‹ Lettres de Jean CalvinChapitre 21 sur 44 · A UN SEIGNEUR FRANÇAIS · texte numérisé non relu

A UN SEIGNEUR FRANÇAIS

Copie. BiU. de Genèye. Vol. lOT.

Monsieur, j'ay entendu une partie de vostre intention par le sieur François de la Rivière, et loue nostre Seigneur du bon couraige qu'il vous a donné de le servir

* ... Peut-être Cbaries de JoDvillers qui devint, quelques années après, le secrétaire et Tami du réformateur. Ce fut en effet en 4 549, et d'après les conseils de Calvin, que ce seigneur quitta Chartres, sa patrie, pour se rendre à Genève, où il fut reçu habitant en 1550, et bourgeois en 4556.

jusques au bout. Comme nous devons entièrement nous adonner à luy et sans réserve, si nous voulons estre recongneus des siens, il reste à sçavoir comment vous pourrez deuement vous employer à son service. Il est vray que la terre est sienne, et que partout il nous est licite d^habiter, moyennant que nous ayons le soing de nous conserver impoUus, pour Thonorer tant de corps comme d'esprit. Quand il nous est dict que toute la terre est saincte, cela nous admoneste que nous ne la devons nullement souiller en mal vivant. Il n'y a maintenant qu'à regarder si en simulant, comme vous faictes, vous n'estes point participant des pollutions que vous condamnez à bon droict aux infidelles. J'entens bien que vostre cœur est bien loing d'y consentir, mais en monstrant signe d'y communiquer, il n'y a doubte que vous ne faciez profession d'y consentir. Et comme devant Dieu nous devons détester l'idolâtrie, aussi devant les hommes il nous convient abstenir de ce qui peult donner à congnoistre que nous l'approuvons. C'est bien raison que le corps soit gardé à Dieu tout pur, comme l'âme, puisque est temple du Sainct-Esprit, et a la promesse de la gloire immortelle qui sera révélée au dernier jour. Or est-il si possible d'employer entièrement au service de Dieu corps et âme, et ce pendant faire semblant de convenir avec les idolâtres , en ung acte que nous coognoissons estre au déshonneur de Dieu? Il ne suffit pas de respondre icy que vous n'en faictes nulle déclaration de bouche, plus tost que vous seriez prest à protester le contraire, si vous en estiez requis, car vous sçavez bien que vous n'y allez à aultre intention, sinon pour montrer aux ennemys de Dieu

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que TOUS ne rejectez point ce qu'ils font^ car si ce n'estoit pour leur gratifier, et par ce moyen éTÎter Topinion d'estre répugnant à leurs sacrilèges , jamais TOUS n'en approcheriez. Et cela n'est aullre chose, sinon faire hommage à leur idole par faintise , combien que Taffection n'y soit pas. S'il tous semble que j'espluche les faultes de trop près, je vous prie d'entrer en tou»> mesmes, et tous trouverez que je ne vous mects rien en avanly de quoy vostre conscience ne vous rédargue. De là jugez si Dieu n'y trouve pas encores à redire beaucoup plus, car il y voit bien plus cler que nous. Parquoy de conseiller à ung homme chrestien de continuer en tel estât, je ne puis selon le jugement que Dieu m'a donné, et nesçay que dire pour toute résolution, sinon que celuy qui est hors d'une telle contrainte est bien heureux. Ainsi quiconque a le moyen de s'en retirer, ne le doibt nullement mespriser à mon advis. Vrsfy est que jamais homme n'aura les choses tant à souhet, qu'il ne soit sans difficulté, voire mesme sans beaucoup de fascheries, sans dommaige et perte de ses biens. Mais apprenons de préférer l'honneur de Dieu à tout. Quant à vous j'entens que vostre bon Dieu vous a amené jusques là, que vous estes résolu de ne croupir en lien où vous l'offensiez à vostre escient, qui est cause que je me déporte de plus longues exhortations. Seulement advisez de ne point suffoquer ceste bonne volunté qu'il vous a donnée, mais pins tost vous inciter, faisant office de solliciteur pour vous réduire en nfiémoire de mettre en exécution vostre bon propos. Car je sçay, et l'expérience vous monstrera, combien il y aura dé distractions pour le vous faire oublier, ou tant délayer qu'il se fèfirbi-

disse. Qaant est des moyens que le sire François m'a mis en ayant , je luy en ay repondu ce qu'il vous eii mandera, comme je pense. Cependant il fauldroit que le partemérlt fUst tel comme d'Egypte , troussant vos hardes avec vous. En cela je croy qu'il est mestier d'ung ferme couraige et bien constant. Mais vous pourrez tout en celuy qui vous fortifie. Quant il vous auroyt conduict jusques icy, vous verrez l'addresse qu'il vous donnera. De mon costé je m'y vouidrois employer de bon cueur et bonne âme, selon comme j'y suis tenu. J'espère que vous ayant tenu (a main en plus grandes choses, qu'il ne vous deffauldroit pas en cest article. Mais il lui plaist quelquesfois d'exercer et esprouver nostre foy, en telle sorte qu'en laissant ce que nous tenons en main, nous ne sachions ce que nous devons trouver. Nous en avons exemple en nostre père Abraham. Après luy avoir commandé d'abandonner le pays, son lignage, et tout le reste, il ne luy raonstra présantemeiii rien pour récompense, mais le remect à ung aultte terme. Viens ^ dict-il, en la terre que je le monstrerày. Si luy plaist aujourd'huy de faite le semblable envers nous, que nous quittions le lieu de nostre naissance pour nous transporter en pays incongneu, sans sçavoir comme nous y devons trouver, rendonsnous à luy, qu'il gouverne nos pas, et faisons-luy cest bohdeur d'espérer qu'il nous conduira à Bon port. Mesme il faut que vous soiez tout adverty que vous n'entrerez pas en ung paradis terrestre, pour vous resjouir en iDieu sans aulcune moleste ; vous trouverez uug peuple asse2 riide ; voiis y aurez des tentations assez fascheuses. Bref, ne prétendez de méliorer vostre condi-

lion y sinon en tant qu'estant délivré de ceste malheureuse captivité de corps et d'âmcy vous aurez congé de servir Dieu purement. Vous aurez la pure doctrine de sa paroUe ; vous invocquerez son nom en la compaigoie des fidelles, vous jouirez du Tray usaige de ses sacremens. Mais cela vous doibt bien suffire pour le tout, si nous le prisons comme il appartient. Du reste des commodités, vous en prendrez ce que Dieu vous donnera, vous passant de ce dont il vouidra que soyez privé. Préparez-vous donc, en suivant Jésus-Christ, de ne point fuir la croix, car aussy vous n'y gaingneriez rien en la fuiant, pource qu'elle vous frouverra néantmoins. Mais contentons-nous de ce bien inestimable, qu'il nous soit licite non-seulement de vivre en repos de conscience, mais de nous exercer journellement en la doctrine du salut et en Vusaige des sacremens, pour nostre confirmation. Qui baslira sur ce fondement, fera ung bon édifice, et de faict aultrement ne pourriez vous monstrer si vous prisez Jésus- Christ ou non , sinon en estimant auprès de luy tout le monde comme fiante.

Sur ce, après m'estre recommande afiectueusement à vostre bonne grâce , je prieray nostre bon Dieu de vous remplir d'esprit de conseil et prudence pour juger ce qui sera bon et expédient, et vous fortifier en vraye constance, pour exécuter ce qui sera selon sa volunté ; ce faict qui luy playse vous conduire par la main, bénir vostre issue et vostre entrée, pour faire [tourner] le tout à bonne prospérité. Ce 18 d'octobre 1548.

Vostre humble frère et serviteur en nostre Seigneur,

Charles d'Espsville.

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