‹ Lettres de Gustave Flaubert à George SandChapitre 27 sur 35 · KART · texte numérisé non relu

KART

à priori. L'intuition à priori, dit Kant, n'est possible que comme forme , c'est-à-dire comme mode de l'intuition empirique. Les modes de notre perception doivent être en nous à priori. Ces modes ou formes des intuitions empiriques peuvent s'appeler intuitions pures ; et c'est par leur moyen que les jugements synthétiques à priori sont possibles. Pour découvrir ces intuitions pures nous avons une règle certaine. C'est celle qui nous sert à distinguer ce qu'il y a de pur et de subjectif dans notre connaissance de ce qu'il y a d'objectif et d'empirique. Tout ce qui est nécessaire et universel vient du sujet; tout ce qui est accidentel et variable vient de l'objet. Les intuitions de l'espace et du temps ont les caractères de nécessité et d'universalité, comme nous l'avons vu dans la lettre cinquième; elles sont donc des intuitions pures qui rendent possibles les jugements synthétiques^ priori.

Les jugements synthétiques à priori étant des jugements, leur possibilité est soumise aux mêmes conditions que la possibilité de tout jugement quel qu'il soit. Maintenant, le jugement consiste à réunir sous un concept plus élevé ou plus universel la diversité des représentations fournies par la sensibilité. Ces concepts sont les concepts purs et peuvent s'appeler catégories. Ces catégories dont je vous ai parlé longuement (lettre vu) sont au nombre de douze. L'application des catégories est donc néces saire pour la possibilité des jugements synthétiru*

û priori. C'est dans cette application que consiste le schématisme dont il a été question dans la lettre septième. Les jugements synthétiques à jD/7'0/7 sont donc possibles par le schématisme pur de l'entendement. Le géomètre reconnaît l'évidence de ses propositions en construisant ses concepts dans l'espace. L'arithméticien, deux nombres lui étant donnés, en trouve un troisième au moyen de l'intuition du calcul. Tout ce procédé consiste à élever à des concepts les intuitions pures de l'espace et du temps, en y posant des déterminations par l'application des catégories.

Voilà comment l'Esthétique transcendantale et l'Analytique transcendantale des concepts, et toute la Critique de la Raison Pure sont sorties de l'examen de la doctrine de Hume sur la causalité.

La doctrine des jugements synthétiques à priori a aussi un rapport étroit avec certaines opinions philosophiques de l'époque antérieure, relativement à l'utilité des vérités nécessaires pour l'accroissement de notre connaissance. La philosophie que Locke essaya d'établir offre plusieurs imperfections. Ce philosophe regarda comme frivoles toutes les propositions identiques ; et non-seulement celles qui sont identiques dans les termes, comme celle-ci, une figure à trois côtés est une figure, mais encore celles qui le sont dans la pensée, c'est-à-dire dans lesquelles l'idée du prédicat est renfermée dans l'idée du sujet. Pour Locke, les seules propo-

skions instructives sont celles où le prédicat est une conséquence nécessaire de l'idée complexe du sujet, sans être pour cela contenu dans cette idée. Mais comment cela peut-il être? Et comment pouvonsnous sortir de l'idée du sujet pour y joindre une autre idée? Kant s'occupa de cette question, et arriva aux jugements synthétiques à priori. Je ne discute point ici la doctrine de Locke ni celle de Kant; je vous fais seulement remarquer la liaison des doctrines que je vous expose.

Condillac se plaça , sur cette question, à un point de vue diamétralement opposé à celui de Locke. Toutes les propositions ne sont, selon lui, que la même idée exprimée différemment. Mais si la chose est ainsi, demande-t-on à Condillac, en quoi le raisonnement spéculatif est-il instructif? L'inconnu, dit-il, auquel on arrive en raisonnant est la même chose que le connu dont on part. Cette solution n'est certes guère satisfaisante. Si l'inconnu est la même chose que le connu, je ne sais rien de plus après avoir raisonné que ce que je savais avant. L'insuffisance des solutions de Locke et de Condillac sur la manière dont le raisonnement pur est instructif, peut, ainsi que la doctrine kantienne des jugements synthétiques à priori, faire sentir le besoin d'une nouvelle solution de ce problème.

Après avoir établi la possibilité des jugements synthétiques à priori, au moyen de l'application des catégories aux intuitions pures du temps et de l'espace, Kant donne l'exposition systématique de

ces principes conformément à la table des catégories.

Le principe suprême de tous les jugements synthétiques est celui-ci : Tout objet est subordonné aux conditions nécessaires de l'unité synthétique du multiple de l'intuition dans une expérience possible. Pour ne pas vous laisser étourdir par ce tourbillon de mots, remarquez que l'objet, selon la philosophie transcendantale, est la même chose que le concept empirique , et que le concept empirique est la même chose que l'unité synthétique du multiple de l'intuition dans une expérience possible.

Les conditions nécessaires de cette unité synthétique sont donc les conditions de la formation du concept empirique, et ces conditions sont celles de la possibilité de l'objet. Mais où tend enfin ce langage énigmatique? Cela signifie que les jugements synthétiques à priori sont les lois de l'expérience, ou ont un rapport à une expérience possible, c'està-dire encore peuvent être réalisés dans l'expérience. Ce rapport à une expérience possible est, selon Kant, essentiel à ces jugements. Lorsque le géomètre voit a priori que la ligne droite est la plus courte qu'on puisse tirer entre deux points, il peut vérifier ce principe dans toute expérience possible, en mesurant la ligne en question. Lorsque l'arithméticien voit que sept plus cinq fait douze, il peut vérifier ce principe dans tous les cas particuliers que l'expérience présente. C'est donc un principe suprême de tous les jugements synthé-

tiques à priori qu'ils puissent avoir la réalité dans l'expérience. Les catégories servent à constuire les objets de l'expérience, et les principes ne sont autre chose que les conditions ou les lois par lesquelles les catégories ont une valeur objective dans l'expérience. Kant divise ces principes, 1° en axiomes de V intuition ; 2° en anticipations de la perception ; 3° en analogies de V expérience; 4° en postulats de la pensée empirique en général.

Le principe des Axiomes de l'Intuition est : Tout phénomène , t'est-a-dire tout objet consiste dans la grandeur extensive. Les objets sont les corps extérieurs et le moi. Les corps ont une grandeur extensive, et le moi également, car il se présente à la conscience comme circonscrit et comme existant dans un espace et un temps déterminés. L'espace et le temps sont des éléments nécessaires pour la formation des objets de l'expérience, et il suit de là que tout objet, existant dans un temps donné et dans un espace donné, doit avoir une grandeur extensive.

Le principe des Anticipations de la Perception est : Le réel de tout ce qui apparaît a un degré , c'est-à-dire une grandeur intensive ; ou, en d'autres termes, toute sensation a un degré.

Le principe des Analogies de l'Expérience est : V expérience est possible seulement par la représentation d'une connexion nécessaire entre les perceptions. Ces analogies sont au nombre de trois : 1° Dans tous les changements phénoménaux . la

2j2 LETTRE DOUZIEME.

substance persiste , et sa quantité n'augmente ni ne diminue. 2° Tous les changements arrivent selon la loi de conjonction entre cause et effet. 3° Toutes les substances , en tant qu'on peut les percevoir ensemble dans l'espace, exercent une action réciproque universelle.

Il ne peut y avoir d'expérience, c'est-à-dire un jugement expérimental, si on ne lie ensemble les diverses perceptions. Les modes de cette conjonction sont en nous, et parmi ces modes se trouvent les catégories de Substance et Accident, de Cause et Effet, et celle de Communauté. Ces catégories servent à réunir les perceptions; mais elles existent à priori, et sont les conditions de la possibilité de l'expérience. Par conséquent, l'expérience n'est pas possible sans la représentation à priori d'une connexion nécessaire entre nos perceptions; et cette représentation s'accomplit par le moyen des catégories. De là naissent les trois analogies exposées. Reid admit aussi une synthèse nécessaire entre la modification et la substance, entre l'effet et la cause. Or, une telle synthèse est indispensable pour former un jugement expérimental. Les termes abstraits ne peuvent s'affirmer l'un de l'autre. On ne peut pas dire : La blancheur est le poids. Pour former une connaissance expérimentale, il est nécessaire d'avoir un concret— Ce qui est blanc est pesant. Ainsi, la connexion nécessaire entre l'accident (le poids) et une substance (la chose blanche) est indispensable pour ce jugement. Pareillement sans

la causalité vous ne pourriez pas dire : Le feu brûle le bois.

Les Postulats de la Pensée Empirique sont : 1° Ce qui s'accorde avec les conditions formelles de l'expérience est possible; 2° Ce qui est en connexion avec les conditions matérielles de l'expérience est positif; 3° Ce dont la connexion avec le positif est déterminée selon les conditions universelles de T expérience est nécessaire.

Le possible, selon Kant, est ce qui peut s'effectuer dans l'expérience. Dans l'école de Leibnitz, le possible consiste dans la seule absence de la contradiction; mais cette condition ne suffit pas, selon Kant : il faut de plus que le concept puisse se réaliser dans l'expérience. L'existence dans l'homme dune faculté de connaître, sans l'intermédiaire des signes extérieurs, les pensées d'un autre homme, n'est pas certainement un concept contradictoire, et, par conséquent, selon Leibnitz, une telle faculté serait possible; mais elle n'est pas telle pour Kant, parce qu'on n'en peut pas voir la réalisation dans l'expérience. Ainsi donc, pour qu'une chose soit considérée comme possible, il faut qu'elle s'accorde avec les conditions formelles de l'expérience, puisque sans cela elle ne pourra jamais s'effectuer dans l'expérience.

La réalité de notre connaissance consiste, d'après Kant, dans les perceptions sensibles. Si je vois avec mes yeux la fumée, celle-ci est un objet réel pour moi; mais la fumée, selon les lois matérielles

-2«Yi LETTRE DOUZIÈME.

de l'expérience, est en connexion avec le feu; celui-ci est donc également positif. C'est une loi empirique que le choc mutuel des corps produit du mouvement; et on raisonne en conformité de cette loi lorsque de la perception du mouvement de la limaille de fer vers l'aimant on conclut l'existence du fluide magnétique.

Un corps pesant, non soutenu, tombe nécessairement. La chute du corps est un effet produit par son poids. Or, la loi que toute cause produit l'effet, ou est suivie de l'effet, est une loi universelle de l'expérience. La chute du corps pesant est en connexion avec le positif, qui est le poids, selon la loi de causalité, qui est une loi universelle de l'expérience. Tout événement dans la nature suppose nécessairement une cause dont il dérive, et un effet qui le suit. Cette cause et cet effet sont en connexion avec le positif suivant une loi universelle de l'expérience, qui est la causalité. Cet'e cause et cet effet sont donc nécessaires. La nécessité, ajoute Kant, ne s'étend pas au-delà.

Tous ces principes synthétiques ne sont en définitive autre chose que les lois de la synthèse de l'entendement, par laquelle celui-ci construit les objets de la nature phénoménale; ils ne sont que le schématisme des catégories.

Kant a cru que sa Critique échappait aux résultats sceptiques de la doctrine de Hume. Celuici avait jugé impossible d'établir une connexion entre les données de l'expérience et, par consé-

Page 1