‹ Lettres de Gui PatinChapitre 53 sur 56 · A JU · texte numérisé non relu

A JU

peut-être y étant obligés par quelques conditions avautageuses que le conseil et les ministres mazarins leur offroient, qu'on ne leur a pas tenues ; tout au moins je les plains comme bonnes gens, et qui ont fait ce qu'ils ont fait pour le bon parti. On dit que la peste est bien forte à Marseille; eùt-elle, la méchante bête, bien dévoré le comte d’Alais et sa femme, et tous ceux qui sont de leur parti, qui ont si cruellement détruit et ravagé ce pauvre pays!

Si bien que l'on dit d'un côté que les partisans, pour leur fait, et tous les courtisans et officiers du roi pour leur intérêt, portent fort la reine à revenir, pour tâcher de rétablir leurs affaires à Paris, d'autant que quand elle y sera, les bourses se pourront délier, que l'on tient aujourd'hui fermées et cachées par toute la France, sous ombre de soupçon que l'on a; non sans grande apparence, que la reine a encore quelque mauvais dessein, tant sur Paris, que sur d’autres provinces , dont Bordeaux et Aix servent de forts exemples. Il y en a pourtant ici qui disent qu'elle ne 1eviendra point. Yun sum de prosapia prophetarum. Je ne me mêle point de prédire in re tam fortuila, mais je pense que la nécessité de ses affaires l'y portant, elle viendra ici prier Dieu à Notre-Dame le 15 du présent mois, ou le 8 du futur, par la dévotion singulière qu’elle a en cette bonne Mère de Dieu.

On. dit fort ici que M. le duc d'Orléans fait tout ce qu'il peut afin de faire ici ramener le roi, et qu'il a dit au Mazarin qu'il falloit que cela fût pour le bien du roi et de tout le royaume, qui lui a répondu : Ah! monsieur, vous voulez donc tout perdre ?

Pour réponse à votre dernière du 30 juillet, M. Riolan est bien fàché de la mort de M. J. Valerus de Leyden ; il espéroit que cet auteur examineroit sa Circulation , et en attendoit plus de lui que de pas un. On dit que Veslingius se prépare pour lui répondre, mais M. Riolan n’en fait pas grand cas. Je n'ai point vu depuis M. Becker ; je pense qu'il est retourné à Orléans. Je vous dirai, en passant, de lui ce que j'en ai trouvé : il est grand menteur, et Loc sæwpius deprehendi ; et

de plus encore suo sapit, nec habet ingenium practicum ; il ne comprend pas même les prenrières vérités de notre métier. Pour Sebizius, je m'étonne qu'il manque d’imprimeur pour son service à Strasbourg, vu qu'il y en a tent, et qu'il a grand crédit en cette ville; mais je suis en tout de votre avis touchant le mérite de ce Sebizius , que je révère fort et que j'ai toujours fort estimé. Il me semble qu'il n’a rien fait que de fort bon ; au moins tout ce que j'ai vu de lui me semble bien curieux et fort élaboré.

Vous m'obligerez fort de m'écrire ce que vous trouvez à redire du titre de mon livre que je vous ai envoyé: il me semble que vous le louer trop, et néanmoins on m'a dit qu'il est trop long pour un petit livre. Vide. an non quoque alium aliquem nervum in eo deprehendas, et m'en parlez librement , afin que je vous reconnoisse mon ami parfait en cela, aussi bien qu'en toute autre chose. Les méthodes de Fr. Frigimelica et de Pernumia ne me déplaisent pas ; mais néanmoins je suivrai la méthode ordinaire, et y donnerai bon ordre pour les tautologies , dont je dirai aussi quelque chose dans ma préface, joint que tn tradendis artibus et disciplinis, si eadem res variis in lucis interdum repetatur, non est semper tautologia ; aut saltem crumen non est, si in proprio loco res doceatur. J'ai dessein de ne faire qu'un petit livret de douze sous, afiu que personne ne puisse se plaindre de grande dépense à l'acheter, et qu'on n'ait guère de choses à me reprocher si on ne le trouve bon ; je l'amenderai néanmoins autant qu’il me sera possible, même je mettrai dans ma préface que si quelqu'un a regret de l’avoir acheté, que je m'offre de lui en rendre l'argent (1). Mais je vous prie, traitez-moi en ami , avertissez-moi de ce qui vous somble , dans le titre que je vous ai envoyé, ou me dites quel-

(4) Voilà un auteur comme on en voit peu ; il est vrai que Gui Patiu, pour Île savoir ct la conscience, ne ressemble guère à ces grands écrivains de petites choses où tout abonde à l’exception du vrai, du bon et de Putile. Quoi de plus commun aujourd'hui ! Or, cette f cilité de faire

vite une œuvre médiocre est un des plus grands fléaux de la science moderne. L R. L p

que chose touchant mon dessein : hoc debes amico. De qui voulez-vous que j attende de bons avis que de vous? Et combien que je sois naturellement fort docile, je vous avértis qu'il y a bien du monde que je n'écouterois pas, s'il m'en vouloit donner, et au jugement duquel je ne m'arrêterois point.

Hier, 6 d'août, fut rompu à la Grève un jeune voleur, qui a confessé avoir tué sur les grands chemins dix-sept hommes l'un après l'autre : personne n'a réclamé ce franc voleur, combien qu'il ait été exécuté à la vue de tout Paris au milieu de la Grève. L'imprimeur Moret en a été quitte à meilleur marché, qui n'en est pas mort et se porte bien. Hier au matin, un voleur qui avoit affronté un orfèvre d'un diamant de grand prix fut arrêté bien près du grand Châtelet, où on le conduisoit. Comme il se vit attrapé, il commença à dire que c'étoit pour un loyer de maison ; aussitôt une infinité de peuple se jeta sur les sergents et délivra cet homme. Voilà comment l'injustice se couvre d'un faux manteau , dum licet insanienti plebeculw vim superivrem non agnoscent.

J'ai reçu le livre que M. Falconet m'a envoyé en irois volumes, de Phulgsophia Epicuri, et Jui en ai écrit et remercié le même jour. Il me semble que c’est un bel ouvrage. Vastum pelagus, et ingens thesaurus amænæ et omnigenæ eruditionis ; mais le tout seroit encore plus beau s'il consistoit tout en un volume, dont les pages fussent plus grandes. Je souhaite à M. Gassendi longue ét heureuse vie, afin qu’il puisse longtemps jouir de l'honneur qu’il mérite d’un tel livre.

Il y a eu du bruit à la fin du mois passé à Romorantin, petite ville de Sologne, entre Bourges et Orléans ; quelques maltôtiers y ont été tués et massacrés. M. le chancelier, qui connoissoit celui qui avoit été cause de ce tumulte, a bien prudemment donné ordre de l’attraper, ce qui a été fait , et a été conduit à Montargis, où son procès lui a été fait, et condamné à mort; mais quand on est venu pour l'exécuter, le peuple l’a délivré comme l'imprimeur de deçà.

On dit que le roi sera ici pour la demi-août, à cause de la nécessité de ses affaires, dout tout le monde se réjouit de decà.

Une dame m'a dit ce matin que la Provence était pacifiée, et que la reine avoit approuvé et ratifié tout ce que M. d'Estampes de Valencey, conseiller d'État, y avoit négocié et réglé, et même que le courrier étoit parti d'ici pour s’y en retourner. Cette dame est voisine et bonne amie de madame d'Estampes , c’est pourquoi j'en crois quelque chose.

Je vous prie de dire à MM. Ravaud et Huguetan que Vlac, libraire anglois, m’est venu assurer céans que l'impression du Sennertus de Rouen est faillie, et que M. Berthelin a tout mis bas, afin de n'avoir pas concurrence avec eux ; que ledit Vlac désire fort d’être en leurs bonnes grâces, et que s’ils veulent, il fera bien débiter de leur Sennertus en Angleterre et en Hollande, Le syndic des libraires plaide ici contre ledit Vlac, qui l’a fait mettre prisonnier au Châtelet, et a été condamné à cent florins d'amende; ils lui font encore d’autres procès pour d'autres articles, et entre autres ils ont saisi sur lui quelques livres, où se sont trouvés deux exemplaires, Ænchrridii anatomici et pathologici Jo. Riolani, qu’ils ont imprimés depuis peu à Leyden, in-8, avec des figures anatomiques. J'ai prié M. Meturas pour cet Anglois qu'il n'intervint point en procès contre lui, qu'on lui abandonnoit les deux exemplaires. Cet homme, qui m'est obligé de plusieurs façons, m'a fort bien dit qu'il en vouloit avoir raison tout du long, qu'il y dépenseroit plutôt cent éeus; et ainsi voilà comme règnent parmi les hommes la charité chrétienne et la reconnoissance.

Plusieurs espèrent ici le retour du roi samedi prochain, ce que je ne crois pas encore, et beaucoup d’autres sont de mon avis; néanmoins je le croirai dès que je le verrai : puisse-t-il bien venir, et par son arrivée nous apporter la paix générale et la tranquillité publique ! On dit que le Mazarin s’en va derechef à Saint-Quentin, et que le roi n’a quant à soi que quatre compagnies de son régiment des gardes, le reste étant à l’armée, et que cela l’empêchera de venir. Vale, vir clarissime, et me ama. Tuus ex animo. G. P.

De Paris, ce 10 août 1649.

LETTRE CCX. -— Au méme. .

Enfin la reine est revenue à Paris, et y a ramené le roi, à la sollicitetion des deux princes du sang, qui l’y ont obligée, combien qu’elle n'en eût point d'envie, et le Mazarin encore moins. Il est ici arrivé le mercredi 18 de ce mois, à huit heures au soir, dans un grand carrosse qui étoit fort plein, dans lequel étoient entre autres avec lui, M. le duc d'Anjou, M. le duc d'Orléaus, M. le prince de Condé, et le Mazarin, qui étoit si honteux, qu'il se cachoit, et qu’on ne voyoit presque point. Il y avoit aussi la reine, madame la duchesse d'Orléans, mademoiselle et madame la princesse de Condé, la douairière; on y ajoute encore M. le maréchal de Villeroi. Plusieurs compagnies de la ville lui furent au devant, et entra par la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusque per delà les Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronnerie (en laquelle fut tué le feu roi Henri IV.), et passant tout le long de la rue Saint-Honoré, s’en alla entrer dans le palais Cardinal, et tout ce voyage se. fit avec tant d’acclamations du peuple et tant de réjouissance, qu'il ne se peut davantage. Moi-même qui vous parle, qui hais naturellement les cérémonies et les grandes assemblées, voyant le grand bruit qu'il y avoit dans la ville, et la part du contentement que tout le monde y prenoit, j'y fus aussi, et y vis du monde de toute façon au plus grand nombre que je vis jamais. La reine dit, le soir, en soupant au palais Cardinal, qu'elle n'eût jamais cru que le peuple de Paris eût tant aimé le roi. Dès ce même soir, M. le duc de Beaufort fut saluer le roi et la reine, qu’il n'’avoit point encore vus depuis qu'il fut sorti du bois de Vincennes ; mais il ne vit point le Mazarin. Néanmoins par l'accord que M. de Yendôme, son père, a traité pour lui avec la reine, il est accordé et a promis qu'il ira voir ledit Mazarin, quand la reine le lui voudra commander. Dès le lendemain jeudi, 19 août, tous les ordreset les compagniesde la ville furent salueret complimenter la reine

de son retour, et d’avoir ramené le roi à Paris. M. le coadjuteur (qui avoit fait son accord un mois devant, et qui pour eet effet avoit tout exprès fait un voyage à Compiègne) l’a ha rangué au nom du clergé; M. le premier président pour le parlement ; M. de Nicolaï, premier président de la chambre des comptes, pour sa compagnie; M. Amelot, premier président de la cour des aides, pour la sienne; M. le lieutenant civil, pour le Châtelet; M. le prévôt des marchands et les échevins, pour l'hôtel-de-ville, Ce dernier est loué d’avoir fort bien parlé; mais surtout a été remarqué et hautement loué par tous les auditeurs. M, de Nicolaï a fait une fort bonne harangue à la reine, touchant sa régence et les lois de bien régner, et lui a montré comment de tout temps les rois n’ont été malheureux que par les mauvais conseils qui leur ont été donnés et suggérés par des conseillers ignorants et intéressés. Le même homme qui a oui toutes les harangues dit que le Mazarin n'a assisté qu'à quelques unes d’icelles, et qu'il est fort triste, pâle et défait. Quoi qu'il en soit, c’est chose certaine que c'est bien malgré lui que le roi et la reine sont revenus à Paris, et qu'il l’eùt empêché s’il l'eût pu. Il est l’objet de la haine publique, et est en chemin de devenir aussi malheureux qu'ait jamais été le marquis d'Ancre. Trois jours avant son arrivée, il fit encore tout ce qu'il put à Compiègne pour empêcher ce retour, et avoit gagné la reine à cet effet ; mais les deux princes ont renversé tous ses desseins ; el a été trop heureux d’avoir sa part dans le carrosse du roi, in quo uno il a trouvé son assurance, Varia de illo circumferentur de quibus dies diem docebit, On dit que les princes ne le gardent que pour le manger bientôt, et qu'ils le souffrent, comme Dieu souffre le péché, pour enfin le punir. Quoi qu'il en soit, le pauvre diable traine son lien, et croit qu'il ne l'échappera point : tôt ou tard cela lui arrivera. Il est trop haï et est cause de trop de malheurs. J'aime mieux être pauvre maître ès arts, comme je suis, voire même être condamné au pain * et à l’eau, pourvu que je sois dans mon étude, que d’être Ma-

479 LETTRES DE GUf PATIN.

zarin, et auteur de tant de maux, comme est ce malheureux ministre. Je vous baise les mains, ef nisi grave sit, a MM. Gras, Falconet et Garnier, avec protestation que je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc.

De Paris , ce 20 d'août 1649.

LETTRE CCXI. — Au même.

Je vous écrivis le 20 d'août pour vous donner avis du retour du roi en cette ville, dont il y eut et y a encore grande réjouissance ; je vous dirai ensuite de cette arrivée que le roi a été à cheval par la rue de Saint-Honoré et Saint-Antoine aux jésuites, le jour de St-Louis, accompagné de plusieurs grands de la cour, tous à cheval, et entre autres de MM. les princes de Condé, de Conti, de Chevreuse et d'Elbeuf. Il y eut tant d'acclamations et de réjouissance de tous côtés, de ce que le roi se montroit ainsi, que je ne puis assez vous l’exprimer. La reine recommence d'aller à la messe les samedis à Notre- Dame, menant le roi dans son carrosse pour faire continuer au peuple ses réjouissances. Le cardinal Mazarin est ici caché dans la maison du roi et de la reine, enfermé dans le cabinet comme il est ordinairement, et moins en danger d'être surpris ou attrapé par le grand nombre d'ennemis qu’il a et à la cour et ailleurs, qu’il ne le seroit à Fontainebleau, où il faudroit quelquefois par compagnie et divertissement aller tantôt à la promenade et tantôt à la chasse ; en quoi il seroit toujours obligé de se fier à la fidélité des courtisans, qui est un mauvais garant, dorénavant que le roi est ici. Ou ne parle plus de la paix générale, mais seulement d'Aix et de Bordeaux, où les pauvres gens pâtissent bien, sans être secourus, par la tyrannie des gouverneurs de ces deux provinces , que néanmoins le Mazarin n’apaise point, ce qui me fait douter de la bonté et de la fidélité de son intention, et qui est ce qu'il:

devroit faire afin de se faire aimer, puisqu'il n’a ni n'aura de longtemps le moyen de se faire craindre comme il a pu faire par ci-devant. |

Il y a ici un livre nouveau in-8, d'environ vingt-trois feuilles, fait par M. Chanet, savant et excellent médecin de la Rochelle ; j'en ai mis un tout relié pour vous en votre paquet ; il est intitulé 7ratté de l'esprit de l’homme et de ses fonctions (1); mais à propos de livres, je n'ai point encore reçu le Perdulcis de .M Carteron. Croiriez-vous bien qu’il fût perdu? Non puto. Il y a ici un livre nouveau intitulé Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Muzorin depuis le 6 de janvier jusqu à la déclaration du 1° avril 1649. Le livre est de 492 pages; l’auteur est un honnête homme de mes amis (2), mais mazarin, qui est un parti duquel je ne puis être ni ne serai jamais; èmo, il ne s'en est fallu que cent mille écus de mon patrimoine que je n'aie été conseiller de la cour, et que je n'aie été frondeur aussi généreux et aussi hardi que pas un. Il en a fait tirer 250 exemplaires, et l’a présenté au cardinal Mazarin à l’examiner. (uo facto, s’il est approuvé, il le mettra au jour et m'en donnera encore un exemplaire que je vous ai dédié comme à la fleur de mes amis. Tout au pis aller, étant en vente, nous en aurons pour de l’argent. Tandis que le cardinal Mazarin le lit pour en donner la permission de le vendre, nous sommes cinq de ses amis qui avons aussi commission de examiner, dont MM. Dupuy sont l’un, M. Talon, avocat général , l’autre, je suis le troisième ; les deux autres ne m'ont pas été révélés. Je le saurai néanmoins tout à la fin. Là-dedans sont introduits deux vendeurs de pièces mazarines (qui est une espèce de gens qui ont bien gagné leur vie pendant les

(1) Ce livre, qui a joui dans son temps d’une sorte de réputalion, est maintenant tombé au plus profond des catacombes du bouquinisme : il serait impossible d'en trouver un exemplaire. Voltaire avait raison, les livres les plus rares et les plus recherchés sont souvent les plus mauvais. (R. P.)

(2) Gabriel Naudé. (R. P.)

trois mois de notre guerre), l’un desquels accuse le Mazarin et l’autre le défend chaudement , plaisamment, et combion que le sujet me déplaise, la lecture du livre ne laisse pas de m'être fort agréablé, « tum ratione autoris amici suavissimi, » tum ratione variæ dectrinæ, et multiplicis eruditionis que » undequaque prælucet , » avec grande quantité de belles et rares curiosités que vous aimez bien. Voilà ce que je puis vous en dire pour le présent. .

Le parlement de Paris s'est ici fort trémoussé et remué pour témoigner à ceux de Bordeaux que l’on tâchoit de les servir et secourir ou assister dans leur nécessité ; mais M, le premier président , qui est une créature matarinesque, et M. le chancelier, qui ne vaut pas mieux, ont différé tant qu'ils ont pu ; enfin l’assemblée a été conclue et arrêtés de toutes les-chambres comme le désiroient les gens de bien, et dès le même jour la reine signifia au parlement que les députés des chambres eussent à l'aller trouver dès le lendemain à onze heures du matin , qu'elle vouloit elle-même entendre leurs plaintes et y satisfaire, qui n’étoit pas chose malaisée, vu que le jour d’auparavant le courrier étoit parti pour Bordeaux avec les articles de pacification de la part du conseil. On dit aussi que lu Provence est en paix ; que la déclaration du roi a été vérifiée et enregistrée au parlement d'Aix ; qu’ils ont posé les armes de part et d'autre ; que l'honneur de la paix et de la victoire est demeuré du côté du comte d'Alais; mais qu'en récompense le parlement n'a pas de semestre, et qu'il est délivré de ce supplice qui lui étoit préparé. M. le comte d’Alais a eu l'avantage, à ce qu'on dit, en ca traité, pour avoir été porté dans le conseil par M. le prince de Condé, qui est son cousin. Je suis de tout mon cœur et serai toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce 3 de septembre 1049.

LETTRE CCXII, — Au méme.

J'ai été visité par un chirurgien de votre ville, nommé M. Bally, natif d'Alençon, de la part de M. Garnier, votre collègue, qui est son bon ami et son allié, lequel chirurgien m'a bien dit du bien de vous, dont j'ai été très aise, et de M. Falconet aussi, et à ce que j'en ai pu comprendre, il n'aime ni ne fait pas grand état d'un qui fait le fin en votre ville, vommé M. Guillemin , duquel j'ai maintes fois oui parler à des Lyonnois de decà comme d'un grand personnage et d'un médecin de haute gamme.

JL y a ici un plaisant procès entre les libraires. Le syndic a obtenu un nouvel arrêt, après environ trente autres , par lequel il est défendu à qui que ce soit de vendre ni d’étaler des livres sur le Pont-Neuf, Il l'a fait publier, et a fait quitter ce Pont-Neuf à environ cinquante libraires qui y étoient, lesquels sollicitent aujourd’hui pour y rentrer. M. le chancelier, le premier président, le procureur général et toute la cour sont”pour le syndic contre ceux du Pont-Neuf, à qui on a fait entendre que la reine vouloit que cela allât ainsi. Maintenant les valets de pied du roi, qui tiroient tous les ans quelque profit de ces libraires , un certain nombre de pistoles pour le droit de leurs boutiques , sollicitent pour leur profit envers la reine, laquelle infailliblement ne cassera point l'arrêt de la cour pour ces gens-là ; et par provision , de peur que quelqu'un ne se saisit de ces places vides , ils y ont mis une espèce de nouveaux marchands de bas de soie ; je pense qu’à la fin les fripiers s’y mettront. En bonne justice, il ne devroit y avoir sur le Pont-Neuf aucun libraire, pour les friponneries que ceux qui ont été par ci-devant y ont exercées, vu qu'ôté quelque défroque de nouvelles bibliothèques qui y venoit quelquefois, on y vendoit trop de livres imperfaits, et dérobés, que les valets, les servantes et les enfants de familles

476 LETTRES DE GUI PATIN, y portoient taus les jours, et de tous côtés, sans aucune punition. |

Le cardinal Mazarin a encore remis sur le tapis le mariage de sa nièce l’ainée avec M. le duc de Mercœur ; mais on dit qu'il ne se fera jamais , à cause que M. le Prince s’y est toutà-fait opposé et bandé contre. Cela fait penser que ce prince a quelque dessein contre le Mazarin et sa fortune. H yen a encore d’autres raisons qui font penser la même chose. Le roi, la reine et toute la cour sont ici, et font bonne mine, combien qu’ils n'aient guère d'argent. On ne laisse point de dire que le mariage se fera, et que madame de Vendôme, qui est allée aux eaux de Bourbon, a, quamvis invita, soussigné les articles, d'autant que M. de Vendôme l’a ainsi désiré. On dit aussi que pour cet effet M. de Beaufort quitte l'hôtel de Vendôme, et qu’il a loué une grande maison qui étoit vide dans le cœur de la ville, savoir, au cloître de Saint-Mederic, qui est celle de feu M. de Caumartin, garde des sceaux, qui y mourut l’an 1622, et où sa femme n’est morte que depuis deux ans. On dit même que la vaisselle d'argent, qui doit faire l'ameublement de ce mariage en partie, se fait chez le bonhomme M. de la Haye, orfévre ; dicitur tamen Condœus adhuc reclamare, sur quoi l’on n'oseroit dire s’il se fera ou non. Les libraires du Pont: Neuf ont trouvé un ami vers la reine, qui a obtenu pour eux encore un terme pour trois mois , c'est-à-dire jusqu'à Noël , afin que durant ce temps-là ils puissent trouver des boutiques. C’est M. Saintot, maître des cérémonies, qui leur a fait ce plaisir, et je doute dorénavant si on pourra jamais les en chasser. Pour réponse à la vôtre, j'ai regret de n'avoir dit adieu à M. Marion ; je me répute malheureux que je ne suis presque jamais au logis, d’où vient que j'en perds de très bonnes occasions, et ai du regret pour celle-là plus que pour toute autre. C’est un mal qui m'est commun presque toute l'année , que je n’ai guère le loisir d’être céans, que le soir et le matin. Je vous prie de lui témoigner le regret que

j'en ai, et que je suis son très humble serviteur. Je fais état de lui à cause de lui-même et pour l'amour de vous, qui m'avez fait l’honneur de me donner sa connoissance,, joint qu'il est homme déniaisé, nec publici saporis. |

Le Mazarin estici avec martel en tête, pour le mariage de sa nièce, lequel déplaît à M. le Prince, tandis que tous les officiers de la cour se plaignent de ce qu’ils ne reçoivent pas un sol de leurs gages, et que le nombre des malcontents est infini. Le chevalier de Guise demande aussi une abbaye en la ville d'Eu, que le Mazarin a donnée à M. le Tellier, secrétaire d'État, sa créature, pour un de ses enfants. Ces Guisards font du bruit, menacent et se plaignent haut, que s’ils n’ont grand pourvoir, au moins peuvent-ils augmenter le nombre des malcontents. Cette abbaye est dans une ville qui leur appartient ; ils ont menacé le cardinal Mazarin de tuer tous ceux qui y viendroient pour en prendre possession. Le bourgeois de Trinacrie se conserve véritablement, mais ce n'est pas sans peine, et en aura encore bien davantage s'il veut aller jusqu'au bout, multis œrumnis premitur imo opprimitur, et ne s'en faut plus que l’accablement dernier qui achève la catastrophe, et claudat fabhulam, ce qui peut arriver et vraisemblablement arrivera.

Pour Quinte- Curce, êtes-vous bien assuré qu'il ait vécu sous Tibère? Il y en a qui disent sous Auguste, à cela poussés pour sa belle latinité; d’autres, comme vous, sous Tibère, et d’autres sous Vespasien avec quelque apparence de raison : ef verè in re dubia, varia sunt hominum judicia. J'ai eu autrefois un régent qui avoit une étrange opinion de Quinte-Curce: il disoit que c’étoit un roman; que le latin en étoitbeau , mais qu'il y avoit de grandes fautes de géographie. Il y en a une énorme, entre autres, dans le septième livre, lorsqu'il parle de ces Scythes, lorsqu'ils vinrent prier Alexandre-le-Granddene point passer le Tanaïs, pour entrer dans leur pays. Ce fleuve s’appeloit Jaxartes, et non point le Tanaïs, qui vient de la Moscovie, se jette dans le Palus Meotis, et sert à faire la séparation

de l’Europe avec l'Asie, et séparant la Scythie européenne d'avec l’asiatique. Et pour vous montrer que cela est vrai, Alexandre-le-Grand n'ayant pas trouvé son compte, après avoir passé cette rivière, il revint incontinent in regionem Sacarum, et de là entra dans les Indes orientales; et tout cela est très éloigné du vrai Tunaïs. Le même maître nous disoit que l'auteur de ce livre étoit un savant italien, qui fit ce livre il y a environ trois cents ans. Prenez de cela que nul ancien n’avoit cité Quinte-Curce; qu'il étoit là-dedans parlé des fleuves Indus et Ganges et autres pièces des Indes, qui étoient inconnus à ces anciens qui ont vécu devant Ptolémée, lequel est le premier et le plus ancien auteur qui meminerit Sinarum (1\. Juvénal, qui vivoit tant soit peu devant, a dit : Quid Seres, quid Traces agant. Meminit quoque Plinius Serici Ocean ; Seres illi sont les habitants du pays de Cathai, qui est une province très grande de l’Asie majeure dans la Scythie, au-dessus de la Chine, en tirant vers le pôle. Sed nemo meminit Sinensium vel Sinarum ante tempora Ptolemei, etc. Mas tout cela est une controverse pour laquelle nous n’irons pas sur le pré : imô tuo judicio cadan auf stabo, et n’en croirai que ce qu'il vous plaira. Le jésuite Raderus, qui a commenté Quinte- Curce, n'oseroit définir en quel temps il vivoit ; c’est une des difficultés dont j'espère de voir et d'apprendre la solution dans l'édition qui se fait en Hollande du beau livre de feu

(4) Gui Patin répète cette opinion dans une autre lettre et dans les mêmes termes ; elle n’en est pas plus fondée. Il faut dire pouriant que ce point d'histoire n’est nullement éclairci , car on ne compte pas moins de treize opinions sur le temps où vécut Quinte-Curce. La plus probable est celle qui fixe cette époque au premier siècle de l'ère chrétienne. I est étonnant que Gui Patin, en parlant de cet auteur, se taise sur la traduction de Vaugelas qui parut précisément en 16#7. On sait qu’il passa trente ans à cette traduction en y travaillant chaque jour. Aussi le célèbre Balzac disait-il que si l'Alexandre de Quinte-Curce était iavincible , celui de Vaugelas était inimitable, Hatterie hyperbolique que la postérité n’a puiut ratifée. (R. P.;

LETTRES DE GUI PATIN. 479 M. G. 4. Voseius, de Historiis latinis, auquel ouvrage si l’auteur a mis la dernière main, il yaura bien moyen d'apprendre d’autres gentillesses, Et c’est assez de Quinte-Curce, je revien à votre lettre.

Je suis bien aise que votre Sennertus roule toujours, et souhaite fort qu'il soit achevé. Quand pensez-vous que ce sera? Chaque tome aura-t-il sa table? M. Ravaud , par sa dernière, m'a mandé qu’il me prioit de leur accorder que ce livre me fût dédié. Qu'en dites-vous? Donnez-moi votre conseil làdessus, afin que je n’y fasse point de faute; indiquez-moi charitablement ce que je dois répondre, et in ista'difficultate fac me participem tuæ sapientiæ, afin que je leur fasse là-dessus une réponse qui ne vous déplaise point. Âge amicum, et me conseillez en ami,

Quand vous écrirez à M. Bauhin , mon ancien ami (£’étoit l'an 1624), je vous prie de lui faire mes très humbles recommandations. Je me souviens d’avoir oui parler et mème d'avoir vu le traité de Sennertus, de Origine et nutw'a antmarum in brutis, etc. Je souhaite fort que ce traité, qui est de soi fort curieux, entre dans votre édition.

L'autre point est que M. Mosnier, ami de M. Duprat, me vient de donner avis qu'un sien ami, chirurgien à Lyon, nommé M. Hébert, l’a averti qu'on imprime à Lyon un livre contre moi, intitulé, Pafinus fustigatus, dont l’auteur est un nommé Arnaud, médecin de Montpellier (1). Cette nouvelle ne m'étonne ni me surprend pas. Vovi contentiosum ingenium infælicis seculi, ad quod me Deus reservavit ; mais en attendant que je puisse voir ce chef-d'œuvre, je vous prie de m'enseigner qui est cet Arnaud , de quelle vie et de quel âge, quel est son dessein ; si vous le pouvez savoir, pourquoi il écrit contre

(4) Ce livre n’a jamais paru que je sache ; fait sagement, avec soin cl impartislité, c'eût été un curieux ouvrage. Il faut remarquer cependant qu'à celte époque, les lettres de Gui Patin, son monument ære perennius, n’élaient pas connues. (R P.)

moi : si c’est en faveur des chimistes ou des apothicaires, ou si c’est qu'il entreprenne de réfuter toutes les vérités que j'ai mises en mes deux thèses, ou bien si c'est contre mes mœurs et ma personne. S'il me dit des injures, je les lui laisse et lui pardonne ; s’il me dit des vérités et des raisons, de sorte que j'y puisse apprendre quelque chose, je lui en saurai gré; s’il mérite réponse, je la lui promets, pourvu que j'en aie le loisir.

Si le père Fr. Vavassor a piqué dans son livre M. Rigaud, il est homme à se défendre. Ce père est celui-là même qui a fait des oraisons que je vous ai autrefois envoyées. Il est vrai que l'impératrice est morte. M. R. Moreau est en fort bonne santé, Dieu merci ; nous nous sommes rencontrés en consultation depuis un mois plus de dix fois, et quelquefois aussi avec M. Riolan : ne pensez-vous pas que nous eussions fait un bon trio? ;

On vient de me dire que le grabuge de la cour est apaisé, et que M. le Prince s’est contenté du gouvernement du Pontde l'Arche pour M. de Longueville, à qui on l’avoit promis à Pâques dernier, aux traités de paix, et que le mariage de la mazarinette avec M. de Mercœur se fera la semaine qui vient. On dit aussi que la peste est bien fort à Rouen, et que le duc de Mercœur sera vice-roi de Catalogne, et qu’il partira dès huit jours après ses noces pour y aller, et voilà tout ce que je sais. Je vous baise les mains de tout mon cœur, et suis de toute mon affection , monsieur , etc.

De Paris, ce 17 septembre 1649.

LETTRE CCXIIH. — Au méme.

Depuis ma dernière , le prince de Condé a fait un peu le méchant, ct empêché jusqu'ici le mariage de M. de Mercœur avec la Mancini. Outre la mort de l’impératrice, qui est ici

toute commune, les nouvelles portent que l’archidue Léopold a défait, entre Bruxelles et Condé, trois régiments des troupes d'Erlac, avec tout leur bagage perdu, qu'ils avoient volé entre l'Allemagne, d’où ils venoient, et à la Flandre, où ils sont péris, c'est-à-dire en Bourgogne, Champagne et Picardie ; et ainsi quod non capit Christus, rapit fiscus. Un savant personnage théologien, à Louvain, et grand janséniste, nommé Libertus Fromondus, y a fait imprimer depuis peu un livre beau et curieux, intitulé : Philosophia christiana de anima. X n'y en a point encore ici ; Mais j espère qu’on nous en enverra. L'auteur est un homme illustre, qui a par ci-devant écrit Meteorologicorum libri sex, in-quarto.

Le prince de Condé a fait donner à M. de Longuerville, son beau-frère, le gouvernement du Pont-de-l'Arche, qu'on lui . avoit promis à la dernière paix. Le chevalier de Guise a eu aussi, malgré le Mazarin , l’abbaye d'Eu, qu'il avoit demandée ; si bien que l'on extorque plutôt que l’on n'obtient ce que l'on désire , pourvu que l'on puisse faire peur (1). Le cardinal Mazorin est au lit, où, dit-on, il est fort malade : les uns disent que c'est la goutte, les autres que c'est le regret qu'il ressent on l'âme, abeuntis fortunæ, et du danger où il se voit, ayant pour ennemi le prince de Condé, duquel, à cause qu'il fait tant le mauvais, on a délibéré depuis huit jours, ne in posterum ferociat, si on ne l’arrêteroit point prisonnier; mais on n’a pas osé l’entreprendre, pour la peur qu'ils ont que M. de Beaufort, qui est ici en grand crédit dans la ville et parmi la populace, ne fasse soulever tout le monde, lequel, étant arrêté, feroit infailliblement rendre le prisonnier, et iroit plus outre aux dépens du Mazarin et de ses autres suppôts ; si bien qu'ils sont retenus par la juste appréhension qu'ils ont de voir derechef de nouvelles barricades, comme ils en virent l’an passé. On a mis sur le tapis d'établir un conseil de

(4) Trait caractéristique de l’époque , mais qui disparut bientôt sous Péclat et le despotisme centralisateur de Louis XIV. (R, P.) A1 Î.

4se LRTYRES DE GUI PATIN.

six habiles hommes, qui ont été cherchés et proposés: mais il n'en a été rien conclu, d'autant qué la reine a désiré que le Mazarin fût un de ceux-là. Je ne sais point quel progrès prendra cette affaire à l'avenir ; mais si lès deux princes demeurent unis ensemble contre ce ministre prétendu beau et bon , il y aura de l'apparence qu'ils l'emporteront. L'abbé la Rivière est tout-à-fait contre le Mazarin, et porte fort son maître Gaston à être du parti de M. le Prince; mais ce qui m'en déplaît, c'est que toutes ces bonnes résolutions se peuvent évanouir ou relâcher par un sac de pistoles, une bonne abbaye, un évèché, ou un chapeau de cardinal , qui ne devroient être que la récompense de la vertu : mais tout est changé.

M. de Longueville est ici attendu pour demain; les siens qui étoient de deçà sont allés au-devant de lui. Je pense qu'il vient exprès pour fortifier le parti de son beau-frère M. le Prince. Il y a un autre bruit à la ville, c'est que le prévôt des marchands a fait arrêter prisonniers des cinq adjudicataires des gabelles, les quatre qui se sont présentés à l'assemblée de ville, savoir : Bonneau, Marin, Richebourg et Meraut. Roland, qui est le cinquième, s'est échappé. Ces quatre demandoient à quitter et abandonner leur bail des gabelles, vu que les greniers à sel de la plupart de la France ne leur rendent que la : moitié de ce qu'ils avoient accoutumé. M. le chancelier leur avoit déjà répondu au conseil que c'étoit une ferme qu'ils tenoient, et qu'ils devoient payer bon an, mal an; que quand ils avoient gagné pour une année deux et trois millions, on ne leur en avoit rien dit. On leur a bien reproché autre chose en l'Hôtel-de-Ville: on leur a soutenu qu'ils étoient euxmêmes cause des barricades de l’an passé et de la guerre de cette année, du siége de Paris, de toutes les émotions de la campagne ; que le faux sel et les faux sauniers étoient réduits par la guerre qu'ils avoient suscitée, que comme ils étoient cause de tant de malheurs publics, il étoit raisonnable qu'ils en pâtissent après en avoir tant fait pâtir d'autres. Ils sont

donc dans l’Hôtel-de-Ville, mais le peuple se plaint qu’on né les mène point dans la Conciergerie afin que leur procès leur soit fait comme à des voleurs publics. Ils ont intérêt d'être tirés de là, de peur que le peuple, les rentiers, les bateliers et autres malcontents ne fassent irruption dans l'Hôtel-de-Ville,

et que par quelque émotion ils ne les assomment. On dit que M. le Prince demande trois choses, savoir : 1° qu’au lieu du Mazarin un conseil soit établi de six grands hommes d'État, qui gouvernent et remettent toute la France en bon train; 2° qu'on fasse recherche de tous ceux qui ont manié et volé les finances depuis 1642; 3° qu'on punisse ceux qui ont empêché la paix générale depuis trois ans. Gaston tient encore le parti du Mazarin , et c'est ce qui retarde et affoiblit le parti de M. le Prince. M. de Longueville est arrivé qui pourra bien le .fortifier, et c'est ce qui nous fait espérer que nous verrons quelque chose de nouveau la semaine qui vient. On dit que le premier président du parlement a parlé aujourd'hui bien fort contre le Mazarin, et qu’il est apparemment du parti de M. L Prince , duquel il a toujours été ami.

Il y a quelques honnêtes gens à Paris, tous d’un parti, c’està-dire ennemis du cardinal Mazarin, qui envoient et distribuent à leurs amis un nouveau libelle intitulé : le Courrier du temps, apportant des nouvelles de tous les cantons de l'Europe ; il est en huit demi-feuill:s in-4°. Je ne doute pas que les imprimeurs ne le contrefassent. Chaque article est contre Île : Mazarin, et chaque province dit quelque mal de lui. Ce ministre italien ayant vu ce libelle, a été fort irrité contre ceux qu'il en soupçonne les auteurs ; mais de malheur pour lui, il n’a plus de crédit pour s'en pouvoir venger, comme font les Italiens très volontiers.

On dit ici que le pape veut diminuer ce grand nombre de moines qui est prodigieux et effroyable, et qu'il en a retranché de sept sortes, et entre autres les carmes déchaussés , les barnabites, quelques moines de l'ordre de Saint-Benoît, quelques autres de celui de Saint-François et autres, et qui plus est

484 LETTRES DE GUl PATIN. à

qu'il ne veut plus qu’on en reçoive aucun à faire profession qui n'ait atteint l'âge de vingt-deux ans, et ce seroit là le vrai moyen de diminuer ce grand nombre. Amen. Je vous baise les mains de toute mon affection, et suis, etc.

De Paris , ce 24 de septembre 1649.

1 LETTRE CCXIV. — Au même.

Outre ma lettre du 22 de septembre, que vous recevrez quand et celle-ci, je vous dirai que le bruit de la cour porte que les deux princes ont accordé avec la reine, laquelle se retient le droit de la collation des bénéfices vacants ; mais pour les affaires d'État , elles seront dorénavant régies par quatre conseillers qui n'ouvriront aucuns paquets, ni ne feront aucunes dépêches ni réponses que par l'avis desdits deux princes; et cela se dit bien, mais nous ne voyons pas qu'il s'exécute de la sorte : toute la querelle du prince de Condé est un mystère. Nous avons ici nouvelles de Rome que Famianus Strada y est mort. C'est celui qui nous a donné deux volumes de Bello belgico. Le père Petau , qui est ici un des plus éminents de la Société, qui a fait imprimer, entre autres choses, Dogmatum theologicorum partes tres, fait ici imprimer deux volumes de Incarnatione. Et combien que sa présence soit ici nécessaire en apparence pour la correction de son livre, il abandonne néanmoins tout, et part dans huit jours pour s’en aller à Rome en qualité de député, pour y assister au nom de sa province à l'élection d’un général. Il a fait quantité de petits volumes, et outre plus il fit ici imprimer, il y a plus de trente ans, deux volumes in-folio opus de doctrina temporum, dans lesquels il a combattu à outrance, sinon de raisons au moins d'injures, l’incomparable Joseph Scaliger; et néanmoins , Soit qu'il ait trop dit d’injures ou qu'il n’ait pas bien pris ses me- - Sures, faute de raison, sa doctrine n’a pas été bien suivie, et ce sien livre n’a pas été de bon débit. J'apprends même que

ses trois tomes Dogmatum theologicorum ne sont pas bien reçus en théologie, et que le libraire n’est pas bien content du débit qu’il en a ; et toutefois les jésuites ne laissent pas de l’exalter comme un prétendu parfait, et comme le plus grand homme qui ait jamais été. Il avoit fait amitié avec feu M. Grotius. Comme je visitai un jour ce M. Grotius, je vis ces trois tomes sur sa table; je lui en demandai son avis. 11] me répondit surle-champ : «Le père Petau , qui est mon ami, me les a donnés, je les ai lus tout entiers. C'est un étrange fatras, cela n’est point de la théologie ; il n’y a là-dedans qu’une chose de bien, c'est que l’auteur entend bien le grec, lequel y est fidèlement traduit. « Sed sic sodes ; si morosus aliquis censor mearum » epistolarum interveniret, et quæreret cui bono et quorsum » tam multa de Petavio? statim illi responderem , nec aliter » possem : Aded mihi suave est et jucundum colloqui cum » amico , et quoniam mihi deest quod scribam , ad ejusmodi » nugas confugiam , quibus impleam paginam (1).» Je veux vous faire part, comme au meilleur de mes amis, d’une chose qui m'est arrivée cette semaine avec joie et contentement. Ne pensez pas que ce soit une succession; ce n'est rien de pareil, et néanmoins j'en suis tout réjoui : c’est que l'incomparable M. Saumaise m'a envoyé une belle lettre écrite de sa main, par laquelle il me recommande fort pathétiquement un jeune homme allemand porteur d'icelle, qui vient ici pour étudier en médecine, à quoi il a déjà commencé in vartis Academiis Germaniæ, à ce qu’il dit. Sa lettre est toutr: belle et courtoise, et au bas d’icelle sont les mots suivants : « Si vous me demandez ce que je fais à présent, je suis sur » l'apologie que le roi d'Angleterre m'a chargé de faire pour

(4) Si nous devons ces lettres à des motifs aussi futiles en apparence, il faut nous en féliciter. Ces bagatelles, qu'il emploie, dit-il, jour remplir ses pages, sont pourtant marquées au coin d’une incomparable vigueur d'esprit. On doit seulement lui reprocher d’être un peu trop de l'avis de sou cher ami Gabriel Naudé , répétant souvent l’admiration , ce vrai signe de noire faiblesse. (R. P.)

» le feu roi son père; elle s’imprime et sera bientôt achevés. » C'est un sujet assez chatouilleux et qui ne contentera pas » tout le monde. Pour moi, je serai toujours content quand » vous me ferez la faveur de croire que je suis, etc.»

J'ai promis à cet Allemand que je ferois pour lui, et à cause de M. Saumaise, tout ce qu'il voudroit, et lui ai parlé comme fit le Soleil à Phaëton :

Quoque mins dubites, quodvis pete munus ut illud ;: Me tribuente feras; promissi testis adesto.

Diis juranda palus, oculis incognita nostris.

C'est pourquoi je lui ai offert ce qu’un certain promettoit et offroit dans Térence , rem, opem, operam et consilium, et de l'argent aussi quand il en voudra. Il demande à voir des dissections anatomiques, des opérations de chirurgie, des disputes en nos écoles, quelques entrées dans les hôpitaux ; il aura tout cela et plus. Je lui ai promis par-dessus le marché que je le mènerai voir quelques malades avec moi, et que je lui ferois voir de nos consultations , où entre autres il connoîtra MM. Rivlan, Moreau et autres. J'ai fait réponse audit M. Saumaise, et comme j'ai porté ma lettre chez M. de Sarau, conseiller de la cour, son ami et le mien, pour le prier de mettre la mienne dans son paquet, il m'a appris deux choses dont je veux vous faire part. Pour la première ce sont deux vers qu'il a fait mettre sur le tableau dudit Saumaise, que voici :

Quantum scire Aominem divina potentia vellet, Ostendit terris, Salmasiumque dedit.

L'autre est que les Elzevirs s’en vont réimprimer en Hollande les épiîtres latines de M. Grotius, en un gros volume in-quarlo, en ayant grande quantité qu'ils ont recouvrées de çà et de là. Il m'a dit aussi que l’on a trouvé chez M. H. Grotius, après sa mort, des lettres de feu M. Vossius, assez pour

en faire trois volumes, et qu’elles sont toutes très bonries, comme aussi celles de M. Grotius chez M. Vossius, et que tout cela s'imprimera. Voilà des nouvelles qui me réjouissent.

J'ai ce matin rencontré dans la rue un bénéficier angeviri, homme de savoir et d'esprit, nommé M. Mesnage, lequel m'a dit que M. Heinsius le fils (duquel il étoit ici fort l'intime) lui avoit écrit depuis huit jours qu'il s’en alloit faire un voyage en Suède pour y voir la reine, laquelle a envie de le voir, et qu'il espère d'obtenir d'elle qu'il sera payé de quelque somme notable qui étoit due à son oncle Janus Rutgersius, frère de : sa mère, lequel a été par ci-devant ambassadeur dt roi de Suède vers les États de Hollande. Vous pouvez en avoir vu Varias Lectiones illius Rutgersii, in-quarto. Ce n'est pas un mauvais livre pour ce qu'il contient.

Plusieurs grands seigneurs font ici des assemblées chez M. le marquis de Sourdis, où, dit-on, on dresse an cahier de plaintes pour être présenté à la reine. C'est toujours un conttecoup qui ira donner contre la tête du Mazarin. Mais ce qui est de bon pour lui, c'est que tout le monde l'attaque en particulier, et non tous ensemble; c’est pourquoi on peut dire d'eux ce que César a écrit des anciens Gaulois : Dum pugnant singuli, vincuntur universi. Je pense pourtant qu'à la fin il en sera mauvais marchand. Je suis de toute ma puissante, et en pur effet, monsieur, votte très humble, etc.

De Paris, ce 8 d'octobre 4649.

LETTRE CCXV. — Au même.

Je vous ai écrit le 8 d'octobre la dernière fois : il y avoit deux lettres ensemble. Depuis ce temps-là, j'apprends qte M. l’évêque de Riez, nommé L. Douius d’Attichy, par ci-devant minime, s'en va faire imprimer l’'Æistoire des Cardinaux en latin ,en déux volumes in-folio. Je pense que vous sévez

bien que depuis environ neuf ans , un honnête homme d'ici nommé M. Ant. Aubery, a fait imprimer l'Æistoire des Cardinaux , depuis le commencement de leur création jusqu’à la fin du siècle dernier , en cinq volumes in-quarto ; maintenant il travaille au sixième, quiira jusqu'au cardinal deRichelieu, et le septième jusqu'au Mazarin. L'évêque de Riez se sera infailliblement servi du travail de M. Aubery pour en grossir son livre; et s'il ne fait mieux, sans doute qu'il aura tâché de faire autrement. On imprime ici l’£xchole de Salerne en vers burlesques. Le traducteur (1) m'en a fait voir aujourd'hui quelques feuilles, et m'a dit qu'il me vouloit dédier cette traduction : ce sera un petit in-quarto. L'évêque de Riez a eu par ci-devant un frère jésuite , et m'a été dit à l'oreille qu’un autre jésuite à travaillé pour lui à cette Histoire des cardinaux : sic sulent cardinales et episcopi. Le père Petau n’a pas été assez hardi pour entreprendre le voyage de Rome. On a fait assembler trois médecins, savoir, leur ordinaire, qui est M. Guérin, avec MM. Guenaut et Baralis, qui tous trois ont déposé que s’il entreprenoit ce voyage, il mettroit sa vie en très grand hasard ; et de là s'ensuit , de peur de se perdre, qu'il n'y ira pas.

Je ne sais si tous ces voyages lui serviront (2): peregrinatio est inquietu, ind sæpe inutilis corporis el animi jactatio. Joint que son père est extrêmement irrité contre lui, pour le voyage qu'il a fait en votre ville, j'ai peur qu'ilne change de gamme, et qu’au lieu de le souffrir se faire médecin de Paris, qu'il nes’aille faire chartreux quelque part. Si jamais il revient ici, je tàcherai de le retenir par le moyen d'un expédient que j'ai à lui proposer.

Ne pensez point m'avoir de l'obligation quand je dis du bien de vous à vos Lyonnois ; j'en suis si content et si très fort réjoui, qu'il ne faut pas que vous m'en sachiez d'autre gré. de suis alors du nombre de ceux qui habuerunt mercedem in vitü sud. Car, puisque je suis en terme de sainte Écriture , fortis illa et

(4) L. Martin.

(2) Ce paragraphe, qui ne peut se rapporter au P. Pélau, indique une lacune que nous n'avons pu remplir. .

suavis de te cugitatio mihi el merces «mplissima cé magna nümis, et vous prie de croire qu'il ne se passe jour que je ne pense à vous plus de trois fois, avec douceur et très amplé satisfaction.

Si M. Bailly, votre chirurgien, vous a parlé de moi, aussi ai-je fait de vous avec M. Rainon. J'ai peur que vous ne vous moquiez de moi, quand vous me comparez à un grand luminaire : hélas! je me tiendrois heureux si je pensois être ou avoir place entre les plus petites étoiles du firmament. La peste de Provence m'étonne, et ai grande pitié de tant de pauvres gens qui n'ont rien mérité de pareil. Quand je vois qu'elle est si rude qu’elle n’épargne pas même les médecins , je me souviens de ce beau mot qui est { /ib. 7, divini operis Hetænorphoseon ) :

Fnque ipsos sæva medentes, Erumpit clades, obsunique autoribus artes.

J'ai fait vos recommandations à M. Morcau , m'étant trouvé en consultation avec lui chez un chirurgien, pour un officier des finances qui laborat cephaldgiu et insumnia diuturna ec antiqua syphilide ; il m'a témoigné de la joie quand il a su que vous aviez reçu sa lettre.

Pour l'écrivain italien qui a médit des médecins, celui-là n'en aura pas les gants. Pline l'oncle, Montaigne ct quelques autres en ont bien fait autant, et Agrippa aussi (1); mais pour ce qui est des médecins et des avocats ensemble, je vous dirai que je me souviens que l'an 1617, au mois de février, l'hiver fut extrêmement rude. Feu mon père et feu ma mère m'envoyèrent querir du collége et me tinrent chez nous tant que le

(1) Gui Patin, en écrivant ce passage , ne se doutait guére que le plus redoutable ennemi des médecins était son contemporain Molière. 1] est pourtant vrai de dire que si cet homme incomparable cût suivi les conseils que lui donnaient certains docteurs , nous aurions des chefsd'œuvre dont nous sommes à jamais déshérités, Molière étant mort dans la force de l'âge et du taleut. (R. P.;

RS

froid fut passé, ou au moins sa grande rigueur, de peur que je ne fusse pas bien chauffé au collége. Je me souviens que ces petites vacances m'étoient fort agréables, et qu'étant auprès d’un grand feu fort à mon aise, et où le bois ne coûtoit rien. je lus presque tout entier un in-fol. des livres de feu mon père; c'étoient les Commentaires de BI. de Montluc (que je n'ai céans qu’in-octavo }. Il peste et déclame là-dedans fort rudement contre le grand nombre des médecins, avocats et procureurs, qu'il appelle vermine de palais ; et si je ne me trompe, il invective contre un certain procureur de Bordeaux, nommé Menart , qui eut, ce dit-il, l'impudence de faire bâtir une des plus hautes maisons de la ville, et fit mettre sur la porte ces deux vers :

Faux conseils et mauvaises têtes M'out fait élever ces fenêtres,

Un gentilhomme nommé Rampale a fait ici des discours académiques, dans l’un dequels il s'étend fort contre l’inutilité du très grand nombre de gens de lettres dans un État, où il n’épargne ni les médecins ni les autres. J'avoue véritablement qu’en France il est trop de prêtres et de moines et trop de ministres de chicane ; j'entends procureurs et sergents de toutes façons. Je ne doute pas même que dans la campagne et dans les petites villes il n'y ait trop de médecins , et iceux mème fort ignorants. Dans Amiens, qui est une petite ville désolée de guerres et de passages d’armées, il y a aujourd’hui vingt médecins. Mais ce dont il y a trop infailliblement en France, sont des moines, des apothicaires, qui coupent misérablement la bourse et la gorge à beaucoup de pauvres peuples. En récompense il est fort peu de bans et sages médecins qui aient été bien instruits et bien conduits ; j'en vois même ici qui malunt errare quam doceri, combien qu'ils aient de beaux moyens de s’amender. Pour la campagne, elle fourmille de chétifs médecins, qui de se nihil nisi magnifice sentiunt , parce qu'ils ont mis le nez dans le Perdulcis, dont ils n'entendent

peut-être que la moitié des termes, ou qu'ils ont oui parler de diamargaritum , d'apozèmes, de juleps cordiaux et de vin émétique. La principale cause de ce malheur est la trop grande facilité des petites universités à faire des docteurs. On baille trop aisément du parchemin pour de l'argent à Angers, à GÇaen , à Valence, à Aix, à Toulouse, en Avignon; c’est un abus qui mériteroit châtiment, puisqu'il redonde au détriment du public : mais de malheur nous ne sommes point en état d’'amendement.

Incidimus in miserrima tempora.

Quibus omnia fatis in pejus ruere , et retro sublapsa referri. Funditus occidimus, nec habet forluna regressum.

Mais peut-être que Dieu enfin aura pitié de nous, et qu'il les changera. Amen. Interea tu flos amicorum bene age atque vale, Je suis de tout mon cœur, etc.

À Paris, ce 19 octobre 1649.

LETTRE CCXVI. — Au même.

Depuis ma dernière j'ai appris que M. Veslingius est mort à Padoue le dernier d'août comme il s’apprêtoit à écrire contre M. Riolan; que là même yn certain Rhodius, qui est en réputation de savant, y fait imprimer le Scribonius Largus. Il est ici mort un ancien avocat fort savant, nommé M. Héraut ( Desiderius Heraldus), qui étoit en querelle avec M. Saumaise, qui avoit écrit contre lui Ubservationes ad jus atticum et romanum, il y a environ quatre ans. M. Héraut, qui se trouvoit offensé de ce livre, y faisoit une réponse in-folio ; mais la mort l’ayant surpris, je pense qu'il faudra le vendre tel qu'il est et faire une fin où l’auteur a trouvé la sienne. Il paroissoit âgé de soixante-dix ans. C’est celui qui a autrefois travaillé sur l’Arnobe et sur l’Apologétique de Tertullien; il avoit la réputatiou d’un homme fort savant tant en droit que dans les

belles-lettres, et écrivoit fort facilement sur telle matière qu'il vouloit. |

On est ici après le choix de quelque habile homme savant dans les affaires que l’on puisse faire surintendant des finances. Les uns disent que l'on y mettra M. d'Emery, qui est celui qui a commencé à tout gâter, et l'élection duquel fera encore merveilleusement murmurer le peuple, les malcontents de la cour et des provinces, qui ne sont que trop désolés. Il v a pourtant ici beaucoup de personnes qui souhaitent que ce soit lui, les uns alléguant que, s'il a gâté les affaires, il saura mieux qu’un autre comment il faudra les réformer ; d’autres qui ont prêté au roi désirent que ce soit lui, espérant qu'il les fera rembourser ; mais la plupart de ceux-ci sont des parents et amis. D'autres nomment pour cette charge le président de Maisons, qui est un animal mazarinique; homme dangereux, fin et rusé, mais fort incommodé, et qui, par ce moyen, tâcheroit de s'acquitter et de payer ses dettes. D'autres y nomment M. d’Avaux, qui étoit par ci-devant plénipotentiaire à Munster et qui est frère du président de Mesmes. Celui-là est un fort habile homme et aimé; mais un plus habile que lui aura encore bien de la peine dans le mauvais état de nos affaires. On avoit arrêté que ce seroit le marquis de la Vieville; mais les partisans lui ont donné l'exclusion, protestant tout haut à la reine qu'ils ne traiteroient jamais d'aucune affaire avec lui; si bien qu’il faut attendre que le conseil d'en haut, composé de la reine, du duc d'Orléans et du prince de Condé, en ait délibéré.

Vous m'avez ci-devant envoyé un livre intitulé : Æeteroclita spiritualia et anomalia pietatis, du P. Théophile Raynaud. Ce livre est assez étrange aussi bien que l'esprit de son auteur; mais à quoi s'occupe-t-il présentement ? Je crois qu'il a beaucoup de traités prêts à mettre sous la presse; maïs entre autres je voudrois qu'il mit en lumière un ouvrage qu'il a déjà cité et promis deux ou trois fois, de Justé confectione librorum, dans lequel il promet de dépeindre de toutes leurs couleurs certains

écrivains qui lui déplaisent ; il le promet entre autres de Pomponace, qui a été un terrible galant du temps de Léon X.

Je ne vous ai rien écrit ni assuré de M. Saumaise que luimême ne me l'ait mandé dans sa lettre. Vous dites qu'après cela vous ne lui conseilleriez pas de se mettre sur mer de peur des Anglois, et néanmoins un Suédois, étudiant en médecine, me dit hier céans que Îla reine de Suède avoit demandé M. Saumaise, et qu'il se préparoit pour y aller faire un voyage; mais je ne vous oserois assurer s'il est bien-véritable, car je ne vois point de gens, après les L... de Paris et les moines, lorsqu'ils parlent de la vie éternelle et de l’autre monde où ils ne furent jamais, et où jamais ils n'iront, qui mentent si fort et si rudement que ces étrangers, particulièrement en faveur de leur nation. Pour moi, je suis de votre avis, et je ne conseillerois point à M. Saumaise de s'en aller en Suède, de peur qu'il ne meure en ce pays si froid, et de peur aussi que quelque tempête ne le fasse aborder en Angleterre, où apparemment il ne seroit pas bien traité, après avoir écrit contre eux pour avoir coupé la tête à leur roi. S'ils ont si mal et si rudement traité leur maître, que ne feront-ils pas à leur ennemi ?

L'évêque de Riez se réduit à ne faire que la vie des cardinaux qui ont vécu avec quelque opinion de sainteté, et ce qu'il a fait imprimer du cardinal de Berulle n'est qu'un extrait de son livre. Je ne sais s’il mettra parmi ces gens-là le cardinal du Perron, qui étoit un grand fourbe et que je sais de bonne part ètre mort de la vérole (1). Pour le cardinal de Richelieu, c'étoit une bonne bête, un franc tyran ; et pour

marque de sa sainteté, sanctus olim dicebatur qui abstinebat ” ab omni venere illicita. le me souviens de ce qu’un courtisan me conta l’autre jour, que ce cardinal, deux ans avant que de mourir, avoit encore trois maîtresses qu'il entretenoit, dont

(4) Assertions outrageantes, dénuées de preuves et vivement reprochées à notre auteur. (R. P.)

la première étoit sa nièce, Marie de Vignerot, autrement madame de Combalet et aujourd’hui madame la duchesse d'Aiguillon. Son père étoit un des espions du marquis d’Ancre à mille livres par an, et son grand-père étoit notaire à Bressuyre, village du Poitou. La seconde étoit la Picarde, sa voir, la femme de M. le maréchal de Chaunes , frère du connétable de Luynes, lequel est mort ici depuis quatre jours, quelque temps après avoir été taillé de la pierre en la vessie. La troisième étoit une certaine belle fille parisienne, nommée Marion Delorme ,. que M. de Cinq-Mars, qui fut exécuté à Lyon, l'an 1649, avec M. de Thou , avoit entretenue, comme a fait aussi M. le maréchal de la Meilleraye et plusieurs autres. Elle est encore en crédit, elle est même dans l'histoire pour sa beauté, car Vittorio Siri a parlé d'elle dans son Mercure. Tant y a que ces messieurs les bonnets rouges sont de bonnes bêtes : verè Cardinales isti sunt carnales. Je suis tout à vous, etc.

De Paris, le 3 novembre 1649.

LETTRE CCXVIT — Au même.

Enfin, nous avons deux surintendants des finances, savoir, M. d'Avaux, frère du président de Mesmes, et qui a par cidevant été plénipotentiaire à Munster, l’autre est M. d'Emery, qui est un rappelé à la même charge. [1 faut souhaiter qu'il y réussisse mieux qu'il n’a fait par ci-devant. Beaucoup de gens se flattent et se promettent qu'il fera bien; mais j'ai peur que l'intérêt qu'ils y prennent ne les fasse parler de la sorte.

M. d'Émery promet de faire en sorte que tout ira bien -et que tout le monde sera content. Il nous veut faire espérer de la bonace , mais je n'oserois m'y fier. Mare momento vertitur. Cet homme est un tigre ou un lion qui ne s’apprivoisera jamais guère bien, au moins n'y aura-t-il guère d'assurance. Un petit libraire du palais, grand vendeur de pièces mazari-

nesques , depuis notre guerre , a été surpris distribuant quel:

ques papiers diffamatoires contre ledit sieur. Il a été mis au Châtelet, où il a été condamné aux galères pour cinq ans, sauf son appel à la cour, où il y a apparence qu'il n’y sera pas si rudement traité. Ce pauvre malheureux s'appelle Vivenet: Il y a ici beaucoup de gens fort incommodés d’avoir prêté au roi ou aux partisans. La plupart de ces gens-là ont grande

peine à se soutenir, et sont à la veille de faire une honteuse .

banqueroute , s'ils ne reçoivent quelque douceur et faveur de M. d'Émery, de qui la plupart ont souhaité le retour aux fi: nances pour cet effet. Et néanmoins il n’y a rien de si incertain : il y a de l'apparence qu'il fera premièrement pour le roi, qui le met en besogne, et puis après pour le Mazarin, et pour tous ceux qui l'ont rétabli en cette grande charge, ou au moins qui lui ont rendu bon service, et qui lui ont bien aidé. Par après il travaillera pour soi-même, pour sa famille et pour tous ses amis. Enfin, j'ai peur que le reste ne soit bien.court pour beaucoup de gens qui s'y attendent pour le grand besoin qu'ils en ont. Ledit sieur d’Émery est ici actuellement malade de quelques douleurs podagratiques, et reçoit dans son lit les compliments et les visites de tous cenx qui le vont saluer et se réjouir avec lui de ce qu'il est rétabli, qui est une espèce de prodige à la cour, qu'un homme haï comme celui-là, et chassé comme il a été, soit néanmoïins'enfin rétabli par ceux mêmes qui l’avoient chassé ou éloigné (1).

Phil. Guiberti Medicus officiosus, que je vous envoie, est le Médecin charitable en françois, que M. Sauvageon m'a dédié, l'ayant tourné en latin pour tâcher de faire dépit à M. Jost, qui en a le privilége en françois et qui n’a pas voulu acheter à son mot son Perdulcis. I] y a encore une autre chose qui l'a porté à entreprendre ce travail, savoir, l'argent que lui en a donné le libraire hollandois nommé Vlac, qui en a fait ici

(4) Ce d'Émery, sur lequel nous reviendrons plus tard { voy. la note, t 11, page 19), était La créature et l'âme damnée du cardinal de Mazarin, qui pourtant le sacrifia ensuite à d’autres intérêts. (R. P.)

faire l'impression à ses dépens, et qui tôt après l'a envoyé er Angleterre et en Hollande. Depuis je vous envoie uu petit livret intitulé : Præcautiones Tridentinæ, fait ici par un homme qui autrefois a été jésuite, et qui est encore en quelque façon contre les jansénistes, que les jésuites tiennent pour leurs ennemis. Franc. Vavassoris, liber de forma Christi, est de beau latin,etm'a été donnécommetel par excellence. Dissertatio . de Tridentini Concilit autoritate et interpretatione , est un ouvrage du père Petau contre quelque janséniste. Le livre de M. J. de Launoy, intitulé : Dissertatio duplex, veut prouver qu’il n'y eut jamais de saint René, et qu'il ne fut jamais évêque d'Angers; c'est le même qui a écrit contre saint Denis l'Aréopagite, disant qu'il n’est jamais venu en France, et je pense qu'il dit vrai. Îl a écrit aussi et fort bien réfuté le Scapulaire des carmes; il a pareillement écrit contre la Madeleine, prétendant qu'elle n'est jamais venue en France, et je suis de son avis. C’est un docteur en théologie de Navarre, Normand, homme de mau- Yaise mine, mais savant, et principalement en l’histoire ecclésiastique. IL y en a ici qui l’appellent esprit ferré et âme damnée, disant qu'il se faut garder de lui, qu’il ôte tous les ans un saint du paradis, et qu’il y à du danger qu’il n’en ôte Dieu mème à la fin ; et néanmoins jusqu'ici personne ne lui a répondu (1). Je me suis laissé dire par un de ses amis qu'il

(1) Jean de Launoy, docteur de Sorbonne, né le 21 décembre 1603, à Valdecie, près de Coutances (Manche, mort à Paris le 10 mars 1678. On l’appelait le dénicheur de saints. N était redoutable au ciel et à la terre, ayant plus détrôné de saints du paradis que dix papes n’en ont canonisé. Tout lui faisait ombrage dans le martyrologe , et il recherchait, épluchait tous les saints les uns après les autres. On sait que le curé de Saint-Eustache de Paris disait : « Quand je rencontre le docteur » de Launoy, je le salue jusqu’à terre, et ne lui parle que le chapeau à » Ja main et avec bien de l'humilité , tant j'ai peur qu'il ne m'ôte mon » saint Eustache qui ne tient à rien. »

Les nombreux ouvrages , aujourd'hui oubliés, de J. de Launog ont

été réunis sous ce titre : J. Launoïi opera omnia, Coloniæ Allobrogum, 47341 , 10 vol, in-folio. (R.P.)

avoit été longtemps espion et pensionnaire des jésuites (ef Ace est de patria), qui se servoient de lui pour approuver leurs livres ; mais qu'enfin ils l'ont cassé aux gages et lui ont ôté sa pension pour n'avoir point voulu donner quelque approbation à une nouvelle doctrine qu'ils vouloient publier.

M. du Montier, par ci-devant recteur de l'Université auparavant M. G. Hermant , ayant été fait professeur du roi par M. votre archevêque, a fait l’an suivant imprimer sa harangue afin d'avoir quelque chose à présenter à MM. du grand conseil, où il plaidoit pour un canonicat de Rouen, qu'il n’a pas encore. Pour le Code des médicaments, que M. Hardouin de Saint-Jacques l'aîné fit autrefois imprimer, il parle de luimême. Cela fut présenté en l’an 1623 à MM. du parlement pour un procès qu’il avoit alors contre les apothicaires. L'épitaphe de M. Godefroy est de la façon du fils de feu M. Cousinot, premier médecin du roi; c'est un jeune homme d’environ vingt ans, fort bien né, point débauché, qui s’adonne fort à l'étude. Il a environ six mille florins de rente en bénéfices ; c'est un grand garçon bien fait qui n’a que de bonnes et louables inclinations , et duquel M. Bouvard, son grand-père, et madame sa mère ont très grand contentement. Voilà une bien longne anatomie et un ennuyeux discours pour un si petit et si chétif paquet. Si Dieu le veut, je pourrai vous en envoyer un plus gros et plus précieux.

Les trois nièces du Mazarin étoient logées dans le palais Cardinal ; on les a envoyées dans le faubourg Saint-Jacques, au monastère du Val-de-Grâce, où elles sont comme dans un fort; et dans leur appartement vide on y a logé M. d'Emery, le nouveau surintendant , afiu’ qu'il soit là plus en assurance contre les attaques du peuple, si d'aventure il venoit à se remuer , ou à cause de la trop grande cherté du blé, ou pour quelque autre sujet. Je vous prie de me permettre que je vous consulte sur une difficulté qui me vient de naître en cherchant quelque chose dans le livre de notre ami M. Hofmann, de Medicrmentis offirinalibus. J'ai eu recôurs à la grande fable,

dans laquelle, page 607, colonne 1, lignes 9 et 10, j'ai lu ces mots qui m'ont étonné, et que je n'entends point, combien qu'autrefois j'aie lu le livre tout entier : Galeni Codices accusantur, etc. in India longè alii sunt quäm nostri. Le chiffre suivant ne me fait rien connoître, c'est pourquoi je suis en grand doute. Y a-t-il apparence que dans les Indes il y ait des volumes et quelques tomes de Galien ? J'ai peur que cela ne soit faux, et qu'il nè faille rapporter cela à quelque autre article. Faites-moi le bien de m'en donner l’éclaircissement si vous le savez. Pour moi, je vous le confesse, hic agnosco tenuitatem et tnscitiom meam. Vous serez peut-être en ce cas-là mon oracle, comme vous l’avez déjà été par ci-devant en beaucoup d’autres occasions. M. Ravaud m'a fait l'honneur de m'écrire et m'a invité de lui faire réponse à l'offre qu'il m'a faite, me priant de. trouver bon qu'il me dédie son Sennertus. Vous savez ce que je vous en ai écrit par ci-devant ; si vous en êtes d'avis, je le veux bien, et j'en ferai tout ce que vous voudrez et qu'il vous plaira me conseiller. Je lui ai fait réponse dans le même dessein , si bien que vous n'avez plus qu'à ordonner ce que vous voulez que je fasse, et en cas que cela arrive, faitesmoi le bien de me mander ce que je dois faire et comment il faut que je me gouverne avec MM. Ravaud et Huguetan : totus enim a tua lege judicioque tuo pendebo.

J'ai rencontré ce matin M. Riolan, qui est fort affligé : son second fils , qui est avocat de la cour, s'est marié contre son gré , et lui a Gonné beaucoup d'affaires ; il a reçu de l'argent, fait de fausses quittances, etc. ; bref, il a fait comme font la plupart des enfants de Paris, bonne mine et bonne chère, sans s'enquérir aux dépens de qui ce sera. J'ai grande peur que cette grande affliction n’abatte ce bonhomme, et qu'il ne nous donne plus de livres Il n’a nul contentement en sa maison : sa femme a été mauvaise toute sa vie, criarde, acariâtre, ménagère outre mesure ; son fils aîné, qui est un bénéficier de six mille livres de rente, est un débauché qui ne donne put contentement à son père. Il avoit une fille aînée , belle et

LETTRES DE QUI PATIS. ägg

sage, laquelle mourut toute en vie et presque subitement, qui a laissé beaucoup de petits enfants , qui ne sont pas trop accommodés , d'autant que leur père, depuis qu'il est veuf ,:a eu des pertes et a mal fait ses affaires. Il n'avoit de la consor lation que de cat avocat, qui avoit beaucoup de bonnes qualités, et entre autres un esprit vif, tout de feu; et je suis bien marri de ca malheur, qui pourra être cause que M. Riolan n’achèvera peut-être rien de tout £e qu'il a commencé, Sa fille aînée mourut inopinément d'une perte de sang fort excessive, en revenant de l’église. Je ne vais point sa seconde, d'autant qu’elle est mariée aux champs. Les bons pères sont sujets d’avoir de mauvais. enfants,

M. d'Émery est au lit, malade d’une fièvre quarte : il est fort exténué, On m'a dit aujourd’hui que les médecins de cour qui le pansent ont peur qu'il ne devienne hydropique. La reine 88 plaignoit hier da ce qu'il n'était point guéri, vu qu’il avoit été purgé plusieurs fois, et même qu'il avoit été saigné trente-deux fois depuis le commencement de sa maladie, qui avoit été à Châteauneuf, près d'Orléans. Vous voyez comme les chimistes et les charlatans se trouvent obligés de se servir de ce divin remède, malgré tous les secrets de Paracelse, S'il est en l’état que j'ai oui dire, il est mal; mais peut-être que ces charlataus-là, entre les mains de qui il est, sont comme ceux dont a parlé Tertullien, qui morbum extollunt, ut majore gloria sanasse videantur. Adieu, monsieur, ef amorem tuum nuhi perenna.

De Paris, ee 46 novembre 11:40.

LETTRE CCXVII. — Au même

J'écrivis à M. Ravaud le 16 de novembre; et le même jour je vous écrivis aussi par la même voie : je ne doute point qu'il ne vous ait rendu une lettre. Depuis ce jour-là il est ici mort *

un intendant des finances, nommé M. Charon, à la place duquel.on a mis un Lyonnois, mais natif de Bâle, nommé M. Hervart. Son affaire cependant n'est pas tout-à-fait conclue; la reine résiste, et dit que sa conscience y répugne, À cause de sa religion. On dit que le Mazarin le voudroit installer en cette charge, pour le récompenser du grand service qu'il lui rendit durant notre guerre, en ce qu'il fit trouver et fournir presque sur-le-champ la somme de huit cent mille livres qui furent employées à débaucher la plupart des Allemands de l’armée de M. le maréchal de Turenne, qui venoit pour nous contre le Mazarin , lequel et tous Îles autres qui étoient à Saint-Germain eurent si peur dudit maréchal et de son armée, que cela le fit penser tout de bon à traiter de la paix avec nous , et c’est ce qui engéndra la conférence de Ruel : joint que d'autres très puissantes causes les y obligeoïent. 1° Qu'ils n'avoient plus d'argent à Saint-Germain, et quils ne savoient où en prendre à l’avenir. 2 Ils voyoient l'Espagnol sur la frontière , qui étoit tout prêt d'entrer et de venir jusqu'ici. Le 93 de novembre , à huit heures du soir, madame de Beauvais, première femme de chambre de la reine, fut disgraciée, et reçut commandement de se retirer de la cour et de s’en aller en sa maison des champs. Cette disgrâce est tant plus remarquable à la cour, que cette dame étoit une de celles qui y avoient le plus grand crédit, laquelle couchoit dans la chambre de la reine, et qui étoit la plus grande confidente de sa maîtresse : on lui Ôta en même temps toutes les clefs qu’elle avoit. Deux jours après que madame de Beauvais a été chassée par la reine, elle a pareïillement chassé de la cour le marquis de Gerzé, qui étoit en haute intelligence avec ladite Beauvais.

Maintenant je vais commencer à faire réponse à votre dernière, que j'ai reçue ce matin , premier jour de décembre, et laquelle, sans vous flatter, nec putes tib1 verba dari, m’a donné une joie et une consolation extraordinaire. Est-ce tout de bon que vous me dites que vous gardez toutes mes lettres très chèrement ? Je n'ai jamaï eu cette opinion qu'elles pussent

mériter cet honneur ; mais d’une part prenez garde qu'elles ne vous fassent tort ou à moi aussi pour la liberté avec laquelle je vous écris quelquefois de nos affaires publiques, si mieux n'aimez tout d’un coup en faire un sacrifice à Vuicain, que Catulle, in pari casu, a de bonne grâce nommé tardipedem deum. Tout au pis aller, et quoi que vous en fassiez, j'y consens (1).

La reine de Suède a envoyé son tableau à M. Saumaise , et outre ce présent elle l’a invité d'aller la voir en Suède; à quoi il a répondu sur-le-champ qu'il faisoit pour lui, qui étoit maigre, trop froid en Suède et trop chaud en Angleterre, sur la peur qu'il auroit d’être pris par les Anglois, contre lesquels il a écrit une défense pour leur roi. Îl est depuis un mois au lit, affligé de la goutte. J'honore de tant plus la reine de Suède qui aime les lettres et les lettrés. Si elle continue, je ne doute point qu'entin et dans la postérité elle ne fasse autant parler de soi et ne devienne, par cette bonne inclination, autant illustre que le feu roi son père l’a été par ses armes , par ses hardies entreprises et par ses grandes victoires.

Piût à Dieu que le père Théophile Raynaud nous fit voir son livre, de Justa confectione librorum. Si vous en avez quelque commodité, faites-lui-en écrire quelques mots, et l’invitez à mettre ce livre en lumière. Je crois qu’il pourroit servir à plusieurs sortes de gens en plus d’une façon. Les deux portraits de M. Saumaise et de H. Grotius, avec celui du feu P. Cousinot, sont partis pour Lyon dans le paquet que‘je vous ai adressé.

Pour l’épitre de Sennertus, puisque MM. Huguetan et Ra-

(1) Peut-on croire, d'après ce que dit ici Gui Patin, qu’il pensait à la publicité future de ses lettres ? Toujours est-il qu’il est fort heureux que le sacrifice à Vulcain, dont il parle, n’ait pas eu lieu; nous aurions été privés d’un ouvrage qui vivra toujours , non seulement par les faits, mais parce qu’il y a dans la forme, dans le style un principe de vie et de force qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. Il est heureux encore que ces lettres aient paru après la mort de Gui Palin ct dans un pays étranger ; le bi/fé sacrilège de la censure les eût certainement polluées et déshonorées. (R. P.)

vaud me font eet honneur et vous aussi, je le veux pareillement bien : vous y mettrez tout ce qui vous plaira, mais à la charge que vous vous y mettrez vous-même , afin que la postérité sache que j'ai eu un emi de votre trempe ét de votre mérite, quod in magna fœlicitatis meæ parte duco. Pour le deetrum des personnes qui m’adresseront cette épltre , ne vous y arrêtez pas si fort, mettez et dites hardiment ; si cela ne sert fort pour le présent, au moins cela sera boh pour l’avenir. J'ai des enfants qui pourront quelque jour en avoir d'autres, et qui seront bien aises de voir là-dedans quelque chose de bon de leur aïeul. Je puis dire de bon cœur , avec Martial, si post fata venit gloria, non propero , car je sais bien que toute cette réputation du monde, après notre mort, n’est qu'une fumée, Et néanmoins je me console de ce que je suis dans les registres dé notre école en très bonne part en deux fois diverses, dont la première est de l'an 1643, quand je plaidai et gagnai ma cause contre lé gagetier pat devant dix-sept maîtres des requêtes, aux requêtes de l'hôtel: la seconde est de l'an 1647, contre les apothicaires, au parquet , devant MM. los gens du roi. Outre que j'y suis marqué, comme celui qui a passé par toutes les charges de l'école, hormis du doyenné, auquel j'ai déjà été nommé trois diverses fois : mais je suis toujours demeuré au fond du chapeau (1). Sorfes in urnam mittuntur, sed temperantur à domino. Peut-être que Dieu n’a päs voulu due j'eusse tant de peines que donne cette charge, qui est très pénible et laborieuse. Par provision (2) vous y pouvez parler de livres, de bibliothèque, de malades, de bonne méthode, de bonnes inclinations à bien faire en tout, à servir le public, de n'être ni charlatan ni chimiste, et d'avoir plusieurs bons amis, tant en France qu'aux pays étrangers : Sex

(4) Des trois noms qui restaient dans l'urne ou le chapeau, on en tirait un qui était le doyen ; voilà cé que signifie cette expression selon les formes de l'élection alors usitées. Voyez J.-C. Sabatier, Recherches historiques sur la Facullé dé médecine de Paris, depuis son origine jusqu'à nos jours, Paris, 1837, page 15. (R. P.)

(2) Datis l’épitre dédicatoire en question.

frustra sun. Vous savéz mieux que moi ce qu'il faut dire. Pour les œuvres de M. Helmontius, qui étoit un enragé (1}, M. Riolan l’a connu à Bruxelles. Les jésuites le vouloient faire brûler pour magie ; la feue reine-mère le sauva, parce qu'il lui prédisoit l'avenir , étant induite à cela par un certain Florentin, nommé Fabroni, qu'elle avoit près de soi, qui la repaissoit de ces vanités astrologiques, et se trouve que ce Fabroni étoit gagné par le cardinal de Richelieu pour perdre cette pauvre princesse. J'apprends par la même lettre que M. J. Valæus est mort à Leyden, sans avoir été regretté , d’autant que M. Spanheim , qui étoit de deçà fort aimé, mourut quasi inopinato et inesperato , d'un remède que ledit Valæus lui donna lui-même, qu'on appelle en ce pays-là de l’antimoine : ce sont les mots de l'écrivain. Je hais tant plus ce diabolique remède, qui, outre tant d’autres, a encore tué ce pauvre M. Spanheim, à l’âge de quarante-huit ans : il auroit encore pu vivre vingt ans entiers, s: potuisset carere isto malo medico, et en ce cas-là, il nous eût encore donné quelques bons livres ; et ainsi le médecin n'est pas à plaindre, qui s'est tué lui-même de ce remède, dont il en a tué ce bon et savant M. Spanheim, que je regretterai toujours.

Le Mazarin a donné ordre d'envoyer et faire marcher environ six mille hommes vers Bordeaux, pour aider à M. d'Espernon, dont les uns prennent le chemin de Chartres et du pays du Maine, les autres vont de Champagne en Bourgogne, par le plus long chemin , afin de manger toujours le paysan. de serai toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc,

De Paris, le 3 de décembre 1649.

LETTRE CCXIX. — Au même.

Je me souviens qu'autrefois vous m'avez demandé pour M. Huguetan le portrait d'Alstedius, que je cherchai par tout

(1) Voyez la note, tome Ï, page 356.

Paris alors, afin dé lui en donner le contentergent qu'il en désiroit. Je n'eri pus avoir aucune nouvelle, soit qu'il ait été fait on non : j'en vois néanmoins un au frontispice du livre, que je ne crois point être celui d'Alstedius, mais plutôt une imitation de celui de M. Vossius le père, tel qu'il paroît au commencement de sa Rhétorique, in-quarto, et m'imagiue qu'il n'a point été pris autre part que là : vous le savez, suu NATURA PHILOLETHES (1).

Environ le 7 de décembre , il est ici mort un grand clabaudeur de controverses, contre les ministres de Charenton : c'est le père Fr. Véron, qui a malheureusement bien brouillé du papier en son temps, avec beaucoup de bruit et peu de fruit.

Ceux qui ont des rentes sur l'Hôtel-de-Ville ont depuis deux mois fait plusieurs assemblées , afin d'obliger les payeurs des rentes de leur donner de l'argent. Ces payeurs, qui sont la plupart maltôtiers et partisans, se sont obligés à-tant par semaine ; mais faute de se bien acquitter de ce qu'ils ont promis, lesdits rentiers, continuant leur diligence, de peur de perdre le tout, ont fait quelques assemblées, et ont élu pour leur syndic un nommé M. Joli, conseiller au Châtelet, verre optimum et antique fidei. Il est neveu de feu M. Loyael, conseiller de la grande chambre, duquel je vous ai envoyé la vice par ci-devant. Ce pauvre M. Joli, le samedi matin 11 de décembre, étant dans son carrosse, fut rencontré dans la rue des Bernardins par quatre hommes de cheval, qui l’arrétèrent, et l’un d'eux en même temps lui tira un coup de pistolet, et en même moment s’enfuirent : ces pendards pensoient qu'il

(1) Hlustre Gui Patin ! que vos mänes n'en soient pas irrilés; oui vous avez aimé la vérité, cette fille chérie du temps et de la raison ; mais parfois aussi vous l'avez dédaignée, méconnue et outragée. L'esprit de corps et de secle a mis dans plus d’une circonstance un bandeau sur vos yeux ; et cependant la postérité reconnaît que votre noble intelligence, votre plume sévère et hardie, n’ont jamais été ni souillées ni inspirées par l'ensie, cette lèpre du cœur humain , que rien ne guérit ni ne console.

LETTRES DE GUI PATIN. | 295 fàt tué, et, Dieu merci, il n'est blessé qu'à l’épaule: Il s'en vint aussitôt au parlement se plaindre de cet attentat. Les chambres furent aussitôt assemblées, et deux commissaires : furent députés pour en Mformer. Tout Paris a frémi sur cette nouvelle, et peu s’en faliut qu'on ne fit de nouvelles barricades. On ne fait point ici de doute que ce coup ne vienne par ordre du Mazarin, qui médite encore quelque nouvelle vengeance , et néanmoins je trouve qu il est fort mal conseillé, vu qu'étant enfermé dans Paris, il n'y peut être le plus fort.

Le lundi 8 de décembre le roi fut ici confirmé, c’est-à-dire qu’il reçut le sacremént de confirmation.

La reine a mandé au parlement, le lundi 13 de décembre, qu’elle abhorroit et détestoit de tout son cœur l’atteutat qui avoit été commis sur M. Joli, conseiller au Châtelet, qu'elle le prenoit en sa protection, et qu'elle désiroit que la cour fit informer contre ceux qui avoient voulu, lorsque ledit M. Joli fut blessé, échauffer le peuple à prendre les armes. Elle a pareillement mandé à MM. les prévôts des marchands et échevins qu'ils eussent à donner ordre par tous les: colonels de la ville, que chacun eût à se tenir en repos et en son devoir, qu'elle maintiendroit tout en paix, mais qu'elle désiroit que personne ne tirât par la ville des coups de mousquet la nuit, comme on avoit fait les deux nuits précédentes.

Je vous dirai que j'ai quelquefois jeté en passant les yeux sur le beau présent que m'ont fait MM. Huguetan et Ravaud des œuvres d'Alstedius; mais je vous dirai en passant que dans ce bel ouvrage j'ai trouvé bien des fautes, et principalement dans les noms propres. Je n'en reconnois pas la cause, c'est peut-être la copie d'Allemagne , et quoi que c'en soit. il n’y a plus de remède. Je souhaite fort qu'il n’en soit pas de même au Sennertus.

On vend ici au palais un gros livre in-quarto intitulé {es Œuvres de M. de Voiture. C'étoit un Parisien, homme d'esprit et de bonnes lettres, qui étoit officier de M. le duc d'Or-

léans; il étoit fils d’un riche marchand de vin des halles qui n’avoit rien épargné à le faire bien instruire.

Je vous dirai librement, si vous me le permettez, et je vous en prie, sè quid mihi credis amico ; que M. Garnier est un pauvre homme en bonne résolution : si l'intérét des apothicaires l'emporte, j'en suis marri. Je fais si peu de cas de cette sorte de gens, qu'ils ne me font ni envie ni pitié, et ne me résoudrai jamais , Dieu aidant, de tromper un pauvre malade pour les gratifier. Je trouve cela bien étrange, qu’ils trouvent dans notre profession d’honnêtes gens si facilement, qui abandonnant leur honneur et leur conscience, veuillent entreprehidre la défense d’un parti si déploré et si malheureux. Nous les devrions haïr comme la peste en tant qu'ils ont corrompu et tâché de détruire la vraie médecine par leur avarice et leur tyrannie, et en seroient sans doute venus à bout si Dieu n'avoit suscité d’honnètes gens qui se sont fortement et courageusement opposés à leurs mauvais et tyranniques desseins. Pour moi je ne les aime ni ne les crains; s’ils m'ôtent de la pratique, en récompense il m'en vient d’ailleurs, et ne veux de leur amitié pour quoi que ce soit. S'ils n’avoient hors de Paris et en toute la France non plus de crédit qu'ils ont ici, toute la médecine seroit tout autrement en lustre et en honneur qu'elle n’est pas. C'est à propos de cela que j’en écris une lettre assez longue à M. Garnier, qui dans sa dernière semble triompher à cause qu'il a trouvé dans le traité de Circulatione sanguinis de M. Riolan étre fait mention des remèdes cardiaques, d'où il veut conciare par l'autorité de M. Riolan qu'il est permis d’user des confections d'alkerm ès et de hyacinthe comme de cardiaques très excellents, contre l'avis et la thèse de M. Guillemeau, combien que ledit Riolan ne nomme en aucune façon ces deux confections , non plus qu'il ne les entend ni n’en use jamais. « Doles tamen graviter » quod tantoperè sit immersus, tamque infeliciter versetur in

. » fœda illa heresi sectæ arabicæ, quæ solis pharmacopolis bi-

» pedum nequissimisnititur. » J'aime sur toutes choses la candeur , la pureté et la simplicité, tant en mes mains et mes actions qu'en fha profession que j'honore et que j'aime sur toutes les autres: mais Dieu me garde d’embrasser les opinions dé cette misérable secte qui est tout-à-fait indigne d’un horinête homme , et d'entreprendre la défense d’une si misérable cause. Pour vous qui êtes mon bon ami, cui meltore luto finxit prœcordia Titan, je vous supplie de lire madite lettre d'un œil charitable et de m'en donner votre bon avis en ami, à quoi je pense que vous êtes de tant plus obligé que je veux suivre votre jugement et que je me soumets entièrement À votre censure.

Ceux qui traitent ici M. d'Émery de sa fièvre quarte lui ont fait prendre de l’antimoine par plusieurs fois, et lui avoient promis qu'il seroit guéri dans le dixième de décembre, auquel temps venu, comme on attendoit une visible diminution d'icelle, il artiva que ce jour-là l’accès anticipa seulement de neuf heures, ce qui étonna tout le monde et surtout le malade et les médecins aussi, qui lui ont remis ce soulagement après le solstice, duquel le temps est venu ; sauf à voir dorénavant l’accomplissement de leur prophétie. Je veux eroire pour les obliger et lui aussi qu’il sera guéri dans le carême prochain, à mesure que la douce saison se rapprochera de nous. £t hanc gratiam debebit vernæ tempestatr, laquelle y aura plus de crédit que n'y ont de pouvoir les remèdes mystiques des médecins chimiques, empiriques, charlatans suivant la cour, qui font bien voir en cet individu et par cet exemple très singulier que leurs prétendus secrets ne valent pas mieux que notre méthode vulgaire. Mais ils ont bonne raison de faire ainsi à la cour, où le monde veut être trompé; c'est en ce pays-là que les borgnes sont rois parmi tant d'aveugles. |

Depuis le coup de pistolet tiré sur M. Joli, le parlement s’est assemblé plusieurs fois, et même les deux princes du sang s’y sont trouvés. On a fait des informations de ce fait par les-

quelles M. le marquis de la Boulaye est.accusé d’avoir voulu ce même samedi porter le peuple à une sédition. MM. de Beaufort et le coadjuteur y trempent aussi; mais néanmoins ils se trouvent auxdites assemblées aussi bien que plusieurs autres. Le mercredi 22 de décembre, la cour ne leva point, et furent tous à l'assemblée depuis sept heures du matin jusqu'au soir. On dit que c’est un prétexte des mazarins inventé par le premier président, afin d'empêcher que les gens de bien, bons et légitimes frondeurs , ne puissent parler ni faire rien délibérer en faveur de ceux de Bordeaux, quibus singulis opto robur et constantiam. Je vous baise très humblement les mains de tout mon cœur, et vous souhaite longue et heureuse vie, en vous requérant de la conservation de vos bornes grâces et amitié toute l’année prochaine, et moi je serai en récompense, monsieur, votre très humble, etc.

Comme j'étois après à fermer cette lettre, j'apprends avec grande joie que le parlement de Toulouse a donné arrêt d'union avec et pour ceux de Bordeaux, dont je suis ravi. Utinam non sit falsum ! Adieu, monsieur, etc. :

De Paris, ce 24 de décembre 1649.

LETTRE CCXX. — Au meme.

Je vous envoyai ma dernière le vendredi 24 de décembre, avec une autre pour votre collègue, M. Garnier, que je ne doute point que n'ayez reçue. J'ai vu ici quelques lettres françoises sur le fait de M. Gassendi, dont il y en a une de Morin, professeur royal en mathématiques , qui demeure ici au faubourg de Saint-Marceau ; l’autre est de M. Neuré, la troisième est de M. Baranci.

L'Université de Paris a fait une grande et irréparable perte depuis huit jours , par la mort de M. de Chevreil ; principal du collége de Harcourt et procureur fiscal de l'Université.

LETTRES DE GUI PATIN. b09

Il avoit longtemps régenté en philosophie, étoit Normand, fort accort et fort savant, mais extrêmement entendu. dans la chicane des affaires, des droits et des revenus de l’Université, en quoi elle a fait une grande perte en sa personne. Commé il étoit menacé de maladie il y a déjà longtemps, il s’étoit préparé à la mort, et pour cet effet il se dépêchoit de mettre en lumière un beau cours de philosophie qu’il avoit autrefois enseigné, et auquel, pour le polir, il a travaillé depuis trente ans , et n’a eu que ce regret en mourant de ne point voir ce sien livre en lumière, qui est sur la presse. "

Enfin, j'ai reçu votre belle et bonne lettre, fort désirée et avidement attendue, le 5 de janvier, et vous puis jurer qu'il n’y a point eu ici de vin d'Espagne si agréable en toute la fête des Rois que m'a été la lecture d'icelle; elle m'a réjoui, elle m'a consolé, elle m'a instruit et enseigné, de sorte que j'en suis content de toutes parts. Pour y répondre, je vous dirai que je suis bien aise de savoir que vous êtes né l’an 1609, qui est une année Que j'ai toujours considérée comme fatale, car en icelle mourut un des grands et savants hommes qui fut jamais , Joseph Scaliger, à Leyden, âgé de soixante-neuf ans, le 18 de janvier, la veille d’une éclipse. M. Miron, lieutenant civil et prévôt des marchands, que l'on nommoit ici le père du peuple, mourut aussi le 4 juin. M. André Du Laurens, premier médecin de Henri IV, le 16 d'août, comme aussi M. Jean Martin, ancien médecin de Paris, de grande réputation aussi bien que de grand mérite. C'est celui qui a commenté l’Hippocrate, de Morbis internis, et de Aere, Locis et Aquis, tous deux in-quarto. il est vrai que cette même Annéeil mourut iciun méchant pendard de charlatan, qui en a bien tué durant sa vie, et après sa mort, par les malheureux écrits qu’ils nous a laissés sous son nom, qu'il a fait faire par d’autres médecins et chimistes de çà et de là: c'est Josephus Quercetanus , qui se fai soit nommer à Paris le sieur de la Violette (1), lequel étoit un

(4) Joseph Duchesne, dit Quercetanus, sieur de la Violette, reçu

grand charlatan, un grand ivrogne et un frane ignorant, qui ne savoit rien en latin, et qui, n'étant de son premier métier que garçon chirurgien du pays d'Armagnac, qui est un pau vre pays, passa à Paris, et particulièpement à La cour, pour un grand médecin, parce qu'il avoit appris quelque chose de la chimie en Allemagne. Je ne vous dirai rien de ce monstre davantage: il y en a bien encore à dire, mais vous en savez peut-être encore plue que moi. Le meilleur chimiste , c'est-àdire le moins méchant, n’a guère fait de bien au monde , et celui-là y a fait beaucoup de mal, aussi bien que ceux qui l'ont suivi et imité, Si bien qu'en une même année voilà quatre grands médecins de morts et ua charlatan, mais en récompense un honnête homme né à Lyon à même temps; sic volvuntur rerum vices et fata : le bien et le mal sont mélés en la vie. Medio de fonte leporum, surgit amari aliquid , quod in ipsis faucibus angat, mais Dieu soit loué. À celui qui est né l'an 1699 et à tout ce qui lui appartient, je souhaite plaine santé, et contentement entier toute l’année présente.

Pour la part de M. Volcamer, je vous la recommande. Je suis bien aise que vous soyez content de la thèse de mon fils; aussi le suis-je de lui, puisqu'il en a contenté nos compagnops. Je vous remercie du passage que vous m'avez indiqué dans £Zacutus , que je savois bien , comme aussi celui de Job, dans mon Pineda , qui y étoit bien marqué. Fabjus Pacius in tract. de illa lue, qui legitur post. comment. in lib," 1, meth.med., a été de même avis ; mais il y a bien des passages dans les anoiens qui n'ont point été cités par ces messieurs, dont on pourroit prouver la même chose, de Xénophon , Cieéron , Apulée et autres. Feu Simon Piëètre, frère aîné de Nieoles Piètre, deux hommes incomparables, disoit que devant Charles VIIE, en Franca, les vérolés étaient confondus avec les ladres, d'où

docteur en médecine à Bâle en 1673 , mort à Paris en 1609, a joui dans un temps d’une réputation que la postérité n'a pas confirmée. Haller l'appelle Vanus homo et jactator, ou hien indactus homo. (R. P.'

provenoit si grand nombre de ladres putatifs at tant de léproseries , lesquelles sont aujourd'hui Ja plupart vides.

Je n’ai su trouver dans le livre, quæ ex quibus, Rod. Castren sis, ce que me mandez de Job, qua j'avois pourtant dans mon Pineda tout marqué, il y a plus de dix-huit ans. Je fais grand état de ce Rod. Castrensis, il étoit savant. J'ai ce petit traité-là de votre libéralité ; je l’avois déjà d'Italie avec deux autres; depuis j'en ai quelque in-folio : mais il me semble partout fort savant et fort raisonnable, Je vous remercie de vos beaux vers pour étrennes; je tâcherai quelque jour da vous les rendre”en quelque pareille occasion, que je médite et minute. Mais le nombre d'iceux est fort imparfait : il n’y en a qu'onze, tâchez d'y en ajouter encore un pour faire la douzaine, ou deux pour faire le demi-quarteron , et puis après on dira : numero deus impari. gaudet. En ce distique futur parlez-y de livres et de maladies, ou de la chimie, et de la forfanterie arabesque , des apothicaires, la plupart desquels ne valent rien. Je suis bien aise de savoir que M. Henri a menti sur le livre de M. Gassendi; mais ce n’est point la première fois, je l'ai bien vu mentir en d’autres occasions, qui ad pauca respictunt, facile decipiuntur, et principalement lorsque swfor ultra crepidam. Je sais bien qui étoit Tycho Brahé ; M. le président de Thou lui a fait un bel éloge ; je serais ravi de voir sa vie décrite par le bon M. Gassendi. C'est lui qui, au traité qu'il a fait de la comète de l'an 1574, laquelle disparut à le mort du roi Charles IX (Charles de Valois va chasser l'idole), après avoir duré depuis le massacre de la Saint-Barthélemy, a dit qu'en vertu de cette étoile vers le nord, dans la Finlande, naîtroit un prince qui ébranleroit l'Allemagne, et lequel enfin disparoïtroit l’an 1632. Ne voilà pas le roi de Suède qui éloit néen ce duché, et qui est mort l’an 16321 M. Duprat m'avoit salué sur le Pont-Neuf, et m'avoit dit qu'il me viendroit voir. Le même jour que je reçus la vôtre, j'appris d'un homme qui vint céans où il étoit logé; je lui mandai que je ne manquerois point de le visiter dès que j’aurois la liberté de che-

miner : je gardois alors la chambre pour une douleur que j'avois au genou d’une chute que je fis malheureusement le 28 décembre. Je suis pourtant sorti tous les jours à cheval, hormis deux jours (1). Dès le londemain, jour des Rois, assez matin , il me vint saluer , et entre plusieurs discours, il m'apprit que vous lui aviez montré toutes mes lettres. Je reconnus par là qu'il falloit qu'il fût bien au rang de vos bons amis. Mais dites-moi tout de bon, n’avez-vous point de honte de garder ces misérables paperasses? Je vous conseille, et me croirez si vous voulez m'obliger , d'en faire un beau sacrifice à Vulcain : cela ne mérite ni d'être gardé ri d'être montré, Il est vrai que je garde toutes les vôtres, mais c'est pour leur politesse, et afin que mes enfants sachent après moi l'obligation que je vous ai, et combien je fais état de votre amitié singulière (2). 11 m’a dit que M. Hervart, nonobstant la dame ré

formation, espère encore de devenir intendant des finances. Enfin quelqu'un arrivant céans, il s’en alla ; je lui ai prêté Anthropographiem Riolani, in-folio. M. Duryerest un pur menteur, je ne l'ai ni vu ni cherché, je n’en ai pas le loisir. Dès que j'en ai quelque peu et que je sais quelque chose, je vous écris. Brülez mes lettres quand vous voudrez, mais je vous y ai dit purement la vérité. Je ne sais si M. de Sorbière se défioit de lui; mais il me mandoit qu’il me prioit de le bien entretenir, et de reconnoître l'esprit et la capacité du personnage (neque mihi tamen arrogo ut possim prestare), et surtout jusqu'où pouvoit aller sa bonne pratique; ce que peut-être M. Duryer esquiva à escient, car il m'envoya ladite lettre de M. de Sorbière céans par un Suédois, nommé Schaller, écolier en médecine, avec défense de me dire où il étoit logé, d'autant que je m'offris de l’aller visiter, mais qu'il viendroit lui-même céans; et trois jours après il me manda que nous

(1) Nous avons déjà remarqué qu’à cette époque les médecins faisaient leurs visites à cheval ou sur une mule. !l en était de même des magistrats qui se rendaient au palais. (R.P.)

(2) Voyez à ce sujet la note sur Charles et Jacques Spon, t I,p. 274.

nous verrions à son retour de Languedoc, et qu'il étoit parti : Dieu le conduise ! S'il revient, et que je le puisse voir, je lui tâterai finement le pouls. Les messieurs de cour s’imaginent qu'il leur est permis de mentir, et que nous autres gens de bien, nous ne voudrions ni n’oserions pas : discedat ab aula qui volet esse pius. Si M. Duryer ne savoit que mentir et la circulation du sang, il ne savoit que deux choses, dont je hais fort la première , et ne me soucie guère de la seconde, quidquid dixerit noster Anthropographus. S'il revient, je le mènerai par d’autres chemins plus importants en la bonne médecine que la prétendue circulation. Le docteur Bourdelot est aussi de genere hoc. Il ment presque autant qu’il parle, et quand il peut, il trompe sesmalades aussi. Il s’est ici vanté en de bonnes maisons qu'il étoit l'inventeur de la circulation du sang, et que ses compagnons faisoient tout ce qu'ils pouvoient pour lui en ôter le nom. Il est courtisan à yeux enfoncés, grand valet d’apothicaires et de toute la forfanterie arabesque ; menteur effroyable, joueur et pipeur. Il a été garçon apothicaire, in tonstrina.paterna educatus : il a été plusieurs ans en ftalie. À quoi peut être bon cet homme ? J?em magnam præstat si bonus esse potest. Ce que je ne dis point de lui par principe de médisance, mais de pure vérité et de solo impulsu , que je désire que vous sachiez par mon organe la vérité de cet homme, qui magis est mihi notus quam tibi (1). J'avois grand regret que les deux portraits de Salmasius et Grotius fussent perdus ; je vous assure que ce sont les deux miens , et qu’on n’en trouve ici nulle part à racheter. Le premier des deux m'a coûté 20 sols et l’autre 10, mais je voulois que vous les eussiez. J'ai vu et entretenu les deux originaux , et me réservois d'en faire

(1) Le portrait n’est pas flatté à beaucoup près, cependant il y a du vrai. Bourdelot, ou plutôt Pierre Michon, ce fut là son vrainom , était de ces gens qui ne connaissent qu'une chose : faire son chemin et s'enrichir. Rusé , adroit, se faisant tout à tous, il avait cette dextérité prudente, ce cynique dédain des principes, qui est au fond toute la morale du monde. Ses flatteries à la reine Christine, près de laquelle

venir de Hollande deux autres copies. Je ne sais ce qu'est devenu M. Sauvageun depuis le mois d'août; ce n'est point lui quèa eu l'invention de faire traduire le Médecin charitable, c'est Vlac même, qui en a payé la traduction et l'impression, et qui depuis l’a envoyée tout entièreen Hollande, à ce qu'il m'a dit lui-même. Turquet et Rivière sont deux dangereux auteurs en matière d'antimoine , et peut-être en tout le reste de la médecine : Stibio numquam utor, Dieu merci, ni M. Nic Piètre, quo nomine et aliis multis, ejus manibus bene precor. Mais j'en vois ici très souvent d'horribles et pernicieux effets, même de la main des maîtres, principalement depuis cinq ans que les charlatans en ont eu l’audace ouverte et l'effronterie entière, summo duce archiatron comite, lequel confesse bien, avecles médecins de Paris, que c'est un poison s'il n'est préparé à sa mode, qui est secrefum secrefissimmum el arcañum non revelandum ; et néanmoins le sien tue comme celui des autres, et n'en a point de meilleure préparation.

Le vin émétique pour l'ordinaire n'est ici que l’infusion du crocus metalilorum dans du vin blanc. Pour le gobelet d’antimoine , il y a plus de vingt ans que j'en ai vu ici, et même feu M. Guenaut en avoit un, dont il se servoit quelquefois aussi ; il en est mort à la fin, et de la main propre de son cher oncle , qui ipsi miht narravit , et qui en a bien tué d'autres à l’imitation et à l'exemple de son fortuné ami l’archiàtre. Votre M. L. de Serres est un pauvre homme; sa première traduction de la Pharmacie de J. Renou me le fit bien connoi-

il jouait parfaitement la mimique de l’euthousiasme et de l'admiration, ses querelles avec le savant Meïbomius, pour un chant grec, qui rendit ce dernier complétement ridicule, lui acquirent de la vogue en France et un bon bénéfice , car il était médecin et abbé. Du reste , Bourdelot n'a rien laissé d’important dans la science. El naquit à Sens en 1610, et comme son père était un petit chirurgien, il fut élevé, dit dédaigneusement Gui Patin, tn tonstrind paternd. Il mourut à Paris en 108$, par l'imprudence de son valet qui mit une forte dose d'opium dans un pot de conserve de roses dont son maître faisait usage. (R. P.)

tre , il y a vingt-six ans, et tous ces traducteurs de gros livres d'autrui ne peuvent pas être de grands personnages , de s’étonner de si peu de chose que d'un gobelet ; il faut bien autre chose que cela pour être bon médecin. Son antimoine cru et son zeste de noix sentent bien l'ignorance aussi bien que la charlatanerie ; Dieu nous garde de tous les deux !

Quand notre ami, M. Gras, sera de retour, je vous prie de ne point oublier de lui faire mes très humbles recommandations , et à M. Falconet aussi, auquel je vous prie de dire que je le remercie de ses fromages , et de tout autre présent, hormis des Îîvres, desquels je lui suis déjà bien obligé: Aristippus semper nummos, Plato simper libros. M. Mauger a entendu vos compliments, est parti pour Beauvais, jussu parentis, aujourd'hui, 8 de janvier, et quand il s’en reviendra, lui-même en désespère, voyant l'obstination de son père à ne lui point donner de quoi être médecin de Paris. On dit que les figures anatomiques de Hollande au livre de M. Riolan sont celles qui ont servi à la réimpression de Veslingius, à Amsterdam. L'auteur est fort fAché de l’un et de l’autre, mais il ne le peut empêcher. Pour les #émotires de M.de Sully, jem'en vais y travailler; je vous en enverrai un exemplaire pour vous et autant à M. Falconet; vous m'obligerez de le lui dire de ma part. Je doute fort de l'union du parlement de Bordeaux avec Toulouse , vu que le bruit n’en a pas continué, et que nous n’en voyons aucun effet : je pense qu'on veut ennuyer les Bordelois par la longueur de la guerre qu’on leur laisse sur les bras. Malheureuse politique cardinalesque , que tu coûtes cher à la France !

Quand je parle contre les cardiaques à M. Garnier, je combats véritablement une erreur, mais ce n'est pas assez; c’est qu'après avoir parlé pour iceux, il me dit en riant qu'encore faut-il en ordonner, quand ce ne seroit que pour faire plaisir aux apothicaires. Ce premier est une erreur en science, et l'autre en conscience : c’est pécher in w/roque , et il me semble qu'un médecin ne doit jamais faillir ni en l’un ni en l’autre

s’il se peut (1). Il fera comme il l'entendra, et moi je ferai du mieux que je pourrai; mais je ne fais rien que par devoir, et ne me laisse emporter ni à grâce, ni à faveur pour personne. Les apothicaires ont assez gâté le métier et se sont assez donné de crédit et de réputation dans les familles par leurs fourberies , sans que les médecins contribuent du leur à les y avancer davantage, et même aux dépens de leur conscience propre et de l’honneur de leur profession. Joint que les malades n'en sont pas si fidèlement traités, vu qu'il n’y a rien chez les malades que les apothicaires haïssent tant que le cf, futo et jcuundè, tant recommandé par Celse et par Galien ; joint même que quand je me mélerai de couper des boürses , je ne les délivrerai point étant coupées , ni ne les baiïllerai point en garde aux apothicaires, quorum nomen, artes et imposturæ ,

| æque mihi sunt odiosæ. Cela doit être fort honteux à un hon-

nête homme en notre profession , cum ejusmodi hominum genere , gallinam deprædari , aux dépens des pauvres malades

| qui se fient à nous, et qui n’attendent du secours que de notre

fidélité. Sed famen finis sit ineptiarum. Après cela, je vous donne le bonjour, en vous souhaitant toute sorte de félicité pour toute l'année ; je vous proteste que je serai toute ma vie, velis , nolis, monsieur, votre très humble , etc.

De Paris, ce 8 janvier 1650.

LETTRE CCXXI — Au même.

Pour répondre à celle que M. Duprat m'a aujourd'hui délivrée de votre part, je vous dirai que bien loin que vous

(1) Voilà le vrai médecin, tel que l’a dépeint Hippocrate, le vir bonus medendi peritus, qui n’a qu'un but, guérir ou soulager, faire son devoir, remplir sa tâche, puis mourir l’âme en paix et la conscience pure. (R. P.)

m'ayez aucune obligation, au contraire je me tiens très particulièrement obligé à votre bonté et à votre amitié de me procurer la connoissance de tant d'honnètes gens comme vous faites, mais particulièrement de M. Duprat, qui est un excellent homme et digne de toute sorte de faveur.

Vous avez fait une belle remarque sur le passage de Celse, qui est une expérience particulière qu'il aura prise de quelques médecins, car pour lui il n’avoit jamais exercé la médecine, C'est que quelque médecin a remarqué que ceux qui avoient été mordus du scorpion en étoient heureusement échappés avec la seule saignée sans l'application d'aucun topique alexipharmaque, parce que la nature, déchargée et sou-

lagée par la saignée, avoit surmonté plus facilement le reste

du mal, ou peut-être que ce scorpion n'avoit point de venin, comme il arrive fort souvent à Rome et ailleurs. Peut-être aussi que l'application de ces contre-venins dans ces sortes de plaies n'est pas si nécessaire et si assurée que quelques uns se le persuadent. Quoi qu'il en soit, il semble que la thériaque n’a été inventée que pour remédier aux morsures des bêtes dont le venin est froid; elle est trop chaude pour un venin chaud , et même j'aurois de la peine à m'y fier. Galien n’a jamais loué la thériaque qu'en ce premier cas-là, hormis qu’il s’est quelquefois servi de la nouvelle comme d’un narcotique. J'excepte de ses œuvres le traité de Theriaca ad Pisonem et ad Pamphilianum , qui ne sont non plus de lui que je suis le roi Numa. La réputation de la thériaque est sans effet et sans fondement; elle ne vient que des apothicaires, qui font ce qu’ils peuvent afin de persuader au peuple l'usage des compositions et d'ôter s'ils pouvoient lu connoissance et l'usage des remèdes simples qui sont bien les plus sûrs et les plus naturels. Si j'avois été mordu d'un animal venimeux, je ne m'en fierois pas à la thériaque ni à aucun cardiaque externe ni interne des boutiques. Je me ferois profondément scarifier la plaie et y appliquerois des attractifs puissants, et je ne me ferois saigner que pour la douleur, la fièvre ou la

pléthore. Mais par bonheur notre France n’a guère de ces animaux venimeux. En récompense nous avons des favoris italiens, des partisans, force charlatans et force antimoine; ne voilà-t-il pas assez de maux domestiques sans avoir encore des serpents et des scorpions, comme en Italie? quoique M. Naudé m'ait assuré qu'il n’y a point vu tant de serpents venimeux comme l’on dit. En échange ils ont la signora Olympia, force principiots affamés qui sont comme autant de tyrans, force bandits et autres pestes du genre humain.

Mon beau-père a pensé mourir ce dernier mois de janvier, mais il a encore obtenu quelque terme de la parque. En cette dernière attaque il a été saigné huit fois des bras, et chaque fois je. lui en ai fait tirer neuf onces, quoiqu'il ait quatrevingts ans; c'est un homme gras et replet. Il avoit une inflammation de poumon avec délire, et outre cela il a la pierre dans les reins et dans lé vessie, Après les saignées, je l'ai purgé quatre bonnes fois avec du séné et du sirop de roses pâles, dont il a été si merveilleusement soulagé que cela tient du miracle, et il semble qu'il est rajeuni. Bien des gens auroient peine à croire cela et croiroient plutôt quelque fable d'un julep cordial. Il m’en témoigne bien du contentement ; mais quoiqu'il soit fort riche, il ne donne rien non plus qu'une statue. La vieillesse et l'avarice sont toujours de bonne intelhgence: ces gens-là ressemblent à des cochons qui laissent tout en mourant et qui ne sont bons qu'après leur mort, car ils ne font aucun bien pendant leur vie. Il faut avoir patience, je ne laisserai pas d’avoir grand soin de lui. Dieu m'a donné le moyen de me passer du bien d'autrui et de vivre content jusqu'ici sans avoir jamais pensé à mal ; il ne m’ennuiera jamais de sa longue vie. Je suis votre, etc. :

De Paris, le 4 février 18%0.

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LETTRE CCXXIL. — Au même,

Je vous dirai que le 23 mars, mourut ici un professeur du roi nommé Pétrus Montmaur; c'étoit un très savant homme en grec et en latin, præsertim in lectione poetarum. Il avoit une mémoire prodigieuse, débitoit plaisamment et agréablement de belles et bonnes choses partout où il se trouvoit, non sine jactantia et interdum mendacio, ce qui l’avoit fait passer ici pour un grand emballeur, et même ante aliquot annos , on fit plusieurs vers contre lui sous le nom de Mamerra. Il savoit et connoissoit toutes les bonnes tables de Paris , desquelles ou de la plupart il avoit été chassé comme un parasite, non sine dedecore et infamia. I avoit été autrefois jésuite, d’où il fut chassé pour quelque fausseté qu'il avoit mise et fabriquée en quelques lettres : il étoit natif du vicomté de Turenne. C'étoit un grand corps d'homme, grand vanteur et grand mazarin, vir malorum artium et malarum partium (1).

Ce même jour, 23 de mars, madame de Bouillon, qui étoit ici gardée dans sa propre maison par M. de Carnavalet, lieutenant des gardes , trouva moyen de s'échapper et de se sau-

(4) Pierre de Montmaur , né à Bétaille, arrondissement de Gourdon (Lot), en 1578; célèbre parasite , que son esprit, ses bons mots, son appétit et le ridicule dont il fut couvert par ses contemporains ont immortalisé, C'est de lui que Boileau a dit :

Savant eu ce métier, si cher aux beaux esprits, Dont Montmaur antrefois fit lecon dans Paris ;

et, depuis, Colnet, dans son poëme, l'Art de diner en ville :

Toi qui dans un seul jour dinais souvent trois fois, O mon maitre! 6 Montmaur! daigne écouter ma voix.

Admis à la table des personnes les plus considérables, il amnsait par ses ingénieuses réparties. Il disait souvent : Qu'on me fournisse les viandes, je fournirai le sel. Un jour, on lui fit des reproches sur son pen

ver. M. le duc d'Orléans a fait mettre en prison ledit de Carnavalet. Pour ladite dame, on ne sait pas encore quel chemin elle aura pris, ou si elle sera allée chercher son mari en Limousin, ou si elle demeurera cachée quelque part en cefte ville.

On a trouvé chez l'abbé Mondin, après sa mort, pour 1,500,000 florins de bagues, joyaux, diamants , perles, etc., qu'il tenoit en gage de la reine, du Mazarin et de la duchesse de Savoie. On dit qu'il est mort de regret que ledit Mazarin ne lui vouloit point faire raison d’une somme de 50,000 écus qu'il lui avoit prêtée. On cherche maintenant de l'argent nouveau sur ces mêmes joyaux, afin d’avoir de quoi contenter les Suisses qui veulent avoir de l'argent, ou s’en retourner. L'abbé de la Rivière, qui étoit en sa belle maison de Petit- Bourg , à cinq lieues d'ici, a eu le vent qu’on le vouloit envoyer plus loin, sur quoi lui-même s’est retiré à une de ses abbayes, qui est Saint-Benoît-sur-Loire, autrement dit Fleuri: Floriacum sive cænobium floriacense. On parle aussi de lui ôter le cordon de l’ordre qu’il porte, cordon qui servira de corde si on ne lui fait miséricorde, car la roue à peine est-elle le prix des attentats qu’il a commis. Le Mazarin a été trompé en son calcul sur le voyage de Bourgogne : il pensoit avoir intelligence dans Bellegarde avec Saint-Micaut, qui étoit dedans ; mais le comte de Tavannes, qui tient fort pour le prince de Condé, a tout renversé et s'est rendu le maître là-dedans : si bien que le Mazarin ne sait que faire, où il doit aller, s’il doit revenir à Paris, adeo est incertus rerum suarum. S'il revient à Paris, on se moquera de lui, et sera accusé d’avoir fait faire au roi un grand voyage sans aucun profit, et même d'avoir ha-

d'exactitude à faire ses lecons : alors ils annonça par une affiche qu’il expliquerait Hésychius au Collége de France, tous les jours à sept heures du matin. Le choix d’une heure où il était presque certain de ne pas avoir d’auditeurs fut un objet de railleries de la part de ses adversaires. À. H. Sallengre a publié sous le titre de : Histoire de P. de Montmaur les différentes satires faites contre lui. (R. P.)

sardé l'autorité du roi sur des rebelles dans le royaume même, sans aucun fruit. S'il n'ose revenir à Paris, mais qu'au lieu de cela il s’en aille à Lyon avec ses nièces et son petitneveu, on dira partout qu'il veut les renvoyer en Italie, à dessein de s'y en aller par après lui-même et de se sauver par cette voie, lui étant autrement impossible d'éviter de deçà son malheur qui le talonne et le suit de près, soit dans la fin de la minorité par l'autorité du duc d'Orléans, soit dans la majorité par l'adresse de quelque petit favori qui voudra s’engraisser de ses dépouilles. On dit ici en secret que M. d'Emery, le surintendant des finances, est fort malade , qu'il est bien empiré depuis huit jours. Il est maigre, sec et tout fondu : son médecin, ou au moins celui qui en fait la fonction près de lui du mieux qu'il pent, nommé Valot, qui est la créature du premier médecin, l’a mis au lait, et n’use plus d'autre viande. Le matin il prend du lait d’ânesse, à midi du lait de vache, au soir du lait de chèvre, et entre deux du lait de femme; et à propos de ce dernier, vous souvenez-vous de quelque bon auteur qui ait fait mention de ce lait des femmes pour la guérison de quelque maladie d'importance (1)?

La cour des aides fait ici trois chambres; de ces trois on en tire douze conseillers pour les envoyer à Moulins en Bourbonnois, afin qu'ils aillent sur les lieux mêmes donner ordre que la taille-soit payée au roi, et d'empêcher les faux sauniers, dont le nombre s'est tellement accru depuis la guerre, que la gabelle n’en vaut plus rien. Un nommé Dumon et le marquis de Gerzé se sont rendus les maîtres de la citadelle de Saumur, et veulent empêcher que M. de Guitaut , capitaine des gardes de la reine, qui est celui qui a arrêté les trois princes, n’en prenne possession : pour à quoi parvenir, ils

(t) Le célèbre duc d'Albe, cel homme au cœur de bronze, étant vieux et malade, avait deux nourrices dont il suçait le lait matin et soir pour se nourrir et vivre. C'était, dit un historien, le plus singulier spectacle qui ait jamais frafpé les yeux d’un philosophe. (R.P.)

ont fait entrer dans le château de Saumur trois cents hommes tout fraîchement, pour faire tête à ceux qui entreprendront contre eux. Il y a encore du bruit à Bordeaux, par la faute de M. d'Espernon, qui semble être porté sourdement par le Masarin, afin de mater ces peuples. Je ne sais si vous avez vu, il y a tantôt huit ans, une comédie françoise nommée /'ÆEurope, que le cardinal de Richelieu fit faire et jouer aussi un peu avant sa mort. L'auteur en étoit un homme ruiné, nommé Desmarets, qui faisoit tout ce qu'il pouvoit pour plaire à ce cardinal, et auquel il s’attachoit fort afin de se remplumer. Après la mort du cardinal il passa au service de madame d’Aiguillon, laquelle lui donna enfin, pour le récompenser de toutes ses flatteries, la charge de secrétaire de général des galères, et est demeuré auprès du petit duc de Richelieu, pourvu de cette charge, et en a fait la fonction jusqu'ici. Mais madame la duchesse d’Aiguillon l’a fait arrêter prisonnier et l’a fait mettre dans un cachot bien noir, accusé et convaincu d'avoir porté son maître, âgé de dix-neuf ans, et l'avoir persuadé d'épouser, comme il a fait, la veuve de M. du Pons de Miessans, âgée de trente-deux ans; d'avoir sollicité l’affaire, avoir racheté les bans de l’archevêque de Paris, et avoir donné ordre pour le voyage qu’il fit dès le lendemain dé sa noce avec sa nouvelle femme au Havre-de-Grâre, et tout cela en cachette et sans en avoir donné avis à ladite dame d’Aiguillon, laquelle est tant plus irritée que ledit Desmarets se trouve être le cousin issu de germain de ladite nouvelle mariée. Elle l'a fait arrêter, s'est déclarée sa partie, et lui met sus plusieurs crimes. M. le prince de Conti a été malade d’une fièvre continue dans sa prison, où il a été visité par MM. Guénaut et Brayer, outre M. Dupré, qui y est enfermé et qui n’en bouge. On dit que la fièvre n’est plus continue, mais seulement double-tierce : cela ne laisse point d’être enoore assez de mal pour ce prince, qui est fort malsain, fort délicat et mal conformé, vu qu'il a toujours de reste une méchante toux et une difficuité de respirer. Û

L'abbé Mondin est mort sur la paroisse de Saint-Eustache : les chanoines l'ont voulu avoir pour l’enterrer, en tant que leur compagnon, à Notre-Dame; le curé de la paroisse s’y est opposé et l'a voulu avoir aussi. Son corps a été porté en dépôt dans une cave à Saint-Eustache : acriter undique certatum est in senatu. Arrêt s'est ensuivi par lequel les chanoines de Notre- Dame ont été déboutés de leur prétention qui n'’alloit qu’à leur intérêt, savoir, des frais funéraux qui sont fort grands parmi eux, et de la sonnerie de leurs grosses cloches, pour laquelle seule trois cents florins se lèvent sur le bien du défunt. Quand on voulut enlever le corps pour le porter en l'église, une autre sorte de gens se trouvèrent là qui voulurent l'empêcher et s’y opposer; c’étoient les créanciers de cet abbé qui demandoient assurance de ce qui leur étoit dù. Ce malheureux abbé qui n’étoit qu'un courtier de perles et de diamants, et le proxénéte du Mazarin en trafic de cette nature, avoit attrapé quarante mille livres de rentes en bénéfices bons et certains, et néanmoins il se trouve qu'il doit cent mille livres à des créanciers de famille, sans parler des grosses atfaires dans lesquelles il est impliqué pour le Masarin. Il faut que ces prêtres soient merveilleusement débordés et déréglés en leur vie, d'avoir tant de biens, de beaux revenus, et néanmoins être si fort endettés et obérés au temps de leur mort : wo pofissimum deberent sapere , nec quemquam fallere. Le professeur grec Pierre Montmaur , qui étoit un grand h4bleur , vivoit presque de la même façon, car il devoit beaucoup aussi, et néanmoins il avoit beaucoup d'argent comptant qu'il avoit laissé en dépôt entre les mains de quelques honnêtes gens qui l'aimoient, et entre autres entre les mains de M. de Morangis, conseiller d’État, frère de M. le président Barilion.

M. de Châteauneuf promet de touf régler tant qu'il pourra, d'empêcher qu'on ne contrevienne à la déclaration du mois d'octobre 1548, de ne retenir au conseil du roi que ce qui doit ÿ être retenu, ne point aigrir ni mécontenter le parlement, qu’il semble que la cour veuille flatter ; et même il a demandé

à un conseillér une liste des causes qui doivent être renvoyées au parlement. Il s'en va aussi régler les séances de MM. les conseillers d’État, et en retrancher le grand nombre, que la reine depuis sa régence a merveilleusement multiplié, n'ayant pu avoir cette vertu de Plutarque de refuser hardiment.

. Un des premiers hommes de Paris, qui n'est point frondeur et qui n’oseroit l'être, étant âttaché à l'autre parti par les grandes sommes d'argent qu'il a prêtées au roi, m'a dit aujourd'hui que le malheur suit le conseil du roi et toutes les grandes délibérations qui # y prennent ; que la guerre ne leur réussit point, combien que l'Espagnol soit très foibles que l’'emprisonnement de MM. de Blancmesnil et de Broussel leur a tourné tout au rebours, et a produit un effet tout contraire à ce qu'ils en avoient espéré, savoir, la déclaration de six semaines après, qui est le palladium de Paris et de toute la France , par laquelle déclaration ils sont bridés de telle sorte que manifestement ils n'en sont point à leur aise; que le blocus de Paris qui avoit été entrepris en intention de casser cette déclaration , d'attraper lesdits MM. de Blancmesnil et de Broussel , et environ encore quarante autres officiers du parlement, tant présidents que conseillers, de rétablir les partisans, mettre Paris à la taille, lever à l'instant sur Paris six millions d'argent comptant , bref de trouver de l'argent présent, n'avoit tout au contraire rien causé que de la misère et de la pauvreté à la reine, d'autant que la moitié de la France avoit pris les armes , et s'étoit mise en état de payer beaucoup moins que par ci-devant, ce que l'expérience rend tout évident, en ce que la cour est à toute heure en nécessité, et qu'ils ne peuvent avoir de l'argent de nulle part; que l'emprisonnement des trois princes est de même nature que ces autres affaires; que les espérances de la reine et du Mazarin alloient encore au rebours, que la Bourgogne, Bellegarde et le maréchal de Turenne les empéchoient bien plus qu'ils n’avoient pensé, faute d'y avoir prévu de bonne heure ; qu’ils n’étoient point en état d'en venir à bout, et qu'un empéchement levé

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