Les Bas-Bleus
Valognes, 3 janvier 1876.
Mon cher monsieur Bloy,
Je mets pour Ali, avec cette lettre à vous, à la poste, simul, — ma réclame sur la Jeanne d'Arc de Wallon. Elle est pressée, — mais elle est courte...
Allez la corriger incontinent^ ô continent!
Dimanche, l'article Beaumarchais. A vous.
Bien des choses au Frédégondien.
144 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Valognes, vendredi, 8 janvier 76.
Occupations! Dissipations! Ces deux choses, mêlées par le Diable, m'empêchent, mon cher monsieur Bloy, d'envoyer au mamelouck Ali l'article sur Beaumarchais.
Je l'enverrai dans le courant de la semaine prochaine, pour de mardi en huit, mais vous serez prévenu.
Nous sommes ici blancs de neige. Le temps est dans les Prémontrés, car il n'y a qu'eux qui soient de ce blanc-là. Les Dominicains sont d'un blanc pisseux.
Nous avons un froid de loup et la bise marine — le vent de nos rivages — nous coupe la figure avec son rasoir.
Ceci me rappelle Figaro. Je viens de relire
d'enfilée le volume de Fournier, qui a eu, au moins, le mérite de me faire penser et de circonscrire mon admiration pour Beaumarchais. Vous verrez cela...
J'ai reçu voire lettre, ce matin. Je suis content que vous ayez cet âne de L... à étriller, dans le sens de toiletter. J'espère que ceci élèvera vos finances et vous mettra dans le bien-être qu'il faut pour travailler. Dans tous les cas, c'est excellent pour vous d'avoir connu Van Acbter.
Oui, je suis toujours dans la résolution de revenir à la fin du mois. Mille choses à tous ceux qui, par vous, m'ont dit quelque chose.
Et à vous, mon amitié.
Jules Barbey d'Aurevilly.
P. S. Mon cher monsieur Bloy,
Allez chez mon éditeur, M. Lemerre, que je vous donne pour, je ne dirai pas le plus charmant, mais le seul charmant des éditeurs,
et demandez-luî, de ma part, un exemplaire de VEnsorceUe et il vous le donnera.
Je suis sûr de lui. C'est un faraud Normand qui va à mon cœur.
Nous avons heu du même haire.
Hôtel Grand val-Cal igny le 15 janvier 76.
Mon cher monsieur Bloy,
Cette lettre-ci dit ce qu'une autre vous a dit. C'est qu'il y a un article de moi sur Beaumarchais au Constitutionnel et qui attend vos corrections.
Occupez- vous-en donc, demain dimanche, dès que vous aurez reçu cette leltre-ci.
Et d'autant plus que mon article a été envoyé sans avoir été relu. Je n'avais pas le temps de relire... S'il y avait des bévues (ce que je ne crois pas pourtant), corrigez-les.
Je ne sais pas ce que vaut cet article. Nous avons un tel temps de neige ici que j'en avais l'imagination congelée quand j'ai commencé
148 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
de récrire. Mon esprit est un frileux. Je fais pourtant des feux terribles avec des bois (couleur locale normande!), des bois de sabotier.
Il paraît, d'après ces sots journaux, que vous avez aussi vos misères de glace à Paris.
Soignez-moi mes corrections et épaulezvous toujours du Frédégondien, pour qui sera ma première lettre.
Du reste, qui écrit à l'un écrit à l'autre.
Je vais faire Taine et, après Taine, je vous arriverai.
Je serai à Paris pour la fin du mois.
Votre Jules Barbey d'Aurevilly.
Voici une correction que je vous envoie :
Après : « 11 aimait la cour et ses femmes ; c'était un aristocrate d'esprit et de mœurs. »
Vous mettrez :
« Ce n'est pas la faute de Jérémie si Jérusalem a été détruite. Beaumarchais fut un
Jérémie rieur. II voyait la Monarchie perdue, cette Monarchie qull aimait et à qui il reprochait de finir par des chansons. Il aurait voulu qu'elle finît par autre chose. Elle ne le voulut pas et la Révolution en finit avec elle.
<c La Révolution prit le rasoir de Figaro et en fit une guillotine. Mais est-ce la faute de celui qui, pour un autre usage, avait aiguisé le rasoir? »
{Sic) Surveillez I
150 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Vendredi, 28 janvier 76.
Prévenu seulement par ce mot-ci, — de précaution, — que vous aurez, au moment où vous le recevrez, une lettre chez vous.
Et qu'Ali aura tout son article.
Donc, que vous devez dimanche passer au Constitutionnel^ — et corriger.
Un morceau de moi^ — l'autre morceau, qui vous attend chez vous, est plus gros.
J. Barbey d'Aurevilly.
Valognes, vendredi, 28 janvier 76, hôtel Grandval-Caligny.
Mon cher monsieur Bloy,
J'ai écrit rue de la Banque, j'écris rue Rousselet, et je vais être à deux endroits en même temps, comme Marie Bucaille (une sorcière d'ici), qui était, parbleu! bien M"^ Marie de la Bucaille et qui a laissé un souvenir si profond par ses sortilèges qu'on en parle encore, quoiqu'il y ait près de deux siècles qu'elle faisait ses frasques et voyageait par les airs !
J'ai envoyé tout l'article au mamelouck.
Corrigez-le comme le dernier et je serai bien content. 11 était supérieurement corrigé. Vous
152 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
n'avez pas fait claquer votre fouet, mais vous méritez, pour cet article, tous les rubans du postillon deLongjumeau à votre chapeau.
J'ai reçu la lettre du Fréd^gondien, qui m'a appris votre malchance dans l'affaire Van Achter. Vous donc aussi vous avez le bas-bleu dans vos roues ! Ah! les chiennes se fourrent partout I Vous me régalerez des détails de la chose qui est triste pour vous, mais qui, dans les détails, doit être grotesque .
Je crois bien que je vous arriverai la semaine prochaine, sans désignation précise de jour. Nous avons ici le printemps, par avancement d'hoirie. Le soleil darde sur des gazons nues de blanches gelées. C'est d'un effet charmant. Je vais sortir dans la Chasse aux Miquelets, une de mes promenades favorites I
La Chasse aux Miquelets ! Que dites-vous de ce vestige de pied du passé, gardé dans la poussière du vieux Valognes?...
Adieu, surveillez ma chose avec les cent
yeux d'Argus dans vos deux yeux, multipliés par ceux du Frédégondien.
Voire ami, J. Barbey d'Aurevilly.
J'arriverai sur Palmé comme l'éperon d'un vaisseau et je fendrai cet imbécile.
154 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Hôtel Grandval, Jeudi, 3 février 1876.
Mon cher monsieur Bloy,
Je suis arrivé, hier soir, de Saint-Sauveur. . . J'ai trouvé l'article, sans une seule faute, (Bravo !)
Cela dit, maintenant, écoutez-moi bien.
J'ai le projet de revenir, sinon cette semaine, dans le courant de l'autre. Une circonstance, le voyage dans le Midi de mon notaire, qui y a été mandé par sa fiancée mourante (les notaires ont des fiancées, comme des personnes naturelles), m'a retardé ici. Mais je veux partir. J'ai affaire où vous êtes, et, dans quelques jours, je serai sur mon bord, rue Rousselet.
Seulement, comme je ne veux pas que mon voyage et retour à Paris me fassent perdre un article, par le fait du dérangement, envoyez-moi par la poste un livre que je puisse lire, et que je n'aie plus qu'à écrire ou qu'à finir l'article, lorsque j'arriverai à Paris,
Ceci — calculez — détermine assez juste l'époque de mon retour.
Il y a des livres chez moi. Priez M"*" Lebr. . . , de ma part, de vous ouvrir ma chambre.
Vous y trouverez des paquets de livres qui ont dû m'être envoyés. Choisissez là dedans ce qui vaut la peine d'être critiqué, et expédiez-le-moi, comme disent les marchands.
S'il n'y avait que de la canaillerie de livres, renseignez-vous sur le livre du moment qui pourrait passer sous mon couteau, — ou sous ma caresse, — et dites au libraire de vous le donner pour moi.
Faites cela dans le délai le plus court.
Je trie ici tout ce que vous me demandez :
les Nain^ les Dix-Décembre^ et encore d'autres
156 LETTRES DB BARBEY d' AUREVILLY
paperasses, tombées dans le gouffre. Allez, j'apporterai de la besogne, au Frédégondien et à vous.
Adieu. Le soleil sort d'un brouillard bleu qu'il boit dans son hanap d'or, — goutte à goutte. Dans deux heures, il fera un temps d'avril anticipé, et je vais aller me mêler aux Bouviers que j'aime et qui reviennent, par les routes, de la foire de Montebourg.
Où il y avait, Monsieur le catholique, une fière abbaye, autrefois!
Votre J. Barbey d'Aurevilly.
Vendredi, 11 février 76, hôtel Grand val-Caligny.
Je n'ai pas besoin de vous écrire à votre chien de burfeau, je suppose. Cette lettre vous arrivera samedi, demain. Vous n'êtes pas assez mauvais sujet pour ne pas coucher chez vous, et vous serez prévenu au moins demain soir qu'il y a un article à corriger dimanche au Constitutionnel,
Doublez-vous comme toujours du Frédégondien, et, si possible, de M. L..., ce Victor des correcteurs que y ous me vantez et qui n'a pas laissé un grain de poussière sur ma pierre, dans le dernier article que vous avez ensemble corrigé.
Et remerciez-le pour moi. Diable 1 II ne faut pas oublier cela. . .
Je n'ai pas besoin de recommencer celle guitare des surcharges et des noms propres, que j'écris le plus lisiblement que je peux, quand ils ne sont pas célèbres.
C'est Marie Courant qu'aima Corneille.
Gourant^ comme un chien courant. C'est M"* de Lampérière qu'il épousa.
Je tiens à ce qu'il n'y ait pas de gaucheries dans cet article, que je ne juge pas, — j'en suis trop près, — mais qui était difficile l\ faire, — parce que Levallois, l'auteur du livre, est un ami, — et parce qu'il est toujours difficile de parler d'un grand homme comme Corneille, lequel dissout votre originalité dans les clichés de sa gloire.
Et je tremble toujours d'être commun.
Il paraît que, vous autres, vous tremblez de froid, à Paris. Une dame fort influente sur moi me dit de rester ici^ jusqu'à l'heure où vous serez dégelés, et j'avoue que son conseil me parait bon.
Je dirai demain au Frédégondien si je le suivrai. Je lui écrirai.
Je n'ai que le temps de fermer cette lettre pour qu'elle puisse partir.
A vous.
J. Barb... d'Aur...
160 LETTRES DB BARBEY d'aVREVILLY
Valognes, mercredi, 23 février 76, hôtel Grandval-Caligny.
Au galop ! celle-ci, — et c'est la dernière I
Mon cher monsieur Bloy, le Grand Scripturaire,
Jai reçu a,\ec ravissement votre manuscrit des Quarante heures ^ et plus je le regarde, plus mon ravissement augmente! Merci, merci, merci !
Je pars mardi ; — la passe que j'ai demandée à Paris et qu'on m'a envoyée porte ce jour suprême et incommutable.
Ce jour-là, paraîtra mon article de quinl zaine, tombant le dernier du mois. Demain,
jeudi, je l'enverrai au mamelouck.
^ Vous voilà donc prévenu que vous avez à corriger dimanche, et faites avec plus d'attention que la dernière fois, je vous en supplie !
Il y avait des fautes, des suffirent pour suffisent^ des Sartorius pour Sertofnus.
Nous avions l'air de ne pas savoir notre Corneille.
Votre belle lettre, car elle est très-belle, ne m'a pas troublé. Je ne vous reproche point votre colère contre le Chantrel. — Il y a des moments, disait le grand empereur Napoléon, où la colère est un moyen de gouvernement.
Mon article fait, j'écrirai à Palmé pour lui annoncer mon retour et pour le sommer de sa parole et lui rappeler ses intérêts.
Adieu, les élections de mon Coten tin valent un peu mieux que celles de partout. La France est centre gauche. De toutes les opinions bêtes auxquelles se rallient les partis, la France a choisi la plus bête pour s'y rallier. Le Radicalisme peut maintenant conduire les Constitutionnels à la Révolution, à grands coups de pieds dans le cul.
162 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
Je déborde de mépris, mais je ne suis pas surpris. Je connais le Prudhommîsme Girondin, de vieille date...
A mardi soir. — Vous viendrez et vous m'apporterez mon article, car je partirai de Valognes avant qu'il soit arrivé.
Souvenirs à tous, affection à vous.
J. Barbey d'Aurevilly.
Paris, 8 mars 76, mercredi.
Je dîne chez H. . . , mais je serai rentré à onze heures et demie...
Pour des noctambules, pour nous, c'est Faurore... de la Nuit.
Apportez-moi les deux numéros sur Diderot, — dont j'ai besoin pour mon article, demain.
Remettez-les (si je ne suis pas là) à M"VLebr...
Que je les trouve en rentrant.
164 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
XLVIIÏ
Valognes, hôtel Grandval-Caligny, vendredi, 11 août 1876.
Monsieur Léon Bloy, mon ami,
Au moment même où je vous écris, — il est onze heures du matin, — arrive à Paris ès-mains du mamelouck mon article retardé par cette ivresse d'un pays qui me donne les sensations d'un vin de Champagne exquis, — mais diablement plus fort que le Champagne, qui n'est qu'un vin de fillette. — Abrégeons cette parenthèse.
Mon article est sur le poème de mon nouvel ami, le comte du Clésieux, son Armelle^ que vous n'avez pas lue, et qui, du moins, m'a servi à dire des choses désagréables à beaucoup de gens et à faire de la critique en
demi-cercle, — un coup d'armes que vous ne connaissez pas I
J'ai enveloppé, dans cet article, une foule de choses que j'ai rattachées au poème d'Armelle et que j'ai eu du plaisir à dire sur la poésie contemporaine. Je crains que l'article ne soit lourd, mais, s'il est lourd, il n'est pas vide. Lisez et jugez.
Mais corrigez-le bien surtout puisque vous m'aimez. Qui aime bien corrige bien^ disait le Frédégondien dans sa dernière lettre. Il corrigera avec vous puisqu'il m'aime. Il sera plus brave avec les fautes d'impression qu'avec les Noémis... Il y a la différence de la faute faite à celle qui peut en faire une. Mais avec un Frédégondien, que Frédégonde renierait, elle ne la fera pas...
Je reviens à votre correction, soignez-la, mon cher monsieur Bloy. Vous le savez, j'ai le mal inguérissable de l'anxiété.
Occupez-vous de cela de suite. Mon article peut paraître lundi au lieu de mardi, à cause du jour de TAssomption qui, précisément,
166 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
tombe mardi. Donc, ne vous endormez pas.
J'ai quelques ratures, mais je me crois trèslisible, surtout pour vous qui avez le sens aigu non pas seulement de ce que j'écris, mais de ce que je pense.
Quand j'ai douté de la lisibilité d'un mot, je l'ai toujours réécrit en surcharge. Je ne crois pas que vous puissiez laisser échapper une faute, avec toutes ces précautions.
J'écris à Palmé par le courrier qui emporte cette lettre. Je voudrais que vous puissiez paraître le 25 de ce mois : jour Saint-Louis. La Saint-Louis a toujours été pour moi un jour de fête. Fête royaliste et fête de famille, et fête à Valognes, la terre sacrée.
Votre article, s'il paraît ce jour-là, continuera la fête de mes jeunes années, et ce sera d'un bon augure pour nous deux. Je parle à Palmé de la question financière qui doit être résolue au maximum de ces sortes de questions, dans son journal.
J'ai pu me passer des papiers que j'avais demandés au Frédégondien sur la colonie
ouvrière de Saint-Brieux, par M. du Clésieux. J'attends impatiemment la boîte que M"*' Lebr..., a dû faire partir aujourd'hui, et les livres nouveaux (le d'Héricault, par exemple) qu'elle doit renfermer.
Voyez-la, M"'*' Lebr... Dites-lui, de ma pari, les choses les plus aimablement affectueuses et que son paquet, où elle n'aura rien oublié, j'en suis sûr, sera le bienvenu !
Écrivez-moi, vos corrections faites. Que M. Landry m'envoie mes quatre numéros. Il faut que j'en envoie un à duClésieux. Parlezmoi de tous nos amis à qui j'adresse les plus vives cordialités, — de Fourcaud, d'Astruc, des Lacombe. Expose-t-on mon buste au pavillon de Hanovre comme c'était le projet?... Préparez-vous quelque chose pour le Nainjaune^ dont le premier numéro ne valait rien, mais dont le second était bon ?. . Ce Teste ne manque pas de talent* Quand M. de Fourcaud fera au Gaulois quelque chose dont il sera content, qu'il me l'adresse ici. Il me fera plaisir.
168 LETTRES DE BARBEY d'auREVILLY
Je crois que je vous ai tout dit et que me voici au bout de toutes mes recommandations.
Je ne suis pas au bout de toutes mes amitiés et j'espère que je n'y serai jamais.
Jules Barbey d'Aurevilly.
Valognes, 1876,
hôtel Grand val-Caligny.
Le jour Saint-Louis. Vive le Roi !!!
Mo^i cher monsieur Bloy, Lemamelouck a, dans ce moment, vendredi dix heures, mon article, et je vous écris pour vous dire d'aller le corriger demain. Cet article est sur le livre de M. d'Héricault, dont Tesprit est d'une virilité qui m'a fait plaisir dans ce temps de femmelettes. Voilà un homme enfin ! Talent sain et tête saine, ce qui vaut mieux encore. J'ai fait cet article avec un vif plaisir et il est bon.
Je crois, ma foi, qu'il est bon,
Et le plus gros ducaton
Ne ferait pas mieux mon affaire I !
Corrigez-le avec votre amitié ordinaire.
Messieurs mes Correcteurs, il faut vous dire
i70 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
la vérité. Il y avait dans le Du Clésieux des esthétiques athées (c'est-à-dire des doctrinesesthétiques) que vous aviez mises au masculin, comme si c'était des messieurs qui fussent esthétiques. Le pli de la rose pour un Sybarite comme moi ! Mais la sensation de ce pli est passée. Alle^ en paix, MAIS ne péchez plus !
Je vous écris dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte sur un jardin qui sent les résédas et par une de ces brises d'ouest que je voudrais vous envoyer dans ma lettre pour vous rafraîchir dans vos atroces chaleurs de Paris.
Si mon écriture n'a pas sa fermeté ordinaire, Monsieur le Docteur es écritures^ la faute en est à ma chatte, Griffette-Tigrinette, qui est assise entre mes deux épaules, pendant que je vous écris, et qui pile du poivre, avec ses deux pattes, dans mon dos. Elle se soucie peu, la drôlesse, de la beauté des écritures, et même de tout, excepté de déjeuner.
Elle a tous les vices, et je l'aime pour cela, comme Talleyrand aimait Montrond.
Eh bien, mon cher Monsieur Léon Bloy, Palmé s'est enfin exécuté I J'ai reçu la bonne nouvelle à temps; mais vous ne m'auriez pas écrit que je n'aurais pas fait de bêtises...
Votre idée d'aller porter votre article au Nain Jaune ne valait rien. L'article était fait pour un livre catholique et des lecteurs catholiques^ dans des intérêts catholiques. Le Nain n'est qu'un très-petit nain, en catholicisme, et puis, ce poupon n'a que deux jours et une publicité de deux jours,
D'ailleurs, je n'étais pas inquiet. Palmé qui, autrefois, ne répondait pas à mes lettres, mais qui se modifie, m'avait répondu, poste pour poste, une lettre dont j'ai été content, pour la bonne foi du ton qui l'anime. Il m'y disait positivement, — et s'engageait à cela, — que votre article paraîtrait en octobre. Il n'y parlait pas de la question de paiement immédiat^ parce que la question n'avait pas été posée ; mais j'allais la poser, quand il Ta résolue tout seul.
Franchement, maintenant, nous n'avons
172 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
pas grand'chose à lui reprocher. Je tiens pour certain que je pétrirai cette pâte molle, et si je n'en fais pas du bronze, j'en ferai du moins quelque chose qui résistera aux mauvaises impressions que les polissons de sa revue cherchent à lui donner de nous.
Dans un temps donné, il faut s'ancrer chez Palmé et en chasser des drôles qui, pardieu, si nous nous y prenons bien, ne doivent pas être plus forts que nous !
Je vous dis là des choses raisonnables. Je ne suis guère capable que de choses raisonnables aujourd'hui. Lamorl atterrante de mon pauvre Fervaques a tué ma gaîté et m'a encrêpé ce pays, qui me donne des sensations de vie et de jeunesse retrouvées... Tout s'en est allé par ce trou!...
On ne sait bien la profondeur de l'affection qu'on porte à ses amis que quand ils ne sont plus. Pauvre et cher Fervaques ! Il avait le talent jeune, — et Dieu n'a pas voulu qu'il fûtautre chose qu'un jeune dans la littérature. J'ai écrit à de Pêne sur cette mort, pour avoir,
dans un article très-noble et très-profondément senti sur Fervaques, cité mon nom audessus du sien (celui de Fervaques) pour lui donner du relief, au nom de ce malheureux garçon qui n'a laissé que ces trois syllabes, écrites sur du fusain, et qui les aurait, s'il eût vécu, écrites sur quelque chose de plus solide.
Voilà une phrase bien lourde, — mais elle ressemble à ce que j'ai sur le cœur... Je me sens si lourd depuis la mort de Fervaques, qui ajoute au poids de celle de Sylvestre!...
Il faut pourtant revenir aux infiriiment petits de tous les jours, et voilà pourquoi je finirai par ceci : allez corriger ma copie. Elle vous plaira. J'ai tiré les conclusions du livre de d'Héricault. Ce qu'il montre en détail, je l'ai NOMMÉ en hloc^ et je vous jure que le bloc est du marbre ! et qu'il pèsera sur la poitrine du monstre auquel je l'ai jeté.
Dites au Frédégondien de se mettre avec vous à cette correction.
Règle : quand un mot n'est ou ne me paraît pas lisible, je Técris deux fois. Ne vous trom-
174 LETTRES DE BARBEY d' AUREVILLY
pez pas. C'est VOaristys qu'il faut lire pour l'idylle citée d'André Chénier.
J'ai écrit très-gros merda pour que vous le lisiez bien, parce qu'il faut que ce nom soit dans la phrase, puisqu'il est dans l'histoire. Enfin, mon cher, ou plutôt mes chers, attention à tout !
Et écrivez ! Et écrivez !
Votre J. Barbe.. d'Aur...
Valognes, hôtel Grandval, lundi, 1! septembre 76
Je suis en retard, — et je sais pourquoi, mais ma vie de Valognes ne m'appartient pas tant que ma vie de Paris.
J'attendais des livres qui ne me sont pas venus, d'ailleurs; et j'ai été obligé de me rejeter sur leRichepin, malgré mon envie de le relarder encore pour ne pas faire tomber les poètes, coup sur coup, les uns sur les autres, comme des capucins de cartes...
Mon cher Monsieur Bloy, mon ami, le Richepin est parti hier à l'adresse du Mamelouck, auquel je dis qu'il peut le faire paraître, s'il veut, dans la semaine, ou, ce que
176 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
j'aimerais mieux, mardi de la semaine priû^ chaine, pour ne pas déranger Tordre étab|.;^^ de mes mardis. * '^
Ayez donc la bonté de le voir de suite! ;j parce que, s'il n'attend pas à ce mardi poui. le faire paraître, il faut que vous corrigiez? , l'article. Encourez-vous au Constitutionnel, et , que l'article ne paraisse pas, dans tous les cas, sans avoir été préalablement revisé, corrigé, épluché par vous.
Vous me devez des dédommagements, mon cher monsieur Bloy, car, dans le Thermidoi\ vous avez laissé passer une abominable faute de français, de la façon de l'imprimeur, qui m'a ôté tout le plaisir que m'aurait fait mon article, sans cette ânerie. C'est sur la mer de sang que n'aurait pas arrêtée Robespierre (Relire cette phrase pour votre confusion) !... « N'a point dit (je cite de mémoire n'ayant plus l'article sous les yeux ni chez moi), na point dit : tu niras pas plus loin^ à cette mer de sang, qui lui aurait désobéiE. » i
Si ce n'est cela, c'est quelque chose d'aussi
ine iioflstrueux que cela. Relisez, mon cher, e élielisez !
Et le Frédégondien qui pensait, sans doute, e îi Révolta-Herzég ovine et qui ne vous a pas il: averti que vous pensiez trop, ce jour-là, au oiffiaint Sacrement de Tautel I , Or, c'est moi qui suis la victime de vos (préoccupations à tous les deux!
Vengez-vous, en m'envoyant un Richepin irréprochable. J'y compte, Messieurs mes t amis. Demain, j'écrirai au Frédégondien pour lui allonger le coup d'éperon qui l'empêchera de penser à d'autres coups... pendant les corrections de mes articles.
Toute cette lettre est d'affaire articlesque. Si le Richepin ne paraît que mardi de la semaine prochaine, vous avez, Mort-Dieu, bien le temps de corriger et de vous montrer sans péché. Mais, si cela est ainsi, prenez la peine de m'écrire de suite, ne fût-ce que deux mots, pour me prévenir de ce que notre M- melouck aura décidé.
S'il décidait de paraître dans la semaine,
178 LETTRES DE BARBEY d'auREVILLY
aux armes ! et attention I Mais écrivez toujours.
Je ne crois pas ce Richepîn mauvais. De plus, je crois qu'il vous plaira par la raison que les idées religieuses qui nous sont chères à tous les deux y ont trouvé leur place. Il y a là de l'aperçu critique.
Ce garçon a un talent sympathique et chaud; mais, en le relisant, comme j'ai fait ici, dans la solitude, en dehors de la première impression, toujours troublante, j'ai trouvé des défaillances que j'ai cru devoir signaler. Vous me direz votre impression de cela. J'y tiens.
Veillez aux livres, ainsi que le Frédégondien. Si vous en trouvez qui puissent m'aller, envoyez-les-moi.
Passez chez M"* Lebr. . et dites-lui que mon projet persiste toujours de revenir à la fin du mois.
Le Nain me donne le théâtre, et Raoul Duval fonde un journal pour lequel (il m'a écrit) il me demande des Diaboliqvss. Mes intérêts m'appellent donc à Paris.
El bon soir. Faîtes tout ce que je vous recommande et croyez-moi toujours votre ami, malgré les fautes d'impression.
J. Barbey d'Aurevilly.
Des livres ! Je voudrais faire encore un article avant de m'en aller d'ici.
180 LETTRES DB BARBET d' AUREVILLY
Valognes, 27 septembre, jeudi, hôtel Grandval.
Monsieur Bloy, mon ami, je vous préviens I
Mon article sur Stendhal part ce soir, et le Mamelouck Taura demain matin. Donc, aux armes !
Cet article est rude. On adore une femme et on la cravache. J'ai cravaché Stendhal qui me plaît comme une femme, ou plutôt ce bêta de Colomb (qui, lui, n'est qu'un pigeon, et qui n'a pas découvert l'Amérique), lequel a livré ce papier à cigarettes à Lévy.
Ah ! ma foi ! la vérité avant tout ! Vous me direz ce que vous pensez de cette petite exécution. Vitu, dans le Gaulois^ a fait un
article de parti, moi j'ai fait un article littéraire. Il se perd dans les feux de file des anecdotes, — qui n'apprennent rien, — moi, je mets les feux de file dans le ventre de ce livre, indigne de Stendhal et de Napoléon.
Oui, j'ai reçu la revue de Palmé. Trèscontent de votre article, très-content ! Théologique et môme profond. Je le fais lire ici, et j'ai écrit à Palmé pour qu'il m'envoie plusieurs numéros que je veux faire lire aux prêtres de ce pays qui me croient un démon, malgré mes doctrines de Séraphin.
Je rentrerai bientôt, mais j'ignore le jour encore. Quand il sera fixé, je vous l'écrirai pour que vous veniez à la gare.
Dites à Landry qu'il est par trop silencieux.
A vous,
J. Barbey d'Aurevilly.
Qu'Astruc garde, dans son atelier, mon buste jusqu'à ce que je revienne à Paris.
LU
Valognes, hôtel Grand val, vendredi, 29 septembre 76.
Mon très-cher Monsieur Bloy,
Plus de papier. J'ai épuisé ma cargaison never more, et c'est un signe que j'arriverai bientôt. Mais quand?... Une brume ici, comme en mer! Je suis heureux de vous faire pousser les cris de retour que vous poussez.
Mais le temps, qui est d'un automnal divin et chaud comme un été indulgent, me fait ici des jardins d'Armide.
Je trace des arabesques par tout le pays. Il y a deux jours, à Saint-Wast, à Quettehou (quel nom!), à Tattihoul'au fort de la Hougue, et je visitais, sur la mer, le champ de bataille où l'éclatant et sublime Tourville
fut battu encore moins par les Anglais que par la mer qui le retint, n'étant pas assez haute, ce jour-là, pour ses manœuvres.
J'ai vu les rochers qui griffèrent ses vaisseaux et les sables d'où Ton retire encore les cadavres de ses frégates.
Je veux, avant de repartir, profiter des derniers bleus du ciel pour parcourir dans tous les sens ce côté de ma péninsule.
Tout cela est du travail à ma manière. Je crois bien que je vous enverrai encore un article avant de partir.
Ici, mon cher monsieur Bloy, faites une pause et lisez ce qui suit attentivement pour vous y conformer.
Je vais vous rendre bien heureux. Je vais vous demander un service et vous mettre en rapport avec des béguines.
Écoutez-moi bien.
Il y a, je crois, dans notre faubourg Saint- Germain, un couvent du nom de Saint- Joseph, lequel, comme beaucoup de couvents, prend des pensionnaires." Allez-y. Voyez la
184 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
supérieure et demandez-lui les conditions de la pension.
Je connais une jeune fille, très comme il faut, que la présence d'une maîtresse anciU laire (ceci entre nous) empêche de vivre avec son père, et qui voudrait entrer là pour y vivre dignement et religieusement, mais pourtant libre, et en femme du monde. C'est ce qu'on appelle, dans le langage des couvents, (( des dames en chambre ».
Donc, voici surtout ce dont vous vous informerez avec le plus à^ précision possible :
1° Le prix de la pension; 2° le règlement de la maison. Ce à quoi les dames sont tenues.
Ainsi, par exemple, sortent-elles? Quand et à quelles heures doivent-elles rentrer?
Peuvent-elles recevoir des hommes, dans leur intérieur?... ou bien ne les reçoiventelles qu'au parloir?.,. Ne laissez aucune incertitude sur ces questions.
La jeune fille (vingt-sept ans), jouissant de la fortune de sa mère, serait entrée ici,
A LÉON BLOY 18d
chez les Augustines ou les Bénédictines (car nous sommes ici pavés de couvents comme une ville espagnole); mais ces dames, qui prenaient des pensionnaires autrefois, n'en prennent plus, et voilà pourquoi ma demoiselle a pensé à Paris.
Si Saint-Joseph était introuvable ou qu'il n'eût pas de dames en chambres investies d'une certaine et honnête liberté, voyez un autre couvent...
Enfin, cherchez et trouvez! Voyez aux Oiseaux, rue de Sèvres. Mais, surtout, fixeznous sur les questions posées plus haut.
Je vous envoie aux Béguines, parce que je suis sûr que vous ne les regarderez pas trop, par-dessous leurs coiS'es.Moi, je les effrayerais, ne pouvant pas m'en empêcher.
Maintenant, je reviens à nous. Votre article est très-lu ici et trouvé très-beau. Les prêtres le distillent, à mon profit. Palmé, qui est très-bien , en ses relations avecmoi, m'a envoyé six exemplaires de la Revue, mais ils courent le monde et où s'arrêleront-ils?... Cependant,
186 LETTRES DE BARBEY d'aUREVILLY
si VOUS avez besoin de quelques-uns, ne rêvez point d'ennuis ; je vous les aurai, chez Palmé.
Vous avez, sans doute, envoyé un numéro à Saint-Bonnet? Faites-le, si vous ne l'avez pas fait. Que Saint-Bonnet apprenne ce que je suis, à travers vous.
J'aurais voulu vos impressions sur ma cravacherie, non de Stendhal, — mais de cet imbécile de Colomb qui l'a publié. Il faut attendre la causerie...
Mille choses aux amis et à M. L. en tête. Le Frédégondien est un monstre muet. Mais, s'il couche avec Herzégovine.-Révolta, je lui pardonne.
Donnez de mes souvenirs et de mes nouvelles à M"^ Lebr... et croyez-moi.
Votre ami J. Barbey d'Aurevilly