DES CATEGORIES DE KANT
Je vous ai fait voir dans la lettre précédente que, dans la philosophie de Kant, la notion de la Substance est une conception subjective. Le temps et l'espace ne sont donc pas les seuls éléments subjectifs de l'expérience; il y en a d'autres encore que la philosophie doit déterminer. Pour les reconnaître, il faut remonter plus haut, à la source de la connaissance. Celle-ci commence avec les sensations; mais les sensations sont distinctes et séparées les unes des autres: or, pour que les objets de l'expérience soient constitués, il faut que les sensations soient réunies ensemble. Maintenant on demande : Les moyens de cette union sont-ils en nous, ou nous sont-ils donnés? Il est évident qu'ils ne nous sont pas donnés, puisque ces moyens d'union ne sont pas des sensations, mais les modes mêmes par lesquels les sensations se réunissent. Les moyens de réunion des sensations sont donc subjectifs. Nous avons vu que l'espace et le temps sont subjectifs aussi, et vous remarquerez qu'ils servent
de premier lien aux sensations. Nous ramassons en effet nos sensations dans un même espace et dans un même temps. L'espace et le temps sont donc les modes primitifs par lesquels se manifeste d'abord la loi synthétique du sujet connaissant. Mais dans cette origine de la connaissance, l'être qui connaît est purement passif, il ne fait que recevoir, c'est-à-dire être affecté , bien que ce qu'il reçoit revête les formes intérieures de sa sensibilité, l'espace et le temps.
Les produits de la sensibilité s'appellent des intuitions; mais celles-ci ne sont pas encore les notions, lesquelles constituent les éléments du Jugement. Pour les rendre telles, il faut l'action propre de l'entendement qui élève les intuitions aux concepts. Les produits de la sensibilité sont les intuitions; les produits de l'activité de la pensée (de l'entendement) sont les concepts. Pour pouvoir dire : La poire est pesante, il est nécessaire que j'aie le concept de la poire : or, la sensibilité ne me fournit pas toutes les données nécessaires pour former ce concept; elle me donne l'ensemble des sensations réunies dans la poire, et en outre un espace indéfini et un temps indéfini ; mais le concept de la poire implique un espace circonscrit et déterminé, et je dois concevoir la poire comme existant dans un temps également déterminé. Il ne suffit donc pas, pour que je forme ce concept d'une poire, que la sensibilité me donne diverses sensations disséminées dans un espace et dans un temps in-
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définis, il est nécessaire que l'activité de l'entendement détermine toutes ces sensations et les réunisse en un espace et en un temps déterminés. Les concepts empiriques, c'est-à-dire les objets de l'expérience, sont donc le produit de la synthèse intellectuelle. Les modes de cette synthèse doivent se trouver à priori dans l'entendement lui-même, et être indépendants des sensations qui doivent se joindre et s'unir avec eux.
Mais par quel moyen découvrir les modes primitifs de la synthèse intellectuelle? Le voici. Le Jugement est la synthèse du rapport du prédicat au sujet; les modes nécessaires de toute synthèse de l'entendement doivent donc se retrouver dans la synthèse du jugement. Nous aurons donc les modes de la synthèse de l'entendement, si nous découvrons ceux de tous nos jugements.
Procédons à cette recherche.
Je ne sais pas ce que je penserai demain ni à tous les instants futurs de ma vie, parce que je ne sais pas quels objets me seront présentés; mais si je ne connais pas les objets futurs de ma pensée, je n'en ignore pas le comment. Je ne peux pas prévoir la matière qui me sera donnée du dehors; mais je prévois la forme que prendront mes jugements. Or, en y réfléchissant, je m'assure qu'il est absolument nécessaire que tous mes jugements soient ou singuliers, ou particuliers , ou universels. J ignore quel sera le sujet de ces jugements, mais il faut absolument que je le conçoive, ou comme un, ou
comme plusieurs, ou comme tout. Mes jugements auront donc nécessairement la forme de la singularité, de la particularité ou de l'universalité. Cette forme est celle de la quantité.
Il est nécessaire encore que mes jugements soient ou affirmât ifs , ou négatifs , ou infinis. (Le jugement infini est celui dans lequel la négation se rapporte à l'attribut ou au sujet.) Soient, par exemple, les jugements suivants : L'âme est pensante ; ï âme nest pas mortelle; l'âme est nonmortelle ; le non-mortel est pensant. Le premier de ces jugements est affirmatif; le second, négatif; le troisième et le quatrième sont infinis. Les jugements infinis, selon Kant, réunissent les deux modes, le négatif et l'affirmatif , parce qu'on y considère l'objet en tant qu'il n'a pas telle ou telle qualité, et on juge qu'il est dans un mode différent de celui où sont d'autres objets; ce qui établit dans l'universalité des objets une limite, une séparation par rapport à laquelle ils ont ou n'ont pas certaine qualité, suivant qu'on les place d'un côté ou d'un autre. Ce jugement, Vâme est non-mortelle , équivaut pour le sens à celui-ci, Vâme nest pas mortelle, qui est négatif; mais cependant le premier établit une classe de choses mortelles de laquelle il retranche l'âme, ce que ne fait pas le second. Dans le premier on affirme que lame est dans un état différent de celui où sont beaucoup d'autres choses, et le second ne dit pas cela. Notre esprit doit donc, en jugeant, ou af-
firmer, ou nier, ou limiter, et tous nos jugements prennent nécessairement une de ces trois formes, comprises elles-mêmes sous la forme générale de qualité.
En outre, nos jugements doivent nécessairement aussi être ou catégoriques , ou hypothétiques, ou disjonctifs. Les premiers sont ceux où le prédicat se rapporte au sujet absolument et sans condition, par exemple : Le corps est pesant. Les seconds sont ceux dans lesquels une chose étant supposée vraie, on affirme qu'une autre chose doit l'être également, comme : Si le corps est pesant, n'étant pas soutenu, il tombe. Dans ces jugements composés, on fait abstraction de la vérité des deux composants; on affirme seulement un rapport entre l'un et l'autre. Les jugements disjonctifs sont ceux où, un certain nombre d'attributs étant donnés, on en affirme un du sujet, mais sans déterminer lequel, par exemple : L'dme est ou mortelle ou immortelle. Il est donc nécessaire que tous nos jugements se revêtent aussi d'une de ces trois formes qui constituent la forme générale de la relation.
Enfin, il est nécessaire que nos jugements soient ou problématiques , ou assertoriques, ou nécessaires. Dans le raisonnement suivant : Si le corps est pesant, il tombe, n'étant pas soutenu ; le corps est pesant; donc le corps non soutenu tombe ; le premier jugement est problématique, parce que on ne considère pas le corps pesant comme une
chose réelle, mais seulement comme une chose possible ; le second est assertorique , parce que le poids est regardé simplement comme réel dans le corps, mais non comme nécessaire ; le troisième est nécessaire ou apodictique , parce que l'action de tomber s'attribue nécessairement au corps non soutenu. Ces trois dernières formes sont celles de la modalité.
On voit, par tout ce qui précède, que la philosophie détermine à priori les formes nécessaires de tous nos jugements. Ces formes générales se réduisent à quatre, la quantité, la qualité, la relation, la modalité, qui elles-mêmes en comprennent chacune trois autres. Tous nos jugements doivent, pour se déterminer, revêtir ces quatre formes. Ainsi ce jugement : Tous les corps sont pesants, est, selon la Quantité, universel; selon la Qualité, afïirmatif; selon la Relation, catégorique ; selon la Modalité, assertorique, et se trouve de cette manière déterminé sous tous les modes.
La synthèse du jugement consiste à réduire les diverses représentations sous un concept plus élevé, c'est-à-dire plus général. Ainsi, en disant, Titius est homme, Vlwmme est animal, V animal a an corps organisé; je réduis les diverses représentations relatives à Titius sous le concept plus élevé de l'homme, les diverses représentations de l'homme sous le concept plus élevé d'animal, et celles d'animal sous le concept de corps organisé. Je ramène ainsi à l'unité la diversité des représen-
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tations, et cette unité s'appelle unité synthétique , c'est-à-dire unité de composition.
Il suit de là que tout jugement repose sur un concept supérieur et dernier sous lequel se ramène la variété et au moyen duquel s'établit l'unité synthétique. Les modes de jugement étant, comme nous venons de le voir, au nombre de douze, il doit y avoir douze modes primitifs, à priori, pour former l'unité synthétique , c'est-à-dire douze concepts purs, à priori. Kant appelle ces concepts catégories, à l'exemple d'Aristote, qui a désigné sous ce nom les dix pensées principales sous lesquelles on pouvait, selon lui, ranger toutes les autres !, Voici la table de ces catégories :
Quantité, unité, pluralité, totalité;
Qualité, réalité, privation, limitation;
Relation, inhérence et substance (ou substance et accident), causalité et dépendanceÇc&use et effet), communauté (ou réciprocité d'action) ;
Modalité, existence, possibilité, nécessité.
Ces douze catégories sont les concepts les plus élevés, c'est-à-dire les plus généraux sous lesquels l'entendement ramène la diversité des sensations données dans un temps et dans un espace indéfinis. Ce sont des concepts subjectifs, existant dans l'esprit indépendamment des impressions sensibles ; ce sont les modes primitifs au moyen des-
1 Voyez pour le vrai sens des catégories aristotéliques, Fragments de Philosophie de M. W. Hamilton, p. 35. Paris, 1840. In-8.
(Note du trad.)
quels la synthèse de l'entendement réunit les données de la sensibilité. Éclaircissons ceci par un exemple. La pierre est pesante. Pour pouvoir former ce jugement, il est nécessaire que les divers éléments de la représentation complexe de la pierre soient ramenés sous le concept pur de l'unité. Sans cela il ne serait pas possible de considérer la pierre comme un objet unique, et le jugement ne serait pas déterminé dans la forme singulière. Sans cela encore, les éléments différents de la représentation complexe de la pierre ne pourraient pas avoir l'unité synthétique. Cette catégorie de l'unité est donc un des modes de la réunion des données de la sensibilité, et par conséquent de la formation de L'unité synthétique. En outre, dans ce jugement, l'esprit considère le poids de la pierre comme Réel , et pour cela il faut nécessairement qu'il réduise les divers éléments de la représentation de pierre pesante sous le concept pur de réalité ; sans ce concept il serait impossible de regarder le poids de la pierre comme réel, le jugement ne pourrait être déterminé comme aflirmatif, et les éléments multiples de la représentation complexe de la pierre pesante n'auraient pas l'unité synthétique. Cette catégorie de la réalité est donc également indispensable pour réunir le divers de la sensibilité et constituer l'unité synthétique. Dans ce même jugement, le poids est considéré comme un mode de la pierre, et la pierre comme une chose subsistante, dont le poids est un mode, ou à laquelle le poids est inhérent. Or, cela ne
peut avoir lieu sans que l'esprit réduise, sous le concept pur de substance et accident, les divers éléments de la représentation de la pierre pesante, et sans cette catégorie 1 unité synthétique ne pourrait pas davantage se réaliser. Cette catégorie a donc la même fonction que les deux précédentes pour ramener à l'unité synthétique et unir ensemble les éléments divers de la sensibilité. Enfin, il faut que la réalité du poids de la pierre soit pensée ou comme simplement possible, ou comme existante. Dans le jugement qui nous sert d'exemple, elle est prise comme existante; et cette affirmation de la réalité actuelle du poids dans la pierre est le résultat de l'application de la catégorie d'existence , laquelle sert encore ici à constituer l'unité synthétique, et détermine le jugement sous la forme assertorique.
En analysant les termes du jugement énoncé cidessus, on y voit les quatre catégories clairement exprimées. La pierre est pesante. On dit la pierre, et non les pierres, pour marquer que le sujet de la proposition est unique, et non multiple. On dit est, et non n'est pas, parce qu'on considère le poids comme réel dans la pierre. On dit pesant, et non poids, pour indiquer que le poids est un mode de la pierre et la pierre la substance à laquelle le poids est inhérent. Le mode sous lequel nous concevons le rapport du prédicat au sujet n'est pas exprimé ; mais il pourrait l'être en disant : La pierre est effectivement pesante.
Vous pouvez maintenant comprendre clairement
que les catégories sont les divers modes par lesquels la synthèse intellectuelle réunit la diversité des représentations et constitue Vanité synthétique de la pensée. Dans l'exemple cité, je vous ai fait voir comment les quatre catégories d'unité, de réalité, de substance et d'existence, concourent à former l'unité synthétique. Il ne faut pas confondre cette unité synthétique avec la catégorie de l'unité. La catégorie de l'unité est un des modes qui servent a former l'unité synthétique, mais il n'est pas le seul, comme vous venez de le voir. En outre, cette catégorie ne remplit sa fonction que dans les jugements singuliers; car dans les jugements particuliers et dans les jugements universels, il faut, pour établir l'unité synthétique, l'intervention des catégories de pluralité et de totalité. Par exemple, dans le jugement Plusieurs corps sont lumineux, je réduis la diversité des représentations qui constituent la représentation complexe de corps lumineux sous la catégorie de pluralité, et par là je détermine le jugement quant à sa quantité, et je fonde son unité synthétique. Pareillement dans le jugement Tous les corps sont pesants, je soumets la variété des représentations à la catégorie de totalité.
Le jugement La pierre est pesante est une connaissance expérimentale. Les catégories y entrent comme éléments essentiels. Les catégories sont donc les éléments constitutifs de V expérience possible. C'est là leur fonction. Pour former ce jugement,
il est nécessaire que j'aie quelques sensations avec leurs formes, l'espace et le temps, et il est nécessaire ensuite que l'activtié de l'entendement, combinant les éléments subjectifs avec les données de la sensibilité, constitue l'unité synthétique du jugement. L'expérience dérive donc de deux sources, de la sensibilité et de la syntJtèse intellectuelle , c'est-à-dire de la sensibilité et de la pensée.
Nous avons déduit les douze catégories des douze modes de nos jugements, en remarquant qu'aucun de ces modes de jugement ne serait possible sans le concept à priori correspondant qui en est la condition indispensable. Vous trouverez peut-être quelque difficulté dans la déduction de la catégorie de communauté qui se tire du mode des jugements disjonctifs. Dans ces jugements, les divers prédicats sont considérés comme des parties d'un tout, qui soutiennent entr'elles un rapport de réciprocité tel, que l'une étant posée les autres sont ôtées, et les autres étant ôtées une est posée. Le concept de réciprocité et de communauté est donc un concept nécessaire pour la formation de cette espèce de jugement, comme par exemple : Vâme est ou mortelle ou immortelle; or, elle n'est pas mortelle, donc elle est immortelle. Le mode par lequel l'esprit réunit les deux prédicats mortelle et immortelle est précisément la catégorie de Communauté. Nous réduisons, en effet, sous ce concept pur les notions de mortalité et d'immortalité, et les ayant ainsi so-
lidairement liées, nous formons l'unité synthétique du jugement.
Maintenant, revenons un peu sur nos pas, pour voir le chemin que nous avons fait et éclairer notre route entre le point de départ et le point d'arrivée. Nous nous sommes proposé le problème suivant : Comment l'esprit, au moyen de la synthèse des sensations, forme-t-il les objets de l'expérience ? Nous avons reconnu que les modes sous lesquels s'effectue la synthèse des sensations ne dérivent pas des sensations mômes, mais existent à priori dans le sujet qui connaît; d'où il suit que l'esprit, dans cette synthèse, combine deux sortes d'éléments, les éléments objectifs et les éléments subjectifs. Nous avons vu que parmi ces derniers quelques-uns sont des modes de notre sensiblité, quelques autres des modes de notre pensée ; les premiers sont les intuitions pures de l'espace et du temps, les seconds les douze catégories. Nous avons ainsi déjà tous les matériaux nécessaires pour construire les objets de l'expérience, ou la nature sensible. Nous pouvons donc commencer cette construction. Mais les matières développées dans cette lettre exigeant quelque méditation, je la finirai ici; et j'expliquerai dans la suivante comment le Philosophe de Kœnigsberg construit la nature sensible.