général, lorsqu'il donna ses conclusions. Le gazetier dit maintenant qu'il ne se soucie point de faire la médecine, vu qu'il y épargnera 2,000 livres qu'il lui coûtoit par an à faire des charités : credat Judœus Apella, non ego, mais que l'arrêt le blesse particulièrement, en ce qu'il lui défend de plus rien faire de tous ces autres trafics dont il se méloit, et qu'il tâchera de s’en faire relever par la faveur de la reine ou du cardinal Mazarin, in quo sudabit plus satis, nec quidquam profecturum puto. Les rieurs ne sont plus pour lui, le temps est changé : versa est alea.
M. le Prince s'en va plaider contre madame d’Aiguillon, afin de faire casser le testament du cardinal son oncle, au nom de sa bru, la duchesse d’Enghien. La duchesse d'Aiguillon a cherché la paix, et tâächant d’avoir composition , a offert 1,200,000 livres audit prince, qui ne veut pas boire à si petit gué : il dit qu'il veut en faire venir davantage.
Je veux vous faire part de quatre vers qu'on me vient de donner sur le procès et l'arrêt du gazetier , à limitation des quatrains qui sont dans les Centuries de Nostradamus.
Quand le grand Pan quittera l'écarlate, Pour Zopire venu du côté d’Aquilon Pensera vaincre en bataille Esculape ; Mais il sera navré par le Talon (41).
Bataille est le nom de l'avocat du gazetier qui a perdu contre nous. Talon est le nom de M. l’avocat général qui a donné de rudes conclusions contre Renaudot et tous ses adhérents, soi-disant docteurs en médecine de la Faculté de Montpellier , et autres universités fameuses, desquels M. Talon dit que tous ces degrés se conféroient si aisément hors de Paris, que toutes ces universités étrangères auroient besoin
(4) Ces vers étaient de Gui Patin lui-même ; nous les avons déjà cités ; notice biographique , pag. xr. .. (R.P.)
de réformation en ce point , et que ce spécieux titre de médecin de Montpellier n'étoit à Paris qu’un prétexte qui couvroit ordinairement un charlatan ou un ignorant , qui même n'avoit peut-être jamais été à Montpellier : quod bonorum virorum et vere doctorum, salva pace dictum velim.
Il y a ici en cette ville un honnête homme médecin de Xain- ” tes, nommé M. Murend, qui est tibi frater in Christo. Il est ici pour un procès : je lui ai fait récit de vous comme vous méritez. Il a bien envie de faire amitié avec vous, et d’avoir quelque petit commerce de livres et de la médecine par votre moyen : il vous en écrira. Il dit qu’il connoît M. Gras : rogo te ut habeas illum per me tibi commendalissimum ; je le trouve honnête homme, sage et fort bon. Je vous demande pardon d'une si longue et si mauvaise lettre ; excusez-moi du touten tout, et croyez que je serai en récompense toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 8 de mars 1644.
LETTRE CLXXVI.— Au méme.
Pour le paquet que je commence pour vous, outre quelques thèses, jy ai mis un livre très rare et duquel on fait ici fort grand état, qui est une requête que le recteur de l'Université a présentée au parlement, touchant la doctrine du père Ayraut , qui permet les homicides et les massacres, étc. Il y a aussi quelques avertissements sur le même sujet. C’est un livre in-octavo d'environ vingt-deux feuilles d'impression. Pour cette doctrine du P. Ayraut, vous la verrez particulièrement exprimée dans le petit livret intitulé : Théologie morale des jésuites, etc., que je vous ai envoyé. On m'a dit ici que depuis quelques années les jésuites de Lyon ont enseigné la même doctrine. Je vous prie de vous en enquérir sourdement, et si vous en découvrez quelque chose de m'en donner avis,
si cela peut arriver à votre connoissance. Je le ménagerai si prudemment que personne n’aura occasion de s’en plaindre. Pour votre Parfait Joaillier, j'ai vu ce livre en latin, que j'ai céans; mais je ne le pensois pas traduit : aussi crois-je bien que c’est une nouvelle traduction. Je vous prie de me mander qui en est le traducteur, et si M. Huguetan l’a imprimé sur les manuscrits. Le livre est dédié à M. de Monoonis de Liergues, lieutenant criminel de Lyou. Je sais bien qui il est; ila un fort beau cabinet et bien curieux. Il y a environ vingt-deux ans qu'il eut ici un horrible procès contre des conseillers de Lyon , qui s’opposoient à sa réception en l'office de son père : c'étoit une grande affaire, en laquelle M. d'Alincourt lui aida fort. Il eut un arrêt en sa faveur : il en fut fait un grand factum in-quarto, gros comme un livre, que j'ai quelque part céans, et que je vous offre, si vous en êtes curieux. J'ai ouï parler de cette accusation , qui fut horrible, et à des gens du palais qui la savoient bien, et à des Lyonnois; mais tous n'étoient pas de même avis. Le dit factum a été fait par M. Rouillard , avocat très savant. Le rapporteur étoit un conseiller de la grande chambre nommé, ce me semble, M. de Croisettes. Si vous n'êtes amplement informé de ce procès et du pourquoi, inferroga seniores tuos, apprenez-le de M. votre père ; et si vous n'avez vu Île facétum, je vous l’enverrai. Il est . pour M. de Liergues, mais tout-à-fait admirable; comme le fait en étoit fort étrange, et presque aussi embrouillé que fut jamais la querelle de G. Scioppius contre Scaliger touchant sa noblesse.
Vous me faites trop d'honneur quand vous me dites que je vous ai satisfait sur les points de ma thèse: je le souhaite bien, mais je ne le crois pas. J'ai un peu travaillé à en ramasser les preuves , et ne s’en faut vingt passages que je n'ai tout trouvé et coté, ex proprio loco, unde memineram me desumpsisse ; j'espère quelque jour de les achever et de vous en faire part. Pour le gazetier, je vous prie de croire que c'est un moqueur, et que le bruit qu'on vous a donné d'un arrêt
par lui obtenu au conseil est faux. Je ne doute pas qu’il n'y ait fait ce qu'il pouvoit, et même M. le chancelier l’a dit à quelqu'un; mais il n’en a pu venir à bout. L'arrêt de la cour que nous avons obtenu contre lui subsiste et subsistera. Je vous assure qu'il né pense plus à la médecine; mais il a bien envie de faire autoriser un nouveau mont-de-piété, en récompense que son bureau d'adresse est à bas, aussi bien qne sa juiverie, etc. Et même quelques uns de ses adhérents ont déjà quitté Paris, dont l’un est allé demeurer à Amboise, l'autre à Senlis, un autre en Normandie et un autre à Troyes. Nous voyons l’accomplissement du passage de la passion : Percutiam pastorem , et dispergentur oves, Nous avons l'arrêt entre nos mains, en vertu duquel on poursuit le gazetier, pour le paiement des dépens, tant de sa sentence que de l'arrêt, auxquels il est condamné. C'est un fourbe qui s'est, en ce procès, joué de l'honneur de la faculté de Montpellier, comme un chat fait d’une souris, ou comme fait le singe de la patte d’un chat, à tirer les marrons du feu. S'il eût gagné son procès (ce qu'il ne pouvoit jamais obtenir ) il eût rempli, et par son avarice et pour nous faire dépit, tout Paris de foree charlatans, auxquels il eût communiqué son pouvoir, qu'il eût fait ici passer pour des docteurs de Montpellier, dont l'ignorance toute claire et bien avérée eût fait grand tort à cette fameuse Université. Notre arrêt n'est pas encore imprimé; mais il le sera et en aurez des premiers, et par provision. Je vous avertis que le pauvre diable est bien humilié; il voudroit seulement bien que nous eussions pardonné à ses deux fils, et leur donner le bonnet après lequel ils attendent depuis quatre ans, et attendront encore (1). [y a ici plusieurs personnes qui le menacent de nouveau, et qui sont de profession différente, qui lui feront encore bien de la peine si son crédit ne se relève. J'ai vu le livre que vous cites de C'hiffletius ; mais je ne l'ai pas. Pour l'epoplexie, plusieurs l'appellent ictus sanguinis; mais le premier et le plus ancien de
(4) Isaac et Eusébe Renaudot ont été reçus docteurs en 1647 et sous. (R. P.)
tous , qui lui a donné ce nom, est Aurelius Victor, ubi de vero tnperatore, quem Aurelius Antoninus imperit consortem sibi fecerat. C'est chose certaine que, venæ sectio summum est præsidium in apoplexia sanguinea. Mais je ne vous saurois dire . Pourquoi ce bon remède a été omis par Chifflet.
Je vous prie de dire à M. Ravaud que je lui baise les mains, et que la copie qu'il a de l’Epitome des Institutions de Senpertus , impression de Vittemberg, est fort bonne ; qu'il n'a que faire d'en choisir d'autre, celle de Paris n'étant pas fort Donne et n'étant que postérieure; pourvu que son édition soit correcte, je pense que cela sera bon. Je vous offre les Institutions de médecine de Petrus Servius, que j'ai céans, combien que ce ne soit pas grand'chose. J'ai mandé à Rome son autre livre de Unguento Armario, que j'ai vu chez M. de Thou , combien que je croie qu'il ne yaille guère. L’impression de l’Epitome des Institutions de Sennertus, de Paris, n'a point de privilége. M. Huguetan devroit faire imprimer les Institutions de G. Hofmannus, ne fürte superveniant Judeæi, intellige ipsam Epitomem, quam auctor habet penes se; et le tout pour les bonnes et judicieuses raisons que vous m'alléguez. Toute la relation historique et anatomique du petit Marion est aussi élégamment par vous décrite qu'elle est étrange et remarquable ; c'est, ce me semble, cette espèce de fièvre hectique décrite par notre Fernel, lib. 4, Pathol., quam constituil ex prava visceris alicujus diathesi, natam.
On parle fort ici du duc de Lorraine et de son accord , et même, dit-on, qu'il sera bientôt ici. M. le duc de Bouillon, voyant qu'on ne lui vouloit pas rendre Sedan, s’est retiré malcontent en Suisse, M. de Vendôme à Annecy en Savoie ; on craint aussi que M. d'Espernon ne brasse quelque chose en Guyenne. Les curieux disent que sans doute il y aura du remuement, et qu’il y a plusieurs choses qui se brassent in occulto ; cela peut bien être, mais on ne sauroit moins dire. Ils disent que le roi d'Espagne ne manquera pas de faire tout ce qu'il pourra, more suo, pour nous brouiller et exciter en France quelque guerre civile; ce qui est assez malaisé néan-
LETTRES DE GUL PATIN. 329 moins, vu qu'il n'ya guère qu un homme en France qui puisse autoriser un parti de cette sorte , et partant j'espère que cela n'arrivera point. On dit ici que les princes d'Italie sont d’accord avec le pape, duquel les neveux ont plus facilement et plus tôt transigé, ayant senti le déclin beaucoup plus évident et plus grand que de coutume de sa santé et de sa vie. M. d’Avaux, notre principal ambassadeur, est arrivé il y a déjà longtemps à Munster, où étoient déjà trois députés d'Espagne , l’ambassadeur de Venise et le nonce du pape. Dieu leur fasse la grâce de nous y obtenir une bonne paix ferme et stable, et qui dure longtemps ! Madame de Hautefort, dame d’atour de la reine, qui étoit en fort grand crédit par cidevant, a été pleinement disgraciée dela reine, avec commandement de sortir de la cour bien vite, ce qui a été exécuté. Quoi qu’il en soit, les degrés du Palais-Royal sont aussi glissants qu'aient jamais été ceux du Louvre. C'est un étrange pays, où les gens de bien n'ont guère que faire : exeat aula, qui vult esse pius. M. le Mazarin est le grand gouverneur ; tout le reste tremble ou plie sous sa grandeur cardinalesque. On tient pour certain que la reine partira dans un mois tout au plus tard pour aller à Fontainebleau y passer une partie de l'été.
Il ya vingt-deux ans que fut ici imprimé in-quarto Pharmacia lienodæi, en latin, que M. L. de Serres, votre collègue, a traduite in-folio. On n’en trouve plus du tout il y a plus de six ans. Ce livre mérite bien fort une nouvelle impression et seroit bien reçu ; je pourrois à cet effet en fournir une copie où il y a horriblement des corrections très utiles. J'en dirai de même des Œuvres de M. Du Laurens, in-quarto, en latin, et tout au moins de l'anatomie, qui est aussi nécessaire qu'elle est rare. Fernel tout entier seroit aussi fort bon, mais in-folio de beau papier ; car tous les curieux et bibliothécaires, qui sont dorénavant ici en grand nombre, en cherchent partout sans le pouvoir trouver. Le petit livret in-octavo de M. Saumaise, de Calculo, seroit aussi fort bon, comme le livre qu'a fait Primerosius, médecin de Bordeaux, qui est de présent eu
Angleterre, de Vulgi erroribus in medicina (1). Ce n'est qu’un petit in-douze. La Pratique de L. Rivière se débite ici fort bien et fort heureusement au profit du libraire. M. Rivière peut dire de son livre ce que Martial a dit quelque part de sa poésie :
Sunt quidam qui me dicunt non esse poelam , Sed qui me vendit bibliopola putat.
Tous les apuscules de Th. Erasmus seroient fort bons inquarto ramassés tout en un volume si on les imprimoit de cicéro. Ce seroit un livre apfimæ frugis. Il a du sue et de la chair, du sang et de l'esprit par-dessus tous les modernes.
\ Leonardus Botallus, de Sanguinis missione, est aussi fort bon,
tant à cause qu'il est rarissime qu'à cause que la sainte et salutaire saignée commence à s'épandre heureusement par toute la France plus aisément et plus favorablement que jamais. Tous nos libraires sont tellement embarrassés de deçà en l’impression des livres nouveaux qui portent privilége, ou en l'édition des romane, ou des livres de dévotion au de controverse, ou de commentaires sur la Bible, ou de quelques jésuitess, qu’ils n’ont pas le loisir de penser à aucun de ce que dessus. Za Chirurgie françoise, de Dalechamps, est très rare et très bonne. La dornière édition, qui est la meilleure , est in-quarto, avec lea nauvelles annotations de feu M. Simon Piètre (2), qui a été un très grand et très digne personnage, et vraiment incomparable. Pardon de vous avoir si mal entretenu de tant de livres, et peut-être mal à propos. Parce que je ne vous vois point, je cherche à me désannuyer en causant ainsi librement avec vous.
Il est ici nouvellement arrivé un ambassadeur de Portugal que le peuple de Paris dit être envoyé pour demander en ma-
(1) Voyez la note, tome I, pag, #40.
(2) Je ne connais pas cette édition, et je ne trouve nulle indication qui justifie cette assertion. La dernière et la meilleure édition a pour titre : Chirurgie françoise, recueillie par J. Dalechamps, augmentée par J. Girault, Paris, 4610, in-4. | (R. P.)
riage la fille de M. le duc d'Orléans pour le fils aîné de leur roi. Je ne pense pas que telle soit la cause de son arrivée; mais si le royaume de Portugal n'étoit litigieux et si près d'Espague, ce ne seroit pas une mauvaise affaire pour elle. Les sages disent qu’il ne vient que pour la mort du feu roi, d'autres pour aller, avec les autres députés des princes, à Munster, y traiter de la paix générale, où des trois députés d'Espagne qui y étoient arrivés, le second est mort, nommé Zapata. L'accord du duc de Lorraine est rompu ; il demande des choses qu'on ne lui peut accorder. M. le maréchal de Gassion a pensé épouser la fille de M. le maréchal de Châtillon, mais tout est rompu. Le recteur de l'Université a de nouveau présenté une nouvelle et seconde requête contre Îles jésuites touchant de nouveaux livres qu'ils ont faits et de pernicieuses doctrines qu'ils y ont prêchées, laquelle vous recevrez aussitôt que la première. Il n’y a de deçà rien autre chose de nouveau. Je vous baise très humblement les mains, et suis de toute mon âme, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, co 20 avril 1644.
LETTRE CLXXVII — Au méme.
Sur l’appréhension que j'ai que vous ne soyez malcontent de moi, pour avoir été trop longtemps à vous envoyer ma dernière , et avant qu'en attendre aussi la répanse, je prends la bardiesse de vous écrire celle-ci de nouveau, pour vous dire qu'un imprimeur de Lyon, nommé M. Barbier , qui est honnête homme et assez savant pour sx condition, m'a fait l'honneur de me visiter céans, où nous avons amplement parlé de vous : devinez si e’est en bien ou en mal. Je n'eusse jamais cru que l’auteur du Divorce céleste eùt été un pur et naturel Italien ; mais puisque cela est, il faut ainsi le croire. Mala sua sorte periit, pour avoir dit et publié, avant que de mourir, tant de belles vérités, que le pape ou ses ofticiers n'ont pu souffrir. Le factum qui fut ici fait pour M. de Monconis,
votre lieutenant criminel, est fort rare, et est connu de peu de personnes. Vu l'importance de l'affaire, je vous en envoie un , que vous trouverez dans mon premier paquet, dans lequel vous aurez trouvé le chétif ouvrage fait par M. Gaillaume Duval, touchant les professeurs du roi, qui est une très certaine marque fugientis et senescentis ingenit in fanto homine. Quand vous aurez lu quelque jour le factum de M. de Liergues , je pourrai vous en mander ce que j'en ai ici oui dire à des gens de marque et signalés qui étoient issus de Lyon , et à d’autres qui étoient de Paris et du parlement, et qui savoient le nœud de l'affaire. Parce que vous désirez que je vous dise quelque chose de ma famille, après m'avoir instruit de la vôtre, je le ferai très volontiers et très librement à cause de vous. Joint que absit verbum jactantria. Vous me demandez une chose que vingt autres personnes ont désirée par ci-devant de moi, qui néanmoins ne me connoissoient que par lettres la plupart, croyant qu'il n'y avoit en cela aucun mal. Comme je l’ai pris en bonne part, je leur ai dit ce que je vous dirai tout présentrment. Mon lieu natal estun village à trois lieues de Beauvais, en Picardie (1), nommé Hodenc, troisième baronnie de la comté de Clermont en Beauvaisis. Le plus, ancien de ma race que j'ai pu découvrir a été un Noël Patin, qui vivoit dans la même paroisse il y a plus de trois cents ans , duquel la famille a duré jusqu’à moi. De ses descendants, quelques uns se sont retirés dans les villes, et y ont été notaires à Beauvais et marchands drapiers à Paris ; d'autres ont porté les armes, d’autres sont demeurès aux champs. Mon grand-père, de qui je porte le nom, avoit un frère conseiller au présidial , et avocat du roi à Beauvais, qui étoit fort savant, et duquel feu mon père honoroit fortement la mémoire. Mon grand-père étoit homme de guerre, comme tout ce temps-là fut de guerre. Feu mon père avoit étudié pour étre ici avocat, où il fut reçu l'an 1588, huit jours
(1) Voyez la notice sur Gui Palin , pag. 1. Hodenc et non Houdan, comme le disent les ancicnues éditions. (R. P.)
avant les barricades, après avoir étudié à Orléans et à Bourges sous feu MM. Fournier et Cujas. Il se füt arrêté à Paris pour toute sa vie, si la mort du roi Henri IIL, et le siége de Paris qui en suivit, ne l'en eût empêché. L'an 1590, il fut pris prisonnier par les ligueurs, et ne put être racheté à moins de 400 livres, qu’il fallut payer comptant, somme qui n’est pas grande aujourd'hui , mais qui l’étoit alors, et principalement en temps de guerre et aux champs. Feu ma grand'mère m'a dit que pour parachever cette somme ramassée çà et là, elle engagea ses bagues de mariage et son demi-ceint d'argent chez un orfévre de Beauvais, à gros intérêt, ce que Jje lui ai maintes fois oui dire en pleurant et détestant le malheur de ce temps-là. Le seigneur de notre pays, voyant qu’il pouvoit tirer bon service de feu mon père, qui étoit un jeune homme bien fait, qui parloit d'or, et qui n’étoit point vicieux, fit tant, qu'il le retint près de soi pour s’en servir en ses affaires, annuente avo neo, imo urgente, et pour l'attacher davantage et le retenir au pays, lui procura le plus riche parti qui y fût , et lui fit épouser , avec de belles promesses qu'il n’a jamais exécutées, feue ma mère, laquelle s’appeloit Claire Manessier, descendue d’une bonne et ancienne famille d’Amiens. Feu mon père s’appeloit François Patin, homme de bien si jamais il en fut un. Si tout le monde lui ressembloit, il ne faudroit point de notaires. Il venoit à Paris tous les ans pour les affaires de son maître, où il avoit tout le crédit imaginable, J'y ai trouvé quantité d'amis que je ne connoissois point du tout, qui m'ont fait mille caresses à cause de lui, ce qui me l'a maintes fois fait regretter de plus en plus. De ce mariage sont sortis sept enfants afhuc superstites : deux fils, dont je suis l'aîné, et un frère qui est en Hollande ; les cinq filles sont toutes ciny mariées, et ont eu entre elles tout le bien de la mère, lequel, étant partagé en cinq, a suffi pour les marier ; mon frère et moi avons eu le bien paternel , qui ne me vaut pas encore, apporté ici, cent écus de rente; mais ce n'est pas la faute de ces bonnes gens, qui ont vécu soribus anfiqus,
sans avarice et sans ambition. Tout'le malheur de feu mon père étoit d'avoir un maître ingrat et avare, et avec lequel il n’a rien gagné, nonobstant presque trente années de fàcheux service. L
Le regret qu’il eut d'avoir quitté Paris et s'être arrêté à la campagne sur les belles paroles d'un seigneur, qui nimium attendebat ad rem suam , fit qu'il pensa, dès que j’étois tout petit, de me faire ici avocat, disant que la campagne étoit trop malheureuse, qu'il se falloit retirer dans les villes, et me disoit souvent ce bon mot du Sage : Labor stultorum affliget eos qui nesciunt in urbem pergere ; à cause de quoi il me faisoit ‘ lire, encore tout petit, les vies de Plutarque tout haut, et m'apprenoit à bien prononcer. À ce dessein. il me mit au collége à Beauvais, âgé de neuf ans, puis m’amena à Paris au collége de Boncourt, où je fus deux ans pensionuaire, y faisant mon cours de philosophie. Quelque temps après, is noblesse, pour le récompenser d'une façon qui ne leur coûtàt rien , lui voulut donner un bénéfice pour moi, que je refusai tout à plat , protestant absolument que je ne serois jamais prétre (benedictus Deus qui mihi illum mentem immisit-in tenera adhuc ætate). Feu mon père, qui reconnaissoit-en ce refus quelque chose de bon et d'ingénieux , ne s'irrita pas bien fort de mon refus; mais ma mère en demeura outrée contre moi plus de cinq ans , disant que je refusois la récompense des longs services que feu mon père avoit rendus à cette noblesse; mais il n'en fut autre chose. Dieu m'aida : je fus cinq ans sans la voir ni aller chez nous. Durant ce temps-là j'eus connoissance d'un homme qui me conseilla de me faire médecin à Paris. Pour à quoi parvenir j'étudiai de grand cœur depuis l'an 1612 jusqu'à l'an 1624, que je fus ici reçu , et alors père et mère s'apaisèrent, qui m'assistèrent de ce qu'ils purent pour mes degrés, et avoir des livres. Cinq ans après, duzt uzorem , de laquelle j'aurai de succession directe vingt mille écus sur père et mère vivant encore, mais fort vieux ; sans une collatérale qui est une sœur sans enfants et fort riche.
Dieu a béni mon alliance de quatre fils, savoir est de Robert, Charles, Pierrot et François. Annum œtatis altigi 41, avec plus d'emploi que de mérite en ma profession, et moins de santé qu’il ne me seroit de besoin, quam potissimum labefacturus, vigiliæ juges et elucubrationes nocturnæ a quibus etiam necdum abstineo; sed hoc erat in fatis. Voilà, ce me semble, ce qu'avez désiré de moi, et peut-être beaucoup davantage. Excusez mon importunité et ma prolixité in re {am vili et Lam exiquà (1). |
Le Notabilia super Guidonem scripta, à J. Falcone, est si rare, qu'à peine l’ai-je jamais vu. Si jamais j'en trouve un, je le retiendrai. Quelques chirurgiens qui en ont ici le gardent comme un trésor ; il est in-quarto, impression de Lyon. Pour le livre de Meyssonier, du collége de Lyon, il témoignera toujours de son auteur, qui vieillit tous les ans sans devenir sage. Le voyage de saint Luc à Lyon a été forgé dans son cerveau, aussi bien que beaucoup d'autres extravagances; bien lui feroit s’il n’avoit qne celle-là. On a donné au roi pour précepteur un nommé M. de Beaumont, docteur de Sorbonne, qui avoit par ci-devant été camérier du cardinal de Richelieu. Les loyolites prétendoient à cette place pour leur
(1) Cette autobiographie présente un double intérêt, d’abord célui des faits, puis celui de la manière dont ils sont présentés. Quel ton de simplicité, de naïveté, de bonhomie même! Qui reconnaîtraii ici ce cri- , tique à la plume acérée et d’une trempe si forte, cet homme qui, dans son âpre franchise , n'hésite jamais à marquer d’une rude empreinte les hommes et les choses de son temps, surtout les grands comédiens du théâtre de l'humanité; ce philosophe, affirmant qu'il n'y a rien à attendre de l'imposture des sentiments et de la sertitude des pensées ? C'est qu’au fond de son âme il y avait de la force, de la grandeur, une riche et vigoureuse nature. Cependant il est regrettable que Gui Patin, parlant d'un homme qui lui conseilla d'étudier la médecine, ne nomme pas Riolan. C'est en effet ce médecin qui le dirigea , qui l’aida de toutes manières, et lui fit donner la survivance de sa chaire au Collége de France. Une pareille réticence a lieu d’étonner : est-ce oubli? est-ce ingratitude ? Il est difhcile de prononcer. (R.P.)
père de Lingendes, mais la chance a tourné. le vous baise les mains de tout mon cœur, et serai pour ma vie, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 13 juin 1644.
LETTRE CLXXVIIT — Au même.
Je vous dirai que madame la comtesse de Soissons est ici morte âgée de soixante-sept ans. On lui a trouvé onze cent mille francs d'argent comptant; elle a laissé la valeur de cent mille écus au petit bâtard de feu M. le comte son fils, et mille écus de rente à la mère. La mort nous a ici encore ravi un grand personnage optimum et doctissimum virum : c'est M. de Bourbon, qui demeuroit dans les pères de l’Oratoire. Il étoit chanoine de Langres, avoit jadis été professeur du roi en grec; mais il étoit savant en tout. Son mal a été une fièvre continue ex suppressa arthritide, qui l'a emporté en peu de jours âgé de soixante-dix ans. J’y perds un bon et grand ami: je prie Dieu qu'il me conserve Île reste.
La reine d'Angleterre est en France, où elle se réfugie, tant pour le mauvais état des affaires de son mari que pour une indisposition qu'elle a, qui l'a obligée de consulter deux médecins de deçà qui y sont allés, savoir M. Chartier et de Pois. L’historien Dupleix a été mandé par les grandeurs de deçà pour venir ici(et est en chemin) pour faire le deuxième tome de son Âistoire de Louis XIII, et pour la continuer jusqu'à présent. Il y aura en cette vie des pas bien glissants; nous verrous comment il en échappera et quel éloge il fera au cardinal, qui a mis le feu aux quatre coins de l'Europe.
* Tous les bigots sont en l'attente d'un nouveau pape, qui leur enverra en singulier présent un jubilé, pro jucundo adventu ad papatun. S'ils n'y sagnent des pardous, au moins ils y gagneront des crottes, et peut-être la toux, le rhumatisme
ou quelque autre maladie dont les médecins aussi se ressentiront de quelque chose. Je vous prie de m’aimer toujours et de croire que je serai toute ma vie de cœur et d'affection, monsieur, votre très humble, etc. j
De Paris, ce 2 de septembre 1644.
LETTRE CLXXIX. — Au méme.
Je n'ai langui dans l'attente des vôtres le mois passé que pour la peur que j'avois qu'il ne vous fût arrivé quelque chose. Je me réjouis bien fort de ce qu’êtes en bonnesanté, et souhaite de tout mon cœur qu'y demeuriez longues années avec mademoiselle Spon et le fils que Dieu vous a donné. Ce que vous me dites des libraires de Paris est très vrai, il ya longtemps que je le sais très bien : suné pessimi nebulones et lucriones tenacissimi, vilissimi, mendacissimi. | n’y a rien que je déteste et que je haïsse plus que le mensonge, que j'abhorre plus que les démons de Loudun et de Louviers, et cette espèce de gens me déplaît encore davantage en ce qu'ils mentent à toute heure fort impunément et sans aucune nécessité. Ce sont gens qui n'ont non plus de foi que d'esprit, et qui sont purement indignes de ce beau nom de marchand. J'en excepte les bons comme vous, qui sont en petit nombre. Le Macé, que vous m'indiquez, est un tyran en son métier, rude et barbare, et qui n'y connoît rien; mais il n’est pas tout seul, il y en a encore plus d’une douzaine d’autres qui ne valent pas mieux que lui et qui sont aussi ignorants. Dieu les veuille bien amender, autrement ils gâtent un beau et très innocent commerce. Ils sont si sots et si superbes, qu'ils s'imaginent qu'on leur doit encore de reste quand on les a bien payés. M. Meyssonier se trompe sur le fait de Louis Guyon, qui ne fut jamais médecin de Paris. Je doute pareillement s'il a gagné tant de bien à la pratique ; ce n'est point qu'il n'eût bon
esprit, mais il paroît en beaucoup d'endroits qu'il ne pratiquoit pas le métier dont il parle; il avoit beaucoup voyagé et beaucoup lu, mais il n’a jamais guère vu de malades. Je sais * bien qu'il étoit trésorier; mais je ne crois point qu'il ait beaucoup pratiqué, ce qu’il eût fallu faire en ce temps-là aussi bien qu'en celui-ci pour gagner cent mille écus, outre que je voudrois savoir quand il est mort et en quel lieu. Puisque M. Meyssonier a changé de casaque, voilà les affaires de la religion prétendue réformée en mauvais état et le parti du pape fortifié ex fanta accessione. J'ai peur qu'il ne fasse bien du bruit; mais je n’ai pas peur que de papiste il devienne fou, car il l'est déjà, et il y a longtemps que je le tiens pour tel. Quiconque lira ses écrits ne manquera pas de le deviner. La sainte bigotise du siècle superstitieux dans lequel nous vivons a félé la cervelle à beaucoup d'autres; mais la folie de M. Meyssonier n’est pas de cette nature, elle ne lui est venue que de la bonne opinion qu'il a de soi. Îl eût pu enfin quelque jour devenir savant s’il n’eût pensé l'être déjà; mais ce sien malheur est commun à beaucoup d’autres. Il n'a plus qu'à continuer, il fera fortune, puisqu'il s'est avisé de ce grand secret de mettre le pape, les cardinaux et les moines de son côté : romanas rerum dominos, gentemque togatam. M. Moreau vous baise les mains, et est bien aise quand il entend parler de vous et que je lui raconte de vos nouvelles après que j'ai reçu vos lettres. J'apprendsici de bonne part que le père Théophile Raynaud a fait de nouveau un livre intitulé Æeteroclita christiana , que les satiriques ont supprimé. Je vous prie de vous en enquérir et de savoir si nous ne pourrions pas en avoir un à quelque prix que ce fût. On dit ici que ce père est petit-fils de la Renaudie, qui avoit fait la conspiration d'Amboise, et qui, pour l'avoir lui-même vendue, en fut mauvais marchand. Qu'en croyez-vous, monsieur ? l'avez-vous jamais ouï dire? Enfin les cardinaux nous ont fait un pape qui se nomme Parophilio et a voulu être appelé Innocent X. Ufinam nemini noceat, præsertim Gallis, quibus parum faviturus creditur !
Quelques jours avant l'élection du pape, est mart à Rome,
hors du conclave, le bon et sage cardinal Bentivoglio, qui méritoit mieux d'être pape que la plupart des autres; il avoit fait un livre de Vita sua, et des emplois qu'il avoit eus durant icelle. J'aurois grand regret que ce livre ne fût enfin imprimé comme il est en danger d’être perdu. Le pape d'au. jourd’hui a eu autrefois un oncle cardinal sous Clément VII qui s'appeloit Hieronimus Pamphilius. Celui-ci est un fort habile homme, grand politique, combien que peu savant, mais bien résolu et fort intelligeut aux affaires. De malheur pour lui il est vieux, âgé de soixante - douze ans; il a fait loger dans le même palais deux siens favoris cardinaux, savoir, Padotta et Pancirolli, desquels ce dernier est ennemi juré de notre cardinal Mazarin. Ce pape a été autrefois dataire du cardinal Barberin tn legatione gallica et hispanica, puis nonce à Naples, et enfin en Espagne, à la fin de laquelle nonciature il a été fait cardinal l’an 1630. Il est d'une maison qui est deseendue d’une bâtarde d'Alexandre VI. Il a un neveu qui épousera par accord fait avant son élection la nièce du cardinal Barberin , et par ce mariage toute la case barberine prétend de se maintenir, malgré la haine qu’on leur porte à Rome et malgré tous les ennemis qu'ils y ont. Deux maréchaux de France sont morts depuis peu, savoir, le maréchal de Saint-Luc, à Bordeaux, et M. de Vitry à six lieues d'ici. Si Dieu vous a donné un fils, comme vous avez pu le désirer, vous et mademoiselle votre femme, il nous a donné aussi une fille qui nous vient de naître, laquelle étoit sumuna votorum uxoris meæ : en sororculam quatuor habentes fratres, quorum umusquisque sororem habet.
J'attends de vous et espère que vous me manderez ce qui . sera arrivé du procès entre les apothicaires et les jésuites de Lyon ; on travaille de deçà contre eux; mais l'impression ne va pas fort vite pour la peur qu'on a du chancelier, qui les favorise trop. M. Le cardinal Mazarin est malade à Fontaineblean d’une double tierce. M. de Noyers, vehementissimus et
accerrimms fautor gregis loyolitire, a charge de se retirer de la cour (en laquelle il se fourroit trop avant pour tâcher d'y être employé) et de s'en aller en sa maison des champs, où il a tout loisir de planter des choux. Le cardinal Mazarin ne l'aime poiut, ni les jésuites non plus, qui sont autant de couteaux pendants qu'il a à son service.
Il est ici arrivé d'Hollande un petit livre nouveau intitulé Religio medici, fait par un Anglois, et traduit en latin par quelque Hollandois . C'est un livre tout gentil et curieux (1), mais fort délicat et tout mystique ; l’auteur ne manque pas d'esprit; vous y verrez d'étranges et ravissantes pensées. Il n'y a encore guère de livres de cette sorte. S'il étoit permis aux savants d'écrire ainsi librement, on nous apprendroit beaucoup de nouveautés; il n'y eut jamais gazelte qui valût cela ; la subtilité de l'esprit humain se pourroit découvrir par cette voie. Nous attendons tous les jours de Hollande un livre nouveau de M: Saumaise intitulé de Cæsarie, touchant une querelle qui est survenue en ce pays-là, s’il est plus séant à un ministre de faire son prêche avec de courts cheveux qu’avec une grande perruque. Au même temps, un professeur nommé Poliander a écrit un autre livre de Comä sur le même sujet. M. le cardinal Mazarin a enfin fait coucher l'affaire depuis deux mois, qui étoit sur le bureau depuis plus de quatre ans, savoir, de faire revenir M. Saumaise en France, ce qui lui est
(1) Ce petit livre, fouf gentil ef curieux, est de Thomas Brown, médecin à Norwich; il parut à Londres en 1642. — Le titre Religio medici ne signifie pas religion du médecin, mais d'un médecin; en effet, le livre n’est que le développement assez obscur et mystique des opinions de l’auteur. 11 en a paru une traduction française à la Haye, en 1668, par Nicolas Lefèvre , avec des notes. Le traducteur prétend que le but de l’auteur a été de détruire cette odieuse opinion universelle , ubi tres medici, duo athei ; il dit encore dans son avis au lecteur que Thomas Brown, par son ouvrage, « a voulu faire mentir le proverbe italien qui dit : Quanto più gran teologo, tanto piü mal cristiano. »
accordé sans aucune condition ni restriction ; il viendra demeurer ici moyennant six mille livres de pension annuelle, qu'on lui donne à prendre sur l'élection de Paris. M. le président de Bailleul , surintendant des finances, est aussi fort de ses amis, ce qui lui aidera fort pour être bien payé. de suis, etc.
À Paris, ce 21 octobre 1644.
LETTRE CLXXX. — Au méme.
Le nouveau pape commence à se gaudir du papat; il a donné tous les offices et bénéfices vacants, a fait du bien à tous ses domestiques, mais n’a pas fait encore de cardinaux, dont il a plein pouvoir et dix lieux vacants. Nous avons des nouvelles comme le duc d'Enghien a pris Trèves et Coblentz, qui sont places sur le Rhin très difficiles à garder, mais qui seront bien propres à faire hiverner nos troupes. D'un autre côté, le roi d'Espagne se rend le plus fort dans la Catalogne et reprend petit à petit les places qui l’avoient abandonné. Don Francesco de Mélos, qui étoit chef du conseil en Flandre, a été redemandé; il a passé par ici, s’en va en Espagne, reddifurus rafionem suce villicationis. Quelques politiques disent ici qu'il sera, étant arrivé à Madrid, employé pour les affaires du Portugal , et que, comme il est homme de grande négociation, il sera employé à faire révolter ce royaume, duquel il est natif, par les intelligences qu’il y a.
Nos libraires de deçà n’impriment rien que des livres de dévotion et des romans. M. Saumaise est encore en Hollande, où il a fraichement reçu une grande affliction par la mort de deux de ses filles, que Ja petite-vérole lui a ravies, Nondum constat de ejus reditu, parce qu'on ne lui a pas encore envoyé ses lettres. On imprime ici une réponse pour l’Université de Paris contre le livre du père Caussin et leur Théologie mo-
rale. La première qui entrera céans sera pour vous, ne vous en mettez pas en peine; ilen viendra bientôt après encore un autre qui répondra au livre du père Lemoine. Le grand prieur de France, commandeur de la Porte, oncle du feu cardinal de Richelieu, mais plus homme de bien que lui, est ici mort d’apoplexie, ex immodica venere, Agé de quatre-vingt-deux ans (1). M. le comte d'Harcourt s’en va en Catalogne pour tâcher d'y mieux faire que le maréchal de la Mothe Houdancourt, ou au moins pour tâcher d'y être plus heureux. Je m'étonne bien qui vous a dit que j'étois l'auteur du petit Traité de la conservation de la santé, qui est derrière /e Médecin charilable; cela ne mérite pas votre vu. Je l'ai fait autrefois à la prière du bon médecin charitable même, M. Guybert, qui m’avoit donné le bonnet, et me pria de le faire le plus populaire que je pourrois afin de le pouvoir joindre à son livre. Il ne mérite pas que vous y mettiez votre temps. Le passage du vin contre la peste est tiré de Riolan, in methodo generali, ubi de peste ; maïs il n’est pas dans Plutarque ainsi : c'est une faute de M. Amyot, qui l’a traduit; mais elle n’est pas toute seule, il y en a plus de six mille autres. Si je puis jamais prendre quelque loisir, je tàcherai de raccommoder ce traité et de le rendre un peu meilleur qu’il n'est; et, en attendant, je vous prie de me faire la charité de ne dire à personne que je l’ai fait, car j'en ai honte moi-même. Je n'ai rien à vous dire touchant les quatre ventricules ni leurs noms. Je pense que cela n’a jamais été mis en françois; je ne sais si les chasseurs ne l'ont point fait en leur jargon de chasse. Je vous baise très humblement les mains, et suis, monsieur, votre très humble, etc.
A Paris, ce 40 novembre 1644.
(3) Mourir ex immodica venere à quatre-vingt-deux ans, en vérité Y 4-t-41 donc (à de quoi se lamenter ? Gui Patin en'end la plaisanterie. (R. PF
LETTRE CLXXXI — Au méme.
Pour réponse à la vôtre du pénultième de novembre, je vous dirai que Onuphrius Panvinius est un grand auteur qui mourut jeune à Palerme, âgé de trente-neuf ans : erat Veronensis eremita Augustinianus. Josephus Scaliger eum vocabat patrem khistoriæ , et omnibus ejusmodi scriptoribus anteponebat.
M. le président de Thou a fait souvent mention de lui : multa scripsit, ex quibus habeo paucissima. Je pense néanmoins que celui que vous avez vu imprimé depuis deux ans à Padoue l’a déjà été autrefois. Si je puis recouvrer Aristarchus Semiuns, de Mundi systemate, cum notis, P. de Roberval, je vous l'enverrai. Phytologia Salmasii opus est mihi incognitum, nondum quidquam de eo audict, nec facile credo. Son Dioscoride ne peut pas être imprimé; il sera grec et latin, grand in-folio, avec des commentaires sur chaque chapitre, où il y aura beaucoup d’hébreu et d’arabe, à ce qu'il m'a dit lui-même. Pour celui qui écrit de l’Université de Montpellier, je ne sais ni qui ilest ni ce qu'il sera ; mais il ne me fait non plus de peur qu’il me fera de mal. J'ai opinion que ce sera quelque travail de cogne festu, qui lui fera beaucoup plus de peine que d’honpeur : je ne saurois me mettre en état d'appréhender ses pinçades pour notre Faculté. S'il faisoit si bien en ce sujet, qu'il peut nous en donner envie , et qu'il nous eût donné occasion de nous en ressentir, il ne manqueroit pas de réponse suffisante : si illi est machæra, et nobis est veruina domi. La meilleure pièce qu'il pourra mettre en son sac sera la réponse à l'arrêt que nous avons obtenu contre le gazetier, et entre autres un plaidoyer de M. l'avocat général Talon. Le plupart des médecins de Montpellier ont ici étudié avant que d'y aller prendre leurs degrés, et nous ont plus d'obligation qu'à ceux qui leur ont donné des bulles et du parchemin pour de l'argent. Ceux de Rouen, qui sont la plupart docteurs de Montpellier, ont publié et reconnu en leur factum , il y a deux ans,
qu'ils nous étoient bien plus obligés de leur avoir enseigné leur art qu'à ceux de Montpellier, qui leur avoient vendu leurs degrés. Nous savons bien comment on n’y refuse point Îles premiers degrés, et comment on y obtient aisément les seconds. Nous avons pour nous l'antiquité, le plus grand nombre des médecins des rois, les plus grands personnages qui ont le plus profité au public par les beaux écrits qu'ils nous ont laissés. Nous avons recouvré trois anciens registres qui nous faisoient faute, lorsque M. Moreau répondit au gagetier, il y a quatre ans, lesquels étoient cachés chez les descendants d’un de nos duyens du temps de Louis XII. Il n'y a que trois cents ans que Montpellier est en France, auparavant ce n’étoit que barbarie. Je ne vois guère de médecins illustres de Montpellier , avant G. Rondelet, qui avoit étudié à Paris, et qui devoit son institution à nos écoles. J'ai déjà peur pour cet écrivain que l’on ne dise de lui : Parturiunt montes, nascetur ridiculus mus. Je ne serai pourtant jamais marri de voir un beau livre touchant cette université, que j'honore autant que je dois, et d'y apprendre de belles choses que personne n'ait encore révélées, qui ne manqueront pas d'être révélées s’il est besoin , et nobis expediat. Feu Fr. Ranchin, en ses Opuscules françois, avoue que la ville de Montpellier n'est pas ancienne, et même, dans ses opuscules latins, n'a pas produit grand nombre d'hommes illustres pour l'honneur de la Faculté de médecine. Ce sont presque tous gens inconnus, guos faæma obscura recondit. M. Ranchin, l'avocat, en tout ce qu'il a mis de la Faculté de Montpellier dans la deuxième édition Du monde de M. d’Avity, ne pourra pas l'autoriser, car luimême confesse que les docteurs de Montpellier n'ont vers soi d’autres titres. 1] n’y a guère que cent ans que leurs privilèges ont été confirmés au parlement de Toulouse. Ce que ceux de Montpellier ont par-dessus nous sont la thériaque, les confections d’alkermès et de hyacinthe; mais c’est que nous avons bien le moyen de nous en passer, et avec bonnes raisons. C'est de la forfanterie qui vient des Arabes, et que nous
avons heureusement chassée de deçà. S'ils étoient aussi savants et aussi gens de bien qu'ils devroient être, ils en feroient autant. Vous savez bien que Pline a eu raison d'appeler la thériaque compositionem luxuriæ , et qu'il y a bien à dire contre cette composition : aussi savez-vous bien que les deux autres ne servent qu’à échauffer les malades, et à faire des parties aux apothicaires. J'ai peur de vous avoir ennuyé sur cet article; j'aime mieux me taire, et vous dire que nons attendrons ce beau livre nouveau dans lequel son auteur fera fort bien de charrier droit, sans pourtant que j'aie aucune appréhension qu'il nous puisse faire mal. M. Vautier n'est pas médecin du roi, mais il l'étoit de la feue reine-mère, et fut mis prisonnier en la Bastille l’an 1630, d’où il n'est sorti que douze ans après
IL vit le feu roi en sa maladie, comme M. Moreau et M. de la Vigne. M. le cardinal Mazarin étant tombé malade à Fontainebleau , il y est allé comme étant son médecin ordinaire : on ne parle pas de lui pour cela davantage du tout , et je vous prie de m'en croire. M. Séguin, premier médecin de la reine, l'a vu tous les jours avec lui, et un autre troisième qui étoit en quartier. Ce n’est pas grand cas d’avoir guéri une double tierce assez légère en un homme fort , tel qu'est M. le cardinal Mazarin, qui est de bonne taille et de bon âge. Pour premier médecin du roi, il ne le sera pas sitôt; il faudroit bien du changement. Le bruit que vous en avez oui courut ici le mois de mai passé, et fut aussitôt étourdi par une réponse que fit la reine. Il est en une posture pour n'y venir jamais, étant médecin du premier ministre, qui seroit une affaire fort suspecte. Le cardinal de Richelieu ne voulut pas mettre son médecin , M. Citois, en cette première place, combien qu'il eût tout pouvoir, de peur d’augmemter le soupçon qu'on avoit déjà de lui , et de ruiner la grande fortune à laquelle il étoit déjà parvenu. La reine le connoît bien et ne l'aime point, et je sais bien pourquoi : elle sait bien aussi qu'il-n'est pas grand médecin. Joint que M. Cousinot est si bien en son esprit, qu'il ne sortira de cette charge qu'en quittant la vie; ce qu'elle a
montré évidemment à la mort du feu roi, contre les efforts de ceux qui vouloient y en mettre un autre, qui est bien plus huppé que M. Vautier, et même M. Séguin, qui est près de la reine, et qui a tout le pouvoir qu'un médecin y peut y avoir, et a grand intérêt d'en reculer M. Vautier, à quoi il ne manquera point, tant par le crédit qu'il y a que par sa femme, que la reine lui a donnée très riche et très opulente, et qui gouverne l'esprit de la reine aussi, qui est la raison pourquoi il s'est marié. M. Vautier est fort riche, il a une bonne abbaye (1), force argent comptant , mais peu de crédit , hormis qu'il peut être considéré comme médecin du cardinal Mazarin, qui n'est pas si grande chose, vu qu'en cette nature d'affaire, tel qui est aujourd’hui en faction n’y sera pas dans un mois. M. Cousinot, d’un autre côté, se tient assuré. Le pauvre homme n’a besoin que de santé, encore vivra-t-il : habet adhuc patrem in vivis. M. Vautier médit de notre Faculté assez souvent , et nous Île savons bien ; il dit que nous n'avons que la saignée et le séné, et se vante d'avoir de grands secrets de chimie. J1 a donné fort hardiment de l’antimoine à divers malades, et même à des enfants, dont il 4 été fort mauvais marchand. Il ne nous veut pas du bien, mais il ne nous sauroit nuire. Feu M. Héroard , qui étoit bien autre que le premier médecin, qui mourut l'an 1627, a cherché tous les moyens possibles à un homme pour nous faire du mal, et n'en a pu venir à bout; témoin le procès que nous gagnâmes contre lui l'an 1612, au grand conseil, où notre doyen, qui étoit M. CL Charles, déclama publiquement contre son avarice. Toutes les Universités de France y avoient intérêt : notre Faculté lui fit perdre son procès; ceux de Montpellier y avoient mille fois plus d'intérêt que nous : ils nous prièrent de faire pour eux, ce que nous fimes de bonne sorte, et il ne leur en
(4) On voit qu'à celte époque les médecins avaient encore des abbayes, quoiqu'ils eussent droit de sc marier ; leur costume était néanmoins presque clérical, (RP)
coûta pas un sol. Ils nous en remercièrent aussi : nous gardons soigneusement toutes leurs lettres , et néanmoins, pour récompense, ils se sont joints au gazetier, qui est le dernier de tous les hommes contre nous : aussi en ont-ils eu la courte honte, comme ils méritoient. Quand M. Vautier seroit premter médecin du roi (ce qui n'est point viande prête), il ne nous pourroit pas nuire ; au contraire, il auroit besoin de charrier droit et de nous avoir pour amis, ce qu'il feroit infailliblement pour se conserver. Tous les hommes particuliers meurent, mais les compagnies ne meurent point. Le plus puissant homme qui ait été depuis cent ans en Europe, sans avoir la tête couronnée, a été le cardinal de Richelieu. [1 a fait trembler toute la terre; il a fait peur à Rome ; il a rudement traité et secoué le roi d'Espagne, et néanmoins il n’a pu faire recevoir dans notre compagnie les deux fils du gazetier qui étoient licenciés, et qui ne seront de longtemps docteurs (1). Voyez après cela ce que peut faire M. Vautier , dont le plus grand crédit qu'il ait est qu'il est médecin d'un premier ministre : ce qui lui donnera plus de vogüe, quelque argent, ou quelque bénéfice davantage, etrien de plus. Ilse pique de trois choses qui ne firent jamais un homme plus sage, de savoir de la chimie, de l'astrologie et de la pierre philosophale ; mais on no guérit point de malades par tous ces beaux secrets, L'Hippocrate et le Galien sont les beaux secrets de notre métier, qu'il n’a peut-être jamais lus. Et en voilà assez sur ce fait, sur lequel je me suis étendu afin de vous faire entendre ce que
(4) Certes voilà une preuve décisive de cette puissance collective ou d'association si remarquable dans l’ancienne Faculté de médecine. Les grands , les princes , le parlement, ne concevaient pas mème lidée de résister à Richelieu , parvenu à l'apogée du pouvoir, et quelques médecins réunis en corporation se refusent à recevoir docteurs ses protégés: il fallait que lesprit de corps fût bien redoutable pour amener de tels résultats. Îl y avait, à la vérité, quelques inconvénients, mais aussi . que d'avantages pour la dignité de la professioe , pour les intérêts de l'humenité! (R. P.)
dessus Il y a encore d’autres raisons plus mystiques pour lesquelles il ne seroit pas premier médecin du roi, quand même M. Cousinot mourroit devant, quod malum dit avertunt. Mais ces raisons-là ne peuvent être sûrement couchées sur ce papier, ce qu'autrement je ferois très volontiers, à cause de vous. Je vous àässure qu'on ne parle pas de lui ici plus que d'un autre, et que s’il avoit une si grande réputation, il la ” perdroit bientôt, vu qu'il n’est pas capable de la soutenir plura coram, si jamais le bon Dieu permet que nous nous rencontrions en même lieu. Je suis de tout mon cœur, monsieur, votre, etc.
De Paris, ce 6 décembre 1644,
LETTRE CLXXXIL — Au même.
Après vous avoir souhaité une longue santé en cette nouvelle année, je vous dirai, sur ce que vous souhaitez de savoir, que M. Cousinot, premier médecin du roi, est en bonne santé et en fort bon état pour sa charge. Je souhaite qu’il y soit fort longtemps, et je ne pense pas qu'il perde sa place qu'avec la vie. Je lui parlerai de vous la première fois que je l'entretiendrai. M. Vautier est bien loin de son compte; mais quand il seroit en ce zénith de la fortune, où il ne viendra apparemment jamais, il ne nous pourroit faire aucun tort: nous sommes au-dessus du vent et des tempêtes. Il est vrai, comme on vous l'a dit,qu'il y aici un Anglois, fils d'un François, qui médite de faire faire des carrosses qui iront et reviendront en un même jour de Paris à Fontainebleau , sans chevaux, par des ressorts admirables. On dit que cette nouvelle machine se prépare dans le Temple. Si ce dessein réussit, cela épargnera bien du foin et de l’avoine, qui sont dans une extrême cherté (1). Pour
(4) Il est fâcheux que Gui Palin ne parle plus de l'admirable invention dont il s’agit. Quel était le moteur de cette voiture? Etait-ce La
votre collègue, qui a entrepris de faire mourir de faim les scieurs d'Aix parsa nouvelle machine je ne sais point son nom, et je serois bien d'avis que les scieurs d'Aix ne le sussent pas aussi. Mais à propos de collègue, que fait votre M. Meyssonier? Est-il grandement catholique ? Renversera-il le parti de la prétendue réformation? Le pauvre homme n'avoit que faire de se hâter à ce changement, on le connoissoit déjà assez bien ; qui en eût douté n’eût eu qu’à lire ses écrits, qui seront toujours le portrait de son esprit.
Je vous aï obligation du livre du sieur Potier (1), dont vous m'avez fait présent; mais je doute fort si le public en aura à M. Huguetan d'imprimer de tels livres, qui serviront plutôt à faire des charlatans que de grands docteurs. Ce livre est plein de mauvais remèdes, de vanteries, de faussetés , et plût à Dieu qu'on n'eût jamais rien imprimé de telle sorte! I] est trop de chimistes et de malheureux empiriques ; mais il est fort peu de gens qui s'étudient à bien entendre les épidémies d'Hippocrate. J'ai oui dire à M. Moreau, qui est Angevin comme ce Potier, que c’étoit un grand chariatan et un grand fourbe, qui se méloit de notre métier; qu'il ne montoit sur le théâtre que pour mieux débiter ses denrées ; qu'il étoit sorti du royaume et avoit pris le chemin d'Italie : aassi fait-il dans son ouvrage l'aristarque et le censeur des médecins. A l'ouir dire, il n'y a que lui seul qui soit savant et entendu. Ce qui me fait soupçonner tout son fait, c'est qu’il parle trop souvent
vapeur ? Avait-on déjà mis en pratique la découverte de Salomon de Caus , alors si cruellement traité par le cardinal de Richelieu ? On voit déjà combien les arts et l'industrie tendaient à prendre un merveilleux cssor , combien on s’efforçait de connaître ce grand et admirable pays de l'inconnu, où les esprits supérieurs ont seuls le droit de pénétrer. 11 y a loin sans doute de cette voiture à nos locomotives, mais l'idée était en germe ; deux siécles l’ont amenée progressivement à son état de maturité , l'application industrielle au profit de la société. (R. P.) (4) P. Poterii Opera omnia medica ac chemira, Lugduni, 1645, in-8°. (R. P.)
de son or diaphorétique, de son opium ou laudanum, et qu'il blâme trop souvent les autres remèdes, dont le public reçoit tous les jours du soulagement. Son livre est une perpétuelle censure de la médecine commune ; il n’y aura néanmoins que les sots qui l’admireront, et les honnêtes gens n'en feront jamais leur profit. Ce livre deviendra ridicule, ou il rendra ridicule tout le métier dont nous nous mélons vous et moi.
Le 29 décembre dernier, est ici mort un commis de M. Fiubet, trésorier de l'épargne, nommé Jean-Baptiste Lambert, fils d’un procureur des comptes, petit-fils d'un médecin de Paris, et neveu de M. Guillemeau notre collègue. J'ai été son médecin depuis huit ans. [l m'a laissé par testament, dans son
: codicile, la somme de trais mille livres, et un autre article
i qui vaudra plus que cela. Il avoit le rein droit tout consumé et purulent, dans le follicule duquel il y avoit seize pierres qui pesoient quatre onces; le poumon étoit aussi gangrené. Il est mort tout sec, sans aucune violence, ayant eu beaucoup de temps à donner ordre à ses affaires. Il étoit riche de trois millions; il avoit gagné ce grand bien, 1° dans les partis, étant commis de M. de Bullion ; 2* pour avoir été comrais de l'épargne pendant dix-huit ans: 4° par son grand ménage, n'ayant eu maison faite que depuis Pâques dernier. J’étois fort en ses bonnes grâces, mais j'ai toujours méprisé la fortune dont il me vouloit faire part. Je suis, etc.
De Paris , le 20 janvier 1648.
LETTRE CLXXXIII. — Au même.
Je viens de recevoir tout présentement la vôtre, sur quoi je vous dirai que je suis ravi lorsque je reçois de vos lettres. Je ne suis pas naturellement mélancolique, l'embarras et les intérêta du monde me touchent fort peu ; mais si j’avois de la
tristesse et du chagrin, je pense que vos lettres seroient capables de me l'ôter.
Pour le livre de M. Saumaise , de Episcopis et Presbyteris, l’auteur mème m'a dit qu'il en feroit imprimer ci-après deux autres volumes. Le P. Petau n'y a point fait de réponse particulière, mais il a tâché d'y répondre dans le dernier des trois tomes de ses Dagmes théologiques. M. Saumaise écrivit ce livre en Bourgogne, où il étoit venu-de Hollande pour la succession de M. son père, qui étoit mort doyen du parlement, sans secours de livre, et presque tout de sa seule mémoire, L'ayant envoyé tel que vous le voyez en Hollande , M. Kivet le fit imprimer, quoique ce fût contre l'intention de l'auteur, qui espéroit d'y mettre encore quelque chose étant retourné à Leyden, et il m'a lui-même témoigné qu'il avoit regret que cette affaire eût été autrement exécutée : ce qui me fait croire que , quelque jour, ce savant homme fera réimprimer tout ce qu'il a sur cette controverse, tout ensemble, avec une réponse à ce qu'en a dit au contraire le père Petau, qui avoit donné le premier l'occasion à cette dissertation, par un livre gros d’un pouce, sur un passage de son traité de F'ænore trapezitico. Le père Petau dédia son livre au cardinal de Richelieu, qui le reprit d'avoir écrit contre un homme que le roi aimoit, et qu'il vouloit tâcher de retenir en France ; il lui dit qu'il feroit mieux de ne pas écrire et d'avoir soin de sa sunté, de laquelle il est fort incommodé en sa vieillesse, M. Saumaise étoit alors à Paris, et ce fut en ce temps-là que M. le cardinal da Richelieu traitoit avec lui pour l'y arrêter avec uns bonne pension, dont madame Saumaise sa femme étoit ravie; mais il n’y voulut pas consentir et se dégoûta des propositions générales qu'on lui en faisoit, pour une particulière qu'on y fit couler, qui étoit d'écrire en latin l’histoire de ce cardinal, ce que M. Saumaise m'a dit lui-même en secret, et me protestant qu'il eût été bien marri d'employer le talent que Dieu lui avoit donné au service et à l’histoire fardée de ce ministre qui avoit failli à ruiner l'Europe par son ambition. Ce P. Petau
est un des plus savants d’entre les jésuites, mais homme fàcheux, mordant et médisant, qui n’a jamais écrit que pour réfuter quelqu'un. Il a fait deux volumes in-folio pour réfuter Joseph Scaliger, contre lequel il a vomi des charretées d'injures, bien qu'il fût mort vingt ans auparavant. Vous sou-
. venez-vous de ce que dit Pline dans la préface de son Histoire
naturelle, qu'il n’y a que les lutins qui combattent avec les morts? Il n’a écrit sur saint Épiphane que pour reprendre à chaque page le cardinal Baronius. Îl a fait imprimer un autre tome intitulé Uranologium, afin d'y draper M. Saumaise. Il a aussi écrit contre M. de la Peire, contre un théologal d'Orléans, contre M. H. Grotius, avec lequel il est aujourd'hui grand ami, et dont l'on ignore la religion. Il a aussi écrit sur Tertullien des traités pleins d’injures de cabaret et d'harengères contre M. Saumaise, et même il a tout fraîchement écrit contre M. À. Arnauld, De la fréquente Communion , contre lequel il a perdu son estime. Son deuxième tome des Dogmes théologiques est aussi contre l'évêque d’Ypres, Jansénius, qui triomphe parmi les honnêtes gens. Bref, ce père Petau n’écrit que pour faire le baron de Feneste et pour contredire à tout venant, comme-s'il étoit agité de quelque mauvais génie de sédition et de contradiction. |
Au reste, je ne m'étonne pas si vous avez à Lyon des charlatans qui viennent d'Italie, où l'on sait qu'il y en a un si grand nombre, que beaucoup de gens l'appellent le pays de la charlatanerie; mais je m'étonne que le cardinal Mazarin les appelle ici, vu qu'il y en a déjà tant. Vale.
De Paris, le 46 février 1645.
LETTRE CLXXXIV. — Au méme.
Pour réponse à votre lettre que je viens de recevoir, je vous dirai que je me tiens très obligé de la continuation de votre
affection, et du bon accueil que vous faites à mes lettres, lesquelles je. vous écris sans cérémonie et avec le dernier caractère d'amitié, pour répondre à la vôtre dont je fais grande estime. Vous voyez même que je n’y mets aucun soin de style et d'ornements, et que je n’y emploie ni Phœæbus ni Balzac. Dans le premier paquet que je vous enverrai, vous y trouverez la thèse de M. Dupré, De [a saignée fréquente et copieuse des médecins de Paris. 1] est tout vrai que la saignée est un très grand remède en la petite-vérole, principalement faite de bonne heure; mais ce mal est quelquefois si malin, et le poumon quelquefois si engagé, que c'est folie de prétendre y donner secours par ce remède: c'est pourquoi le pronostic est dans ce cas d’un grand usage à un médecin. J'ai coutume de dire aux mères , qui ont ordinairement grand soin du visage de leurs enfants, qu’il faut premièrement être assuré de leur vie, et que je ne réponds jamais de l'événement de cette dangereuse maladie qu'après que je les ai vus plusieurs fois jouant en la rue avec les autres enfants. Il n’y a point de remèdes au monde qui fassent tant de miracles que la saignée. Nos Parisiens font ordinairement peu d'exercice, boivent et mangent beaucoup et deviennent fort pléthoriques; en cet état ils ne sont presque jamais soulagés de quelque mal qui leur vienne , si la saignée ne marche devant puissamment et copieusement; et néanmoins si ce n'est une maladie aiguë, on n’en voit point si tôt les effets, comme dela purgation. Environ l'an 1633, M. Cousinot, qui est aujourd'hui premier médecin du roi, fut attaqué d'un rude et violent rhumatisme, pour lequel il fut saigné soixante-quatre fois en huit mois, par ordonnance de M. son pèreet de M. Bouvard son beau-père (1).
(1) Soixante-quatre saignées en huit mois pour un rhumatisme ! à la bonne heure! Les ardents sectateurs de cette méthode trouveront dans ces lettres plusieurs exemples pareils. Gui Patin ne connaît pas de moyen thérapeutique plus puissent et qui fasse tant de miracles, selon son expression : aussi avait-il en horreur les hémap/.obes. I] était ‘ imbu de ce principe de Botal, le premier qui vanta les saignéces à ou-
Après avoir été tant de fois saigné, on commença à le purger, dont il fut fort soulagé , et en guérit à la fin. Les idiots qui n’entendent pas notre métier s’imaginent qu'il n'y a qu'à purger , mais ils se trompent; car si la saignée n'a précédé copieusement, pour réprimer l'impétuosité de l'humeur vagabonde, vider les grands vaisseaux , et châtier l’intempérie du foie qui produit cette sérosité, la purgation ne sauroit être utile. Je lui ai oui dire à lui-même que la seule saignée l’avoit guéri, et que sans elle la purgation ne lui eût jamais servi. J'ai autrefois traité en cette ville un jeune gentilhomme âgé de sept ans, qui tomba dans une grande pleurésie pour s'être trop échauffé à jouer à la paume, ayant même reçu dans le jeu un coup de pied au côté droit, qui provoqua la fluxion plus grande. Son tuteur haïssoit fort la saignée , et je ne pus opposer à cette haine qu'un bon conseil, qui fut d'appeler encore deux de nos anciens, MM. Séguin et Cousinot. Il fut saigné treize fois, et fut guéri dans quinze jours comme par miracle ; le tuteur même en fut converti. Je vous dirai en passant qu'en ces maladies de poitrine, je me sers fort peu de “ sirops béchiques des boutiques , et que je crois que ce ne sont que des visions pour enrichir les apothicaires. Sion m'’importune de ces drogues, je préfère toujours la gelée à tous ces sirops, qui ne font que de la bile dans l'estomac, et qui ne vont point au poumon.
Parlons d'autre chose. On fuit ici grand état du livre intitulé Religio medici ; cet auteur a de l'esprit (1). Il ya de gentilles choses dans ce livre. C’est un mélancolique agréable en ses pensées ; mais qui, à mon jugement, cherche maître en fait de religion, comme beaucoup d'autres , et peut-être qu'enfin il n'en trouvera aucun. Il faut dire de lui ce que Philippe de
| trance, « que le sang dans le corps humain est comme l'eau dans une bonne foutaine : tant plus on en puise, tant plus il s'en trouve. » (KR. P.) (4) L'auteur est Th. Brown. Voyez la note page340. (R. P.)
Commines a dit du fondateur des Minimes , l’ermite de Calabre, François de Paule : Z{ est encore en vie, il peut aussi bien empirer qu'amender. La plupart des livres que vous m'indiquez de la foire dè Francfort ne sont pas nouveaux. J'en a plusieurs chez moi.
Pour Van Helmont, il n'en fera plus. C'étoit un méchant pendard flamand (1), qui est mort enragé depuis quelques mois. Ïl n'a jamais rien fait qui vaille. J'ai vu tout ce qu'il à fait. Cet homme ne méditoit qu'une médecine, toute de sé crets chimiques et empiriques, et pour lé renverser plus vite, il s’inscrivoit fort contre la saignée, faute de laquelle pour- . tant il est mort frénétique. |
Tout le peuple de Paris est ici empêché à courir après le jubilé: s'il ne le gagne , au moins gagne-t-il force crottes et quelques catarrhes à force de s’échauffer. Ce sera de la pratique pour nous ; mais. par la grâce de Dieu, je n’en suis pas trop friand, et la laisse espérer à ceux quien sont affamés. Je suls , etc.
De Paris, le 46 avril 1646.
LETTRE CLXXXV. — Au méme.
Ces jours passés, fut enterré ici un nommé François Cocquet, contrôleur de la maison de la reine. Il avoit les cheveux tout
(4) Jean-Baptiste Van Helmont, né à Bruxelles en 1877, mort à Vilvorde le 30 décembre 1644, Ce méchant pendard flamand a posé néanmoins les bases de notre médecine actuelle. Mais ces questions de l'avenir sont toujours si vastea, si formidables, si obscures, qu’il faut bien par donner quelque chose aux préjugés de l’époque. Van Helmont et son système ont été savamment appréciés dans ces derniers temps, dans des articles intéressants, par M. E. Littré (Journal hebdomadaire de médecine, Paris, 1830 , t. VI, pag. 513 et suiv.) ; par M. Michéa (Gazette médicale de Paris , 1846, n°° 3 et B). (R. P.)
blancs, et n'avoit que quarante-quatre ans. Il étoit le plus beau dineur et le plus grand buveur de Paris: bon compa- ” gnou et fort friand. II a été plusieurs fois malade de fièvre et de rhumatisme ; ensuite il étoit tombé dans une jaunisse, de laquelle il est mort sans fièvre et sans pouvoir être secouru, quoiqu'il eût les meilleurs médecins du monde à sa dévotion. Voyant que la dogmatique ne lui servoit de rien, il prit trois fois de l’antimoine de trois divers charlatans , qui tous trois ne firent rien du tout, ni par haut ni par bas, et ce venin âcre et violent ne put passer à cause du feu qui étoit dans les viscères. Enfin il est mort avec grand jugement et grand regret de sa vie passée. On lui a trouvé la partie convexe du foie toute verte comme un pré, et la concave toute pleine de pus, dont il y en avoit environ deux livres; lx vessie (sic) du fiel extrêmement pleine de bile épaissie, et le poumon sanieux et purulent. Le vin pur qu'il a bu a fait tout cela. Hippocrate nomme cette cause de maladie ot œluyiry, véni ingurgitationem , lib. de morbis internis. Fernel a fait merveille (L. 6, ch. 4) en parlant de ce mal en sa pathologie.
Nos apothicaires ne se servent point de notre Codex medicamentarius : aussi ne font-ils tantôt plus de compositions. Pour le livre, nous l'avons désavoué la plupart que nous sommes, tant pour le vin émétique, que nous tenons pour une méchante drogue, et pour une sotte préface qui y est, que pour plusieurs fautes qui y sont dans les compositions en divers endroits. |
Nous avons dans nos registres un insigue décret de la Faculté de l’an 1566, contre l'antimoine(1), que vous pouvez lire dans le deuxième tome des Éloges de Papyre Masson, dans l'éloge du vieux Simon Piètre, qui étoit alors doyen. Si quelqu'un se peut servir de ce remède, qui est de sa nature pernicieux et très dangereux, ce doit être un bon médecin dogmatique , furt judicieux et expérimenté, et qui ne soit ni
(1) Voyez la note tome 1, pag. 190.
LETTRES DE GUI PATIN. 307 ignorant ni étourdi; ce n'est pas-une drogue propre à des coureurs. On ne parle ici que-de morts, pour en avoir pris de quelque barbier ignôrant, ou de quelque charlatan suivant la cour. Nous ne le voulons point autoriser, parce que l'abus en est trop grand, même entre les mains de plusieurs médecins, à qui elles démangent d’en donner.
Le gazetier n’est pas mort. Il est vrai qu'il a été longtemps malade et enfermé sans être vu de personne. On dit qu'il a sué la vérole trois fois depuis deux ans, et je sais de bonne part qu'il est fort paillard. Depuis notre arrêt contre lui, il n’a dit mot contre nous. Le pauvre diable a le nez cassé; ses enfants ne sont pas reçus dans notre faculté de médecine, et peut-être ne le seront jamais (1).
Pour votre M. Meyssonier, je sais bien qu'il est fou il y a longtemps, je n'ai point besoin de nouvelle preuve. Quand il parle de Rome, c'est qu'il s’imagine qu’on feroit grand état de lui en ce pays-là. Je serois d'avis qu'il y allàt lui-même montrer son nez, sa femme et ses livres. Il y pourroit paroître comme un âne entre des singes, car ils sont bien plus fins que lui dans ces quartiers-là.
Je viens de recevoir une lettre pour vous, que M. Cousinot vous envoie , en attendant quelque autre chose qu'il fera expédier dans quelque temps, qui sont, comme je crois, des lettres de médecin consultant du roi, à ce que j'ai pu comprendre, bien qu'il ne m’ait pas donné charge de vous le dire; mais aussi pouvez-vous faire semblant de n’en rien savoir. Je vous baise très humblement les mains, et serai de toute ma vie votre, etc.
De Paris , le 2 juin 1643.
(4) Voyez les notes tome [, pages 201 et 327.
LETTRE CLXXXVI. — Au mème.
J'ai reçu votre belle lettre, dans laquelle j'ai trouvé les articles de nos plénipotentiaires, et les épositions des témoins contre votre docteur nouv ellement métamorphosé, qui maltraite sa femme. Quand je vois tant de désordres dans la vie humaine, j j'ai pitié de l’homme qui, faute de devenir maître de ses passions, tombe dans de telles brutalités. N'est-ce pas une chose honteuse qu'un homme qui croit être si sage et si savant, soit si fou de battre sa femme et la laisser mourir de faim? Vous diriez qu'il veut la tuer et l'assommer, afin qu’elle soit sainte et martyre par les maux qu’il lui aura fait souffrir. Vous verrez qu'il aura encore assez d'ambition de prétendre par là du crédit en paradis: mais il se trompe. Je voudrois que, pour son bien et pour son amendement, quelqu'un lui dit à l'oreille le sens mystique de ces deux beaux vers de Virgile:
Non tibi regnandi venig{ (am dira libida, Quamvis Elysios miretur Græciq campos.
Cette pauvre belle-mère qui lui a donné sa fille en mariage voit trop tard qu'on n'a jamais bon marché de mauvaise marchandise. Des gens qui sant autant capricieux que ca docteur ne devroient point se marier, pour n'avoir pas tant de témoins de leur folie. Cette pauvre infortunée peut dire de soi-même, ce que la femme d'un certain jaloux d'Italie dit dans Vivès :
Discile ab exemplo Justinæ, discite matres, Ne nubas fatuo filia vestra viro.
Pour le sieur Stella, je ne sais pas véritablement d'où il étoit; mais en un certain panégyrique qu'il fit au cardinal de Richelieu, l'an 1634, il s’y nomme Z'lemanux Stella Bipontinus. Ne vous étonnez pas si Duval en a parlé froidement
dans son livre. Cet homme ne sait presque rien de la vraie histoire, et il seroit même bien malaisé de la lui apprendre, tant il y est malpropre. Je lui ai donné plusieurs fois divers bons mémoires, mais le dessein et le style sont de lui tout seul. 11 devroit avoir parlé d'Érasme, lorsqu'il parle de l'institution des professeurs du roi; mais comme il est cagot et trop scrupuleux pour un philosophe, il ne l'aime pas, et * n’a jamais lu de ses ouvrages. Je lui ai même une fois oui dire à table qu'Érasme ne savoit rien, dont il fut bien relevé. Dans le premier livre des épitres d'Érasme, il est parlé de ce noble dessein du roi François Fr, et même il y a une belle épitre de Budé à Érasme, avec la réponse d'Érasme à Budé, où il est traité également de la nation et du nom des Guillaume, qui avoient toujours favorisé Erasme, parce que ces trois Guillaume l’avoient recommandé à ce bon roi François Ier, et avoient les uns sur les autres renchéri à dire du bien de lui: savoir, Guillaume Budé, Guillaume Copus son médecin, et Guillaume Parius son confesseur, qui devint évèque de Meaux.
Pour revenir au mot de Bipontinus, je pense que Stella vouloit dire qu'il étoit du duché des Deux-Ponts au palatinat du Rhin, d'où étoit ce Volfgangus, duc de Deux-Ponts, qui vint en France sous Charles IX, avec une armée pour secourir les protestants, et qui mourut de trop boire, à la Charitésur-Loire, l'an 1569, dont on fit ce distique latin:
Pons superavit aquas, superarunt pocula Pontem, Febre tremens periit, qui tremo orbis erat.
Je sais bien ce que c'est que le Facundus du P. Sirmond dont vous me parlez, et j'y ai vu le passage sur l’Eucharistie que vous demandez. C’est une affaire à déméler à M. Arnauld , ou au P. Sirmond qui y a fait des notes en la lettre Tt. Ce qui lui a déjà été reproché par Le Faucheur ou Aubertin, dans les doctes traités qu'ils ont faits de l'Eu-
charistie. Je me recommande à vos bonnes grâces, et suis dé tout mon cœur votre, etc.
De Paris, le 22 août 1645.
LETTRE CLXXXVIT. — Au même.
Je viens d'apprendre une chose que je ne dirai qu'à vous, et dont je suis fort fâché : c'est que la famille de M. Saumaise est en désarroi. Il pensoit l’an passé à revenir demeurer ici, et de fait on en traita exprès. Les amis qu'il avoit de deçà lui conseilloient la plupart de n’y pas venir, et de ne pas quitter le certain pour l'incertain; qu'il pourroit être payé un an ou deux de sa pension, et peut-être jamais plus après. Le nonce du pape s'en mêla aussi pour l'empêcher : de sorte que, voyant toutes ces difficultés, il abandonna l'affaire, avec résolution de n’en parler jamais : joint que les Hollandois lui témoignoient qu'ils avoient grand regret qu'il les quittât. Madame sa femme, qui désiroit fort de venir demeurer ici, voyant ses prétentions manquées, a commencé d'être plus acariâtre et plus mauvaise que jamais; et en est venue à telle extré- mité, que voyant son mari résolu de ne bouger de là, elle l'a quitté, ne voulant plus demeurer en ce pays-là, et s’en est venue ici avec deux de ses enfants. Je ne sais pas de quel cœur il supportera cetle affliction, mais j'ai peur qu'elle ne le touche fort. Il est délicat, malsain, et je crois quil a maintenant autant besoin d'une femme qu'il ait jamais eu. On dit qu’il est au lit avec la goutte. Son livre de Primatu papæ, eu latin, est achevé, avec une grande préface contre le P. Petau. Il y a ici trois hommes qui écrivent contre lui; savoir: Desiderius Heraldus, qui a autrefois travaillé sur Arnobe et sur Tertullien ; un nominé À. Fabrotus, et un professeur en droit à Angers, Allemand de nation, nommé P. Sengebertus. M. Saumaise sait bien tout cela, et en est bien
aise. Il dit que quand ces livres seront faits tous trois, il y répondre tout en un volume. Néanmoins toutes ces petites querelles nous font tort et nuisent au public. Si ce grand héros de la république des lettres alloit son grand chemin, sans se détourner pour ces petits docteurs; s’il faisoit comme la lune, qui ne s'arrête point pour les petits chiens qui l'aboient, nous pourrions jouir de ses plus grands travaux, qui nous feroient plns de bien que toutes ces menues controverses; sans faire tant de petits livrets, il nous obligeroit fort de nous donner son grand Pline, qui est une œuvre digne de sa critique, et auquel il pourroit triompher très justement par dessus tous ceux qui y ont jamais travaillé. L'histoire de Pline est un des plus beaux livres du monde, c'est pourquoi il a été nommé la Bibliothèque des pauvres. Si l'on y met Aristote avec lui, c'est une bibliothèque presque complète. Si l'on y ajoute Plutarque et Sénèque, toute la famille des bons livres y sera, père et mère, ainé et cadet. Il obligeroit aussi fort bien ceux de notre métier s'il faisoit imprimer son Dioscoride, avec son Commentaire sur chaque chapitre; ou son Arnobe, ou tons les volumes qu'il m'a dit lui-même avoir tout prêts à mettre sous la presse : de febus sacris et Personis ecclesiasticis. Et à propos des ouvrages de ce grand homme, j'ai cherché l'endroit où l’on m'avoit dit qu’il médisoit des médecins. C’est dans ses observations au droit attique et romain, où il.les accuse d'être mercenaires. Il a tort, ayant été souvent malade en cette ville, et si bien assisté par des médecins, qu'il est encore sur ses pieds. Lui-même m'a dit qu'il devoit la vie à feu M. Brayer, et à M. Allain, qui l’avoient retiré d’un très mauvais pas, où l'avoit jeté un certain charlatan, qui, au lieu de le faire saigner, lui avoit donné de l’antimoine par deux fois, et qui plus est, ces médecins le traitèrent, comme on dit que faisoient saint Côme ct saint Damien, sans en vouloir recevoir de l'argent; dont se sentant fort obligé à eux, leur envoya à chacun Æ£xercitationes Plinianæ. C'est peut-être qu'il étoit mécontent des médecins de Hollande, à
cause de trois enfants qu'il y a perdus depuis un an, de la petite-vérole ; et pour dire la vérité, tous ces médecins de Flandre et de Hollande sont bien rudes et bien grossiers en leur pratique. Je ne laisse pas de m'étonner comment ces façons de parler sont échappées à un homme si sage, tel que M. Saumaise et qui connoît tant d’habiles médecins ici et ailleurs. Il lui est permis d'augmenter le nombre de ceux qui ont médit de notre profession, dont Pline est comme Île chef; mais il n'aura jamais l'honneur d'entrer en ce nombre avec Clénard et Agrippa. Pour Michel de Montaigne, dont je fais grand cas, il a honoré les médecins de son approbation en leurs personnes, et ne s’est attaqué qu'à leur métier; et néanmoins il s’est trop hâté : s’il eùt eu quatre-vingt-dix ou cent ans avant que médire de la médecine, il eût pu avoir quelque couleur de raison ; mais ayant été maladif de bonne heure, et n’ayant vécu que soixante-dix ans (1) il faut avouer qu'il en a payé trop tôt l'amende: les sages voyageurs ne se moquent des chiens du village qu'après qu'ils en sont éloignés et qu'ils ne peuvent plus en être mordus. Je laisse là Neuhusius et Barclay, et les autres fous qui ont cherché à paroître en médisant de la plus innocente profession qui soit au monde. Je suis votre, etc. e
De Paris, le 12 septembre 1646.
LETTRE CLXXXVIIL — Au mûne.
Depuis ma dernière, j'ai appris que le comte d'Olivarez est mort en Espagne, avec grand regret du roi; car, quoiqu'il semblât disgracié, il ne laissoit pas toujours d'avoir grand crédit dans l'esprit de son maitre, et de fait le gouvernement
(1) Montaigne ne vécut même que cinquante: neuf ans, il était né en 1533, et il mourut en 1892. (KR. P.)
est encore entre les mains du comte de Haro son neveu. Les Espagnols font courir le bruit que le jour de sa mort il arriva le plus grand orage qui se vit jamais; et même qu'une petite rivière se déborda si furieusement, qu'elle pensa noyer tout Madrid. Je laisse tous ces prodiges qu'on dit arriver à la mort des grands, à Tite-Live et à quelques autres anciens historiens, et à la superstition des Espagnols. Je crois qu’ils meurent tout-à-fait comme les autres, en cédant à la mort, qui ne manque jamais de venir en son temps. Nous avons ici vu mourir le cardinal de Richelieu naturellement, comme les autres, sans miracle, aussi bien que sans orage, un des beaux jours de l’année, quoique ce fût le 4 de décembre. Ce seroit une belle affaire si la terre étoit délivrée de cette engeance de tyranneaux qui ravagent tout; mais je pense que cela n’arrivera jamais, car Dieu le permet à cause des péchés du peuple ; joint que si la race en venoit à manquer, comme celle des loups en Angleterre, jecroisqu'ilen renattroit d'autresaussitôt, puisque nous voyons tous les jours cette vérité, que l'homme est un loup à l'homme même. La signora Olympia, belle-sœur du pape, et qui lui gouverne le corps et l'âme, gouverne aussi le papat. On dit qu’elle vend tout, prend tout, et reçoit tout. Elle est devenue, aussi bien que les avocats, un animal qui prend à droite et à gauche; ce qui a fait dire un bon mot à Pasquin : Olympia, olim pia, nunc harpia. Et comnie cette femme est en crédit, j'ai peur qu’on ne nous débite encore quelque jubilation spirituelle, comme si elle avoit parlé au Saint-Esprit.
Ces jours passés, mourut à Pignerol M. le président Barillon, homme d'honneur et digne d’un meilleur siècle, et M. le président Gayant, fort vieux et disgracié, est mort ici. Ces deux hommes étoient véritablement ex wltimis Gallorum, et il n’y en a plus guère de leur trempe. Un sac de pistoles, et quelque chose bien moindre quelquefois, emporte aujourd'hui la générosité des François, qui, au lieu d'être honnêtes gens et courageux comme leurs aïeux, sont devenus de misé-
rables pécores. J'ai peur que la vertu ne finisse ici, tant je vois de corruption. j
Enfio, nous avons appris que M. Grotius est mort à Rostock d'une fièvre continue à son retour de Suède (1). On dit que ce n’est pas sans soupçon de poison de la part des luthériens, à cause de ce qu'il a écrit de l’Antechrist en faveur du pape. Mais je ne pense pas qu'on empoisonne en ce pays-là comme on fait en quelques endroits d'Italie. On n'a point bien pu savoir sa religion depuis vingt ans. Dans sa querelle contre M. Rivet, il sembloit favoriser le païti des catholiques romains; il étoit Hollandois et avoit été Arménien ; il étoit ambassadeur d’une reine luthérienne ; il est mort dans une ville luthérienne entre les bras d'un ministre luthérien, lui qui haïssoit fort Luther et Calvin. Quelques uns disent qu'il est mort socinien, et que, quelque mine qu'il fit, il l’étoit dans son âme. Cette secte est ainsi nommée de Laælius et Faustus Socinus de Sienne, qui ont répandu leur pestilente doctrine dans la Pologne, la Transylvanie et la Hongrie. C'étoient deux Italiens d'un esprit subtil, oncle et neveu, qui, voulant raffiner en matière de religion, vinrent à nier comme les Turcs la divinité de Jésus-Christ, que les saints Pères ont si solidement confirmée. Depuis que Grotius étoit sorti de Paris, on avoit imprimé de lui à Amsterdam un nouveau livre contre M. Rivet, dans lequel il se range fort du parti du pape, et se sert de l'autorité du P. Petau, qu’il appelle son ami. Je vous baise les mains, et suis, etc.
De Paris, le 24 octobre 164$.
(4) Hugucs Grotius, né à Delft, le 10 avril 1883, mo.t à Rostock, le 28 août 1645 ; son corps fut embaumé et transporté à Delft. Les ouvrages de polémique de Grotius sont oubliés depuis longtemps, mais son livre principal, celui qui lui a acquis des droits à la reconnaissance des hommes : de Jure Lelli ac Pacis, est toujours consulté. Il existe une traduct'on sous le titre de : le Droit de la guerre et de la paix,
traduit avec des remarques, par J. Barbeyrac, Amsterdam, 1724, ou Leyde , 1759 , 2 vol. in-3, et (KR. P.)
LETTRE CLXXXIX. — Au même.
Depuis ma dernière, il n’est rien arrivé ici qui soit digne de vous être mandé, si ce n’est que les ambassadeurs de Pologne, l'évêque de Varsovie et le palatin de Posnanie, qui viennent querir la princesse Marie pour être leur reine, ont fait une superbe et solennelle entrée le dimanche 29 octobre avec une telle pompe qu'on n’a jamais rien vu de pareil, Ils sont entrés par la porte Saint-Antoine et sont allés loger au bout du faubourg Saint-Honoré, dans l’hôtel de Vendôme, si bien qu'ils ont passé au travers de Paris de bout en bout : aussi ont-ils été vus d'une infinité de peuple, qui courut dès le matin retenir sa place sur les chemins par où ils devoient passer. Tout ce jour-là j'eus fort affaire pour des gens qui n’avoient pas la force de quitter leur lit; mais je vous assure que dan$ les autres rues où ils ne passoient pas, il y avoit une si grande solitude, que je me représentois une ville déserte par la famine ou la pestilence, dont je prie Dieu qu'il nous préserve vous et moi. J’aurois pu m’avancer hors de la porte Saint-Antoine, où j'eusse pu voir le tout aisément ; mais je n’en voulus pas prendre la peine. Ces spectacles publics ne me touchent guère; ils me rendent mélancolique, moi qui suis naturellement joyeux et gai, au lieu qu'ils réjouissent les autres. Quand je vois toute cette mondanité, j'ai pitié de la vanité de ceux qui la font. Il est vrai qu'on ne fait point cette montre pour les philosophes de l'humeur et de la capacité desquels je voudrois bien être; mais c'est pour le vulgaire, qui est ébloui de cet éclat et en passe le temps plus doucement. Je fus ce jour-là quelque peu de temps davantage qu’à mon ordinaire dans mon étude et m'y employai assez bien. Mes voisins disent que j'ai grand tort de n’avoir point été à cette cérémonie, et que c’étoit la plus belle chose du monde. Ils me reprochent que je suis trop peu curieux et trop mélancolique, et moi je dis qu'ils sont trop peu ménagers de leur temps. Je m'en rapporte à vous. Si vous me condamnez, je vous promets que la première fois que le pape viendra à Paris, j'irai exprès jusqu'à la rue
Saint-Jacques au-devant de lui, où je l’attendrai chez un libraire en lisant quelque livre, et ce ne seroit encore que pour vous complaire ; car, à vous dire la vérité, si le roi Salomon avec la reine de Saba faisoient ici leur entrée avec toute leur gloire, je ne sais si j'en quitterois mes livres; mon étudeme plaît tout autrement, et je m'y tiens plus volontiers que dans les plus beaux palais de Paris.
Pour ce que vous souhaitez d’être informé du sieur de Mayerne Turquet, médecin du roi d'Angleterre, il est, à ce que j'apprends, natif de Genève, fils d'un homme qui a fait l’histoire d'Espagne, qui est aujourd'hui imprimée en deux volumes in-folio. Ce Père a aussi fait un volume intitulé : la Monarchie aristo-démocratique, qui fut contredit par Louis d'Orléans (c’est celui qui a fait des commentaires sur Tacite) dans sa Plante humaine, imprimée à Lyon et à Paris. Turquet fit une réponse à Louis d'Orléans en 1617. Il demeuroit à Genève, ou près de là, dans la religion du pays, et Louis d'Orléans est un vieux ligueur, bateleur et méchant homme. Il avoit écritrudement et satiriquement contre Henri LV, et néanmoins ce bon roi lui pardonna. J'ai connu le personnage; ila vécu quatre-vingt-sept ans; il mourut d'une pleurésie en cette ville l'an 1627. Je l'ai quelquefois entretenu ; il ne parloit que de Carolus Scribonius, jésuite d'Anvers, où il avoit été réfugié pendant son exil, de Juste Lipse, qui étoit un autre animal bigot et superstitieux , et du P. Cofon, qui avoit été son intercesseur envers Henri IV. Cet homme a laissé deux enfants, dont l'un étoit aveugle, l’autre étoit aux galères à Marseille, où il a été envoyé pour un homicide qu'il avoit fait en colère. Mais revenons à M. de Mayerne, qui est encure aujourd’hui en Angleterre ; je crois qu'il est médecin de Montpellier. Il vint à Paris l'an 1602, et, comme il se piquoit d’être grand chimiste, il eut querelle avec quelques uns des nôtres, d’où vint qu'on fit un décret de ne jamais consulter avec lui; il eut pourtant quelques amis de notre ordre qui voyoient des malades avec lui. De cette querelle provint une apologie dudit Théodore Mayerne Turquet , de laquelle il n’est non plus l'auteur que
vous ni mwi. Deux docteurs de notre compagnie y travaillèrent, Seguin, notre ancien, qui a toujours porté les charlatans, et son beau-frère Akakia, qui mourut l’an 1605 de la vérole, qu’il avoitrapportée d'Italie, où il étoit allé avec M. de Béthune, ambassadeur à Rome; ce qu'ils avoient fait en dépit de quelques uns de nos anciens, qui étolent d'honnêtes gens, et qui tâächoient avec-fort bon dessein d'empêcher que les chimistes et les charlatans ne se missent ici en crédit pour vendre leur fumée aux badauds de Paris. Ce Mayerne est encore aujourd'hui en Angleterre, fort vieux, presque en enfhnce (1), Ou dit qu'il a quitté le parti du rol et qu’il s’est rangé du côté du parlement. J'ai vu un de ses enfants en cette ville, étudiant en médecine, qui depuis est mort en Angleterre. On dit qu'il est fort rude à ses enfants, tant il est avaricieux, et qu'il les laisse mourir de faim. Il est grand chimiste, fort riche, et sait le moyen de se faire donner force jacobus d’une consulte de cinq ou six pages. Il est entre autres baron d’Aubonne, belle terre dans le pays de Vaud, proche de Genève, de laquelle . étoit seigneur, en l'an 1560. Un certain évêque de Nevers nommé Paul Spifame, quitta son évèché et quarante mille livres de rentes en bénéfices pour embrasser à Genève, où il s’en alla, le parti de la sainte réformation huguenote, où, après avoir servi puissamment ce parti et avoir fait en Allemagne quelque légation pour Louis de Bourbon, prince de Condé, et pour tous les huguenots de France, il eut la tête coupée environ l'an 1566, sous ombre qu’il étoit adultère, et qu'il tenoit en sa maison une femme qu'il n'avoit pas épousée,; niais ce ne fut que le prétexte. La vraie cause de sa mort et le premier mobile fut le pape, qui employa l’autorité de Catherine de Médicis pour gagner les syndics de Genève à perdre ce pauvre homme. Si le prince de Condé eût eu encore assez de crédit, il l’eût volontiers empêché, mais il ne le put.
Cet ami qui vous demande des nouvelles de l’apologle de
(4) Théodore Turquet, de Mayerne, né à Genève le 2 septembre 4873 , mort à Chelsea le 15 mars 1658.
M. de Mayerne, n'est-ce point M. Courtaud de Montpellier, qui prétendroit en faire bouclier contre l'arrêt que nous avons obtenu contre le gazetier Renaudot ? Peut-être que non; mais il n'importe : tout ce que je vous ai dit est vrai. Il faut mème que vous sachiez que cette apologie de Mayerne ne manqua pas de réponse. M. Riolan, le père, y répondit par un livret exprès, élégant et savant à son accoutumée, dont je vous enverrai un exemplaire.
On dit ici que nouvelles sont venues de Catalogne; que M. le comte de Harcourt est enfin maître de Balaguier, et voilà que je viens d'apprendre que les Hollandois ont pris Hulst sur l'Espagnol après un mois de siége. Jamais la foiblesse du roi d’Espagne n'a tant paru, quoique peu d’années auparavant il .semblât qu’il voulôt dévorer la domination de toute la terre habitable.
Nous avons ici perdu, le 10 de ce mois, un honnête homme qui méritoit beaucoup. C’est un président au mortier nommé M. de Novion, frère de l'évêque de Beauvais. C'étoit le plus habile et le plus hardi pour les affaires, et qui parloit pour le bien public tout autrement que tous les autres. Le parlement a perdu depuis quatre mois trois hommes qui valoient leur pesant d'or, savoir : M. Briquet, avocat général; M. le président Barillon, qui est mort à Pignerol, et M. le président Gayant, qui est mort ici; mais M. de Novion valoit lui seul autant que les trois autres. Je vous baise les mains, et suis, etc.
De Paris, le 16 novembre 1648.
LETTRE CXC. — Au même.
Je vous souhaite bon jour et bon an, et vous déclare que depuis mâ dernière, datée du 20 décembre dernier, je n'ai appris chose digne de vous être mandée , sinon pour ce qui regarde Duret, de quo te monitum velim, que les deux éditions de 1588 et de 1621 sont toutes deux pareilles ; que la pre-
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mière est très correcte, et que, ôté quelques fautes qui sont de plus dans la seconde, et entre autres une ligne oubliée en une certaine page, c'est la même chose. Ce livre a aussi été imprimé en Allemagne en grand in-octavo fort plat, il y a environ quinze ans, ou plus, de sorte que c'est ici la quatrième édition, laquelle sera semblable à la première, tant qu'il me sera possible. Jean Duret, qui est ici mort en l'an 1629, n'y a jamais ajouté une virgule. La veille de Noël, durant la messe de minuit, dans le logis de M. le duc d'Orléans, s’est fait un meurtre et un grand vol, dans la chambre de M. de la Rivière, qui cest le Zopanda dudit duc : on y a tué et coupé la tête à un valet de chambre, et on a enfoncé un coffre-fort, duquel on a emporté grandes sommes d'argent. Il y a apparence que les voleurs y en ont trouvé beaucoup, vu qu'ils n'ont pu tout emporter, et qu'ils y en ont laissé encore de reste ; et tout cela est arrivé au-dessus de la chambre où dormoit madame la duchesse d'Orléans, tandis que ledit la Rivière: étoit à Limours avec M. le duc d'Orléans. Ledit valet de chambre fut étouffé d'une corde, et puis après son corps fut mis en quartiers , et après jeté dans un privé; ce que les voleurs firent , afin qu'on crût que ce valet de chambre ne se voyantp on le soupçonnât être le voleur même, et qu’ainsi on n’en recherchât aucun autre. Voilà les conjectures qu’on en a et ce qu'on en dit de deçà. J'apprends que sur quelques soupçons, on a arrêté prisonniers un garçon barbier, un garçon apothicaire et une femme, et que les dépositions du logis portent qu'on a vu sortir du logis deux hommes fort chargés. Voilà une horrible cruauté exercée sur ce pauvre et innocent valet de chambre, que je plains fort, combien que je ne sache pas à qui il a jamais été. J'apprends qu'ils ont volé douze mille livres, et qu'ils ont laissé de l'argent qu'ils n'ont su emporter : aussi ont-ils laissé quinze mille livres en pistoles, faute qu'ils ne les trouvèrent, qui n'étoient pourtant pas loin d’où ils mirent la main. M. de la Rivière n'a point de regret, ce dit-on, à son argent , et je le crois volan- L. 24
tiers d'un homme qui en a tant d'autre, et qui ne manque pas d'esprit; mais il offre de donner douze mille florins à celui qui lui donnera des nouvelles de son pauvre garçon. La même nuit, à Chartres près de Paris, un jésuite nommé le père de la Touche, qui venoit d'Orléans, se tua de divers coups d'un perce-lettre et d'un poignard. On dit qu'il étoit fou et égaré de son esprit. On a trouvé sur lui des papiers qui en témoignoient quelque chose.
M. de Longueville, voyant qu'il n'y a point d'apparence à la paix générale, de laquelle on nous berce depuis tant d’années, a délibéré de revenir à Paris, et de partir de Munster le 2 de janvier. Le jésuite qui s’est tué s'appeloit Hippolyte de la Touche. Il étoit né dans le faubourg Saint-Jacques, fils d'un lieutenant au régiment des gardes. Il étoit procureur de la maison des jésuites de Bordeaux, d'où il s’est enfui, après les avoir volés rudement. Il avoit sur lui de bon argent et des lettres de change pour en recevoir d'autre à Paris, après lequel reçu on dit qu’il s'en fût allé en Angleterre. La mort a toujours tort; ils diront tout ce qu'ils voudront de lui, le pauvre diable n’y est plug pour y répondre. Quoi qu'il en soit, il étoit méchant et bien enragé aussi de se traiter de la sorte. Ils disent qu'ils l'avoient chassé de chez eux comme . un fou.
On ne parle ici que de malheurs et de désordres : præsentemque intentant cuncta ruinam : luctus ubique, pavor, et plurima murtis imago. Guerre, massacre, menaces de pis : et outre tout cela, plusieurs armées en divers lieux pour la campagne prochaine : Dii meliora! Je vous baise les mains, et suis de toutes les puissances de mon âme, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, etc.
De Paris, ce 10 janvier 4648.
LETTRE CXCI. — Au méme.
Depuis ma dernière, datée du 10 de janvier, j'apprends ici que les bourgeois se sont assemblés plusieurs fois et sont allés au Palais parler à M. ie premier président et aux autres grands magistrats pour les prier dene point vérifier l’Édit des maisons, par lequel les partisaus prétendent de lever une somme notable sur chaque maison qui est dans le domaine du roi, et tôt après sans doute on attaqueroit celles qui se trouveroient sur les autres domaines par la même raison. Cela a fait du bruit au Palais. Le fils de M. d’Émery, surintendant des finances, président des enquêtes, y fut attaqué de quelques coups de poing donnés. Son valet de chambre, pensant défendre son maître, mit l'épée à la main; les bourgeois se jetèrent sur lui, lui prirent et rompirent son épée, et le gourmèrent bien. Le président de Torcé, son maître, fut sur-le-champ s’en plaindre à la grand'chambre, où arrêt fut donné contre quelques bourgeois, chez lesquels deux jours après on envoya des compagnies de soldats les chercher, sed non erant ; et ainsi il n’y a eu personne de pris. Toute la ville a été en rumeur de voir des soldats de çà et de là en bandes par la ville. Sur le soir du dimanche 12 de janvier, on entendit tirer force coups de mousquet, comme si chacun eût apprêté ses armes à feu pour le lendemain.
Les Écossois et les Anglois vont faire la guerre ensemble à cause de leur roi prisonnier, que les Écossois ont grand regret d'avoir rendu l’an passé aux parlementaires, comme ils témoignent par le manifeste qu'ils en ont fait. Enfin, Dieu merci et vous, je reçois tout présentement le paquet qu’il vous a plu m'adresser, dans lequel j'ai trouvé les ypr0ropaû : var) :, et le livre nouvellement imprimé par M. Huguetan, du docteur Matt. Moronus, duquel je vous remercie. Je vous avoue que le livre m'aextrêmement plu d'abord, et que je ferai tout ce que pourrai afin qu'il soit imprimé ici, et tâcherai que ce soit
au contentement de l’auteur. l'our votre Moronus, quis rlle sit? ignoro plenissimè, et albus sit an ater, nescio; et je doute bien fort aussi de son dessein et s’il pourra y avoir réussi. Voilà que je l'envoie chez mon relieur; ui uf it, bonus an malus, je vous en remercie. Vous m'obligerez si vous m'instruisez qui est cet auteuret de quel mérite vous pensez qu'il soit.
J'ai vu ce soir M. Riolan, où nous nous sommes trouvés chez un hydropique, que j'ai vu par ci-devant deux fois avec l'ordinaire. « Melius habet a tanto morbo, et haud dubie est
» convaliturus post frequentissime purgatum corpus ex sena,
» rheo, syrupis ex floribus mali persici et de rosis solut. » cum 31. Diaprunis solut. interdum etiam ex jusculo solu- » tivo facto ex xt. fol. oriental. et xt. manna calabrina. » I a été purgé trente fois de deux jours l’un de ces remèdes, et principalement du dernier, à quo uferque humor tum crassus, tum aqueus facile et feliciter educitur. J'ai averti ledit M. Riolan que j'avois reçu ce manuscrit dont je lui avois parlé l'autre jour par votre ordre. 11 ne m'a pas témoigné d’être curieux de le voir; mais seulement, m'a-t-il dit, faites-le imprimer hardiment ; je le traiterai comme il mérite, et toujours plus équitablement qu'il n’a fait mon père. Je lui montrerai qu'il ne sait pas l'anatomie, et que poür un homme qui a tant lu Galien il ne l'entend guère bien; ct là-dessus nous nous sommes séparés. De tout ce que dessus vous en manderez à l’auteur ce qu’en jugerez à propos si vous lui écrivez bientôt. Je me tiens assuré qu'il sera bien aise d’en savoir le tout, vu que par sa dernière il me prie en ces termes : Quæso te, mi bone, repete ad me illa Riolani, que contra me deffendit, non ut refutem , sed ut rideam. Vous voyez la jalousie qui est entre ces deux grands hommes, et qui tous deux ont bien envie de se soutenir.
M. Riolan est véritablement asthmatique, mais il témoigne grande allégresse pour le présent ; je pense que c'est l'édition de ses œuvres qui le réjouit. Outre plus, il a bec et oneÏes, et je crois que son An/hropographie ne s'achèvera pas
qu'il ne censure vivement M. Hofinann, super anatomicis, que scripsit in institut : et in epitome earumdem institutionum, Eatre eux le débat s'ils ne se veulent accorder.
Le roi, la reine, M. le duc d'Orléans, M, le Prince, le cardinal Mazarin, M. le chancelier et autres grands furent au Palais le mercredi 15 de ce mois, où furent vérifiés quelques édits, et entre autres un pour fuire douze maîtres des requêtes nouveaux ; un autre sur Ceux qui tiennent du bien du roi par engagement ; un autre par lequel divers officiers de ville et de finances sont créés ; un autre par lequel sont supprimés les aides, etc. M. Talon, avocat général, harangua devant la reine, à ce qu'on dit, divinement, et contenta si fort les gens de bien, qu on ne parle ici que de ce qu'il a dit, combien que per: sonne n’y profite de rien. Tout le monde est ici au désespoir de la continuation de la guerre.
Les maitres des requêtes, qui sont ici en aussi grand nombre que les disciples du Sauveur du monde, savoir, soixantcdouze, ont été assemblés au Palais-Royal, où par commandement de la reine et par la bouche du chancelier ils ont été iuterdits et leur a été défendu de plus venir au couseil du roi pour s'être assemblés tout ensemble en particulier, et avoir délibéré et signé qu'ils s'opposeroient à toute nouvelle création de maîtres des requêtes; et depuis ce temps-là on leur a encore signifié que le roi leur défeudoit de juger d'aucune chose souverainement aux requèjes de l'hôtel, qui est la seule juridiction qui leur reste pour trois mois de l'année.
Enfin le bonhomme M. P. Seguin, l’ancien de notre école, est mort le 28 de janvier âgé de quatre-vingt-quatre ans, d’une’ fièvre continue qui a succédé à sa paralysie, et qui lui a suffoqué la chaleur naturelle. C'est aujourd'hui M° Nicolas Piètre, qui est notre ancien, âgé de soixante -dix-sept ans, qui est bien un autre homme, fin, adroit, plus rusé que Machiavel, grand médecin à peu de drogues et haï des apothicaires, do nomen, et parce qu’il est fort homme de bien, de quo mentiri, fama veretur. Je souhaite que quiuze ans durant il suit
notre ancien, comme l’a été M. Seguin, que nous avons enterré le 30 de janvier avec grande cérémonie dans Saint-Germain-l'Auxerrois, où son fils est doyen, qui étoit aussi la paroisse du défunt et la mienne aussi.
J'apprends par une lettre de M. Heinsius, qui est à Padoue, la mort de quelques savants hommes d'Italie, et entre autres de Janus Nicius Erythrœus ; qu’il a fréquenté Scioppius qui est à Padoue, et qu'il le reconnoît pour fou , en ce qu'il travaille à un ouvrage qu'il dresse contre Luther, Calvin et le pape tout ensemble.
IL est mort un grand poëte latin à Amsterdam, nommé Gaspard Barlœus, scriptis multis clarissimus. Ce pauvre homme s’est imaginé qu’il étoit de paille, et qu’il ne devoit pas s'approcher du feu, de peur de brüler ; enfin, son mal augmentant, miserando mortis genere, il y a trouvé un remède , c’est qu’il s’est jeté dans un puits, où il s'est tué.
: Un médecin: d'Auvergne, nommé Marcellin Bompart, demeurant à Clermont, a ici envoyé un petit manuscait inti- ‘tulé : Miser homo, qu’il a fait à l'exemple de ma thèse, étant : Totus homo a natura morbus? Ï a fait autrefois imprimer ici un livre, Nouveau chasse-peste, et un autre des Conférences d'Hippocrate avec Démocrite, qui sont des traductions des épiîtres d’Hippocrate ; il étoit ici l’an 1631 et 1632. On le voyoit souvent plus malade que sain, eraf enim obnorius doloribus nephriticis a calculis , qui unoquoque mense , minuti et vix hordei granum adæquantes, cum multo dolore acerrimisque torsiontbus ejiciebantur. Je lui disvis quelquefois qu'il étoit plus ‘malheureux qu’une femme, laquelle n'accouche guère que tous les ans, et lui faisoit plusieurs pierres chaque mois. Outre mes visites, il avoit aussi quelquefois celles de M. Nico'as Piètre, de M. Merlet et de notre M. Riolan. Il a dressé une épitre pour nous quatre à cet opuscule qu’il nous a dédié. .J. Petrus Lotichius, qui a par ci-devant travaillé sur le Pétrone, qui est un gros in-quarto, m'a fait prier par un médecin de Metz, qui est fort mon ami, nommé M. Duclos, de
tâcher de trouver ici un libraire qui voulût entreprendre une seconde édition de ce Pétrone, vu que toute l'Allemagne est tellement désolée, que rien de pareil ne se peut espérer. Je lui ai fait réponse que la guerre empêche de telles entreprises ici, aussi bien qu’à Francfort, où il demeure à présent , et de plus que la cagoterie du siècle présent empécheroit d'imprimer ici Pétrone : que cela ne se pouvoit guère bien imprimer qu’à Genève, ou en Hollande, vu qu'ailleurs les moines y avoient aujourd'hui trop de crédit. Mais c'est assez, il fant que je finisse, avec protestation que je serai toute ma vie de cœur et d'affection, monsieur, votre très, etc.
De Paris, ce 7 de février 1648.
LETTRE CXCIL — Au même.
Depuis ma dernière, laquelle fut du 7 de février, un mé chant rhume m'a tant pressé qu'enfin il m'a fallu tout quitter, et me mettre au lit, où j'ai été saigné sept fois (1). « Pro co- »ryza, brancho, tussicula, febricula et dolore ad latus : » dextrum in forti inspiratione. Quæ quidem singula sympto- | » mata ortum ducebant ab intemperie prælervida hepatis et : » prava humorum colluvie in prima corporis regione lati- » tante. » J'en suis quitte, Dieu merci; il ne me faut plus que . des forces, principalement aux genoux, lesquelles je n'ai point perdues au jeu, comme cet autre dans le satyrique. Je n'ai été en mon mal incommodé que de la trop grande visite de tant d'amis qui me venoient voir à toute heure, et je n’étois pas toujours prêt d'être vu Le bonhomme M. Riolan y venoit presque tous les jours. Il m'a dédié son petit £nchiri-
(1) Gui Patin était de bonne foi dans ses opinions médiçales , on en voit ici la preuve. Lorsqu'il est malade, il se fait saigner à outrance, et dans l’occasion il est comme tant d’autres le martyr de ses doctrines.
dium, dont vous verrez les raisons dans l'épitre qu'il m'a faite: il m'en a allégué d'autres raisons dans mon lit. Comme je lui parus fort étonné de cet honneur qu'il me vouloit faire, et entre autres de l'obligation qu'il dit m'avoir de ce qu’en toutes mes leçons et mes conférences que j'ai eues l'an passé avcc mes écoliers, je louois toujours feu M. Simon Piètre, son cher oncle et son bon maître, auquel il a, dit-il, de très grandes obligations, et dont il m'aimera toute sa vie. Ce M. Simon Piètre a été un des grands hommes qui fût jamais. 1 mourut l’an 1618 ; il étoit frère aîné de M. Nicolas Piètre, qui est aujourd’hui notre ancien, et un homme incomparable, si on fait exception d'une certaine humeur particulière et stoïque qui le maîtrise quelquefois.
Pour le bonhomme M. Hofmann, je vous prie de croire qu’il m'est très fortement recommandé, et que je le chérirai et honorerai toute ma vie, luiet sa mémoire et les siens. J'honore sa grande érudition, et ne me plains point de son humeur. Je me tiens encore plus étroitement obligé à l'honneur de votre amitié, qui m'a procuré une si avantageuse connoissance. M. R. Chartier a septante-quatre ans: bien vieux et bien usé, force dettes et force procès, parce qu’il ne veut point payer ses créanciers , et même qu'il ne le peut. 1! y aura dans sa maison grand désordre après sa mort , des enfants de deux lits, force créanciers , peu de bien , force papiers imprimés de grec et latin sur Hippocrate et Galien , et rien de parfait. Il y x maintenant une presse qui roule pour en faire encore un tome, et après tout cela la mort viendra fanquæn fur de nocte, et quæ parasti, cujus erunt ?
A notre vieux bonhomme, M. Seguin, autrefois savant et grand valet d'apothicaire, depuis devenu animal trop dévot et plus que bigot, a succédé un docteur d'une bien autre trempe, qui est celui qu’avez deviné, M. Nicolas Piètre, un des premiers médecins du monde, et des plus rusés et déniaisés de la sottise du siècle. C'est un homme incomparable à tout prendre. Je n'ai point eu d’autres nouvelles de M. de
Sorbière. Vous diriez que cet homme est un stoique, qui se
retire à bon escient de la communication des hommes. Quand il m'écrit, c'est une petite lettre de six lignes éloignées les unes des autres.
Pour votre autre lettre datée du 95 de février, qui étoit le jour du mardi gras, qui fut le premier jour que je relevai de maladie, et que M. Riolan, bon gré malgré moi, m’enleva de céans, et m'emmena dans son carrosse chez Jui, afin de m'y traiter, et que nous y dinassions ensemble, y adjoignant ma femme et un de mes enfants, où il nous fit si grande chère, et étoit si fort réjoui de ce que j'étois guéri, ce disoit-il, et de ce que son £nchiridium anatomicum et pathologicum étoit achevé, que je ne vous le saurois exprimer. Je suis bien aise que vous soyez bon ami de M. Bauhin : c’est un honnète homme qui m'écrit quelquefois, et je lui fais réponse. Il y a vingt ans que nous nous connoissons; je fais état de son amitié, mais je n’en ai jamais vu une plus sèche : je vous le dirai en un mot, il ne vous ressemble en rien. Je l'ai autrefois prié de m'apprendre ou de me faire savoir quelque chose de Bâle; je lui ai envoyé des livres de deçà, et même un Æofnannus, de Medicamentiis officinal., sans gré ni réponse Vous diriez que cet homme sort d'une boîte ou de quelque enthousiasme extatique , et alors il m’écrit six lignes en une page. Si nous ne faisions autrement vous et moi, l’un et l’autre, à peine nous connoîtrions-nous. Néanmoins je le veux bien : quisque suos patimur manes.
La thèse de M. Guillemeau est sur la presse pour le 26 mars: il y parloit des apothicaires des Arabes et de leur pharmacie, et ce bien malgré moi; mais je ne lairrai point de vous donner une copie de ce qui a été retranché. Tout le monde n’est pas également hardi en ce pays : ceux qui peusent être sages y adorent aussi le veau d'or et révèrent la fortune des méchants. Comme je pressois un homme de ce parti sur ce châtrement de thèses, il me dit que tout le monde n'étoit point si heureusement hardi que moi, et que Bezoard idolum futuo-
rum étoit bien pensé, mais qu’il n'étoit pas besoin de le dire ni de l'écrire. Je me moquai de cette objection ridicule , et lui demandai s’il dormoit bien la nuit, s'il n'avoit point peur du loup-garou ou des esprits qui reviennent de nuit; que pour ceux du jour je n'en avois nulle appréhension. Voyez jusque où va la peur de perdre un teston ou la bonne grâce d'un apothicaire , dont je fais moins d’état que du trique-nique, comme dit le bon M. Estienne Pasquier en ses Recherches de France. Pour moi , je me console avec le bon roi David , et dis de bon cœur après lui, discite justo, quoniam bene. Quand les apothicaires m'empêcheront de travailler, je leur aurai obligation , ils me lairront du loisir pour écrire plus souvent à mes amis. C’est folie à nos gens de flatter ces pharmaciens pour être employés, ils n'en ont point pour eux-mêmes. Tout le peuple, voire même le médiocre et la plupart des grandes maisons, sont trop embarrassés dans le désordre du siècle, dans la bombance et le luxe du temps , et dans les incommodités que la guerre cause à tout le monde, et la plupart de nos apothicaires sont si secs que rien plus. Il y en a ici trois ou quatre douzaines qui ressemblent bien mieux à des gens qui vont donner du nez en terre faute d'emploi, qu'à de bons marchands. Nous avons ici jeudi prochain une thèse, dont plusieurs se plaignent qu'elle est fort mal faite; en voici la conclusion : ergo the chinensium menti confert. Le dernier corollaire parle de ce thé, les quatre autres n’en approchent point. J'ai fait avertir le président que chinensium n'est pas latin; que Ptolomée, Cluvérius, Joseph Scaliger et tous ceux qui ont écrit de la Chine {qui est pn mot dépravé en françois), écrivent sinenses, sinensium ou sinæ sinarum. Ce président badin et ignorant m'a mandé qu'il avoit bien d'autres auteurs que les miens qui disent chinenses : quant à ses auteurs, je doute s’il y en eut jamais un bon. Ce président n'a fait cette thèse sur cette herbe, sur le thé, que pour flatter M. le chancelier, duquel est venue la réputation de cette drogue, queæ statim evanuit cum sonitu , et de la bonté de laquelle ceux mêmes
qui la vantent n'oseroient jurer , n'en pouvant assigner aueun bon effet. Vous trouverez dans votre paquet une grande thèse de théologie dédiée au cardinal Mazarin, en huit feuilles de papier collées ensemble. Vous ne vites peut-être jamais une si grande et chère gravure : la thèse a coûté 9,000 livres.
Pour nouvelles de deçà , M. de Longueville est ici grand ministre d'Etat et du conseil d'en haut; M. le Prince, son boau- ” frère, est allé à Dijen y tenir les états de la province. Il sera ici de retour devant la fin du mois, et partira au commencement d'avril, pour aller en Flandre avec MM. les maréchaux de la Meilleraie et de Grammont. Je me recommande à vos bonnes grâces de toute mon affection, et suis, monsieur, votre très humble et très, etc.
De Paris, ce 10 de mars 1648.
LETTRE CXCII. — Au même.
Depuis le 10 de mars, que je vous écrivis une lettre de quatre grandes pages, je vous dirai que j'ai reçu une lettre de M. Hofmann avec une épitre à M. Gras, pour son traité de Anima ; voilà que je vous l'envoie alin que vous la voyiez et la montriez à M. Gras. Je vous prie aussi d'y changer le titre, et de l’accommoder comme vous l’enteudrez, vu même que l’auteur ne le trouvera pas mauvais, et qu'il n’est pas comme il devrait être. J'ai un imprimeur qui me promet d'y travailler avant Pâques. Tandis que nous ferons l'impression de deçà, vous verrez cette épître et me la renverrez à votre loisir : c'est assez que je la reçoive quinze jours après Pâques, avec très humbles prières à votre bonté de témoigner à M. Gras que je : suis son très humble serviteur. Le massacre qui fut fait la veille de Noël à l'hôtel d'Orléans durant la messe de minuit, avec un vol de 10,000 moins 10 pistoles , est découvert : ce sont deux valets de chambre, tous deux chirurgiens de leur
premier métier , dont l’un, nommé du Fresne, étoit valet de chambre ct de plus maître d'hôtel de M. Goulas, secrétaire de M. le duc d'Orléans. L'autre est un nommé Campy, valet de chambre et chirurgien de M. le comte de Franguetot, qui a une charge chez la reine. L'affaire a été découverte par le babil très impertinent d'une misérable femme, qui est celle de Campy; mais Dieu l'a permis ainsi, afin que ces grands crimes soient punis. Comme Campy s’enfuyoit en Flandre, il a été pris en une petite ville de Picardie, nommé Ham , ct dès qu'il s'est vu si bien pris, il a avoué quelque chose : ilest aujourd'hui arrivé, et a été mis dans le grand Châtelet. L'autre y est aussi dans un cachot, où on ne les gardera pas longtemps, vu que tous deux ne peuvent nier le fait. Du Fresne est extrêmement coupable, vu qu'il étoit domestique de M. le duc d'Orléans, et que ce pauvre Pris , qu'ils ont massacré ,; étoit son ami intime. Joint qu'il avoit un bon maitre, 30,600 écus de bien, et 4,000 livres de rente en offices, que son maître lui avoit fait avoir chez M. le duc d'Orléans. On dit que le prince de Galles, qui est ici, s'en va en diligence en Écosse, pour y être chef d’un parti qui s’y forme pour le roi d'Angleterre, son père , lequel parti sera composé d’Écossois, Hibernois, et du grand secours que le roi de Danemark lui veut donner : de hac contentione Deus ipse viderit.
Nous avons ici, tout nouvellement venu d'Anvers, le second tome de Famianus Strada, de bello Belgico, qui a été imprimé sur l'in-folio de Rome. On l’imprime aussi de même ici in-octavo, et sera fait dans huit jours. C'est un beau et agréable historien ; mais ce deuxième tome me déplaîit, d'autant qu'il ne va que depuis l'an 1578 jusqu'en 1559, qui n'est qu'environ onze ans. Au moins, s’il eût été jusqu’à la mort d'Alexandre, duc de Parme, qui mourut l'an 1592, ên cujus gratiam et gloriam videtur tantum opus suscepisse. On dit que le roi d'Espagne a empêché que l'auteur ne donnât au public le reste de son histoire, parce que Philippe IT y étoit accusé d'avoir fait emprisonner ce prince de Parme. Vide Thuanum,
LETTRES DE GUI PATIN. 381 tomo quinto, Historiarum sui temporis, in elogio Alexandri Par: mensis. J'ai vu l'in-fulio venu de Rome, qui est tout pareil à l'in-octavo , hormis quelques figures en taille-douce qui sont à l’in-folio, qui représentent quelques villes et quelques castramétations. ,
Pour mon voyage vers M. Hofmann, il n’est pas encore prêt. Je ne me soucierois point de mes affiires de deçà, si la guerre nous en donnoit une sûre permission ; mais comme tout s'en va dans la rigueur et à l'extrémité, il n’y a point d’apparence que je pense à entreprendre ce voyage. Mon dessein eût été d'aller d'ici jusqu’à Lyon pour vous y embrasser, et après quelques jours, d'en partir et d'aller à Genève, pour y voir quelques singularités dont je serois curieux; et de là, si vous me l'aviez conseillé, d’aller à Bâle y voir M. Bauhin, et le tombeau du grand Erasme; après cela de prendre le plus court et le plus sûr, de gagner Nuremberg, y aller joindre M. Volcamer, qui m'introduiroit et mèneroit chez M. Hofmanu, que je scrois ravi de voir et d'embrasser, avec -sa vieille Pénélope , ef coram mutuas audire et reddere voces. Et je vous jure que je serois ravi de faire ce voyage et que ni la peine, ni le temps, ni l’argent nécessaire pour celn ne me coûteroient rien, pourvu que je visse de la sûreté de ma personne et de celle de mon fils aîné, que je mènerois quant et moi. Et quand je serois en train de revenir, je tâcherois de me mettre sur le Rhin, et de venir à Nimègue, où j'ai un frère et icelui unique , qui seroit ravi de me voir, et moi lui. De là je visiterois quelques belles villes de Hollande, savoir : La Haye, Leyden, Amsterdam, Rotterdam, Dordrecht. Je chercherois à Rotterdam le lieu de la naissance de l'incomparable Érasme, et à Leyden je visiterois avec un dévotieux respect le tombeau du très grand Joseph Scaliger. Mais mon premier dessein n'est venu que de la promesse et de l’espérance qu'on nous faisoit ici de la paix. Aujourd’hui l'on dit que tout est perdu , quod pacis spes tota decollavit ; c'est pourquoi.je n'oserois plus y penser ; et néanmoins, à vous dire
vrai, je serois ravi de voir et d'embrasser le bonhomme Hofmann, et de loi témoigner par ce voyage combien je l’honore et l'affectionne.
. Îl est vrai que je lui en ai témoigné ma passion par une lettre, ce que véritablement j'effectuerois si le temps ou plutôt la paix me le permettoit, en nous donnant sûreté par les chemins : quam quidem securitatem quia nemo potest præstare, neque ego peregrinabor. Je vous baise les mains, et je suis de toute mon affection, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 13 mars 1648.
LETTRE CXCIV. — Au snême.
Je reçus hier au matin un petit paquet, venant de Hoilande, pour le port duquel je payai dix sous qu'on me demanda : la suscription étoit de la main de M. Sorbière. Dès que j'eus levé cette enveloppe, je trouvai un petit livret nouvellement imprimé à Leyden , in-douze , sur le passage du chyle et sur le mouvement du sang. Si tels n'en sont les mots, au moins en voilà le sens. En dedans du premier feuillet il y avoit de la même main, à M., M. Patin, ete. Le livre est dédié à M. du Prat , docteur en médecine. Il n’y a point de nom d'’auteur exprimé; il y a seulement au bus du livre à la fin deux S.S., qui disent, ce me semble, Samuel Sorbière. Comme je n'avois point le loisir de le lire, et que d’ailleurs je me souvins que j'en avois parlé à M. Riolan, à qui j'avois promis de l'envoyer dès que je l'aurois reçu, je le lui envoyai tout-àl'heure. On le laissa chez lui en son absence. Ce matin, dès le point du jour, M. Riolan m'est venu voir, qui m'a dit que ce livre a été fait à Paris par un homme qui est à Paris; que ce livre est tout plein de fautes ; que cet auteur n’y entend rien; qu'il n’est point médecin ; que c'est une pitié de se mêler
du métier d'autrui ; et par le long discours qu’il m’en a fait, j'ai reconnu qu'il entend M. Gassendi, et m'a dit que dès qu'il aura reçu quelques cahiers de la copie de son Anthropographie, qu'il s’en va y répondre par un autre livret en françois, qui sera deux fois plus groé que celui-ci, d'autant qu’il contiendra la réfutation de toutes les faussetés de celui-ci, et puis après qu'il y proposera la vraie circulation du sang, dont il établira et étalera les vrais fondements. Voilà l’histoire du petit livret. Quand j'en saurai autre chose, je vous le manderai. M. Riolan dit aussi que Fortunius Licetus, in 16. de Quesitis per Epistolam (il y en a ici quatre parties nouvellement venues d'Italie), a voulu parler de la circulation du sang, mais qu'il n'y entend rien ; que c'est un ennuyeux traité, pour l’importune quantité de citations que Licétus y apporte du Galien et de l’Aristote, qu'il le réfutera tout du long dans le grand traité qu'il en mettra dans son Anthropographie , et qne cette réfutation seule tiendra plus de six pages. Un de nos docteurs, qui est bien plus glorieux qu'habile homme, nommé Morisset , voulant favoriser l’impertinente nouveauté du siècle, et tâchant par |à de se donner quelque crédit, a fait ici répandre une thèse du thé, laquelle conclut aussi bien que ce président a la tête bien faite (1). Tout le monde a improuvé la thèse ; il y a eu quelques uns de nos docteurs qui l’ont brûlée , et reproches ont été faits au doyen de l'avoir approuvée. Vous la verrez ct en rirez. J'attenis le présent que me fait M. Ravaut de son Polyanthea. Et à ce que je vois, vos libraires de Lyou sont bien plus honnêtes et plus généreux que ceux de deçà : je lui en écrirai exprès, quand je l'aurai reçu, et l'en remercicrai; combien que je croie et me per: suade facilement que je vous en ai la première obligation. Mais vous êtes en grand train de m'obliger en toute façon , et
(1) On voit que l'usage du thé commençait à devenir à la mode, même ayant le café; mais cette impertinente nouveauté du s:ècle trouvait encore bien des détracteurs. (R. P.)
moi en état de mourir ingrat, puisque je n'ai pas moyen de me revancher de tant de courtoisies et de bienfaits que j'ai reçus de vous depuis tantôt six ans: nisi mihi Deus tamquam è machina affulserit. La nuit entre le 15 et le 16 de mars s’est ici sauvé de la Conciergerie, où il étoit détenu prisonnier depuis dix-huit mois, un certain M. de Roquelaure, qui s’étoit pareillement sauvé des prisons de Toulouse il y a environ deux ans, où il éloit détenu pour diverses impiétés qu'il étoit accusé d’avoir faites et proférées. Comme il avoit été longtemps ici prisonnier, il a“oit trouvé le moyen de gagner les bonnes graces de madame Dumont, la geôlière, qui est fort belle femme, et de qua mala fabula fertur per urbem, et mème on trouve qu'il s'est sauvé par son cabinet. M. le premier président, en ayant été averti dès le matin, envoya prendre prisonniers Dumont el sa femme, leur a ôté leur charge et les a envoyés prisonniers, l'un dans le grand, et l’autre dans le petit Châtelet. Le même jour il est arrivé ici nouvelle que le bâtard de Monteron a tué en duel, près de Toulouse, un autre frère de ce M. de Roquelaure. Le 16 de ce mois, votre archevêque, M. le cardinal de Lyon, a perdu son procès pour la deuxième fois au grand conseil touchant son prieuré de la Charité. Il y a tantôt un an qu'il en fut dépossédé par arrêt du grand conseil au profit de M. des Landes, payeur conseiller de la grand’chambre. Les parents du cardinal avoient dressé une nouvelle batterie et espéroient de lui arracher ce bénéfice de trente mille livres de rente par une requête civile, de laquelle ils ont été déboutés par tous les juges, qui ontété loués partout de n'avoir rien donné à la recommandation et à la brigue de tous les parents et amis du feu cardinal qui s’en étoient mélés. L'avocat général de ce semestre, nommé M. Bailly, fils d'un maître des comptes, ef abnepos Michaëlis Marcscotii doctoris medici, qui hic obiit anno 1605, tut le premier de cet avis, ct fit merveilles par sa harangue à déméler tant d'intrigues et de fourberies qui étoient en ce procès. C'est un jeune homme de vingt-cinq ans qui a déjà fort bien fait
en d'autres causes depuis six mois qu'il a cette charge. Les deux massacreurs et voleurs ont tout avoué et auroient déjà passé le pas n'étoit que MM. du parlement {j'entends ceux de ja Tournelle) en veulent avoir connoissance, et qu'ils ont évoqué la cause à leur tribunal. Du Fresne est aussi accusé de plusieurs autres crimes, et entre autres d’avoir fait plnsieurs vols sur les grands chemins en habit déguisé, avec une fausse barbe et autres outils qui ont été trouvés chez lui. Lui et Campy ont fait le massacre seuls, et la femme de Campy, laquelle ne savoit encore rien pour lors de ce massacre, leur aide à faire le vol, à partager les pistoles, et à serrer tout ce qui fut volé. | |
La reine s’en va faire un voyage à Chartres pour la Notre- Dame du 25 de mars, à laquelle elle a fait un vœu pour la santé du roi, qu’elle y mène quant et soi. M. le cardinal Mazarin n'y va point. On parle fort ici de la trahison qui a été découverté à Naples contre M. de Guise, dans laquelle se trouve criminellement enveloppé un sien favori nommé de Modène, la nouvelle de la mort duquel n'est point encore venue, combien qu'on tienne pour très certain qu’il en mourra. On dit qu’il vient ici des députés d'Irlande querir le prince de Galles afin qu'il aille command r leur armée contre les parlementaires de Londrés. Le dnc de Bavière est menacé de nos armes et de celles des Suédois plus qu'’aucuu autre.
La paulette est ici publiée pour les officiers de finance et pour les présidiaux, et non pour les cours souveraines, desquelles il n’est point parlé du tout. On croit qu'il y aura une déclaration du roi toute expresse pour eux. Néanmoins, les maîtres des requêtes en sont nommément et particulièrement exceptés, qui sont ceux auxquels le conseil semble vouloir plus de mal pour l'opposition qu'ils ont faite aux nouveaux compagnons qu'on vouloit leur donner il y a près de trois mois.
M. Naudé m'est venu voir aujourd'hui; il y avoit longtemps que je ne l’avois vu. J'ai eu le bonheur de l’entretenir trois bons quarts d'heure : c’est toujours le même, hormis que
j'ai reconnu une chose en lui dont j'ai regret, vu que toute sa vie je l’en avois toujours connu fort éloigné : c'est qu'il commence.à se plaindre de sa fortune et de l’avarice de son maître , duquel il n’a pu, se dit-il, encore avoir aucun bien que douze cents livres de rente en bénéfice, et qu'il se tue pour trop peu de chose. Je pense que c’est la peur de mourir avant que d’avoir amassé du bien pour laisser à des frères et à des neveux qu'il a en grande quantité; et par cet exemple je reconnoiïis aisément que les passions entrent aussi bien avant dans l'esprit des philosophes (1). J'en suis pourtant bien marri, vu que c'est un honnête homme et digne d'un meilleur traitement auprès d’un tel maître. Le Châtelet avoit envie de juger les voleurs prévôtalement et les faire exécuter aussitôt ; mais il a été ordonné que la cour en eonnoîtroit, de sorte qu'au lieu que dès samedi dernier ils eussent été exécutés, ils ne le peuvent être que jeudi ou vendredi prochain. Le fripon Dufresne est natif de Villeneuve d'Avignon. Voilà ce que je sais pour le présent. Je vous prie de me conserver en vos bonnes grâces, et de croire que je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris , le 22 mars 1648,
LETTRE CXCV. — Au méme.
Pour réponse à la vôtre, que je viens de recevoir, je vous remercie de la joie qu'avez de ma convalescence; ce ne sera que pour vous servir quand j'en aurai le moyen. Vous usez donc de manne avec du séné; je pense que le sirop de roses pâles vous vaudroit mieux , minûs calet et tutius purgat. Le mal que vous me dépeignez de votre aîné me fait peut; la petite- |
(1) Parler de philosophie est une chose, être philosophe en est souvent une autre, Cette distinction fait partie de là grande science des misères de l'esprit, qui tient elle-même à celles du eœur hemain avec l’immensité de ses désirs et leur insaisissable inconstance. (R. P.)
vérole et la rougeole sont les pestes du poumon : #finam tandem convalescat ! Le lait d'ânesse he lui servira guère si vous ne lui faites garder un grand et exact régime de vivre, et si vous ne le purgez de six en six jours, à cause de l’ordure que fait le lait. Dieu vous conserve les vôtres et à moi les miens! J'aime bien les enfants; j'en ai six, et il me semble que je n’en ai point encore assez (1). Je suis bien aise qu’ayez une petite tille; nous n'en avons qu'une, laquelle est si gentille et ai agréable que nous l’aimons presque autant que nos cinq garçons. Pour le portrait d’Alstedius, je ne l’ai jamais vu, combien que j'en aie céans grande quantité ; je m'en enquerrai &t vous l'enverrai aussitôt si je puis le recouvrer. Tout est ici bien froid à la rue Saint-Jacques. On réimprime ici in-octavo le livre de la Perfection du Chrétien, aitribué au cardinal de Richelieu, comme s’il étoit raisonnable que les fourbes fissent des livres aussi bien que les sages, les fous et les ignorants. J'ai écrit à M. Hofmann vendredi dernier qu'il m'envoie ypnoon : æa%) : avec promesse de lui donner du mien propre; puisque nous Sommes en état de ne rien tirer des libraires, je lui enverrai un Botal. Le bonhomme ñe connoît pas grand’chose à la saignée. Pour le grand Simon Piètre, qui mourut l’an 1618, il étoit frère de Nicolas Piètre, notre ancien aujourd'hui, et étoit le fils aîné de M. Simon Piètre, qui mourut l'an 1584. Il n'a rien écrit que des annotations françoises sur les opérations de chirurgie de notre E. Gourmelen, et d'autres antiotations françoises sur la chirurgie de Paul Eginette, traduite en françois par Dalechamps, de l'impression de Paris, qui est inquarto. C’est lui qui a donné les six conseils de son père. Il étoit professeur du roi et faisoit de fort bonnes leçons à Cambrai. Les honnètes gens qui l'ont autrefois connu adorent aujourd’hui sa mémoire. Je n'ai rien vu écrit du thé præter Jac.
(4) Quatre moururent d'assez bonne heure ; Robert Patin , l'ainé de tous, et Charles Patin furent les seuls qui ont survéca , encore le premier succomba-t-il dans sa jeunesse. d (R. P.)
Bontinn; on s’en moqua ici. Je ne sais si l’Aistoire du Brésil en parle, je ne l'ai point. Ni Bontius, ni Renodœus, ni Vesale, de Decocto rad. Chine, n’avoient vu ni consulté Pfolomée, Scaliger ni Cluverius, pour apprendre qu'il faut dire sinæ et sinenses. Adde quod error communis non facit jus. Vos deux traducteurs de la chirurgie de Fabrice d'Aquapendente, qui ont si mal réussi, me font souvenir que tous les traducteurs font de même ; au moins puis-je assurer qu'il n’y a livre traduit de ma connoissance et que j'aie jamais vu dans lequel il n’y ait la même chose, c'est à-dire beaucoup de bévues et trop de fautes. Je m'étonne comment M. L. de Serres a du loisir dans Lyon de s'amuser à traduire. Pour les médecins de la campagne, je ne m'en étonne point; je saïs bien qu'il yen a bien de repos faute d’avoir la réputation de bien savoir la pratique, ou pour y avoir mal réussi. La même chose se voit à Paris tous les jours, combien que Îles jeunes médecins y puissent être mieux éclairés par la fréquentation qu'ils peuvent y avoir avec les anciens. Le roi et la reine partirent hier pour aller à Chartres, religiosi voti nomine. Ils seront ici de ‘retour vendredi au soir et n'y séjourneront que le mercredi, jour de la fête. M. le Prince et M. de Longueville, deux beaux-frères, sont allés à Coulommiers en Brie, ville qui appartient au dernier des deux , pour s’y ébattre. On dit que M. de Modène a eu la tête tranchée à Naples pour la trahison qu'il vouloit faire à M. de Guise, son maitre et bienfaiteur.
Les prisonniers du grand Châtelet, massacreurs et voleurs, ont été condamnés, il n y a que deux heures, à être rompus tout vifs, et la femme de Campy à être pendue'; ils en appellent au parlement, où ils seront transférés aujourd'hui. Il y a grande apparence que jeudi ou vendredi sans faute ils seront exécutés. Dii meliora! Je vous baise les mains de toute mon affection, et suis de toutes les facultés de mon âme, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 24 de mars 1648.
LETTRE CXCVI —— Au meme.
Je vous envoyai, le 24 de mars, un paquet de lettres dans lequel deux des miennes étoient contenues avec l’épître de M. Hofmann pour M. Gras, uf prœfigatur tractatui de anima. Depuis ce temps-là, je vous dirai qu'il est mort ici un habile homme d'avocat et considérable en sa sorte, éloquent et savant, magni nominis et cœælebs, nommé M. Hilaire. Ce fut lui qui plaida contre M. le Prince pour madame de Comballet, et qui défendit le testament du cardinal de Richelieu. Il a été un des accomplis personnages qui aient jamais été dans le Palais, Il n’y avoit pas quinze jours que sa mère étoit morte chez lui ; il avoit quelque peu moins que soixante ans. M. Hilaire étot un homme purement atrabilaire, qui tamen, morum suavitäte, étoit aimé de tout le monde. Le premier médecin du roi l'a vu en sa maladie et lui a donné de l'or potable, nonobstant lequel, sui desiderium statim reliquit.
Enfin les voleurs ont été exécutés vendredi 27 de mars, au bas de la rue de Tournon. La femme de Carmpy a premièrement été pendue ; les deux massacreurs, savoir, Campy et Dufresne, ont étérompus tout vifs. Dufresne devoit être le dernier exécuté, qui néanmoins le fut le premier, et fut pris pour cela : d'autant qu'ilse mouroit dans la charrette; il cria fort aux premiers coups du bourreau et se tut au huitième, de sorte qu’il mourut avant que d'avoir tous les coups. Campy cria rudement à tous les onze et ne fut point étranglé : aussi ne mourut-il qu'une heure après, désespéré et presque enragé. Dufresne dit le jour de leur supplice, au matin, qu’il n’eût voulu échapper de là qué pour tuer la putain qui J'avoit perdu par son babil (c'étoit la femme de Campy), gud tamquam pellice utebatur, en dût-il être rompu tout vif et damné au bout. |
Je prendrai la hardiesse de vous faire part de ma joie et de la réjouissance qui est en notre famille de ce que mon fils
ainé, âgé de dix-neuf ans, un peu moins, a été aujourd'hui reçu bachelier en médecine avec six autres compagnons, parmi ‘lesquels il a été des meilleurs. Cette licence du 7 prochain sera camposée de quatre fils de maîtres et de trois autres par- -tieuliars, Voilà das thèses qui nous viennent à faire. Le fils de M. Moreau répandit meryeillepsement bien sous M. Guillemeau, € methkoda khippocraked, au grand contentement de natra éoale et de grande quuntité d'honnêtes gens qui étoient venus paur l'entendre. C'est un jeune homme de très belle et da très grande espérance ; il a prodigieusement de l'esprit et de la mémoire, et là même, la veille de Pâques fleuries, il remerela, comme fils de maître, notre Faculté au nom ds tous sas campagnans par une balle harangue , laquelle dura longtemps, et néanmoins il la prononga si bien qu'il en fut louë de tous et de M. son père aussi. Ils sont admis à l'examen particulier pour après Râques, uf moris est, et puis on les fera licenciés vers la Pentecôte. Celui-ci aura infailliblement le premier lieu de sa licence et gera quelque jour un grand personnage. Il y avoit dans la Conolergerie une chambre pleine de femmes prisgnnières pour divers erimes. Une d'elles s'avisa d'un stratagème pour 56 sauver, qui étoit d'avoir une scie et de scier une poutre qui les séparoit d'un des coins de la grande salle du Palais ; elles l'ont entrepris et en sont venues à bout,
de sorte qu'en une belle nuit, quatorze se sont sauvées par le trou qu'elles avoient trouvé moyen de frire. Üne quinzième malheureuse femme y est restée, laquelle n'a pu passer par le trou d'autant qu'elle étoit grosse.
Taut s'apprôte loi pour la guerre. M. le maréchal de la Meilleiaie, grand maître de l'artillerie , est parti pour Arras il y a huit jours. M. le Prince sera à Amiens le lendemain de la fête de Pâques, at tût après l'armée marchera, laquelle sera obligée da danuer bataille à l'arçhiduc Léopold s'il se présente pour l'empêcher en son chemin. Nous avons ici un des plus honuôles hoynmes et des plus illustres de uotre compagnia bien malade, qui est M. de la Vigue. Manasnode fabre detinetur, ab
antiqua intemperie prefervidd hepatis ef aliorumn viscerum stipata fluxu hepatico et lethali. Nous en pourrions perdre trente autres qui ne vaudroient pas celui-là.
Enfin, ce beau livre tant attendu de M. Saumaise, de Annis climactericis, est arrivé; il est dédié à M. de la Tuillerie, qui est notre ambassadeur en Hollande. Ce livre est tout plein d’astrologie et de termes aussi bien que de choses où je ne connois rien. Je tâcherai néanmoins d’en tirer quelque profit pour l'argent que j'en ai donné. Il parle quelquefois de quelques maladies (1). Nous attendons ici de Hollande Ænistolarum Hug. Grotii centuriam ad Gallos, dans laquelle il y a quelques lettres à ce même M. Saumaise. a
Tous les généraux et officiers sont partis pour l'armée de
(1) Du temps de Gui Patin on ajoutait encore foi aux années climatériques ; on n’y croit plus aujourd’hui. Mais il ne s'agit que de s'entendre. Le corps humain a en lui-même la loi continue et palingénésique de son développement et de son déclin ; obseryé à certaines époques, il est certain qu’on trouvera des différences remarquables : il ya donc de véritables métamorphoses septénaires. C’est dans ce sens que Frédéric Hoffinann a dit, ut in lola rerum naturd, sic quoque in nostro microcosmo. omnia certo numero , pondere, mensura et tempore fiunt. Mais si l’on entend par années climatériques des époques fixes où doivent arriver nécessairement telle on telle maladie et où la vie est en danger, e’est une erreur complétement démentie par l'expérience. Barbier du Bourg a fait une excellente thèse sur ce sujet, en 1747 : Utrum anni chimacierici, cæteris periculosiores ? neg. Mais dans les siècles précédents, fidèles aux anciennes doctrines des causes astrologiques, les années climatériques passaient pour infaillibles. Un certain Codronchus ou Codronchi, imbu de cette idée, publia l'ouvrage suivant : De annis climactericis , necnon de ratione vilandi eorum periculum , elc. Bononiæ 1620. Ce médecin fait une longue liste de ceux qui sont morts dans les années climatériques ; Adam est le premicr de cette liste. El cst dit dans Moïse qu’il mourut ägé de 930 ans. Codronchus en retranche 20, et ne lui en accorde que 910. Ce nombre lui était indispensable. Divisant donc ces 910 par 7, le quotient est de 130 ; ainsi le septénaire ou les sept années du système climatérique est de 130 pour ce patriarche. Qui croirait maintenant à de pareilles réveries ? Toujours est-il, néanmoins, que dans sen
Flandre. M. le Prince a passé à Amiens fort leste et en belle compagnie; mais de deux maréchaux de France qui sont allés devant lui, savoir, MM. les maréchaux de Grammont et de La Meilleraie, ce dernier est demeuré malade à Arras d’une suppression de goutte, à laquelle il est fort sujet. On assure ici que l'archiduc Léopold n'est pas si fort qu'il pensoit ; il espéroit du secours d'Angleterre, que les parlementaires sont obligés de se réserver à cause des Hibernois catholiques et des Écossois malcontents, dont il y en a trois partis en Écosse. On ne parle ici que de vols domestiques, de valets et servantes qui volent leurs maîtres et maitresses, et qui de là se font pendre. J'ai pitié de tant de pauvres malheureux qui se laissent duper; le diable est bien déchainé.
Je vous veux annoncer une réjouissance pour la papimanie, laquelle fait ici parler bien du monde, le personnage étant fort connu. Des quatre prétendus réformés qui nous restoient en notre Faculté, le nombre en est réduit à trois, ayant plu à Dieu de toucher le cœur (je n’oserois dire l'âme, car je doute s'il en aune)à notre maître Élie Beda, dit par la ville et soidisant des Fougerais, comme du nom de quelque seigneurie. Il va dorénavant à la messe, porte le chapelet, fait le bigot comme les autres, et tout cela par l'intervention du père de Lingendes, jésuite, et de quelques dames. Ne vous étonnez donc plus de votre M. Meyssonier, en voici un autre qui a fait comme lui, mais celui-ci est bien plus fin, plus rusé et plus madré que le vôtre. Ceux qui l'ont vu à la messe ne doutent pas de sa conversion; mais nous autres, qui le connoissons pour ce qu’il est, c'est-à-dire pour un dangereux cancre et grand imposteur, doutons bien fort si par ci-devant ayant été grand et insigne charlatan, l'eau bénite qu'il prendra le
cours la vie subit des modifications appréciables sans qu’on puisse néanmoins les astreindre à des formes numérales. Ces révolutions ont pour but l’accomplissement de cette grande loi de la nature qui veut que tout meure et que rien ne périsse, que tout naisse el que rien ne soit immortel. (R. P.)
pourra changer et le faire meilleur, plus sage, plus retenu et moins charlatan qu'il n'étoit. Je vous envoie le livret de M. Lussauld , médecin de Poitou (1), qui est celui même que vous m'avez dépeint par votre dernière, de la réception de laquelle je vous suis très obligé et m'en vais vous y répondre. Premièrement M. Lussauld est celui-là même que vous me dites homme qui fait l’entendu et qui méprise presque tout. Il dit qu'en son livre il a négligé l'élégance du latin et les autorités, et qu'il ne s’est amusé qu'au raisonnement. Il dit qu'il s'en va faire un plus grand œuvre pour le faire imprimer. Si sa campagne lui donne du loisir, il le peut faire, il ne manque pas d'esprit. Le roi d'Angleterre est encore vivant, mais je ne puis croire ceux qui se prometteut d> lui qu'il reviendra à bout de ses affaires ; il faut être bien crédule pour s’imaginer de telles fables (2). J'entreprendrois très volontiers un voyage d'Allemagne jusqu’à Nuremberg et Altorf pour y saluer et v entreteuir M. Hofmann; mais cela ne se peut faire durant la guerre, et je ne doute point que lui-même ne voie bien la difficulté de l'entreprise, voire même l'impossibilité. Après ce que vous me dites touchant le livre de M. Sorbière, il n'y a nulle difficulté que M. Riolan n'ait deviné le vrai auteur de ce livret : mais je ne sais pas pourtant s’il en écrira exprès, vu que son Anthropographie l'occupe tout entier. Il emploie tout son loisir à revoir sa copie et ne la baille que feuille à feuille aux imprimeurs, à cause de quoi son ouvrage n'avance guère. Je n’ai jamais vu l’arrêt des médecins de Tours contre les apothicaires, imprimé ; combien que celui qui en sollicita
(4) Disp. de functionibus fœtus officialibus , Paristis, 1648, in-4, —- L'auteur a publié ensuite : Apologie pour les nédecins contre ceux qui les accusent de déférer trop à la nature et de n’avoir point de religion, Paris, 1663 , in-12. (R. P.)
(2) Il s’agit du malheureux Charles I<", et son supplice prouw que Gui Patin connaissait bien l'état positif des affaires de son temps, même celles de l'Angleterre. On sait qu’il y dominait alors un esprit de fanatisme et de férocité pédantesque, que beaucoup d’Auglais avaicnt la Bible et le pistolet à la main. (R. PL.)
ici le procès me promit en partant qu'il le feroit et qu'il m'en donneroit une douzaine, ce qu’il n’a pas fait. Je demanderai à M. Perreau , notre doyen, s'il n'en a point vu, sinon je vous promets que j'en écrirai à Tours tout exprès.
Le Theatrum vite humanæ est de vrai un fort bon livre: mais je doute du débit de votre libraire; car s’il le prend sur la dernière édition de Cologne, elle est toute châtrée de ce qu'il y avoit de çà et de là contre les prêtres et les moines ; s'il la prend de l'ancienne, il est à craindre qu'on ne lui fasse la même chose que vos jésuites ont faite à M. Huguetan sur son Alstedius Encyclopedia.
Pour notre bon ami M. Naudé, je vous puis jurer que ce n'est pas tant l'avarice qui le fait plaindre que le peu de reconnoissance qu'il a de son patron, après lui avoir rendu tant de serviees et avoir fait ès pays étrangers tant de voyages pour lui et par son commandement. Mais quoi, c'est que le bon seigneur ne fait rien à personne; au moins je ne vois personne qui se loue de sa libéralité; il prend beaucoup et ne donne rien, et étouffe les espérances de profiter de tous ceux qui s'étoient mis près de lui, ut ditescerent (1).
(4) Gui Patin est toujours prêt, cnmme Job, à cracher sa colère dans de véhémentes sortios eputre Mazarin ; il nous semble pourtant qu’il ne lui rend pas assez de justice sous le rapport de la politique. À la vérité, l'idée qu'il se faisait de cette dernière n'était nas faite poer qu'il l'honarât beaucoup 1 c'élait à sos yeux une école de mensonge ot de tromperies. D’autres juges plus compétents que lui n’en ant pas cu meilleure opinion, témoin Frédéric le-Grand , qui s'y connaissait et qui fit l'Anti-Machiavel, sans doute, dit Voltaire, pour c:achr au plat ot on dégoûter les autres. Éeoutons l'illustre monarque : « Comme on est convenu parmi les hommes que duper son semblable est une action ‘'äche et criminelle, on a été chercher un moyen qui adouctt la chose , et c’est le mot politique qu’on a choisi infailliblement. Ce mot h’a été emplogé qu’en faveur des souverains, parce que décemment on ne peul nous traiter de coquins et de fripons. » (Manuscrit de Frédériele-Girand, intitulé Matindes royales, ou instructions sur l'art de régner, publié par Auguis et le Constitutionnel, #06 juim 184.) (R. P.)
LETTRES DE GUIi PATIN. 395
Je ne vous dis rien de Naples ni de M. de Guise ,qui y a été arrêté prisonnier : ce sont affaires de princes qui jouent au plus fin les uns sur les autres; cela a toujours été et sera toujours. On dit qu'on l’a mené en Espagne, où il ne peut être gardé que prisonnier, et qu'on se gardera bien de le faire mourir, vu qu'ils ne gagneroient rien à sa mort, et qu'en le gardant il peut être utile à quelque chose de bon, quand ce ne seroit qu'à une bonne rançon ou à étre échangé avec quelque illustre prisonnier. On dit iel qu'il y a eu du bruit à Bordeaux, et.qu'on y a pendu quelques gabeleurs, et qu'à Marseille ont été tués quelques gardes du comte d'Alais, gouverneur de la province. Toutes les compagnies souveraines de Paris grondent ici pour la paulette et pour le retranchement qu'on veut leur faira de leurs gages.
Ï ya ici du bruit touchant un capitaine des gardes nommé de Sangton, qui a été arrêté prisonnier sur ce qu'il se méloit de traiter du mariage de Mademoiselle, fille de M. le duc d'Orléans , avec l'archiduc Léopold. On dit même que ladite Mademoiselle est retenue en sa chambre et qu'elle a des gardes par erdre de la reine; mais elle n'a pu être convaincue d'aucune intelligence secrète, d'autant qu'elle n'en a jamais rien écrit, et même se disant et protestant fort innocente de toute cette accusation; elle n'en a jamais voulu demander pardon à la reine, efiam urgente parente, domino Gastone.
On a mandé à M. d'Avaux qu'il eût à partir de Munster et à s'en revenir. On dit qu'il est en état de disgrâce; que M. de Longueville s’est plaint de lui; que le cardinal Mazarin dit qu'il a fort désobligé la France. Mais l'Æistoire secrète dit encore qu'on lui met sus un plaisant crime d' État, savoir, est qu'il a voulu briguer à Rome un chapeau de cardinal pour soi-même par l'entremise de quelques amis qu'il a près de soi à Munster qui ont crédit vers le Padre santissimo, et que cela a été découvert par le cardinal Spada, qui en a écrit de deçà, et qui a fait connoître ce dessein de M. d'Avaux au cardinal Mazarin : fabulosa tamen plerique putant Rœc omnia, et
qu'on veut faire accroire qu'il a mangé le lard, afin de le retirer de Munster avec quelque couleur de disgrâce, n'étant permis à aucun particulier de briguer le cardinalat sans per mission et sans le bon plaisir du roi.
J'attends de jour en jour des nouvelles de M. Hofmann et m'ennuie de ne rien apprendre de sa santé. J'ai peur de tout : utinam sim vanus aruspez ! Un illustre conseiller d’État, du nombre des ordinaires, mourut hier ici, savoir, M. Talon, frère aîné de celui qui est avocat général du parlement aujourd'hui. Il a fait cette charge lui-même autrefois avec éclat et réputation, laquelle depuis il a ternie par les intendances qu’il a eues en Dauphiné et en Provence. Il étoit homme adroit et rusé, fort entendu, et qui en vouloit avoir: il savoit le bien et le mal, et en étoit tant plus à craindre. Même le défunt cardinal se servoit de son conseil dans ses violences. Mais enfin il faut que je cesse de vous fournir une si importune lecture, avec protestation que je serai toute ma vie et de toute mon âme, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 8 de mai 1648.
LETTRE CXCVII. — Au pnême.
Depuis ma grande lettre du 8 de mai, je vous dirai que le lundi en suivant, 11 mai, M. le duc d'Anjou, frère du roi, a été baptisé dans le palais Cardinal, en présence de Ia reine et de toute la cour, et a été nommé Philippe de France. Son parrain a été M. le duc d'Orléans, son oncle, et la marraine la reine d'Angleterre, sa tante. On ne parle ici que de moyens d'avoir de l'argent, et même les plus grands ne songent à autre chose. M. le premier médecin se plaint qu'il n’est pas assez riche; ce n’est pas que je le hante ni le voie : c’est lui qui l’a dit à un de mes amis qui est le sien, combien qu'il ait plus de 25,000 écus de rente, tant de ce qu'il a de sa charge,
de son abbaye, et du revenu de l'argent qu'il a en banque, que de ce qu'il gagne encore tous les jours avec les courtisans (j'entends ceux qui ont encore bonne opinion de lui: «Plures enim quibus pulchre innotuit ab eo abstinent, » propter infaustum et infelicem successum quem in multis » viderunt ex illius stibio. » ) Il dit qu'il ne sera pas content s’il ne lui vient encore un bon bénéfice de 20,000 livres de rente. Cet ami lui dit qu'il se devoit contenter de tant de biens qu’il avoit; qu’il n’étoit chargé ni de femme ni d'enfants, et qu'ayant déjà une abbaye, il ne devoit pas souhaiter d’avoir davantage de bien d'église. M. Vautier lui répondit sur-le-champ qu’il ne se tenoit point la conscience chargée ni son âme en danger pour le bien qu’il avoit ,.et qu’il ne seroit pas plus tôt damné pour trois abbayes que pour une. On dit que M. le Mazarin même manque d'argent. Un trésorier de la marine, nommé Boucher d'Essonville, sieur du Bouchet, a été ici depuis peu ruiné, et obligé de faire une grande et malheureuse banqueroute, faute de lui avoir voulu fournir et avancer une somme notable pour l’armée que nous envoyons en Italie. Il a pour ses raisons allégué et remontré que le roi lui devoit beaucoup; mais nonobstant tout cela, tout son bien a été saisi, su charge de trésorier de la marine, ses maisons de la ville et sa belle maison des champs, et tout cela par ordre exprès dudit sieur cardinal : falia cum dominis faciant ; quid de alits sperandum? Je m'étonne comment on n'a pas même saisi sa femme, qui est belle, bonne et grossé. Il n'y a pas longtemps qu'un auditeur des comptes, nommé M. Nivelle, fit banqueroute aussi et tout fraîchement, c'est-à-dire depuis trois jours. Un trésorier des parties casuelles, nommé Samson, en a fait autant; et pour vous montrer qu'il est vrai que res humanæ faciunt circulum, comme il a autrefois été dit par Platon et par Aristote, celui-là s'en retourne d'où il vient. Il est fils d’un paysan de cinq lieues d'ici ; il a été laquais de son premier métier, et aujourd'hui il n’est plus rien, sinon
qu'il lui reste une assez belle femme, que j'ai autrefois traitée malade : elle est fille d’un tailleur qui étoit riche.
Le droit annuel qui avoit été accordé aux cours souteraines a été révoqué par le roi, voyant l'union que les cinq corps ont fait ensemble, savoir , le parlement, les maîtres des requêtes, le grand conseil, la chambre des comptes et la cour des aides, pour tâcher d'empêcher qu'on ne leur arrête leurs gages, comme M. d'Emery, surintendant des finances, « voulu faire. Les cours sou veraines des bonnes villes de Franee ont aussi envoyé leurs députés pour tâcher de se maintenir dans leurs droits, en s'adjoignant à ceux de deçà. On a aujourd'hui rompu à la Grève deux insignes voleurs de grand chemin, dont l’un des deux a avoué qu'il avoit tué plus de trente hommes. On dit ici que M. de la Rivière, grand favori de M. le duc d'Orléans, s’en va être cardinal, que la reine et M. le Mazarin en sont d'accord. Pour ce qui est de mon fils aîné , utinam evadat in virum bonum et eruditum medicum. le lui souhaite toutes ces qualités , afin qu'il ait l'honneur de vos bonnes grâces, et qu'il suit, comme j'espère qu'il sera un jour, votre très humble seviteur. Je ne le nourrirai et élèverai qu'à cette intention, et ue vous demande vos bonnes grâces pour lui qu'autant qu'il les méritera. Il est encore tout jeune; il pourra quelque jour vous allez voir à Lyon, d'aatai.t que j'ai envie qu'il pérégrine un peu avant que de l'arrêter tont-àfait de deçà ; mais ce ne serr pas qu'après qu'il sera docteur, fiat, fiat.
Pour la vôtre que je reçus hier, datée du 19 de maï, je vous en remercie. Îl y a huit jours entiers que je suis embarrassé près de ma belle-mère, laquelle a été fort malade d’une pleurésie, dont elle est, Dieu merci, quitte moyennant quatre saignées , qu'elle a fort bien portées, combien qu’elle ait bien près de huitante ans; le bonhomme n'en a guëre moins, et sont tous deux à la veille de sne laisser pour ma partune suecession de 90,000 écus , 2f vis saptens non abhorrebit. J'aurai alors un
peu meilleur moyen de servir M. Hofmann comme je voudrois , que je n'ai pour le présent. Je vous envoie une copie de ma dernière, que je lui. ai écrite : voyez s’il y a de ma faute, je vous en fais juge. Si vous voulez que je le traite autrement, je m'y offre, et en ferai tout ce qu'il vous plaira : si modo præscribas agendi mmodum et legem cum tanto viro et tam venerando sene. S'il ne tient qu’à de l'argent, je suis prêt d'en donner tout comptant, mod mittat xpr sn : ma0:):, que je puisse mettre avec les physiologiques , et en faire un bon volume, qui sera profitable au public, et honorable à son auteur, et aurai soin aussi qu'il y ait du profit pour lui, afin qu’il ne prenne occasion de dire : Cum labor in damno est, crescit mortalis egestas : sponsorem eninimne constituo legitimi honorarii. Si vous jugez tous ce que j'écris à propos, vous m'obligerez de lui mander. J'ai vu et vous renvoie l’épitre que M. Hoffmann vous a faite. Quænam sint illcæ ypmaon : eyveh : Hofmanni planè nescio. Ge n'est pas grand'chose que cette épître ; considérant ce que vous lui êtes, il vous devoit faire une plus belle et plus longue épiître, et dire qu'il avoit bien de l'obligation à ses muses qui lui avoient fait un tel ami que vous. Mais le bon
homme est stoïque et ne se connoît guère à louer personne. Pour la thèse de M. Guillemeau , elle n’est pas si agréable à tout le monde de deçà, comme quelqu'un se promettoit. Pour les Arabes, je vous en dirai mon sentiment. Pour la doctrine, tout ce qu'ils ont de bon, ils l’unt pris des Grecs ; pour leurs remèdes, ils ont vécu en un temps qu'il yen avoit de meilleurs que du temps d'Hippocrate ; mais ils en ont bien abusé, et ont introduit cette misérable pharmacie arabesque, et cette forfanterie de remèdes chauds, inutiles et superflus, qui sont encore aujourd'hui trop en crédit par toute la terre, et de la quantité desquels les malades sont vilainement trompés. A quoi bon toutes ces compositions, tous ces altératifs sucrés et mietlés, contre l’abus desquels les plus savants hortimes de l'Europe se sont déclarés ét élevés depuis tantôt cent ans, comme contre une tyrannie insupportable? Cela n’est bon
qu'à échaaffer un malade et à faire faire des parties à l'apothicaire pout lui couper sa bourse, e0 solo Greæris feliciores mihj videntur Arabes, quod senom agnoverint, cujus ope et opere carcre non possumus. Scaliger le père étoit un pauvre médecin lui-même, combien qu'il ait été un fort savant homme. Le grand abus de la médecine vient de la pluralité des remèdes inutiles, et de ce que la saignée a été négligée. Les Arabes sont cause de l’un et de l’autre. Mesué a trop de crédit au monde. Un apothicaire qui a une grande boutique pour ses pots dorés n'auroit besoin que d'un buffet ou d'une armoire pour y serrer cinq ou six boîtes. Medicina clim erat paucarum herbarum : ipsi Græci paucissimis utebantur remedits. Multiplicitas remediorum filia est tnorantiæ : sapientes ad naturæ legem compositi, paucis multa peragunt. Nous guérissons beaucoup plus de malades avec une bonne lancette et une livre de séné, que ne pourroient faire les Arabes avec tous leurs sirops et leurs opiats. Nous aurions grand tort d’abandonner et de quitter les bons remèdes qui sont en usage dès le temps des Arabes, pour aller recourir à ceux du temps d'Hippocrate, qui sont moins bons, ou qui nous sont inconnus. La méthode ne s'entend point du remède comme de la loi, es de modo benè utendi. C'est la doctrine des indications qui fait parottre un médecin vraiment ce qu'il est (1). Et c'est ce dont nous avons l'obligation entière aux Grecs, lesquels, s'ils n'ont connu le séné et la casse, ce n'est point leur faute, c'est leur malheur : ainsi ne sont pas les Arabes qui nous ont découvert et fait connaître le séné; il étoit en usage avant eux. Les forts et violents remèdes sont encore bons à quelques uns ; mais la science et la méthode des Grecs nous apprennent à nous servir plus heureusement des bénins, et à fuir les mochliques si nous n’en avons grand besoin. Vous voyez dans Hippocrate l’apho-
(4) C'est là ce qui constitue le principe de toute doctrine médicale ; la logique des faits, la force des inductions et la puissance de l’art, aboutissent en effet à ce point capital, l'indication formelle, positive, évidente. (R. P.)
LETTRES DE GUL PATIN. 401 risme Convulsio ab elleboro lethalis. C'est qu'il en avoit vu quelqu'une. Aujourd’hui les dogmatiques ne voient rien de pareil , en tant qu'ils se servent de remèdes doux et bénins, par le moyen des indications, dont ils obtiennent plus d’effet salutaire qu'avec tous les remèdes. Ces expériences ne sont plus bonnes qu'aux chimistes, qui tuent ici le monde à tas avez leur antimoine. Il ÿ a ici un homme d'autorité qui s'en sert, et qui en a tué un si grand nombre depuis quelque temps, qu'il est appelé Jupiter mactator ; tant plus il en donne, tant moins on a envie d'en prendre. Pauca, benigna, sed probata et selecta, ea mihi sunt remedia, et à lant des Arabes.
J'ai reçu les bouillons printaniers de votre M. Meyssonier. Vous êtes heureux d’avoir un fou de cette nature; nous en avons ici trois ou quatre, vario tnsaniæ genere laborantes. Mais leur folie n'est pas si gaillarde. CI.Tardy ne parle que de l’antimoine , d'Hippocrate et d’Aristote, que personne, dit-il, n’a jamais bien entendu que lui, ou au moins comme lui. Beda ne se pique que de secrets et d’antimoine, et dit qu'il a guéri la vérole à tout le monde. M. de la Vigne se porte mieux, etse promène tous les jours dans son jardin : s’il étoit mort (Dieu l'en garde ), ce seroit un lion mort auquel Courtaud voudroit faire la barbe, M. Davaux , qui étoit notre plénipotentiaire à Munster, en a été rappelé et est ici de retour, et, dit-on, en disgrâce. Je ne sais point ce qui en sera. Si les catholiques d'Augsbourg ont la puce à l'oreille contre les luthériens, ne doutez point que ce ne soit :mpulsu loyolitarum, qui ont grand crédit en ce pays-là, et qui tâchent de s’y rendre tant plus agréables et nécessaires au saint-siége romain, de qui ils prennent leur mission.
Tandis que M. le Prince est devant Ypres, les Espagnols, qui sont plus fins que nous, ont si bien pris leur temps, qu'ils ont surpris Courtrai, l'ayant assiégé en plein midi par quatorze endroits, et ont coupé la gorge à 600 Suisses qu'ils ont trouvés dedans, auxquels Suisses les Espagnols ne donnent jamais de quartier. La cause de ce malheur vient de ce que
M. le Prince, pour grossir son armée devant Ypres, a tiré de Courtrai deux mille hommes qui y étoient en garnison, et le gouverneur même qui est un honnête homme, M. le comte de Palluau, qui auroit bien défendu sa place. Vous diriez que nous jouons aux barres, que nous ne gagnons que pour perdre, et que nous ne perdons que pour gagner. Une bonne paix vaudroit bien mieux que tous ces misérables désordres. Les cinq compagnies souveraines de deçà se sont assemblées plusieurs fois pour empêcher qu’on n'arrête leurs gages. La reine a mandé les députés et leur a fait défense de s’assembler. M. le chancelier leur a aussi fait entendre l'importance de l'affaire, et la volonté de la reine ; mais, quelque chose qu'on leur fasse entendre, ils ne veulent pas souffrir qu'on arrête leurs gages. Cette obstination des cours souveraines est cause que la reine ne bouge d'ici, et qu'elle ne va prendre l'air à Compiègne ou ailleurs, tandis que la saison se présente si belle. Vous me faites trop d'honneur par votre lettre; je n'ai rien à y répondre, sinon que je vous prie de vous tenir très assuré de mon service , et que je ne manquerai nullement à mon devoir. Je vous suis trop obligé, et en trop de façons. Je ne suis point mal avec mes parents; mais je vous prie de croire que je ne veux point être moins bien avec vous qu'avec eux tous ensemble. La parenté vient de nature, et est par conséquent sans choix : l'amitié a quelque chose davantage, elle agit avec jugement, et tel, de peur de tromper son ami, devient honnête homme, et s’accoutume à l'être, per vim relationis. Et ainsi est vrai ce qu'a dit un vieux scoliaste d'Aristote sur les morales : Amicabilia ad alterum ortuntur ex amicabilibus ad se (1). Vous serez donc assuré, s'il vous plaît, de ma fidélité et de mon service, comme d’un homme
(1) Quiconque eût pu douter des sentiments affectueux de Gui Patin en serait convaincu par ces gracicuses paroles. C’est qu’au fond personne n’eut plus que lui ces scrupules , cette délicatesse d'âme, celte pureté de conscience qu’on peut si justement résumer dans ces mots , la seconde religion du médecin. (R. P.)
qui désire être avec vous en aussi bonne et forte intelligence que si nous étions frères germains et naturels. L'accord est refait de Mademoiselle, fille de M. le duc d'Orléans, elle a vu la reine. On dit que le capitaine qui a été mis prisonnier pour cet effet sera mené à Lyon, et mis dans Pierre-Ancise. Les Hollandois sont tout-à-fait d'accord avec le roi d'Espâgne : leur paix a été publiée partout de part et d'autre. Les catholiques romains qui tenoient le parti du roi d'Angleterre dans la principauté de Galles ont été défaits par les parlementaires. Il y en a d’autres dans l'Écosse qui se mettent en état de l’assister : quo tamen fructu futurum illud sit, nescio. Notre armée est devant Ypres, que l’on dit qui sera prise dans quinze jours: il y a termes d'avis. On dit ici que durant ces fêtes de la Pentecôte, messieurs du conseil s’accommoderont avec le parlement et les autres compagnies souveraines. Leur plus fort ennemi est votre M. d’Émery, surintendant des finances. Mais voici l’heure qu’un carrosse me doit venir prendre, attelé de six bons chevaux, pour me mener voir, à neuf lieues d'ici, M. de Marillac, maître des requêtes, qni y est demeuré malade d’une attaque de goutte. Je vous baise les mains de toute mon affection, comme aussi à M. Gras, et suis, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 20 de mai 1648.
LETTRE CXCXVIIT, — Au même.
Je vous écrivis ma dernière vendredi, 8 de janvier, et depuis ce temps-là plusieurs choses fort mémorables sont arrivées ici. Ce vendredi 8, tandis que le roi et toute la cour étoient à Saint-Germain, le parlement donna arrèt contre le Mazarin, par lequel il fut déclaré criminel de lèse-majesté, comme perturbateur du repos public; le samedi il fut ordonné que l’on lèveroit des troupes pour la défense de la ville de Paris,
el ce même jour M. d’Elbeuf le père, M. de Bouillon Sidan , frère ainé du maréchal de Turenne , le maréchal de la Mothe Houdancourt, le marquis de la Boulaye , le marquis d'Aubeterre et autres seigneurs se présentèrent pour commander et avoir charge dans l’armée que Paris s'en alloit lever. M. d’Elbeuf en fut déclaré le chef, et lui et les autres prêtèrent ser. ment de fidélité entre les mains du parlement , avec otages qu'ils donnèrent. Le dimanche matin se présentèrent à la porte Saint-Honoré MM. les princes de Conti et de Longueville, qui y furent empêchés de passer outre , jusqu'à ce que le parlement en étant averti, les envoya recevoir par MM de Blancmesnil et de Broussel (qui furent les prisonniers des barricades du mois d’août dernier ). M. le prince de Conti fat dès le même jour après-diîner au parlement; M. de Longueville y . fut le lundi matin, et s'étant accordés avec la cour, M. le prince de Conti fut déclaré, à cause de sa qualité de prince du sang, chef généralissime, et M. d'Elbeuf son lieutenantgénéral. M. de Longueville n’a point pris de qualité, mais à donné pour otages M. le comte de Dunois son fils, et madame sa femme , laquelle est fort grosse et prête d'accoucher. Tout le monde contribue ici en particulier, ou en gros pour faire la guerre au Mazarin, et ce très volontiers. On garde fort bien les portes , et pend-on force espions, et gens portant lettres. MM. du parlement et de la ville travaillent jour et nuit incessamment pour le salut public. Arrêt se donna, portant commandement à tout capitaine, lieutenant ou soldat dese retirer à vingt lieues loin de Paris; défense aux villes dedonner hommes, canon, ni aucun autre secours pour le parti de Mazarin; la Bastille, sommée de se rendre, battue et enfin rendue au parlement , qui en a donné le gouvernement au bonhomme de Broussel père, conseiller de la grand'chambre, et lui a donné pour lieutenant son fils, conseiller de la grand'chambre, qui est un vaillant garçon , et qui a eu charge par ci-devant aux armées. Le mercredi 13 de janvier, M. le duc de Beaufort arriva à Paris, qui doit être suivi de quatre cents bons cavaliers. Le
LETTRES DE GUI PATIN. 405 jeudi 14, mourut ici, du matin, M. Marescot , naître des requêtes, fils d'un autre maitre des requêtes, et petit-fils de Michel Marescot, grand médecin , lequel mourut ici l'an 1605. Ce même jour, tous les MM. furent assemblés pour la police, afin de donner ordres aux provisions d’une si grande vil'e. Voyez comment vont les choses du monde: il y a quatre mois et demi que Paris s arma pour empêcher que l’on ne mit ce bonhomme Broussel prisonnier dans la Bastille, et aujourd'hui, mutata rerum sorte, voilà qu'il en est gouverneur, et qu’il y retient les autres. IL y a ici force soldats à pied et à cheval, qui font des courses sur les ennemis qui paraissent, et on apprête un grand armement pour les aller attaquer en gros où ils seront, où M. de Beaufort et le maréchal de la Mothe Houdancourt ont mine de bien faire et de se fuire paroître. La reine, voyant que M. de Longueville étoit contre elle, a donné son gouvernement de Normandie à M. le comte de Harcourt, qui y est allé pour y être reçu ; mais Rouen lui a fermé la porte et ne l’a pas voulu recevoir.M.de Longueviile, ayant aussi eu avis que son gouvernement étoit donné, est parti d'ici le mercredi 19 de janvier, assez tard, et bien accompagné , est allé droit à Lisieux, puis à Rouen, où il a été bien reçu. M. du Tremblai, frère du défunt père Joseph, capucin, accusé d’avoir trop tôt rendu la Bastille à MM. du parlement, a été condamné à Saint-Germain d’avoir la tête tranchée. La reine est tellement irritée contre Paris, qu'elle a chassé d'’auprès d'elle mademoiselle Danse, qui étoit une de ses femmes de chambre, pour avoir voulu lui parler pour Paris, et néanmoins il y a eu de deçà quantité de gens pieux et dévots qui ont eu la hardiesse d'en écrire à la reine, et de lui en remontrer la conséquence. Le parlement lui a fait aussi des remontrances par écrit, lesquelles sont imprimées. On dit qu'elles sont bien faites, et que M. le président le Coigneux en est l’auteur. On a fait ici courir depuis huit jours quantité de papiers volants contre le Mazarin, mais il n’y a encore rien
qui vaïlle; même j'apprends que M. le procureur général en a fait des plaintes au parlement , qui a ordonné que l’on empéchât l'impression et la distribution de ces écrits satiriques et médisants. Quelques cavaliers des troupes de M. le prince de Condé sont allés de Saint-Germain à Meudon, où ayant trouvé quelque résistance dans le château, par les paysans qui s'y étaient retirés , ils y ont joué de main mise et en ont tué plusieurs , puis ont pillé le château, Quelques uns du côté de M. le Prince y sont aussi demeurés , et entre autres deux capitaines qui sont fort regrettés. Nos cavaliers y furent dès le lendemain, qui se rendirent maîtres du château, qui mirent en fuite des Allemands qui y étoient, en ayant tué et pris prisonniers quelques uns. J'apprends que l'ordinaire de Lyon ne va ni ne vient ; cela me donne de l’appréhension que les lettres de vendredi, 8 de janvier, ne vous aient pas été rendues, et en vérité si cela est, je suis bien malheureux, vu que dans votre paquet il y a une grande lettre pour vous de quatre pages à l'ordinaire, et deux autres pour deux de vos collègues, MM. Garnier et Falconet. Je voudrois avoir donné une pistole et les retenir toutes trois, si vous ne les avez reçues. Mon Dieu! faut-il que la guerre trouble un commerce si innocent! Je vous mandois entre autres que notre bon ami, M. G. Hofmann, étoit mort le 3 novembre de l'an passé, selon que M. Volcamer m'en avoit écrit,
On garde ici soigneusement les portes, et personne n’en sort sans passeport. M. de Longueville est encore ea Normandie, d'où on espère qu’il emmènera bonnes troupes : son retour est ici fort souhaité. Toute la cour est à Saint-Germain avec le Mazarin ; M. le Prince voltige de çà et de là avec des cavaliers, pour empêcher l’abord de Paris à toute sorte de marchandise, Mais pourtant cela n'empêche pas qu'il n'en vienne de plusieurs endroits, hormis de Gonesse , que le pain n'en vient point, à cause des coureurs qui sortent de Saint- Denis, et jusqu'ici cela a duré; mais je pense qu’il ne durera
pas encore longtemps, vu que nous avons de belles troupes qui s'apprêtent à bien faire; mais M. de Bouillon Sédan est au lit de la goutte, et M. le maréchal de la Mothe Houdancourt est au lit d’un rhumatisme. 11 y a en cette ville bien du pain et du blé, et beaucoup de farine aussi, et, Dieu merci, personne n’a encore crié à la faim. M. le Prince a mis bonne garnison dans Corbeil, lequel , jusque’à présent, nous auroit été inutile, à cause du débordement de la rivière de Seine, laquelle a fait ici bien du ravage, et qui a empêché le commerce et la navigation depuis trois semaines : elle commence fort à diminuer et à se retirer dans son lit, de sorte que dorénavant cette place nous sera nécessaire : aussi crois-je, avec grande apparence , que ce sera la première que nous irons prendre, et après cela Lagny, afin que la liberté soit tout entière pour Paris sur les deux rivières qui le nourrissent , Seine et Marne. Après cela il faudra prendre Saint-Denis , afin d'avoir aussi le pain de Gonesse, pour ceux qui ont l'estomac délicat et qui y sont accoutumés. Peut-être que Dieu mettra la main à tant de désordres, par la mort de quelqu'un de ceux qui fomentent et entretiennent cette guerre. La reine veut paroître à un chacun implacablement irritée, elle ne veut point souffrir que personne lui parle de s’adoucir, et pour cet effet elle a chassé de sa cour une de ses femmes de chambre, nommée mademoiselle Danse, femme de son apothicaire, et a fait mettre en prison un aumônier du roi, nommé M. Bernage, chanoine de Notre-Dame, pour la même cause. On imprime ici force libelles , qui se crient par les rues sur les affaires du temps, tant en vers qu'en prose, en latin et en françois. Il y en a plusieurs contre la personne du Mazarin; mais il y en a fort peu de bien faites. Je ne vous en garde point de copie, mais je m'attends au recueil général qui s’en fera, à quoi déjà s’apprêtent quelques uns de deçà, tant in-octavo qu'in-quarto. On dit que M. le duc d'Orléans, madame la duchesse sa femme, mademoiselle sa fille, M. le chancelier , M. d’Avaux, frère de M. le président de Mesmes, et qui étoit passé à
Munster, ne soft contre Paris que par bienséance , et non pas cruellement et furieusement acharnés, comme sont la reine, M. le Prince et le Mazarin, et'crois que cette affaire viendra enfin à quelque accommodement, mais ce n’est pas sitôt. Anterea patitur justus. On lève ici bien de l'argent de tous côtés, et personne ne sait combien ce mauvais temps durera; néanmoins j'espère que M. le Prince n’en sera point le maître s’il ne lui vient bien d’autres troupes que celles qu'il a ; et si les princes qui sont de notre côté ne nous trompent ( guod omen Deus avertat), il ÿ a grande apparence que l'honneur en demeurera au parlement. Ainsi soit-il!
Tous les ouvriers de l'imprimerie ont mis bas ici : il n’y a que ceux qui font des libelles qui travaillent. M. le procureur général s’est plaint à la cour de l’impudence des imprimeurs qui publioient tant de méchants fatras et tant de libelies diffamatoires, d'où s’est ensuivi arrêt, qui a été publié à son de trompe par la ville, qui leur défend de plus rien imprimer sans permission de MM. du parlement. Mais je pense que toutes £es défenses ne les empêcheront pas d’en imprimer à mesure qu'ils en auront; et entre autres ils ont imprimé un journal de tout ce qui s’est fait et passé depuis le mois de juin au parlement jusqu’à présent, comme aussi la lettre d’un religieux à M. le prince de Condé, pour l’exhorter à quitter le parti du Mazarin. L'auteur parle là-dedans comme un jésuite, mais il ne le fut jamais : c'est un gaillard qui se moque d'eux, mais qui parle bien avec vérité. Le Mazarin est sanglé là-dedans tout du long, et très vilainement comme il le mérite : il me semble que c’est la meilleure pièce de tout ce qui s’est fait ; mais je ne sais pas ce qui se fera à l'avenir.
On mit hier prisonnier à la Bastille un gros et infâme partisan nommé la Rablière, lequel est rudement chargé de la haine de bien du monde : aussi étoit-il trop superbe et insupportable. On a pris aussi chez lui 100,C00 écus, que l’on a portés à l'Hôtel-de-Ville pour aider à faire la guerreau Mazarin. M. le duc de Beaufort lève ici de l'infanterie, et M. le maréchel de
LETTRES DÉ GUI PATIN. 409 la Mothe Houdancourt de la cavalerie, pour sortir en campagne dès qu'il sera fortifié, car il se porte mieux. Il entre ici par divers endroits de la farine et du blé qui donne du courage à tout le monde , et qui reconforte merveilleusement ceux mêmes qui naturellement n’en ont guère.
Depuis trois semaines que nous sommes en guerre et menacés de famine, rien ne m'a tant fâché que le regret que j'avois que ma lettre à vous adressée du 8 de janvier ne fût perdue; mais, Dieu merci, je suis tout consolé, puisque vous l'avez reçue, comme je reconnois par la vôtre datée du 19 de janvier , laquelle j'ai reçue dix jours après justement, sed quocumque inter tllas moras ferit. Je vous assure qu'elle n'a pas été ouverte. Pour le désir que vous me témoignez avoir de me tenir dans votre cellule de méditation , je vous en remercie de toute mon affection; ce n'est pas que je ne voulusse bien y être à cause de vous, ef possem mutuas audire et reddere voces. Mais je pense que notre guerre ne nous fera pas fuir si loin. Nous sommes bien les plus forts, et le secours augmente de jour en jour davantage par l’adjonction des parlements et des provinces qui envoient ici leurs députés.
J'ai céans les trois tomes de À. Vovarinus, Omnium scientiarum anima, dont je fais état plus que de tout ce qu'a écrit cet auteur, qui en a fait beaucoup d’autres. Pour ce Fabry de Castelnaudary, c'est un pauvre souffleur, comme vous dites. Viros dignissimos et suavissimeæ recordationts, D. D. Gras, Gurnier et Falconet, officiosissime resaluto. Le premier médecin est aussi fort empêché que pas un; son argent est en grand nombre entre les mains des partisans qui sont aujourd’hui en fort mauvais état, joint qu'il est en état de sauter aussitôt que pas un, puisqu'il n'a jamais été colloqué en ce trône que par le Mazarin, qui ne tient plus qu'à un filet, et qui aura bien de la peine à revenir de si loin. M. Ch. Bouvard est ici fort vieux, âgé de soixante-dix-huit ans, hors du tracas du monde et de l'ambition, qui va à la messe et au sermon , et au coin de son feu, Nous avons ici le bonhomme M. Nicolas Piètre, fort ma-
lade; il a été saigné douze fois d'un rhumatisme : wéinam tandem convalescat ! M. F. Citois est encore ici fort vieux pere cœæcus , mais très riche. Il y a longtemps que j'ai lu le passage de M. Saumaiïse de Colica pictavica, et pense être le premier qui l'ai découvert de deçà. J'en donnai avis dès ce temps-là à M. Riolan, qui l’a réfuté par occasion dans son Anthropographie : in eo loco nugatur Salmasius, et ne sait ce qu'il dit ; mais cet homme est si âcre, qu'il n’est jamais bien s’il ne mord quelqu'un. Je suis bien aise qu'on ait imprimé grec et latin Ocellus Lucanus, je l'achèterai dès qu'il sera ici : c’est un vieux philosophe pythagoricien qui vivoit devant Aristote. Pour Opera omnia Spigelii, je pense que c'est celui de Hollande que j'ai céans, et lequel m'a coûté trois pistoles en blanc. J'ai aussi la Physique de votre Albertus X'yperus, qui est un Polonois qui professe la médecine en Hollande. Il a fait un autre livre intitulé : Methodus discendi et docendi medicinam, qui ne vaut guère mieux que rien.
Mon fils répondit hier de sa première quodiibétaire. Je œuis ravi de ce qu'il contenta la compagnie. Je vous envoie six de ses thèses, dont voici la conclusion: £rgo sunt redicula, commentitia et chimerica chimicorum principia. Je suis toujours, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, etc.
À Paris, ce 27 janvier 1649.
LETTRE CXCXIX. — Au méme.
On a mis de nouveau dans la Bastille un autre célèbre par- ‘ tisan, et gros maltôtier, nommé Launay Grave, lequel est fort chargé de la haine publique. Je pense qu'il n’en sortira point qu'il ne lui en coûte bon. Plusieurs donnent ici avis au parlement de divers endroits où il y a de l'agent caché, lequel servira à faire la guerre, et La grosse récompense qu'on leur
donne pour leur droit d'avis invitera beaucoup d’autres à en faire de même par ci-après. On a pris chez M. Galland , secrétaire du conseil , 25,000 livres ; chez M. Pavillon, aux Marais du Temple, 100,000 écus qui venoient de Bordeaux. On a pris aux Gabelles 250,000 livres. On en a cherché dans la maison de madame de Combalet, où l’on a trouvé de fort belles caches, mais pas d'argent. On a grande espérance d'en trouver ailleurs tant de celui du cardinal Mazarin que du défunt Richelieu. L’avis avoit été donné qu'on en avoit caché en la pompe qui est la maison où est la Samaritaine sur le Pont-Neuf ; on y a bien cherché, mais on n'y a rien trouvé. On croit qu’il en a été enlevé depuis un mois seulement, et qu'il a été emmené par eau à Saint- Germain, où de présent sont tous ceux à qui il peut appartenir. On se réjouit ici des bonnes nouvelles qui nous viennent de province et de Bretagne, où les parlements tiennent le parti du nôtre. On en croit autant de Toulouse et de Bordeaux, combien qu'on n'en ait eu aucune nouvelle, à cause que les courriers en ontété divertis et emmenés à Saint-Germain, Tout le monde est ici en une merveilleuse résolution contre le Mazarin , et combien que le pain y soit cher, néanmoins personne n'y gronde, pas même le petit peuple, si ce n’est quelque petit houlereau de partisan, car les gros s’en sont envolés ; encore faut-il que ce soit en cachette; ou bien ce sont gens qui ont peur de la justice, de la force, ou de la constance du parlement, dans lequel tous les membres sont merveilleusement bien unis et bien résolus. Les sages de delà, qui sont les plus modérés, espèrent que cette grande affaire se pourra enfn terminer par un accord , et c’est ce que je souhaiterois de tout mon cœur ; mais je ne l'oserois espérer, tant par l'obstination et la méchanceté des uns que par la force et la bonne opinion des autres. Ceux de deçà ont grande espérance en M. de Longueville, qui est allé en Normandie s'assurer de Rouen et nous y ménager des autres, tandis qu'il nous a laissé ici de bons otages, savoir, M. son fils aîné et madame sa femme, laquelle est ici accouchée le jeudi 28° jour de janvier, jour
dédié dans l'almanach au bon roi Charlemagne, d’un second fils, qui a été baptisé et nommé Charles-Paris de Longueville, comte de Saint-Pol (1). Son parrain a été M. le prévôt des marchands, le président le Ferou et les quatre échevins au nom de la ville de Paris ; la marraine a été madame la ducliesse de Bouillon, femme d’un de nos généraux, qui est encore au lit, malade de la goutte.
Nos bourgeois font merveilles de bien garder les portes, et d'empêcher que bien des gens n’en sortent qui voudroient bien avoir la clef des champs. On a trouvé des caches d'argent en divers endroits de la ville, et chez des particuliers et des moines , tant d'argent que de vaisselle d'argent, ou papiers d'importance appartenant aux partisans. MM. du parlement font merveilles pour apporter de la diligence à tous ces désordres. Toute la ville est fort unie contre le Mazarin, et espère que, Dieu aidant, nous en viendrons à bout. Cette guerre vient des partisans qui ont prêté au roi si haut, que le roi même en est aujourd’hui insolvable. La tyrannie et les voleurs du Mazarin ont fait le reste; et voilà le temps auquel Dieu nous a réservés. Le dimanche 7 de février, M. le duc d'Orléans et M. le prince de Condé ont ramassé des troupes pour le Mazarin, et sont venus coucher au bois de Vincennes; le lendemain lundi, de grand matin, ils campèrent entre Paris et Charenton, pendant quoi deux mille des leurs furent attaquer Charenton. Ceux qui étoient dedans se défendirent merveilleusement, et enfin les ennemis y entrèrent du côté du Presche. Nous y avons perdu cent quarante hommes, et les mazarinistes plus de quatre cents, entre autres dix capitaines ou lieutenants du régiment de Navarre, et un autre grand seigneur, duquel la mort a fort affligé tous les chefs, savoir, M. de Châtillon, fils du feu maréchal, lequel avoit épousé la
(4) Le méme qui fut tué au passage du Rhin , en 4672. Personne n'a oublié le célèbre passage d’unc lettre de madame de Sévigné, où elle peint si admirablement La douleur maternelle de madame de Longueville. (R. P.)
fille de feu M. de Bouteville, qui eut ici la tête tranchée l'an 1627. Le prince de Condé a pris un village que nous reprendrons, y a perdu six fois plus que nous, et son meilleur ami, M. de Châtillon, pour lequel racheter il donneroit mille Charenton. Si la guerre continue, bien d’autres y périront. On parle ici que le traité de la paix d'Espagne s’avance ; je voudrois qu’elle füt déjà faite; elle nous sera autant et plus avantageuse qu'au parti du Mazarin. Les capucins qui ont été députés et envoyés pour enterrer les corps morts, y en ont trouvé cent et quatre, dont il y en «a quelques uns du lieu mème qui ont fait merveille de se bien défendre; quelques messieurs aussi du côté du prince de Condé, qui y furent tués après l'assaut, la grande tuerie n'ayant été que depuis qu'ils furent entrés dans le village ; et même M. de Châtillon n’y fut tué qu'une demi-heure après, de deux coups de pistolet , qui tous deux furent mortels. M. de Clanleu, qui étoit dedans, y fut tué en défendant une barricade, et eut encore plusieurs coups après sa mort, d'autant qu’il avoit tué d'un coup de pistolet dans la tête celui qui lui avoit offert quartier. La prise de cette place est provenue de la foiblesse de nos gens et du peu de résistance qu'ils firent au régiment de Navarre, qui voulut le premier entrer dans Charenton. Nos gens, épouvantés de cette première attaque, laquelle fut forte, s’enfuirent par le pont de Charenton vers Créteil et Villeneuve, et ainsi abandonnèrent ce misérable village au gouverneur, assisté d'environ trois cents soldats seulement et de quelques paysans. Dès que M. de Châtillon se vit blessé, il fut reporté au Lois de Vincennes, où étoit M. le Prince, qui pensa s'en désespérer, se tirant les cheveux et faisant d'horribles impré- Cations ; ce qui m'a été rapporté par le chirurgien même qui le pansa le même jour. M. le Prince coucha la nnit suivante audit bois de Vincennes , et n’en partit que le lendemain à dix heures du matin, comme il vit M. de Châtillon tourner à la mort ; lequel Châtillon dit à M. le Prince, en présence de plusieurs seigneurs, qu’il mouroit son serviteur, mais qu'il le
prioit de lui permettre qu'il pût lui recommander trois choses avant de mourir, dont la première étoit de quitter au plus tôt le parti du Mazarin, qui n’étoit qu'un fripon et qui ne méritoit point l'assistance d'un si grand prince; la seconde, que sa femme étoit grosse, et que si c’étoit un fils, qu'il le lui recommandoit ; la troisième, qu'il quittât la vie scandaleuse qu'il avoit menée jusqu'alors. La reine, avertie de la prise de Charenton, en témoigna grande joie, et principalement lorsqu’on lui dit qu'il y avoit eu six mille Parisiens de tués, combien qu'il n’y en eût pas un, ceux qui y ont été tués étant de l'infanterie du prince de Conti et de M. d’Elbeuf, qui furent abandonnés de leurs compagnons, lesquels , s’ils n'eussent pris la fuite, eussent pu ruiner l’armée du prince de Condé, lequel a fait rompre deux arches du pont de Charenton et l'a abandouné, n'ayant point assez de gens à le garder. On a pensé à faire refaire ce pont; mais de peur qu'il ne servit une autre fois à nos ennemis, combien qu’il pourroit être refait en trois heures, ils ont délibéré de le laisser ainsi; et au lieu d'icelui, de faire un pont de bateaux , qui servira à amener à Paris tout ce qui viendra de Brie par la rivière de Marne, ou de Brie-Comte-Robert, où il y a bonne garnison et beaucoup de provisions que l'on nous envoie à chaque moment.
La nouvelle de la mort de M. de Châtillon a fort troublé toute la cour, qui est à Saint-Germain. Tous les seigneurs le regrettent, et toutes les dames crient si haut que c'est pitié ; depuis ce temps-là le Mazarin ne s’est plus montré, lafet abditus : il demeure caché dans le cabinet de la reine, de peur d'être tué où massacré par quelqu'un de ceux qui détestent la guerre, dont le nombre n’est pas petit en ce pays-là. Madame de Châtillon, et sa mère, madame de Bouteville, disent qu'elles le tueront et écorcheront , puisque les hommes ne s’en défont point. Par ci-devant il se montroit et faisoit bonne mine, maintenant il ne paroît plus, il est devenu invisible. On a pris un autre conseil pour le fait du pont de Charenton. H a été raccommodé, et de plus on y a fait un pont-levis bien
fort, que l’on abattra quand on voudra. On y a aussi remis une autre garnison et un autre capitaine à la place du sieur de Clauleu , qui étoit un vaillant homme, mais malheureux ; qui néanmoins eût fait merveilles en la défense de cette place s’il n'eût été abandonné par des lâches coquins qui faisoient partie de la garnison. M. le duc de Beaufort continue de faire ici des merveilles pour aller contre les ennemis et nous faire venir des convois. Toutes les femmes de Paris ne jurent que de par lui, et à dire vrai, nous lui avons de grandes obligations, aussi bien qu’à M. le maréchal de la Mothe et au marquis de la Boulaye, qui sont des gens hardis et valeureux. Ce dernier a fäit entrér ce matin , par la porte de Saint-Jacques, deux cent quatre-vingts charrettes chargées de blé et de fa. rine, qui avoient été ramassées à Étampes et à Chartres , et qui venoient encore de plus haut, c'est-à-dire de ia Beauce et du Gatinois, et même de par delà Chartres. Il se présents hier à la porte de Saint-Honoré un héraut d'armes de la part de la reine. Le parlement ne voulut pas qu’il fût admis dans la ville, la coutume n'étant d'envoyer des hérauts qu'aux souverains, aux ennemis ou aux rebelles, le parlement n6 voulant passer pour aucun des trois, non plus que les princes qui tiennent ici notre parti, qui avoient été appelés au conseil en parlement. Le-héraut fut averti qu’il n’entreroit point ; et en même temps il fut ordonné par la cour que MM. les gens du roi se transporteroient à Saint-Germain pour faire entendre à la reine les raisons pour lesquelles le héraut qu'elle « envoyé n’a pas été admis ; avec défense à eux de faire aucune autre proposition à la reine, de paix ni de guerre. MM. les gens du roi sont allés parler audit héraut; mais ils n’ont pas voulu partir sans passeport, sauf-conduit et assurance : pourquoi obtenir ils ont sur-le-champ écrit à M. le chancelier et à M. le Tellier, secrétaire d'État, qu'un nommé Petit, compagnon dudit héraut, s’est offert de porter en leur nom à Saint- Germain , et de leur en rapporter réponse s’il en étoit chargé, En attendant quoi, on a mis prisonnier dans la Conciergerie,
dans la tour de Montgommery (qui est le lien où on met les plus criminels et où autrefois Ravaillac a été resserré), un nommé le chevalier de la Valette, bâtard de feu M. d'Épernon (qui a par ci-devant été général des Vénitiens , et qui pensa y. demeurer pour le violent soupçon que ces messieurs eurent de son infidélité ); il a été pris et arrêté le soir par les bourgeois, jetant des billets dans les rues et les boutiques, tendant à exciter sédition dans la ville parmi le peuple. I! nous est aussi arrivé des bateaux de blé par la rivière, qui n'ont été chargés qu'au-dessus de Charenton, et qui viennent de la Brie. Dieu merci, guandoquidem dies mali sunt, nous avons du pain, de la farine et du blé; mais en récompense nous avons aussi bien des traîtres. On a surpris un homme près d'ici sur le chemin de Saint-Germain, chargé d'environ quarante lettres, où , entre autres, il y en avoit quatre qui écrivoient tout ce qui se fait et se passe à Paris fort exactement , et entre autres une, laquelle est d’un conseiller de la cour, qui ne se peut deviner, mais qui néanmoins est fort soupçonné, et en grand danger d'être découvert, qui donnoit divers avis fort importants à M. le prince de Condé. On fait ce qu'on peut pour en découvrir l’auteur. M. le prince de Condé a écrit une lettre à M. de Bouillon (laquelle il a envoyée , sans l'ouvrir, au parlement ), par laquelle il lui mande qu’il fera à tous les prisonniers qu’il prendra pareil traitement que Paris fera au chevalier de la Valette, lequel, ce dit-il, n’a rien fait que par ordre et commandement du roi, à qui tous ses sujets doivent obéir. Il n'est pas pourtant prisonnier de guerre; il est criminel dans le parti qu il a choisi, et auquel il s’est obligé par serment de fidélité, et néanmoins on a sursis son exécution, de peur d'irriter ce prince, qui est déjà assez fougueux, et qui fait avec trop de cruauté sentir sa rage et sa furie à ceux d'ici alentour, et surtout aux paysans et aux églises, desquelles on emporte tout, hormis les calices d’étain. On a néanmoins jugé de bonne prise tout ce qui avoit été saisi chez ledit chevalier de la Valette, savoir, quelque argent, bagues, joyaux et diamants,
avec deux coffres pleins de vaisselle d'argent , qu'on a mis en garde à l'hôtel-de-ville. Il vient ici une grande quantité de grains et de farine de tous côtés, hormis par les portes de Saint-Denis et de Saint-Martin, à cause de l'empêchement que la garnison de Saint-Denis y apporte; mais, Dieu merci, il en vient bien d'ailleurs en récompense, ce qui confirme merveilleusement nos bourgevis dans le dessein de résister aux menaces de la reine et du prince de Condé, et de se bien tenir étroitement et courageusement unis à la défense de MM. du parlement, lesquels messieurs sont ici fort loués d’avoir empêché que le héraut envoyé par la reine n'entrât dans la ville, duquel le dessein étoit d'émouvoir sédition, s'il eût pu, du peuple contre le parlement , eten cas que le peuple se fût remué pour le héraut {ce qui étoit impossible, tant est ici grande et forte l’union et la concorde de tout le monde), ce chevalier de la Valette se fût rendu le chef de ces séditieux. Mais ces bonnes gens-là prenoïent bien mal leurs mesures , vu que si la sédition eût tant soit peu commencé, le héraut, et le chevalier, et leurs complices, n'eussent guère manqué d’être aussitôt assommés, la ville étant tout armée de tous côtés, et les chaînes tendues partout.
Le mardi gras, 16 de février, MM. les gens du roi, Talon, Bignon et Meliaud, ont reçu le passeport , l'assurance et le sauf-conduit qu'ils avoient demandé pour aller à Saint-Germain y voir la reine, comme je vous ai dit ci-dessus, et.sont partis à cet effet et à cette intention le lendemain morcredi des Cendres, de grand matin ; et en sont revenus le lendemain jeudi à quatre heures au soir. Tandis qu'ils ont été là, les MM. du parlement et les princes ont fait arrêter deux évêques prisonniers, savoir, Boutant, évêque d’Aire, et Cohon, évêque de Dôle en Basse-Bretagne , qui par ci-devant étoit évêque de Nimes. lis ont aussi décrété prise de corps contre un dangereux pendard de partisan, nommé de Lone, conseiller au Châtelet. Les deux frères Tambonneau, l’un président des comptes et l’autre conseiller de la cour, se sont sauvés de peur
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