‹ Lettres de Gustave Flaubert à George SandChapitre 23 sur 35 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

COMPARAISON DE LA DOCTRINE DE HUME AVEC QUEL- QUES AUTRES DOCTRINES ANTÉRIEURES. — MALLE- BRANCHE. — BAYLE. — BERKELEY.

Vous m'exprimez vivement la perplexité où vous a jeté la lecture de mes deux dernières lettres. Vous avez vu Kant, partant de l'existence des principes à priori , obtenir pour résultat X acatalepsie des anciens sceptiques, c'est-à-dire l'incompréhensibilité de toutes choses. Vous avez vu Hume , partant de l'expérience seule et reléguant dans le pays des chimères l'existence des idées à priori, obtenir pour résultat le scepticisme, c'est-à-dire l'impossibilité de toute philosophie. Cette perplexité vous pèse, et vous voudriez en sortir. Vous voudriez que, abandonnant l'exposition des idées des philosophes, et que réfutant directement ces objections contre la réalité de nos connaissances, j'établisse celle-ci sur des fondements solides , à l'abri des attaques des ennemis de la vérité. Mais ne nous pressons pas tant. L'explication de la manière dont s'engendrent les erreurs peut elle-même nous faire connaître le

chemin de la vérité. L'esprit humain est souvent forcé de passer par l'erreur avant d'arriver au vrai. Une erreur de calcul , petite dans le principe , devient très-apparente dans le résultat, et oblige le calculateur à revoir son opération. En multipliant, par exemple, 4 par 4, on aura 1 6 ; mais si on pose 12, il y aura une erreur de 4; si ensuite on multiplie de nouveau 1 2 par 5 , on aura 60 ; au lieu que si on eût multiplié 1 G par 5 , on aurait eu 80. On a donc une erreur de 20, quand dans le principe elle n'était que de 4. Ainsi, lorsque nous sommes étonnés de certaines conclusions , il faut imiter les calculateurs, et remonter aux principes de nos raisonnements ; car une erreur légère dans les principes paraît monstrueuse dans les conséquences. Les erreurs sont comme les fleuves ; près de leur source, ils ne nous épouvantent point ; on les franchit sans s'en apercevoir; mais, après un long cours, on ne peut plus les traverser. L'objet de ces lettres est de vous présenter un tableau analytique de tous les systèmes de philosophie , relativement aux principes des connaissances humaines, depuis Descartes jusqu'à Kant. Elles ont pour but de montrer l'influence de chaque doctrine sur les doctrines suivantes, et de faire connaître la liaison de la philosophie d'une époque avec celle de l'époque qui l'a précédée. Nous sommes partis de Descartes ; nous avons ratta- * ché à la doctrine de Descartes celle de Locke ; à Ja doctrine de Locke celles du Traité des Sensations de Condillac et des Nouveaux Essais de Leibnitz, et

enfin à ces dernières la Critique delà Raison pure de Kant. Mais celui-ci avoue être parti de Hume, et Hume n'est pas parti de Locke seui, mais aussi d'autres doctrines des successeurs de Descartes , c'est-à-dire de Malebranche, de Bayle, de Berkeley. Ces trois philosophes ont eu des idées originales qui ont influé sur la naissance du système de Hume. Ce dernier doit faire époque pour avoir fait dépendre tout le sort de la philosophie des recherches sur le principe de la causalité.

Hume n'admit pas de causes efficientes dans la nature. Cette opinion lui fut suggérée par Mallebranche , un des principaux philosophes de l'école cartésienne. Les arguments employés par Hume pour prouver que les faits de la nature se montrent à nous en conjonction, mais non en connexion, avaient été exposés parMallebranche dans sa Recherche de la vérité. Je donnerai ici les principaux, et spécialement ceux que j'ai omis en exposant la doctrine de Hume, pour éviter la répétition. — L'idée de mouvement n'est pas comprise dans l'idée de corps ; nous ne trouvons aucune connexion entre l'une et l'autre, et nous pouvons tout aussi bien concevoir le corps en mouvement qu'en repos. Il est donc évident que tous les corps grands et petits , comme une montagne, une maison, une pierre, un grain de sable , n'ont pas la force de se mouvoir eux-mêmes. Nous avons deux seules espèces d'idées : celles d'esprit et celles de corps; et ne devant rien dire que ce que nous concevons , nous ne devons raison-

ner que sur ces deux idées. Ainsi, puisque les idées que nous avons de tous les corps nous font connaître qu'ils ne peuvent se mouvoir les uns les autres, il faut conclure qu'ils sont mus par les esprits. Mais lorsqu'on examine l'idée qu'on a de tous les esprits finis, on ne voit pas non plus qu'il y ait un lien nécessaire entre la volonté et le mouvement d'un corps quelconque; on voit, au contraire, qu'il n'y en a pas et qu'il ne peut y en avoir. On doit donc conclureencore, si l'on veut raisonner d'après ce que l'on sait, qu'il n'y a aucun esprit créé qui puisse mouvoir un corps quelconque, du moins comme cause vraie et principale, car, une vraie cause est celle dont l'esprit voit le lien nécessaire avec son effet. La principale preuve qu'apportent les philosophes en faveur de l'efficacité des causes secondes, se tire de la volonté et de la liberté de l'homme; l'homme veut, il se détermine par lui-même ; et vouloir et se déterminer, c'est agir : « Je sais que je veux, dit Mallebranche , et que je veux librement ; je n'ai aucune raison d'en douter , qui soit plus forte que le sentiment intérieur que j'ai de moi-même. Je ne le nie pas aussi. Mais je nie que ma volonté soit la cause véritable du mouvement de mon bras , des idées de mon esprit, et des autres choses qui accompagnent mes volontés; car je ne vois aucun rapport entre des choses si différentes. Je vois même très-clairement qu'il ne peut y avoir de rapport entre la volonté que j'ai de remuer le bras et entre l'agitation des esprits animaux , c'est-à-dire , de quelques pe~

tits corps dont je ne sais ni le mouvement ni la figure, lesquels vont choisir certains canaux des nerfs entre un million d'autres que je ne connais pas, afin de causer en moi le mouvement que je souhaite par une infinité de mouvements que je ne souhaite point. Je nie que ma volonté produise en moi mes idées, car je ne vois pas même comment elle pourrait les produire, puisque ma volonté ne pouvant agir ou vouloir sans connaissance, elle suppose mes idées et ne les fait pas; je ne sais même précisément ce que c'est qu'idée ; je ne sais si on les produit de rien, et si elles rentrent dans le néant dés qu'on cesse de les voir. » On n'a donc, selon Mallebranche , aucune idée claire de ce pouvoir ou force que l'âme a sur elle-même et sur son corps, ni de celui que le corps a sur l'âme.

« Mais, dira-t-on, continue Mallebranche, je connais par le sentiment intérieur de mon action que j'ai véritablement cette force ; ainsi je ne me trompe point de la croire. Je réponds que lorsqu'on remue son bras, on a sentiment intérieur de la volonté actuelle par laquelle on le remue, et l'on ne se trompe point de croire qu'on a cette volonté. On a de plus sentiment intérieur d'un certain effort qui accompagne cette volonté, et l'on doit croire aussi qu'on fait cet effort. Enfin je veux qu'on ait sentiment intérieur que le bras est remué dans le moment de cet effort ; et cela supposé , je consens aussi que l'on dise que le mouvement du bras se fait dans l'instant qu'on sent cet effort , que l'on a une volonté pratique de

le remuer. Mais je nie que cet effort , qui n'est qu'une modification ou un sentiment de lame , qui nous est donné pour nous faire comprendre notre faiblesse, et nous donner un sentiment obscur et confus de notre force, soit par lui-même capable de donner du mouvement aux esprits animaux , ni de les déterminer. Je nie qu'il y ait rapport entre nos pensées et les mouvements de la matière. Je nie que l'âme ait la moindre connaissance des esprits animaux dont elle se sert pour remuer le corps qu'elle anime. Enfin, quand même l'âme connaîtrait exactement les esprits animaux, et quand elle serait capable de les mouvoir, ou de déterminer leur mouvement, je nie qu'avec tout cela elle pût choisir les tuyaux des nerfs, dont elle n'a aucune connaissance, afin de pousser en eux les esprits et remuer ainsi le corps.... Il en est de même de la faculté que nous avons de penser. Nous connaissons, par sentiment intérieur, que nous voulons penser à quelque chose, que nous faisons effort pour cela, et que, dans le moment de notre effort, l'idée de cette chose se présente à notre esprit; mais nous ne connaissons point par sentiment intérieur que notre volonté ou notre effort produise notre idée. Nous ne voyons point, par la raison, que cela se puisse faire. C'est par préjugé que nous croyons que notre attention ou nos désirs sont cause de nos idées; c'est que nous éprouvons cent fois le jour quelles les suivent ou qu'elles les accompagnent...

iNous ne voyons point en nous de force pour les produire; la raison ni le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes ne nous disent rien sur cela. »

Ces raisonnements de Mallebranche ont été reproduits par Hume; mais, bien que ces deux philosophes s'accordent dans l'exposition des faits, ils diffèrent dans les conséquences qu'ils en tirent.

La nature , dit Mallebranche , ne nous présente pas de faits en connexion, ou, pour mieux dire, nous n'apercevons aucun rapport nécessaire entre les faits de la nature; donc ce rapport n'existe pas et les causes efficientes naturelles sont des chimères. L'expérience, dit Hume, ne nous présente pas des faits en connexion ; nous n'avons donc aucun motif légitime de supposer une connexion entre les faits de la nature , et même nous ne devons en avoir aucune idée. Nous devons donc nous borner à confesser notre ignorance à cet égard. Observez ici que le principe du dogmatisme cartésien : Lorsque Je ne conçois pas un rapport entre deux choses , ce rapport n 'existe pas , exerce toute son influence sur l'esprit de Mallebranche. Observez encore que les deux propositions qui suivent sont différentes : \° Il n'y a aucune connexion entre les faits de la nature , et les corps sont dépourvus de tout pouvoir, 2° Nous n'apercevons aucune connexion entre les faits de la nature , et l'observation ne nous donne pas l'idée d'un pouvoir quelconque. La première proposition , passant de la pensée à

l'existence, décide sur les choses en elles-mêmes^ la seconde se borne à notre mode de connaître.

Mais ce n'est pas tout. Le principe // n'y a pas d'effet sans une cause, entendu dans le sens de la cause efficiente, est pour Mallebranche un principe incontestable et nécessaire, qui a une valeur réelle et objective. Il en conclut que tous les effets de la nature ont pour cause efficiente la volonté souveraine de Dieu. Après avoir rejeté les causes efficientes naturelles, il reconnaît dans tout l'univers l'opération efficace de la cause première. Voici comment il raisonne. — Quand on médite sur l'idée de Dieu, c'est-à-dire, d'un être infiniment et par conséquent tout puissant, on voit qu'il y a un tel lien entre sa volonté et le mouvement de tous les corps, qu'il est impossible de concevoir qu'il veuille qu'un corps soit mû et que celui-ci ne le soit pas. Nous devons donc dire qu'il n'y a que la volonté de Dieu qui puisse mouvoir les corps. La force motrice des corps n'est pas dans les corps mêmes, car elle n'est autre chose que la volonté de Dieu. Les corps n'ont, par conséquent, aucune action. Lorsqu'une bille en mouvement pousse une autre bille, elle ne lui communique rien qui lui appartienne, puisque la force communiquée n'est pas à elle. Ainsi donc, une cause naturelle n'est pas une cause réelle et véritable, mais seulement une cause occasionnelle qui détermine l'auteur de la nature à agir de telle ou telle manière dans telle et telle circonstance. Toutes les forces de la nature ne sont

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