es
d'être arrêtés , sachant bien qu’ils sont découverts, et que leur mine est ouverte; leurs lettres qu'ils envoyoient à Saint- Germain ont été arrêtées, apportées et lues en plein parlement. Ils mandoient par ces lettres au Mazarin qu'il se gardât bien de rien accorder de deçà ; que nous étions à la veille d’une grande sédition ; que tout y étoit si cher, que Paris ne pouvoit pas résister encore huit jours, et plusieurs autres faussetés. Ne voilà pas de malheureux pendards, gens de cette qualité et dignité se faire espions d’un étranger, bateleur, comédien, vendre, trahir sa patrie, son parti pour un Italien qui n'est bon qu'à être chassé. On dit que s’il est obligé de sortir de France (comme j'espère qu’il sera en bref), qu’il n'ira pas à Rome, où il auroit aussitôt le pape pour ennemi et pour juge, d'autant qu'il a fait autrefois mourir, c’est-à-dire tuer et massacrer un des neveux du cardinal Pamphilio, qui est aujourd'hui messer papa Innocentio X ; mais que pour éviter cet orage, il ira plutôt à Venise, où il a de l'argent et de bonnes nippes , quil y a envoyées par ci-devant , avec lesquelles il se défendra , comme frère Jean fit dans le Rabelais avec le bâton de la croix, contre les ennemis qui vendangeoient le clos de Séville. On dit néanmoins que quand il sera à Venise, le pape le maltraitera aussi, le décardinalisera, et même peutêtre qu'ensuite il le fera assommer ; et ceux qui connoissent ce coïon disent que cela, bien considéré, lui fera prendre la résolution de s'en aller plutôt en Turquie , et que là il se fera circoncire pour y être aussi mauvais turc qu'il a été de deçà mauvais chrétien et malheureux politique, et qu'il fera mieux pour sa sûreté particulière de se fier au grand turc, ou à son muphty, qu’au pape de Rome, ou au cardinal Pancirol, qui est aujourd'hui le grand gouvernant du papat, le grand et invétéré ennemi du Mazarin. S'il ne va ici ou là, au moins füt-il à tous les diables, rudis malum pedem attulit, sæeuli sui incommodum , et nebulo pessimus.
On fait ici tous les jours quelque pièce nouvelle contre lui, sérieuse, ridicule, bouffonne, bonne, mauvaise : (enef insa-
nabile cunetos scribendi cacoethes. Je vous enverrai par ci-après, quand Dieu nous aura fait le bien d'ôter tant d'obstructions qui sont sur les chemins, ef restituta, meatuum libertate, \es bonnes pièces. Je prie Dieu que ce soit bientôt. Je vous prie en attendant d'assurer MM. Gras, Falconet et Garnier, Ravaud et Huguetan, que je suis leur très humble serviteur, fourni, Dieu merci, de farine, de pain ou de blé pour plus d'un mois pour moi et pour ma famille, avee du vin, de l’ar. gent et autres provisions pour bien plus longtemps, et que combien que je sois dans une ville bloquée et à demi assiégée, que je n’ai pourtant besoin ni disette quelconque, prælerquam amoris vestri et bonœ mentis, afin que je puisse tou: jours reconnoître l'obligation que je vous ai à tous, et prin- . cipalement et particulièrement à vous, monsieur , qui fœnidiam dulcem amicorum meorum.
MM. les gens da roi ont rapporté à la cour, qu'en vertu du passeport qui leur avoit été envoyé, ils s’étoient acheminés à Saint-Germain avec l’escorte de la part de la reine; que partont ils avoient été très bien reçus, et sur les chemins et là, et même par la reine, laquelle leur témoigna qu’elle ne vouloit aucun mal au parlement de Paris, ni en général ni en particulier, qu’elle étoit prête de leur en donner telles assurances qu'il seroit possible, et eut agréables les raisons qu'ils lui alléguèrent de ce qu'on n'avoit pas reçu le héraut. M. le chancelier ayant parlé pour la reine, le duc d'Orléans et lé prince de Condé, firent ce qu’ils purent pour renchérir par dessus , et témoignèrent grande disposition à un accord. MM. les gens du roi, ayant pris congé de la reine, furent menés au lieu où ils devoient souper , auquel ils furent aussitôt visités par tous les plus grands seigneurs de la cour. Sur ce rapport, le parlement a délibéré d'envoyer à Saint-Germain quatorze députés du corps du parlement, deux de chaque chambre, ef fit, pour donner avis à la reine que l’archiduc Léopold leur a envoyé un gentilhomme avec lettres de créance, par lequel il leur mande qu'il ne veut plus traiter de la paix
avec le Mazarin, sachant l'arrêt qui a été donné contre lui; que c’est un fourbe et un méchant homme, qui a éludé tous les traité de paix que le roi d'Espagne a consenti être faits par ses députés depuis trois ans avec MM. de Longueville et d'Avaux, qu’il a loué avec éloge et très honorablement; qu'il ne veut traiter de ladite paix qu'avec MM. du parlement’; qu'il s'offre de traiter de la paix de France et d'Espagne, et même de les en faire arbitres; qu’il est prêt de recevoir leurs députés , s'ils veulent lui en envoyer, ou qu'il est prêt de leur eu envoyer s'ils veulent les recevoir ; qu'il veut faire la même chose qu'ont faite autrefois quelques princes étrangers qui ont remis leurs intérêts et se sont soumis au jugement de ce parlement; qu'il a une armée de 18,000 hommes toute prête, avec laquelle il pourroit prendre de nos villes frontières , qu’il sait fort bien être très mal fournies, ou reprendre celles que nous tenons d'eux ; mais qu’au lieu de tout cela il offre de nous l'envoyer pour nous en servir contre le Mazarin, et pour être commandée par tel général que nous voudrons. Que si le parlement veut, il enverra ses députés à Paris, si mieux il n’aime que ce soit à Bruxelles, ou en tout autre lieu qu'ils voudra; que son armée ne bougera de la frontière pour venir de deçà à notre secours quand nous la demanderons, sinon qu'elle ne bougera de là, et qu'elle ne servira point à d'autres, etc. |
La cour a ordonné que tout cela seroit enregistré, pt que copie seroit tirée du registre et envoyée par les quatorze députés à la reine, afin qu'elle voie et connoisse quel crédit nous avons dedaus et dehors le royaume.
Le prince d'Orange a aussi écrit à M. de Longueville, lui offrant 10,000 Hollandois soldés pour trois mois. Le parlement d'Angleterre avoit aussi envoyé un député au parlement, comme a fait l'archiduc Léopold, mais il a été arrêté et mené à Saint-Germain. Vous voyez par toutes ces offres comment pous ne manquons pas d'amis, et qu'il y a toute apparence qu’à la fin nous en serons les maîtres, en faisant subsister
notre arrêt, et chassant le Mazarin hors dé la France, si pour mieux faire nous ne le pouvons attraper. Ceux de Melun, se sentant trop pressés et incommodés de leur gouverneur, l'ont contraint de se retirer dans son château, où, s’il fait le mauvais, ils mettront le feu , et ont coupé la gorge à toute leur garnison. Je suis, monsieur, votre très humble, etc. (1).
À Paris, ce 20 février 1649.
LETTRE CC. — Au nweme.
Depuis ma dernière, que je vous envoyai le mardi 10 de novembre, veille de la Saint-Martin, il y a ici un livre nouveau de M. David Blondel, ministre du saint évangile , intitulé Des Sibylles célèbres, tant par l'antiquité paienne que par les
- saints Pères, etc. I est là-dedans fort parlé de la vanité des oracles sibyllins, et de ce qu’en croient les moines en euxmêmes et en particulier, mais non pas ce qu'ils veulent qu'on en croie, aius plutôt que le monde soit toujours bête, afin qu'ils puissent s'enrichir et continuer de profiter de la sottise et bêtise du peuple, qui est animal quod vult decipi. Misérable
(1) Les deux letires précédentes sont le tableau le plus vrai, le plus animé des fameuses journées des barricades, tableau fait par un témoin oculaire, et qui n’y était pas indifférent. Il est à remarquer que c'est pendant ces troubles et dans cette période de notre histoire que le du: de La Rochefoucauld médita son fameux livre des Maxzimes, publié quelque temps après, en 1665. On sait que ce livre n'est qu'ane triste et désolante peinture, quoique éternellement vraie, du cœur humain. Quant à ces troubles politiques, da :s le fond, et avec la différence des temps , c'est toujours
« Ce drame intitulé le peuple et le pouvoir, »
drame sans fin, quoique les actes en soient variés et multipliés. Au reste l'expérience en a été faite sur la fin du xvuni° siècle; le sceptre a fait place au niveau, qui s'est montré plus pesant et encore plus fragile. Faut-il croire qae l'humanité est à jamais condamnée à se consumer sur le problème insoluble de l’ordre sans arbitraire , et de la liberté sans licence ? (KR. P.)
humanité, que tu ts sujette à erreurs ! Calamiteux et foible animal , que tu t'es donné de peines à chercher , à songer et à inventer tant de bourdes et de fourberies, pour t’occuper l'esprit et te l'entretenir en bagatelles ! Mais c'est assez de ces plaintes, puisqu'il n’y a point de remède. -Nous avons perdu tout fraichement un de nos compagnons, homme résolu et bien intentionné, nommé M. Nic. Héliot, âgé de quarantesept ans : il est mort d'une hydropisie de poumons, après avoir langui deux mois. Il avoit prié par son testament toute la Faculté que plusieurs docteurs assistassent à son enterrement, et dans le plus grand nombre que l'on pourroit. Pour cet effet, il avoit ordonné que chaque docteur qui y viendroit en robe rouge eût deux quarts d’écu pour son assistance, et la moitié à ceux qui y viendroient en robe noire avec le bonnet carré. Il a été enterré en très grande cérémonie et grande pompe, . accompagné de soixante docteurs, dont il y en avoit quarante en robes rouges et vingt en robes noires ; et néanmoins la Faculté a ordonné qu'on ne prendroit point son argent, et que ladite somme de 100 livres qu'il eût fallu pour accomplir sa dernière volonté seroit laissée et remise à sa veuve. Il est mort sans enfants ; son frère est échevin de la ville de Paris. Il étoit d’une bonne famille fort riche, mais il aimoit extrément les cérémonies et les pompes qui font du bruit. Dieu garde de mal ceux qui sont d’un sentiment tout contraire! Pour moi, je suis content et désire fort que l’on m'’enterre à quatre heures du matin, ou à ueuf heures du soir, et que tout ce manége, qui ne semble avoir été inventé que pour le gain des-prêtres et des sonneurs , ou pour le soulagement des vivants, fiat et pereat sine sonilu, mais je souhaite que cela n'arrive pas sitôt.
Si post fata venit gloria, non propero (4).
(1) Notre auteur a été plus heureux; il fut célèbre et distingué pen-
dant sa vie ; il l’est encore quoique deux sigcles se soient écoulés depuis son époque. (R. P.)
Enfin , Dieu a exaucé mes vœux, et m'a fait recevoir votre lettre , datée du 27 de novembre, avec celle de M. Garnier, Je vous assure que la flotte d'Espagne n'arrive pas avec plus de souhaits à bon port qu'a fait votre lettre. Ne faites point de delà tant d'honneur à mon portrait, que l'original en pàtisse de deçà ; je me contenterai seulement d'être aimé de vous, sans que vous me mettiez avec ces illustres qui me feroient rougir. J'ai grand regret que vous n'ayez vu l’incomparable
©. M. Gassendi : c’est un digne personnage, est silenus Alcibiadis.
Vous eussiez vu un grand homme en petite taille ; c’est un abrégé de vertu morale et de toutes les belles sciences, mais entre autres d’une grande humilité et bonté, et d’une connoissance très sublime dans les mathématiques. La harangue de M. Talon a couru ici aussi bien qu'à Lyon ; mais on dit que ce grand homme l’a désavouée, constat tamen qu'il en fit une fort belle devant le roi, à la reine sa mère, que tous les auditeurs louèrent fort. M. Taion et M. Bignon, avocats généraux au parlement de Paris, sont deux hommes incomparables, suprà omnem virtutem, èt suprä omnes titulos positi. M. Guenaut le jeune est mort, comme je vous ai mandé, ex propria narratione patrui. Ïl dit, pour s'excuser de l’antimoine,
qu’aussi bien son neveu éloit-il mort, et qu'il n’y attendoit plus rien : mais si cela étoit, pourquoi donc lui donner de l'antimoine? Son neveu, un beau garçon, savant, délibéré et bon esprit, qui eut le &econd lieu de sa licence. M. Guenaut l'ainé est celui qui s’est servi le plus d'antimoiue, et qui presque seul l’a mis en usage de deçà; mais le médecin en a été
souventefois bien blâmé, et le remède est ici plus que décrié.
M. Guenaut le jeune avoit de bons livres bien curieux ; ils n'ont pas été vendus ici. Deux. MM. de ses beaux-frères, mé-
decins à Gien, savoir, MM. Odry et Amiot, sont ici venus,
qui ont tout fait emballer et empaqueter, puis l'ont envoyé à
Gien, où ils partageront à loisir. Cet emballage m'a fait pitié et m'a renouvelé la douleur que j'avois conçue de ce beau
garçon.
nm,
M. le premier médecin du roi, qui n’avoit de bonne réputation que ce qui lui en falloit pour soutenir la charge qu'il possède , par les raisons du temps présent , lesquelles ne seront jamais guère bonnes en un autre, a ici tout fraichement reçu un grand esclandre en la mort du chancelier Garnier, qui étoit un vaillant homme, chevalier de Malte, et frère servant (il n'étoit que le fils d'un marchand de la rue Saint-Denis), mais gouverneur de Toulon en Provence. Il étoit ici fort bien apparenté ; ses frères sont financiers, conseillers ou jésuites; ses sœurs sont mariées à des conseillers et à des capitaines. Il n'avait que trente-cinq ans; mais il s'en alloit ètre le lieutenant général de l'armée navale, destinée pour l'italie. Toutes ces belles espérances ont été rasées par une dysenterie pour la guérison de laquelle, eyusimodi archiatrorum, force opium per granula, préparés de sa façon. Au diable soit le charlatan et sa préparation! Ce pauvre ma- Jade n'a jamais eu de pires nuits que celles qu’il avoit pris de ce poison, que l'on appeloit en ce pays-là, en langage de cour, le vrai alexitère et antidote de la dysenterie. Ses secrets s'évaporent fort, et son antimoine n’a plus de crédit que fort peu. Le même premier médecin est encore embrouillé et affligé bien plus fort d’un autre côté ; c'est que la plupart de tout ce qu'il a jamais pu griveler et ramasser du temps qu'il fit une si belle fortune à la cour chez la reine-mère, est entre les mains des partisans et gens d'affaires, qui sont très près do lui faire banquerout: de si belle somme.
Enfin , j'ai reçu lettre de M. Volcamer de Nes par laquelle j'apprends que le bonhomme, votre bon ami, M. Hofmann , est décédé le troisième jour de novembre passé, avec grande affliction et désolation de toute sa famille. J'en ai aussi grand regret, et ai longtemps souhaité qu'il pût vivre deux ou trois ans plus qu'il n’a fait, afin qu'il püt avoir le contentement de voir une édition entière de toutes ses œuvres. Il a travaillé toute sa vie pour l’éclaircissement de la vérité, et a mérilé par ses travaux une tout autre fortune que celle qu'il a
eue ; mais il n'est pas le premier malheureux lettré : le livre qu'en a fait autrefois sur ce sujet Pierius Valerianus , sous le . titre, de Infelicitate litteratorum , étoit déjà assez gros ; outre que nous ne manquons pas de bésucoup d'autres, tels exemples d'hommes lettrés qui ont été autant et plus malheureux qu'ils étoient savants. Puisque M. Hofmann est mort, il ne verra pas le mauvais traitement que lui fait M. Riolan en divers endroits de son Awhropographie.
Le jour de l'an s'est passé ici comme les autres jours; mais la reine étant en colère contre le parlement, qui continuoit toujours ses assemblées , sans vouloir vérifier aucune déclaration , afin qu’elle pût recouvrer finances pour continuer la guerre , et pour l'entretien de sa maison ; au contraire apprenant qu'en ces assemblées le parlement même avoit menacé de donner arrèt contre la chambre des comptes, si elle vérilioit la déclaration qu'elle leur avoit envoyée, en faveur de quelques partisans. Enfin, elle s’est résolue à la rigueur et à la voie de fait. Le mercredi, jour des Rois, sixième de janvier, à deux heures du-matin, elle est sortie de son palais cardinal avec le roi, M. le duc d'Anjou, et le cardinal Mazarin, et s'en est allée à Saint-Germain en Laye. M. le duc d'Orléans et M. le Prince y sont allés aussi ; et ensuite de ces maîtres. quantité d'officiers. Dès que cela a étésu, le prévôt des marchands et les échevins,ont ordonné que l’on gardât les portes de la ville, et qu'on ne laissât rien sortir; cela en a retenu plusieurs qui pensoient d'ici se sauver, et même quelques chariots pleius de bagages ont été pillés en divers endroits par quelque populace mutinée, qui ne demande que de l'argent. M. le duc d'Orléans avoit toujours refusé de consentir à cette retraite; mais enfin il s’est laissé aller aux prières de la reine , laquelle est délibérée, et prétend de se venger du parlement et du peuple de Paris, duquel elle prétend avoir été bravée aux barricades dernières du mois d'août passé ; et comme le cardinal Mazarin est fort haï et dans Paris et au parlement, elle veut à toute force, eten dépit de tous ceux qui en parlent, le conserver pour ses affaires et le maintenir en crédit. On
garde ici les portes. Le parlement a envoyé MM. les gens du poi à Saint-Germain. Il y a quantité de troupes ici alentour, avec lesquelles je pense que la reine veut affamer Paris, ou obliger toute cette grande ville de lui demander pardon {1). Vous savez que Paris est une arche de Noé, qu'il y a toate sorte d'animaux bons et mauvais qui y sont embarqués. Je ne sais pas ce qui arrivera d'un tel désordre; tout y est à craimdre comme d’une-extrémité. Pour mon particulier je ne l'ai poiot offensée , et suis bon serviteur du roi ; înais si on attaque ma maison, je ferai comme les autres, je me défendrai tant que je pourrai. Je suis riche comme étoit le bonhomme Casaubon, en ce que j'ai comme lui /ibros et liberor : mais je n'ai rien de cette belle et sublime science qui le rendit incompar1ble par-dessus tous les savants de son siècle : j'aiencpre moius d'argent; mais je crois que quand on en cherehers, ce ne sera pas chez les médecins que l'on ira ; il y a longtemps que l'on nous paie trop mal. Je vous baise les mains de tout mon cœur, et suis de touée mon affsction, monsieur, votre très humble , ete.
De Paris, ce 8 de janvier 1649.
(1) On a déjà fait l'observation que ee fut le peu d'accord, le peu d'ensemble du part opposé au cardinal de Mazarin qui l’'empécha de réussir, et, comme l’a dit un homme de lettres de notre époque, « à chaque instant l'esprit de suite et d’opiniâtreté manque à cette mutnerie politique. » On a remarqué également que les prêtres ne furent point à la tête du mouvement comme du temps de la ligue, éraption populaire bien autrement importante que la fronde. À l'époque de edlle-ci, la puissance du clergé était très grande , c'étew uno véritable biéroczatie, mais les opinions furent singulièrement divisées ; beaucoup de prélats soutenaient la cour et Mazarin, tandis que d'autres penchaient pour le parlement. C'est néanmoins de la fronde que date peut-être le germe de la révolution de 89, cette terrible lecon de l'histoire à l'usage des peuples et des rois. En général, ce qu’on oublie trop, c'est que les gouvernements, c’est que les partis, ne sont en Framee que des couches supesfieiclles qui recouvrent l'esprit ratérieur des masses , qui le cachent mais ne Féteufisnt pes. (BR. P.)
Cd
EBTTRE CCI. — Au méme.
Nouvelles sont ici arrivées d'Angleterre , que dans Londres s’est formé et élevé un nouveau parti, savoir, des mariniers et bateliers, qui sont au nombre de douze mille hommes, lesquels ne veulent plus souffrir de Fairfax ni de son armée, et veulent rétablir le roi en son trône; mais il y en a bien une autre du même pays, que le roi chassé y a eu la tête coupée le mardi 9 de ce mois, savoir, par deux bourreaux qui étoient masqués. Sur les propositions d’un second envoyé de l'archiduc Léopold, la cour, avant que d’en délibérer, a arrêté d’en donner avis à la reine, et a envoyé à Saint-Germain exprès pour obtenir passeport, afin d'y pouvoir aller en sùreté, et a ét6 arrêté que les députés qui iroient à Saint-Germain ne seroient plus MM. les gens du roi, mais qu'ils seroient pris du corps de la cour, savoir : M. le premier président, avec un président à mortier, deux conseillers de la grand'chammbre, un député de chaque chambre des cinq des enquêtes, et deux des requêtes, c’està-dire onze en tout. La reine, ou au moins son conseil, a fait difficulté d'envoyer et d'accorder ce passeport, disant qu'elle voulait savoir quels seroient ces députés ; mais tout cela n'était que pour gagner du temps, en attendant réponse de deux députés, qu'elle a envoyés à l’archiduc Léopold, où on croit qu'elle ni eux ne gagneront rien, vu que ledit archiduc Léopold s’est fort déclaré pour nous et pour le parlement, par cet envoyé, et particulièrement contre le cardinal Mazarin: joint qu’il a près de soi une dame pleine de persuasion, qui est madame de Chevreuse, laquelle ce Mazarin a fait exiler hors de France, il y a plus de quatre ans, et qu'elle huit fortement aur toutes les choses du monde, et néanmoins lesdits députés sont partis de cette ville, le mercredi 24 de février, avec les assurances requises, et sont allés coucher à Saint- Germain en Laye, pour y voir la reine. Utinæm feliciter ambulent, et que les remontrauces sérieuses que M. Le premier
président va faire à la reine puissent lui disposer l'esprit à faire la paix et à ne rien porter à l'extrémité, vu que tout est perdu, si elle en vient là, par le mauvaisconseil des méchants politiques partisans, banqueroutiers et intéressés, du nombre ” infini desquels elle est assiégée. Si la guerre s'échauffe davantage, nous en aurons tant plus de mal; mais aussi les affaires s’irritant, il y aura beaucoup plus de danger pour la reine. Tout le monde est ici merveilleusement animé contre la reine; ce cardinal, et M. le Prince, l'unique protecteur qui, voulant conserver dans la fiveur et près de la reine ce malheureux cardinal, cause tous les désordres qui sont de deçà. On -crie ici tout haut avec beaucoup d'impatience qu'il ne faut point que nos généraux temporisent davantage, que nous n'avons que faire de secours étrangers, qu'il faut aller droit et tête baissée à Saint-Germain assiéger le château, dans lequel ce malheureux et maudit fourbe est enfermé ; qu'il faut ramener le roi et la reine à Paris, et mettre dans la Conciergerie ce cardinal, au même lieu dans lequel fut autre fois mis Ravaillac, et de là le mener à la Grève, pour faire an exemple à la postérité, et apprendre aux Italiens à ne plus venir ici se fourrer si aisément dans la cour, à la désolation et ruine totale d’un si florissant royaume, comme pareillement vouloit faire autrefois le marquis d’Ancre, qui en ftà . Ja fin très mauvais marchand, avec sa femme et sa suite. Piût à Dieu, pour le bien commun de la France, qu'il en fût de mème du Mazarin ! Hélas! que nous serions heureux ! Di facite ut constet fortuna, labare non illam videam. Il ne m'est pas permis de dire le reste. On imprime ici tant de factums et de libelles chaque jour contre le Mazarin, et ceux de son parti, ha plupart mauvais et chétifs, que MM. du parlement ont déjà, pour la secondé fois, donné arrêt contre cette effroyable quantité de libelles, et ont défendu à toute sorte de gens d'en imprimer aucun, sans permission de deux conseillers députés à cet effet : Sed mendicum et famelicum genus ratione non ducttur. Les colporteurs, crieurs de gazettes, et imprimeurs, se
garderont bien d’y obéir, tant qu'ils trouveront des gens curieux de toutes ces nouveautés. On ramassera toutes ces bonnes pièces, abjectis et rejectis aliis deterivris notæ, desquelles on fera un volumcin-quarto ou mème in-folio si les bonnes vont à un tel nombre, comme il pourra arriver si le mauvais temps dure : il y en à déjà environ cent cinquante : mais je ne crois point que le tiers en mérite l'impression. Tandis que le peuple et les mutins s'impatienteut de la haine qu'ils ont tous très grande contre le Mazarin, les modérés et les plus sages espèrent que MM. les députés du parlement reviendront demain de Saint-Germain, où ils sont allés saluer la reine, et conférer avec elle et les siens pour trouver quelque moyen, st detur in natura, d'apaiser et de pacifier tout le désordre de la guerre qui s'allume dans l’État, parmi un si grand mécontentement et presque universel de tous les bons François. Normandie, Bretagne et Poitou nous promettent et nous offrent du secours; mais plût à Dieu que nous ne les prenions jamais au mot, et que nous n’ayons jamais besoin de leurs offres ! Tandis que nous souhaitons la paix, voilà une affliction particulière qui nous vient d'arriver, non pas seulement à notre compagnie, mais même à toute notre ville et à la France même, par la mort de feu M. Nicolas Piètre, notre ancién, qui a été un homme incomparable, Il est mort âgé de quatre-vingts ans, le samedi 27 de février, entre deux et trois heures, accablé d’une hydropisie de poumon (1). Il a été un des grands personnages de son temps, et plane Roscius in arte sua vereque incomparabilis. Quiescat in Chr'isto ! Il à été, tant qu’il a vécu, l'ennemi juré de la forfanterie de notre métier, et de l'ignorance de ceux qui s'en m4loient mal à propos, surtout de la pharmacie arabesque, de la chimie, des empiriques, charlatans et autres pestes : homme à peu de remèdes, mais bon et hardi à les employer ; homme
(4) L'ancienne Faculté de médecine de Paris compté cing médecins célèbres da nom de Piètre, dont quatre orit été doyens : aussi en cst.il souvent parlé dans les lettres de Gui Patia. (R. P,)
fort savant dans toutes les bonnes lettres, fin et rusé, stoîque et fort retiré, et qui ne se soucioit point de se trouver séul de son avis, non ponebal enim rumores ante salutem ; judicieux, entier et homme fort particulier, qui ne trouvoit guère son compte en la compagnie d'autrui, qui stbi sol1 plaudebat ; qui ne s’est jamais soucié d'argent, et guère plus de cette réputation qui met un médecin en vogue et en pratique ; maluit enim esse vir bonus, quäm vidert aut haberi. W laisse deux fils avocats au parlement, un autre médecin très savant, qui est aujourd'hui notre doyen, et quelques filles.
Enfin nos députés sont revenus de Saint-Germain Île vendredi 26 de février ; le samedi matin ils ont fait leur rapport qu'ils avoient été très bien reçus à Saint-Germain de tous les seigneurs et princes qui y sont, et même de la reine, laquelle leur a donné audience dans son cabinet, assistée du duc d'Orléans, du prince de Condé, des quatre secrétaires d'État, du cardinal Mazarin et de l'abbé de la Rivière. Le premier président lui parla en peu de mots, mais fort généreusement, et si hardiment que tout le monde s’étonna que la reine ne lui imposât silence. Quand il eut achevé de parler, la reine lui dit que M. le chancelier n'ayant pu se trouver à cette conférence à cause qu'il étoit malade, elle leur feroit savoir et entendre sa volonté par écrit, ce qu'elle fit, dont voici la substance. La reine ne refuse point un accommodement, et désirant de conserver sa honne ville de Paris à son service, contre laquelle . elle n’a aucune rancune ni désir de vengeance contre aucun qui que ce soït, ni en sa charge, ni.en ses biens, ni en sa vie, elle désire que MM. da parlement députent certain nombre de leur corps, et ce au plus tôt, qui conféreront de la paix entre elle et Paris en un lieu qui sera accordé et agréé de part et d'autre, à la charge que lesdits députés auront tout pouvoir de conclure sur-le-champ de tous les articles, saus qu'il soit besoin d'en rapporter à la cour, et tout cela pour avoir tant plus tôt fait ; à la charge que dès le jour même que la cour de parlement aura accordé et nommé les députés
pour ladite conférence, elle ouvrira un passage par lequel il viendra du blé et autres provisions suffisamment pour Paris. Voilà ce qui fut rapporté à la cour samedi matin, et la délibération fut remise au même jour après midi, à la charge que MM. les princes de notre parti y seroient appelés. Mais rien ne fut conclu ce jour-là, lesdits sieurs princes ayant témoigné que cette délibération ne leur plaisoit point , et le tout fut remis au lendemain dimanche, auquel fut conclu que députés seroient nommés selon l'intention de la reine, etc., savoir, deux présidents de la grand'chambre, M. le premier président et M. le président de Mesmes; et deux conseillers, savoir, M. de Longueville et Mesnardeau ; des cinq chambres des enquêtes, MM. de ja Nauve, le Cocq, Bitaus, Viole et Paluau; pour les deux chambres des requêtes, M. le Fèvre ; du corps des maîtres des requêtes, M. Briconnet ; de la chambre des comptes, MM. Paris et l’Escuyer; de la cour des aides, le premier président et deux conseillers; du corps de læ ville, M. le prévôt des marchands et un échevin , etc.
Tous ces méssieurs sont partis de Paris le jeudi 4 de mars, avec les passeports et escortes nécessaires, et sont allés à Revel. Dieu leur doit de leur voyage bon conseil et fin de la guerre. Un échevin est en même temps allé à Corbeil pour faire venir du blé de deçà cent muids par jour, à compter du jour de la députation arrétée , selon la promesse de la reine. On dit, mais je n’en suis pas certain , que dès que la conférence sera un peu avancée , la reine nous donnera la liberté de tous les passages. J'oubliois à vous dire que le jour où MM. du parlement furent à Saint-Germain parler à la reine, il y eut après une grande conférence entre MM. le duc d'Orléans et le prince de Condé, avec MM. le premier président et M. de Meames, eux quatre seuls, et que ces deux présidents défendirent si vivement et si généreusement le procédé du parlement et de Îa ville de Paris, que ces deux princes en furent tout étonnés et confus. Dieu sait combien furent là dites de bonnes choses et des plus fines, et comment l’on fit connoître
à ces messieurs du sang royal qu'ils avoient encore plus de besoin des bonnes grâces du parlement que toute la France u’avoit du Mazarin. La reine avoit mandé au maréchal de Rantzau qu'il vint ici avec des troupes : il avoit refusé de le faire, alléguant qu’il étoit nécessaire en son gouvernement de Dunkerque; du depuis on l'a mandé lui-même sans troupes et est venu. Dès qu'il a été arrivé, on lui a donné des gardes, et a été examiné par M. le chancelier , et en même temps on a dépêché un certain M. de Paluau, créature du Mazarin, prendre possession du gouvernement de Dunkerque; c'est à lui à qui on avoit donné le gouvernement d'Ypres, et qui auparavant avoit celui de Courtrai, qu'il perdit avec la ville au commencement du siége d’Ypres; il a un frère maître de chambre du cardinal Mazarin.
Nos députés sont à Revel, où ils confèrent de la paix avec MM. le duc d'Orléans et M. le prince de Condé, M. le chancelier ; M. d'Avaux, frère du président de Mesmes , M. le maréchal de la Meilleraye et l'abbé de la Rivière. On dit que le maréchal de Villeroi n’y est point ; on dit que le maréchal de Turenne commence à venir de deçà, et croit-on qu'il se joindra avec M. de Bouillon son frère, et tout ce qu'ils pourront ramasser de force et de malcontents pour faire un corps d'armée pour tàâcher d'obliger la reine de leur rendre leur principauté de Sedan.
Madame la princesse la mère est à Saint-Germain, laquelle tient, avec tout le reste de ce qui est à la cour, si fort notre parti contre le Mazarin , que la reine lui en a fait querelle, et de là ces deux femmes, échauffées sur le Mazarin, se sont fait de beaux reproches l’une à l'autre. On continue toujours ici d'imprimer de nouveaux libelles contre le Mazarin et tous ceux qui suivent son malheureux parti, tant en vers qu'en prose, tant en françois qu'en latin, bons et mauvais, piquants et satiriques il n'importe; tout le monde y court comme au feu , et jamais matière ne plut tant que tout ce qui se dit ou se fait contre ce malheureux comédien, bateleur et larron
LETTRES DE GUI PATIN. 633 italien, qui est ici en commune malédiction à tout le monde. et qui n'est regretté d'aucun, si ce n’est peut-être de quelques partisans (encore n'oseroient-ils s’en vanter), lesquels vou-
droient bien être rétablis avec lui, vu qu'il a été par ci-de-
vant leur protecteur, mais le temps en est passé. Ces voleurs publics se peuvent bien souvenir des excès du temps passé, lorsqu'ils appeloient les conseillers de la cour des mangebœufs et des gueux de longue robe ; et ne leur reste plus pour se consoler qu'à dire tantôt nobis olim fulsore candidi soles. Je prie Dieu qu'il en extermine tellement la race, qu'il ne reste de cette vermine aucun surgeon dans toute la France , et que ceux qui nous suivront et survivront ne voient rien de pareil à ce que nous avons vu touchant la volerie de ces sangsues publiques.
On dit ici que ce qui dispose les esprits de Saint-Germain et de tout le conseil du roi à se dépêcher de faire la paix, sont les nouvelles qui leur viennent tous les jours des provinces , lesquelles envoient faire leurs offres au parlement de Paris, comme cette semaine ont fait la Champagne, le Poitou, l'Auvergne, la Saintonge et la Bretagne; vous savez que cela va comme le feu qui prend d'une maison à l’autre , et qui enfin consume tout. Un grand seigneur de la cour dit à la reine, le 1° jour de mars, que le feu s'allumoit bien plus aisément qu'on ne le pouvoit éteindre, et que si elle ne prenoit garde à cet orage, qui n'avoit été ému en France que pour un homme , elle verroit en bref toute la France soulevée : qu'elle faisoit la guerre à Paris fort mal à propos, vu qu'elle se ruinoit elle-même plutôt que Paris, et que depuis deux mois qu’elle étoit à Saint-Germain, elle perdoit sur les entrées de Paris près de 4 millions, sans la conséquence des autres provinces ; que c’étoit chose fort étrange que tout cela se fit pour un homme seul , étranger, et universellement haï.
Enfin la paix a été signée de part et d'autre, c’est-à-dire par les députés de la reine et les nôtres, le jeudi 11 de mars à neuf heures au soir, et vendredi soir, qui fut le lende.
dé LETTRES DE GUi PATIK,
main, MM. nos députés revinrent de Revel; et ce même jourlà il y eut dès midi, ici, entrée libre de beaucoup de denrées qui étoient arrêtées ici alentour. La paix est avantageuse, utile, bonne pour Paris, autant qu'elle nous étoit nécessaire, dans le mauvais état auquel nous étions, vu qu'autrement nous en étions réduits à ce point de nous servir de divers secours appelés de loin, qui eût ici tout pillé et tout ravagé , et qui eût achevé de ruiner ce que les Allemands, Polonois et François et M. le Prince n’avoient pas encore ruiné et détruit par leurs voleries. J'entends néanmoins que les articles de cette paix déplaisent ici extrêmement, tant à MM. les princes et généraux qui sont de notre parti, qu’à plusieurs même de la cour de parlement; si bien que nous voilà en plus grande peine que jamais : en quo discordia cives perduxit miseros. MM. nos généraux ne seroient pas marris que notre guerre leur durât longtemps, et qu'on continuât de leur donner beaucoup d'argent, comme on a fait jusqu'ici. Paris a dépense 4 millions en deux mois, et néanmoins ils n'ont rien avancé pour nous ; ils ont mis en leur pochette une partie de notre argent, en ont payé leurs dettes, et en ont acheté de la vaisselle d'argent. Ils voudroient que nous continuassions la guerre pour leur intérêt particulier, pour y faire leurs affaires, et enfin former une guerre civile très dangereuse, et peutêtre perpétuelle, en faisant venir l'étranger en France de plusieurs endroits, qui nous mangera encore de meilleur courage que n'ont fait les Allemands de M. le prince de Condé. Pour les malcontents du parlement, ils disent que la paix de Revel ne nous est point honorable : mais le roi en aura l'honneur et nous le profit. Le bourgeois impertinent et le peuple malcontent criaillent (1), mais ils s'apaiseront. Trois articles particulièrement déplaisent à quelques uns, et pour cet effet MM. nos députés du parlement seulement sont retournés
(4) Comment peut-il ignorer qu'il est lai-même compris parmi le bourgeois imperiinent, alors évidemment le jouet des grands sei-
à Saint-Germain avec belle escorte, en faire remontrance à là teine, afin d'en obtenir quelque modification, comme il y a grande apparence qu'ils l’obtiendront, et même M. le premier président l’a fait croire au parlement, et en ce cas-là notre paix vaudra tout autrement mieux que la guerre de tous Îles princes, et que le secours que l’on nous a tant promis de Normandie et de Poitou, qui a trop tardé à venir. Ils ont charge pareillement de traiter del’accommodernent des princes qui ont suivi notre parti. De ces trois articles, le premier est que le parlement, en corps, iroit faire une séance à Saint- Germain, où le roi en personne assisteroit , et seieroit on son lit de justice, où seroit vérifiée la déclaration de la paix avec tous ses articles, et datée de Saint-Germain, en récompense qu’au commencement de la guerre MM. du parlement n'avoient pas obéi à la reine lorsqu'elle vouloit qu'ils allassent à Montargis. Le deuxième est de souffrir les prêts pour deux ane au denier doure. 11 n’y a que ceux qui prêteront leur argent aux grands partisans qui y pourront perdre, et infailliblement y perdront, car que lé roi n'est nullement en état de payer ses dettes de longtémps, vu l’effroyable profusion qui a été faite de ses finances par tant de voleurs depuis vingt-cinq ans. Le troisième est que MM. du parlement ne pourront faire le reste de cette année sucune assemblée générale dans la
gneurs ? Comment ce rude jaugeur des capacités de son époque ne sait-il pas que la Fronde n’est qu’une misérable intrigue au profit de quelques uns ?
Quant au peuple, P. Charron en avait déjà fait ce portrait : « Léger à » croire, à recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les fascheuses, s tenant tous rapports pour véritables et asseurés : avec un sifflet où ‘s sonmette de nouveauté , on l’assemble comme les mouches au son da » bassin , etc. » ( De la Sagesse, lix. TL, ch. 48.) Toutefois les temps sont : changés ; les idées se répandent, les esprits s’éclairent, les notions du droit et du devoir sont micux conpues et appréciées , sans qu’on puisse pourtant en tirer des résultats positifs, car en France la théorie de la république est peut-être de cénit fs EN AYance sur le pratique. (R. P.)
grande chambre sur matière d'État. Mais à tous ces. trois articles la Solution y seroit aisée , et je pense que la reine, dans le désir qu'elle doit avoir de la paix, les arcordera tous trois, et autre chose même, si on Jui en demandoit. Nouvelles sont ici arrivées qu’il y a eu sédition du peuple à Tours, qui a chassé les magistrats de la ville, et qu’il y a aussi une déclaration du parlement de Toulouse, pour faire adjonction à celui de Paris. Un conseiller présidial de Tours a été tué dans une émotion de la ville, et si la paix ne vient bientôt, j'ai bien peur que la sédition ne s’épande par tout le royaume. Nos députés sont encore à Saint-Germain en leur conférence pour la paix , où ils ont obtenu une abolition des trois articles de ci-dessus. Mais la paix des princes n'est pas faite, ni aisée à faire, vu que leurs députés, avec ceux du parlement de Rouen, et ceux de M. de Longuerille, parlent bien haut et demandent bien des choses qu’il sera malaisé de leur accorder, et entre autres que le Mazarin sorte du ministériat et du royaume. La surséance d'armes se renouvelle de trois en trois jours pour’achever le traité, et je m'étonne qu'il dure si longtemps. J'ai peur qu'ils n’attendent du secours de quelque part en attendant, pour après nous opprimer plus aisément. Quidquid sit, timeo Danaos et dona ferentes, combien que tous les jours et à toute heure il nous arrive du bien et de la munition de toute sorte et de tous côtés. Les vignerons et autres marchands y apportent ce qu'ils peuvent, tant pour la peur qu'ils ont de la soldatesque , qui ruine tout , que pour ce qu'ils ne paieut ici aucune entrée; d'où vient que ceux qui savent combien il entre tous les jours de denrées à Paris, disent que la reine a perdu , depuis tantôt trois mois, 20,000 écus par jour pour les entrées de Paris. Je suis, monsieur, votre très humble, etc. |
À Paris, ce 15 mars 1649.
LETTRES DE GUE PATIN. 437 LETTRE CCI. — Au mnême.
C'est pour vous assurer que MM. nos députés sont enfin arrivés à Paris, et qu'ils ont rapporté la paix conclue et arrétée à Saint-Germain : ils sont ici arrivés le mardi 30 de mars. Le lendemain 31, ils ont fait leur rapport à la cour, laquelle a remis au lendemain jeudi absolu la délibération sur les articles de ladite paix, laquelle a passé, et a été publiée et déclarée : même les feux de joie en ont été commandés d’être faits entre huit et neuf heures du soir, en chaque quartier, ce qui a été exécuté avec grande joie et réjouissance de tout le monde, voire même plus grande que je u'eusse pensé. Vous pouvez bien vous imaginer que tout le monde qui est ici, dans une si grande ville, n’est pas de même humeur, les uns prenant intérêt à la paix, les autres à la guerre. Quant à moi , je suis pour la paix, et ne puis goûter l'opinion de ceux " qui disent qu'il falloit plutôt crever et faire la guerre éternelle , afin de perdre le Mazarin, que de s’accorder comme on a fait. Ce n'est pas que je sois pour lui; numiquam, si quid mihi credis, amavi hune hominem. Mais puisque nous n’avons pu le chasser par l'opposition que nous en ont faite les deux premiers princes de sang, je me console d'une chose, qu'il n'oseroit revenir à Paris, et je pense que je ne l'y verrai jamais, ou bien le temps changera bien (1). Tout le parlement et MM. les généraux ont tous été unanimement d'accord de la paix que nos députés ont faite, et je ne doute point qu'il n'y ait quelque article secret, que nous ne saurons qu'avéc le temps. H y a ici horriblement de libelles contre le Mazarin. Quand on ne prendroit que les bonnes pièces, il y en a pour en faire
(4) Le temps, en effet, changea beaucoup, car Mazarin ne tarda guère à rentrer triomphalement dans la capitale; et le peuple d’accoarir, de crier vivat, de manifester sa joie, de célébrer la gloire de l’éminence, etc., etc. C’est toujours l’adoration du fort, le culte du fait et du succès. (R. P.)
un recueil de cinq ou six tomes in-quarto , à quoi j'apprends que l’on travaille, eñ Ôtant et retranchant les mauvaises pièces. Cela est merveilleux et sans exemple qu'on ait pu dire tant de différentes choses contre un homme. Je ne vous parle point des conditions de la paix, vu que je n’en sais aucune, et même je ne m'en soucie point, pourvu qu'elle dure. Toutefois j'apprends que l’on imprime une déclaration du roi, qui a été vérifiée en parlement, laquelle nous instruira par ci-après de quelques particularités, On me vient d'assurer que la paix durera pour Paris et pour le parlement ; mais que le Mazarin n'est pas à la fin de ses maux, qu'il est en aussi grand danger que par ci-devant, pour les puissants ennemis qu'il a à la cour, qui sont ceux mêmes qui l’ant favorisé par ci-devant. Plura alias. Je vous baise les mains, et à tous nos bons amis, vous étant de toute mon âme, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 2 d'avril 1649.
LETTRE CCHT. — Au méme.
Depuis ma dernière que je vous envoyai vendredi, 16 d'avril, en sept pages, lesquelles contiennent toute l'histoire de notre guerre mazarine, avec une épitaphe de feu M. Piètre, enfermée dedans , je vous dirai que ce vendredi mème, M. le Prince arriva ici sur le soir sans bruit, et à petite compagnie; et dès le lendemain, qui fut samedi, M. le duc d'Orléans, après avoir couché ici deux nuits, s'en retourna à Saint- Germain. M. le Prince s'en est aussi retourné à Saint-Germain, après avoir été pareillement ici deux jours, et après avoir bien reconnu qu'il est fort haï dans cette ville, pour le mal qu'il y a voulu faire à la défense d'un gros et pernicieux larron, qui mériteroit d’être écorché tout vif par la populece, Ce M. le Prince y est venu paur faire mine; je ne sais si bientôt il y reviendra. Comme tous les esprits sont encore trop
échauffés et malcontents , je crois qu'il vaudroit mieux qu'il s'absentât un peu, et qu'il s'en allât plutôt gagner quelque bataille ou prendre quelques villes en Flandre ou en Catalogne. Toute la cour est à Saint-Germain. M. de Servien y est arrivé de Munster, qui a refusé la charge de surintendant des finances, qu'on lui offre pour récompense , et notez que tous deux sont éréatures mazarinesques , fort aimés et en grand crédit. De là vient qu'on dit ici que pour récompenser et donper de l'emploi à M. Servien, on le fera garde des sceaux on les Ôtant à M. le chancelier.
Pour réponse à votre dernière, que je viens de recevoir avec grande joie, je vous dirai que je suis fort étonné et fort en peine de savoir (mais je ne suis guère bon devin) qui peut être ce pauvre malheureux et effronté imposteur, qui vous a voulu faire accroire qu'il étoit mon second fils, lequel véritablement se nomme Charlot, et est avocat reçu en la cour, dès le mois d'août passé, combien qu'il n'ait pas eneore dixsept ans. Il étudie fort et ferme en droit, et céans et ches un professeur, et va au palais au rang des avocats écoutants, principalement aux grandes audiences, qui n’ont recommencé que depuis Pâques ; et je vous assure qu'il n’a pas été à Lyon, iln’a bougé de céans ou de Paris. Mon aîné en a fait autant, et tout l'hiver a éte assidu à ses actes, auf quasi comes indivie duus mihi assedit. Je lui ai donné quinae jours pour aller prendre l'air, et 86 reposer du travail de l'hiver. Il est avec un trésorier de l'extraordinaire à neuf lieues d'ici, vers Pro-
‘vinsen Brie. Je suis médecin de toute la famille, et ysuis fort absit verbo inuidia, chéri et estimé. Ils ont eu maintes fois besoin de moi et arte med, et en ont tiré bon secours. Ils sont gens d'amitié, fort civils, et tous deux aiment fort mon Robert, et me l'ont demandé avec beaucoup d'instance, magnum mihi fuisset nefas renuere. Nous sommes obligés d'entretenir ces connoissances, lesquelles nous peuvent quelquefois bien servir. Il n'est parti que depuis six jours, c'est pourquoi l’im, posteur s'est trompé, qui a dit qu'il étoit à Valence. Les deux
autres sont ici près d'un maître qui leur enseigne, savoir, Pierrot et François. Je vous remercie du soin qu'avez apporté à découvrir cette fourberie, et vous prie de dire à M. Falconet que je me tiens fort obligé à sa bonté, du bon accueil qu'il a voulu faire en mon nom à ce pauvre et malheureux imposteur. Je ne me souviens pas d’avoir jamais connu votre imprimeur, M. Carteron, et néanmoins je vous prie de le remercier de ma part de ce qu'il me veut donner. Je m'étonne de l’honnéteté de vos libraires, qui donnent si volontiers des livres: pour les nôtres de deçà, ils ne font rien de pareil. Je pense qu'ils sont ladres fieflés, ils ne donnent ni n'agréent ; et néanmoins ils sont si superbes -et si sots, qu'ils croient que tout leur est dû.
La Lettre d'avis à MM. du parlement, par un provincial, a été ici réputée la meilleure pièce avec le Théologien d'état, la Décision de la question, la Lettre d’un religieux à M. le Prince, la Lettre du chevalier Georges, la Lettre du P. Michel, ermite de Camaldoly, le Manuel du bon citoyen et son épilogue, etc. Je pense que nous en aurons à la fin un recueil.
M. le maréchal de la Meilleraye, qui n’est plus surintendant, est ici. C’est chose certaine qu'il est mal avec le Mazarin, et à la cour. Il est allé voir M. de Beaufort en sa maladie. Les femmes, sachant que c’étoit lui, et se souvenant des barricades du mois d'août passé, ont commencé à crier qu'il falloit le tuer à coups de couteau, ce qu’elles auroient pu faire s’il ne fût rentré tout-à-l’heure dans son carrosse et ne s’en fût vitement enfui. |
Tandis que ce mal a duré, les prêtres mêmes ont gagné à dire desmesses pour sa santé, et s’ilen fût mort, je pense que de toutes les créatures mazarinesques, pas une n'en fùt échappée de ce qui eut pû se trouver ici, et même notre prémier présisident qui est suspect et déplaît à plusieurs. Je plains lesgrands qui sont obligés de céder et d’abaisser leur grandeur au caprice d’un Pantalon botté, tel qu'est ce malencontreux et malheureux Mazarin, a cigus furore Libera nos domine.
LETTRES DE GUI PATIN. 44i
Le bonhomme M. Vossius le père est mort à Amsterdam, àgé d'environ soixante-douze ans (1), il laisse des enfants fort savants. Il y avoit de lui quelques traités sur la presse, et entre autres son beau traité en trois parties, revu et augmenté, de | Historicis græcis et latinis. On imprime ici la harangue funèbre de M. de Chètillon, qui fut tué à Charenton, le 8 février, et laquelle fut prononcée à Saint-Denis L'auteur en est un P. Faure, cordelier, suivant la cour en qualité de pensionnaire de la reine, etqui voudroit bien être évêque. C’est celui qui dit à la reine fort effrontément, comme tous les moines , sunt hominum genus impudentissimum, qu'en assiégeant et affamant Paris, elle ne faisoit pas un péché véniel, dont il a été sanglé bien serré par un libelle qui a été fait exprès contre lui. Et fiez-vous à la théologie de telles gens, qui n'ontnihonneur ni conscience. Je vous baise les mains de tout mon cœur, et vous prie de croire que je suis sans aucune réserve, monsieur, votre très humble, etc.
De Paris, ce 14 de mai 1649.
LETTRE CCIV. — Au méme.
Depuis ma dernière, datée du vendredi 14 de mai, je ne vous puis dire autre chose, sinon que l’archiduc Léopold a repris Ypres le 11 de mai. Il s’en va assiéger Dunkerque: s'il le prend encore aussi aisément qu'il a obligé Ypres de se rendre, n'aurons-nous pas grande obligation à la conduite et” au gouvernement politique de ce très grand, très incomparable et éminentissime cardinal Mazarin, qui fait si bien nos affaires, que rien ne se peut mieux pour le profit des Espa-
(4) Gérard Jean Vossius, célèbre philologne né en 1877, près de Heidelberg, mort à Leyde Ie 19 mars 1649. — Son fils 1saac Vossius , né à Leyde en 1648, mort à Windsor le 21 février 1689, (R. P.).