Le prote du Constitutionnel
32 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
A la fin de l'article, il y a, je crois, pour éviter une répétition, en surcharge, un : il est bon de ne pas le mépriser par le temps qui court, au lieu de : Une faut pas le mépriser.
Je me rappelle cela, mais à distance.
Voyez le sens et corrigez. S'il y a un lapsus calami, rétablissez le sens. Vous devez être un caporal intelligent, qui a Tintelligence de sa consigne. Ne me laissez pas de balourdise.
Pensez par ma tête que la vôtre doit deviner et, surtout, ne vous moquez pas des inquiétudes de ma sacrée imagination.
Je vis dans ce pays, qui m'ensorcelle, avec de telles préoccupations que, mon article parti, je rêve un tas de bêtises et que, sans vous à qui je me fie^ je ne dormirais pas.
En hâte. Je finis là pour ne pas vous retarder d'aller au Constitutionnel.
Votre Jules Barbey d'Aurevilly.
Poignée de main à tous les visiteurs du dimanche.
Valognes, hôtel Gmndval, Jeudi 2 juillet 1874.
Voici le fetfa du Pacha.
Il part pour le Constitutionnel^ à riastant, . les quatre feuillets de mon article, le reste demain. Samedi midi, vous pourrez donc corriger.
Cet article est sur le Louis XI, Je suis tout plein de ce grand homme et je vous dis, comme lui à M. Dubouchage :
Monsieur Léon Bloy^ mon ami, corrigez aussi bien que la dernière fois, quoiqu'il y eût une faute encore. Une « réussite » qui n'était pas « réussie » / Corrigez.
J'ai répété en surcharge les mots que je rêve illisibles, car je crois bien qu'ils ne le sont pas. Prenez garde aux noms propres !
34 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
J'ai cité tous les coquins qui ont, dans leurs histoires, prétendu que Louis XI était un coquin. V^ous avez le livre de Legeay, qui, pour un geai, a du bec. Orthographiez-moi cette canaille !
Vous êtes ma main. Je vous la serre.
Maintenant, après le fetfa, deux mots en réponse à votre lettre.
De conseil, je n'en ai pas à vous donner.
Vous n'êtes pas moi; je ne suis pas vous.
Mais vous êtes un estomac Si vous avez faim, que diable! il faut manger et il faut aller à Saint-Jean-de-Luz, puisqu'on y dîne.
Le talent et la vie dépendent de l'estomac.
D'ailleurs, je connais Saint-Jean-de-Luz. C'est un point délicieux, avec la mer et de jolies petites jambes nues qui courent sur son rivage, et que vous ne poursuivrez pas !
Mais je ne donne pas de conseils. Je vous ai conseillé de vous faire Bénédictin et j'aurais aussi bien fait, comme disent mes chiens de paysans d'ici :
de pisser dans un violon !
Prenez avec vous Georges Landry pour corriger, et mettez-vous bout à bout. Si vous deviez être parti pour Saint-Jean-de-Luz, il lirait cette lettre adressée autant à lui qu'à vous (voir la suscription) et corrigerait tout seul, ma copie sous ses tendres yeux.
Sans relire, — mais vous, relisez I
Jules Barbey d'Aurevilly-
36 LETTRES DB BARBET d'aUREVILLT
Valognes, 4 juillet 1874.
Hôtel Grand val-Caligny.
Dix heures du matin.
C'est encore moi, votre Lord Anxioics!
rhomme du gril de saint Laurent, sans être saint Laurent... ni autre! et qui n'aura le prix de son martyre que quand son article sera dans ses mains, corrigé, expurgé, purifié par vous. Un saint que je n'aime point, par exemple, c'est saint Jacques, parce que ses pèlerins portent des coquilles. Je n'en veux point porter.
Veillez à ce que mon article ne me revienne pas avec cet ornement des pèlerins de saint Jacques. Les deux derniers feuillets arrivent ce matin au Constitutiomiel. Donc, je suis
sûr que vous corrigerez aujourd'hui^ — que vous reverrez vos corrections demain^ après la messe, bien entendu, — et bien entendue, — et que je serai propre comme un petit sou, lundi. C'est ce que je me dis, en me tordillant sur mon gril...
Et ce n'est pas tout, monsieur Léon Bloy, mon ami, comme dit mon autre vieil ami de roi Louis-le-Unzième.
Attention ! Il me faut.
Il le faut, disait un guerrier A la jeune et tendre Imogine,
Il me faut — et il le faut — le livre de cette pondeuse de religion dont Dumas a fait la préface. J'ai besoin de dire quelques mots à celte tendre Imogine... Informez-vous, à Veuillotttt, de Téditeur. Allez-y et lisez-lui de ma part cette phrase-ci de ma lettre, à l'éditeur :
« Que je ferai un article, n'importe où, dans le Figaro ou le Constitutionnel. »
Montrez-lui patte blanche. Ce sera plutôt
38 LETTRES DE BARBET d' AUREVILLY
patte noire ! Mais qu'est-ce que cela lui fait, la patte ou la griffe, pourvu qu'on fasse du bruit, puisqu'il est un éditeur!
Et envoyez-moi cela, ex ictu repentino.
Écrivez. Que faites-vous ? Parlez -vous pour Sàint-Jean-de-Luz ou non?.. Et le Veuillotttt? Et vos rapports avec ce diable béni?.. Quid Thomas?... Son article sur Dumas et sa commère n'est pas mal. C'est assez pinçant, mais c'est trop pincé. C'est toujours la même grimace d'ironie. Il ne se renouvelle pas. Il n'est pas vraiment gai, quoique impertinent.
On est toujours tenté de lui dire : Ris donc plus large, grosse bête d'homme d'esprit ! ris donc mieux que cela.
Vous aussi, vous êtes sérieux, trop sérieux, mais vous n'avez pas de la bile sous la peau et l'œil vert pour rien. Votre dernier article est bon, — mais la phrase y est trop monotonément carrée et, quoique ï expression y soit ^ c'est plus ton de mandement que ton de journal.
Vous êtes trop un écrivain ecclésiastique. Vous m'avez rappelé Laurentîe (des bons jours),
Laurentie qui se serait, le matin, lavé la bouche avec du de Maistre.
Lisez Voltaire. Lisez les légers et coupez la queue à vos chiens, — non, vous n'en avez pas, — mais à vos chiennes de phrases.
Remuez-vous davantage dans les vôtres. Lisez Voltaire. Il ne faut pas tant lire ses analogues. Il faut lire ses différents.
Ah 1 si vous aviez voulu être... ce que je voulais que vous fussiez, un Bénédictin, je ne vous dirais pas de devenir plus léger et moins grave. Pardieu! Vous auriez pu aller jusqu'à la majesté, si cela vous avait convenu ! Les Bénédictins n'ont à couper ni leurs phrases ni leurs robes. Ils peuvent écrire comme on prêche : en quatre points. Ils ont le style de leur ordre^ mais nous sommes des polissons à côté d'eux, et vous ne pouvez prendre leur manière, puisque vous voulez rester polisson !
Et la Restauration de Cadoudal? Je vous aimerais mieux un restaurateur.
Bien des choses à Theureux jeune homme
40 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
qui a le bonheur de s'appeler comme l'amant de Frédégonde, Et à vous.
Jules Barbey d'Aurevilly.
Valognes, H juillet 1874.
Samedi, jour de la Vierge, que je viens de venger.
Écoutez-moi bien, monsieur Bloy, car la poste n'attend pas, et je n'ai qu'une seconde.
Demain, dimanche, partira d'ici, àlVheures, un article sur Dumas, Didon-le-Dindonné et leur dame, que j'envoie au Figaro.
11 arrivera lundi matin. Si on l'agrée, il peut paraître le lendemain, vous auriez donc à corriger le soir de lundi, pour moi, dont vous êtes la main.
Vous vous présenteriez au Figaro. Vous pourriez voir M* Magnard à qui je vous annon-. cerai demain, et demander, même en son absence^ mon article.
Vous diriez au garçon de bureau, ou à la personne chargée de l'impression des articles.
42 LETTRES DE BARBEY d' AUREVILLY
que VOUS venez de la part de M. J. B. d'Aurevilly, corriger son article sur sa copie.
C'est entendu et compris et comme fait, m'est-ce pas?... Si on ne veut pas de ma copie, on vous la rendrait. Il est inutile de la laisser au journal.
Maintenant, merci et merci à votre frère Siamois, Georges. L'article sur Louis XI était pur comme je voudrais que fût mon âme, qui, malheureusement, ne l'est pas du tout!
Le Legrey pour Legeay ne m'a pas fait l'effet d'un pétard tiré dans ma poitrine.
Soyez tranquille, je suis intégral.
Votre article sur M"" Ackermann est trèsbeau, — TRÈS-BEAU, — sans réserve. Mouchez avec cela vos cuistres de V Univers , quoique ce soit un bien beau mouchoir pour leurs fichus nez, — mais c'est égal ; mouchez-les avec cela, et si vous pouvez leur arracher leurs pifs, tirez ferme et arrachez-les, quoique nous ne puissions rien en faire!
Que feriez-vous. Monsieur, du nez d'un marguillier?
Ils doivent tous être marguilliers de leurs paroisses, ces maroufles-là.
Bonsoir et à vous
En hâte et sans relire.
Hôtel Grandval, dimanche 12 juillet 74.
XI heures.
C'est vraiment une folie, à moi, que de vous écrire; mais cette folie m'amuse.
L'article part pour le Figaro avec ce billet-ci, de conserve. Vous êtes annoncé et nommé à Magnard. Donc, allez en toute confiance !
Encore ma démence d'anxiété.
L'avant-dernier paragraphe de mon article doit finir par ces mots : « aux pieds sublimes de son Bas bleu ».
Le Démon d'inquiétude qui est affourché sur le Monstre de mon cerveau me souffle que j'ai peut-être oublié sublimes.
Vous, ne l'oubliez pas. Veillez à cette par-
licule de mon grain, et ne vous moquez pas de moi, vous ni Georges !
Votre maniaque,
Je pars pour Saint-Sauveur voir l'abbé.
Mardi, je serai ici. Samedi, vous aurez au Constitutionnel un article sur Janin — pour faire pendant à celui sur Chasles — dans le temps. Parate correctionnes vestras^ puisque vous êtes deux.
Valognes, hôtel de Grandrai, 16 juillet 18*24.
Monsieur Léon Bloy, mon ami, — Est un ami qui corrige bien^ dit le vieux proverbe.
Je vous prie donc de me prouver votre amitié, en corrigeant le Jules Janin, dont j'envoie, avec cette lettre, à vous, les cinq premiers feuillets au Constitutionnel^ dLUÎonrd'hm.
Demain, j'expédierai le reste de la chose, et, à moins que ma tarentule d'inquiétude ne me pique et ne me fasse danser, je ne vous écrirai pas.
Vous voilà prévenu!
Samedi, l'après-midi, et dimanche matin ^ vous pouvez vous mettre à la besogne avec Georges, le Frédégondien^ et callihorgner
mes épreuves, en les comparant à la copie.
Car la copie est nécessaire, Messieurs les correcteurs, par la raison que ces damnés imprimeurs se permettent quelquefois de sauter (les sots !) des mots et même des phrases. J'ai vu cela dans mes heureux jours.
J'ai la plus grande confiance en vous.
Monsieur Léon Bloy, mon ami. Vous devez avoir la familiarité de mon écriture, à présent. Elle ne vaut pas la vôtre, dont je suis affreusement jaloux, mais enfin elle a un certain degré de lisibilité. . . Faites, cependant, comme si elle ne l'avait pas.
Autre guitare ! Tout ce que vous dites des changements à faire à l'article que j'avais envoyé au Figaro est parfaitement juste, — et les changements, vous les avez vous-même très-bien faits, si on publiait au Paris-Journal; MAIS il faudrait d'abord s'informer au Figaro.
L'Alexandre Dumas, un Alexandre pour eux, pas pour nous ! est un assez grosperson-
48 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
nage pour que, dans quinze jours, ils ne refusent pas d'en parler encore.
Donc, voyez Magnard, demandez son adresse au Figaro. Contez-lui ce qui est arrivé, portez-lui la lettre que vous avez trouvée dans le paquet. Communiquez-lui l'article sur Dumas et Didon-le-Dindon î Montrez-lui même celle-ci, de ma part^ et demandez-lui ce que, dans quinze jours, il prévoit qu'il pourra faire. Je mets Valognes à feu avec h Retour du Christ traité comme un cheval de retour par les postillons du Progrès !
Cela peut avoir son importance, môme figariquement parlant.
Et es todo^ — ce qui veut dire, c'est tout^ en espagnol.
J'ai bien l'honneur de vous saluer, monsieur Léon Bloy, mon ami. Si vous voyez — et pourquoi non? comme dit un des plus amusants personnages de Scott — madame monhôtesse, dites-lui que sa dernière lettre est arrivée ici pendant mon absence et
que j'y répondrai un de ces jours. Fait-il chaud où vous êtes?... Ici, nous cuisons comme des côtelettes. J'aime mieux celle de madame mon hôtesse que je vais remanger dans quelques jours. J'ai la nostalgie de ces côtelettes. Jamais je n'aurais cru à du spleen dans ce magnifique pays, une rivière d'émeraudes dans laquelle flamboie le soleil, et cependant, j'en ai plein... mo^i moi .'Je viens de m'apercevoir, à l'instant, en tournant ma page, que mon papier est horriblement maculé. C'est un pâté rouge que je vous envoie. Il vaudrait mieux de perdrix rouges^ mais ce n'est plus le temps des perdrix.
Je vous ^i envoyé la Restauration^ qui, hors vous, ne vaut pas un pâté, même d'huîtres.
Écrivez !
Votre Jules B. d'Aurevilly.
50 LETTRES DE BARBEY d'aURETILLT
Valognes, hôtel de Orandval-Galigny, Lundi, 20 juillet 74.
C'est très-bien ! vous avez corrigé, selon mes souhaits, vous et Georges, — dont me parle M. H. dans sa dernière lettre, et qui va entrer ou est déjà entré dans sa maison, je le dis avec bonheur, grâce à moi !
Qu'il y reste et qu'il y prospère ! Il est fait, par sa nature délicate, pour cet homme exquis, Charles H. !
Puisque je vous remercie, monsieur Bloy, mon ami, c'est que j'ai reçu le N\ Mais j'en voudrais quatre autres. M. Azambre (un de mes bons amis), employé au ConstitutionneL me les envoie toujours, mais il est àprésent à Aix, où il prend les eaux. Vous devez main-
tenant être bien connu au Constitutionnel.
Réclamez les 4 numéros pour moi et priez qu'on me les envoie.
Cette recommandation faite, en voici une autre plus importante.
Avez-vous vu Magnard et fait avec lui ce que je vous avais dit de faire?
Si le dit Magnard ne croit pas que mon article, au bout deleurs quinzejours de silence forcé, soit une actualité (leur toquade !), il faut renoncer à paraître au Figaro, et j'ai un autre projet en tête. Vous me renverrez l'article immédiatement. Je le ré toucherai, je rallongerai, je le généraliserai contre les Bas-Bleus qui voudraient faire de la sainte Vierge, Mère de Notre Seigneur, leur Dieu féminin, — la Mère du Bas-Bleuisme et sa Déesse^ car leur Dieu serait du masculin, et ils n'en veulent pas ! et je publierais la chose au Constitutionnel.
Le livre de la drôlesse (tâchez de savoir son nom à V Univers) est un livre qui tombe, puisque c'est un livre, dans mes attributions
52 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
au Constitutiomiel. L'Alexandre Dumas et le Didon-Dindon ne seraient plus que des accessoires. La grosse affaire serait la profanation hypocrite de la sainte Vierge par les Bas- Bleus. Une diable de bonne thèse! Les Bas- Bleus ne la prennent que parce qu'elle a un jupon bleu. Elles veulent l'enrégimenter et la faire le chef de leur corps...
Cependant, mes deux flèches resteraient, et j'en ajouterais peut-être d'autres (un bouquet de flèches! un carquois !) dans les deux petits ventres de Dumas le comédien, qui fait des comédies tristes et de tristes comédies, et de Didon-Dindon, à qui une broche conviendrait mieux qu'une flèche, vu l'espèce de bêtes à laquelle il a l'honneur d'appartenir.
Donc, il faudrait s'informer de cela auprès de Magnard et me renvoyer pan ! pan ! mon article, s'il n'en veut pas. J'ai droit à trois articles, ce mois-ci, au Constitutionnel, et ce serait mon article de lundi prochain.
Vous aurez encore à me corriger celui-là, qui paraîtra le jour que j'arriverai à Paris.
Mon projet est d'être lundi soir à Paris, et de dîner avec vous et Georges dans le courant de la semaine prochaine.
Annoncez-le à M""* L... Du reste, je le lui annoncerai moi-même, mais vous pouvez toujours lui annoncer une lettre avec ce qu'elle m'a demandé dans sa dernière et que, vu les arabesques que je fais sur la carte de ce pays-ci et mon absence de Valognes, je n'ai pas pu lui envoyer.
Est-ce tout? C'est tout. Bonjour à tout ce qui m'aime, in circula tuo. Je suis sous le coup de la mort de ma pauvre Anneste, une de mes Philothées, comme dirait mon frère l'abbé ; Philothée profane, une cantatrice de vingt-sept ans, qui chantait aux soirées de M°* de Maistre. Talent énorme, moralité faible, morte en couches, jeudi, pour avoir fait un enfant sans ma permission.
Tout à vous.
Jules Barbey d'Aurevilly.
54 LETTRES DE BARBET d'aUREVILLY
Valognes, hôtel Grandval-Caligny.
Vendredi, 24 juillet 74.
Ohé ! ohé ! tout le monde sur le pont !
A la correction, messieurs mes amis ! J'envoie aujourd'hui les deux derniers feuillets de mon article au Constitu. J'en avais, la veille, envoyé trois.
Donc, tout est bien ! Faites bien aussi^^ vous. J'ai réalisé mon idée. J'ai retourné l'article du Figaro comme un gant, et j'aime, ma foi, mieux l'envers que l'endroit. J'ai fait comme Médée, mais j'ai mieux réussi qu'elle.
Elle coupa par morceaux et mit à bouillir le vieil Eson pour lui 7^efaire de la vie à neufel elle en fut pour sa courte honte, la damnée magicienne ! Moi, j'ai été plus heureux
qu'elle. Mon Eson du Figaro^ qui me paraissait déjà, à cette distance de dix jours, un tantinet vieillot (non pas Veuillot), me fait l'efiFet de sorlir de ma cuve, robuste comme un gars de Normandie, le pays des bons gars ! Vous me direz si je me suis trompé.
J'ai conservé tous les mots qui portaient dans le premier article. Ne craignez pas que je voulusse omettre le trait sur Veuillotttttt. C'est encore un trait d'union, mais qui peut annoncer à Veuillotttt-le-Z)ama5^g^w^ un trait de séparation, pour demain. Ce cochon de papier boit comme un ivrogne. Je n'ai plus de papier Picard. Il est vraiment temps que je revienne à Paris.
J'y serai lundi soir. C'est écrit ! Dites-le à M""*L...,àqui, du reste,j'écrirai demain. Oui, dites-le-lui toujours ! J'arriverai le jour même où paraîtra mon article. Que je le trouve à mon débotté chez moi, avec vous, — et soigné, et pur — sans une faute, Caramba !
Bien des choses au doux Frédégondien 1 Pardieu, quand je vous dis que nous dînerons
56 LETTRES DE BARBKT ft'iLUREVILLY
ensemble tous les trois la semaine prochaine, homme de peu de foi, pourquoi en doutezvous?...
Il ne faut jamais douter de ce que je vous dis. Faut-il donc que je vous dise ce qu'on dit aux jeunes filles, à qui j'ai tant de fois dit cela?...
A vous,
Jules Barbey d'Aurevilly.
Jeudi, 1" octobre 1874.
Monsieur Léon Bloy, mon ami,
Recommandations ordinaires, recommandations éternelles ! Les quatre premiers feuillets de mon article partent pour le Constitutionnel et demain le cinquième.
Donc, sous les armes, et vous et le Frédégondien !
Je préviendria demain que c'est vous, qui, — comme par le passé, — corrigerez les épreuves.
J'ai fait aussi comme par le passé. Les mots dont la lisibilité me semble douteuse, je les ai répétés en surcharge.
Du reste, je ne dois pas être illisible pour
58 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
VOUS, quand je le serais pour toute la terre. Il y a une petite phrase latine, empruntée au rudiment :
Et indesinenter fichât
qu'il faut écrire correctement en italiques.
Je dis cela non pour vous, mais pour le correcteur.
Veillez au salut de TEmpire !
Et maintenant, merci et bonsoir. Je n'ai pas le temps d'écrire un mot de plus.
Jules Barbey d'Aurevilly.
Que disiez-vous, vous et M. Nicolardot, que le Récit d'une sœur n'était pas une chose intéressante et belle? Allons donc!
Valognes, vendredi, 2 octobre 74.
Hôtel Grandval-Caligny.
Monsieur Léon Bloy, mon ami,
J'ai un peu plus de temps qu'hier, aujourd'hui, pour la baliverne, mais ce n'est paç baliverne pourtant que de vous recommander une fois de plus (toujours une fois de plus !) mon article. La fin s'en va au Constitutionnel^ en même temps que ce bout de lettre s'en va rue Rousselet. Donc, vous pourrez corriger demain soir et vérifier si vos corrections ont été bien faites, dimanche matin.
Maintenant, balivernons I
Je suis arrivé ici dimanche par un temps qui pleuvait de l'or, que, malheureuse-
60 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
ment, on ne pouvait pas mettre dans sa poche. Mais, dès le lendemain, mon ouest (il y a comme du \ent dans le mot : otî, oti, ouest !) était revenu au logis et me forçait à le garder. Il pleut des rivières et je suis chambré. Demain, si le soleil sortdeTabyme, j'irai le voir s'allonger sur la mer.
Mon projet est de partir pour Carteret, où je resterai vingt-quatre heures, pendant que vous et votre adjutorium, le Frédégondien, vous m'époussèterez de votre mieux. Quelle misère ! je penserai aux fautes de mon article, face à face avec l'Océan, et je me dirai : « Ils laissent peut-être passer d'autres coquilles que celles que j'ai sous les pieds! »
Que le Tout-Puissant ne le permette pas!
Riez de moi, je m'en par une f ! mais corrigezmoi et ne me faites pas mourir sous des virgules et de petites fautes bêtes, comme le renard sous les mouches.
Envoyez-moi l'adresse de Saint-Bonnet que je ne me rappelle jamais, ce qui a empêché tout court ma lettre de partir. Vous,
A LBOX BLOT 61
avez-Tous écrit la vôtre? Envoye/-inoî les articles de Veuillotltltl, et n'y manque/, comme vous faisiez à Paris. Dites à M"** L.». que je suis sous Teau, Teau battante, mais que je me porte comme un canard, quoique moins joyeux.
Je serai joyeux quand mon article sera bien corrigé!
Adieu, je suis bête comme une idée fixe, et voilà pourquoi, de honte, je finis.
J. Barbey d'Aurevilly.
Et le Dom Guèranger? Sont-ils paresseux, tous ces moines !
Presque autant que vous. *
Hôtel Grandval, 13 octobre 1874, et au galop.
Ecce signum !
J'envoie la première parlie de Tarticle, — la seconde demain, — vous et le Frédégondien, sur le pont!
Il y avait une faute dans la Cravinade.
Qu'il n'y en ait pas dans celui-ci I
Je vous recommande les noms propres.
Nicolardot, que le Diable emporte, ne m'a pas envoyé le volume deux de Savonarole, et j'ai été obligé de faire sur Schoppenhauer.
Red GodU!
Je n'ai pas le temps d'écrire un mot de plus. Je suis écartelé à trente-six choses !
Mais attention au commandement. Corrigez ferme !
Moi, je vous aimerai ferme, si vous faites ainsi !
64 LETTRES DB BARBEY d'aUREVILLY
Valognes, 16 octobre 1874, par un temps de pluie, de sirocco et de spleen.
Des nerfs ! des nerfs ! des nerfs !
Je viens de faire partir la fin de Schoppenhauer.
Et je viens, en même temps, de m'apercevoir que j'ai mis presque partout deux^ à ce nom endiablé, et il n'en faut qu'un.
Trop de pp / Si c'étaient des coups de pied au cul du titulaire, à la bonne heure ! mais comme ce ne sont que des p, n'en mettez que ce qu'il en faut.
Je ne sais si j'en ai assez donné de coups de pied à ce gros fessier allemand, puisque nous en parlons. Je suis dans une disposition intellectuelle détestable et qui ne me permet
pas de juger ce que j'ai fait. Le temps m'agace. Les affaires encore plus. Je suis à la recherche d'énormément d'argent qu'on me doit et qu'on me fait attendre. Ce pays-ci est le pays des lambins.
Ce n'est pas tout que ces p de trop. En relisant mon premier jet au crayon, je vois que j'ai mis deux surtout dans les paragraphes du commencement de l'article (le deuxième. et le troisième), il faut ôter un de ces surtout.
Là-dessus, adieu, bonne main, bon œil, et
tout à vous.
Jules Barbe... d'Aur...
Bien des amitiés au Frédégondien.
66 LBTTRES DE BÀRBBY d'aUREVILLY
Hôtel Grand val-Galigny, vendredi, 30. octobre 1874.
Monsieur Léon Bloy, mon ami,
Pardieu, vous êtes heureux que je vienne de faire un bon article (dont jugerez à V épreuve) et que j'aie un excellent flacon d'eau de Cologne, coupé de verveine, sous le nez. Les voluptueux aiment à rire. Sans cela, je n'aurais pas été doux pour la lettre, trèsnaïvement impertinente, que vous m'avez écrite. Mon pauvre monsieur Bloy, vous avez du tact, à peu près comme un soliveau.
Mais comme les soliveaux ne sont pas coupables, je serai bon garçon avec vous, a Notts trouvons (qui Nous? les Rois de Paris! I) que,
si vous ne répondez pas sur Madame Craven^ vous manquerez de vaillance. » Cela est écrit tout au long dans votre lettre, mon cher monsieur Bloy, et bien d'autres choses plus ridicules encore.
Eh bien ! écoutez. Par hasard, j'ai le temps, et ce flacon d'eau de Cologne et de verveine est délicieux. Je veux bien, pour en finir de cette méchante scie, vous répondre sur madame Craven. Écoutez.
Je n'ai point fait mon article pour plaire à une femrne^ — ce qui est une idée du perspicace M. Nicolardot. Est-ce que vous tétez, maintenant, en fait d'idées, la mamelle sans lait de M. Nicolardot? Je l'ai fait, comme je fais tout, pour me plaire, à moi, sans souci de personne, et j'en pense toutes les opinions, toutes les lignes, toutes les virgules et tous les points.
Ma foi, puisque vous vous permettez avec moi des sans-façons d'examinateur drolatique, je me permettrai, en retour, de vous dire que vous devenez un insupportable pé-
68 LETTRES DB BARBEY d'aUREVILLY
dant en matière de catholicisme. Vous n'êtes donc avancé dans la vie spirituelle que pour jeter les cailloux du mépris à ceux qui n'y sont pas aussi avancés que vous !
Vous avez les idées d'un moine — et d'un moine très-cuistre et sans charité, quand il s'agit d'une femme du monde, — catholique pourtant, — mais non pas avec la même rigidité que vous.
« C'est un catholicisme sans sacrements que le sien, dites-vous. » Qu'en savez-vous? mon doux monsieur Bloy... Devait-elle vous faire, dans son livre, le compte des hosties qu'elle avale? Devait-elle, mon doux monsieur Bloy, se mettre à la troisième position devant les Tabernacles pour la joie de vos yeux trèspurs?...
Quant à ce pauvre innocent diable de Laferronais, comment induisez-vous ou de quoi déduisez-vous qu'il ne connaissait pas le Nom de la Sainte Vierge?.,. Est-ce parce qu'il n'en récite pas les litanies ou qu'il n'en dit pas le Memorare dans ses lettres? mon
très-doux monsieur Bloy^ vous êtes un homme terrible I
Vous rappelez-vous l'homme qui demande la foudre pour tuer ses puces?... Il n'y a pas de puces, ici, mais, sacredieul s'il y en avait, vous les excommunieriez ! ! ! 11 n'y a. ici qu'un livre touchant et chrétien, — chrélien de résignation affligée, — et, je l'ai dit, non pas comme un catholique rogue, non pas en faisant l'important dans mon catholicisme, qui est toujours présent dans tout ce que j'écris, mais qui rCy est pas toujours présent de la même manière^ ce qui serait très-ridicule, mon très-doux monsieur Bloy. Je ne l'ai pas dit en.éplucheur de conscience, mais je l'ai dît comme un critique très-touché de rencontrer dans la plus grande douleur de la vie (la mort de ceux qu'on aime), une foi qui s'affirme, quand ce ne serait pas dans votre irréprochable langage, mon doux monsieur Bloyl
Pour ce qui est du pauvre diablotin-enfantelet d'Albert, à travers lequel j'aime sa
70 LETTRES DE BARBBY d'aUREVILLY
femme et surtout sa mère, je ne saisis pas très-bien le rapport que vous établissez entre lui et le Raphaël de Lamartine, et le Joseph Delorme qui ne ressemble pas à Raphaël^ et Rousseau qui ne ressemble ni à Raphaël ni à Joseph Delorme.
Quant à Vètalag^ des pleurs, comme vous diriez du mouchoir à tabac d'un invalide, il n'y a de beaux livres que ceux où Ton étale des pleurs. Byron, Dante, Chateaubriand en ont assez étalée j'imagine... Et Eugénie de Guérin, mon très-doux monsieur Bloy? Serat-elle aussi une mauvaise catholique et une ètaleuse de larmes? Elle a plus de talent que ^me Craven, mais elle pleure de même; il n'y a pas deux manières de pleurer.
Monsieur Bloy, mon ami, faites votre profit de celte maxime générale. Turcaret, le parvenu, l'enrichi d'hier, est ridicule par le faste de son luxe. Il y a, en religion, des parvenus, des enrichis à'hier qui ont le faste de leur catholicisme. Il faut prendre garde de se donner les airs de ces Turcarets-là.
Ah ! encore ceci.
Qu'est-ce que cela me fait que les sociétés de M"' Craven et elle-même me détestent? et pourquoi me dites- vous cela, parce que j'ai fait un article sur elle qui ne vous convient pas? Je trouve cela une idée basse ^ mon cher monsieur Blov.
C'est fini, je rebouche mon flacon.
Maintenant, non pas av^ hâtons! comme on dit dans Nigèl^ mais à la correction, qui est bien aussi une bastonnade pour les imprimeurs. La deuxième partie de mon article part avec cette lettre. Ce que je vous dis là, en vous la recommandant, vous paraît inutile [sic) et, pour moi, cela me paraît utile et même nécessaire. Dans l'article sur Schoppenhauer, vous m'avez fait dire foudre-mso- LENGE pour foudre insolente. Chose grave!
Vous m'avez fait parler comme cet imbécile de Victor Hugo.
Je ne vous l'aurais pas reproché, mais il faut toujours rabattre votre orgueil, en le cinglant entre les deux oreilles. Il y a dans
le Magnificat, Monsieur le dévot : « Dispe?^sit superbos mente cordis sut. »
Je vous ai dispersé !
A vous, malgré tout.
Jules Barbey d'Aurevilly.
Valognes, jeudi, 12 novembre 1874, hôtel Grand val-Cal igny.
MoQ cher monsieur Bloy, Vous n'êtes pas un sot, mais vous avez manqué, de mesure, voilà tout. Moi aussi, j'en ai peut-être manqué en vous reprenant. Mais, convenons-en, j'étais agacé !
Quant au mot qui vous a fait de la peine, il faut l'entendre, mon ami. J'ai dit que l'idée que vous m'exprimiez, en me parlant des haines que j'avais recueillies des amis de M"* Craven, pour ma peine d'avoir fait l'éloge du Récit d'une sœur^ était une idée hasse^ mais on n'est ni has ni lâche pour avoir laissé venir sous sa plume une idée qui manque de noblesse.
74 LETTRES DE BARBEY d'auREVILLY
Nous valons mieux souvent (si ce n'est toujours) que ce que nous écrivons. Et puis, une lettre, c'est, la plupart du temps, une étourderie de plume ! Vous avez été humble, et je vous absous. Je ne connais, quand on est organisé d'une certaine manière, rien d'irrésistible comme l'humilité.
Maintenant, parlons de mon article.
Il sera demain tout entier à Paris. J'en envoie aujourd'hui les quatre premiers feuillets, le reste demain. Je désire qu'il soit aussi bien corrigé que le Villari^ où il n'y avait qu'un contesta pour un conteste.
Vous êtes, Georges et vous, les lynx de mes fautes. Moi, je suis le lynx de vos corrections.
J'écrirai à Dentu pour qu'il vous remette les deux volumes. Mais je n'écrirai que demain. Il n'y a pas de temps perdu, les exemplaires n'ont dû être prêts qu'hier soir, me dit M. Nicolardot, et je n'ai pas encore reçu les miens.
Nous avons eu ici un été Saint-Martin dé-
licieux et splendide. Il nous avait mis, ce grand saint, sa chape d'or ouatée sur les épaules, — à présent, c'est le froid et les longues rafales d'buest qui me rendent si mélancolique, quand je les entends, le soir, dans ce grand appartement solitaire, plein, pour moi, des spectres du passé.
A bientôt et à vous de cœur.
Jules Barbey d'Aurevilly.
76 LETTRES DE BARBET d'aUREVILLY
Valognes, jeudi soir, 26 novembre 74, hôtel Grand val-Caligny.
Monsieur Léon Bloy, mon ami,
J'ai écrit à Dentu, il y a deux jours. Je lui ai donné vos deux noms, à Georges et à vous, et vous pouvez en vous nommant, prendre chez lui ces diaboliques Diaboliques^ qui ne vous feront pas, malgré vos vertus, grincer les dents et voiler le front.
Avez-vous lu l'article de Lescure, dans la Presse de dimanche 22, au feuilleton? 11 est bien fait, très-aimable et très-chaud pour moi. Ce qu'il a de meilleur, c'est qu'il pose la question morale, et qu'il la résout avec beaucoup de sens et de décision, — sans avoir l'air
d'y ieniy^ plus que cela^ ce qui pourrait être le comble de l'habileté !
De Pêne, quim'a écrit une lettre chapmante, m'a promis un article. Arsène Houssaye aussi. Je vais lui mettre dans le flanc un éperon de longueur, aussi brûlant que celui d'Hotspur, à Arsène Houssaye !
C'est sur lui que j'ai fait mon article de mardi prochain. Le commencement est parti ce soir.
(Ici, je prends de Tencre ûoire, la rouge n'étant pas assez rouge. Mes provisions s'épuisent, il faut que je revienne à Paris.)
La fin de l'article partira demain avec ceci.
Commendo spirîtum meum in mamis VES- TRAS, DoMiNi ! puisque vous êtes deux. Je n'ai pas fait l'article sur le livre la Messaline blonde de Houssaye afin de l'induire en amabilité pour le mien. Je l'ai fait pour la Messaline blonde. Peut-on résistera ce nom? Seulement, je profite de l'occasion pour aplatir le bec des bégueules en littérature, qui, selon Tévangéliste Dentu, doivent, contre mes
78 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
pauvres diablesses, pousser les hauts cris !
La Messaline va me servir à cela.
Les Diaboliques ne peuvent avoir contre elles que les imbéciles, mais c'est un gros bataillon, et la victoire est aux gros bataillons.
Pour les gens qui comprennent, il y a làdessous (ces histoires affreuses ou terribles) tout un fleuve de moralité bouillonnante, et c'est pur comme le feu qui dévore tout ce qu'on y jette et qu'on ne salit pas!
J'ai reçu, mon cher monsieur Bloy, les Gentilshommes de la Cuiller^ de votre ami, qui me dit beaucoup trop de choses aimables.
La France littéraire ne s'émeut pas du tout de ce que j'écris.
« La France, mon ami ^ ne 'pense point à toi. »
Et je ne lui demande pas d'y penser, à cette aimable garce. Quand j'aurai lu le livre de M. Buet, je lui en dirai mon sentiment, mais pourrai-je le lire avant mon retour à Paris? Je me suis englouti ici dans une
vieille bibliothèque d'anciens moines et je n'ai pas une minute à moi.
Ne vous troublez pas des changements de mon écriture. Je finis cette lettre, debout, les coudes en Pair et dans ma main.
Yours.
80 LETTRBS DE BARBET d'aDREVILLY
Hôtel Grandval, 27 novembre i874.
Ohé ! Ohé ! Voici encore une lettre ! Ne riez pas. Tâchez d'être sérieux.
Hier, au moment d'achever mon article, le sous-préfet d'ici me tomba, non pas sur la tête, mais entre moi et mon papier. Il fallut avaler l'homme que j'aurais peut-être trouvé savoureux dans un autre moment.
La poste se fiche parfaitement des dignitaires de l'administration. Elle ne voit que la sienne ; et pour ne pas retarder Varrivée de mon article au Constitutionnel^ je l'envoyai sans son dernier paragraphe.
Ce dernier paragraphe part à l'instant même. Ce rébarbatif mamelouck d'Ali l'aura reçu en même temps que vous cette lettre. Il n'y aura donc pas de retard. Pensez à demander la fin de la copie dont vous aurez peut-être
A LÉON BLOY 8i
dans les mains tout, excepté ce paragraphe.
Et corrigez-le comme le reste.
Je ne puis que répéter mes éloges donnés hier à l'article sur Barrot, lequel article était irréprochable. Faites de même et je serai bien content.
Le Frédégondien m'a écrit hier une bonne lettre ! Je l'en remercie. Il m'apprend que Palmé-le-Palmipède a mis en vente, sans m'en prévenir, le Prêtre Marié.
Se mariera-\r\\ au public? Je vais lui écrire pour qu'il prenne votre article. 11 paraît que c'est là une grosse dent que vous aviez dans le ventre et qu'elle a été dure d'extraction.
Tant mieux!
Les chênes et le granit sont lents à se former, mais ce sont des chênes et du granit.
Tout à vous.
Jules Barbey d'Aurevilly.
A bientôt! A la copie! A la copie! A la rescousse ! A la rescousse !
Lundi, 12 juillet 1875.
Mes chers Quatre-Yeux,
Je suis en retard et je le sais! La faute n'en est pas aux Dieux, mais aux circonstances, ces diablesses !
Demain, mardi, j'enverrai à Ali, le Marnelouck-à'lunettes du Constitutionnel, une copie qui contiendra probablement mon article tout entier. S'il n'y est pas tout, il y sera, le lendemain.
Nous avons le temps, du reste, moi de faire; vous, mes Quatre-Yeux, de corriger, car je ne présume pas que l'article vienne avant mardi de la semaine prochaine.
Cependant, Orate et vigilate, fratres! Qui sait s'ils ne le mettront pas avant ce jour-là, quoique je n'aie pas le droit de l'exiger?
Ai-je besoin de vous recommander cette sacrée (qu'elle vous le soit !) copie? C'est toujours la même chose. Mais, comme dit le paysan de Molière : Si ce it" était pas toujours la même chose^ je ne vous dirais pas toujours la même chose.
Hélas! ce n'est joli que dans l'amour.
Jeudi donc, vous pouvez passer au Constitua tionnel.
Tout à vous.
Jules Barbey d'Aurevilly.
Valognes, hôtel de Grandval, 15 juillet.
Mes chers, non pas Quatrelles^ mais Quatre-Yeux,
Voici les démangeaisons de l'inquiétude qui recommencent. C'est une maladie. J'ai envoyé hier à Ali la fin de l'article, — comme je vous le disais dans ma lettre d'avant-hier.
Maintenant, épluchez!
Prenez attention aux surcharges, — mots répétés quand je ne les crois pas lisibles ; l'encre rouge que j'ai ici est détestable.
Tâchez de bien lire, malgré sa pâleur.
Voici une phrase que je vous envoie parce que, sur ma copie, elle est raturée, et afin qu'il n'y ait pas d'erreur. C'est une phrase qui se trouve dans la quatrième page de l'article. (La fin d'une phrase.) La voici lisible :
«... C'est le sens critique qu'il porte dans l'interprétation des faits contemporains de son histoire. Et je dis contemporains! Car dans une époque confisquée par l'esprit moderne, il n'a pensé à prendre son histoire que dans les écrivains des six premiers siècles [sic) . »
Et le reste comme suit sur la copie.
Quand vous corrigez, je pense que vous avez ma copie sous les yeux, je vous prie de l'y placer et de suivre, en lisant de vos quatre yeux à la fois. C'est le moyen de ne pas se tromper.
Une croix, — la croix que je vous mets sur le dos avec toutes mes recommandations, — une croix et à la ligne !
Voici : Êtes-vous — tous les deux — allés chez Astruc? Est-il à son nouveau logement?
Sa femme est-elle partie en Belgique? Je lui ai écrit, mais donnez-moi de ses nouvelles et
n'attendez pas pour m'écrire que mon article ail paru. Écrivez dès qu'il sera corrigé.
Voyez aux nouveautés de livres et avertissezmoi! Pensez à aller chez Glady, de ma part, lui demander Ylmitation de Jésus-Christ (Préface de ce Tabarin de Dumas) et où il en est de ses publications?...
Bien des choses aux amis.
J'ai eu ici deux jours d'un temps royal, mais, à présent, ce sont des pluies — superbes de caractère dans ce pays d'Ouest fait pour elles — mais pour moi contrariantes parce qu'elles m'empêchent d'aller rendre mes devoirs comme dit le vénérable Prud'homme — à Madame ma mère^ la Mer !
Quand vous m'écrirez, envoyez-moi votre numéro. Je vous envoie mes lettres au hasard , mais vous êtes tellement l'ornement de la rue Rousselet que le facteur doit le savoir.
Si c'était une factrice, je n'en douterais
pas.
Votre
Jules Barbey d'Aurevilly.
Hôtel de Grandval-Caligny, mercredi, 20 juillet 75.
Mon cher monsieur Bloy,
J'ai reçu votre lettre et le journal. La lettre m'a fait un grand plaisir, et comme j'écrivais à M"*" L... pour un envoi d'encres (je suis complètement désemparé ici), je l'ai priée de vous le dire, de ma part.
Et puisque le nom de M""' L... me vient, allez lui dire de ma part aussi une chose que j'ai oubliée, — c'est de me mettre dans le petit paquet d'encres que je lui demande deux boîtes de pommade rose (de Bardet) pour les lèvres. — Tout ce qu'il y a de plus frais.
Ceci n'est point pour moi, mais pour une jeune demoiselle dont les lèvres trop oisives
(du moins je cherche à le lui persuader) ont Taridité du désert, où personne ne passe.
Que je sois du moins la colophane de ce violon de bois de rose dont je ne joue pas!
J'attends la lettre du Frédégondien, maisje ne le gronde pas d'être lent à Técrire, je sais ses occupations ; qu'il se hâte pourtant. Je suis curieux de savoir comment l'idée lui est venue d'aller chez M. de Coulanges et les détails de leur entrevue.
Je ne blâme nullement ce coup de tête qui est un coup de cœur pour moi. D'ailleurs, il a réussi. Je ferai tout ce que vous voudrez, — quand j'aurai reçu des nouvelles de M. de Coulanges, — pour vous le rendre favorable et utile. Comptez là-dessus.
Ah!- j'ai oublié de vous dire en commençant ma lettre, que l'article est absolument bien corrigé et que je n'ai pas l'ombre d'une virgule oubliée à vous reprocher.
Je suis content de vous voir vous ancrer chez Astruc. S'il n'est pas parti (et il ne l'est pas d'après votre lettre), dites-lui donc qu'il
92 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
a une lettre de moi qu'on a dû lui renvoyer de son ancien logement et qu'il me réponde à cette lettre.
Vous parlez de Belgique. Le voyage d'Espagne est donc tombé à vau-l'eau... dans le Guadalquivir! Tant mieux! Mais, soit qu'il aille à l'Orient ou à l'Occident, qu'il m'écrive. Quant à l'article que me demande sa femme, je vais jne plonger dans cette mer de papiers qui inonde mes placards et je lui rapporterai la perle... de l'éloge de son mari.
Je vous demande pardon de vous envoyer cette lettre sur papier taché, mais je n'ai pas le courage de la recommencer.
Tout à vous.
Jules Barbey d'Aurevilly.
Je ne vois ici que mes deux journaux. Le Figaro est si bête, — et si odieux dans son indifférence pour moi, — que je n'ai pas pris d'abonnement ici comme j'en prenais les aulres années. Donc, veillez aux Nouveautés.
Vendredi, 30 juillet 1875.
Valognes, hôtel Grandval-Galigny.
Mon cher monsieur Bloy,
Vous recevrez celte lettre, dans laquelle j'enferme ce que vous me demandez, dimanche matin. Comme c'est pour dimanche, me mandez-vous, que vous avez besoin de la ch ose, je ne vous ai pas écrit plus tôt.
Parce que, — je faisais mon article!
Il vous attend dans les mains du mamelouck Ali. Ali et Allez-y! calembredaine!
Je l'ai envoyé hier et avant-hier, en deux paquets (tiens, je vous écris comme si c'était demain!). Il ne me reste plus à envoyer — par le même ordinaire que ceci — que le paragraphe V, et vous le trouverez imprimé
94 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
avec les autres, dimanche, à Theure où vous irez corriger, accompagné de mon fidèle Frédégondien.
Sans la circonstance de la chose enfermée ici, c'est à ses deux yeux (de mes quatre y^wo?) que j'aurais écrit de cette fois. J'aurais répondu à sa lettre et lui aurais envoyé celle pour le conservateur de la Bibliothèque. Il l'aura dans quelques jours, dès que mon article aura paru.
Mais avant, nada! qui veut dire : rien!
L'article qu'il faut aller corriger de suite, — de suite !! — de suite ! ! ! — est dans un autre ton que celui sur Fustel de Coulanges qui est un futé. J'ai la prétention alcibiadesquement littéraire de pouvoir chanter dans tous les tons. J'ai fait du si mineur en l'honneur de M"* Geofîrin, une vieille brûlée pour laquelle j'ai brûlé de l'encens sous le nez, qui va être bien étonné, de de Mouy-le-Mou.
Il m'avait envoyé son livre, et, s'il n'avait pas été du Constitutionnel comme moi, je crois que je lui aurais fait passer un mauvais mo-
ment, à ce de Mouy, le mou,., de veau!
Vous avez si bien corrigé la dernière fois que je n'ai qu'à vous dire : Faites de môme, ne vous relâchez mie de bien faire. Que la chaleur accablante ne vous fasse pas voir les fautes d'impression dans la buée de votre sueur tombant de votre front redoutable !
Avisez-les bien, morbleu! et ne les manquez pas.
Ah!!
Vous n'avez donc pas dit à Mad* Lebr...
de m'envoyer ces deux petites boîtes de confitures pour des lèvres qui pourraientme damner les miennes... et que je vous avais tant recommandées?... Est-ce qu'à la poste on ne prend pas ces petites boîtes?... Les lèvres en question les attendent avec une ardeur desséchante et desséchée. On ne doit jamais faire attendre des lèvres, mais vous êtes si dévot que, dans une plaisanterie dévotieuse, vous êtes bien capable de me jouer le pieux mauvais tour d'oublier cette commission trop profane pour votre vertu...
96 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Interrompue et reprise, le lendemain.
Je viens de voir les lèvres furieuses, sonores, criantes, comme le bec croisé d'un rougegprge ou d'un perroquet, contre moi !
Malheureusement, elles ne becquètent pas, et, cependant, quelques coups de ce bec-là m'auraient bien arrangé !
Sérieusement, mon cher monsieur Bloy, priez Mad^ Lebr... de faire partir ces deux petites boîles de rien du tout. J'en saurai gré à voire vertu.
Vous me direz votre avis sur ma Geoffrinade et n'attendez pas (oyez ceci!) à m'écrîre que Varticle est bien et dûment corrigé^ n'attendez pas qu'il ait paru ! Vous ou le Frédégondien écrivez-moi pour que je jouisse en paix de mes roses et des rayons de ce soleil qui nous inonde! Je suis toujours Lo7^d Anxious. N'ombrez pas d'encre — de l'encre des fautes faites dans mes articles — la nature étincelante et lumineuse que j'ai \^^ sous les yeux. Écrivez-moi demain, entre
M vespres et complies, et que votre lettre, partie
le soir, m'atteigne lundi avant mon départ pour Colomby, où je vais.
Et sur ce, 'priez pour moi, comme dit la bonne femme de TÉglise.
Votre
Jules Barbey d'Aurevilly,
toujours Lord Anxious.
98 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Valognes, vendredi, 27 août 73, hôtel Grandval-Caligny,
Monsieur Léon Bloy, mon ami!
Voilà la chose faite. Les feuillets 5 et 6 partent avec cette lettre, à l'adresse d'Ali !
Vous avez dû lire, ce matin, ce que j'écrivais hier au Frédégondien, si Monsieur votre portier. a daigné lui remettre ma lettre.
Avec ses inexactitudes, ce pipelet-Ià me fait passer des frissons dans le dos.
Il y a du mouvement d'idées dans l'article que vous allez corriger, — il faut qu'il paraisse mardi, parce que c'est le dernier jour du mois^ — mais la forme a été si brusque- [ ment élaborée que je crains qu'elle ne soit
pas au niveau du fond. Je n'en sais rien pour-
tant; je suis trop près de ce que j'ai fait. Je ne vais pas recommencer mes éternelles recommandations d'exactitude et de soin. A cet égard, le Frédégondien et vous, vous m'avez cardé un matelas, et si je ne dors point tranquille dessus, c'est ma faute.
Je tâche d'écrire le plus lisiblement que je peux. Cependant, dans la peur, verte ou bleue, comme mes encres, de ne pas faire lisibles mes surcharges, lisez au feuillet 2 :
Sut lui paver la voie Appienne de sa grandeur future.
A la page 1", il faut lire ainsi :
Le moindre grimaud^ sans mandat et sans autorité^ ou la moindre grimaude, — car nous avons vu des femmes^ etc., elc, comme sur la copie.
C'est là tout. Je m'abandonne à vous pour le reste, vous êtes un caporal intelligent.
Je croyais hier pouvoir causer un peu dans cette lettre, mais le temps m'échappe et fuit. Nous mangeons toujours du feu, ici. Infernale nourriture !
Ji
100 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Cela dispose peu à la correspondance.
Adieu donc ! Je vais freluqueter dans la ville avec d'autres freluquettes comme moi. Je vous écrirai mardi, si je ne vous arrive pas le soir, — le jour même de mon article 1
Bonjour à tousI
Jules Barbey d'Aurevilly.
Ah! je viens de vérifier. Il faut deux nn à sermonnaire.
Valognes, dimanche, 29 août 75, hôtel Grandval.
Mon cher monsieur Bloy, mon ami!
Je viens de vous envoyer un télégramme.
Je pense que vous l'aurez compris. Vous n'êtes pas qu'un caporal intelligent. Vous êtes deiLX caporaux intelligents! Le Frédégondien est là. Ce que l'un ne verrait pas, l'autre le verrait.
En ruminant mon article, quand il a été parti, j'ai craint d'avoir fait une erreur historique. J'ai dit, je crois, que Grégoire VU, à PLUSIEURS SIÈCLES de distauce, sut paver à Innocent III la voie Appienne de sa grandeur. Or, il n'y a pas plusieurs siècles de Grégoire VII à Innocent m. Grégoire VII (l'encre rouge est bue par ce sacré papier qui l'aime
102 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
comme moi, sans doute, mais je ne la bois pas, — cela m'impatiente et j'en change!), Grégoire VII est de 1073 et Innocent de 1198, ce qui ne fait pas plusieurs siècles, comme jg crois ravoir dit, et voilà pourquoi je vous ai envoyé la correction d'un siècle et demi par télégramme.
Vous aurez, je pense, bien vu à quel endroit de l'article il fallait reporter la correction. Ces chiens de télégrammes vous forcent à pelotonner votre pensée en vingt mots. Je n'ai pu vous indiquer la page de l'article, mais je crois que la modification^ nette à introduire est vers la fin du feuillet 2.
Si vous n'avez pas compris le télégramme (il faut tout prévoir; la confiance, fille charmante d'ailleurs, est quelquefois une sotte, comme bien des filles charmantes), ma lettre, que vous recevrez demain, à huit heures du matin, vous éclairera, et vous aurez le temps, à midi, en passant au Constitutionnel, qui est sur le chemin de votre administration, d'y entrer et de faire la lilliputienne correction
A LÉON DLOY 103
nécessaire, puisque le journal est en morasse jusqu'à deux heures. Ça ne demandera, ni à vous, ni à Ali, beaucoup de temps, — cette imperceptibilité !
Pendant que je vous écris cette inquiétude^ je reçois le Gaulois duFrédégondien, car, sur la bande, je reconnais son écriture. Dites-lui que je le remercie. Fervacques est un ami dans votre genre à vous, les trois ou quatre sur lesquels je m'appuie.
Je voudrais bien lui rendre son souvenir (à Fervacques), mais sa Madame Le Bailly est trop mauvaise pour que j'en puisse parler de manière à lui faire plaisir. C'est du feuilleton pour battre monnaie et pour la battre vite. C'est du feuilleton contre ses créanciers, — du talent jeté par les fenêtres, comme il y a peut-être jeté son argent. Qui travaille à la vapeur s'en va en vapeur !
Poussez le dévouement jusqu'à m'écrire un mot dans lequel vous me diriez si Astruc est revenu de Bruxelles, et répétez-moi son numéro que j'ai perdu. Vous pouvez, lundi,
104 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
m*écrire avant l'heure de la poste, et je recevrais ce mot-là, mardi matin, avec mon journal et mon article, si je ne suis pas en wagon, volant vers Paris !
Je vous ai dit dans ma lettre de samedi que je partirais peut-être ce jour-là, mais le temps, qui va se désarmer de ses chaleurs terribles sous les influences voluptueusement automnales de septembre, me tente diablement et pourrait me faire rester encore une quinzaine de jours ici :
Dans la ville adorée, Sarcophage pour moi des premiers souvenirs 1
Je suis triste déjà de mon départ. Je suis une plante tellement grimpante, et qui se visse tellement aux choses, pour peu que j'aie vécu avec elles seulement deux jours, que je me déchire jusqu'aux racines de m'en arracher. Cette abominable faculté d'adhérence m'a toujours fait beaucoup souffrir et me rend tous les départs quelconques insupportables. Ah ! si on pouvait voyager sans partir !
D'ailleurs, je n'ai rien de pressant qui me rappelle à Paris, ma grande affaire avec Palmé ne vient qu'es premiers jours d'octobre.
D'ici là, rien et personne, si les Astruc ne sont pas à Paris. Le Frédégondien dit que les H... sont à Lyon.
ici, j'ai la mer, à laquelle je n'ai pas pu aller par les soleils qu'il a fait et qui vous cuisaient et qui vous auraient mis au courtbouillon dans votre bain. J'ai la mer superbe et grandiose, à l'équinoxe plus que jamais, et, comme tout, dans cet ouest, plus belle à l'automne.
Telle ma raison pour rester. Je ne perds pas mon temps. J'engrange de la poésie.
Cependant, malgré ces considérations trèspuissantes SUE moi, je vous l'avoue, il n'est pas dit que je ne partirai pas.
Parlez de moi à M"** Lebr... Si je ne partais pas mardi, je lui écrirais.
Tout à vous.
Jules B. d'Aurevilly.
106 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Valognes, 31 août 75, hôtel Grandval-Caligny.
Monsieur Léon Bloy, mon ami,
Eh bien, c'est bien ! N'est-ce pas V absolu de l'éloge?... Il y avait trente-neuf fautes. Je vous remercie trente-neuf fois.
L'article est sans péché, ce que nul de nous ne peut se vanter d'être. Je suis très-content de nous voir si purs. Cela me change, moi!... Vous, c'est différent ! Vous êtes au blanc forcé de la dévotion la plus haute, mais moi, j'ai autant de taches qu'Arlequin a de losanges à son habit.
En fait de péchés et de taches, je suis constellé, comme un léopard. Je suis un magnifique léopard!
A LEON BLOT i07
Laissons ma pelure. Je vous écris, comme vous me le demandez, ce qui prouve que je suis très-conlent de vous, car écrire des lettres (cet amour d'autrefois) me jugule.
Vous le voyez, puisque j'écris, je ne pars pas. Oui, je reste encore une vingtaine de jours. Dites-le de ma part à M"** Lebr..,, à qui je vais écrire à mon retour de Carteret, où je m'en vais, pas plus tard qu'après-demain. Le temps est superbe et m'appelle au bord de cette mer, que vous ne connaissez pas, malheureux!
Charles Nodier! un fantaisiste, mais un charmeur. Ils en sont tous fous à son époque, même Balzac, si au-dessus de lui et de tous, mais qui a été parfois charmé par ses inférieurs, — comme on peut l'être par une servante ou par un esclave. \
Il l'a été par M°** Sand, ce grand homme, et c'est mon désespoir ! La consolation est ceci (Faites bien attention!) ;
Il y a lamoitiê de nous dans le charme qu'on exerce sur nous.
108 LETTRES DE BARBEY d' AUREVILLY
Et cela coupe le poil à Circé !
Astruc vient de m'écrire et il part. Dites à sa femme que je lui écrirai. Je fais un petit signe à mon buste..
On vient chercher ma lettre. L'heure nous étrangle dans son tourniquet. Adieu.
J. Barbe... d'Aur...
«ri
Vendredi, 10 septembre 1875. t
Mon cher monsieur Bloy, carie pour ]
carte.
J'ai reçu ce que vous savez et je vous écri- 3
rai là-dessus au long dès que j'aurai une ;
minute. Le talent y est. :
Je n'ai pas pu faire le Gustave^ mais je me '
suis jeté dans le Denis. Aujourd'hui, j'envoie j
les quatre feuillets au mameloucii, et il recevra le cinquième dimanche matin.
Vous pourrez donc corriger à midi, messieurs Léon et Georges I J'ai reçu tard, mais je ne vous fais aucun reproche. Vous n'en méritez pas. Ma dépêche n'est partie mardi, que parce que j'étais absent — au bord de la mer. Vigila^ dilectissime et ora pro me et labora.
J. B. d'Aurevilly.
110 LETTRES DE BARBEY d'auREVILLY
Samedi, 11 septembre 1875, hôtel Grandval-Caligny.
Mon cher monsieur Bloy,
Je vous ai écrit hier par carte et j'espère que le gouffre de la poste ne l'aura pas gardée dans ses profondeurs.
Mais, comme je crois toujours à ce qu'il y a de pis, délicieuse disposition de ma sacrée âme, je vous écris ce mot, en faisant partir les feuillets cinq et six à l'adresse d'Ali pour que vous alliez corriger demain à midi.
Demain^ dimanche^ à midi!!
Attention aux surcharges ! 11 y en a une après le mot de Justine qu'il faut arranger ainsi : — un tiret — de ce siècle^ dont lui^
A LÉON BLOY ili
Diderot, V auteur c?^5 Bijoux indiscrets, augmenta^ autant qu'il le put, Cimpureté !
Et au dernier feuillet que j'envoie, lisez bien : Sort de la boue de ce matérialisme dans laquelle il s'est enfoncé, ce lion! jusqu'à la crinière.
Voilà tout, mettez vos caZi6or^n^ite5, comme on dit ici, vous et Georges Landry, et pouillez-moi mon article. Tuez mes fautes, Caramba ! comme vous tueriez des morpions.
J'ai du monde chez moi et ne puis écrire un mot de plus.
Mais je vous promets une bonne lettre sur la Méduse- Astruc.
A vous,
Jules Barbey d'Aurevilly.
112 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Valognes, 15 septembre 73, hôtel Grand val-Caligny.
Mon cher monsieur Bloy,
Je déteste d'écrire de longues lettres et vous m'y forcez, puisque vous tenez à avoir toute mon impression sur votre Méduse-Astruc. Je prends donc mon courage à deux mains pour vous la donner parce que je tiens à vous faire plaisir et, qui sait? peut-être utilité.
Ce que j'ai à vous dire vous replantera peut-être au travail d'où vous vous êtes beaucoup trop déraciné. Si mon impression était telle que vous la craignez, car il paraît que vous avez été mordu du chien enragé de Tinquiétude, — comme moi, qui suis l'Actéon
A LÉON BLOY il3
de ce chien aux mille gueules, — si mon opinion sur votre Méduse vous était défavorable (que ceci vous rassure !), je n'éprouverais pas le petit embarras que j'éprouve, car j'en éprouve un, pourquoi vous le cacher?...
Je serais juste et brutal, au besoin, en toute sécurité.
Mais votre Méduse-Astruc parle de moi en de tels termes, qu'en disant le bien que j'en pense j'ai l'air, un peu, comme disait spirituellement mon père, de me prendre par la main pour me reconduire et de vous payer en éloges ceux que vous avez faits de moi.
Je tâcherai pourtant de me mettre au-dessus de cela. Y oire interprétation du buste d'Astruc est une poésie sur une autre poésie^ A propos, de ce buste ^ vous avez fait une statue ou, plutôt, vous en avez fait deux, la sienne et la mienne, — énormes toutes deux. Vous avez travaillé dans le colossal. Et voilà le hic !
C'est votre manière de voir, je le sais bien, que de voir énorme. C'est la nature môme de votre esprit que de voir grand, quand ce ne
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serait pas moi que vous regarderiez ou Astruc, à propos de moi. En bien comme en mal, vos yeux grandissent et grossissent Tobjet. C'est la qualité et le défaut aussi des poètes, — le dos et la paume de leur puissante main.
Vos amis qui ont senti ce qu'il y avait de beau dans votre Méduse y ont (me dites-vous) trouvé trop d'enthousiasme. Il n'y a jamais trop d'enthousiasme dans une œuvre et dans une œuvre comme la vôtre (qui est de la poésie en prose, un rhythme oublié). Mais, en disant cela, ils avaient conscience, — conscience obscure, — du manque de proportion qu'il y a entre votre manière de concevoir et de rendre les deux modèles que vous avez sculptés à votre tour et la réalité de ces deux modèles, qu'en mon âme et conscience vous avez faits trop grands.
Et si grands, mon cher monsieur Bloy, que si votre Méduse faite pour Vintimité l'avait été pour \^ publicité^ je me serais opposé, pour ma part, à sa publication.
A de pareilles colossalités^ il faut les pers-
pectives que la mort creuse derrière les hommes qui ne sont plus. C'est trop monumental pour la vie. Il ne faut pas mettre dans le plain-pied delà vie les choses d'outre-tombe. C'est un anachronisme terrible.
Le tombeau de Jules II par Michel-Ange (vous le voyez, je ne rapetisse personne) était trop grand lorsque Jules II vivait. Il n'a trouvé sa proportion juste qu'après sa mort, et le buste d'Astruc ne la trouvera qu'après la mienne.
Celte réserve faite, mon cher monsieur Bloy, je n'ai plus que des éloges à vous donner, et des compliments à vous adresser. Vous vous êtes mis en friche depuis quelque temps, mais, comme les bons terrains, vous avez donné plus que je n'aurais cru, quoique les difficultés d'écrire dont vous me parlez aient été affreuses et que vous vous soyez fait, intellectuellement, pour accoucher de ceci, Vcypéi^ation césarienne.
Ah ! ne vous épouvantez pas de cela ! Il faut beaucoup s'ensanglanter le flanc pour
116 LETTRES DE BAItBEY d'aUREVILLY
produire cJiose qui soit César !. . . et il y a réellement des qualités césariennes dans ce que vous avez écrit, c'est-à-dire, des qualités d'un ordre tout à fait supérieur.
Je ne puis citer tout ce que j'ai remarqué d'incontestablement beau, dans une lettre, mais je mettrai, à la marge que vous avez laissée pour mes observations, les flèches du Sagittaire, à chaque endroit qui m'aura frappé, comme cela f et non pas comme ceci ®— >• la pointe retournée contre vous, car mes flèches, pour vous, n'ont pas de pointe... Je ferai cela prochainement, en relisant...
Comme, aujourd'hui, je ne me permets pas le détail et que je vous juge seulement d'ensemble, je ne procède que par traits généraux et qui vous résument.
Ce qui vous distingue, mon cher monsieur Bloy, c'est qu'emphatique (et je prends ce mot dans son sens le meilleur et le plus élevé), vous n'êtes jamais creux. Sous l'image toujours pompeuse, il y a toujours de la pen-
sée ou du sentîment. Vous avez rimagination sérieuse et forte, et, si elle se monte, facile-ment terrible.
Votre talent a des sourcils noirs, qui se hérissent par moments, comme la moustache d'Ali Pacha, quand il était en colère, mais qui ne changent pas de couleur, comme elle en changeait, cette fabuleuse moustache, car votre couleur est (et peut-être un peu trop) uniforme. Vous êtes monotone, comme les sérieux et les profonds. Je vous voudrais plus de variété.
Une chose diablement rare et que vous avez, par exemple, au plus haut degré, c'est la solennité, la solennité sans la déclamation qui en est Técueil. Vous avez la solennité d'Edgar Poe que Baudelaire admirait tant (je parle de cette solennité) et sa puissance d'épithète. C'est naturel, en vous, car je ne pense pas que vous ayez beaucoup étudié ou aimé Poe, ce qui est la même chose.
Ce que vous avez encore et ce qu'on ne peut trop admirer dans un homme de votre froide
tiS LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
génération, — de cette génération à ventre de grenouille, dont j'ai le bonheur de n'être pas, — c'est l'enthousiasme, la faculté qu'adorait M""® de Staël. Vous l'avez profond, embrasé, continu, sans flammes éparses, mais plus concentré que s'il s'en allait par flammes, mais mouvant comme le feu du soleil, dans son orbe, ce fourmillement brûlant qui le fait astre, môme quand il n'a pas ses rayons!...
Vous avez cela, mon cher monsieur Bloy, et vous ne vous en serviriez pas!! Vous laisseriez tout cela se dessécher, comme l'eau des citernes ! Vous ne développeriez pas les facultés qui sont en vous et que je vous atteste, sur mon honneur de critique^ parce que vous avez rencontré, à l'entrée de votre vie, M. Veuillot, qui vous a tout promis pour ne vous rien tenir et à qui vous ne ferez pas, j'espère, l'honneur de croire qu'il est l'ange [ ou l'archange que Dieu a mis, un glaive en
main, pour en chasser ceux qui ont du talent, à la porte de la littérature, quoique, sacré.
nom de tonnerre! ce ne soit pas un paradis I!I
Tenez, après votre Méduse- Asty^c^ si vous ne vous mettez pas courageusement et allègrement à la besogne, je me brouille avec vous.
Vous le voyez, j'arrive, sans m'en apercevoir, à la quatrième page de ce papier à lettres, et je vais être obligé d'ajouter une cinquième de sup'plèment^ comme disent messieurs les journaux.
Et puisque ce mol détesté de journaux s'en vient sous ma plume, passez donc au Constitutionnel et demandez à mon ami Azambre de vous donner pour moi ou de faire partir les 4 numéros de mon dernier article. Il est très-bien corrigé, moins un mot. Mais le mot de votre correction ne fait pas faute.
Il a un sens et peut-être vaut-il mieux que le mien. Quant au Maître Cube, c'était bien Maître Cube et non pas Mètre. Vos instincts, au Frédégondien et à vous, vous ont bien avertis...
J'ai à peine le courage de finir cette page.
Il fait un temps ici à vous arracher à l'horreur des écritoires pour vous rouler dans les campagnes, dans l'air et la lumière, comme une caille enivrée! Les équinoxes commencent à souffler, et nous allons avoir les grandes marées de septembre. Or, vous comprenez que je me dois à ces écumes qui ont frangé mon berceau, et dans lesquelles j'irai, sous quelques jours, raviver mes souvenirs et mes sensations.
Je ne serai donc à Paris que dans les premiers jours (sans date) d'octobre. Vous pouvez le dire à M""® Astruc, dont le mari m'impatiente grandement avec sa manie espagnole.
Les Coppée doivent être à Paris ; faites-moi le plaisir d'aller le savoir et de me le dire. Je n'entends plus parler de M. Nicolardot. Le malheureux serait-il plus malade?
Dites de ma part à Lacroix, faubourg Montmartre, 13, de m'envoyer la Pornocratie et le dernier volume de la Correspondance de, Proudhon, ou prenez-les chez
lui, ce qui serait plus sûr, pour me les envoyer. Passez, samedi prochain, au Constitu,.. et voyez le mamelouck. J'aurai peutêtre un article sur le Gustave-Adolphe.
J'ai des articles en arrière et à rattraper, et, si j'étais sage, j'en aurais certainement un, ce jour-là, mais le temps qu'il fait, — des orgies de soleil, — et ce pays-ci m'affolent, et je vis comme Florine (dans le Méchant) :
Selon Tamant du jour et la couleur du temps!
L'amant du jour, c'est le soleil, et je vous jure que c'est un fameux Antinous!
Tout à vous,
J. Barbey d'Aurevilly.
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Valognes, samedi, 18 septembre 7 hôtel Grandval-Câligny.
Vécy mes sagettes.
Qu'elles \ous pénètrent de courage et qu'au lieu de la mort et de la souffrance, elles vous donnent la vie J...
Que je vous relève le cœur et la/b^ e)i vous^ comme j'ai eu le bonheur de les relever à Guérin !
Vous irez donc tantôt chez M"® Aslruc.
Tantôt^ pour parler comme demain. Elle ne doit pas être inquiète, puisqu'il est certain que j'arriverai avant qu'elle ne parte, si elle ne doit partir (comme vous me le mandez) que dans un mois.
Du reste, Astruc et elle me donnent une
humeur massacrante, de s'en aller, car, une fois partis, ils resteront tout l'hiver, je n'en doute pas, dans leur damnée et damnante Espagne.
La traîtresse chose que les intimités! On s'appuie bêtement sur ces roseaux qui semblent des chênes et... Brrrr ! il n'y a plus rien ! Il n'y a pas même de tronçon pour vous percer la main !
Au moins, ce serait celai Messieurs les intérêts se fichent bien de Mesdames les amitiés.
.J'écrirais à M"^ Astruc si son numéro était sous ma main. Mais, ici, c'est l'antre de la Sibylle, une confusion de feuilles volantes!
Redonnez-moi-le, ce numéro.
J'oublie les chiffres comme d'autres oublient leurs amis... Mais je ne dis pas cela pour vous, car je suis très-content de vous.
J'ai reçu, à l'instant même, les livres de Lacroix. Vous faites les choses comme je vous le dis... C'est excellent pour moi qui ne fais cas que de la régularité, de l'exactitude, de
124 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
la solidité dans la vie et dans les relations des hommes.
Je vous en sais d'autant plus de gré que, de nature, je vous sais un flâneur, un rêveur et, par conséquent, un paresseux.
Ce n'est pas moi, du reste, qui suis en droit de vous le reprocher aujourd'hui. Ce pays-ci est ma Capoue. Ce pays-ci et surtout ce temps-ci! Je n'en ai jamais vu de pareil.
Des fleuves de cobalt, d'écarlate et d'or sur nos têtes ! ! !
J'ai écrit à M'"^ Lebr..., ce matin, et je lui dis — ce qui est la vérité — que, dès sept heures du matin, ce pays-ci m'a comme fait boire du vin de Champagne, et que, non pas mes jambes, mais mon cœur — ce qui m'en reste — titube en moi, comme si j'étais gris...
Vous serez allé vers Ali — en vain. Je n'ai rien fait ni pu rien faire. Toujours ce diable de pays et de temps ! Mais je n'ai pas besoin de vous avertir davantage que, samedi, il y aura un article sur le Gustave- Adolphe^ que vous pourrez corriger.
Nicolardot vient de m'écrire. M. Lai... m'a écrit aussi, et je tâcherai de lui répondre demain, à ce charmant charge d' affaires ^ et de lui envoyer la lettre de créance qui impatiente son amitié. Dites-lui que je suis reconnaissant de son impatience.
Adieu, tous les jeunes amis delà-bas ! Ai-je besoin de les nommer? Que le Frédégondien me dise si H... est en Italie, car, s'il y est, je n'ai pas besoin de lui écrire la lettre que je lui dois, et, une économie de lettres, c'est la seule économie que je comprends !
A vous, malgré les brouillons.
J. Barbey d'Aurevilly.
126 LETTRES DB BARBEY d'auREVILLY
Valognes, vendredi, 24 septembre 75, VJ heures du soir.
Mon cher monsieur Bloy,
Je vous lance ceci, après avoir lancé mon article à la poste. Je suis le Sagittaire toujours.
Le dernier paragraphe de cet article {Gustave-Adolphe) partira demain et arrivera à Paris, comme la dernière fois, dimanche matin.
Donc, à midi, aux armes !
Nous sommes écrasés d'un tel accablement de chaleur de plomb fondu, mes sacrés nerfs sont tellement renversés que je ne sais pas ce que vaut cet article. La fatigue, l'alourdissement s'y font peut-être sentir, je suis incapable de me juger.
Lisez bien, après ces mots qui finissent la page 5 :
« La guerre de Trente Ans va 'peut-être recommencer.
« Chose frappante ! Elle va peut-être recommencer dans les mêmes termes qu'autrefois, entre catholiques qui ne sont plus catholiques et protestants qui ne sont plus protestants, mais qui vivent pourtant sous ces deux dénominations, représentant des choses éternelles, etc. » [Sic)
J'espère que vous me corrigerez bien aux surcharges.
Je suis incapable de continuer, tant je suis brisé I
Votre
Jules Barbey d'Aurevilly.
J'écrirai demain encore. Votre projet me parait bon puisque Vidée vous en est venue.
Il faut, en choses d'intelligence^ faire toujours ce qui plaît.
128 LETTRES DE BAïlBEY d'aUREVILLY
Valognes, samedi, 25 septembre, .
hôtel Grandval-Caligny.
Monsieur Léon Bloy, mon ami,
Je vous ai écrit hier dans un état, sans nom, de furie contre les moindres obstacles, d'agacement aigu et suraigu des nerfs ; brief^ de démoralisation violente et complète. 11 fait ici des orages qui n'éclatent pas. J'avais porté et senti la foudre toute la journée et le paratonnerre fléchissait prêt à se rompre, sous un poids immense d'électricité.
Je ne voyais plus rien, ni mon article que je venais d'écrire, ni ma lettre que je vous écrivais pour vous supplier, vous, mon 7iet' ioyeur de bêtises^ de veiller sur ce misérable article, fait d'ahan^ et pour vous prier de le lire et de le corriger, à mon honneur.
A rhonneur de votre Sagittaire qui a hérissé de ses flèches cet eunuque de de Parieu, lequel a si bien ou si mal raté le beau sujet qu'il avait sous lui.
Or, quand on se mêle d'être un Sagittaire implacable, il ne faut pas tremper ses flèches dans la glu des sottises qui les empêchent d'entrer, et je craignais d'avoir, à la pointe des miennes, de ces sottises-là!
Je vous ai envoyé une clarification d'écriture pour une phrase qui me paraissait lourde et que j'avais raturée pour la couper et l'alléger..
Je croyais tout lourd comme le temps qui pesait sur moi !
Aujourd'hui, la fin que j'envoie à Ali et que vous pourrez corriger demain, à midi (demain dimanche), me paraît plus leste.
J'aime tant la fringance dans les œuvres de l'esprit!
Criblez-la de vos quatre yeux, vous et le Frédégondien. Que vos quatre yeux, l'amitié les multiplie, et en fasse les cent d'Argus,
qui n'était qu'un gardeur de vaches et qui aurait été un excellent correcteur d'épreuves! J'y ai pensé souvent.
Les noms propres, n'en faites pas des noms malpropres en les malorthographiant. Il y a Suède, le mot Suède, en surcharge dans le premier feuillet! Est-il lisible? On écrit Waldstein (le prince de Ligne) et Wallensiein (ce cuistre de de Parieu).
On écrit (je viens de m'en assurer sur la carte) Breitenfeld. Vous, quand vous doutez, le dictionnaire est là.
Ah! c'est le diable que toutes ces surveillances et toutes ces attentions que j'exige de vous, mais c'est le diable aussi que ma manière de sentir et que ce fourmillement de l'inquiétude! Vous seriez bien aimable de m'écrire un mot, quand vous aurez corrigé, pour me dire votre opinion brute (ou brutale) sur mon article, extrait de ma cervelle en bouillie dans les plus abominables conditions !
Et j'ai fini. Je vous écris ceci, souple et soulagé comme une accouchée, au milieu de
mes chats. J'en ai quatre qui jouent aux quatre coins autour de moi, et je m'en vais m'habiller pour en aller voir deux autres qui ne jouent pas aux quatre coins, mais dans les coins, avec le matou.
Votre ami qui vous miaule ses amitiés, Jules Barbey d'Aurevilly.
Oui, faites le Musée, Age quod volvis^ âge qvtod agis !
132 LETTRES DE BARBEY d' AUREVILLY
Valognes, VI octobre 1875, hôtel Grandval-Caligny.
Mon très-cher monsieur Bloy,.
J'ai la faiblesse — c'est peut-être une faiblesse — de croire mon article bon (je viens de faire partir les quatre premiers feuillets) et je vous demande, parce qu'il me plaît, votre attention ordinaire, ainsi que celle du Frédégondien.
police de mes articles, soyez pour moi la police de Venise, qu'AmelotdelaHoussaye, dont j'ai connu les petites-filles ès-salons de Paris, représentait par une verge couverte d'yeux !
Soyez les yeux; ne soyez pas la verge !
Toujours le môm^soin des surcharges, que
je crois lisibles, mais mes croyances ne vont qu'au scepticisme, ce tourment de ma vie !
Au feuillet 2, lisez ainsi :
« Le Diable est dans les reins, disait-il profondément et spirituellement, saint Jérôme.
Diaholus est in lumbis. »
Et deux lignes plus bas en surcharge, lisez : Jurassien.
« Il n'était'pas de la substance de saint Jérôme, — ce Jurassien. » [Sic.)
Et à la fin du même feuillet, lisez bien la surcharge :
(( Moine, s'il l'avait été, il n'eût eu, etc. »
Lisez bien aussi, au 3® feuillet, « fou de sciences folles ».
Vous vous en doutez peut-être, l'article est sur Proudhon, et je vousjure qu'il m'a donné du plaisir à le faire. Voilà ce que j'en puis dire de mieux.
11 faisait une pluie de Valognes qui a duré deux jours. Pas de batteries de sarrasin I J'ai battu autre chose. Mais il est des claques qui sont des caresses et, franchement, j'ai caressé
ce diable d'homme que je déteste et que j'adore.
Vous me direz ce que vous pensez de ces claques-là.
Le temps a la bonté de se remettre au beau parce que je n'ai plus qu'un feuillet à écrire. Je vais pouvoir reprendre mes pèlerinages de Childe Harold à travers les campagnes qui virent Frédégonde (ô Frédégondien !), car elle avait sa maison de campagne à une lieue d'ici, à Lieusaint.
Elle a mis son cul sur un banc de pierre de l'église de Lieusaint, ce cul que pinçait Landry (voir la chronique un peu polissonne, mais naïve, de Saint-Denys) et que Vautre Landry ne pincera pas ! J'ai bien souvent rêvé en regardant ce banc, qui troublait mes vêpres.
Avez-vous jamais abîmé votre pensée dans ce mystère : il y avait un être là, un être qui tiédissait cette pierre, et qui n'y est plus?... Avez-vous étreint cette pensée?...
Il y a assez dans cette goutte d'eau pour
noyer notre superbe esprit humain comme une mouche !
Us disent ici : comme un bibet !
Adieu. V'ià le soleil! Je m'en vais sur la route d'Emèves où, Tautre jour, avant les pluies, les pluies de Valognes (nous disons ici pluies de Valognes comme on dit : diamants de Golconde, pour signifier tout ce qu'il y a au monde de plus beau) j'ai rencontré une fille à faire en buste, comme le mien. Elle en avait un magnifique, appuyé sur des hanches où le Diable était, comme dans les reins de saint Jérôme. Teint d'or, cheveux d'or, une Salomé blonde de la couleur du fond et de sa robe, elle traînait nonchalamment sa chalette et s'en allait, se fichant du ciel et de la terre, et tricotant les plus affreux bas.
Je vous hache cette impression. Tout à vous, en grande hâte. Je me recommande à vos prières et surtout à votre vigilante attention.
Yours.
J. Barbey d'Aurevilly.
136 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Valognes, 22 octobre 75, samedi, hôtel Grandval-Caligny.
Mon cher monsieur Léon Bloy,
J'ai écrit hier au Frédégondien,et quoique ma lettre soit pour les deux, puisque vous êtes les frères Siamois de Tamitié, j'y ajoute ceci — en confirmation de cela.
Je serai à Paris, cette semaine. J'y vais pour mon affaire Palmé. Sans cela, je n'y reviendrais pas. Jeresteraisici. Je suis toujours V Envoûté de Valognes. Les sorcelleries, sans jupes ou avec jupes, sont nombreuses pour moi dans ce pays aussi beau, — et peut-être plus beau sous les pluies que sous les rayons du soleil.
11 en fait une, depuis huit jours, sans discontinuer.
Cela, avec la hauteur de mes appartements est de la plus magnifique Mélancolie^
Faites comme si je ne revenais pas. Écrivez-moi un mot dès que mon article sera corrigé. Ai-je besoin de dire que je vous le recommande? Je dors sur votre épaule, ce qui vaut mieux que de dormir sur mon article.
Poignée de main à M. L... Je lui communiquerai, à mon arrivée, une note et nous coulerons à fond cette sale question du Larousse *.
Tout à vous en amitié et en confiance.
Jules Barbey d'Aurevilly.
1. Le Dica'onnaiVe Larousse, !'• édition, avait publié sous forme de biographie, un long article haineux et bas où Barbey d'Aurevilly était présenté non seulement comme un écrivain ridicule, mais encore et surtout comme un ecclésiastique défroqué. Le biographe avait imaginé de faire un seul personnage de lui et de son frère, le P. Léon d'Aurevilly, missionnaire eudiste, mort en 1876.
L'auteur de la Vieille Maîtresse, qui aurait pu poursuivre à outrance le Dictionnaire , se contenta d'une rectilication dans un supplément.
138 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Samedi, 30 octobre, 1875, hôtel Grandval.
J'écrivais au Frédégondien que dimanche {hoc est demain) j'entendrais la messe avec lui dans les ténèbres de la chapelle des Lazaristes, et que cela était sûr — et que cela était le destin.
Eh bien, il n'est permis à aucun homme de faire le destin. — Nous sommes des créatures trop passion nées pour être cet Immobile, — et nous avons cent mille destins dans la tête et le cœur qui nous font tourner comme des girouettes dans une rose des vents affolée :
Au lieu de la chapelle des Lazaristes, j'entendrai la messe sous la coupole vitrée de
l'église de Valognes. Je ne partirai pas le jour ToussaiQt ni le jour des Morts, et vous, catholique, vous ne me blâmerez point d'éviter le wagon ces jours de fête.
Mais le lendemain, au matin, mercredi, je pars ! Soyez chez moi le soir, vous et le Frédégondien et, nous rirons, — la meilleure chose qu'il y ait encore pour des cœurs désolés !
Je vous ferai avec plaisir, mon cher monsieur Bloy, les trente francs que vous me demandez. Si je ne vous les envoie pas aujourd'hui, c'est que j'ai à payer ici, avant de m'en aller, et que je ne puis pas me mettre tout à fait à découvert, le jour de mon départ, mais j'ai de l'argent que seul je peux toucher et qui m'attend à Paris. Comptez donc sur moi.
Le lendemain de mon arrivée, vous aurez vos trente francs.
Je suis tranquille pour vous, parce que votre billet n'échoit que lundi, jour férié.
Vous pouvez donc mardi prévenir votre créancier et l'empêcher de faire des frais absurdes.
J'envoie devant moi mes équipages comme un prince. Ce soir, vont partir à mon adresse deux boîtes qui vont m'annoncer. Dites-le à M"'*' Lebr... et que je lui écrirai une dernière lettre demain.
Hier, j'ai écrit à Palmé une longue lettre détaillée sur la grande affaire qu'il est question de faire avec lui. J'espère beaucoup de cet exposé et je lui envoie le nom des femmes composant le volume*. S'il n'est pas bête, comme un millionnaire qu'il est devenu, nous avons tous deux à faire une affaire d'o/intelligent.
Ordinairement, il ne l'est pas.
A bientôt et tout à vous et aux amis.
Jules Barbey D'Aurevilly.