COMMENT CONDILLAC A RESOLU LE NOBVEAL PROBLEME DE LA PHILOSOPHIE
Le premier ouvrage de Condillac, l'Essai sur Uorigirie des connaissances humaines, parut en 1746. Dans ce livre il n'est pas encore question du problème dont je vous ai parlé dans la précédente lettre. Condillac y adoptait simplement la doctrine de Locke. « Les sensations, dit-il, et les opérations de l'âme sont les matériaux de toutes nos connaissances; matériaux que la réflexion met en œuvre en cherchant, par des combinaisons, les rapports qu'ils renferment1. La plus légère attention doit nous faire connaître que quand nous apercevons de la lumière, des couleurs, de la solidité , ces sensations et autres semblables sont plus que suffisantes pour nous donner toutes les idées qu'on a communément des corps. En est-il, en effet, quelqu'un qui ne soit pas renfermé dans ce« premières perceptions? n'y trouve-t-on pas les idées d'étendue , de figure , de lieu , de mouvement , de repos
1 Condillac. Essai sur l'Or, des Conn. Hum. ch. i. § 5.
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et toutes celles qui dépendent de ces dernières ? Qu'on rejette donc l'hypothèse des idées innées, et qu'on suppose que Dieu ne nous donne, par exemple, que des perceptions de lumière et de couleur : les perceptions ne traceront-elles pas à nos yeux de l'étendue, des lignes et des figures 1 ?
Condillac ne s'était donc pas encore occupé de la solution du nouveau problème : Comment les sensations produisent-elles les idées complexes des corps? Le Traité des Sensations, publié en 1754, est le premier ouvrage où cet illustre philosophe 1 agite pour la première fois. Il se demande, en premier lieu, comment l'àme, qui n'a que des sensations internes, peut arriver à connaître un hors de soi, ou, ce qui revient au même, comment l'àme peut placer au dehors les sensations qui sont ses propres modifications internes; et en second lieu, comment l'àme forme la synthèse des sensations en une idée complexe d'un corps particulier quelconque.
Pour répondre à ces questions, Condillac imagina une statue complètement inanimée et insensible , à laquelle on donne à volonté tel ou tel sens.
Réduite au seul sens de l'odorat, cette statue ne pouvait, selon le philosophe français, connaître aucun objet extérieur; si vous approchez du nez de la statue une rose, elle aura la sensation de l'odeur de rose , elle se croira cette odeur même et elle ne per-
J Essai sur l'orig. des Gonn. Iluin. ch. n. S 0.
COWDILLAC. M
cevra aucun objet extérieur et étendu. Les sensations des odeurs, conclut Condillac, ne peuvent donner à l'âme que le sentiment d'elle-même, sans lui rien manifester du monde des corps.
Lorsque l'oreille de la statue sera frappée du son d^un corps sonore, elle deviendra la sensation même qu'elle éprouve. « Ainsi nous la transformerons en un bruit, un son, une symphonie, car elle ne soupçonne pas qu'il existe autre chose qu'elle. L'ouïe ne lui donne l'idée d'aucun objet situé à une certaine distance. La proximité ou l'éloignement des corps sonores ne produit à son égard qu'un son plus fort ou plus faible; elle en sent seulement plus ou moins son existence 1 : »
» Dès que ces sens, pris séparément, ne donnent pas à notre statue l'idée de quelque chose d'extérieur, ils ne la lui donneront pas davantage après leur réunion. Elle ne soupçonnera pas qu'elle ait deux organes différents; si même au premier moment de son existence elle entend des sons et sent des odeurs, elle ne saura pas encore distinguer en elle deux manières d'être. Les sons et les odeurs se confondront comme s'ils n'étaient qu'une modification simple 2. »
La bouche de la statue est aux saveurs ce qu'est le nez aux odeurs, et l'oreille aux sons. Les saveurs sont des modifications internes et incapables de la
1 Traite; des sensations , part. 1", ch. vin , S *■ — 2 Ibid. cb. ix §1,2.
conduire au dehors. Plusieurs saveurs réunies lui paraîtront une saveur unique , et elle ne les distinguera pas.
» Mais si l'odorat et l'ouïe ne donnent aucune idée des objets extérieurs , c'est que, par eux-mêmes bornés à modifier l'âme, ils ne lui montrent rien au dehors. Il en est de même de la vue. L'extrémité du rayon qui frappe la rétine produit une sensation ; mais cette sensation ne se rapporte pas d'ellemême à l'autre extrémité du rayon; elle reste dans l'œil , elle ne s'étend point au-delà, et l'œil est alors dans le même cas qu'une main qui, au premier moment qu'elle toucherait , saisirait le bout d'un bâton. Il est évident que cette main ne connaîtrait que le bout qu'elle tiendrait l. » Les sensations de la lumière et des couleurs sont donc de pures modifications internes qui ne donnent à 1 ame que le sentiment d'elle-même et ne peuvent lui rien révéler du dehors.
Il ne reste maintenant à examiner que les sensasions du toucher. Quelques-unes de ces dernières , telles que le chaud, le froid, parurent à Condillac également incapables de nous faire connaître le dehors. Mais la sensation de solidité et de résistance attira toute son attention.
Nos sensations, dit ce philosophe, ne sont autre chose que nos manières d'être. Comment donc pouvons-nous apercevoir des objets hors de nous ?
1 Extrait ruisonné du traité des sensalions, ire pari.
Il semble, en effet, que nous ne devrions apercevoir que notre âme diversement modifiée. Aucun philosophe n'a, que je sache, résolu ce problème, et d'Alembert est le premier qui l'ait nettement posé. Avec les sensations de l'odorat, de l'ouïe, du goût et de la vue, l'homme se croit odeur, son, saveur, couleur, et il n'acquiert aucune connaissance des objets extérieurs. Faisons maintenant l'analyse de la sensation du toucher. Considérons un homme au premier instant de son existence : tant qu'il restera immobile, il n'éprouvera que les sensations que l'air ambiant lui apporte; il sentira du froid, du chaud; il aura du plaisir et de la douleur. Mais toutes ces choses ne sont que ses propres modifications qui demeurent concentrées dans son âme. Il ne saura pas s'il y a autour de lui de l'air, ni s'il a un corps. L'action réciproque des parties du corps les unes sur les autres produit un sentiment qu'on peut appeler le sentiment fondamental x du toucher. Mais ce sentiment seul ne suffit pas pour nous révéler des existences externes; il ne peut donner à l'âme que le sentiment de son existence propre. Si on frappe la tête et les pieds de la statue, ces impressions modifieront le sentiment fondamental et ne produiront qu'un sentiment simple, toujours insuffisant pour faire sortir la statue d'elle-même. Mais, si par hasard la statue étend sa main et saisit, par exemple,
1 Extrait raisonné du traité des sensations, 2e part. ch. i, ? 1.
une boule de neige , alors un phénomène tout nouveau se manifeste. La statue, éprouvant un sentiment de résistance, sent aussitôt le dehors. Ce sentiment a naturellement un double rapport à l'âme qu'il modifie et à quelque chose qui est hors d'elle. On ne peut éprouver de la résistance sans sentir quelque chose qui résiste. Si la statue promène sa main sur la boule de neige , elle éprouve une continuité de résistance qui lui donne l'idée de l'étendue ; elle circonscrit dans cette étendue la sensation du froid et acquiert ainsi l'idée d'un corps particulier, c'est-à-dire d'une étendue déterminée solide et froide. Le sentiment de solidité apporté à l'âme par l'exercice actif du tact est donc, selon Condillac, le pont par lequel elle passe du dedans au dehors. C'est ce même sentiment qui lui fait distinguer son propre corps d'un corps étranger, Si la statue avec une de ses mains chaudes touche son autre main froide , elle éprouve une double sensation de solidité; elle sent quelque chose de chaud qui résiste à quelque chose de froid, et quelque chose de froid qui résiste à quelque chose de chaud; mais, en touchant la boule de neige, elle n'éprouve qu'une seule sensation; elle ne sent pas dans la boule même qui est l'objet touché , comme elle sent dans l'une et l'autre main, tant dans celle qui touche que dans celle qui est touchée. Cette double sensation est cause que l'âme regarde comme extérieur le corps de neige et comme sien le corps de ses deux mains. Nous venons de voir comment Condillac, étudiant
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les diverses sensations, a cru enfin avoir trouvé le pont qui fait passer l'âme hors d'elle dans le sentiment de solidité né de l'exercice actif du tact. Voyons maintenant la manière dont il résout le second point du problème proposé, à savoir : comment l'esprit réunit en un idée complexe les diverses sensations qui la constituent.
Lorsque le sentiment de solidité a révélé à l'âme un dehors, les autres sensations ne cessent pas pour cela d'être internes; il est donc nécessaire d'examiner comment elles deviennent aussi externes. Si la statue approche une fleur de son nez, après avoir préalablement découvert par le sentiment de solidité l'existence extérieure de la fleur, l'odeur ne laisse pas de lui paraître toujours interne. Il s'agit donc d'expliquer comment l'âme met l'odeur dans la fleur. Pareillement la sensation de blancheur de la boule de neige continue dans le même cas de paraître une simple modification spirituelle et interne ; il faut également expliquer comment l'âme place dans la neige elle-même la sensation de blancheur. Si les couleurs ne sont autre chose que de pures modifications de l'âme, si elles n'existent qu'en nous, il est nécessaire d'expliquer comment nous les jetons hors de nous et les répandons sur l'étendue des corps, de manière que l'idée détendue s'unisse tellement avec la sensation de la couleur qu'elle en devienne inséparable.
Pour expliquer ce fait étonnant, Condillac recourt au grand principe de Causalité. Si A étant
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posé B lest aussi, et si en ôtant A on ôte B, nous jugeons que A est la cause de B. La statue prend une fleur, l'approche de son nez, et la sensation d'odeur a lieu; elle éloigne la fleur, et la sensation s'affaiblit; elle la jette à une grande dislance, et la sensation disparait complètement; la statue juge que la fleur est la cause de la sensation , ou, ce qui est la même chose , que la sensation lui vient de la fleur. C'est de la même manière que la statue apprend que les sensations des sons lui viennent des corps sonores. Au premier moment où l'œil s'ouvre à la lumière, 1 àme est modifiée; les modifications sont en elle, elles ne sont ni étendues ni figurées. Nous touchons un corps coloré , puis nous le couvrons immédiatement avec la main, et la sensation de couleur s'évanouit; nous retirons la main , et la même sensation se reproduit; nous nous éloignons du corps coloré, et la sensation diminue : nous concluons que la sensation de couleur nous vient du corps.
Jusqu'ici nous n'avons pas encore le phénomène de l'extériorité des sensations. Ces jugements nous découvrent seulement la cause de ces sensations; mais on ne voit pas qu'ils aient la vertu de nous les faire apparaître au dehors. Écoutons encore Condillac. Ces jugements, en se répétant constamment, deviennent habituels et sont par conséquent extrêmement rapides; l'esprit ne remarque plus aucune succession entre les sensations et les jugements qui les suivent; les jugements s'unissent aux sensations
mêmes, les allèrent et leur impriment cette extériorité qu'elles n'ont pas naturellement. L'esprit ne se borne plus à juger que les odeurs, les sons, les couleurs lui viennent du dehors; il les sent dehors. C'est ainsi que s'opère, suivant Condillac, le phénomène dont nous parlons.
Mais nos sensations se rapportent non-seulement aux corps qui les produisent, mais encore aux organes sensoriaux sur lesquels les corps agissent. Ce phénomène s'explique également au moyen des jugements qui accompagnent les actions des sens. On remarque, par exemple, que la sensation d'odeur dépend constamment de la proximité ou de l'éloignement d'un certain corps du nez; ce qui fait juger qu'elle dépend non-seulement du corps odoriférant, mais encore de l'organe olfactif, et, au moyen de ces jugements devenus habituels et rapides, l'âme sent les odeurs dans le nez et toutes les sensations en général dans les divers organes sensoriaux.
Si nous couvrons nos yeux avec notre main, la sensation de couleur s'affaiblit ou s'évanouit entièrement; si nous retirons la main, la sensation reparaît. L'âme juge par là que la sensation dépend de l'œil, et puis, en vertu de ces jugements de plus en plus rapides, elle la rapporte à cet organe. Mais la rapporter à cet organe, dit Condillac, c'est l'étendre sur toute la surface extérieure touchée par la main. Voilà comment la modification simple de la couleur devient étendue. L'âme l'étend pareille-
nient sur la surface colorée. En effet, si on couvre avec la main une portion de cette surface, la sensation s'affaiblit, mais elle ne cesse pas complètement comme il arrive lorsqu'on couvre la surface tout entière. C'est ainsi que les jugements habituels sur les causes des sensations des couleurs donnent à ces sensations l'extériorité et l'étendue qu'elles n'ont pas naturellement.
Mallebranche, avant Condillac, avait expliqué par ces jugements l'extériorité des sensations, mais il considérait ces jugements comme naturels et involontaires. Il y a, selon lui, à distinguer quatre choses dans chaque sensation : la première est l'action du corps extérieur sur nos organes; la deuxième, la passion de l'organe sensitif; la troisième est la passion de l'àme, c'est-à-dire la sensation ; la quatrième est le jugement par lequel l'âme connaît que ce quelle sent est à la fois dans l'organe et dans l'objet extérieur. « Or, dit ce philosophe, ce jugement naturel n'est qu'une sensation ; mais cette sensation ou ce jugement naturel est presque toujours suivi d'un autre jugement libre que l'âme a pris une si grande habitude de faire qu'elle ne peut presque plus s'en empêcher 1. » — « Quand nous regardons un cube, par exemple, il est certain que tous les côtés que nous en voyons ne font presque jamais de projection ou d'image d'égale grandeur dans le fond de nos yeux; puisque l'image de chacun de ces
1 Rech. de la vérité, liv. i, <li. x, § l\.
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côtés, qui se peint sur la rétine ou nerf optique, est fort semblable à un cube peint en perspective; et, parconséquent, la sensation que nous en avons nous devrait représenter les faces du cube comme inégales, puisqu'elles sont inégales dans un cube en perspective. Cependant nous les voyons toutes égales et nous ne nous trompons point. Or, l'on pourrait dire que cela arrive par une espèce de jugement que nous faisons naturellement, savoir : que les faces du cube les plus éloignées et qui sont vues obliquement ne doivent pas former sur le fond de nos yeux des images aussi grandes que les faces qui sont plus proches. Mais comme les sens ne font que sentir, et ne jugent jamais, à proprement parler, il est certain que ce jugement naturel n'est qu'une sensation composée, laquelle par conséquent peut quelquefois être fausse. Je l'appelle composée parce qu'elle dépend de deux ou plusieurs impressions qui se font en même temps dans nos yeux. Lorsque, par exemple, je regarde un homme qui marche, il est certain qu'à proportion qu'il s'approche de moi l'image ou l'impression qui se trace de sa hauteur dans le fond de mes yeux, augmente toujours, et devient enfin double lorsqu'étant d'abord à dix pas il n'est plus ensuite qu'à cinq. Mais comme l'impression de la distance diminue dans la même proportion que l'autre augmente, je le vois toujours de la même grandeur. Ainsi la sensation que j'ai de cet homme dépend sans cesse de deux
impressions différentes, sans compter le changement de situation des yeux et le reste.
« Cependant ce qui n'est en nous que sensation pouvant être considéré, par rapport à l'auteur de la nature qui l'excite en nous, comme une espèce de jugement, je parle des sensations comme des jugements naturels, parce que cette manière de parler sert à rendre raison des choses, etc.. 1 »
Vous voyez donc, parce qui précède, que l'extériorité des sensations étant un fait, les philosophes ont cherché à l'expliquer. Mallebranche ei Condillac reconnaissent l'un et 1 autre que l'extériorité des sensations est un produit du jugement; mais le premier la rapporte à la nature et le second à l'habitude. Condillac excepte pourtant la sensation de résistance, qui aurait, selon lui , par ellemême l'extériorité. Locke, nous lavons dit déjà, admit comme fait primitif l'extériorité des sensations et leur union dans les idées complexes des corps. Condillac voulut expliquer le fait même.
Il suit de son explication que le livre de la nature se compose de la synthèse des sensations. La sensation de résistance et l'axiome de Causalité sont les principes qui déterminent la svnthése de l'entendement, lequel compose le grand livre de la nature sensible avec les caractères des sensations.
Locke admit dans l'esprit un grand nombre de facultés élémentaires, la perception, la réflexion,
1 Rech. delà vérité; liv. i. ch. vu, § h.
la mémoire, la faculté de distinguer les idées, celle de les comparer, de les composer, celle d'abstraire, et enfin la volonté et le désir. Condillac trouva ce système un peu trop compliqué, et il se proposa de tout expliquer avec un seul principe. Il concentra toutes les facultés intellectuelles dans la sensation seule. L'attention, la comparaison, le jugement, la réflexion, la volonté, le désir, etc., ne sont, selon lui, que la sensation même qui se transforme diversement. Il n'admit donc pas la doctrine de Locke qui fait provenir nos idées de deux sources : la sensation et la réflexion. Il n'en reconnaît qu'une seule, la sensation. « Si, dit-il, une multitude de sensations se font à la fois avec le même degré de vivacité ou à peu-près, l'homme n'est encore qu'un animal qui sent; mais ne laissons subsister qu'une seule sensation , ou même, sans retrancher entièrement les autres, diminuons-en seulement la force; aussitôt l'esprit est occupé plus particulièrement de la sensation qui conserve toute sa vivacité, et cette sention devient attention sans qu'il soit nécessaire de supposer rien de plus dans l'âme. Le sentiment prend le nom de sensation lorsque l'impression se fait actuellement sur les sens , et il prend celui de mémoire lorsque l'impression n'a pas lieu actuellement, mais s'est faite précédemment. La mémoire n'est donc que la sensation transformée.
» Par-là, nous sommes capables de deux attentions, dont l'une s'exerce par la mémoire et l'an-
tre par les sens. Dès qu'il y a double attention, il y a comparaison ; car, être attentif à deux idées ou les comparer c'est la même chose. Or. on ne peut les comparer sans apercevoir entre elles quelque différence ou quelque ressemblance ; et apercevoir de pareils rapports c'est juger. Les actions de comparer et déjuger ne sont donc que l'attention même. C'est ainsi que la sensation devient successivement attention, comparaison, jugement. » — « Nous sommes obligés de porter notre attention d'un objet sur l'autre, en considérant séparément leurs qualités. Après avoir, par exemple, jugé de leur couleur, nous jugeons de leur figure, pour juger ensuite de leur grandeur, etc.. L'attention ainsi conduite est comme une lumière qui se réfléchit d'un corps sur un autre pour les éclairer tous deux, et je l'appelle réflexion. La sensation, après avoir été attention, comparaison, jugement, devient donc encore la réflexion même.
m Que faisons-nous lorsque nous désirons? Nous jugeons que la jouissance d'un bien nous est nécessaire. Aussitôt notre réflexion s'en occupe uniquement. S'il est présent, nous fixons les yeux sur lui, nous tendons les bras pour le saisir. S'il est absent, l'imagination le retrace et peint vivement le désir d'en jouir, ht désir n'est donc que l'action des mêmes facultés qu'on attribue à l'entendement, et qui, étant déterminée vers un objet par l'inquiétude que cause sa privation, y détermine aussi l'action des facultés du corps. Or, du désir naissent les
passions, l'amour, la haine, l'espérance, la crainte, la volonté. Tout cela n'est encore que la sensation transformée '. »
Toutes les facultés de l'esprit se réduisent donc à la sensation; et il n'est pas nécessaire d'admettre avec Locke deux sources des idées, la sensation et la réflexion. Il n'y en a qu'une, la sensation.
Une chose remarquable dans la doctrine de Condillac, c'est la manière ingénieuse dont il déduit d'un seul sens les principales idées de la métaphysique. Il fait cette déduction en considérant la statue bornée à un seul sens. Écoutons-le : « Ainsi qu'une odeur est présente à l'odorat par l'impression d'un corps odoriférant sur l'organe même, une autre odeur est présente à la mémoire, parce que l'impression d'un autre corps odoriférant subsiste dans le cerveau où l'organe l'a transmise. En passant de la sorte par deux manières d'être, la statue sent qu'elle n'est plus ce qu'elle a été : la connaissance de ce changement lui fait rapporter la première à un moment différent de celui où elle éprouve la seconde : et c'est là ce qui lui fait mettre de la différence entre exister d'une manière et se souvenir d'avoir existé dune autre 2. » — « Puisqu'elle distingue les états par où elle passe elle a quelque idée de nombre. Elle a celle de X unité toutes les fois qu'elle éprouve une sensation, ou qu'elle
1 Condillac, Extrait raisonné du traité des sensations. — * Traité des sensations, 1" part, ch., h. § 10.
s'en souvient, et elle a les idées de deux et de trois, toutes les foi*s que sa mémoire lui rappelle deux ou trois manières d'être distinctes; car elle prend alors connaissance d'elle-même comme étant une odeur, ou comme en ayant été deux ou trois successivement. — L'odorat par lui-même ne saurait donc lui donner que l'idée de l'unité, et elle ne peut tenir les idées des nombres que de la mémoire. Mais elle n'étendra pas bien loin ses connaissances à ce sujet, et elle ne pourra pas déterminer le nombre de ses idées lorsque la succession en aura été un peu considérable. — Supposons que la mémoire ne lui représente distinctement que jusqu'à trois de ses manières d'être; au-delà elle en verra une multitude qui sera pour elle ce qu'est la notion prétendue de Y infini pour nous. — Elle apercevra donc l'infini dans cette multitude, comme s'il y était en effet1.
« L'habitude qu'a la statue de juger que ce qui lui est arrivé peut lui arriver encore renferme l'idée An possible. Elle se la forme en considérant qu'elle peut cesser d'être l'odeur qu'elle est actuellement et être de nouveau l'odeur passée 2. »
« Du discernement qui se fait en elle des odeurs naît une idée de succession ; car elle ne peut sentir qu'elle cesse d'être ce qu'elle était sans se représenter dans ce changement une durée de deux instants. Comme elle n'embrasse d'une manière distincte que
! Traité des sensations, Ire part., cb. îv, §§ 5. G, 7. — s lbid. §'J.
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jusqu'à trois odeurs, elle ne démêlera aussi que trois instants dans sa durée. Au-delà, elle ne verra qu'une succession indéfinie. Si on suppose que la mémoire peut lui rappeler distinctement jusqu'à quatre, cinq, six manières d'être, elle distinguera, en conséquence, quatre, cinq, six instants dans sa durée. Chacun peut faire à ce sujet les hypothèses qu'il jugera à propos.
)) Le passage d'une odeur à une autre ne donne à notre statue que l'idée du passé. Pour en avoir une de l'avenir, il faut qu'elle ait eu à plusieurs reprises la même suite de sensations, et qu'elle se soit fait une habitude déjuger qu'après une modification une autre doit suivre. Les odeurs qui ont précédé et celles qui sont dans l'habitude de suivre marqueront les instants qu'elle aperçoit confusément dans le passé et dans l'avenir ; et elle se représentera une durée indéfinie qui a précédé l'instant présent, et une durée indéfinie qui doit le suivre. Apercevant cette durée comme indéfinie , elle n'y peut démêler ni commencement ni fin ; elle n'y peut même soupçonner ni l'un ni l'autre. C'est donc à son égard une éternité absolue, et elle se sent comme si elle eût toujours été et qu'elle ne dût jamais cesser d'être. En effet, ce n'est point la réflexion sur la succession de nos idées qui nous apprend que nous avons commencé et que nous finirons, c'est l'attention que nous donnons aux *'tres de notre espèce que nous voyons naitre et périr.. Un homme qui ne connaîtrait que sa propre
existence n'aurait aucune idée de la mort l. »
Les idées de l'unité, du nombre, du fini, de l'infini, du possible, du temps et de l'éternité, peuvent donc naître des seules sensations des odeurs. L'origine de toute science est donc dans les sensations seules, et même toutes les connaissances humaines ne sont autre chose que des sensations. Tel est le résultat général du Traité dont nous faisons l'analyse.
Mais quel est, selon le même philosophe, la réalité et la certitude de ces connaissances?
Écoutons encore Condillac :
« Je ne vois proprement que moi, je ne jouis que de moi; car je ne vois que mes manières d'être; elles sont ma seule jouissance; et si mes jugements d'habitude me donnent tant de penchant à croire qu'il existe des qualités sensibles au dehors, ils ne me le démontrent pas. Je pourrais donc être tel que je suis, avoir les mêmes besoins, les mêmes désirs, les mêmes passions, quand même les objets que je recherche ou que j'évite n'auraient aucune de ces qualités. En effet, sans le toucher, j'aurais toujours regardé les saveurs , les odeurs, les couleurs et les sons comme à moi; jamais je n'aurais jugé qu'il y a des corps odoriférants, sonores, colorés, savoureux . » Mais avec le sentiment du toucher, je ne perçois autre chose encore que mes modifications. Le toucher n'étant donc pas plus croyable que les autres sens, u comment pourrais-je être assuré de ne
- Traité des sensations. lre part. ,- cb. iv. §§ 11. 15, 13.
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pas me tromper, lorsque je juge qu'il y a de l'étendue ' ? »
Les corps, selon Condillac , ne sont pour nous qu'une collection de sensations que le sentiment de solidité nous oblige de rapporter au dehors. Ils sont un produit de la synthèse de l'esprit qui, entraîné par le sentiment de solidité et par le principe de causalité, répand ses sensations au dehors et les réunit en certaines collections.
Mais qu'est-ce que le moi pour ce philosophe ? Le moi est la collection des sensations que nous éprouvons et de celles que la mémoire reproduit. « Mais ce Moi, conclut Condillac, qui prend de la couleur à mes yeux, de la solidité sous mes mains, se connaît-il mieux pour regarder aujourd'hui comme à lui toutes les parties de ce corps auxquelles il s'intéresse, et dans lesquelles il croit exister? Je sais qu'elles sont à moi, sans pouvoir le comprendre : je me vois, je me touche, en un mot, je me sens; mais je ne sais ce que je suis, et si j'ai cru être son, saveur, couleur, odeur, actuellement je ne sais plus ce que je dois me croire 2. »
Je dois vous prévenir ici que dans ces Lettres je ne fais qu'exposer les principaux systèmes des philosophes relativement aux principes des connaissauces humaines, sans rien décider sur leur vérité ou fausseté.
Quant à la doctrine de Condillac sur la certitude
1 Traité des sensations. 4e part. : ch. vin. § 5. — 2 Ibid.
et la réalité de la connaissance, je dois pourtant ajouter que ce célèbre philosophe publia, après le Traité des Sensations , son Cours d'Études en 1 755. Dans cet ouvrage il distingua les vérités métaphysiques à priori des vérités expérimentales. Par les premières, dit-il, nous avons l'évidence de raison; par les secondes, Pévidence de sentiment et celle de fait. C'est par la combinaison de ces deux sortes de vérités qu'il prouva la spiritualité de l'âme, l'existence de Dieu et celle des corps. Voici comment il raisonne à l'égard de la dernière. Nous éprouvons diverses impressions qu'évidemment nous ne produisons pas nous-mêmes. Or, tout effet a une cause. Il y a donc quelque cause qui opère sur nous. On appelle corps toutes les choses auxquelles cette action est attribuée; et j'appelle fait toutes les choses que nous apercevons dans les corps. Soit que ces choses existent comme elles nous paraissent, soit qu'il n'y ait rien de semblable dans les corps, et que nous ne percevions que des apparences produites par des réalités inconnues, c'est un fait que les corps sont étendus, et c'est un autre fait qu'ils sont colorés, bien que nous ne sachions pas pourquoi ils nous apparaissent étendus et colorés.
Condillac n'admet pas la distinction de Locke entre les qualités premières et les qualités secondes des corps; et, dans son système, retendue pourrait bien n'être autre chose qu'un pur phénomène.
Mais en voilà assez sur la doctrine de Condillac ; et il est temps de terminer cette lettre. Vous trou-
COJNDILLAC. h(J
verez, au reste, dans les propositions suivantes, le tableau des différences des doctrines du philosophe anglais et du philosophe français.
L'extériorité de nos sensations et leur union dans les diverses collections qui constituent les idées complexes des corps, est un fait primitif de notre nature intellectuelle.
Toutes nos idées simples viennent de deux sources :
des sensations et de la réflexion.
L'esprit est doué d'un certain nombre de facultés élémentaires.
Les qualités primaires, t $ que l'extension , la figu
les que
le mouvement , etc
réelles dans les corps.
, tel-
re,
sont
L'extériorité de toutes nos sensations, excepté celle de résistance, est un produit de l'habitude, c'est-à-dire de jugements habituels ; et l'union dessensations dans les diverses collections qui constituent les idées complexes des corps , n'est pas un produit de notre nature intellectuelle, mais de l'habitude de ces jugements.
Il n'y a pas deux sources de nos idées, mais une seule, qui est la sensation.
L'esprit n'a qu'une seule faculté élémentaire, la sensibilité.
Nous ignorons si les qualités primaires des corps sont apparentes ou réelles.