LETTRE V
COMMENT KANT , SUIVANT LES TRACES DE COND1LLAC ET ADMETTAIT LE PRINCIPE DE LEIRNITZ SUR LES CONNAISSANCES NECESSAIRES, A POSE D'UNE MANIERE NOUVELLE LE PRORLEME DE LA PHILOSOPHIE. — ESTHÉTIQUE TRANSCE1N DANTALE.
Vous attendez avec impatience l'exposition de la doctrine de Kant. Vous avez entendu dire que ce svstème a changé la face de la philosophie ; qu'il est le fruit dune de ces hautes conceptions qui révèlent d'un seul coup un autre aspect dans les choses humaines , et montrent sous un nouveau jour les phénomènes du monde intérieur et du monde extérieur; conceptions telles, que les hommes n'en comptent que trois ou quatre de celte portée dans le cours des siècles. Je suis loin de vouloir affaiblir en rien la force des expressions par lesquelles les admirateurs de ce philosophe exaltent son génie et son œuvre. Je connais l'importance des problèmes qu'il a soulevés, et l'élévation de ses pensées; mais je trouve dans la nature de l'entendement humain une loi à laquelle les plus grands esprits sont forcés d'obéir dans la création de leurs œuvres
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scientifiques. Cette loi est qu'on ne peut découvrir l'inconnu que par son analogie avec le connu; analogie qui se fait voir même dans les propositions contradictoires. C'est pour cela que l'état de la philosophie, à une époque donnée, est toujours intimement lié à l'état de celle qui a précédé. Les esprits du second ordre suivent l'impulsion des génies inventeurs. Ce sont ces derniers qui, par un élan primitif de leur intelligence, agissant sur la masse d'idées qu'ils trouvent en mouvement autour d'eux, lui impriment une direction nouvelle, et forment les époques du savoir humain.
Kant avoue que les observations de Hume sur l'entendement humain le réveillèrent de son sommeil dogmatique, et le conduisirent à la méthode Critique. Mais Hume était parti de la doctrine de Locke, et celle-ci avait déjà reçu de Condillac une nouvelledirection,etsubi la réfutation de Leibnitz, lorsque parut, en 1781, la Critique de la raison pure de Kant. Toutes les causes qui ont concouru au renversement de la doctrine de Locke, ont contribué ainsi à la naissance de la philosophie transcendantale. La famille de Kant était originaire d'Ecosse, et Hume était écossais. De là peut-être l'admiration du premier de ces philosophes pour le second. Je ferai donc partir Kant de l'Idéologie de Condillac, de la critique de Locke, développée dans les Nouveaux Essais de Leibnitz et des Essais de Hume. Mais pour ne pas trop compliquer l'exposition du Criticisme, sous ce point de vue, je la divi-
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serai en deux parties. Dans la première, je rattacherai la philosophie transcendantale aux doctrines de Condillac et de Leibnitz ; dans la seconde, je montrerai sa liaison avec celle de Hume. Je pense que cette manière de procéder mettra les penseurs à même de mieux apprécier la doctrine critique, et de déterminer en même temps avec précision les besoins actuels de la philosophie.
Il semble, au premier abord, qu'il n'est pas facile de trouver de l'analogie et des rapports entre la philosophie transcendantale ou critique de Kant et l'idéologie de Condillac. Mais une exacte comparaison du criticisme avec l'idéologie m'a fait voir le contraire ; et je pense que le système de Condillac est bien plus voisin de Kant que celui de Locke. L'étude analytique de la marche des idées du philosophe deKœnigsberg m'a convaincu que l'idéologie française a très-bien pu le conduire à sa philosophie transcendantale. Pour vous faire connaître les points de ressemblance et d'opposition de ces philosophes, je suppose que Kant, en construisant sa théorie, ait eu pour texte de ses méditations l'idéologie française. Cette hypothèse , vraie ou fausse, me sera utile pour l'objet que j'ai en vue.
J'ai expliqué, dans la seconde lettre, la manière dont l'idéologie a résolu le nouveau problème de d Alembert : nos idées viennent des sensations , mais comment nos sensations produisent-elles nos idées ? Or, connaître comment les sensations produisent les idées complexes des corps est la même
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chose que connaître comment l'esprit forme les objets de l'expérience externe. Les objets ne sont pour nous rien autre que l'idée que nous nous en faisons. Ceci est un point sur lequel sont d'accord les philosophes dont il s'agit. Demandez à Condillac : Que sont les corps par rapporta nous? 11 vous répondra : Les corps sont des collections de nos sensations, que le sentiment de solidité nous oblige à rapporter hors de nous et de réunir diversement ensemble. Les objets de l'expérience externe sont donc des idées complexes des corps, et l'idéologie, en expliquant le mode de formation des dernières, a en même temps expliqué aussi le mode de formation des premiers. Mais expliquer la manière dont l'esprit forme les objets de l'expérience externe, c'est expliquer comment l'expérience externe est possible. Si je dis, par exemple, que l'expérience m'enseigne que les arbres sont attachés à la terre par des racines, cette expérience elle-même ne serait pas possible sans les idées de l'arbre et de la terre. Expliquer le mode de formation des idées des corps, c'est e> cliquer la possibilité de l'expérience sensible. Kant a donc pu, sans s éloigner des principes de l'idéologie, énoncer cette proposition : La philosophie a besoin d'une science (jui explique la possibilité de ï expérience externe.
Mais ici se présente immédiatement une question. La science dont il s'agit seia-t-elle une science pure à priori ou bien une science expérimentale? Kant a pu trouver encore dans l'idéologie une ré-
ponse à cette question. L'idéologie, en effet, voulant expliquer la possibilité de l'expérience externe, remonte au-delà de l'expérience; et la supposition* dont elle part ne peut même jamais devenir expérimentale. L'expérience ne nous présente jamais cet état intellectuel où l'esprit, assailli par une multitude de sensations, n'a que le seul sentiment de sa propre existence et reste tout à-fait privé de toute perception des objets extérieurs. L'expérience ne nous offre pas un état où les sensations des couleurs, des sons, des odeurs, etc., ne nous apparaissent pas au dehors. Un tel état n'est pas et ne peut pas être un fait d expérience. Les idéologistes eux-mêmes conviennent que le problème posé par eux ne peut se résoudre par des faits, mais seulement par le raisonnement; ce qui revient à dire que 1 idéologie doit être établie à priori.
Mais, direz-vous, Condillac part d'un fait, et c^ fait est précisément la sensation. Je réponds que ce philosophe ne part pas d'un fait, mais d'une abstraction, et que c'est en combinant cette abstraction avec un principe également abstrait, qu'il bâtit tout son Traité des Sensations. La sensation, telle que la donne l'expérience, se montre à la conscience comme distincte du sujet sentant et de l'objet senti, et comme liée à lous deux. Nous ne crovons point être une odeur, et nous ne nous confondons point avec elle; nous croyons être une chose qui a en soi la sensation d'odeur. En outre, en sentant une odeur, nous percevons quelque chose d'extérieur qui fait
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impression sur notre organe. Oter à la sensation .ce double rapport qui l'unit au sujet qu'elle mo- *di6e et à l'objet qui la produit, c'est faire une abstraction ; et partir de la sensation séparée de ces rapports, c'est partir d'une abstraction et non d'un fait réel. Et qu'on ne dise pas qu'il faut expliquer les faits composés au moyen des faits simples ; car un fait, isolé des circonstances qui le déterminent à être ce qu'il est, n'est ni un fait simple ni un fait composé, mais une idée abstraite d'un fait. La modification ne peut avoir d'existence sans le sujet qu'elle modifie , et elle ne peut être perçue telle qu'elle est en réalité, sans la perception du sujet dont elle est une manière d'être. Condillac part donc d'une abstraction. Il part aussi d'un principe abstrait, à savoir : Qu'une modification interne ne peut nous faire connaître rien d'externe. Mais, je le demande à ce philosophe et à ses disciples; ce principe est-il un principe expérimental ou bien un principe à priori, metaphysique? Ce n'est sans doute pas un principe expérimental ; c'est donc un principe rationnel. On a lieu certes d'être surpris, lorsqu'on pense que l'auteur du Traité des Sensations est le même philosophe qui, dans le Traité des Systèmes, a cherché à montrer les inconvénients et la vanité des systèmes abstraits. Kant a donc pu, conformément à la doctrine idéologique, ajouter une nouvelle détermination à la proposition déjà rapportée, en l'énonçant ainsi : Là philosophie a besoin d'une