‹ Lettres de Gustave Flaubert à George SandChapitre 16 sur 35 · KART · texte numérisé non relu

KART

lorsqu'on examine l'idéologie avec un esprit analytique, montrent que pour avoir le moi de l'expérience intérieure, il est nécessaire de combiner en une idée complexe plusieurs modifications et plusieurs notions. Le moi ne se présente pas à la conscience comme une collection de modifications, mais comme un sujet dans lequel existent et se succèdent diverses modifications; l'idée de la substance et celle du temps entrent donc dans l'idée complexe du moi empirique. Le moi est donc un objet formé, comme tous les autres, par la synthèse de l'intellect, et nous sommes en droit de rendre plus générale encore la proposition déjà formulée, en disant: La philosophie a besoin d'une science qui explique a priori la possibilité de toute expérience. C'est ainsi " que Kant a pu généraliser le problème de l'idéologie.

Mais vous voyez ici que le philosophe de Kœnigsberg a déjà pris, pour résoudre ce problème , une route différente des idéologistes. Selon ceux-ci, toutes les idées viennent des sensations; or nous avons vu que les idées du temps et de la substance ne sauraient provenir de cette source. Kant a donc posé ce principe, que, bien que toute la connaissance humaine commence avec les sensations, elle ne dérive pas pour cela tout entière des sensations. Il admit le principe de Leibnitz que tous les éléments des connaissances nécessaires dérivent du sujet et non de l'objet. La modification ne peut exister sans la substance; le nombre est impossible sans l'unité;

l'effet est impossible sans la cause. Voilà des connaissances nécessaires; elles sont fondées sur les notions de substance et d'accident, d'unité et de nombre, de cause et d'effet; ces notions sont à priori dans notre intelligence, indépendamment de l'expérience. Or, si l'esprit forme les idées complexes des objets de l'expérience, il est nécessaire d'examiner la nature des éléments qu'il met en œuvre; et comme parmi ces éléments il peut s'en trouver quelques-uns qui viennent de l'esprit luimême, et qu'on peut appeler subjectifs, la philosophie, qui doit déterminer le mode de formation des objets de l'expérience, doit aussi tâcher d'y distinguer les éléments que l'esprit y pose en les tirant • de son propre fonds. C'est ainsi que l'artiste, opérant sur le bois de la statue, lui communique la forme, et celle-ci est un élément subjectif de la figure. La philosophie doit donc, pour résoudre le problème de la possibilité de l'expérience, déterminer :1° quels sont, dans nos connaissances expérimentales, les éléments purs, subjectifs, à priori, et les distinguer des éléments objectifs, adventices , empiriques ; 2° elle doit montrer comment l'esprit, à l'aide des principes subjectifs combinés avec les données de la sensibilité, forme les objets de l'expérience.

Je vais donc maintenant vous présenter la suite des pensées de Kant sur les deux points indiqués, en continuant de parler en son nom.

La première représentation que nous ayons des

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objets sensibles est celle de l'Étendue. Mais d'où nous vient cette représentation ? est-elle subjective ou objective ? Pour distinguer dans la connaissance ce qui vient du sujet connaissant de ce qui lui est donné, nous avons établi ce principe : Tout ce qui, dans nos représentations, est nécessaire et universel, au témoignage de la conscience, vient du sujet; tout ce qui est contingent et variable vient de l'objet. Appliquons ce principe à la question de l'origine de la représentation de l'Espace. Si nous supposons un corps anéanti, la représentation de son étendue nous reste; et si nous supposions tous les corps anéantis, nous conserverions encore la représentation de l'espace ; et il nous serait impossible de supposer l'espace détruit. La représentation de l'espace est donc pour le sujet qui connaît une représentation indélébile; c'est une représentation nécessaire et universelle, car nous ne pouvons rien concevoir que dans l'espace. Par conséquent cette représentation ne nous vient pas des objets ; elle se trouve à priori, indépendamment des sensations, dans le sujet connaissant; elle est donc un élément subjectif.

On ne peut pas dire non plus que l'espace soit une notion abstraite. Les notions abstraites et générales expriment ce qu'il y a de commun dans nos représentations particulières; mais l'espace est unique et indivisible. Les espaces particuliers ne sont que des limitations de cet espace unique et indivisible, et nous ne pouvons concevoir des espaces par-

ticuliers qu'en limitant cet espace indivisible et un. La représentation de celui-ci doit donc précéder les représentations des diverses figures que nous y concevons. Pour pouvoir se représenter le triangle, le carré, le géomètre a dû avoir d'abord dans son esprit la représentation de l'espace unique et indivisible. Cette représentation est la base de la géométrie; les idées de toutes les figures la supposent; elle n'est donc pas un résultat de l'abstraction.

La représentation de l'espace est une condition indispensable de celle des corps. Je ne peux concevoir un corps que dans l'espace; mais je peux concevoir l'espace sans les corps. L'espace est une condition nécessaire pour la perception d'un dehors. Nous ne concevons une chose existant hors de nous et hors d'une autre chose, que parce que nous la concevons existant dans une portion de l'espace autre que celle où nous existons nous-mêmes, et autre que celle où existe une autre chose quelconque.

Le mouvement est le second fait que nous percevons dans les corps. Il se manifeste par la succession que nous remarquons dans nos modifications internes. Nciis avons déjà vu que nous ne pouvons percevoir cette succession que parce que nous avons à priori en nous la représentation du temps. La subjectivité delà représentation du temps se démontre par les mêmes raisons que celle de l'espace. Si l'on suppose toutes les choses existantes anéanties, la représentation de la durée ou du temps (mots sy-

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nonymes ici) nous reste. Elle est donc, comme celle de l'espace pur, une représentation dont le sujet connaissantne saurait se dépouiller, c'est-à-dire une représentation nécessaire. Elle ne peut se former par abstraction , car le temps est un, indivisible, et nous ne concevons les temps particuliers que comme des limitations de la durée indéfinie. Ces représentations particulières supposent donc la représentation de la durée indéfinie, laquelle ne peut par conséquent provenir de celles-ci ni être produite par l'abstraction. Enfin, nous ne pouvons rien concevoir que dans le temps. La représentation du temps est donc nécessaire et universelle; elle vient du sujet et non de l'objet.

La représentation de l'espace est interne, elle est nôtre; or, comment se fait-il que ce qui est en nous apparaisse hors de nous? Les Kantistes, pour expliquer ce point de leur doctrine, ont recours à des comparaisons. Supposez un cachet sur lequel est gravée une figure quelconque; lorsqu'on l'applique sur la cire, la figure qui était dans le cachet s'y imprime. Supposons maintenant que le cachet soit doué de sensibilité ; il percevra, au moment de l'impression, sa figure dans la cire, et cette figure lui semblera objective ; et cependant cette forme de la cire provient du cachet et non de la cire, c'est-àdire elle provient du sujet qui perçoit et non de l'objet perçu; elle ne sera donc pas véritablement objective, mais subjective. L'eau prend la forme du vase qui la contient ; et si ce vase était doué de sensibi-

lité, il verrait sa propre forme dans 1 eau. Pareillement , si on regarde au travers de lunettes vertes, les couleurs des objets paraîtront assombries ; le vert, qui est la forme des lunettes, c'està-dire du milieu par lequel on voit les objets, apparaît ainsi dans les objets mêmes. C'est de cette manière que l'espace, qui est une forme de notre sensibilité externe, apparaît, par la sensation, dans les objets extérieurs.

Kant donne le nom d'intuitions ou visions empiriques aux perceptions sensibles, c'est-à-dire celles qui proviennent des sensations , et il appelle intuitions ou visions pures les éléments subjectifs de ces perceptions. Ainsi, toute intuition empirique se compose de deux éléments, d'une matière et d'une forme. La matière, c'est la sensation; la forme, l'espace. La sensation est la portion empirique de l'intuition empirique; l'espace ou l'étendue est ce qu il y a de pur ou subjectif. Quant au sens interne, c'est-à-dire aux perceptions de la conscience, leur matière se trouve dans nos modifications internes, leur forme est le temps. Nous ne percevons les objets à la suite l'un de l'autre, que parce que nous sentons l'une après l'autre, par le sens interne, les perceptions qui se rapportent à ces objets. Le temps est la forme immédiate du sens interne et médiate des sens externes; la succession, que la conscience aperçoit dans nos affections internes , vient de la conscience ellejiième; elle n'est pas dans ces affections mêmes. Il

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