HUME. IS
que la volonté de Dieu toujours efficace. Il n'v a donc pas de force, de puissance, de cause vraie dans le monde matériel et sensible, et on ne doit pas admettre des formes, facultés et qualités réelles, pour produire les effets que les corps ne produisent pas, et partager ainsi avec Dieu la force et la puissance qui lui sont essentielles. Dieu seul est donc la vraie cause, qui a véritablement la puissance de mouvoir les corps.
Hume déclare avec Mallebranche que l'expérience, ou la vue des faits que la nature nous présente, ne nous donne aucune notion de pouvoir ou de connexion nécessaire; mais il n'accorde pas la conséquence qui fait considérer Dieu comme la seule cause efficiente.
« Le gros des hommes, dit Hume, ne voient aucune difficulté à rendre raison des opérations communes de la nature, comme de la descente des corps pesants, de la végétation des plantes, de la génération des animaux, et de la nutrition qui nous approprie les aliments; dans tous ces cas-là, ils sont persuadés qu'ils aperçoivent la force même par laquelle les causes entraînent leurs effets, et ils supposent que les actions de ces causes sont immanquables. Une longue habitude leur ayant donné ce tour d'esprit, l'apparition d'une cause leur fait attendre aussitôt avec assurance l'événement qui marche d'ordinaire à sa suite ; et on aurait bien de la peine à leur faire concevoir qu'un autre en pût résulter. Il n'y a que des phénomènes peu communs,
tels qu'un tremblement de terre, une peste, ou quelque prodige, qui puissent les déconcerter ; ce n'est qu'alors qu'ils se trouvent embarrassés à assigner des causes convenables aux effets, et à expliquer la manière dont ceux-ci sont produits. Or que font-ils pour se tirer d^embarras? Ils ont recours à quelque intelligence invisible, qui intervient comme cause immédiate de l'événement qui les étonne et qu'ils croient inexplicable par les puissances de la nature. Mais les philosophes, qui vont un peu plus loin dans leurs recherches, se sont aisément aperçus que l'énergie des causes n'était pas plus marquée dans les événements les plus journaliers que dans les plus extraordinaires ; ils ont reconnu que nous n'avons sur ce sujet que les seules lumières de l'expérience, qui ne nous instruit que d'une coexistence fréquente de certains objets, sans nous mettre jamais en état de comprendre ce qu'on nomme leur liaison. De là vient que plusieurs d'entr'eux ont cru que la raison les forçait d'admettre, dans toutes les occasions, le même principe auquel le vulgaire n'a recours que dans les cas qui lui paraissent tenir du surnaturelet du miraculeux. Peu contents d'ériger l'esprit et l'intelligence en cause première et originelle de tout être, ils veulent en faire la cause unique et immédiate de chaque événement dans l'univers. Ils prétendent que les causes communément dites ne sont , à proprement parler, que des occasions, et que ce n'est point dans les forces naturelles qu'il faut chercher la raison des effets, mais dans
HUMJi. 187
la volonté du souverain être, qui trouve bon que certains objets soient éternellement liés entreux. i\u lieu de dire qu'une première bille en meut une seconde par une force qu'elle tient originairement de l'auteur de la nature, ils vous diront que la divinité elle-même, par une volonté spéciale, imprime le mouvement à la seconde bille , et que l'impulsion de la première ne fait que déterminer le monarque du monde à cet acte, en vertu des lois générales qu'il s'est prescrites à lui-même dans le gouvernement de son empire. Le progrès des spéculations a fait encore découvrir aux philosophes que le pouvoir qui opère Faction de l'âme sur le corps et celle du corps sur l'àme, ne nous était pas mieux connu que celui qui opère les actions que les corps exercent les uns sur les autres; et que les lumières que nous empruntons, soit des sens, soit de la conscience interne, sont également insuffisantes dans les deux cas. La même ignorance les a donc ramenés à la même conclusion. Dieu est encore, selon eux, la cause immédiate de l'union de l'âme avec le corps. Ce ne sont plus les organes des sens, agités par les objets extérieurs, qui produisent nos sensations; c'est une volonté particulière du Tout-Puissant qui les excite, en conséquence des mouvements survenus dans les organes. Ce n'est plus notre volonté qui cause le mouvement local dans nos membres; impuissante en elle-même, Dieu seplaità la seconder ; il ordonne aux parties du corps de se mouvoir; et c'est très-abusivement que nous en fai-
sons honneur à nos propres forces et à notre propre efficace. Les philosophes ne s'en tiennent pas là; il y en a qui portent cette conclusion jusqu'au dedans de l'âme elle-même, et l'appliquent à ses opérations purement internes. Ce qu'on appelle vision mentale, ou formation des idées, n'est, pour eux, autre chose qu'une suite de révélations émanées du Créateur. Lorsque nous tournons/volontairement la pensée sur quelque sujet, ce n'est pas notre volonté qui crée les idées; celui qui a créé toutes choses les découvre à lame et les lui rend présentes.
« Ainsi, selon ces philosophes, tout est plein de Dieu. C'est peu pour eux que rien n'existe que par sa volonté, qu'il n'y ait point de pouvoir qui ne remonte originairement à lui; ils dépouillent la nature et les êtres créés de toute force, a6n de rendre la dépendance où ils sont de Dieu plus immédiate et plus frappante. Mais ils ne considèrent point que leur théorie, au lieu d'exalter la grandeur de ces attributs, dont ils affectent tant de faire le panégyrique, n'est propre qu à la rabaisser. Il y a sûrement plus de puissance en Dieu à départir un certain degré de pouvoir à ses créatures qu'à faire tout lui-même par une volonté directe ; il y a plus de sagesse a avoir agencé l'univers dès le commencement, avec une prévoyance si parfaite qu'il serve de lui-même et par son propre mécanisme aux vues de la Providence, que si son grand auteur était obligé, à chaque instant, d'en raccommoder les parties et de ranimer par son souffle,
toute l'activité de cette prodigieuse machine. » Nous n'avons d'autre guide dans nos jugements sur la causalité que l'expérience. Or, l'être suprême est au-delà de l'expérience. Par quel moyen donnons-nous donc aux effets sensibles une cause invisible et qui ne peut tomber sous les sens?
« Je ne puis apercevoir, ajoute Hume, aucune solidité dans l'argument sur lequel cette théorie est fondée. Nous ignorons, à la vérité, la manière dont les corps agissent les uns sur les autres; leur efficace nous est inconcevable; mais n'ignorons-nous pas également la manière dont une intelligence, je dis même la souveraine intelligence, agit, soit sur l'esprit, soit sur le corps? Et concevons-nous mieux la force dont elle est douée ? D'où, je vous prie, en prendrions-ncus l'idée? Nous ne sentons aucun pouvoir en nous-mêmes, et nous n'avons d'autre notion de l'être suprême que celle que nous nous formons en réfléchissant sur nos propres facultés. Si donc notre ignorance était une raison suffisante pour nier une chose, nous devrions refuser toute force active à Dieu, aussi bien qu à la matière la plus grossière; puisque très-assurément nous ne comprenons pas davantage les opérations divines que celles des corps. Y a-t-il plus de difficulté à concevoir le mouvement comme résultant d'un choc que comme procédant d'une volition? Tout ce que nous savons à ces deux égards, c'est que nous ne savons rien. »
Ainsi donc, tout en admettant le principe de Mal-
lebranche sur la relation des faits de la nature, Hume en a déduit des conséquences différentes. Le premier rattache ces faits à un seul anneau invisible; le second, nous ôtant toute idée de lien et nous interdisant toute induction appuyée sur le principe de causalité, nous conduit au scepticisme. Voici la doctrine des deux philosophes, mise en regard dans les propositions suivantes :