‹ Lettres de Gustave Flaubert à George SandChapitre 11 sur 35 · Il connaît aussi que le néant ne peut rien produire · texte numérisé non relu

Il connaît aussi que le néant ne peut rien produire

3. Il suit de là que quelque être a existé de toute éternité.

4. Cet être éternel, principe de tous les êtres, est tout-puissant.

1 Locke, liv. î . ch. m. ot liv. îv, ch. x.

5. L'homme étant un être intelligent, l'être éternel de qui l'homme a reçu l'existence a dû être aussi souverainement sage et intelligent.

6. Il existe donc un être éternel, tout puissant, et omniscient. Cet être, on l'appelle Dieu; donc Dieu existe.

Locke prouve de la manière suivante la spiritualité de Dieu.

1 . Chaque partie ou élément de la matière ne peut constituer l'être éternel, car, dans ce cas, il n'y aurait pas un être unique, éternel, infini et pensant, mais un nombre fini d'êtres éternels, finis, et pensants, qui seraient indépendants les uns des autres, dont les forces seraient bornées et les pensées distinctes, et qui, en conséquence, ne sauraient jamais produire cet ordre , cette harmonie et cette beauté qui se remarquent dans la nature.

2. Que si on nie que chaque élément matériel pense, on fait provenir la pensée d'éléments non pensants, ce qui est absurde.

« Quant à l'existence des corps, dit Locke , outre que les sens eux-mêmes nous assurent qu'ils ne se trompent point dans leur témoignage, nous avons encore quelques autres raisons de nous confirmer dans cette assurance * .

« Premièrement il est certain que nous ne pouvons avoir des sensations ou des idées sensibles qu'u moyen de nos sens; témoins les aveugles-nés et les

4 Locke, liv. iv, ch. xi , $ 1 , 7.

sourds qui n'ont aucune idée des sons et des couleurs; en fermant les yeux, tous les objets visibles disparaissent. Secondement, les fantômes de l'imagination se distinguent très-bien des sensations. Il y a, dit-il, une grande différence entre les idées qui s'introduisent en moi par force et celles que je conserve dans ma mémoire et dont je peux me servir ou ne pas me servir à volonté. Il faut donc qu'il y ait là quelque cause extérieure dont je ne peux vaincre la puissance. Troisièmement, on peut dire que le plaisir et la douleur qui accompagnent une sensation actuelle n'accompagnent pas le retour de ces idées lorsque les objets extérieurs sont absents. Quatrièmement enfin, nos sens se rendent mutuellement témoignage sur l'existence des choses extérieures, comme, par exemple, le tact et la vue.

Locke semble cependant avoir senti que ses raisonnements en faveur de l'existence des corps n'étaient pas très-décisifs, car il ajoute : « La certitude des choses qui sont dans la nature étant une fois fondée sur le témoignage de nos sens, elle est non seulement aussi parfaite que notre nature peut le permettre, mais même que notre condition le requiert 1 : car nos facultés, n'étant pas proportionnées à toute l'étendue des êtres, ni à aucune connaissance des choses claire , parfaite > absolue et dégagée de tout doute et de toute incertitude, mais à la conservation de nos personnes, en qui elles se

1 Locjte, liv. iv. ch. xi, § 8.

trouvent telles quelles doivent être pour l'usage decelte vie, elles nous servent assez bien dans cette vue, en nous donnant seulement à connaître d'une manière certaine les choses qui sont convenables ou contraires à notre nature. »

Relativement à la certitude de nos connaissances, il convient d'observer que Locke admet la distinction entre les vérités d'expérience et les vérités métaphysiques a priori. Toutes les idées simples dérivent, selon lui, de l'expérience, mais non pas toutes les connaissances. Il y a des connaissances fondées uniquement sur la perception des rapports de nos idées abstraites, comme, par exemple, les vérités mathématiques (2 + 3 = 5; le triangle a trois angles). Ces connaissances sont d'une universalité absolue et nécessaire. Mais toutes les propositions universelles sur les substances ne jouissent pas de cette universalité absolue; elles ne s'étendent pas au-delà de l'expérience. Voici les paroles mêmes de Locke *.

« Lorsque les idées dont nous apercevons la convenance ou la disconvenance sont abstraites, notre connaissance est universelle : car ce qui est connu de ces sortes d'idées générales sera toujours véritable de chaque chose particulière où celte essence, c'est-à-dire cette idée abstraite, doit se trouver renfermée, et ce qui est une fois connu de ces idées sera continuellement et éternellement véritable.

1 Locke, iiv. iv, ch. m, § 31.

Ainsi, pour ce qui est des connaissances générales , c'est dans notre esprit que nous devons les chercher et les trouver uniquement, et ce n'est que la considération de nos propres idées qui nous les fournit.

» Tant que nous n'aurons pas des sens assez pénétrants pour nous découvrir les petites particules des corps, et pour nous donner des idées de leurs affections mécaniques, nous devons nous résoudre à ignorer leurs propriétés et la manière dont ils opèrent; et nous ne pouvons être assurés d'aucune autre chose sur leur sujet, que de ce qu'un petit nombre d'expériences peut nous en apprendre. Mais de savoir si ces expériences réussiront une autre fois, c'est de quoi nous ne pouvons pas être certains, et c'est cela qui nous empêche d'avoir une connaissance certaine des vérités universelles touchant les corps naturels; car sur cet article notre raison ne nous conduit guère au-delà des faits particuliers !,

Concluons. Selon Locke , la connaissance humaine considérée soit dans ses éléments simples, soit dans la combinaison de ces éléments formant les idées complexes des substances, a pour origine et pour fondement l'expérience. — La certitude des connaissances à l'égard des substances matérielles ne s'étend pas au-delà de l'expérience. — La certitude sur les rapports de nos idées abstraites est d'une

' Locke, liv. îv. ch. m, § 25.

universalité absolue et a son fondement à priori dans l'intellect ' .

La clarté avec laquelle Locke exposa ses idées et le soin qu'il mit à la recherche des principes de nos connaissances , répandirent rapidement sa doctrine et la firent adopter généralement. (» On peut dire, écrivait d'Alembert, que Locke créa la métaphysique à peu près comme Newton avait créé la physique Pour connaître notre âme, ses idées et ses

affections, il n'étudia point les livres, parce qu'ils l'auraient mal instruit : il se contenta de descendre profondément en lui-même; et, après s'être, pour ainsi dire, contemplé long-temps, il ne fit dans son Traité de l'entendement humain que présenter aux hommes le miroir dans lequel il s'était vu. En un mot, il réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit être en effet, la physique expérimentale de lame2.»

Mais le même d'Alembert, qui présente ici 1 Essai du philosophe anglais comme un traité complet de métaphysique, nous propose, dans ses Eléments de philosophie, un problème dont la solution fit prendre à la spéculation une route assez différente de celle de Locke , et arriver à des conclusions que ce dernier aurait peut-être désapprouvées. Cette nouvelle direction imprimée à la philosophie de Locke, à 1 e-

1 Quant à la distinction des vérités expérimentales et des vérités à priori, on peut lire le premier volume de mon Essai plùlosophique surin critique de la connaissance , ou le deuxième chapitre de mes Eléments de Logique pure.

2 Discours préliminaire de l'Encyclopédie.

poque de Condillae, n'a pas été bien observée dans son origine et dans ses résultats. Suivant Locke, les idées simples qui composent les idées complexes des corps particuliers dérivent des sens, ou, pour mieux dire, ne sont pas autre chose au fond que nos sensations mêmes. Mais les sensations sont des modifications de notre esprit. Maintenant on se demande : Comment les modifications, qui sont dans notre esprit, nous apparaissent-elles au dehors? « L'examen de l'opération de l'esprit qui consiste à passer de nos sensations aux objets extérieurs est évidemment le premier pas que doit faire la métaphysique *. » Locke ne s'occupa point de la solution de ce problème. Il admit comme fait primitif l'extériorité des sensations et ne chercha pas à l'expliquer. Les odeurs, les sons, les saveurs, les couleurs, le chaud, le froid sont dans l'âme; et cependant toutes ces choses nous paraissent être dans les corps; comment se produit cette apparence? Locke, je le répète, n'essaie pas de l'expliquer.

En outre, les idées complexes des corps ne sont autre chose que certaines collections de nos sensations. Pour que ces idées se produisent, il faut 1° que l'âme rapporte au dehors ses propres sensations; 2° qu'elle combine et réunisse ces sensations. Les sens nous procurent diverses sensations, mais celles-ci paraissent à l'âme distinctes et séparées

1 D'Alemberl. Éléments de phNosophie, § k.

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l'une de l'autre. Si, par exemple, je prends dans la main une boule de neige, j'éprouve en même temps trois sensations distinctes, celle de froid, celle de résistance et celle de poids. Ces trois sensations sont dans mon esprit séparées l'une de l'autre, et celle-ci est indépendante de celle-là. Maintenant, pour que l'idée complexe de cette boule de neige se forme , deux conditions sont nécessaires : il faut 1 ° que les trois sensations de froid , de résistance et de pesanteur, qui sont dans l'intérieur de l'âme, nous apparaissent au dehors; 2° qu'elles soient réunies ensemble dans l'idée complexe de la boule de neige. Locke, avons-nous dit, négligea la solution de ces deux problèmes, qui, pris ensemble, se réduisent à un seul , à savoir : Comment nos sensations produisent-elles les idées complexes des corps ? Locke accepta comme faits primitifs , comme données de l'expérience, et l'extériorité de nos sensations et leur combinaison dans les collections qui composent les idées complexes des corps particuliers. Il ne remonta pas au-delà de ce fait. Ce sont ses disciples qui proposèrent cette question, et c'est de là qu'on peut faire commencer l'époque de X idéologie. Dans la lettre suivante je vous exposerai la manière dont Condillac a résolu le problème.

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