DUMARSAIS
Mais cette distinction des mots subjectifs et objectifs ne fut pas admise par Condillac. Si ce philosophe l'avait adoptée, il n'aurait pas mis au jour son système de la sensation transformée.
Il semble que les philosophes français n'ont pas bien compris toute la portée de cette distinction, et qu'ils n'ont pas remarqué qu'elle modifie d'une manière essentielle la doctrine de Locke. Selon Locke, toutes les idées dérivent des sens externes ou du sens interne ; or, d'après Dumarsais, il y a des idées de rapport qui naissent de l'activité svnthétique de l'esprit; il est donc faux que toutes les idées simples dérivent des sentiments, ou qu'elles ne soient, comme veut Laromiguière, que des sentiments distincts et isolés des autres. Et qu'on ne dise point que les idées de rapport sont senties par la conscience; car le sentiment de ces idées suppose leur existence, et celle-ci est produite par le sujet qui compare etnon par l'impression des objets comparés.
Mais ces notions subjectives, simples produits de la synthèse intellectuelle , sont-elles la même chose que les formes pures de la sensibilité et de l'entendement que Kant pose dans notre faculté de connaître? Ces idées subjectives de Dumarsais sont, dans l'ordre du temps, postérieures à l'expérience; étant des rapports, elles supposent la perception des termes de la relation ; elles ne sont donc pas indépendantes des sensations, bien qu'elles ne dérivent pas des sensations. Ces idées sont produites par l'esprit, mais non pas retrouvées par
l'esprit en lui-même. Les formes pures de Kant, au contraire, bien qu'elles ne se manifestent pas à la conscience avant les impressions sensibles, constituent cependant la nature de la sensibilité et de l'entendement , et, à ce titre, se posent en même temps que ces facultés ; elles font donc primitivement partie du sujet. En outre, les éléments subjectifs de Kant servent à former les objets sensibles, tandis que les éléments subjectifs de Dumarsais supposent l'existence de ces objets. Dans mon Essai Philosophique et dans mes Eléments de Philosophie, j'ai distingué deux espèces d'expérience, la primitive et la comparée, et j'ai fait voir que dans la formation de la seconde entrent, comme éléments constitutifs, les rapports, qui sont des vues de notre esprit.
Je ne peux m'empêcher, en finissant, de vous faire remarquer une contradiction dans la doctrine kantienne. Toute la science humaine, dit Kant, commence avec les sensations, mais elle ne dérive pas toute des sensations. Mais si la science humaine tout entière commence par les sensations, il n'existe rien avant les sensations; les prétendues formes qu'on pose dans le sujet connaissant, indépendamment des sensations, sont donc un néant; et par conséquent, le sujet dont ces formes constituent la nature n'existe pas avant les sensations. L'existence de ce sujet est donc une pure hypothèse dans le système de Kant et de son école.
Mais il est temps de terminer cette lettre.